‹ L'instruction publique et la démocratie 1879-1886Chapitre 15 sur 39 · er janvier · texte numérisé non relu

er janvier

résultats diamétralement contraires. Où la Chambre s'était prononcée pour le gouvernement, les conseils généraux, en dépit de toutes les sollicitations administratives, se sont élevés avec une rare énergie contre les projets de M. le ministre de Finstruction publique; en sorte que le plus clair résultat de cette campagne est d'avoir déjà mis le suffrage universel aux prises avec le suffrage universel : la Chambre d'un côté, les conseils généraux de l'autre. Ces deux forces sont désormais dissociées, un dissentiment profond les sépare. Ce que l'amnistie elle-même n'avait pu faire : ébranler la confiance des républicains de raison qui formaient un précieux appoint pour le régime actuel, l'article 7 l'a fait. C'est en effet grâce au concours de ces républicains de raison que les conservateurs ont eu la majorité dans beaucoup de nos assemblées départementales. On n'a pas assez relevé ce point ; il nous semble, quant à nous, bien concluant, en ce qu'il marque, mieux que tous les raisonnements du monde, le degré de répulsion que la politique inaugurée par M. le ministre de l'instruction publique a rencontré dans toutes les classes et dans tous les partis. Quoi qu'il en soit, tel est le dernier état de la question : la loi Ferry votée par la Chambre basse et condamnée par les assemblées départementales; c'est sous l'impression de ces deux manifestations contradictoires que la cause de la liberté de l'enseignement va se présenter devant la Chambre haute.

Pour être complet, nous devrions peut-être encore

L\ LIBERTÉ d'enseignement 121

mentionner l'espèce d'agitation que plusieurs mem-. bres du gouvernement ont essayé de provoquer pendant les vacances parlementaires ; mais on nous permettra de négliger ce côté bruyant de la question. Les ovations que M. le ministre de Tinstruction publique a rencontrées au cours de ses voyages circulaires, les aubades qui lui ont été données, les toasts qu'il a portés, les applaudissements qu'il a recueillis, toute cette mise en scène fait sans doute partie des circonstances infimes de la cause; elle n'est pas la cause elle-même, et c'est plus haut que le débat portera dans le Sénat.

S'il en était autrement, si les cris jumeaux de : Vive l'article 7! et de : Vive l'amnistie! si les clameurs des portefaix de Marseille et des anciens électeurs de M. Barodet à Lyon pouvaient exercer une action quelconque sur les déterminations d'un grand corps politique, ce serait à désespérer de la politesse et de l'esprit français ; les gens de bonne compagnie n'auraient plus qu'à céder la place au naturalisme vainqueur sur toute la ligne. Mais, grâce à Dieu, le Sénat n'en est pas encore à la théorie du « document humain » ; et, dans le procès qu'il va juger, nous doutons qu'il s'attache à de vaines démonstrations. Les seuls documents sérieux sur lesquels puisse se fonder sa décision sont précisément ceux qu'on vient d'indiquer : le vote de la Chambre des députés et les vœux émis dans leur dernière session par nos assemblées départementales. Il y a là un terrain de discussion solide et pratique à la fois où nous voudrions, nous aussi.

122 l'instruction publique et la démocbatie

.nous établir, afin de corroborer, s'il se peut, nos précédentes observations par Tétude et Tappréciation de faits plus récents.

Il serait puéril et nous n'avons pas, on le pense bien, la prétention de contester la valeur du vote rendu par la Chambre des députés. M. le ministre de l'instruction publique a obtenu dans ce premier engagement un succès complet; ses arguments ont porté, sa parole a été applaudie, enfin il a eu sa loi. Il s'est rencontré dans une Chambre française trois cent cinquante membres pour condamner les jésuites dans le même temps qu'ils amnistiaient la Commune. Nous n'épiloguerons pas sur un tel chiffre : il est écrasant. Toutefois on nous permettra bien de nous demander si tout est également de bon aloi dans ce vote et dans la discussion qui l'a préparé ; si les arguments qu'ont fait valoir les adversaires de la liberté d'enseignement sont bien solides, et si la passion n'y a pas eu plus de part que la justice. Il y a là, pour qui veut bien réfléchir et peser, matière à plus d'une remarque intéressante. Les grands discours prononcés par M. le ministre de l'instruction publique dans les séances des 27 et 28 juin dernier nous fourniront notamment une ample moisson.

La thèse ministérielle peut se ramener aux quatre points suivants : 1° le projet de loi n'excède pas le

LA UBERTÉ d'eNSEIGNEMENT l!23

droit de l'État; 2*» il répond à un péril sérieux; 3« il est efficace ; 4° il est opportun.

En ce qui concerne le premier point, Targumentation de M. le ministre de l'instruction publique est d'une grande simplicité. Nous ne sommes pas, a-t-il dit, les adversaires de la liberté d'enseignement; nous croyons seulement que cette liberté n'est pas un droit naturel, et, lorsque nous l'enlevons aux congrégations non autorisées, nous ne faisons qu'exercer une reprise. Et, à l'appui de ce raisonnement, M. le ministre de rinstruction publique cite la Constitution de 1848, qui n'a pas inscrit la liberté d'enseignement au chapitre des droits de l'homme, l'opinion de M. Jules Simon en 1848, celle de M. Thiers en 1844. Gela fait, il examine la situation légale des congrégations et n'a pas de peine à démontrer qu'elles sont encore régies par les lois de 1790 et 1792 et par le décret de messidor an XII.

Nous connaissions déjà cette argumentation ; c'est celle même du rapport rédigé à l'appui du projet de loi. M. Ferry n'y a rien ajouté qu'un certain nombre de citations empruntées au répertoire de jurisprudence de Dalloz, et qui ne la rendent ni plus forte ni moins équivoque. En effet, la difficulté n'était point d'établir que la liberté d'enseignement ne constitue pas un droit naturel. Il n'y a que M. de Montalembert qui ait osé soutenir la thèse contraire; encore n'y a-t-il point persévéré. Le vrai point du débat, c'était de montrer que l'article 7 est conforme aux principes du droit actuel, du droit uéel. et positif : c'est là ce qu'il eût

fallu prouver, et c'est là que les textes eussent été vraiment à leur place. Que nous font aujourd'hui les droits de l'homme, et qui attache encore de l'importance aux vaines déclarations qui se trouvent en tête de nos premières Constitutions répubhcaines? Que nous importe que la Constitution de 4848 n'ait pas inscrit la liberté d'enseignement au nombre des droits primordiaux, antérieurs, immanents, comme on voudra, pourvu qu'elle en ait fait un principe de droit public? Oui ou non, — c'est M. Thiers qui parle, — « la Constitution de 1848 a-t-elle proclamé la liberté d'enseignement d'une manière précise et positive » ? Oui ou non, la loi de 4850 a-t-elle réglé les conditions d'exercice de cette liberté? Oui ou non, le législateur a-t-il voulu en étendre le bénéfice aux congrégations non autorisées? Oui ou non, l'article 7, en leur interdisant l'enseignement, viole-t-il le droit actuel? Voilà quel était le vrai, l'unique terrain de la discussion. Or ce terrain, M. Jules Ferry Ta complètement déserté. Ses textes, il les emprunte à l'ancien régime ; ses autorités, il les demande à la Restauration ou à la monarchie de Juillet. N'a de valeur à ses yeux que ce qui est antérieur à 4848; tout ce qui suit est nul et non avenu. L'orateur officiel ne fait même pas èixception pour M. Thiers : c'est à peine s'il mentionne le rôle décisif et les mémorables déclarations de l'éminent homme d'État dans la discussion de 4850. Il passe également sous silence celles de M. Jules Simon. La pétition Montlosier, l'arrêt de 4826, le rapport de Portalis et les ordonnances ^e 4828, voilà son

LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 125

domaine, j'allais dire son royaume, car on n'est pas plus monarchique en vérité que M. Ferry.

