‹ L'instruction publique et la réforme universitaire en ItalieChapitre 15 sur 18 · IV · texte numérisé non relu

IV

Depuis, une révolution a éclaté dans laquelle Radama a péri sous les coups du parti hostile au progrès. La nouvelle de cette révolution est arrivée en France au moment où le commandant Dupré portait à Tananarive la ratification du traité (1). On imaginerait difficilement un drame plus horrible que la mort de Radama II. C'est une sombre scène du moyen âge dont , à notre grand étonnement, nous nous trouvons les contemporains.

Plusieurs semaines avant la catastrophe, d'étranges symptômes l'annonçaient. On voyait courir par les rues de Tananarive des individus en proie à des hallucinations réelles ou feintes, et dont les gestes et les convulsions étaient un objet de terreur pour la foule. La reine Ranavalo leur apparaissait et leur ordonnait d'empêcher

(1) Voyez au Moniteur du 7 juillet 1863 la lettre de notre consul, M. Laborde, à M. le ministre des affaires étrangères.

l'envahissement des chrétiens. Tout était mis en jeu : c'était la religion du pays, la mémoire de ses rois les plus vénérés, les coutumes et les traditions les plus sacrées du peuple, les tombeaux et les monumens de son culte qui allaient disparaître, si le nouveau gouvernement n'était pas arrêté dans ses tendances criminelles. Ce mouvement était provoqué par les prêtres des idoles et quelques chefs qui voulaient ressaisir le pouvoir.

Les actes de Radama étaient faits pour développer ces fermens de révolution. Par indifférence plutôt que par un juste sentiment de tolérance, il avait frappé d'une amende égale les provocations que les prêtres des idoles et les chrétiens s'adressaient réciproquement; il s'était entouré d'une garde de jeunes gens (les menamaso)^ ses favoris, auxquels il livrait les hauts emplois et les grades les plus élevés. Cet entourage affectait le plus grand mépris pour les anciens usages, et, au lieu de procéder à de sages réformes, abusait de son pouvoir pour commettre des exactions et satisfaire jusque dans le palais du roi des goûts de débauche. Radama, par les faveurs dont il les comblait, assumait sur lui la haine et l'impopularité qu'excitaient ces jeunes gens. Il était considéré comme leur chef; il semblait les encourager dans leurs désordres, leur donner une part de sa puissance en retour des plaisirs et des excès de tout genre auxquels ils l'avaient associé. Enfin il mit le comble à ces folies en promulguant une loi qui autorisait le duel et même* le combat de tribti à tribu, de village à village, sans autre formalité que le consentement des deux parties. C'était légaliser la guerre civile. Le peuple s'en indigna, et les ennemis de Radama attisèrent tous ces ressentimens pour assurer leur triomphe.

Le 8 mai, le lendemain où cette loi d'anarchie est rendue, une grande agitation règne à Tananarive. Les grands chefs des Ilovas et les principaux officiers de l'armée vont en députation auprès du roi et le somment, au nom du peuple, de révoquer la loi. Le roi hésite : il promet de se rendre à ce vœu, puis, revenant sur sa parole, sous le vain prétexte qu'on veut attenter à son autorité, il déclare péremptoirement que la loi sera maintenue envers et contre tous. La députation se retire pour annoncer au peuple qu'il n'a plus d'autre recours que celui des armes. Le soir, la ville est en pleine insurrection; les habitans s'arment, et la maison du premier ministre devient le centre du mouvement. Là, le plan de la révolution est arrêté. On dresse une liste de proscription qui comprend les favoris du roi; on lance des détachemens de troupes à la poursuite des coupables, avec l'ordre de les enlever au besoin de la demeure royale; on veut contraindre le roi à remettre l'autorité publique dans des mains plus respectables.

