JULES VALLÈS
Paris 1885,
C'est peut-être vrai que je suis un lâche, ainsi que l'ont dit sous l'Odéon les bonnets rouges et les ta Ions noirs !
Voilà des semaines que je suis pion, et je ne ressens ni un chagrin, ni une douleur ; je ne suis pas irrité et je n'ai point honte.
J'avais insulté les fayots de collège ; il paraît que les haricots sont meilleurs dans ce pays-ci, car j'en avale des platées et je lèche et relèche l'assiette.
En plein silence de réfectoire, l'autre jour, j'ai crié, comme jadis, chez Richefeu :
— Garçon, encore une portion !
Tout le monde s'est retourné, et l'on a ri.
J'ai ri aussi — je suis en train de gagner l'insouciance des galériens, le cynisme des prisonniers,
de me faire à mon bagne, de noyer mon cœur dans une chopine d'abondance — je vais aimer mon auge !
J'ai eu faim si longtemps !
J'ai si souvent serré mes côtes, pour étouffer cette faim qui grognait et mordait mes entrailles, j'ai tant de fois brossé mon ventre sans faire reluire l'espoir d'un dîner, que je trouve une volupté d'ours coucbé dans une treille à pommader de sauce chaude mes boyaux secs.
C'est presque la joie d'une blessure guérie à chatouiller.
Toujours est-il que je n'ai plus le teint verdâtre et l'œil creux; il traîne souvent de l'œuf dans ma barbe.
Je ne la peignais pas autrefois, cette barbe ; mes doigts la fourrageaient et la maltraitaient, lorsque je songeais à mon impuissance et à ma misère.
A présent, je la lisse et l'égalise... j'en fais autant pour ma tignasse, et l'autre dimanche, devant le miroir, en laissant tomber mes derniers voiles, je me suis surpris, avec une pointe d'orgueil, une pointe de bedon.
Mon père était plus courageux, et je me rappelle avoir vu luire de la haine dans ses yeux, quand il était maître d'études, lui qui ne jouait pas au révolutionnaire cependant, qui n'avait pas vécu dans les
temps d'émeute, qui n'avait jamais crié aux armes, qui n'avait pas été à l'école de l'insurrection et du duel
J'en suis là — et j'ai trouvé dans ce lycée la tranquillité de l'asile, le pain du refuge, la ration de l'hôpital.
Un des vieux de Farreyrolles, qui avait vu Waterloo, nous contait, à la veillée, que le soir de la bataille, avant qu'elle fût finie, passant devant un cabaret, à deux pas de la Haie sainte, il s'était abattu contre une table de bois, avait jeté son fusil et refusé d'aller plus loin.
Le colonel l'avait traité de lâche.
— Lâche si vous voulez ! Il n'y a plus de bon Dieu, plus d'Empereur... J'ai soif et j'ai faim!
Et il avait cherché sa vie dans le buffet de l'auberge, au milieu des cadavres ; et jamais, disait-il, il n'avait fait repas meilleur, trouvant la viande savoureuse et le vin frais. Puis il s'était étendu, faisant un traversin de son sac, et avait ronflé au ronflement du canon.
Mon esprit, à moi, s'endort loin du combat et loin du bruit; le souvenir du passé ne vibre plus dans mon cœur que comme peut vibrer, à l'oreille d'un fugitif, le roulement de tambour qui s'éloigne et qui meurt.
- Gibier de garni, obligé, pendant des années, d'accepter n'importe quel trou pour alcôve, et de ne ren-
4 l'insurgé trer dans ces trous-là qu'à Ses heures toujours noires de peur de l'insomnie ou de la logeuse;. échappé de campagne, à qui il fallait plus d'air qu'aux autres, et qui n'a pu renifler que des miasmes, dans des hôtels à plombs; affamé qui n'a jamais mangé son comptant, alors qu'il avait une fringale et des dents de loup — c'est ce gaillard-là qui, un beau matin, se trouve sûr du pain et du lit, sûr de la nappée sans ordures, du sommeil sans punaises, et du lever sans créanciers.
Et Vingtras le farouche n'a plus la rage au cœur, mais le nez dans son assiette, une serviette avec un rond, et un beau couvert de melchior.
Même il vous dit le Benedicite tout comme un autre, avec un air de componction bien suffisante, et qui ne déplaît pas aux autorités.
Le repas fini, il remercie Dieu (toujours en latin) glisse la main au dos de son gilet pour défaire la boucle, lâche un bouton par devant, et recroise là, dessus sa redingote — ramassée dans J'armoire du mort et arrangée pour sa taille, à la papa. Puis, les tripes emplies, la lèvre grasse, il prend, avec la division qu'il dirige, le chemin de la cour des grands, qui domine le pays, ainsi qu'une terrasse de château féodal.
Sur cette hauteur-là, à de certaines heures, le ciel me fait l'effet d'une robe de soie tendre, et la brise me chatouille le cou comme un frôlement d'ailes.
Je n'ai jamais eu, devant moi, tant âe douceur et de sérénité.
Le soir.
La petite chambre qui est au bout du dortoir, et oil les maîtres d'étude peuvent, à leurs moments de liberté, aller travailler ou rêver, cette chambre-là donne sur une campagne pleine d'arbres et coupée de rivières.
