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CHAPITRE X

LE TRAVAIL ET LE CAPITAL

PREMIÈRE LEÇON l’ouvrier et le patron

Quand plusieurs hommes travaillent à une même entreprise, il faut quHl y en ait un qui commande : on le nomme le patron ou le contremaître. Le plus souvent le patron ne se borne pas à diriger les ouvriers, il leur fournit encore un atelier, des machines, des outils ; il s’occupe de trouver des commandes pour les faire travailler; il leur paye leur travail toutes les quinzaines, bien souvent avant d’avoir trouvé le placement des marchandises qu’ils ont faites, et presque toujours avant d’avoir touché le prix de ses ventes : c'est comme s il leur faisait des avances, car sans lui

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il leur faudrait attendre d’abord que les clients viennent, et ensuite qu’ils payent.

Le patron met donc dans Ventreprise commune son intelligence et son argent, Z’ouvrier y met son travail.

Un ouvrier n’est jamais forcé de se placer chez un patron. Mais une fois qu’il l’a fait, il lui doit l’obéissance et le respect dans toutes les choses qui concernent son travail.

Le patron^ de son côté, doit à l’ouvrier le salaire ou payement convenu; il lui doit aussi le respect, car tous les hommes sont égaux.

C’est au patron et à l’ouvrier de débattre entre eux leur prix en toute liberté.

Si les ouvriers d’un métier trouvent que les patrons ne les payent point assez, il leur est permis de s’entendre, de former, comme on dit, une coalition, pour demander davantage.

Si les patrons refusent, les ouvriers peuvent refuser aussi le travail, pourvu, naturellement, qu’ils exécutent d’abord leurs engagements, par exemple, qu’ils finissent leur huitaine ou leur quinzaine, dans les métiers où c’est l’usage. Cette condition une fois remplie, ils ont le droit de se mettre en grève.

Seulement, s’il y a d’autres ouvriers qui ne soient pas de l’avis des premiers, ils sont bien libres de continuer le travail, d’accord avec les patrons, au prix qu’il leur plaît : le travail est libre. Si ceux qui font grève essayaient par la violence d’empêcher les autres de travailler, la loi les punirait d\in emprisonnement qui pourrait durer jusqu^à trois ans^ sans parler d’une amende de 3,000 francs au plus.

De leur côté, les patrons ont le droit de ne donner l’ouvrage qu’au prix qu’ils jugent convenable; personne ne peut les forcer de payer plus qu’ils ne veulent, de même que personne ne peut forcer un ouvrier de faire le travail à un prix qu’il ne juge pas suffisant

LE TRAVAIL ET LE CAPITAL

Les grèves occasionnent des moments de chômage, c’est-à-dire des moments où l’on ne travaille plus. Tout le monde y perd : les ouvriers d’abord, puisqu’ils ne gagnent plus de salaires, et les patrons aussi, parce qu’ils ne peuvent plus exécuter les commandes et que la clientèle prend Vhabitude de s'adresser ailleurs.

Il faut donc éviter les grèves, c’est l’intérêt de tout le monde. Pour cela, il y a un bon moyen, qui a réussi en Angleterre aux ouvriers des mines et à leurs patrons. Voici ce moyen :

Les ouvriers d’une mine choisissent quatre ou cinq d’entre eux, les plus raisonnables et les plus expérimentés^ et les nomment leurs délégués; les patrons en font autant de leur côté. Les délégués se réunissent, et leur réunion s’appelle la Commission des arbitres : ces arbitres sont chargés d’arranger les difficultés qui peuvent naître entre les patrons et les ouvriers.

Ils font encore mieux : au lieu d’attendre que les disputes surgissent au sujet du prix de l’ouvrage, tous les trois mois ils se réunissent et discutent entre eux le salaire qu’il faudra donner aux ouvriers. Comme ils le font en toute conscience, chacun se fie à eux, et on se soumet volontiers à leur avis.

De cette façon, il n’y a pas de grève, pas de chômage; les ouvriers sont payés équitablement, les clients sont sûrs que leurs commandes seront livrées au jour dit, les patrons gagnent, et par-dessus le marché le monde vit en bon accord.

DEUXIÈME LEÇON

LA PROPRIÉTÉ ET l'ÉPARGNE

Quand un homme a travaillé, si quelqu’un venait lui enlever le fruit de son travail, vous crieriez : Au voleur! et vous aideriez de toutes vos forces à l’arrêter pour rendre à l’autre ce qu’on lui aurait pris.

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Yous auriez raison : en effet, chacun est maître des fruits de son travail. Ils sont sa propriété : il peut en disposer à sa guise, les donner, les consommer, les détruire même.

Il peut aussi les mettre en réserve pour plus tard, les épargner. Les choses épargnées se nomment encore un capital; ainsi les grains que le cultivateur serre pour ses semailles de Tannée prochaine sont un capital; l’argent que l’ouvrier économise pour s’acheter un outil, est un capital; l’outil lui-même, une fois acheté, est un capital.