Nous avons déjà signalé tout ce qu'a de choquant cette évocation de l'ancien régime et de l'ancien droit dans une question de politique présente. Que si maintenant, laissant de côté le droit, nous allons aux faits, que reste-t-il delà thèse ministérielle? « La liberté des congrégations religieuses n'est pas, dites- vous, inhérente au principe de la liberté d'enseignement. » Estce bien sérieusement que M. le ministre de l'instruction publique a pu risquer une pareille affirmation? Quoi ! vous allez supprimer d'un seul coup 644 établissements comptant 61,409 jeunes filles et jeunes gens, dont 9,513 boursiers, et vous avez la prétention de ne rien faire de contraire à la liberté d'enseignement? Comme si vous ignoriez que les congrégations enseignantes sont seules en état de lutter contre nos trois cents collèges et lycées ; qu'elles seules ont profité de la loi de 1850 pour fonder de grands établissements rivaux de ceux de l'Université; que l'enseignement libre laïque est en pleine décadence; que par suite enfin fermer les maisons des jésuites, des dominicains et des maristes serait en quelque sorte rétablir le monopole universitaire. Si c'est là ce qu'on veut, qu'on le dise donc; qu'on ait ce courage; c'est une politique, après tout, que celle du CuUurkampf; elle a ses périls, mais elle a sa grandeur aussi. Seulement, quand on la pratique, il faut le faire au grand jour.

La seconde partie de l'argumentation ministérielle,

hâtons-nous de le dire, est plus nette. Ici M. Jules Ferry ne s'attarde plus à de vaines subtilités. Il va droit au but, c'est-à-dire à la société de Jésus. Il nous la montre « redevenue presque aussi puissante qu'elle Ta jamais été », couvrant la France de ses établissements, maîtresse à Rome, où elle dispose d'un organe important, la Civilta cattolica, et menaçant l'indépendance de l'État « par les doctrines qu'elle fait enseigner dans ses écoles ».

Ces écoles, les inspecteurs généraux de l'Université les ont visitées, et ils y ont trouvé de mauvais livres, des précis d'histoire « animés d'un esprit d'hostilité contre tout ce qui constitué la tradition de la Révolution française, l'État moderne, nos constitutions, nos lois, notre société ». M. le ministre a cité plusieurs extraits de ces livres, des morceaux de choix sur les droits féodaux, l'Inquisition, la révocation de l'Édit de Nantes et la Révolution. La Chambre a beaucoup ri des uns et s'est fort indignée des autres. Il est toujours facile de faire Tire une Chambre française. Nous nous souvenons qu'il y a quelques années — c'était sous l'Empire, et il s'agissait comme aujourd'hui de la liberté d'enseignement — un illustre prélat, qui en voulait à l'Université, découpa dans les livres de plusieurs de nos professeurs et vint lire à la tribune du Sénat un certain nombre de citations qui réjouirent beaucoup la haute Assemblée. Il y eut surtout dans le nombre une histoire de singe dont le succès fut prodigieux. Seulement on ne voulut point attacher à ces citations plus d'importance qu'elles n'en

méritaient, et les orateurs du gouvernement n'eurent pas de peine à prouver que TUniversité ne devait pas être rendue responsable des erreurs et des témérités de quelques-uns de ses membres. La Chambre n'a pas suivi cet exemple, elle ne s'est pas souvenue de la maxime : De minimis non curât prœtor, et elle a condamné la Compagnie de Jésus sur quelques échantillons de ses livres. Franchement, c'est bien rigoureux, car enfin, à regarder d'un peu près ces livres, sans parti pris, en critique, nous voyons bien qu'ils contiennent des appréciations erronées, ou tout au moins contestables, mais nous n'y trouvons rien d'immoral ni de factieux.

La féodalité, l'ancien régime, la Révolution, n'y sont pas appréciés comme ils le sont en général dans l'Université. Mais est-ce donc un si grand crime, et la République ne peut-elle tolérer un enseignement historique différent de celui qui se donne dans nos lycées? Une telle prétention n'irait à rien moins, on l'a très heureusement dit, qu'à constituer un État dogmatisant, un État juge de toutes les doctrines philosophiques, littéraires, historiques. Vous voyez d'ici les conséquences de cette belle théorie de gouvernement dans un pays qui change de régime aussi souvent que le nôtre. On a beaucoup attaqué jadis un éminent académicien pour avoir osé dire qu'il y avait deux morales en politique. Combien n'aurions-nous pas eu de morales d'État depuis dix ans, si les doctrines de M. le ministre de l'instruction publique avaient été mises en pratique ? Autant que de premiers mi-

as l'instruction publique et la démocratie

nistres. Nous aurions eu la morale d'État de M. Thiers, puis celle de M. le duc de Broglie, puis celle de M. Dufaure, puis celle de M. Waddington en attendant mieux. M. Jules Ferry ne craint pas ce danger, et, dans une métaphore pleine de hardiesse, il s'est demandé s'il n'y avait pas ce un certain nombre d'idées arrosées du sang le plus pur et le plus généreux » dont il importât de conserver l'héritage. Nous n'y contredisons pas. Nous trouvons même tout simple et tout légitime qu'un gouvernement tienne la main à ce qu'on n'enseigne dans ses établissements rien de contraire à ses doctrines et à son principe. Seulement nous croyons que l'État n'a pas le droit d'exiger des établissements privés une orthodoxie rigoureuse. En matière historique surtout, il doit être singulièrement prudent et circonspect. Quoi de plus changeant en effet que l'histoire, et quoi de plus contingent que la vérité historique? Qui peut se flatter de la posséder tout entière et de n'y point apporter ses préjugés ou ses passions? Autrefois, on enseignait couram-' ment dans nos collèges une histoire romaine de convention, que la critique a depuis complètement renouvelée. De même pour la Révolution française, que de préjugés, d'erreurs, les travaux publiés depuis quelques années n'ont-ils pas détruits ? Que reste-t-il, par exemple, de la légende des volontaires de 4792 après le livre de M. Camille Rousset? et de celle des vainqueurs de la Bastille après le livre de M. Taine? Sans doute, il faut un contrôle, sans doute le gouvernement a le droit et le devoir d'exercer sur les établis-

sements privés une surveillance active et de réprimer les abus quand il en trouve. Si la loi de 1850 est insuffisante, qu'il y propose des amendements; s'il n'est pas assez armé, qu'il le dise, on ne lui refusera pas les moyens de se faire respecter. Mais qu'il ne sorte pas de son rôle et qu'il n'outrepasse pas son droit, qu'il n'ait pas la prétention déniveler l'enseignement. Nous n'avons plus de religion d'Etat; n'allons pas, de grâce, y substituer je ne sais quel dogmatisme officiel obligatoire dans toutes les écoles de la République. La liberté d'enseignement comporte une certaine variété de méthodes et de doctrines, et, s'il est bon qu'il y ait des établissements destinés aux fils de ceux qui ont arrosé de leur sang les idées chères à M. Jules Ferry, il est juste après tout qu'il en existe d'autres où des traditions et des souvenirs un peu différents soient encore en honneur. Il n'y a pas là, quoi qu'on en ait dit, un péril sérieux pour notre unité nationale, et je ne sache pas que les jeunes gens qui ont appris l'histoire dans les livres du révérend père Gazeau * aient fait mauvaise figure à l'ennemi, ni fourni beaucoup de chefs à l'émeute. Je ne sache pas qu'ils soient moins bons Français que nos lycéens. Or c'est précisément cela qu'il eût fallu prouver, et tant qu'on ne l'aura pas fait, tant qu'on ne

1. M. le ministre a cotnmis au sujet de ce livre une erreur assez singulière. Il a déclaré [Officiel^ 6375, l"^» col.) avoir reçu un rapport des inspecteurs où l'ouvrage du R. P. Gazeau figure au nombre des livres en usage dans l'établissement des jésuites de Rennes. Oi* il n'existe point de collège de jésuites à Rennes.

nous aura pas démontré que les quatre-vingt-dix élèves de la rue des Postes morts au champ d'honneur en 1870 étaient de mauvais citoyens, il nous sera tout à fait impossible de prendre au tragique les citations de M. Jules Ferry *. En fait d'argument, Coulmiers et Patay valent bien, somme toute, la bulle Vnam sanclam et le Syllàbus.