Dans l'haleine du vent arrive un parfum de mer qui me sale les lèvres, me rafraîchit les yeux et m'apaise le cœur. A peine il palpite, ce cœur-là, à l'appel de ma pensée, comme le rideau contre la fenêtre sous un souffle plus fort.
J'oublie le métier que je fais, j'oublie les moutards que je garde... j'oublie aussi la peine et la révolte. -
Je ne tourne pas la tête du côté où mugit Paris, je ne cherche pas, à l'horizon, la place fumeuse où doit être le champ de bataille — j'ai découvert dans le fond, tout là-bas, une oseraie et un verger en fleurs, sur lesquels je fixe mon regard humide et aue je sens plus doux.
Oui, ceux de l'Odéon avaient raison : Sacré lâche ( Quand je sors du collège, je me trouve dans des rues tranquilles et endormies, et je n'ai que cent pas à faire pour arriver à un ruisseau que je longe en ne pensant à rien, en suivant d'un œil assoupi un
branchage ou un paquet d'herbes que le courant em~ porte, et qui a des aventures en route.
Au bout du chemin est une guinguette, avec un chapelet de pommes enfilées pour enseigne ; moyennant quelques sous, je bois du cidre qui a une belle couleur d'or et me pique un brin le nez.
Ah oui ! Sacré lâche !
Mais aussi, je n'ai pas eu de chance...
Par un hasard bourgeois, ce lycée est plein d'air et de lumière; c'est un ancien couvent, à grands jardins et à grandes fenêtres; il tombe dans les réfectoires des disques de soleil ; il entre dans les dortoirs, quand les croisées sont ouvertes, des échos de feuillage et des tressaillements de nature déjà rouillée par l'automne, avec des tons chauds de bronze et de cuivre.
Je n'ai pas déplu à ces collégiens, habitués à être surveillés par des. novices à peine sortis des bancs, ou par de vieux pions à brisques, plus bêtes que des sergents de chambrée.
Ils m'ont accueilli un peu comme un officier d'irréguliers en détresse, que la mort de son père — un régulier à chevrons — a rappelé par hasard; puis, j'ai mon auréole de Parisien. C'est assez .pour que je ' ne sois pas haï par ce monde de jeunes prisonniers.
Mes collègues aussi m'ont trouvé bon garçon, quoique trop sobre, eux qui enferment leurs, heures
de liberté dans un petit café humide et sombre, et s'y abrutissent à boire de la bière, à siroter des glorias, et à caleçonner des pipes. Je ne bois pas et ne fume point.
Le temps que j'ai à moi, je le passe auprès du poêle, dans mon étude vide, un livre à la main, ou bien dans la classe de philosophie, un cahier sur les genoux.
Le professeur est le gendre du recteur lui-même, et cela le flatte de voir ce Parisien à l'air crâne, à la barbe noire, assis comme un écolier sur un banc, et écoutant parler des propriétés de l'âme. Elles m'ont joué un tour pour le baccalauréat, il ne faut pas qu'elles me fichent encore dedans pour la licence. J'ai besoin de savoir combien l'on en compte dans le Calvados : six, sept, huit... ou moins, ou plus!
Et je suis les leçons avec assiduité, pour être bien au courant de la philosophie du département.
15 octobre.
C'est aujourd'hui l'ouverture de la Faculté des lettres ; le discours de rentrée sera prononcé par le professeur d'histoire.
Mais je l'ai déjà vu, ce professeur-là !
C'est lui qui vint au lycée Bonaparte, en qualité de normalien de troisième année, nous faire la rhétorique, au temps où j'étais rhétoricien.
s L'INSURGÉ
C'était en 1849 — il avait, ma foi, la phrase hardie et révolutionnaire. Je me rappelle, même, qu'il allait au café avec Anatoly, dont il connaissait le frère aîné, et qu'il releva la tête en m'entendant, à une table voisine où l'on se disputait, insulter la lévite de Béranger.
Il m'avait remarqué, sans retenir mon norn; mais il se souvenait de l'incident, et quand, au sortir du cours, je l'ai abordé, il m'a tout de suite reconnu
— Et que faites-vous? J'avais entendu dire que vous aviez été déporté, ou tué en duel.
Je lui confie à quel point je me sens envahi, réigné à mon sort, heureux de la discipline, content de vivre, la main sur le tire-bouchon à cidre ou sur la cuillère à fayots, les yeux sur un flot de rivière.
— Diable, diable 1 a-t-il dit, comme un médecin qui entend de mauvaises nouvelles. Venez donc me voir, nous causerons. Cela me fera plaisir de m'échapper quelquefois de ce milieu de niais et de scélérats!
Il montrait, du geste, les autorités, et tout le groupe de ses collègues.
C'est lui. l'universitaire bien en cour, qui parle ainsi!
Ah ! pourquoi l'ai-je rencontré !
Je vivais calme, je me reposais délicieusement ;il
m'a remis le feu au ventre, et quand, le dimanche, je dégrafe une boucle au dessert, et me défends contre l'émotion, il me secoue :
— Vous n'allez pas devenir bourgeois, au moins, et engraisser ! Je préfère encore que vous m'insultiez pour ma croix de Juin.
Je l'ai insulté, en effet, à propos de sa décoration, le premier jour où je suis allé chez lui, puis je me suis dirigé vers la porte.
Il m'a retenu.