Tous ceux qui épargnent sont des capitalistes, c’est-à-dire propriétaires d’un capital.

Personne, mes enfants, n’est propriétaire que de ce qu’il a amassé par son travail et son épargne.

— Pourtant, monsieur, est-ce qu’il n’y a pas des gens qui ont des propriétés sans avoir travaillé? Voilà M. Dupontville; on dit que son père lui a laissé pour 500,000 francs, rien qu’en biens-fonds? Ce n’est pas lui qui les a amassés, pour sûr : mon oncle Antoine disait encore l’autre jour que jamais il n’avait fait œuvre de ses dix doigts.

— C’est vrai, mon petit Paul. Il y a des gens qui, pour se trouver riches, n’ont eu que la peine de naître. Mais c’est que le premier propriétaire de ces richesses, celui qui les avait amassées par le travail et l’épargne, les leur a données en cadeau. Celui qui est propriétaire est bien maître de donner son bien à qui il lui plaît, tandis qu’il est vivant. Pourquoi ne serait-il pas maître également de le donner au moment de sa mort, de le léguer, comme on dit?

D’abord, si on essayait de le lui défendre, il saurait bien s’arranger avec la personne à qui il veut laisser son bien : par exemple, il ferait semblant de le lui donner tout de suite, et il en garderait quand même la jouissance jusqu’à sa fin. Ou bien, si cela était impossible, quand il verrait sa fin approcher, il gaspille-

LE TRAVAIL ET LE CAPITAL

rait ses biens plutôt que de n’en faire profiter personne.

Et enfin, sans aller si loin, pas un homme ne se donnerait la peine d’amasser du bien, s’il n’était pas sûr, en cas de mort, de le laisser aux siens pour leur rendre la vie plus facile. Il n'y aurait plus épargne, plus de capital nulle part : ce qui serait un grand mal public.

Vous voyez donc quil faut respecter la propriété, même chez ceux qui l’ont reçue sans avoir travaillé ; car c’est comme si vous respectiez la volonté de ceux qui leur ont légué leurs biens.

PREMIER RÉCIT

HISTOIRE d’un ATELIER (suüe), — Lü gvève au Bon Marché

M. Lefrançais, le concurrent de notre ami Franche, avait amené avec lui ses ouvriers. Au commencement, il les payait comme à la ville, d’où il les avait tirés, 4 francs et 4 fr. 50 par jour. Mais an bout de quelque temps, il s’aperçut que les pratiques ne le payaient pas, lui, sur le pied des prix de la ville ; que, s’il marchait de ce train, il ne tiendrait pas longtemps boutique ouverte à Cercey.

Il prit donc un grand parti; et, un beau jour, il prévint ses ouvriers qu’il allait encore les payer à l’ancien prix pendant une quinzaine, mais qu’au bout de ce temps, il serait obligé de les mettre à 3 fr. 50, en comptant là dedans la nourriture pour 1 fr. 65, comme chez le père Franche.

Eux se fâchèrent, déclarèrent qu’ils n’accepteraient pas le nouveau tarif, et en effet, la quinzaine écoulée, comme M. Lefrançais refusait de revenir sur sa décision, ils se mirent en grève.

Gela marcha assez bien pendant une quinzaine : la

moitié d’entre eux avaient quelques économies, et les autres trouvèrent un peu de crédit chez les fournisseurs, parce qu’on les connaissait à peu près tous pour des garçons rangés et honnêtes ; mais économies et crédit s’usèrent vite. Le bruit se répandit que M. Lefrançais avait prié un de ses amis de la ville de lui trouver des ouvriers, qu’on lui en avait indiqué plusieurs et qu'il allait partir pour les embaucher.

Alors, ils vinrent, l’oreille un peu basse, demander à rentrer au Bon Marché. M. Lefrançais les accueillit bien, et ils reprirent leur place à l’établi^ excepté deux qui étaient allés offrir leurs bras chez maître Franche ; celuici les avait acceptés, car sa boutique prospérait et il était à court de monde, sans compter que ces deux-là étaient d’excellents ouvriers.

M. Lefrançais les regretta, et Fatelier souffrit de leur départ, comme aussi de la grève, car plusieurs clients, qu’il avait été obligé de refuser faute d’ouvriers, étaient

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retournés porter leurs commandes à maître Franche. Le commerce de M. Lefrançais eut bien du mal à se remettre de ce mauvais coup.

DEUXIÈME RÉGIT

HISTOIRE d’un ATELIER {fin). — Les ouwievs capitalistes.

Maître Franche commençait à se faire vieux : lui qui avait toujours été courageux, parlait quelquefois de prendre du repos. Si seulement il avait eu assez d’argent de côté pour payer le pain de ses vieux jours ! Mais ses économies n’étaient pas suffisantes pour lui permettre de vivre, avec sa femme, sans rien gagner.