1. Nous en dirons autant des textes introduits dans ce débat par M. Paul Bert. On peut être un savant distingué, on ne s'improvise pas théologien ; il y faut des aptitudes et des études toutes spéciales, sans lesquelles on risque fort de tout brouiller. C'est un peu ce qui est arrivé à l'honorable député de l'Yonne. Nous pourrions en donner de nombreux exemples, qui nous ont été signalés par un vrai docteur en théologie ; nous nous bornerons aux suivants :

Officiel, page 6214, 2« colonne. M. Paul Bert dit : « Voici comment un jésuite, qui en même temps était cardinal, a défini le probabilisme, etc. » Or la définition est du père Antoine Terille, qui ne fut jamais cardinal.

Officiel^ page 6214, l"^» colonne. M. Paul Bert dit en parlant des extraits des Assertions : « Ces pièces, nul ne peut dénier leur exactitude, nul ne Ta jamais déniée. » Or, dans une lettre célèbre, Mgr de Beaumont, archevêque de Paris, a démontré la fausseté de plus de vingt-trois de ces textes et déclaré qu'il lui serait impossible de relever toutes les falsifications dont les Assertions sont remplies. Ajoutons que, depuis, beaucoup d'autres réponses sont venues compléter celle de Mgr de Beaumont.

Officiel, page 6215, 2° colonne. M. Paul Bert donne comme enseignées par l'Église les propositions suivantes :

10 Un fils peut souhaiter la mort de son père pour jouir de son héritage.

2» Une mère peut souhaiter la mort de sa fille pour n'être point obligée de la nourrir et de la doter.

3» n est permis à un fils de se réjouir du meurtre de son père qu'il a commis étant ivre, et cela à cause des grands biens qu'il en hérite.

Or ces propositions ont été formellement condamnées par Innocent XI.

LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT 131

Mais laissons ce point et passons au suivant. M. le ministre de Finstruction publique s'est donné beaucoup de peine pour prouver que sa loi serait « efficace » et qu'elle ne porterait néanmoins aucun trouble sérieux « dans les consciences catholiques ».

Efficace? Matériellement parlant, oui. Il est clair que, si l'article 7 était voté par le Sénat, les jésuites ne pourraient transporter à l'étranger les vingt-neuf * établissements d'enseignement secondaire qu'ils possèdent actuellement en France. Les dominicains et les maristes seraient également fort empêchés. Ils réussiraient sans doute à conserver une partie de leur clientèle en fondant de nouvelles maisons sur nos frontières, mais tous leurs élèves ne les suivraient pas. A ce point de vue, M. le ministre de l'instruction publique a donc parfaitement raison. Sa loi porterait un coup très sensible aux congrégations non autorisées.

Il est également dans le vrai lorsqu'il refuse de croire à je ne sais quels travestissements dont quelques personnes ont pensé que les jésuites notamment pourraient bien s'accommoder. La Société de Jésus ne s'est jamais transformée : elle est comme elle est ou elle n'est pas. Mais où M. Jules Ferry se trompe, c'est lorsqu'il conclut de là que sa loi fera reculer l'esprit jésuitique en France, et que l'Université, c'est-à-dire l'esprit laïque, en sera fortifiée. La force peut primer le droit; elle ne tue pas l'idée. Consi-

1. Vingt-neuf et tton Tingt-sept ou ti'ente et un, comme l'd dit M. Ferry.

dérez ce qui se passe à Paris et dans la plupart de nos grandes villes : les municipalités, pour faire chorus avec le gouvernement, ont entrepris de substituer renseignement laïque à l'enseignement congréganiste; elles ont déclaré la guerre, une guerre impitoyable à ces frères de la Doctrine chrétienne, qui depuis deux siècles apprennent récriture et le catéchisme aux fils de nos ouvriers. Alors qu'ont fait les populations ? Elles ont suivi les frères dans les écoles libres qu'ils ont fondées partout où l'école publique leur avait été retirée; et du jour au lendemain tous leurs petits enfants leur sont revenus. Il en irait de même des 16,000 jeunes gens que vise l'article 7. Les uns, les plus riches, suivraient leurs maîtres en exil; les autres iraient demander asile aux petits séminaires, beaucoup resteraient dans leurs anciennes maisons presque aussitôt rouvertes que fermées et continueraient leur éducation sous des maîtres laïques de fait, jésuites de tendances et d'idées. Quelques-uns à peine passeraient à l'Université. Voilà tout le bénéfice que l'État retirerait du vote de l'article 7 K

t. M. le ministre de riostruction publique n'est pas de cet avis; il pense qu'un grand nombre d'élèves des jésuites, des dominicains, des maristes, etc., passeront dans nos lycées, où il assure que la place ne leur manquera pas. En effet, d'après les renseignements fournis par les recteurs, nos établissements d'enseignement secondaire pourraient encore recevoir, sans constructions nouvelles, 29,000 jeunes gens. Or l'article 7 n'en atteindrait que 16,000, qui, répartis «ntre nos 335 collèges ou lycées, font une moyenne de 43 élèves par établissement, soit de cinq ou six élèves par classe. Conclusion : il ne faudrait ni une maison, ni un professeur de plus pour loger et pour ins-

Est-ce à dire pourtant qu'il n'en résulterait pas un trouble profond dans les consciences et dans les intérêts d'un grand nombre de Français ? Non certes : on ne détruit pas violemment une législation trentenaire, on ne supprime pas du jour au lendemain des établissements considérables, les habitudes et les besoins qui en sont nés; on ne met pas sur le pavé sept ou huit mille boursiers sans provoquer une grande et légitime émotion. Aussi, dès leur apparition, les projets de M. Ferry ont-ils soulevé dans le pays une agitation que le vote de la Chambre a redoublée. Il s'est formé du coup sur le terrain de l'article 7 une opposition formidable au gouvernement de la République. En quelques mois, plus de 1,700,000 signatures de protestation ont été réunies.

truire les 16,000 jeunes gens qui sont actuellement dans les mains des congrégations non autorisées.

L'argument nous parait médiocre; pour qu'il eût quelque valeur, il faudrait supposer que les familles des 16,000 jeunes gens en question consentiraient à placer leurs enfants dans les maisons que leur désignerait Tadminislration. Or cela n'est guère admissible. Si l'article 7 était volé, les familles qui se décideraient à confier leurs enfants à l'Université choisiraient naturellement les meilleurs établissements, ceux qui ont le plus de vogue et de réputation. A Paris, par exemple, ceux de ces jeunes gens qui se destinent à Saint-Cyr iraient de pré férence à Saint-Louis, où la classe de mathématiques élémentaires comptait déjà l'an dernier plus de cent élèves. Il n'est donc pas exact de dire qu'il ne faudrait pas un professeur de plus pour que nos collèges fussent en état de recevoir tous les jeunes gens atteints par l'article 7. A moins de traiter ces jeunes gens comme des colis et de les expédier dans toutes les directions, il faudrait nécessairement créer et de nouvelles chaires et de nouvelles maisons pour les admettre. Qui ne sait d'ailleurs que les classes de nos grands lycées sont déjà beaucoup trop nombreuses ?

Nous savons bien qu'on a contesté la validité de ces signatures. On a prétendu qu'elles avaient été surprises, extorquées ; on les a représentées comme le résultat du dol et de la fraude ; mais on s'est bien gardé de l'établir. On n'a cité qu'un fait qui se serait passé dans une petite commune du Puy-de-Dôme; encore l'a-t-on complètement dénaturé, nous pourrions le prouver*.

