‹ L'instruction publiques en France: observations sur la situation de l'instruction publique enChapitre 5 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'est la question de liberté qui se présente la première, dès que Ton s'occupe de renseignement supérieur.

Cet enseignement doit-il être libre?

Autant demander si toutes les forces vives d'une nation doivent coopérer à sa grandeur intellectuelle et morale, ou si quelques-unes doivent être laissées inactives.

Si l'instruction est un bien, permettez aux institutions qui ont pour objet de la répandre, de croître et de se multiplier en toute liberté.

On ne peut invoquer ici, en faveur d'un tnonopole quelconque, la nécessité d'exercer sur les jeunes intelligences une tutelle vigilante, et de les protéger contre des séductions dangereuses.

L'enseignement supérieur s'adresse à des esprits déjà formés, qui presque tous ont choisi leur voie, et qui peuvent juger par eux-mêmes.

Partout, autour de nous, nous voyons la liberté à Toeuvre, et nous n'apercevons nulle part les inconvénients qu'elle aurait produits.

En Belgique, elle a enfanté des universités rivales qui se disputent les préférences des familles; et aucun parti, aucune secte ne peut faire entendre de plaintes, parce que les pères de famille peuvent confier à des maîtres de leur choix le soin de compléter l'instruction de leurs enfants. Cette coexistence d'universités rivales est donc une cause d'apaisement et non d'irritation.

Si de nombreux établissements d'instruction secondaire et supérieure ont surgi en Angleterre depuis vingt-cinq ans, c'est la liberté qui les a fait naître.

C'est à la liberté que les États-Unis doivent de posséder un enseignement supérieur, alors qu'ils n'ont encore qu'un enseignement secondaire presque mdigent.

Sur environ trois cents établissements qui, sous les noms divers de collèges^ d'universités, d'académies, d'instituts, enseignent les hautes lettres, la théologie, le droit ou la médecine, plus de la moitié sont des fondations privées. C'est dans ces dernières années que les nouveaux États, pour se mettre au niveau des anciens, et pour que leur jeunesse ne fût pas contrainte d'aller compléter son éducation en dehors de leur territoire, se sont mis à créer des établissements d'enseignement supérieur, dont ils

8*empressent d'abandonner la direction au corps des professeurs et l'administration financière à des commissions électives.

Un grand nombre de ces établissements, surtout parmi les plus anciens, ont pour objet l'enseignement de la théologie et la préparation au ministère pastoral. Chacune des sectes religieuses, entre lesquelles se partage le peuple américain, a voulu avoir ses séminaires particuliers : il en est qui ont fondé jusqu'à 30 établissements où les études de lettres, de droit et de sciences ne sont encore que l'accessoire. L'université d'Harvard dans le Massachusetts et celle de New-York sont les seules qui ne fassent aucune part à l'enseignement théologique.

A côté des établissements qui sont l'œuvre du zèle religieux et des contributions volontaires des fidèles, se trouvent ceux qui doivent leur existence à des libéralités particulières. Sans parler des munificences vraiment royales des Smithson, des Henry, des Peabody, des Abbott Lawrence, on pourrait dresser une longue liste des hommes généreux qui ont donné depuis 250 mille francs jusqu'à un million et audessus pour fonder des établissements de haut enseignement. Si les Etats-Unis ont des observatoires, des bibliothèques, des collections scientifiques, c'est à l'inépuisable générosité des particuliers qu'ils le doivent. Il ne s'écoule presque point d'année sans que les établissements en renom soient l'objet de quelque don magnifique, destiné à créer des chaires,

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des bourses ou des prix, ou à acquérir des instruments. Il n'a jamais été ouvert de souscription pour une fondation littéraire ou scientifique, sans que les listes se couvrissent aussitôt de signatures.

Certains publicistes ont opposé cette libéralité des Américains à notre apparente indifférence^ et ont voulu en faire un sujet de reproche pour notre nation. Qu'ils nous montrent donc en France ce qui pourrait provoquer ou stimuler la générosité des particuliers. Il existe en Amérique, d'État à État, une rivalité que nos départements n'éprouvent point les uns vis-à-vis des autres : ils ont d'ailleurs un territoire trop limité et, à l'exception de trois ou quatre, un budget trop restreint pour entreprendre aucune œuvre considérable. Us en auraient la volonté et le pouvoir qu'ils n'en obtiendraient pas la permission. L'Américain, par amour-propre de clocher, vient en aide à l'État dont il est citoyen. Il a toute latitude et toute facilité pour attacher son nom à une création spéciale, et pour régler, après lui, l'affectation et l'emploi de ce qu'il donne. En France, en fait d'instruction, le gouvernement fait tout et ne laisse rien faire à côté, et en dehors de lui. Qui donc aurait la tentation de venir en aide au budget? La générosité des particuliers se tourne vers les fondations religieuses et les œuvres de bienfaisance. On érige des maisons de secours, on fait des legs pour la construction d'asiles et d'hospices, on fonde des lits dans les hôpitaux, parce que l'on sait où va l'argent que Ton

donne ; on sait qu'il sera appliqué à des œuvres déterminées et durables, et qu'il ne figurera pas au budget, au chapitre des « Recettes et rentrées diverses. »

Qu'il soit loisible en France, comme aux États- Unis, de fonder des établissements de haut enseignement, d'y créer des chaires et des bourses, de les enrichir de collections et de bibliothèques et l'on verra bientôt des particuliers généreux chercher à honorer leur nom par leurs libéralités. A qui devonsnous nos quatre ou cinq écoles de commerce, sinon à l'initiative privée qui s'est exercée dans le seul champ demeuré libre à son activité, parce que le gouvernement n'avait pas prévu la création de ce genre d'établissements. Le clergé catholique a pu réunir en deux ou trois années les fonds nécessaires à la création de cinq universités ; pourquoi le développement en est- il arrêté? Pourquoi les protestants luthériens et calvinistes, pourquoi les israélites qui ont dépensé tant de millions pour des synagogues et des hôpitaux, n'ont-ils pas suivi l'exemple des catholiques? Pourquoi les libres-penseurs eux-mêmes n'en ont-ils pas fait autant, à l'imitation des librespenseurs belges qui ont créé et qui soutiennent une université? C'est que la liberté, bien qu'elle ne nous ait été donnée qu'à petites doses, n'a chez nous qu'une existence précaire : elle a été attaquée et mise en question dès le premier jour; tout le monde pressent qu'elle ne tardera pas à être supprimée, et qu'une

tentative sera faite pour replacer la France sous un monopole intellectuel et pédagogique. Dans cette situation, quel érudit, quel savant songerait à léguer à un établissement de sa croyance religieuse ou philosophique, la bibliothèque ou les collections qu'il aurait formées ? Pourrait-il ne pas être arrêté par la pensée qu'à un jour prochain, livres ou collections seront saisis par le ministère de Finstruction publique, seront dispersés aux quatre coins de la France, ou iront rejoindre tant de livres et tant d'objets précieux dans les greniers de la Bibliothèque nationale ou du Muséum? La liberté, mais assise sur des bases sérieuses et durables, peut seule provoquer et stimuler la générosité des particuliers, en permettant aux citoyens d'attacher leur nom à une œuvre utile.