Toutes les révolutions prennent, même chez les peuples les plus

civilisés , le caractère d'un acte de force et de violence. Qu'on juge de ce qu'elles doivent être chez ces peuples barbares dont les passions ont conservé toute leur énergie native ! Nous ne retracerons pas le tableau sanglant de la révolution de Madagascar. Le roi est sommé plusieurs fois de révoquer la loi qui a motivé le soulèvement; il s'y refuse. Le peuple, excité par cette résistance, enflammé par des orateurs qui le haranguent, se dirige en armes contre le palais. Il le cerne, pousse des cris de mort. Ce n'est plus le retrait de la loi qu'il lui faut , c'est la vie des menamaso. Déjà onze sont tombés sous ses coups; ce n'est pas assez, il veut que le roi lui livre ceux qui se sont réfugiés auprès de lui. Radama s'indigne d'une pareille proposition. Alors les meneurs semblent vouloir entrer en compromis avec lui; on lui offre de conserver la vie sauve à ses favoris, mais pour les tenir aux fers à perpétuité. Il s'y refuse encore. Bientôt la reine intervient dans les pourparlers et promet au nom du roi de livrer les coupables à la condition qu'on leur épargnera la vie. Us sont remis en effet aux mains des chefs de l'insurrection au milieu des cris de mort de la foule. Cependant toute la nuit le palais reste entouré par des hommes armés. Pourquoi continuent-ils le siège de la demeure royale? N'ontils pas obtenu ce qu'ils demandaient? Le lendemain, une terrible réponse est faite à ces questions. Pendant la nuit, les chefs de la révolution avaient pénétré dans le palais, et Radama périssait étranglé de leurs mains. Telle a été la fin de ce malheureux prince. 11 a régné trop peu de temps pour qu'on puisse se faire de lui une opinion bien exacte. Cependant on peut dire qu'il avait des instincts généreux, une aversion très prononcée pour la tyrannie que sa mère avait exercée, qu'il était enclin par goût aux usages européens, et qu'il aurait ouvert ses états aux lumières de la civilisation. Il manquait toutefois de la persévérance et de la fermeté nécessaires à un souverain réformateur. Sa vie, amollie par les plaisirs, sa mobilité d'humeur, qui livrait le pouvoir à ses caprices et aux caprices de son entourage, le rendaient peu propre à remplir le rôle du tsar Pierre P% que ses amis européens avaient rêvé pour lui.

La reine Rabodo, qui a succédé à Radama II, maintiendra-t-elle le traité ratifié en 1861, ou le désavouera-t-elle sous l'influence de la faction qui l'a appelée au trône? Dans le cas où le traité serait déclaré non avenu , la France pourrait-elle reprendre son ancienne position et contester la souverameté de la reine? D'après ce qui vient d'être dit, on voit que la France ne gagnerait pas grand'chose à reprendre sa position antérieure : aussi est-ce sans regret que nous ajoutons que cela ne lui serait pas possible. Nous avons reconnu au roi de Madagascar la qualité nécessaire pour traiter avec nous de tous les intérêts de l'île; de ce que lui ou ses successeurs

n'observent pas les engagemens contractés, il n'en résulte pas qu'ils perdent cette qualité et qu'on ait le droit désonnais de la leur dénier. La France pourra réclamer par voie amiable ou coercitive l'exécution du traité, elle pourra chercher dans des représailles im dédommagement du tort qui lui sera fait, et, une fois la guerre engagée, conquérir par la force la souverameté qu'elle a reconnue <lans la personne de Radama II; mais jusque-là il y aura pour toutes les puissances maritimes, de Taveu de la France, un roi de Madagascar tout à fait indépendant.

