PRÉLIMINAIRES
" L'Instituteur de la jeunesse, a dit Leibnitz, tient en ses mains l'avenir de la socie'té. " Parole vraie, profonde, dont chacun semble comprendre l'étendue et que chacun cherche à réaliser dans la sphère d'idées où il vit et opère. Oui, aujourd'hui, une question prime toutes les autres, remue, passionne le monde ; c'est la question de l'Education. Aux assemblés législatives, dans la presse, sur les places publiques, au foyer domestique, partout, en un mot, on trouve le même thème : les écoles, l'instruction de la jeunesse. Mais si l'éducation de la jeunesse est l'objet des préoccupations universelles, ceux qui étudient ce grave problème, sont loin de l'envisager au même point de vue. Trois courants d'idées se partagent l'opinion publique : le premier, répudiant tout principe chrétien, demande une école neutre, sous-entendu athée ; le second, réprouvant toute idée révolutionnaire, veut une école sérieusement chrétienne ; enfin, le troisième, inspiré par une sagesse toute humaine, prétend allier avec les principes religieux les idées appelées modernes. De là, pour employer les termes du jour, trois sortes d'enseignement;
l'enseignement athct, l'enseignement chrétien et l'enseignement laïque (i).
Notre catholique Canada réprouve l'enseignement athée qui a conduit la vieille Europe'à l'abîme ; il bénit l'enseignement chrétien qui l'a enfanté, conservé et sauvé ; peut-être sourit-il trop complaisammcnt à l'ense-gnement laïque^ c'està-dire aux nouveautés (2) qui nous viennent d'outre-mer. Jamais, ce nous semble, on n'eut plus grand besoin de sentinelles vigilantes sur nos frontières ; ces sentinelles dévouées nous les trouvons, avant tout, dans nos vénérables Evèques, qui seront toujours jaloux de défendre les droits sacrés de la sainte Eglise sur l'éducation.
Une des plus funestes idées dont nous devons redouter l'invasion, c'est bien celle qui tendrait \\ discréditer l'enseignement religieux et nos nombreuses et florissantes Congrégations de l'un et de l'autre sexe.
A ce propos, nous croyons qu'il est bon de montrer ces belles Institutions sous leur véritable jour et de faire connaître, pour qu'il soit apprécié à sa juste valeur, l'enseignement si solide qu'elles donnent.
(1) Tous connaissent renseignement nthéo, cette monstrueuse invention do notre prétendu siècle do lumières, invention ignorée du paganisme même. Dans notre pensée, l'enseignement chrétien est l'enseignement conforme en tout à la haute direction do l'Eglise, qu'il soit donné par dos laùpies ou par des religieux, [.'enseignement laïque est, à notre sen.^, l'enseignement selon l'esjjrit tt les idéoâ du siècle.
(2) Nouveautés est un terme spécieux, inventé pour rendre plus appétissant le fruit défendu. Eien do nouveau dans ces bruyants systèmes ; ni quant au fonds, car tout co qu'ils renferment do bon est, c"^mmo nous le démontrerons plus loin, un plagiat de nos éducateurs chrétiens ; ni quant à l'esprit, car on y sent la parole mielleuse, le souffle empesté de celui qui, il y a soixante sitcles, traçait à nos premiers parents les règles d'une pédagogie dont la pratique leur coûta cher, à eux et à leuii distendants.
Nous commencerons par la Congrégation des Frères des Ecoles chrétiennes qui, dans la mère-patrie, est plus particulièrement l'objet des haines de l'impiété et qui mérite à tant de titres la reconnaissance du Canada. '
Nous parlerons d'abord de l'Institut en général, puis nous nous attacherons spécialement à ce qui est local, propre au pays.
Tout récemment, en relisant et méditant la lettre pastorale de Monseigneur Fabre, notre digne Evcque, à l'occasion du ^ 2e Centenaire du Vénérable de la Salle, nous avons admiré plus que jamais la justesse et l'à-propos des réflexions que Sa Grandeur soumet à son clergé concernant cette belle et pieuse Congrégation. •■
" Il y a deux siècles, disait Monseigneur, un homme do Dieu, Jean-Baptiste de la Salle, maintenant le Vénérable Jean-Baptiste de la Salle, fondait en France l'Institut des Frères des Ecoles chrétiennes. Cette œuvre, humble à son début, a maintenant couvert une partie du monde chrétien comme d'un immense réseau de charité. L'humble Frère des Ecoles chrétiennes se rencontre sous toutes les latitudes, ^et sous tous les climats, et partout, suivant en cela la pensée et le but de son Fondateur, il fait deux parts de sa vie, l'une consacrée à la prière et l'autre à l'éducation et à l'instruction des enfants. Il a renoncé à tout au monde, même au nom de sa famille, pour remplir ce ministère, qui, s'il a parfois ses joies et ses consolations, apporte une somme plus grande de fatigues et de sacrifices. Pour prix de ses labeurs, sa communauté ne lui donne que le vêtement et la nourriture. L'obéissance, dont il a fait vœu, est la règle de son existence, et, sur un signe de son supérieur, il quittera sa patrie pour aller, sur les plages les plus lointaines, enseigner
le nom de Dieu aux enfants. C'est un apôtre qui prend la société par sa base, l'enfance. Tout en mettant les intelligences au niveau des sciences du jour, cet humble Frère fait pénétrer dans les cœurs une science plus élevée et plus né- 'jéssaire, l'amour de Dieu, l'amour de la sainte Eglise catholique. Donnant lui-même l'exemple de la pratique de toutes les vertus, il cultive les jeunes arbrisseaux qui lui sont confiés et les rend aptes à porter plus tard des fruits de salut.