Du reste, à qui fera-t-on croire que les adversaires de l'article 7 aient pu surprendre la bonne foi de 4,700,000 protestataires? S'ils se sont remués, comme c'était leur droit, s'imagine-t-on que les partisans de la loi soient restés les bras croisés ? Si le presbytère et le château se sont mêlés de l'affaire, pense-t-on que l'administration n'y a point pris part? La vérité, c'est que des efforts considérables ont été faits des deux côtés, qu'il y a eu lutte, contradiction, qu'on s'est battu sachant fort bien pourquoi l'on se battait,

1. Voici le passage du discours de M. Ferry qui a trait à cet incident : « Un fait des plus curieux s'est passé à Eglisolles (Puy-de-Dôme); il y a un maire très puissant dans la commune, il a la conûance populaire, et il avait adressé au Sénat une pétition conforme à la formule très adroitement obscure du comité. Sa pétition était revêtue de sa signature et de celle de ses cinquante fidèles administrés. Mais, après cet envoi, le maire fut averti, on lui fit comprendre qu'il avait été trompé et qu'il s'agit des jésuites et de l'article 7. Alors le maire, suivi de ses cinquante administrés fidèles, signe une protestation et il m'invite à faire passer l'article 7. »

Qui ne croirait, à ce récit, que la première pétition, ainsi que la dernière, n'était revêtue que de cinquante signatures, que toute la commune s'est rétractée ? Or la première pétition portait trois cent quarante-cinq signatures. Donc il en reste encore deux cent quatre-vingt-quatorze; donc la commune ne s'est pas rétractée,

LA LIBERTÉ D'ENSEltiNEMENT 138

et qu'on a signé, comme on eût voté, en parfaite connaissance de cause. Bref, on ne nous persuadera pas qu'il n'y ait eu là qu'une agitation superficielle et que les consciences d'un grand nombre de Français ne soient pas singulièrement alarmées. On a pu soutenir cette thèse puérile devant une assemblée complaisante; on ne la reproduirait pas impunément dans une autre enceinte.

On aura aussi quelque peine à démontrer devant le Sénat qu'il était « opportun y> d'ajouter à toutes les difficultés que le gouvernement de la République avait déjà sur les bras la complication d'une guerre religieuse. M. le ministre de l'instruction publique a légèrement glissé sur cette partie de son discours. Il s'est contenté de déclarer sans fausse modestie que l'article 7 était une grande chose et que la République devait profiter de sa jeunesse pour accomplir cette chose. « Attendre? s'est- il écrié dans une péroraison pathétique, pourquoi? Quand serons-nous plus forts, plus puissants? Quand les partis seront-ils plus vaincus, plus désarmés? Ils sont à terre, profitons-en pour les écraser; saisissons l'occasion. » L'argument a paru triomphant, et la Chambre a souligné de sjes applaudissements ce franc appel à la force. Nous n'avons pu, quant à nous, nous retenir d'en éprouver une sorte d'humiliation. Eh quoi! voilà un gouvernement qui se proclame lui-même inattaquable, qui dispose d'une majorité considérable dans la Chambre, qui n'a devant lui que des partis abattus, et ce gouvernement n'a qu'une pensée, c'est de porter le coup

de grâce à ses adversaires! Voilà votre courage, et voilà votre générosité ! Encore si votre occasion était bonne, si vous aviez su mettre de votre côté les apparences. Mais non : un beau matin, sans provocation, sans motif, sans même un prétexte, on déclare la guerre et Ton entre en campagne. De quel droit? Du droit du plus fort. — A-t-on seulement fait une enquête? Connaît-on bien le nombre des établissements qu'on va frapper ? Sait-on quel est le chiffre de leur population? Point : on n'a pas même ces données élémentaires. En ce qui concerne les maisons des jésuites, on hésite entre vingt-sept et trente et un, quand le chiffre véritable est vingt-neuf. En ce qui concerne la population totale des établissements dirigés par des congrégations d'hommes non autorisées, on fait une erreur de près du quart pour 4876, et l'on n'a pas l'idée de vérifier si cette erreur en est encore une en 4879. On n'a pas la curiosité de se demander si l'enseignement congréganiste a gagné ou perdu pendant les quatre dernières années. La chose en vaudrait pourtant la peine.

Pour les congrégations non autorisées de femmes, c'est bien pis encore. On n'a pas même ici de données fausses; on n'en a aucune *. Et l'on refuse d'accepter celles des intéressés; on les récuse, quand il serait si simple de les contrôler. En vérité, tout cela n'est guère habile, et l'on demeure confondu de trouver

1. En efîet, la dernière statistique publiée par le ministre de rinstruction publique « ne porte en aucune façon » — ce sont les termes mômes de M. Ferry — sur les écoles de filles.

LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT 137

tant d'étourderie jointe à tant d'audace. Voyez, en effet, où cette politique d'agression nous a déjà menés et ce qu'elle nous réserve encore. Un trouble profond dans le pays et dans l'Église, un redoublement des passions révolutionnaires et religieuses, un conflit probable entre les deux Chambres, voilà, sans compter l'amnistie, ce qu'en moins de quelques mois nous vaut la politique inaugurée par M. Ferry.

Et maintenant que pèse encore l'argumentation ministérielle? Quelle conclusion en tirer? une seule, et nous l'emprihaterons cette fois à M. Ferry luimême. Nous la trouvons dans ce passage de son discours : « On nous demande pourquoi nous poursuivons les jésuites plutôt que d'autres ? — Nous les poursuivons parce qu'ils sont l'âme de cette milice laïque d'un nouveau genre contre laquelle nous luttons depuis sept ans, qui a été la maîtresse dans V Assemblée nationale, »

On l'avoue donc enfin! ce n'est pas l'intérêt de l'enseignement, le bien de l'Uniyersité qu'on s'est proposé. Que font ces choses à nos politiciens? Ce qu'il leur fallait avant tout, c'était une loi de représailles; ce qu'ils ont voulu frapper, ce n'est pas tant le présent que le passé. En traduisant les jésuites à la barre de la Chambre, c'est le procès du 24 et du 46 mai qu'on a prétendu faire ; en les condamnant, c'est l'Assemblée nationale, c'est le maréchal de . Mac-Mahon, c'est M. le duc de Broglie et ses collègues qu'on a condamnés. On ne les avait pas poursuivis

devant le Sénat; on a trouvé plus simple et plus juste de les faire exécuter par les 363.

Il faut savoir gré à M. le ministre de Tinstruction publique de nous avoir donné cette interprétation de Tarticle 7. A vrai dire, nous soupçonnions bien que le 46 mai n'était pas étranger à l'affaire; mais il n'est pas mauvais que l'aveu en soit tombé de la bouche même de M. Ferry. Ses projets se dessinent mieux ainsi; l'idée maîtresse en apparaît plus nettement; nous pouvons en mesurer toute la hauteur. Il nous devient aussi plus facile d'apprécier le vote de la Chambre. Rendu par une Assemblée juge et partie dans sa propre cause, encore toute chaude des ardeurs d'une lutte électorale sans précédent, il devait nécessairement affecter le caractère d'une revanche, et, de fait, c'en est une; il n'y a pas d'autre nom qui lui convienne.