— J'avais vingt ans... j'étais avec tout le troupeau delà Normale... Ne sachant pas ce que signifiait l'insurrection, je me suis mis du côté de Gavaignac, que je croyais républicain, et je suis entré le premier au Panthéon, où s'étaient barricadés les blousiers. On m'a envoyé porter la nouvelle à la Chambre, et ils m'ont noué leur ruban à la boutonnière. Mais, je vous le jure, loin de faire assassiner un homme, j'ai sauvé la vie de plusieurs combattants au péril de la mienne. Restez, allez ! Vous voyez bien que l'on peut changer, puisque vous avouez que vous n'êtes plus le même...
Il m'a tendu la main, je l'ai prise, et nous avons été amis.
Je suis devenu aussi le favori de son confrère à cheveux blancs, le père Machar, qui s'est enterré en province, après avoir eu son heure de gloire à Paris.
— Lequel de vous s'appelle Vingtras? a-t-il demandé aux maîtres d'étude, rassemblés pour la seconde conférence de l'année.
Je me détache du groupe.
— D'où venez-vous? où avez-vous fait vos classes?... Là-bas? Vous les y avez terminées au moins, je l'aurais parié!
Et il m'a fait lire tout haut ma dissertation, mon devoir.
— Vous êtes un écrivain, monsieur !
Il m'a jeté ça à la tête, sans crier gare, et, en sortant, m'a emmené jusqu'à sa porte. Je lui ai conté mon histoire.
— Eh ! eh ! a-t-il dit en hochant la tête, s'il n'y avait que le camarade Lancin et moi, vous seriez reçu licencié en août ; mais resterez-vous seulement jusque-là? Le proviseur vous gardera-t-il ? Vous avez l'air d'un homme, il lui faut des chiens couchants...
— Je me fais petit, je suis décidé à être lâche !
— Peut-être, mais on voit que vous ne l'êtes pas, et les pleutres devinent votre mépris.
Il a dit vrai, le vieux maître ! Il ne m'a servi à rien de paraître endormi, et de prendre du ventre, et de réciter le Benedicite!
Les cagots de la Faculté, le proviseur et l'aumônier du collège, ont décidé que je sauterais. Mon poil de sanglier, mon œil clair, mon coup de talon, si
l'insurgé il
mou que soit mon pas, insultent leur menton glabre, leur regard louche, leur traînement de semelles sur les dalles.
Ne pouvant me reprocher d'être inexact ou ivrogne, ils ont eu une idée de génie, les jésuites!
Ils ont fait organiser, en dessous, une conspiration contre moi.
Minuit.
Le dortoir, où je piochais à la chandelle, est devenu le terrain d'embuscade des complotiers.
Il prête à l'émeute par sa construction monacale. Chaque frère avait jadis une cellule à ciel ouvert, chaque élève a maintenant la sienne, si bien que l'on ne voit personne de l'intérieur des boxes; le maître d'études entend les bruits, mais ne peut distinguer les gestes.
Un beau soir, il y a eu insurrection entre ces murs de bois : tapage contre les cloisons, sifflets, grognements, cris, et si drôles que, ma foi, j'ai voulu m'en mêler.
Et j'ai, moi aussi, cogné, sifflé, grogné et crié, avec des notes aiguës de soprano :
— A bas le pion l
C'est ma première heure vivante depuis mon entrée ici.
Je suis là, en chemise, au milieu de la cellule, cognant le chandelier contre le pot de chaiabre, l'ai-
sant le coq et le cochon, glapissant toujours : A bas
le pion!
On pousse la porte...
C'est le proviseur lui-même. Il a l'air stupéfait de me voir bannière au vent, les pieds nus sur le car- ~ reau, mon vase de nuit d'une main, mon bougeoir de l'autre, et il balbutie d'un air égaré :
— Vous n'en... n'en... n'entendez donc pas?
— Cette révolte!... ces cris!...
— Des cris?... une révolte?...
Je me suis frotté les yeux et j'ai pris la mine ahurie et confuse... Oh! il a bien vu de quoi il retournait, et il est parti, blanc comme la faïence du pot. Il n'y aura plus d'émeute au dortoir : il n'y a pas de danger!
Je me recouche, désolé que le boucan soit fini. Mais je vois bien que je suis fichu. Je vais me payer des fantaisies, avant qu'on me chasse.
L'occasion vient de se présenter.
Le professeur de rhétorique est tombé malade. Il est de règle que ce soit le maître d'études qui remplace le titulaire, quand celui-ci est, par extraordinaire, empêché ou absent.
C'est donc moi qui ferai la classe ce soir, qui monterai à cette chaire.
M'y voici,
Les élèves attendent, avec l'émotion que cause tout incident nouveau. Gomment, vais-je m en tirer, moi, le beau parleur, le favori de la Faculté, le Parisien?
Je commence.
« Messieurs,
» Le hasard veut que je supplée votre honorable professeur, M. Jacquau. Mais je me permets de ne point partager son opinion sur le système d'enseignement à suivre.
» Mon avis, à moi, est qu'il ne faut rien apprendre, rien, de ce que l'Université vous recommande. Rumeurs au centre.) Je pense être plus utile à votre avenir en vous conseillant de jouer aux dominos, aux dames, à l'écarté — les plus jeunes seront autorisés à planter du papier dans le derrière des mouches. [Mouvements en sens divers.)