En toute hypothèse, il faut croire qu'instruit par un triste passé notre gouvernement ne recourra pas aux expéditions militaires. On a vu demeurer sans effet toutes les opérations tentées sur le littoral. Brûler des villages, renverser des forts, c'est là un témoignage bien inutile de notre puissance. Les Hovas, sur leur plateau au milieu de l'île, sont à l'abri de nos coups, et attendent avec eonfiance que nos vivres épuisés et les ravages de la maladie nous forcent à évacuer le pays comme des vaincus. Atteindre les Hovas au cœur même de leur puissance, à Tananarive, est la seule chose sérieuse qui puisse être faite; mais qu'on songe aux difficultés. On n'arrive à Tananarive qu'en gravissant successivement une série de montagnes étagées comme des degrés et coupées dans leurs interstices par des lacs et des rivières. Du point du littoral le plus rapproché, Tamatave, à Émyrne, la distance est de 400 kilomètres, et pour être franchie elle exige quinze jours de marche. On traverse des forêts immenses où les arbrisseaux qui croissent sous les grands arbres et des haies de plantes sauvages opposent à chaque pas des obstacles presque insurmontables. Il faut monter et descendre des sentiers glissans, embarrassés de racines, de troncs d'arbres et de fragmens de rochers. On rencontre des champs de riz inondés d'où s'exhalent des miasmes qui empestent l'air, et le matin il js'élève du fond des vallées de lourds brouillards qui entretiennent l'insalubrité. Avant d'arriver au pays d'Angave, dont Tananarive est le chef-lieu, il faut gravir des mamelons couronnés de petits forts : im ennemi qui s'y logerait y serait inexpugnable. Tous les villages dans cette province sont entourés de fossés taillés à pic , de 2 à 3 mètres de profondeur et de largeur; ils ont un mur d'enceinte, et souvent à une certaine distance d'autres fossés pour servir probablement de chemins couverts à leurs défenseurs. Enfin, sur le plateau de Tananarive, d'une étendue de 50 lieues du nord au sud-est et de 35 lieues de l'est à l'ouest, se trouvent les Hovas dans des camps retranchés. C'est de là qu'ils dirigent leurs expéditions contre les tribus qui veulent se soustraire à leur domination.

L'air est plus sain, dit-on, à Tananarive que sur les côtes. Toutetefois M. Brossard de Corbigny, M"* Ida Pfeiffer et même le com-

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mandant Dupré, dans sa dernière mission, y ont été atteints des fièvres du pays, qui causent le délire et attaquent le cerveau. Ce sont là, on le voit, de bien grands obstacles à la conquête. Assurément nos soldats sont capables de surmonter bien des difficultés; mais au prix de quels sacrifices faudrait-il payer la conquête de Madagascar? Que d'hommes et de millions! Il ne s'agirait pas d'envoyer quelques milliers de soldats : les Hovas sont un peuple guerrier; il faudrait employer à les vaincre une armée, la ravitailler, l'entretenir et constamment remplir les vides qui se feraient dans ses rangs. Il est plus sage de renoncer à toute idée de conquête sur la grande tle africaine. Excités par quelques témérités heureuses, sachons résister à la tentation. Lancés dans une sorte d'intervention permanente dans l'extrême Orient, obligés d'organiser et de faire vivre un nouveau gouvernement au Mexique, appelés à donner une utilité pratique à notre occupation de la Basse-Gochinchine, il est temps de montrer que nous sommes maîtres de nous et que nous ne cédons pas toujours aux entralnemens militaires. Les puissances jalouses de la grandeur et de l'influence de la France pourraient seules désirer la voir s'engager dans une pareille entreprise. La situation doit être acceptée telle qu'elle est. La France a conclu un traité d'amitié et de commerce avec le gouvernement de Madagascar; une compagnie existe pour exploiter les ressources de cette grande île. Ce sont là deux instrumens puissans pour satisfaire une ambition légitime.