Cette liberté qui multiplierait en France, comme elle le fait aux États-Unis, les foyers d'instruction serait éminemment profitable à l'enseignement public. Nous avons été au nombre des adversaires de la loi de 1850 qui a constitué la liberté de l'enseignement secondaire. Comme nos maîtres, MM. Barthélémy Saint-Hilaire et Wallon, nous appréhendions de voir surgir en France un enseignement au rabais, dont la concurrence serait fatale aux lycées de l'État, et aurait pour résultat d'abaisser rapidement le niveau des études. Nos craintes ont été démenties par l'événement; et c'est cette expérience que nous avons suivie d'un œil attentif et inquiet, qui nous a démontré les avantages et la fécondité de la liberté, même

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dans l'ordre moral et dans Tinstruction. Une économie sordide présidait à l'entretien des lycées; la plupart n'avaient ni bibliothèque, nicabinet de physique; les professeurs étaient mal payés et réduits à leurs propres ressources en fait de livres et d'instruments. Pour conjurer le péril, dont elle croyait ses établissements menacés, l'administration de l'instruction publique sortit tout à coup de sa torpeur. Elle provoqua de la part des villes des sacrifices pour réparer et agrandir les bâtiments; elle demanda et obtint des crédits pour doter les lycées de livres, d'instruments et de laboratoires; elle accrut le nombre des professeurs et elle améliora leur situation. Quand elle a créé de nouveaux lycées, depuis cette époque, elle les a établis et organisés dans des conditions d'étendue et de salubrité et avec des installations qui leur permissent de soutenir la comparaison avec les maisons rivales : renonçant à de vieilles traditions, elle est arrivée à diviser quelques-uns des nouveaux lycées en grand et en petit collèges et à affecter à chaque division des bâtiments séparés. En un mot, l'université, sous l'aiguillon de la concurrence, a réalisé, coup sur coup, en * quelques années, les améliorations que ses chefs les plus autorisés, les Cousin, les Saint-Marc Girardin, les Dubois, les Thénard, lui avaient vainement conseillées depuis 1830. En même temps, loin que le niveau des études ait été affaibli par la concurrence, on a vu les établissements nouveaux s'imposer des sacrifices et

s' attacher même un grand nombre de membres de l'université pour pouvoir offrir un enseignement égal à celui des lycées.

Le même spectacle nous a été donné de nouveau, depuis qu'on a appréhendé pour l'enseignement de l'État la concurrence des universités libres. Il était question, depuis longtemps, de supprimer un certain nombre de facultés de province^ afin de concentrer le haut enseignement dans cinq ou six grandes villes. Loin de donner suite à ce projet, on a créé de nouvelles chaires dans ces facultés qu'on avait condamnées à disparaître ; et on a créé des facultés nouvelles. On s'occupe de mieux loger et de mieux pourvoir tous les établissements de haut enseignement : après les avoir si longtemps réduits à la portion congrue, on est devenu presque prodigue à leur égard. On à enfin compris que des chaires de physique sans instruments, des chaires de chimie sans laboratoires étaient des locomotives sans charbon et sans vapeur. Encore quelques années de cette ardeur aussi fiévreuse qu'elle a été tardive, et la honteuse indigence de nos établissements scientifiques universitaires aura fait place presque à l'aisance. Si l'illustre Leverrier vivait encore, il appellerait de tous ses vœux la fondation d'un observatoire libre, certain qu'il serait d'obtenir immédiatement les instruments puissants qu'il a vainement demandés pour soutenir la concurrence de Cambridge et de Pulkowa.

La liberté de l'enseignement supérieur, n'eùt-elle

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d'autre résultat que de stimuler Tactivité et la libéralité des pouvoirs publics, qu'elle serait déjà un précieux bienfait pour notre pays. Mais il serait étrange que renseignement supérieur fût seul à ne pas ressentir les bons effets de la concurrence. L'émulation, si efficace et si féconde entre écoliers, seraitelle donc stérile entre des maîtres qui ont tous à cœur d'illustrer leur nom en faisant avancer la science?

Attachons-nous donc à la liberté comme à la source la plus féconde du progrès : laissons toutes les initiatives se produire, permettons à toute doctrine philosophique ou religieuse d'avoir une chaire à elle : ayons assez de confiance en la vérité pour être convaincus qu'elle se fera jour au milieu des enseignements les plus contradictoires et des controverses les plus vives; tenons pour certain qu'il ne sera possible à personne de l'obscurcir et de retarder son triomphe. Non seulement il doit être loisible de fonder des établissements de haut enseignement, dont le moindre mérite sera de n'imposer aucune charge au budget; mais la faculté d'enseigner devra être reconnue aux particuliers. Quiconque pourra produire un diplôme de docteur ou un titre déclaré équivalent, pourra ouvrir un cours public, à la condition •d'adresser au recteur de l'Académie un programme détaillé des matières littéraires^ philosophiques ou scientifiques qu'il compte traiter. Le recteur aura quinze jours pour examiner ce programme et le défé-

rer au conseil académique, s'il y croit trouver des inconvénients pour Tordre public : ce délai écoulé, le cours pourra commencer de plein droit.

On a cherché à établir que la liberté de l'enseignement et la collation des grades étaient unies par un lien indissoluble; on a soutenu que les examens, et les grades qui en sont le résultat, étaient la sanction de tout enseignement; et qu'un enseignement dépourvu de sanction ne pouvait avoir d'autorité et de vitalité.

Cet argument a été mis en avant avec une égale vivacité de deux côtés fort opposés : par les établissements de l'État pour retenir le droit exclusif de conférer les grades, et par les établissements libres pour obtenir de le partager.

Nous nous contenterons de répondre aux uns et aux autres que l'enseignement vaut par lui-même ; qu'il n'est pas nécessaire, pour que justice soit faite à tous, que les fonctions de professeur et d'examinateur soient réunies dans la même personne; que le seul point essentiel est que l'examinateur ou le juge soit compétent, impartial et désintéressé.

Avant l'établissement des facultés de province, les examens du baccalauréat étaient faits au cheflieu de chaque académie, par une commission prise

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parmi les professeurs du lycée; les professeurs de rhétorique et de philosophie en faisaient nécessairement partie. Lorsque les commissions ont été supprimées et la mission d'examiner transférée aux facultés, ces professeurs ont-ils perdu quoi que ce soit de leur autorité et de leur considération ? Ils ont été délivrés d'une tâche pénible et ingrate et de fatigantes sollicitations.

Le droit de conférer les grades sera-t-il accordé indistinctement à tous les établissements d'enseignement supérieur?

Sera-t-il réservé à l'État, à la condition de l'exercer par l'entremise de jurys mixtes, empruntés aux établissements de l'État et aux établissements libres ?