» Par exemple, messieurs, du silence! Il n'est pas nécessaire de réfléchir pour apprendre , du Démosthène et du Virgile, mais quand il faut faire le quatre-vingt-dix ou le cinq cents, ou échec au roi, ou empaler des mouches sans les faire souffrir, le calme est indispensable à la pensée, et le recueillement est bien dû à l'insecte innocent que va, messieurs, sonder votre curiosité, si j'ose m'exprimer ainsi. (Sensation prolongée.)
» Je voudrais enfla que le temps que nous alloiii passer ensemble ne fût pas du temps perdu. »
Tableau !
Le soir même, j'ai reçu mon congé.
Me voilà de nouveau sur le pavé de Paris, n'ayant que quarante francs en poche, et brouillé avec toutes les universités de France et de Navarre.
De quel côté me tourner?
Je ne suis plus le même Homme : huit mois de province m'ont transformé.
J'avais vécu, pendant dix ans, tel que l'ivrogne qui a peur de l'affaissement, au lendemain de l'ivresse, et qui reprend du poil de la bête, saute sur le vin blanc dès son lever, et garde toujours une bouteille à portée de sa main qui tremble. Je me soûlais avec ma salive.
Et j'en étais le plus souvent pour mes frais de courage !
Ceux-là mêmes à qui je faisais l'aumône d'une gaieté qui cachait ma peine ou distrayait la leur, ceux-là, plutôt que de comprendre et de remercier,
me traitaient d'Auvergnat et de cruel. Pouilleux d'esprit, lâches de cœur, qui ne voyaient pas que je jetais de l'ironie sur les douleurs comme on mettrait un faux nez sur un cancer, et que l'émotion me rongeait les entrailles, tandis que j'étourdissais notre misère commune à coups de blague, ainsi que l'on crève un carreau à coups de poing pour avoir de l'air dans un étouffoir !
-C'était bien la peine de se ranger!
Qu'ai-je fait, depuis que je suis revenu de cette province?... Je ne le sais plus. J'ai vécu à la façon d'une bête, comme là-bas, mais sans la joie du pâturage et de la litière.
Vais-je descendre jusqu'au cimetière en ne faisant que de me défendre contre la vie, sans sortir de l'ombre, sans avoir au moins une bataille au soleil?
Tant pis! Ils crieront à la trahison s'ils veulent!
Je vais chercher à vendre huit heures de mon temps par journée, afin d'avoir, avec la sécurité du pain, la sérénité de l'esprit.
Après tout, Àrnould, qui est un honnête homme, est bien entré à la Ville; Lisette, que j'ai rencontrée l'autre matin, me l'a dit.
Voici qu'il faut faire apostiller ma demande... Encore un serment à fouler aux pieds 1 N'importe !
J'ai été parjure en étant pion — parjure je serai encore en allant mendier la signature de gens qui ont tenté de nous assassiner au Deux-Décembre.
Misérable ! au lieu de gagner du terrain, j'en ai perdu et je viens de me trouver des cheveux blancs !
C'est fait! — Un général de la Garde, un libraire des Tuileries, un ancien proviseur de mon père, ont donné, chacun, deux lignes de recommandation.
Elles ont suffi. Je viens d'être nommé auxiliaire, à cent francs par mois, dans une mairie qui est au diable et qui a l'air d'une bicoque.
J'y file, monte les escaliers et demande le chef de bureau.
Un monsieur à lunettes et un peu bossu me reçoit.
— C'est bien. Vous serez aux naissances.
Il me mène au bureau des déclarations et me confie à un employé qui me toise, me fait signe de m'asseoir et me demande si j'écris bien (I I).
— Pas trop.
— Faites voir.
Je plonge une plume dans l'encrier, je la plonge trop fort, et en la retirant, j'éclabousse, d'une tache énorme, la page d'un grand registre que l'homme a devant lui.
Il donne les signes du plus violent désespoir. — C'est juste sur le nom !... Il faut un renvoi !
Il se jette à la fenêtre, se penche au dehors, fait des gestes, pousse des cris»
Appelle-t-il au secours? Sent-il venir l'apoplexie ? Veut-il me faire arrêter ?
Qui lui répond? Est-ce le médecin, le commissaire?
Non. C'est un charbonnier, un marchand de vin et une sage-femme qui, cinq secondes plus tard, se précipitent dans le bureau et demandent, avec effroi, « ce qu'il y a? »
— Il y a que monsieur, que voilà, a débuté par envoyer une saloperie sur mon livre, et qu'il faut maintenant que vous signiez tous, en marge, pour que l'enfant ait un état civil.
Il se tourne vers moi avec fureur.
— Vous entendez? un ê-tat ci-vil I Savez-vous au moins ce que c'est?
— Oui, j'ai fait mon droit,
— J'aurais dû m'en douter!
Et il ricane.
— Ils -en sont tous là... Les bacheliers, c'est la mort aux registres !
Encore des miaulements et un bruit de gros souliers, encore une sage-femme, un charbonnier et un marchand de vin.
Mon collègue me lance en plein danger.
— Interrogez vous-même la déclarante.
De quelle façon vais-je m'y prendre? que dois-je dire ?
— Madame, vous venez pour un enfant ?...
Il hausse les épaules, fait mine de jeter le manche après la cognée.
— Etpourquoi diable voulez-vous qu'elle vienne?... Enfin, vous serez peut-être capable de constater ! Assurez-vous du sexe.
— M'assurer du sexe !... et comment?