" Saluons avec respect cet homme si humble, mais si utile à la société et à la religion, et réfléchissant au rôle important qu'il remplit au milieu de nous et aux services qu'il rend, sachons faire pénétrer dans les cœurs de ceux qui nous entourent, l'amour et la reconnaissance à laquelle le Frère des Ecoles chrétiennes a droit à tant de titres.
" Il est regrettable de dire qu'il y a des hommes assez égarés par l'esprit moderne pour tenter d'éloigner le plus possible de l'enseignement ces humbles Frères ; cet habit, qu'ils portent, fait mal à voir à ces hommes, parce qu'il sent trop l'austérité et la religion. De plus, on se figure que la science vaut mieux, lorsqu'elle est donnée avec un grand étalage et des formes extérieures plus brillantes. Faisons tout en notre pouvoir pour empêcher ces idées fausses de pénétrer dans nos populations ; c'est un travail facile, il n'y a qu'à mettre sous les yeux le spectacle des travaux des humbles Frères et des succès qu'ils obtiennent, avec le peu de ressources dont ils disposent, et faire voir à tous quelle garantie leur enseignement offre à l'enfance sous le rapport des connaissances religieuses et de la morale.
*' En même temps que nous penserons à tout le bien que les Frères des Ecoles chrétiennes ont fait dans notre pays, et au développement encore plus grand qu'ils sont appelés à prendre ici, pourvu que le clergé sache comprendre que
son devoir est de les protéger et d'écarter prudemment, mais avec constance, les entraves qu' )n voudrait leur mettre ; nous tournerons les yeux vers l'Europe où, dans un pays qui, pourtant, a reçu d'eux les plus grands bienfaits, ces chers Frères sont en butte à la persécution et aux avanies. Nous compatirons aux souffrances qu'ils endurent avec un héroïsme qui les rend dignes de notre admiration, et nous prierons Dieu d'éloigner de notre pays les idées subversives qui les ont conduits à l'état pénible où nous les voyons maintenant. — Prions, et sous l'œil de Dieu et la direction de nos guides naturels, les évêques, veillons sur la marche des idées dans notre pays, et convainquons-nous que les mouvements d'idées, qui ont produit des résultats subversifs dans d'autres endroits, arriveront aux mêmes fâcheuses conséquences si nous ne les enrayons pas dès le début de leur apparition au milieu de nous."
Notre plan se trouve donc tout tracé dans les paroles suivantes de Sa Grandeur : " Il n'y a qu'à mettre sous les yeux le\ spectacle des travaux des humbles Frères et des succès qu'ils \ obtiennent, avec le peu de ressources dont ils disposent, et faire voir à tous quelle garantie leur enseignement offre à l'enfance sous le rapport des connaissances religieuses et de la morale."
C'est tout simplement ce que nous avons tenté de faire.
Coordonner des notes, des citations, sera toute notre tâche ; à peine nous permettrons-nous, çà et là, quelques réflexions pour enlever à notre travail son aridité naturelle.
Avant d'entrer en matière, qu'on nous permette encore un mot sur le choix de nos citations. En célébrant l'œuvre du Vénérable de la Salle, nous aurions pu invoquer le témoignage des Souverains Pontifes, des Evêques, des prêtres, des pieux laïques ; nous nous en sommes abstenu dans la crainte que certains de nos lecteurs ne suspectent ces glorieux té-
moins d'une tendresse excessive pour les Congrégations religieuses. Nous le';r avons préféré, pour le succès de notre thèse, des laïques, quelques-uns laïques pur sang, dont l'autorité est indiscutable et le caractère à l'abri de tout soupçon de partialité. . ■-; ■ ::~ r...";';/, : .,,, ..,:• , :-, ^. -;;-,-.■•;;■ j';;; ,-. :;„;',-':■.,; Nous diviserons notre travail en trois parties : dans la première, nous exposerons sommairement l'historique ?X les méthodes pédagogiques de l'Institut, ; dans la seconde, nous montrerons sa puissante et merveilleuse fécondité ; dans la troisième, nous traiterons la question si importante du recr«tement des vocations religieuses. <r , 'v;^