Sera-t-il, enfin, exercé par des jurys où l'État seul sera représenté ?

La première solution introduirait l'anarchie dans l'enseignement supérieur, et conduirait bien vite à l'avilissement et à la déconsidération des grades. Les États-Unis en fournissent la démonstration la plus concluante.

Un établissement d'enseignement n'acquiert, aux États-Unis, un caractère public qu'autant qu'il a obtenu de la législature de l'État un bill d'incorporation. C'est de cette loi qu'il tient la personnalité civile, le droit d'acquérir, le droit de recevoir des donations, et aussi le droit d'enseigner et de conférer des grades qui sont reconnus par l'État. Ces grades n'ont de valeur légale que dans les limites de l'État

ike l'instruction publique en frange.

qui a concédé rincorporation ; mais une courtoisie réciproque empêche qu'ils soient contestés quelque part que ce soit. Le bill d'incorporation n'étant jamais refusé aux fondateurs d'un établissement d'instruction supérieure, il existe aux Etats-Unis un très grand nombre d'établissements qui jouissent du droit de conférer les grades universitaires ; mais la plupart n'ont encore que de faibles ressources, qu'un personnel de professeurs très restreint, et ne donnent qu'un enseignement très médiocre. Ils ne délivrent des diplômes que pour attirer quelques élèves autour de leurs chaires. Il en est résulté que les grades des universités américaines n'ont aucune valeur aux yeux du public. Les établissements anciens et sérieux, tels que Harvard et Yale, se plaignent amèrement de subir le contre-coup de cette déconsidération qui atteint injustement leurs gradués. On a déjà agité, à plusieurs reprises, la question de créer une grande université nationale à laquelle seraient rattachés les établissements d'une valeur véritable qui existent déjà, ou d'établir un corps d'examinateurs et un système uniforme d'épreuves, de façon à relever la considération des grades américains. L'une ou l'autre de ces solutions aurait déjà été adoptée, malgré la sourde résistance des petits établissements et malgré les amours-propres de clocher, sans la répugnance presque insurmontable que les Américains éprouvent pour toute tentative de centralisation. En attendant, nombre de jeunes

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Américains viennent demander aux universités européennes de constater leur instruction par un diplôme d'une valeur indiscutable, et tous ceux qui ont obtenu un grade en Europe ont bien soin de s'en parer aux yeux de leurs concitoyens.

C'est également de l'État, et par la voie de bills d'incorporation, que les universités anglaises et irlandaises, tant les anciennes, Oxford, Cambridge et Dublin, que les nouvelles, Londres, Durham et les Collèges de la Reine, tiennent le droit d'enseigner et de conférer les grades. C'est à raison du pouvoir souverain de l'État en ces matières que le Parlement anglais a modifié l'organisation des universités anglaisés et réformé l'enseignement des universités d'Ecosse. Ces dernières sont au nombre de quatre, Edimbourg, Glasgow, Aberdeen et Saint-André. C'est beaucoup pour un pays qui compte à peine deux millions et demi d'âmes, qui est pauvre, et dont les habitants n'ont ni beaucoup de temps ni beaucoup d'argent à consacrer à l'enseignement supérieur. Aussi reprochait-on aux professeurs des universités écossaises de se montrer très faciles dans la collation des grades, afin d'attirer autour de leurs chaires les étudiants anglais, et d'ajouter à leurs émoluments par la perception des droits d'examen et de diplôme. Les médecins et les pharmaciens anglais, surtout, se plaignaient de la concurrence qui leur était faite, à Londres et dans tous les grands centres, par des praticiens de peu de savoir et d'expé-

rience, auxquels un diplôme écossais conférait le droit d'exercer la médecine ou la pharmacie. A la suite d'une enquête, le gouyernement résolut d'intervenir; il ne jugea pas suffisantes les réformes que les universités écossaises annonçaient et, en ce qui concerne Texercice de la médecine et de la pharmacie particulièrement, une loi ordonna qu'une commission^ composée de délégués des diverses universités du Royaume-Uni, arrêterait un programme d'examens et d'épreuves qui devraient être subis devant un jury spécial pour l'obtention du titre de docteur. La collation des grades a donc été séparée de l'enseignement proprement dit.

Des principes admis par des nations aussi jalouses de toutes les libertés que l'Angleterre et les États- Unis ne nous paraissent pas pouvoir être contestés en France. Si les grades étaient des titres honorifiques et une affaire de vanité, il n'y aurait point à s'en occuper ; mais ils confèrent des prérogatives et des droits, et l'État ne peut être indifférent à leur valeur et à leur origine.

Un littérateur ou un savant demanderait à faire un cours public, un légiste à plaider devant les tribunaux, un médecin réclamerait l'aide de la justice pour se faire payer ses honoraires, et l'État, dont l'intervention serait ainsi sollicitée, pourrait ignorer ce que valent et d'où viennent les diplômes sur lesquels ces prétentions seraient fondées ? On vient de découvrir qu'un employé infidèle de l'université de

Pennsylvanie, ayant trouvé moyen de soustraire le sceau de l'université, avait vendu de faux diplômed de docteur en médecine, et que plusieurs centaines d'individus exerçaient Tart médical en Angleterre, au Canada et dans les colonies anglaises, à Taide de ces diplômes acquis à prix d'argent. Des fraudes semblables ne deviendraient-elles pas possibles^ le jour où circuleraient en France des diplômes de toute sorte et de toute origine ? Quelles garanties donnerait-on à la santé publique contre la multiplica* tion des docteurs à l'écossaise ou à l'américaine ?

Les grades doivent donc être conférés au nom, sous le contrôle et avec la sanction de l'État. Le seront-ils par des jurys mixtes? L'expérience de ce système a été faite en Belgique, et elle n'y donn^ pas de bons résultats. On comptait sur une surveillance réciproque : on n'a rencontré qu'un perpétuel échange de complaisances et les grades, obtenus trop facilement, ont perdu de leur valeur.

N'hésitons pas à écarter cette combinaison bâtarde^ et allons droit au seul système pratique : la collation directe des grades par l'État ; souvenons-nous seulement que nous avons demandé des juges compétents, impartiaux et désintéressés.

Nous ne ferons pas aux professeurs du haut enseignement l'injure de les défendre contre le reproche de partialité ; mais il ne suffit pas de ne pas ménter un reproche, il faut être à l'abri même du soupçon.

Aussi est-ce notre conviction bien arrêtée que,

pour donner à tous les établissements d'enseignement les garanties les plus complëteçi et une sécurité absolue, il est nécessaire de confier la collation des grades à un corps spécial d'examinateurs.

Ce n'est qu'une question d'argent, car pour le personnel le ministre de l'instruction publique n'aurait que l'embarras du choix.