Il rajuste ses lunettes et me fixe avec stupeur; il semble se demander si je ne suis pas arriéré comme éducation et exagéré comme pudeur au point d'ignorer ce qui distingue les garçons des filles.
J'indique par signes que je le sais bien.
Il pousse un soupir d'aise, et s'adressant à l'accoucheuse :
— Déshabillez l'enfant. Vous, monsieur, regardez. Mais de là-bas vous ne voyez rien, approchez donc !
— C'est un garçon.
— Je vous crois ! fait le père en se rengorgeant, avec un coup d'ceil au charbonnier.
Me voilà nourrice, ou peut s'en faut.
Je suis Dien obligé, par politesse, d'aider un brin à ouvrir les langes, à retirer les épingles, à désemmailloter le moutard, et à lui faire une petite chatouille sous le menton, quand il crie trop fort.
Heureusement, la pension Entêtard m'a donné une manière, et mon coup de main devient célèbre, dans l'arrondissement, autant que jadis mon tour de chemise. A moi le pompon !
Ils ne sont guère forts, mes collègues, mais ce ne sont point de méchantes gens. Il n'y a pas en eux ce levain de fiel et de chagrin qui fermente chez les universitaires constamment jaloux, peureux, espionnés.
Ils ne me font point sentir trop cruellement mon infériorité ; mon copain n'a pas rechigné, ni ronchonné, plus de deux jours.
— Somme toute, que vous a-t-on enseigné au collège? Le latin? Mais c'est bon pour servir la messe I Apprenez donc plutôt à faire des jambages, des pleins, et des déliés.
Et il me donne des conseils pour la queue des lettres longues et pour la panse des lettres rondes. Nous restons même après la fermeture des bureaux, pour soigner mon anglaise, sur laquelle je sue sang et eau.
Un jour, à travers la croisée, un ancien camarade m'a vu, un de la bande des républicains.
— Tu faisais des émeutes autrefois ; tu fais des majuscules maintenant!
Eh bien, oui ! mais, mes majuscules faites, je suis libre, libre jusqu'au lendemain.
J'ai ma soirée à moi, — - le rêve de toute ma vie t — et je n'ai qu'à me lever aussi tôt que les ouvriers pour avoir encore deux heures de frais travail, avant de venir vérifier le sexe des mioches.
Je les démaillote, mais je me suis démailloté aussi, et je pourrai montrer que je suis un homme à qui voudra regarder.
Enterrement Murger.
J'ai demandé congé pour suivre le convoi d'un illustre.
Je veux voir les célébrités qui accourront en foule ; je veux entendre aussi ce que l'on dira sur sa tombe.
On a pleurardé, voilà tout.
On a parlé d'une maîtresse et d'un toutou que le défunt aimait hien, on a jeté des roses sur sa mémoire, des fleurs dans le trou, de l'eau bénite sur le cercueil; — il croyait en Dieu ou était forcé de paraître y croire.
Des pioupious aussi suivaient le cortège avec leurs fusils : le peloton des décorés»
Il avcit la croix; c'était comme une médaille d'aveugle, une contremarque de charité. On ne laisse pas crever de faim les légionnaires; resté misérable, il avait dû nouer sa gloire, comme une queue de cheval, avec le ruban rouge.
Je suis revenu songeur, et soudain j'ai senti dans mes entrailles un tressaillement de colère. Il m'a
fallu huit jours encore pour comprendre ee qui remuait en moi — un matin, je l'ai su.
C'était mon livre, le fils de ma souffrance, qui avait donné signe de vie devant le cercueil du bohème enseveli en grande pompe et glorifié au cimetière, après une vie sans bonheur el une agonie sans sérénité.
A l'œuvre donc ! et vous allez voir ce que j'ai dans le ventre, quand la famine n'y rôde pas, comme une main d'avorteuse qui, de ses ongles noirs, cherche à crever les ovaires 1
Moi qui suis sauvé, je vais faire l'histoire de ceux qui ne le sont pas, des gueux qui n'ont pas trouvé leur écuelle.
C'est bien le diable si, avec ce bouquin-là, je ne sème pas la révolte sans qu'il y paraisse, sans que l'on se doute que sous les guenilles que je pendrai, comme à la Morgue, il y a une arme à empoigner, pour ceu* qui ont gardé de la rage ou que n'a pas dégradés la misère.
Ils ont imaginé une bohème de lâches, — je vais leur en montrer une de désespérés et de menaçants!
Il fait lugubre dans ma chambre, une chambre de trente francs qui a vue sur un boyau de cour où, audessus d'un tas de débris, est juché un pigeonnier dont les roucoulements me désespèrent.
Je n'entends guère que cette musique irritante, et les sanglots d'une femme qui occupe, près de moi, un cabinet sombre qu'elle n'arrive pas à payer, et qui se lamente — institutrice à cheveux gris dont on ne veut plus et qui cherche des leçons à dix sous.
La malheureuse! Je l'ai rencontrée l'autre soir qui, pour ce prix-là, offrait à des garçons de salle du Val-de-Grâce ses caresses de vieille et entr'ouvrait sa robe pour laisser prendre ses seins.
J'aurais voulu partir : il me semble qu'il passe à travers la cloison une odeur qui empoisonne ma pensée !