La durée du traité d'amitié et de commerce n'est point limitée. U est dit dans l'article 1'*" : « Il y aura paix constante et amitié perpétuelle entre sa majesté l'empereur des Français, ses héritiers et successeurs d'une part, et sa majesté le roi de Madagascar, ses héritiers et successeurs d'autre part, et les sujets des deux états, sans exception de personnes, ni de lieux. » Depuis la sanglante révolution d'Émyrne, on a pu croire que le gouvernement sorti de cette révolution réagirait contre la politique de Radama II, et cette opinion ne semble que trop fondée, si l'on tient compte du caractère bien connu et des premiers actes des chefs de l'insurrection victorieuse. Leur premier soin a été de faire déclarer par la reine Rabodo le règne de Radama II nul et comme non avenu. Cependant cette déclaration de nullité, qu'ils peuvent appliquer à leurs affaires intérieures, songent-ils à l'étendre aux affaires extérieures? Ils ont acquis assez de tact politique dans leurs rapports avec les missionnaires pour savoir que lorsque Radama II a traité avec des puissances étrangères, ce n'est point un shnple engagement personnel qu'il a pris, et que l'état même se trouve lié par la parole du souverain. Eux-mêmes l'ont reconnu, s'il est vrai, comme on l'a d'abord assuré, que le nouveau gouvernement de Madagascar ait déclaré que les traités seraient

respectés, qu'on laisserait « subsister les relations d'affaires avec les Français et les Anglais. » Or que le traité dont M. le commandant Dupré porte la ratification à la reine soit mis à exécution et observé dans ses principales dispositions, comme nous pouvons l'exiger raisonnablement d'un gouvernement et d'une population à demi civilisés, et la France obtiendra des résultats plus certains et moins coûteux que tous ceux qu'elle pourrait espérer des chances de la guerre. Ce traité permet aux sujets des deux pays d'entrer, de résider, de circuler, de commercer dans l'autre pays, en se conformant à ses lois; ils y jouiront respectivement de tous les privilèges, immunités, avantages, accordés dans ce pays aux sujets de la nation la plus favorisée. Les sujets français auront la faculté de pratiquer ouvertement leur religion. Les missionnaires pourront librement prêcher, enseigner, construire des églises, séminaires, écoles, hôpitaux, où ils le jugeront convenable, en se conformant aux lois. Les Français auront le droit d'acheter, de vendre, de prendre à bail, de mettre en culture et en exploitation des terres, maisons, magasins, dans les états du roi de Madagascar. Les autorités locales n'interviendront pas dans les contestations entre Français ou entre Français et autres sujets chrétiens. Le consul seul en connaîtra. Enfin il est une clause qu'il est bon de signaler plus particulièrement : c'est celle qui assure aide et protection, pour l'accomplissement de leur mission, aux Français qui voyageront dans l'intérêt de la science, tels que géographes, naturalistes, ingénieurs et autres (1). En retour, le gouvernement de l'empereur s'engage, de son côté, à fournir au roi de Madagascar les instructeurs militaires, les ingénieurs civils, conducteurs de travaux, qui lui seront demandés. De pareilles stipulations ouvrent la voie à des conquêtes -pacifiques qui valent mieux, à notre sens, que celles qu'on pourrait attendre du succès de nos armes.

A la suite de la conclusion de ce traité, et en quelque sorte pour lui donner toute son efficacité, une compagnie s'est formée pour mettre en valeur les concessions faites par Radama à M. Lambert. Cette compagnie a pris le titre de Compagnie de Madagascar ^ foncière y industrielle et commerciale (2). Constituée avec l'autorisation du roi de Madagascar, elle a pour but l'exploitation des mines, des forêts, des terrains situés sur les côtes et dans l'intérieur. Elle a le privilège exclusif de cette exploitation ej la propriété des terres inoccupées qu'elle choisira sur le littoral et dans l'intérieur du pays

(1) Ce traité a été publié dans la Hewàe maritime et coloniale, août 1S63.

(2) Cette compagnid s'est recrutée parmi les hommes les plus éminens du monde financier. M. le baron do Richemond, sénateur, a été nommé par décret impérial gouverneur de la société de Madagascar.

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