‹ L'instinct, ses rapports avec la vie et avec l'intelligenceChapitre 43 sur 50 · ET LES LOIS SOC! JLOGIQUES · texte numérisé non relu

ET LES LOIS SOC! JLOGIQUES

taient de côté el d’autre. Ce centre de gravité, c’est tout simplement la loi même des faits comprise et acceptée par la raison privée et publique. Mais croit-on que ces lois, soit de la morale soit de l’économie politique , triomphent absolument par elles-mêmes?Croit-on que par elles-mêmes, indépendamment de notre volonté raisonnable dont elles résument les conditions, elles aient le pouvoir de nous conduire à l’ordre et au bien? Ce serait attribuer une efficacité bien étrange à ce qui n’est en définitive qu’une pure abstraction. Il y a des nécessités sans aucun doute, mais la lutte de l’homme aveugle et passionné contre ces nécessités ne pourrait-elle pas entraîner l’agitation indéfinie, la stérilité, la ruine et la mort, tout au moins autant que l’ordre et la vie? Ces lois n’ont à proprement parler d’effet salutaire que du jour où nous les comprenons, c’est-à-dire du jour où notre activité se rend compte à elle-même des conditions dans lesquelles elle est appelée à s’exercer. Plus elle s’en rend exactement compte, plus ces lois lui paraissent conformes à ce qui doit être; et du moment où la majorité de la nation comprend, par exemple, certaines lois économiques telles que la raison des savants les a d’abord dégagées , la liberté morale éclairée s’applique à les faire partout triompher; bientôt elle y réussit, car elle va de plus en plus diminuant les exceptions, réduisant à néant l’action

LA LIBERTÉ MORALE

des causes perturbatrices, au lieu de se laisser égarer par elles (1).

Assurément, quand la raison humaine travaille ainsi à ordonner un groupe de phénomènes en en trouvant la loi, elle ne le fait pas tout d’un coup; car elle ne voit pas toujours l’ensemble tout entier : elle n’embrasse point par avance la suite des vérités particulières qui doivent servir à établir une loi générale, la suite complète des moyens qui doivent la conduire à un but. Une pareille puissance de raison se trouve rarement, soit chez les partis, soit dans les individus, soit dans les gouvernements et dans les écoles philosophiques. Quand, au bout de tâtonnements et d’efforts prolongés, un but se trouve atteint, l'histoire apprécie ce mouvement, elle en voit clairement le terme final , et , par suite , elle peut en marquer sans grande difficulté la direction. On dit alors volontiers que ceux qui ont marché dans cette direction pas à pas l’ont fait par une espèce d'instinct. Il n’est plus nécessaire, je crois, d'expliquer le sens et la valeur de cette métaphore. Cet instinct n’est ici qu’un moindre raisonnement , un raisonnement que nous trouvons court, en le comparant

(1) Ainsi le progrès semble devoir être de plus en plus la loi de l’humanité, depuis que l’humanité y croit. Il importait qu’elle se jugeât perfectible pour le devenir effectivement.

ET LES LOIS SOCiOl.OGIQUES.

à celui que nous faisons si facilement après coup. Mais enfin, c’est toujours la raison qui agit, c’est toujours elle qui se pose un but, rapproché ou éloigné, elle qui voit plus ou moins complètement la suite et l'enchaînement logique des moyens qui lui permettront d’y arriver.

De toutes parts , nous revenons à cette conclusion. Les lois générales qui, par un enchaînement continu de causes et d’effets , assurent le progrès de l’humanité, ne résultent point de forces aveugles agissant contre nous ou sans nous : elles ne peuvent s’expliquer que par le libre arbitre lui-même, c’est-à-dire par la raison et la con-

science.

Page 1