Il a bien fallu rester, cependant, et ne point donner
congé, car j'aurais dû débourser pour rien une quinzaine. Or, j'ai réglé ma vie — le livre de comptes est là, près du livre de souvenirs — mon budget est inexorable. Je n'ai qu'à courher la tête sur le papier et à me bourrer les oreilles de coton, pour rester sourd aux hoquets de douleur de la voisine et aux ronrons de tendresse des tourterelles.
L'une d'elles va souvent, sur la fenêtre du cabinet, chercher un peu de pain qu'y émiettent les mains de la pauvresse, des mains qui sentent encore la sueur d'amour des infirmiers.
Au collège, la colombe était l'oiseau des voluptés et se rengorgeait sur l'épaule des déesses et des poètes. Ici, elle fait la belle et s'aiguise le bec contre les vitres d'une pierreuse. Gemuere palumbse.
Je me lève à six heures, j'enveloppe mes pieds dans un restant de paletot, parce que le carreau est froid, et je travaille jusqu'au moment où il faut se diriger vers la mairie.
Je reviens à la besogne de cinq à huit heures seulement, pas plus tard. Le soir me fait peur, dans ce taudis de la rue Saint-Jacques, tout près de l'ancien Carrefour de la guillotine, tout contre l'Hôpital militaire, tout proche de l'Hôtel des Sourds-Muets. Les alentours manquent de gaîté, vraiment!
— Mais, en te mettant à la croisée, tu peux voir le
Panthéon, où tu iras dormir un jour si tu deviens un grand homme, m'a dit, en ricanant, Arnould, qui èst venu me voir.
Je ne crois pas au Panthéon, je ne rêve pas le titre de grand homme, je ne tiens pas à être immortel après ma mort — je tiendrais seulement à vivre de mon vivant I
Je commence à y arriver, mais il fait encore bien sale et bien triste sur le chemin.
La femelle d'à- côté s'est enhardie; elle se soûle, maintenant, et amène des hommes qui boivent avec elle.
Un jour, un de ce pochards a refusé de cracher au bassinet et a voulu la battre; elle a appelé au secours.
C'est moi qui ai tordu le poignet de l'ivrogne — il avait ramassé un couteau sur une assiette à fromage, et allait frapper le ventre de la femme. Je l'ai poussé jusqu'à la porte de l'allée, que j'ai refermée sur lui, et contre laquelle il a cogné plus d'un quart d'heure, en criant : « Viens-y donc, le mangeur de blanc! »
Du coup, on a chassé l'institutrice « qui payait bien, tout de même, depuis deux semaines » a dit la logeuse avec une nuance de regret. Et il n'y a plus que les ramiers qui s'aiment et font leurs crottes de» vant ma fenêtre, ne trouvant plus de pain sur l'autre.
Mon travail n'avance guère, pourtant. C'est
qu'aussi il gèle dans cette chambre, et qu'il est long à faire flamber, mon tas de houille ! Je grelotte, en brûlant des allumettes, et si j'ai le courage de m'asseoir devant ma table, sans feu dans la cheminée, peu à peu le frisson vient et la pensée s'en va.
J'ai longtemps réfléchi. Je suis allé à Sainte-Geneviève chercher, dans les livres, des procédés d'allumage qui puissent me sauver des longues stations en chemise, devant le foyer plein de fumée et non de flammes, avec la fraîcheur du matin sur mes jambes nues.
Mais j'ai échoué, et le vent est au nord. Je ne fais rien depuis huit jours — que prendre des notes au crayon, en sortant à peine mes bras du lit.
J'ai essayé d'aller écrire à la Bibliothèque. Mais, si j'ai trop froid ici, là-bas j'ai trop chaud. Mes idées s'amollissent et se décolorent, comme la viande rouge au fond de la marmite, dans cette atmosphère d'une moiteur pesante, et. je roupille sur mon papier blanc. Un invalide vient me réveiller insolemment.
N'arriverai -je donc pa* à attaquer mon livre avant le printemps ?
Eh bien! si! Je ferais plutôt faillite ! Je sors de la maison Dulamon et C Ie , à laquelle j'ai été présenté par un ancien collègue de mon père, qui vend du latin aux enfants.
Nous avons fait marché pour une robe de chambre avec capuchon, cordelière et traîne, en drap de couvent. On doit me la livrer dans une semaine, contre moitié — prix convenu, l'autre moitié payable à la fin du mois prochain. En tout : soixante francs.
Je flâne jusqu'au jour de la réception.
La voici !
— Prenez vos trente francs !
L'homme les a empochés, et a filé. Moi, je me carre dans mon froc de laine.
Ah! bourgeois qui l'avez taillé, mercier qui l'avez vendu, vous ne savez pas ce que vous venez de faire! Vous venez de donner une guérite à la sentinelle d'une armée qui vous en fera voir de dures !
Si cette houppelande n'avait point été bâtie, je lâchais pied, peut-être, en face del'âtre noir, je fuyais ma cellule glacée, je jetais le manche après la cognée — je n'écrivais pas mon livre !
Le moment de l'échéance approche! Nous sommes au 22, c'est pour le 30 !
J'ai profité de ce que c'était dimanche et de ce que je n'allais pas au bureau, pour mettre la dernière main à mon ouvrage, et achever de recopier.
Vite, relisons-nous!... Des ciseaux, des épingles! 11 faut retrancher ceci, ajouter cela !