Ces examinateurs seraient inamovibles fils recevraient un traitement égal à celui des professeurs les mieux rétribués ; ils seraient pris parmi les docteurs ayant professé pendant au moins dix années sur les matières de l'enseignement supérieur, soit dans un établissement de l'État, soit dans un établissement libre. Pour élargir encore le cercle des choix, un ancien membre d'une cour d'appel pourrait être juge dans les examens de droit, un ancien médecin en chef ou chirurgien en chef de l'armée pourrait être juge dans les examens de médecine, et y apporter les connaissances spéciales en fait de certaines maladies, qu'on acquiert dans les hôpitaux militaires.

Si l'on ne voulait pas laisser les nominations à l'arbitraire du ministre, il serait facile de faire intervenir, soit les jurys eux-mêmes, soit les corps savants en leur demandant de désigner des candidats, comme cela a lieu pour les chaires du haut enseignement.

Un jury, divisé en autant de sections qu'il y a de facultés d'ordre différent, serait établi dans chacune des quinze académies. Si on trouvait ce nombre trop

considérable, on partagerait la France en huit ou dix régions, et le jury irait tenir deux sessions par an dans chacun des centres principaux de sa région . Cette pratique n'aurait rien d'insolite. Les universités anglaises délèguent des commissions d'examen qui parcourent les villes de leur ressort. Les examinateurs pour l'Ecole polytechnique se rendent de ville en ville pour interroger les candidats ; enfin nos facultés de province se transportent actuellement dans tous les chefs-lieux de leur ressort pour faire subir les examens du baccalauréat.

N'ayant jamais eu affaire aux candidats, et ne devant jamais les revoir, les examinateurs seraient dans des conditions manifestes d'impartialité et de désintéressement. Il arrive que des professeurs affectionnent certaines doctrines ou adoptent des théories quelque peu paradoxales, et tiennent à retrouver dans les réponses des candidats un écho des opinions qu'ils ont émises. C'est l'observation et la connaissance de ces petits faibles, que lés préparateurs de profession font valoir pour se procurer une clientèle : ils se vantent de prémunir les candidats contre des écueils inconnus. La création des examinateurs spéciaux couperait court à cette industrie.

Cette réforme serait accueillie avec satisfaction par le corps enseignant. Elle exonérerait les professeurs de la partie la plus pénible et la plus fatigante de leur tâche. Elle leur restituerait leurs vacances, souvent entamées par les sessions d'examen; ils

ne seraient plus obligés, comme aujourd'hui, de suspendre leur enseignement ou de restreindre le nombre de leurs leçons, et le temps qui est absorbé par la correction des compositions et par les interrogations serait plus fructueusement employé par eux à la préparation de leur cours. Le gaspillage du temps des professeurs, surtout dans les facultés où les candidats sont nombreux, est une des causes qui s'opposent à la fécondité de l'enseignement supérieur. Les cours, qui devraient réglementairement durer de huit à neuf mois, se prolongent rarement au delà de cinq ou six, à cause du retour des sessions d'examen et du défaut de loisir pour le travail personnel.

Enfin, il n'est point de professeur du haut enseignement qui, au bout d'un certain nombre d'années d'exercice^ ne ressente une fatigue invincible et une sorte d'épuisement. L'âge de la retraite n'est pas encore venu, et la pauvreté ne permet pas de le devancer : on prend alors un suppléant^ et les chaires les plus élevées sont soudainement occupées par des débutants, qui font leur apprentissage aux dépens de leur auditoire. La création d'un corps d'examinateurs ouvrirait une issue honorable aux professeurs fatigués et permettrait un renouvellement plus prompt du personnel des facultés. Tel n'a plus l'ardeur et la vigueur d'esprit nécessaires pour faire des recherches et préparer une nouvelle série de leçons, tel autre ne se sent plus la force physique de parler

une heure entière devant un nombreux auditoire : cependant, le savoir, le goût, la mémoire, toutes les qualités de Tintelligence sont intactes. Le professeur fatigué pourra donc être encore un examinateur excellent : il n'aura plus d'efforts nouveaux à faire, il n'aura plus qu'à mettre à profit ses souvenirs et son expérience.

Nous ne croyons point qu'il y ait de solution qui concilie mieux les garanties que l'État a le droit de prendre avec celles qu'il a le devoir de donner à l'enseignement libre.

Des critiques ont souvent été adressées à l'organisation de notre enseignement supérieur, et il est à remarquer que les plus vives partaient généralement du corps enseignant lui-même, quand l'exemple n'en était pas donné par ses chefs.

La meilleure réponse à ces critiques se trouve dans le nombre des étrangers qui viennent terminer leur éducation en France et se pressent autour de nos chaires, et dans la haute estime en laquelle sont tenus, dans le monde entier, les grades conférés par nos facultés et les récompenses décernées par nos sociétés savantes.

Il n'est possible dé trouver dans aucune ville, dans aucun pays, une pareille réunion d'établissements

de haut enseignement et de professeurs distingués : Facultés de théologie, delettres.de sciences, dedroit, de médecine, École supérieure de pharmacie, École des hautes études, Collège de France, Muséum d'histoire naturelle, Institut agronomique. Conservatoire des arts et métiers. Ecole des langues orientales vivantes, ouvrent leurs amphithéâtres à tout venant, avec une libéralité qu'on ne rencontre nulle part. L'initiative privée a ajouté à cet ensemble les chaires des universités catholiques et l'École des sciences politiques. A l'entrée de toutes les carrières qui exigent des connaissances théoriques élevées, se trouve une École spéciale : École normale, École des chartes, École polytechnique, École de Saint-Cyr, École de médecine militaire, École des mines, École des ponts et chaussées^ École des constructions navales. École centrale, École des beaux- arts, Conservatoire de musique.

Aussi, à quel procédé a-t-on recours pour faire le procès de notre enseignement supérieur? On va chercher, de ci de là, dans les universités étrangères des hommes éminents, qui ont attaché leur nom à des découvertes importantes, les Faraday, les Bunsen, les KirchholT, les Heimhoitz; et l'on demande avec quelque amertume pourquoi ce n'est pas en France qu'on a découvert l'analyse spectrale ou déterminé les lois de l'acoustique. On est ainsi obligé de parcourir le monde entier pour rencontrer quelques noms à opposer à nos savants, parce qu'il serait impossible d'établir une comparaison d'ensemble à en-

semble, et Ton ne s'aperçoit pas que c'est là un hommage implicite à l'étendue et à la variété de notre enseignement supérieur. A quoi se réduisent donc ces reproches ? A se plaindre que la France n'a pas le privilège exclusif des grandes découvertes.

Ce serait un excès d'ambition que de prétendre à un tel privilège. Le monde est un immense atelier intellectuel : il serait par trop regrettable que toutes les parties de cet atelier fussent atteintes de stérilité, à l'exception d'une seule. Espérons pour le progrès des lumières et pour l'honneur de l'humanité que des hommes éminents continueront à se produire et des découvertes à s'accomplir à Cambridge, à Gœttingue, à Munich, partout où l'on travaille et où l'on étudie, aussi bien qu'à Paris.