Il était difficile qu'une matière aussi grave que la liberté d'enseignement laissât les conseils généraux indifférents. La loi leur interdit les vœux politiques, elle ne s'oppose nullement à ce qu'ils discutent les grandes questions sociales. D'ailleurs, à supposer que la loi fût obscure, la jurisprudence était là; de nombreux précédents l'ont fixée. Depuis 4871, nos assemblées départementales ont pris l'habitude de considérer comme de leur domaine tout ce qui se

LA UBËRTÉ d'enseignement 139

rapporte à Finstruction publique, et vraiment on ne saurait les en blâmer. C'est bien le moins que, appelées à voter des dépenses souvent considérables pour nos écoles, elles aient voix consultative au chapitre. La prétention n'a rien d'outré ni de séditieux : le gouvernement lui-même, après quelques tergiversations qui n'ont pas laissé d'être plaisantes, a fini par le reconnaître. Il a contenu le zèle de ses préfets qui étaient déjà bravement partis en guerre. A la vérité, ses instructions sont arrivées un peu tard, et il s'en est suivi de singulières cacophonies lors de la session d'avril. Du nord au midi, de l'est à l'ouest, suivant la latitude et le méridien, le langage des représentants de l'administration a varié; nous avons vu dans le même temps, presque au même moment, tel préfet dire blanc et tel préfet dire noir. Mais ce discord a peu duré, somme toute, et quand la session d'août est venue, hâtons-nous de le dire, il ne s'est pas reproduit. Tout au contraire, à ce moment, il a paru que l'administration mettait autant d'ardeur à provoquer, au sein des conseils généraux, une discussion approfondie des projets de M. le ministre de l'instruction publique qu'elle y avait apporté de retenue dans le principe. Explique qui pourra ce mystère, nous ne nous en chargeons pas. Il nous suffit de constater que les vœux émis par la plupart de nos assemblées départementales constituent dans la pensée du Gouvernement lui-même une manifestation parfaitement légale, qu'aucune irrégularité n'entache et dont nous avons par conséquent le droit de nous emparer. Cela

posé, voyons ce qu'a été cette manifestation ; tâchons d'en dresser le bilan. Nous avons précisément sous les yeux, pour nous y aider, un travail inédit préparé dans les bureaux du ministère de l'instruction publique et qui n'était pas, au moins quant à présent, destiné à la publicité. On a bien voulu, d'autre part, nous communiquer les résultats d'une enc[uête très consciencieuse faite pendant les vacances parlementaires auprès des conseils généraux. En puisant à cette double source, nous ne risquerons pas de nous égarer.

D'après la statistique ministérielle, sur 87 conseils généraux — nous omettons à dessein celui de la Seine, qui relève d'une législation spéciale — 38 auraient émis des vœux contraires aux projets du gouvernement, 30 en auraient émis de favorables, 8 auraient voté la question préalable ou l'ordre du jour, 7 se seraient abstenus, 1 aurait émis un vœu mixte, 2 (Rhône et Corse) ne s'étaient pas encore prononcés (au 1" septembre), mais l'ont fait, depuis, l'un pour, l'autre contre, ce qui porte à 39 le nombre des vœux contraires et à 31 le nombre des vœux favorables. Telles sont les données acceptées par l'administration de l'instruction publique et qu'on n'a pas cru devoir publier, nous ne savons trop pourquoi. Quoi qu'il en soit, on comprendra que nous ne puissions accepter les yeux fermés un tableau qui semble avoir si grand'peur du jour. Nous devons le contrôler et nous assurer qu'il ne contient pas quelque erreur ou tout au moins quelque équivoque.

LA LIBEKTÉ D'ENSEIGNEMEINT 141

Sur les deux premiers chiffres, pas d'observations. C'est bien à 39 et 31 qu'ils se portent, et l'écart entre le nombre des vœux favorables et celui des voix contraires est bien de 8. L'addition est parfaitement exacte.

Mais, à côté des conseils généraux qui se sont prononcés dans la forme de vœux, il y a ceux qui ont manifesté leur opinion par le moyen de la question préalable ou de l'ordre du jour, et il y a ceux qui se sont abstenus. La statistique officielle n'en a pas tenu compte; elle s'est contentée de les placer dans une colonne à part en regard de celle des vœux contraires et des vœux favorables. Elle n'a pas essayé de les classer dans l'une ou l'autre catégorie. Gela n'eût pourtant pas été bien difficile : il n'y fallait qu'un peu d'attention. Voici par exemple le département de l'Aude, qui figure à la colonne de la question préalable. En effet, le conseil général l'a votée, mais dans quelles conditions? Un vœu contraire avait été déposé par la droite, et la question préalable était proposée par la gauche. On passe aux voix; le scrutin donne 15 contre 13. Conclusion : la majorité du conseil général de l'Aude est acquise aux projets de loi du ministre de l'instruction publique. C'est clair, c'est incontestable. Cependant le conseil général de l'Aude ne figure pas à la colonne des vœux favorables. Pourquoi? C'est qu'en bonne justice et par contre il eût fallu placer dans la colonne opposée les conseils généraux du Lot-et-Garonne, du Puy-de-Dôme, du Cantal, de la Haute-Loire et de

rOise, qui tous ont exprimé, soit par la question préalable, soit par des ordres du jour, une opinion manifestement contraire aux projets ministériels.

Prenons d'abord le conseil général du Lot-et-Garonne et voyons comment s*y sont passées les choses. Deux membres de la droite déposent un vœu en faveur de la liberté d'enseignement. La question préalable est proposée et votée par 16 voix contre 43. Mais, avant de la voter, M. Faye, sénateur, et plusieurs de ses amis appartenant à Topinion républicaine modérée, font les plus expresses réserves et se déclarent partisans de la liberté d'enseignement « telle que l'avait établie la loi de 1850 ».

Dans le Puy-de-Dôme, c'est un député, M. Bardoux, qui fait une déclaration analogue. Le préfet ayant demandé la question préalable sur un vœu de M. de Barante, l'honorable ancien ministre de l'instruction publique a soin de faire remarquer que ce vote n'implique « en aucune façon l'adhésion au fond et l'acceptation du projet de loi Ferry ». Néanmoins la question n'est votée que par 24 voix contre 13 abstentions.

Dans le Cantal, la discussion, après s'être égarée, fmit par aboutir au vote d'un ordre du jour pur et simple; mais ce vote n'intervient qu'à la suite d'un incident bien significatif. Appelé à voter sur un projet de vœu « tendant au rejet de l'article 7 et à l'adoption du reste de la loi », le conseil s'était prononcé de la façon suivante : sur le premier point, 13 voix pour, 8 voix contre; sur le second^ 7 voix pour, 10 voix contre. Ces chiiïres sont concluants. Voici qui est

U LIBERTÉ d'eNSEIGNEMEINT 143

plus explicite encore. « Convaincu que le gouvernement fera tous ses efforts pour concilier la liberté d'enseignement avec ses droits de haute surveillance, passe à Tordre du jour; » — « Considérant que le vœu présenté semble prêter aux pouvoirs publics le désir de porter atteinte aux droits de Tautorité paternelle et à la liberté d'enseignement que tout le monde admet et respecte, passe à l'ordre du jour, » ainsi s'expriment les conseils généraux de la Haute-Loire et de l'Oise.

Voilà donc, au résumé, six conseils généraux qui n'ont pas émis de vœux, mais dont l'opinion n'est pas douteuse. L'un, celui de l'Aude, est favorable; les cinq autres sont manifestement contraires. En sorte que pour être véridique, ce n'est pas 39 et 31 que la statistique ministérielle aurait dû dire, mais 44 et 32, soit un écart de 12 au lieu de 8.

Mais ce n'est pas tout; au nombre des vœux émis par les conseils généraux s'en trouve un qui figure à part sous cette ingénieuse rubrique : « vœu mixte ». C'est celui d'IUe-et- Vilaine. Or nous voyons bien, en nous reportant au procès-verbal de la séance, que le Conseil d'Ille-et- Vilaine a émis le vœu « que le gou* vernement persévère dans ses justes revendications » ; mais — il y a un mais — « que l'article 7 soit repoussé pour laisser pleine et entière liberté aux pères de famille dans le choix des maîtres chargés de l'éducation de leurs enfants ». Franchement, pour qualifier ce vœu de mixte, il faut que l'auteur de la statistique en ait eu grand désir ou qu'il entende bien

144 l'instruction PUBUaUE ET LA DÉMOCRATIE

mal le français. Nous ne pouvons, quant à nous, imaginer que le fait de se prononcer contre l'article 7 soit susceptible de deux interprétations, et nous rj^'hésitons pas à renvoyer le vœu du conseil général d'Ille-et-Vilaine à la colonne des vœux contraires, qui se trouvent dès lors portés à 4f5.