J'ai jeté de l'encre de tous les côtés. Des passages entiers sont comme des bandeaux de taffetas noirs
sur l'œil, ou comme des bleus sur le nombril! Je me suis coupé avec les ciseaux, piqué avec les épingles; des gouttelettes de sang ont giclé sur les pages — on dirait les mémoires d'un chiffonnier assassin !
C'est que le mercier n'attendra pas ! Il ira me relancer à la mairie, montrera mon billet, criera, et je serai destitué. Car je suis un fonctionnaire, maintenant, et je dois faire honneur à ma signature, sous peine de compromettre le gouvernement, qui ne me donne pas quinze cents francs par an pour que je vive en bohème.
Il est trois heures J'entends carillonner les vêpres. Pas un bruit dans la maison — que la toux d'un poitrinaire qui finit de cracher son dernier poumon.
Oh! que c'est affreux d'être obscur, pauvre, isolé ! Le quart, la demie !
J'étais resté la main sur mes yeux pour les empêcher de pleurer. Mais il ne s'agit pas de rêvasser. Et ma dette !
Il s'agit de me rendre chez le rédacteur en chef du Figaro, de pénétrer dans son foyer. On ne le trouve pas au journal, à la sortie du bureau, pendant la semaine ; et, d'ailleurs, on n'écoute guère les inconnus, dans ces endroits-là.
Me recevra-t-il ? n'est-ce point son jour de repos ? On dit qu'il aime ses enfants, et qu'il veut les embras-
ser tranquillement, sans être importuné, pendant ses vingt-quatre heures de vacances.
Ah ! tant pis 1
Comme mes jambes flageolent en montant l'escalier !
Je sonne.
— M. de Villemessant?
— Il n'y est pas. Monsieur est parti depuis une semaine pour la campagne et ne reviendra que dans quinze jours.
Absent !... Mais alors je suis perdu !
La bonne a dû lire mon désespoir sur ma figure.
Elle voit, d'ailleurs, le bout de mon manuscrit joulé, crispé, qui a l'air de se tordre de douleur au fond de ma poche.
Elle ne ferme pas la porte, et se décide enfin à me dire qu'à défaut de Villemessant son gendre est à la maison, que si je veux donner mon nom elle le fera passer, et, que même, elle remettra ce que j'apporte.
En disant cela, elle désigne du coin de l'œil l'article, qui ressemble à un hérisson, avec ses épingles de raccord. Je le sors, et le lui fais prendre par le ventre, pour qu'elle ne se pique pas. Elle rit, d'un air compatissant, et part — en le tenant à bras tendu.
On me laisse seul pendant un quart d'heure, au moins, Enfin la porte s'ouvre ;
— Mais ça mord, votre copie, cher monsieur! dit un gros homme chauve, en secouant ses doigts en saucisses.
Je m'excuse en balbutiant :
— N'importe! J'ai vu le titre, j'ai lu dix lignes, ça mordra sur le public aussi ! Nous publierons cela, jeune homme! Par exemple, il faudra attendre quelque temps ; c'est long en diable !
Attendre? Ma foi, je lui explique que je ne peux pas attendre.
— J'ai une perte de jeu à régler demain, et c'est pourquoi j'ai osé venir tout droit ici...
— Tiens, tiens ! vous pelotez donc la dame de pique? Est-ce que vous tirez à cinq?
Je ne sais pas ce que c'est que de tirer à cinq; mais il faut bien répondre quelque chose, et d'une voix caverneuse je dis :
— Oui, monsieur, je tire à cinq.
— Gristi ! vous avez de l'estomac !
Beaucoup trop ! je m'en suis aperçu souvent; les jours de jeûne surtout,
— Tenez, voilà un mot pois? le caissier. Présentez-le-lui demain, on vous donnera cent francs. C'est le grand prix, mais votre article a du chien l Au revoir !
Du chien?... Peut-être bien!
i Je n'ai pas regardé, comme on l'enseigne à la
Sorbonne, si ce que j'écrivais ressemblait à du Pascal ou à du Marmontel, à du Juvénal ou à. du Paul- Louis Courier, à Saint-Simon ou à Sainte-Beuve, je n'ai eu ni le respect des tropes, ni la peur des néologismes, je n'ai point observé l'ordre nestorien pour accumuler les preuves.
J'ai pris des morceaux de ma vie, et je les ai cousus aux morceaux de la vie des autres, riant quand l'envie m'en venait, grinçant des dents quand des souvenirs d'humiliation me grattaient la chair sur les os — comme la viande sur un manche de côtelette, tandis que le sang pisse sous le couteau.
Maïs, je viens de sauver l'honneur à tout un bataillon de jeunes gens qui avaient lu les Scènes de Bohème et qui croyaient à cette existence insouciante et rose, pauvres dupes à qui j'ai crié la vérité !
S'ils en tâtent encore, de cette vie-là, c'est qu'ils ne seront bons qu'à faire du fumier d'estaminet ou du gibier de Mazas ! A l'issue de leurs trente ans, ils seront happés au collet par le suicide ou la folie, par le gardien d'hospice ou le gardien de prison, ils mourront avant l'heure ou seront déshonorés à leur moment.
Je ne les plaindrai pas, moi qui ai déchiré les bandages de mes blessures pour leur montrer quel trou font, dans un cœur d'homme, dix ans de jeunesse perdue !
La mode est aux conférences : Beauvallet doit lire Hernani au Casino-Cadet.