Remarquons encore que ce n'est ni le savoir, ni le talent, ni le zèle de nos maîtres qui est l'objet de ces censures, mais l'indigence de notre outillage scientifique, la pénurie de nos cabinets et de nos laboratoires. En réalité, c'est donc le procès du budget de l'instruction publique qu'on a toujours fait plutôt que celui des professeurs. L'attention du gouvernement et des chambres a été enfin éveillée sur ces questions : de grands efforts ont déjà été faits depuis cinq ou six ans ; des dépenses considérables ont été engagées, des crédits ont été votés ou sont demandés : aucun argent ne sera mieux employé qu'à doter le haut enseignement qui est une des forces vives de la nation.

Si nous voulions puiser dans les rapports annuels des doyens de facultés et dans les documents recueillis et publiés par le ministère de l'instruction publique, il serait facile de dresser une liste des améliorations qu'il serait encore utile de réaliser, des chaires à créer, des collections à former, des facilités à assurer aux élèves qui veulent sérieusement s'instruire. Mais rien de tout cela n'est ignoré des hommes compétents, rien de tout cela n'est ni contesté, ni susceptible de l'être, et nous nous sommes fait une règle de négliger les questions de détail pour nous attacher aux questions de principe. Nous nous bornerons donc à dire quelques mots d'une critique générale adressée à l'enseignement des facultés et particulièrement des facultés de lettres.

On reproche à cet enseignement de ne pas produire des résultats positifs et évidents, de ne pas aboutir à des soutenances de thèse et à des grades. Il est certain que le nombre des candidats qui se présentent pour la licence et le doctorat es sciences ou es lettres est très restreint. La cause en est que ces grades ne sont exigés que pour les fonctions de l'enseignement, et qu'en dehors des jeunes gens qui veulent être professeurs ou chefs d'établissement, personne n'a intérêt à les acquérir. Faut-il pour cela mutiler cet enseignement, ou veut-on, à l'exemple de la Chine, faire des grades universitaires les plus élevés la condition de l'avancement dans les fonctions publiques les plus étrangères à l'enseignement?

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On veut recruter pour nos professeurs de faculté, tantôt au moyen de bourses, tantôt par des combinaisons bizarres, tantôt par l'obligation de prendre simultanément des inscriptions dans deux facultés, des élèves obligés, qui soient astreints à suivre les cours, qui fassent des devoirs et des rédactions. Il y a 70 ans et plus que l'illustre Schleiermacher, consulté par le gouvernement prussien sur l'organisation à donner à l'université de Berlin qu'on allait fonder, a réfuté par avance ces idées. Il posait en principe que toute contrainte devait être bannie de la future université ; les étudiants devaient être attirés au pied des chaires par le mérite des professeurs et la valeur de leurs leçons et non par un mécanisme réglementaire; les maîtres devaient être également libres dans ]a distribution des matières de leur enseignement. En effet, renseignement supérieur n'a de fécondité qu'à la condition de cette liberté réciproque qui n'enchaîne ni l'esprit de recherche chez le maître, ni Texercice du jugement et le choix des méthodes chez l'étudiant. L'erreur des écrivains que nous combattons est de méconnaître l'objet de l'enseignement supérieur, et d'en faire ou la continuation pure et simple des classes du lycée, ou la doublure des leçons des écoles spéciales. Dans le mémoire auquel nous venons de faire allusion et dont les conclu* sions furent adoptées par le gouvernement prussien^ Schleiermacher indiquait avec autant de profondeur que de concision le rôle du haut enseignement.

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«L'école, disait- il, Tuniversité, racadémie, ont « chacone leur mission. A Técole, Tesprit est dé- <c grossi par une gymnastique intellectuelle; à F unice versité on éveille chez réhêdiant l'esprit scientifique^ « en lui montrant le lien qui unit toutes les branches « du savoir; Tacadémie a pour objet Texposition de « la science. »

Les cours du haut enseignemen t ne doivent donc pas être des manuels parlés : leur objet n'est pas de prendre une branche des connaissances humaines et d'en épuiser méthodiquement les détails en suivant un ordre didactique comme un professeur de classe ou comme un préparateur au baccalauréat. Cet enseignement doit viser à illuminer les intelligences, à allumer chez les jeunes gens le goût de la science ou des lettres, à répandre abondamment une semence d'idées qui, évidemment, ne fructifiera que dans un petit nombre d'esprits; mais il suffit de provoquer une seule vocation, de gagner à la science une seule organisation d'élite pour que la moisson soit féconde. Ceux donc qui, dans la pensée de donner h notre enseignement supérieur un caractère plus pratique, proposent de restreindre l'entrée des amphithéâtres aux futurs candidats aux examens et aux auditeurs agréés par le professeur, inscrits et munis de cartes, et qui prétendent exclure les auditeurs de passage et les femmes, nous paraissent envisager la question par le côté le plus étroit et le moins libéral. Nous leur demanderons si le haut enseignement a été créé

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pour les seuls étudiants et comme une machine à diplômes, ou s'il est fait pour la nation entière. On s'instruit à tout âge, et la jeunesse n'est pas la période de la vie où le goût de l'étude est le plus vif, où les jouissances de l'esprit sont le mieux appréciées. On loue Caton, comblé de gloire et d'honneurs, d'avoir commencé l'étude du grec à 80 ans. Pourquoi voulezvous interdire à des hommes faits, qui ont du loisir ou chez qui le goût des lettres ou des sciences a persisté, de venir au pied des chaires de nos facultés raviver leurs souvenirs ou compléter leur instruction. Qui sait si, parmi ceux qu'on appelle dédaigneusement des auditeurs de passage, le hasard ou la curiosité n'ont pas amené quelque esprit inventif qu'une expérience mettra sur la voie d'une découverte longtemps cherchée. Il suffit quelquefois d'une parole, et la vie des hommes illustres en fournit maint exemple, pour éveiller le génie de la mécanique ou déterminer une vocation littéraire. Quant à ces femmes et à ces jeunes personnes dont on parait regretter l'affluence dans nos amphithéâtres, ne sontelles pas ou ne seront-elles pas un jour des mères de famille : si elles ont acquis au pied d'une chaire de philosophie, d'éloquence ou de poésie, le sentiment du bien et du juste, la délicatesse du jugement, l'amour du beau, n'exerceront-elles pas autour d'elles et sur leurs enfants la plus heureuse influence? Ne transformons pas nos savants et nos lettrés en pédagogues, ne regrettons pas la généreuse profusion