En somme quarante-cinq et trente-deux, telle est au vrai la proportion des conseils généraux contraires et des conseils généraux favorables aux projets de M. le ministre de Tinstruction publique. Encore omettons-nous à dessein d'introduire dans ce relevé certaines données qu'on pourrait contester, quoiqu'elles aient une signification bien claire •. Treize voix de, majorité contre le gouvernement, tel est le résultat de la campagne poursuivie devant les assemblées départementales par les forces unies de l'administration et de la gauche. Voilà tout ce qu'ont pu tirer d'elles par la persuasion, par la prière et les sollicitations, par leur propre exemple, quinze ministres et sous-secrétaires d'État, quatre-vingt-sept préfets et cinq cents sénateurs ou députés, sans compter toutes les autres influences gouvernementales. Pendant six mois, on a remué ciel et terre pour gagner l'opinion publique, on a dépensé une somme inouïe d'activité , de mouvement , d'industrie , de

1. Nous voulons parler des sept conseils généraux qui se sont abstenus et qui, à l'exception d'un seul, ont des majorités de gauche. Il est évident que l'abstention de ces majorités suppose une hostilité latente contre les projets du gouvernement*

faconde; on s'est fait tour à tour doux et menaçant, trivial et pathétique. Tant de bavardage et d'agitation n'a servi qu'à montrer l'invincible attachement de ce pays à l'une de ses plus chères libertés. Les conseils généraux ont laissé dire et pérorer, et ils ont voté. Ils ont voté contre les projets de M. Ferry, comme le peuple vote dans les grands jours, quand il s'agit de ses intérêts vitaux, sans se prendre au mirage de la fausse éloquence et du faux patriotisme, avec le calme et le ferme propos d'une raison sûre d'elle-même. Ce qu'il y a de plus remarquable en effet dans cette imposante manifestation, c'est moins encore son importance numérique et matérielle que le caractère de résolution dont elle est empreinte. Il faut toujours un certain courage pour se séparer d'un gouvernement, quel qu'il soit, dans une question capitale. Fût-on de l'opposition, souvent on hésite. Mais combien ce courage n'est-il pas plus méritoire quand, au lieu de se rencontrer chez îles adversaires, il se trouve chez des amis ! Or sait-on bien qu'à l'heure actuelle il n'y a pas moins de cinquante-cinq conseils généraux dont les majorités sont républicaines? Considérez ce chiffre, il parle plus haut que tous nos arguments, il couvre et domine tout. Fut-il jamais avertissement plus significatif? Ah! si nous étions encore au temps du Septennat, on pourrait essayer d'atténuer la portée d'un vote rendu par des assemblées « réactionnaires et cléricales », mais on n'a plus cette ressource aujourd'hui. Ce n'est pas l'ordre moral qui a porté le coup cette fois; ce sont les partisans du régime actuel.

146 l'instruction pubuque et la démocbatie Ce n'est plus une levée de boucliers monarchique, c'est tout une armée que le gouvernement a devant lui, la grande armée des pères de famille insurgés pour la cause du droit et de la liberté de conscience et conduits au combat par leurs chefs naturels.

Ainsi, d'une part un vote de colère et de passion rendu par une assemblée peu maîtresse d'elle-même, et de l'autre une manifestation réfléchie, calculée, sortie des entrailles mêmes du pays, tel est le dernier état de la (juestion, tels sont les précédents sur lesquels le Sénat va avoir à se prononcer. Dès lors son jugement n'est-il pas certain, et ne serait-ce pas lui faire injure que de paraître douter de sa justice? Eutil jamais plus belle occasion d'exercer ce pouvoir modérateur qui est sa rafeon d'être et dont il tire toute sa légitimité ? Un conflit s'est élevé ; nous vivions, l'État vivait depuis une trentaine d'années dans une tranquillité relative avec l'Église, quand l'étourderie d'un ministre est venue rompre cet accord. Ce conflit a pris des proportions énormes : il agite le pays, divise les familles, inquiète les consciences, surexcite les esprits. Il offre aux adversaires de la République le plus ferme terrain d'opposition qu'ils aient encore eu ; il a mis le pouvoir à la discrétion de l'extrême gauche, il en fait l'émule de ce conseil municipal de Paris qui a trouvé le moyen

LA UBERTÉ D'ENSEIGNEMENT 147

d*étonner le monde par ses exploits. Enfin, pour terminer par une considération morale, il est né d'une inspiration mauvaise, haineuse. Ceux qui l'ont provoqué n'ont eu souci ni du droit ni de la justice. Le droit, ils Font travesti; la justice, ils l'outragent. Et le Sénat hésiterait! Non, cela n'est pas possible. Non, il ne sera pas dit qu'une assemblée d'hommes raisonnables, expérimentés, parvenus pour la plupart à cet âge où la prudence, la mesure, le tact sont en quelque sorte obligatoires, où l'on n'aime pas ce qui est violent parce qu'on sait que la violence ne dure pas, il ne sera pas dit qu'une telle assemblée n'aura pas connu son devoir, ou que, le connaissant, elle ne l'aura pas rempli; qu'elle pouvait faire cesser un combat détestable et qu'elle ne l'a pas voulu; qu'elle pouvait arrêter la Chambre et le gouvernement dans la voie périlleuse où ils se sont engagés et qu'elle n'a su que les suivre ; qu'elle avait derrière elle la majorité des conseils généraux représentant la majorité des pères de famille et qu'elle n'a pas osé, soutenue par une telle force, opposer à des projets ainsi réprouvés un veto résolu. Non, le Sénat ne fera pas cela : l'abnégation a ses limites. Il a déjà voté, l'inquiétude sinon la mort dans l'âme, le retour à Paris et l'amnistie partielle. On lui demande aujourd'hui de frapper les jésuites et les dominicains, à lui qui vient de rouvrir les portes de la France aux débris de la Commune. On prétend obtenir de sa docilité qu'il épouse une querelle d'Allemand, qu'il adopte et qu'il couvre de son autorité une politique antifrançaise,

antinationale, la politique de la révocation de Tédit de Nantes et des dragonnades. Pourquoi ne pas lui demander aussi de signer sa propre abdication et de rédiger son épitaphe?

Et (juelles pauvres raisons invoque-t-on pour le décider! Quels arguments fait -on valoir? Des arguments tirés d'un droit public aboli depuis trente ans et quelques mauvaises citations découpées dans un précis d'histoire. Voilà ce qu'on a trouvé de plus fort et de plus concluant contre les congrégations, voilà le crime qu'il faut leur faire expier. On ne s'est pas demandé si d'aventure et par ailleurs elles ne mériteraient pas quelque indulgence. On ne leur a tenu compte ni des neuf mille jeunes filles ou jeunes gens qu'elles élèvent gratuitement, ni des services qu'elles rendent à la civilisation en portant le christianisme et le nom français jusqu'au cœur de l'Afrique et de l'Asie. Qu'importent ces choses à des gens qui ont une vieille rancune à satisfaire et qui sont les plus forts?

Le Sénat n'a pas, lui, de rancune à poursuivre, et c'est avec un libre et ferme esprit qu'il abordera ce débat. On Ta rapetissé, rabaissé, réduit à des proportions misérables ; il faut qu'il l'agrandisse et qu'il le porte à la hauteur où l'avaient élevé la Chambre des pairs en 1844 et l'Assemblée nationale en 1850. Il faut surtout qu'il le replace sur son véritable terrain : celui de l'éducation et de la pédagogie. Si l'enseignement congréganiste a des lacunes, des faiblesses, rUniversité n'a-t-elle pas aussi ses imperfections?