Dans les petites villes, tout se sait. Au bout de quelques jours, M. Lefrançais venait trouver maître Franche, et lui proposait d’acheter son fonds de boutique avec la clientèle : il lui offrait 5,000 francs.

— Vous n’aurez qu’à les placer en viager, lui dit-il. Vous avez soixante-cinq ans, vous trouverez toujours bien 500 francs de rente.

— Mon fonds et ma clientèle ne sont pas à vendre, répondit maître Franche; ils n’appartiennent pas à moi seul. Mes ouvriers m’ont aidé à faire ma boutique ce qu’elle est : ils en ont leur part, de droit.

M. Lefrançais s’en alla. Les ouvriers, qui avaient entendu la réponse de leur patron, étaient tout émus de l’amitié qu’il leur prouvait. Pendant toute la journée maître Franche les vit causer entre eux; Basset ne cessait d’appeler Louis, et Louis ne cessait de faire sur l’ardoise des calculs qu’il apportait ensuite à Basset.

Le soir, après le dîner, où tout le monde avait été extraordinairement silencieux et sérieux. Basset prit la parole de son air le plus grave, et s’adressant au patron :

— Maître Franche, dit-il, les camarades et moi nous avons entendu comment vous avez parlé de nous aujour-

d’hui, et nous vous en remercions. Seulement, par amitié pour nous, vous voulez vous priver de repos sur vos vieux jours. Gela ne peut pas se passer ainsi : n'estce pas, compagnons?

— Non! dirent en chœur les ouvriers. Cela ne peut pas se passer ainsi.

— Yoici donc ce que nous avons pensé , poursuivit Basset. Nous allons vous acheter la boutique, nous, vos ouvriers. Vous n’avez pas voulu la vendre à un étranger; mais peutêtre qu’à nous, vous ne nous la refuserez pas. On vous a offert 5,000 francs; nous vous les offrons aussi. Seulement... seulement, ces5,000francs, nous ne les avons pas.

— C’est vrai, soupirèrent les compagnons, nous ne les avons pas.

— Mais nous vous payerons tout de même. M. Lefrançais parlait de 500 francs de rente viagère. Pourquoi est-ce que nous ne vous payerions pas en rente viagère?

Nous vous donnerions 500 francs par an, et la moitié plus tard à madame Franche, si le malheur veut qu’elle s’appelle un jour madame veuve Franche. Quant aux outils, dont M. Lefrançais ne parlait pas, nous vous en donnerons 1,000 francs, payés comptant. Voilà ce que j’avais à vous dire de la part des camarades. Maintenant, patron, à vous de décider.

— Mes amis, dit maître Franche, vous agissez avec moi comme pourraiènt le faire mes propres enfants, si j’avais le bonheur d’en avoir. J’accepte de tout mon cœur; je vous cède tout : le fonds, les outils, et les pra. tiques. Je vous demande seulement une chose : c’est une place à l’établi, pour continuer de vivre avec vous, et pour ne pas quitter tout à fait le rabot.

— Sans compter, patron, que nous aurons plus d’une fois besoin de vos conseils. Sans vous flatter, il n’y en a pas un parmi nous qui aille à votre cheville pour la menuiserie.

Maître Franche sourit, tout satisfait du compliment. L’affaire conclue fut réglée devant notaire.

LE TRAVAIL ET LE CAPITAL

Il y avait dix ouvriers dans l’atelier de maître Franche : ils devinrent propriétaires à eux dix de la boutique. Chacun s’engagea à payer 100 francs comptant, plus 50 francs de rente viagère à maître Franche.

Les deux nouveaux seuls n’avaient pas d’économies. Basset leur avança l’argent nécessaire. Tous, d’un commun accord, le prirent pour chef, et ils se mirent à travailler ensemble, à coopérer, comme on dit.

Au bout de six mois, l’un des deux nouveaux avait

Le vieux père Franche se persuade qu’il est leur grand-père.

remboursé Basset. Quant à l’autre, du jour où il s’était vu sans patron, il s’était cru le droit de flâner; il devint dépensier et ne put s’acquitter. D’un commun accord, on décida qu’il sortirait de l’association ; il partit, et sa part resta à Basset, comme de juste, puisqu’il en avait avancé le prix.

Les neuf restants n’en travaillèrent que plus dur. Basset sut bien administrer leur affaire. J’ai visité l’atelier aux vacances dernières, en passant par Gercey :

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jamais je ne le vis plus prospère. Chaque ouvrier, à la fin de l’année, a sa part de bénéfices, et elle est assez belle pour faire envie à plus d’un patron. Quatre d’entre eux sont mariés : ils ont de beaux petits enfants, et le vieux père Franche se persuade qu’il est leur grand-père, tant il les aime.

RÉSUMÉ

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