avec laquelle le haut euseignement se distribue, en France, à portes ouvertes et à tout venant. C'est la nation entière qui en profite. Si nous sommes demeurés le peuple le plus policé, le plus épris des belles choses, le plus sensible aux jouissances intellectuelles, si notre esprit est plus vif et notre goût plus épuré, quelque part de ces qualités que nos voisins nous accordent, ne faut-il pas la rapporter à la libéralité avec laquelle nous ouvrons à tous les âges et àtous les sexes les sources de l'instruction littéraire? Nous n'ajouterons qu'un seul mot sur la langueur que Ton reproche à quelques facultés de province. A notre avis, cette langueur tient à leur isolement. Partout où plusieurs facultés existent à côté l'une de l'autre, elles se soutiennent et se vivifient mutuellement. En outre, le nombre des chaires, tant dans les sciences que dans les lettres, était trop restreint : il en résultait que l'enseignement était trop incomplet pour satisfaire à tous les besoins et pour attirer la jeunesse. Les familles préféraient s'imposer des sacrifices un peu plus lourds, pour entretenir leurs enfants à Paris, que de les envoyer dans des villes plus rapprochées, mais où ils n'auraient pas trouvé toutes les ressources nécessaires. Cette situation tend à s'améliorer depuis que les grandes villes ont cessé de reculer devant les dépenses indispensables pour mieux loger et mieux outiller les facultés. C'est au gouvernement à compléter l'œuvre en accroissant le nombre des professeurs, des préparateurs et des mai-

très de conférence. Le jour n'est pas éloigné où nos facultés de province ne manqueront plus ni de livres, ni d'instruments, ni de laboratoires pour donner un enseignement complet et fécond; et ce jour-là les jeunes gens ne les déserteront plus, comme aujourd'hui, pour aller chercher ailleurs le pain de l'intelligence.

On s'accorde généralement à reconnaître que nos écoles savantes remplissent leur mission d'une façon satisfaisante. La moyenne des sujets qui en sortent est bonne ; et quelques-unes s'honorent d'avoir fourni au pays des hommes émftients.

Parmi ces écoles, il en est une, l'Ecole centrale, qui a rapidement conquis une popularité aussi étendue que méritée. Nous constaterons, en passant, que cette école, comme l'Ecole des sciences politiques, est l'œuvre de l'initiative privée. Elle n'est que la fille adoptive du gouvernement. L'enseignement de cette école est parfaitement approprié au but que son fondateur s'était proposé; mais nous y signalerons une lacune. On a institué des chaires d'économie politique dans presque toutes les facultés de droity et l'on n'a eu qu'à s'applaudir de cette innovation, bien que les facultés de droit ne s'adressent qu'aux futurs membres du barreau et de la

162 l'instruction PUBLIQUE EN FRANCE.

magistrature; mais où cet enseignement serait-il mieux à sa place que dans une école destinée à former des ingénieurs, des usiniers et des fabricants? N'est-ce pas dans Tesprit de nos futurs industriels qu'il faut déposer de saines notions sur les lois de la production, sur le rôle du capital et du travail, sur la connexité d'intérêts qui relie tous les peuples ?

On ne saurait parler de renseignement de l'économie politique sans exprimer le regret que cette science, si nécessaire aujourd'hui, n'occupe pas au Conservatoire des arts et métiers toute la place qui lui appartient. On a commencé par substituer, il y a quelques années, à la chaire d'économie politique une chaire de statistique et de législation commerciale : on est revenu partiellement sur cette mesure en créant une chaire de législation industrielle et d'économie politique. L'enseignement de la législation industrielle est d'une incontestable utilité; mais il est assez important pour occuper une chaire à lui seul^ et il est urgent de restituer à l'économie politique la chaire spéciale qu'elle possédait autrefois. Il serait également utile de créer dans le même établissement une chaire de géographie industrielle et commerciale, qui aurait pour objet d'étudier et de faire connaître les richesses naturelles et la production agricole et industrielle des pays avec lesquels la France est en relations d'affaires.

DE l'enseignement SUPÉRIEUR. 163

Nous possédons^ à Saint-Etienne, une École des mines dont il serait peut-être utile- de compléter et d'élever l'enseignement, car elle fournit de bons contre-maîtres et d'excellents porions plutôt que de véritables ingénieurs, en état de prendre la direction d'un personnel nombreux et d'une entreprise importante. Toutefois, elle a l'avantage d'être placée à proximité d'un de nos principaux bassins houillers et de nombreuses exploitations de minerais. L'Ecole nationale des mines de Paris est loin d'être dans des conditions aussi favorables^ et peutêtre est-ce à cette circonstance qu'il faut rapporter son infécondité.

Les résultats que donne cette école, si richement dotée de collections et de laboratoires, ne correspondent pas aux sommes pour lesquelles elle figure au budget. Il en sort, chaque année, deux ou trois ingénieurs des mines, dont le gouvernement parait ne savoir que faire, car il les emploie généralement dans le contrôle des chemins de fer pour leur créer une occupation. Il serait plus simple de demander à l'École des ponts et chaussées, en y créant un professeur de plus, les deux ou trois ingénieurs dont on aurait, de temps à autre, besoin pour le service des mines.

L'École admet, il est vrai, une vingtaine d'élèves externes, parmi lesquels les étrangers figurent toujours en certain nombre; mais ces élèves ne reçoivent nécessairement qu'un enseignement purement

164 L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRÂ^NCE.

théorique, sans qu'il soit possible d'y joindre aucune démonstration par les yeux, ni aucune application pratique : il en serait tout autrement si l'on se décidait à fondre le corps des ingénieurs des mines dans le corps des ponts et chaussées, et si l'on transférait l'École nationale des mines à Lille ou à Yalenciennes, dans le voisinage immédiat des bassins houillers du Nord et du Pas-de-Calais. L'enseignement de chaque jour pourrait être contrôlé et vérifié par des excursions instructives : une heure de chemin de fer conduirait les élèves aux charbonnages les plus importants qui soient en France; en deux ou trois heures ils seraient au cœur des bassins de Mons et de Charleroi, et trois ou quatre jours leur suffiraient pour visiter quelques-uns des charbonnages rhénans. Ils pourraient se rendre compte par leurs yeux de tous les détails d'une exploitation minière, voir fonctionner des appareils d'extraction et d'épuisement; comparer les machines, les méthodes et les organisations adoptées dans trois pays différents. Us obtiendraient facilement d'assister, comme tous les ingénieurs français qui se présentent, aux conférences mensuelles que donnent aux environs de Mons les ingénieurs belges, et dans lesquelles on fait connaître et on discute les procédés et les appareils nouveaux. Un tel enseignement serait nécessairement plus pratique et plus propre à former des directeurs d'exploitation que celui qu'il est possible de recevoir à Paris. Cette

translation et cette transformation de l'Ecole des mines seraient un véritable bienfait pour la région du Nord; car beaucoup de nos sociétés minières, cela est triste à dire, sont contraintes de chercher des directeurs et des ingénieurs en Belgique, faute de pouvoir trouver en France des ingénieurs qui réunissent Texpérience aux connaissances théoriques.

Les deux ou trois ingénieurs que TÉcole des mines forme annuellement pour le service de TÉtat sortent exclusivement de TEcole polytechnique. Il en est de même pour les ponts et chaussées et pour divers autres services publics. Ceci nous amène à soulever une question délicate.