LA LIBERTÉ d'EN^EIGNEMENT 149

Ne s'est-elle pas attardée plus qu'il ne convenait à de vieilles routines? A-t-elle fait tout ce qu'elle aurait dû pour conserver son ancienne clientèle aristocratique et bourgeoise? Donne-t-elle assez de soins au corps et à l'âme des jeunes gens qu'on lui confie? Enfin n'y aurait-il pas un peu de sa faute dans l'engouement qu'un grand nombre de familles montrent aujourd'hui pour les établissements congréganistes, et ne serait-ce pas dans une réforme judicieuse, prudente, du régime intérieur de nos collèges qu'il conviendrait de chercher un remède à cet état de choses? Ce point de vue semble avoir échappé complètement à M. Ferry; il n'était pourtant pas indigne de fixer son attention, et, sans remonter au delà de 1870, M. le ministre de l'instruction publique l'eût trouvé développé avec beaucoup de compétence dans des publications récentes émanées d'hommes profondément dévoués à l'Université.

M. Michel Bréal, notamment, nous a donné eil 1872 un livre dont la conclusion, beaucoup trop radicale à notre avis, est que nos lycées auraient besoin « d'une réforme profonde ». Et veut-on savoir la curieuse raison qu'il en allègue? C'est que nous avons conservé dans l'Université, pour l'ordonnance des études, l'organisation des Pères. « Quand, dit-il, on se reporte à l'écrit intitulé Ratio studiorum, qui est le premier plan d'études de la Compagnie de Jésus, on y découvre à chaque pas de vieilles connaissances. »

La séparation des classes en deux séries, la part essentielle faite au latin, l'abus du discours et du

ioO L'iNSTnUCTlON PUBLIQUE ET LA DÉMOCRATIE

vers latin, la nullité de l'enseignement du grec, le goût des chrestomathies et des Selectœ, les compositions hebdomadaires, Tamour-propre comme principal stimulant des études, les distinctions honorifiques prodiguées aux élèves, la solennité des distributions de prix, enfin Tinternat \ c'est-à-dire l'éducation en commun mise au-dessus de l'éducation privée, tout cela nous vient, paraît-il, des jésuites, et tout cela constitue, dans la pensée de notre auteur, « une organisation des études qui, dès le dernier siècle, paraissait aux meilleurs esprits étroite et arriérée ». Ainsi, de l'aveu d'un inspecteur général de l'Université, notre système d'études est à réformer de fond en comble. Il a un vice capital, qui est de « subordonner toutes les connaissances à une idée dominante, de ramener l'instruction à l'art d'écrire ^ ». Voilà l'idéal que « nos professeurs ont en vue ». Ce jugement est déjà fort sévère, beaucoup trop sévère à notre avis; il l'est moins cependant que celui du même écrivain sur le régime intérieur et l'éducation du lycée. Qu'on lise plutôt : « Nos internats sont des créations artificielles

1. M. Bréal fait ici, croyons-nous, erreur. D'après le recensement envoyé à Rome à la fin de 1627, les jésuites élevaient dans la seule province de Paris treize mille cent quatre-vingtquinze jeunes gens presque tous externes. 11 suffirait pour s'en assurer de regarder les bâtiments qui existent encore, le collège de Glermont notamment (Louis-le-Grand), qui recevait trois mille jeunes gens. Ajoutons que depuis 1870 les jésuites ont fondé huit externats purs, ceux de Lyon, d'Alger, de Lille, de Tours, de Brest, de Marseille, de Dijon- et de Saint-Ignace à Paris.

2. Michel Bréal, Quelques Mots sur Vinslruction puhliquej page 158.

LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT ISl

OÙ, pour apprendre aux jeunes gens à se conduire, on les prive des libertés les plus simples, un mélange du couvent et de la caserne avec les côtés fâcheux de Fun et de Tautre. » Les proviseurs, « dont Faction devrait être surtout littéraire et morale », sont accablés par la besogne matérielle et administrative. Les censeurs n'ont guère plus de temps, obligés qu'ils sont « de vaquer à leurs ingrates et multiples fonctions ». Ils ne connaissent pas « directement » l'élève. Leurs rapports « essentiels avec la jeunesse du lycée se bornent à confirmer les punitions données par le professeur * ». Quant au maître d'étude, voici le portrait qu'en trace M. Bréal : « Le maître d'étude est la pièce principale du mécanisme de nos internats. Il est ou devrait être pour l'éducation ce que le professeur est pour l'enseignement. Jour et nuit, à table comme en récréation, à l'étude comme en promenade, c'est à sa garde que les collégiens sont confiés. Pour eux, son esprit, son caractère, ses idées, ses habitudes, ses occupations auront une importance énorme. Voyons donc ce qu'est ce commensal, ce compagnon et ce directeur.

« Les maîtres d'étude sont généralement soit des jeunes gens qui acceptent de fatigantes et difficiles fonctions pour avoir le loisir de se préparer à un emploi plus relevé, soit des hommes déjà mûris par l'âge et par les déceptions, qui exercent leur état avec le désir, mais non avec l'espérance d'en sortir.

i. Voir pages 296 et 297.

Dans le premier cas, on remet les enfants à des personnes sans expérience pédagogique, dont la pensée et Tactivité sont tournées vers les examens qui les attendent. Dans l'autre hypothèse, on les confie à des hommes qui, par la seule prolongation de leurs fonctions, donnent d'eux-mêmes une opinion peu favorable. Je ne voudrais rien écrire qui pût être tourné contre ces serviteurs sacrifiés du système universitaire, envers qui le lycée a eu le double tort de ne pas savoir s'en passer et de ne pas les avoir rendus respectables aux élèves; mais je ne crains pas d'être contredit si j'affirme que l'autorité leur manque pour être les éducateurs que nous cherchons.

« La savante organisation de nos collèges, qui a la prétention de se charger d'élever les générations nouvelles, vient aboutir à un fonctionnaire qui est en lutte sourde avec ses élèves et qui n'en est ni aimé ni respecté. De là le vide désolant qui irègne dans la vie morale du lycée. On a trop souvent dépeint la situation du maître d'étude au milieu de cette population turbulente et malicieuse pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Si quelques-uns opposent à leurs épreuves journalières une inaltérable bonne humeur ou une patience invincible, beaucoup ne songent qu'à s'arranger une vie supportable au milieu de ce purgatoire, fût-ce aux dépens des élèves. Ils croient avoir assez fait quand leur bande d'écoliers se tient bien en rang et garde le silence à l'étude et au dortoir; pour tenir les enfants à distance, ils adoptent un rôle soit d'indifférence absolue, soit de se-

LA LIBERTÉ D^ENSEIGNËMENT lS-3

cheresse cassante, soit de cérémonieuse ironie, soit d'humeur farouche. Telle est l'éducation dans le pays où ont écrit J.-J. Rousseau et Fénelon. Il n'est question ici ni de confiance ni d'attachement; le lycée a remplacé l'éducation par la discipline, et il a réduit l'action du maître sur l'élève à un système de récompenses et de punitions. »

Voilà donc cette pièce essentielle du mécanisme de nos internats : un fonctionnaire sans autorité sur les élèves et qui n'en est le plus souvent ni respecté ni aimé. Gomment d'ailleurs en pourrait-il être autrement? Pour imposer à la jeunesse, rien ne vaut le grade et la considération qui s'attache à des fonctions honorablement rétribuées. Or, à part le baccalauréat, qui ne constitue pas un grade sérieux, combien de nos maîtres surveillants sont-ils gradués! et quelle considération veut-on qu'on ait pour des gens misérablement payés? En 1876, sur 1,597 maîtres ou aspirants répétiteurs appartenant à l'enseignement 1/ classique, il n'y en avait que 77 qui fussent licenciés es lettres et 35 qui fussent licenciés es sciences, et il y en avait 102 qui ne justifiaient d'aucun grade. Dans l'enseignement spécial, sur 143 maîtres il n'y avait pas un seul licencié et l'on ne comptait que 9 bacheliers. Quant aux traitements, ils ressortaient, dans les lycées de Paris et de Versailles, à 1,500, 1,200 et 800; dans ceux des départements, à 1,200, 1,000 et 700 francs. Il est vrai que depuis un décret les a portés, pour les maîtres répétiteurs pourvus du grade de licencié, à 1,800 et à 1,500 francs, pouvant

se monter après cinq années d'exercice à 2,100 et 1,800 francs. Mais ce n'est là qu'une exception, et l'on peut dire hardiment qu'il reste encore bien à faire à l'administration de Tinstruction publique pour élever la fonction de maître d'étude à la hauteur d'une carrière.

Encore n'est-ce là qu'un des côtés et le plus petit de la question. Supposez un beaucoup plus grand nombre de maîtres surveillants licenciés, ou candidats sérieux à la licence — car, une fois licenciés, ils n'auront rien de plus pressé que de se faire nonmier professeurs. — Supposez que l'on arrive à leur assurer une situation sortable, trouvera-t-on pour cela du jour au lendemain chez eux le dévouement professionnel, le désintéressement, la patience qui se rencontrent à un si haut degré chez le préfet des mœurs (prsefectus morum) des établissements congréganistes? Le gouvernement a fait inspecter plusieurs de ces établissements, et nous l'en louons fort; mais comment cette inspection s'est-elle produite? A la dernière heure et d'une façon précipitée, superficielle. Elle n'a porté que sur les livres, elle a négligé tout le reste. Elle n'a rien voulu connaître ni de l'enseignement, ni des méthodes, ni du système d'éducation, en sorte qu'au lieu d'un rapport d'ensemble et d'une enquête approfondie, sérieuse, la visite inattendue des agents de l'administration dans les collèges des jésuites n'a eu d'autre résultat — c'était peut-être, il est vrai, le seul auquel on tînt — que de fournir à M. le ministre de l'instruction pu-

LA LIBERTÉ D*ENSEIGNENEIST 155

blique un choix de citations pour son discours. Il est fâcheux que les choses se soient passées de la sorte. Si MM. les inspecteurs généraux n'avaient pas été si pressés, peut-être eussent-ils rapporté de leur visite une impression moins défavorable, et nous doutons qu'après les avoir entretenus, M. Jules Ferry fût allé jusqu'à dénoncer les membres de la Société de Jésus comme des « corrupteurs » de la jeunesse française. Nous avons eu récemment, nous aussi, l'occasion de visiter un de ces établissements : nous étions curieux de voir à l'œuvre et de prendre sur le fait cette jeunesse corrompue et ces maîtres corrupteurs. Nous y avons trouvé — c'était l'heure de la récréation — cent cinquante jeunes gens de dix-huit à vingt ans, alertes et vigoureux, qui jouaient dans une vaste cour les uns aux barres, les autres au ballon et aux quilles, quelques-uns même au croquet. Il n'y en avait pas un seul qui ne prît part à l'un ou à l'autre de ces jeux. Et au milieu d'eux, les stimulant par son exemple, luttant d'adresse et d'agilité avec les plus forts, le préfet des mœurs, c'est-à-dire le maître surveillant, le visage trempé de sueur et la soutane relevée. Alors, par la pensée, nous nous sommes reporté à l'époque où, dans nos conciliabules de rhétoriciens précoces et blasés, nous passions le temps de nos courtes récréations au fond d'une cour étroite et sombre, tantôt à deviser de choses que nous n'aurions pas dû connaître, tantôt à réformer la société, et nous nous sommes demandé si la sévérité de M. le ministre de l'instruction publique était bien à sa place.

La récréation terminée, on a bien voulu nous montrer les salles d'étude. Elles sont vastes, propres et bien aérées. Chaque élève a son pupitre avec un casier dessous pour mettre ses plus gros livres ; rien ne traîne, aucun désordre : quand l'heure sonne, on range tout. Et sur ces pupitres, chose étonnante, pas une inscription, pas un coup de canif ou de couteau.

Les dortoirs sont beaux, trop beaux peut-être : les parquets en sont cirés; c'est un luxe que quelques familles trouvent inutile, et peut-être n'ont-elles pas tort. Mais ce qu'elles apprécient fort, c'est la qualité de V ordinaire. Dans nos lycées, la ration de viande est au maximum de 200 grammes par jour. Chez les Pères, les grands ont jusqu'à 360 grammes de viande cuite et désossée; les petits et les moyens, environ 300 grammes. Ce n'est pas encore la nourriture anglaise, « qui se compose en grande partie d'ale et de rosbif avec addition de farineux en purée et de légumes verts et qui est pour beaucoup dans la supériorité physique de nos voisins * », mais on s'en rapproche autant que possible. Les Pères ont aussi beaucoup pris de leur éducation physique aux Anglais, et ils n'en ont pris que le nécessaire. Ils leur ont laissé les exercices purement athlétiques ou de sport, tels que la course et le canotage *. En revanche, ils leur ont emprunté leurs grandes promenades, leurs jeux de

2. Voir le rapport de MM. Demogeot et Montucci sur renseignement secondaire en Angleterre.

boule et leurs exercices de natation, sans compter l'escrime et la gymnastique, qui sont fort cultivées dans leurs maisons, encore qu'elles n'y soient pas obligatoires. Outre les promenades habituelles du dimanche et du jeudi, qui durent quatre heures en été, trois heures 'en hiver, ils ont institué de véritables excursions à la campagne avec déjeuner et dîner en plein air. On part le matin dès l'aube et l'on ne rentre qu'à la nuit, après avoir couru les bois et les champs.

Mais de toutes ces distractions et de tous ces exercices, le plus salutaire encore est celui de la récréation. Dans nos collèges, faute d'espace, on ne joue pas, ou l'on ne joue que dans les basses classes, et encore. Chez les jésuites, les jeux sont obligatoires. Défense de s'asseoir ou de se promener. Qu'on le veuille ou non, il faut courir et se remuer. Le maître est là qui donne l'exemple et qui se fait pour un moment le camarade de ses élèves. Il ne croit pas déroger. Ce n'est pas un fonctionnaire, comme chez nous, c'est un ami plus âgé qu'on aime et qu'on respecte. Et comment ne l'aimerait-on pas? S'il est entré dans la Compagnie, ce n'est pas contraint et forcé ; c'est par goût et par vocation. Très souvent il est de bonne famille, et, s'il était resté du monde, il y eût fait figure. Il portait un beau nom, il avait de la fortune, des alliances, une carrière. Il aurait pu se pousser dans la. finance, ou gagner gros dans l'industrie. Il a préféré prendre la soutane et se consacrer à l'éducation. Sa tâche, il ne la considère pas « comme une servitude ou comme

un pis-aller * »; son rôle est plus important, plus grand, plus élevé que celui du professeur lui-même. En effet, « l'enseignement n'est qu'un moyen, est-il écrit dans le Ratio studiorumy le but final est de porter l'enfant à la connaissance et à l'amour de son Créateur et de son Rédempteur ». Et ailleurs il est encore dit : « Ce que les jeunes gens doivent surtout puiser dans la discipline de la Compagnie, ce sont de bonnes mœurs; » l'instruction ne passe qu'après. Aussi le préfet des mœurs n'est-il en rien inférieur aux professeurs. Ce n'est pas comme chez nous un étudiant en médecine ou en droit qui vient demander le vivre et le couvert à l'Université, ou bien un aspirant professeur qui n'a pas encore pris ses grades; c'est au contraire un sujet d'élite, que le supérieur a distingué parmi ses frères et qu'il a placé au poste qui exige le plus de dévouement et de qualités morales. Les jésuites disent volontiers que le Père provincial est plus embarrassé pour trouver un bon surveillant que pour trouver un bon professeur de rhétorique. Je le crois sans peine, il y faut peut-être un peu moins de science, mais combien plus de zèle, d'application, de tact! Faire respecter l'autorité, la discipline, la règle, mieux que cela : les faire aimer; développer dans l'âme des jeunes gens le goût de l'exactitude et du devoir, les y ramener quand ils s'en écartent, et mettre à tout cela douceur, fermeté, patience, égalité d'humeur et de caractère, quelle tâche ardue, pé-

Page 1