La Révolution n'avait pas seulement détruit les écoles spéciales créées par l'ancienne monarchie; elle avait également détruit les collèges et l'université ellemême. L'enseignement scientifique avait complètement disparu. En attendant qu'il pût être réorganisé, et il ne le fut qu'après plusieurs années, on créa pour assurer le recrutement de divers services une école où un certain nombre de jeunes gens pussent acquérir les connaissances mathématiques nécessaires dansées carrières. Telle fut, comme son nom même l'indique, la pensée qui détermina la création de l'École polytechnique, et telle est l'origine du privilège attribué à ses élèves d'être admis directement et sans examen dans les écoles placées à l'entrée de diverses carrières, et d'avoir, par conséquent, le monopole exclusif de ces carrières.

1C6 l'instruction publique en FRANCE.

Les élèves externes de TÉcoIe des ponts et chaussées, comme les élèves de TÉcoIe des mines, peuvent à la fin du cours obtenir un certificat d'études qui n'est pas sans valeur dans l'industrie privée; mais le service de l'État leur est inexorablement fermé.

Ce privilège a-t-il encore sa raison d'être aujourd'hui? La France manque-t-elle d'établissements de tout genre et de tout rang où les sciences exactes sont enseignées. Le niveau de l'instruction scientifique ne va-t-il pas sans cesse s'élevant? Le nombre toujours croissant des candidats, qui est au moins quintuple du nombre de places fixé par le ministre de la guerre, n'a-t-il pas contraint de remanier plusieurs fois le programme des examens d'entrée à l'École polytechnique afin d'en accroître la difficulté. On est donc assuré de ne point manquer de sujets capables pour les professions savantes. Pourquoi, dès lors, maintenir un privilège qui a pour effet de restreindre singulièrement le recrutement de plusieurs carrières, et qui peut avoir pour conséquence de priver le pays des services et des talents de sujets d'élite. Une limite d'âge inexorable a été fixée pour l'entrée à l'École polytechnique. Une indisposition, un accident quelconque, vous a fait échouer au dernier examen ; la pauvreté de votre famille ne vous a pas permis de terminer vos études en temps utile ; votre vocation scientifique ne s'est pas éveillée à temps ; vous avez vingt ans révolus, tout est fini. Fussiezvous un Poisson, un Biot, un Le Verrier, vous ne

pouvez aspirer à servir votre pays, comme ingénieur, comme constructeur maritime, voire même comme directeur d'une manufacture de tabacs. Brunel, ce Français de génie, qui a dirigé de si grands travaux en Angleterre, aurait dû borner en France son ambition à être conducteur des ponts et chaussées. S'il eût été Français, Stephenson qui s'est formé lui-même par de patientes études, n'aurait pu prétendre à davantage.

Il y a là, très évidemment, une déperdition de forces au préjudice de la nation : les esprits les plus précoces ne sont pas toujours les plus vigoureux et les plus puissants; et il est impossible que tous les

jeunes gens aient donné complètement leur mesure avant l'âge de vingt ans. Le privilège attribué aux élèves de l'Ecole polytechnique n'est pas seulement contraire à l'esprit d'égalité qui préside à toutes nos institutions, et dérogatoire à la règle générale qui place un concours à l'entrée de chaque carrière ; il est préjudiciable au pays par des inconvénients qu'aucun avantage ne compense. On ne trouve dans aucun pays un seul exemple d'une école savante, dont les élèves placés sous les mêmes professeurs, recevant exactement le même enseignement, sont divisés, suivant leur origine, en deux catégories, dont Tune est investie d'iin monopole et dont l'autre est exclue du service de l'État. L'École normale a pour objet de préparer au professorat des sciences ou des lettres ; mais les élèves qui y sont reçus ne jouissent

d'aucun privilège; ils doivent conquérir au concours devant la faculté de Paris le diplôme de licencié : à rèxpiration de leurs trois années d'études^ ils sont obligés de se présenter au concours d'agrégation qui est ouvert à quiconque est muni du grade de licencié. C'est le succès dans ce concours, où ils rencontrent de nombreux compétiteurs, qui seul leur fait acquérir le titre d'agrégé, indispensable pour occuper une chaire de professeur: s'ils échouent, ils sont employés^ comme tout autre licencié, dans les fonctions de chargés de cours ou de suppléants.

Il semble donc qu'il serait plus juste et plus conforme à l'esprit de notre temps, d'établir dans toutes les écoles savantes, sans exception, des examens d'entrée, auxquels les élèves de l'École polytechnique se présenteraient comme tous les autres candidats, avec l'avantage immense que leur donnerait la forte préparation qu'ils auraient reçue, mais sans aucun privilège. Le classement, à la fin de chaque année et à la sortie, se ferait par ordre de mérite, sans distinction d'origine. Les premiers seraient naturellement préférés pour le service de l'État ; mais cette préférence serait la récompense de leurs efforts. On pourrait profiter de ce changement pour donner aux examens d'entrée un caractère pratique et approprié à la destination particulière de chaque école. En reculant la limite d'âge jusqu'à 25 ans, on faciliterait aux conducteurs des ponts et chaussées, jeunes et laborieux, le moyen de s'élever par le travail au

rang d'ingénieur. En tout cas, on ferait disparaître cette étrange anomalie de services civils recrutés exclusivement par une école militaire, placée sous l'autorité du ministre de la guerre, et dont ce ministre règle souverainement la discipline et les pro grammes

De bons esprits ont souvent signalé, comme une lacune de notre enseignement supérieur, l'absence d'une école d'administration^ où les jeunes gens pourraient acquérir les connaissances nécessaires dans l'exercice des fonctions publiques. A première vue, rien ne paraît plus désirable qu'une semblable création pour assurer un bon recrutement des carrières administratives. Un enseignement qui aurait pour base le droit administratif, qui embrasserait les législations particulières à l'industrie, à l'enregistrement, aux douanes, aux chemins de fer, et qui comprendrait en outre les règles de la comptabilité publique, l'économie politique et la géographie industrielle et commerciale de la France, ne pourrait être que très utile.

Une école d'administration avait été créée, à Paris, à la suite de la révolution de 1848 : elle n'a subsisté que peu d'années, et le rétablissement en a été vainement demandé.

170 l'instruction publique en FRANCE.

Une institution de ce genre se heurte à des obstacles qui semblent insurmontables. Le plus grand de tous est Tabsence de débouchés qui assurent aux élèves la compensation de leurs travaux et de leurs sacrifices. Sur quelle situation les élèves pourraientils compter en quittant les bancs de Técole? Les régies financières et les autres grandes administrations ne consentiraient point à se dessaisir du droit de distribuer les emplois et surtout Tavancement. Elles ont établi des examens d'entrée, destinés à constater chez les candidats les connaissances spéciales qu'exige l'emploi qu'ils visent à occuper : tout au plus, admettraient-elles les élèves sortis de l'École d'administration à occuper des postes de début. Ce ne serait point assurément la peine de subir des épreuves difficiles et de s'imposer plusieurs années d'études, pour débuter comme surnuméraires dans l'enregistrement, les contributions ou les douanes, à côté des bons élèves des écoles primaires supérieures. D'un autre côté, si l'on réclamait d'emblée, pour les élèves de l'École d'administration, des emplois en rapport avec leurs connaissances et leurs prétentions, les administrations objecteraient que cette intrusion d'étrangers dans des postes relativement élevés, arrêterait Tavancement régulier, jetterait le découragement dans les rangs inférieurs, au détriment du service public, et nuirait au recrutement du personnel en faisant appréhender aux candidats un trop long stage dans des emplois mal rétribués. Les grandes admi*

nîstrations préfèrent donc former elles-mêmes leur personnel, et elles prétendent n'éprouver aucune difficulté à le bien recruter.

Le seul débouché sérieux, auquel on puisse songer pour les élèves d'une école d'administration, serait les bureaux des administrations centrales et, particulièrement, du ministère de l'intérieur. Ce département ministériel compte un nombreux personnel ; il comprend des services importants pour lesquels des connaissances administratives sont indispensables, comme le service des prisons, la surveillance des établissements hospitaliers, le contrôle des dépenses communales et départementales : enfin il surveille et dirige toute l'administration intérieure par les conseillers de préfecture, les sous-préfets et les préfets. Il serait fort à désirer qu'en venant prendre possession de leur emploi, un conseiller de préfecture et surtout un sous-préfet, fussent pourvus des connaissances nécessaires pour le bien remplir; mais le ministère de l'intérieur est, avant tout, un ministère politique, dont la préoccupation incessante est l'influence à exercer sur les élections. Les considérations qui dirigent les choix du gouvernement sont toutes spéciales, et tout à fait étrangères à la bonne gestion des aflaires : l'instruction est jugée moins nécessaire que le tact et les qualités de l'homme du monde; et la seule condition indispensable, la recommandation souveraine, est le dévouement du partisan* Il en sera nécessairement ainsi tant que le gouvernement ne se

sentira pas complètement affermi, et tant que le ministre de l'intérieur sera entraîné à chercher, pour les fonctions qui dépendent de lui, des soldats de sa cause plutôt que des hommes de savoir et d'expérience. Or, l'administration intérieure ne peut devenir une carrière qu'à la condition d'avoir une hiérarchie régulière et stable, au sein de laquelle les déplacements et les promotions soient déterminés par des règles scrupuleusement observées.

L'enseignement d'une école d'administration manquerait donc, en France, de cette sanction qui résulte de la certitude d'acquérir par le travail une position déterminée. Cette école aurait le tort de préparer à des fonctions que tout le monde se croit apte à remplir sans préparation ; et les ministres refuseraient de reconnaître à ses élèves des droits qui seraient une restriction à leur propre omnipotence. Elle ne tarderait donc pas à languir et à voir son enseignement déserté.

Lorsqu'une loi générale aura déterminé en France, comme cela a eu lieu en Allemagne et en Italie, les cadres des administrations centrales, aura réglé les conditions d'entrée et d'avancement, le nombre, les traitements et les droits des employés, et mis fin à l'arbitraire qui a été laissé jusqu'ici aux ministres sur l'organisation et le personnel de leurs bureaux ; alors, mais seulement alors, une école d'administration pourra vivre et donner des résultats utiles.

DE l'enseignement SUPÉRIEUR. 173

Nous considérons le Conservatoire de musique et rÉcole des beaux-arts comme faisant partie de l'enseignement supérieur. Ces deux établissements appartiennent à rÉtat, et ils ont toujours été libéralement traités par les pouvoirs publics. L'Institut exerce sur l'un et sur l'autre une sorte de tutelle, dont le gouvernement a toujours reconnu l'autorité* Leur recrutement n'a jamais présenté de difficulté : le seul embarras qu'on éprouve provient de l'affluence des candidats. Il n'y a donc pas lieu de se préoccuper de l'établissement d'écoles prcéparatoires. Les villes, d'ailleurs, ont depuis longtemps pris l'initiative : car plusieurs de nos grandes villes de province ont établi des conservatoires pour la musique ; et celui de Toulouse a produit des sujets d'un réel mérite. Les écoles de musique vocale et instrumentale sont nombreuses. L'enseignement du dessin est encore mieux pourvu. La ville de Paris a établi d'excellentes écoles de dessin, qui sont une pépinière inépuisable pour tous les arts d'ornement, pour toutes les industries où l'élégance des formes joue un rôle. En province, partout où a surgi une fabrication pour laquelle le dessin est un auxiliaire utile, les chambres de commerce ou les chambres consultatives, d'accord avec les municipalités, ont provoqué l'établissement d'écoles qui fournissent des dessinateurs

nk L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE.

habiles. Habitués que nous sommes à ce que tout, dans notre pays, ait une étiquette et un numéro avec Fempreinte gouvernementale, nous sommes portés à croire que la France n'est point pourvue en ce qui concerne les arts, parce que nous ne trouvons ni de crédits au budget, ni de listes d'écoles dans Talmanach national. Tout ce qui est nécessaire existe^ mais créé par l'initiative privée, et approprié aux besoins locaux : sans lien, il est vrai, et sans corrélation avec ce qui se fait ailleurs.

Est-il à souhaiter que la main du gouvernement s'étende aussi sur toutes ces œuvres municipales? Faut-il susciter une bureaucratie de plus qui s'emparera de ces écoles, qui établira entre elles une hiérarchie, qui prétendra les diriger et les surveiller, et qui leur expédiera de Paris des modèles et des programmes ? Nous ne le pensons pas : il nous est impossible d'apercevoir les résultats qu'on en pourrait attendre. L'action du gouvernement nous parait ici forcément stérile. A la rigueur, il est toujours possible de faire d'un enfant quelconque un lettré ou un savant : c'est une question de temps et de patience ; mais on ne peut faire ni un poète ni un artiste sans le concours préalable de la nature. Le peintre et le musicien, pour atteindre à une valeur sérieuse, doivent avoir apporté en naissant certaines prédispositions, certains dons naturels^ que l'éducation fortifie et développe, mais qu'elle ne peut faire acquérir à qui ne les possède pas.

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Beaucoup des écoles locales dévieraient de leur but ou perdraient de leur utilité^ si on prétendait les soumettre à la même direction et leur imposer un régime uniforme.

Reposons-nous sur l'initiative des municipalités pour être assurés qu'aucun germe de talent artistique ne sera étouffé ; il ne s'écoule pas une année sans qu'on voie arriver au Conservatoire ou à l'Ecole des beaux-arts, des jeunes gens que les villes envoient, aux frais du budget municipal, compléter à Paris l'éducation artistique dont ils ont élé jugés dignes à raison des aptitudes dont ils ont fait preuve dans une école obscure. Combien de prix de Rome pourrions-nous nommer, qui n'ont pas débuté autrement! Nous en pourrions trouver des exemples jusque dans les rangs de l'Académie des beaux arts.

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