Séance solennelle ! great attraction! C'est une protestation contre l'Empire, en l'honneur du poète des Qhâtiments.
Mais il faudra, comme au Cirque, un artiste d'ordre inférieur, clown ou singe, de ceux qui, après le grand exercice, occupent la piste, tandis que l'on reprend les chapeaux et que l'on fait appeler les voitures.
On m'a offert d'être le singe : j'ai accepté.
Dans quel cerceau sauterai-je? J'offre et je prends pour titre : Balzac et son œuvre.
Les histoires de Rastignac, de Séchard et de Rubempré m'ont agrippé le cerveau. La Congédie humaine est souvent le drame de la vie pénible — le pain ou l'habit arraché à crédit ou payé à terme,
avec les fièvres de la faim et les frissons du papierdouleur. Il est impossible que je ne trouve pas quelque chose de poignant à dire, en parlant de ces héros qui sont mes frères d'ambition et d'angoisse !
Le jour de la représentation est venu — le Maître et le singe ont leurs noms accolés sur le programme.
Il y aura du monde. Les vieilles barbes de 48 seront là pour se retrousser contre Bonaparte, chaque fois qu'un hémistiche prêtera à une allusion républicaine. Il y aura aussi toute la jeune opposition : des journalistes, des avocats, des bas-bleus qui, de leur jarretière, étrangleraient l'empereur s'il tombait sous leurs griffes roses, et qui ont mis leur chapeau des dimanches en bataille.
Mais, de loin, je vois qu'on se pousse devant la porte du Grand-Orient, autour d'un homme qui colle sur l'affiche une bande fraîche.
Que se passe-t-il?
On a interdit la lecture du drame d'Hugo, et les organisateurs annoncent que l'on remplacera Hernani par le Cid.
Beaucoup s'en vont, après avoir dédaigneusement épelé mes quatre syllabes... qui ne leur disent rien.
— Jacques Vingtras ?
— Connais pas.
Personne ne connaît, sauf quelques gens de presse, ceux de notre café qui, venus exprès, restent
pour voir comment je m'en tirerai, et dans l'espoir que je ferai four ou scandale.
Je laisse débiter les alexandrins et m'en vais attendre à la brasserie la plus voisine.
— A ton tour ! Ça va être à toi !
Je n'ai que le temps de grimper les escaliers.
A vous I à vous !
Je traverse la salle ; me voici arrivé sur l'usi trade.
Je prends du temps, pose mon chapeau sur une chaise, jette mon paletot sur un piano qui est derrière moi ; tire mes gants lentement, tourne la cuillère dans le verre d'eau sucrée avec la gravité d'un sorcier qui lit dans le marc de café. Et je commence, pas plus embarrassé que si je pérorais à la crémerie :
— Mesdames, messieurs,
J'ai aperçu, dans l'auditoire, des visages amis, je les regarde, je m'adresse à eux, et les mots sortent tout seuls, portés par ma voix foi te jusqu'au fond de la salle.
C'est la première fois que je parle en public, depuis le Deux-Décembre, Ce matin-là, je montais sur les bancs et sur les bornes pour apostropher la foule et crier i « Aux armes ! » je haranguais ud
troupeau d'inconnus, qui passèrent sans s'arrêter.
Aujourd'hui, je suis en habit noir, devant des parvenus endimanchés qui se Qgurent avoir fait acte d'audace, parce qu'ils sont venus pour entendre lire des vers.
Vont-ils me comprendre et m'écouter ?
On déteste Napoléon, dans ce monde de puritains, mais on n'aime pas les misérables dont le style sent la poudre de Juin plus que celle du coup d'État. Ces vestales à moustaches grises de la tradition républicaine sont — comme étaient Robespierre et tous les sous-Maximiliens, leurs ancêtres — des Bridoisons austères de la forme classique.
Et les cravatés de blanc qui sont là, et qui m'ont lu, ont été déroutés, les cuistres, par mes attaques d'irrégulier, déchaînées moins contre le buste de Badinguet que contre la carcasse de la*société tout entière, telle qu'elle est bâtie, la gueuse, qui n'a que du plomb de caserne à jeter dans le sillon où les pauvres se tordent de douleur et meurent de faim — crapauds à qui le tranchant du soc a coupé les pattes, et qui ne peuvent même pas faire résonner, dans la nuit de leur vie, leur note désolée et solitaire !
Seulement, à cette heure, c'est le dédain plus que le désespoir qui gonfle cœur, et le fait éclater en phrases que je crois éloquentes. Dans le silence,
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il me paraît qu'elles frappent juste et luisent clair.
Mais elles ne sont pas barbelées de baine.
Ce n'est point la générale, c'est la charge que je bats, en tapin échappé aux horreurs d'un siège et qui, porté tout d'un coup en pleine lumière, crâne et gouailleur, riant au nez de l'ennemi, se moquant même des ordres de l'officier, et de la consigne, et de la discipline, jette son képi d'immatriculé dans le fossé, déchire ses chevrons, et tambourine la diane de l'ironie, avec l'enthousiasme des musiciens de Balaklava.
Ma foi, pendant que j'y suis, je m'en vais leur dégoiser tout ce qui m'étouffe!
J'oublie Balzac mort pour parler des vivants, j'oublie même d'insulter l'Empire, et j'agite, devant ces bourgeois, non point seulement le drapeau rouge, mais aussi le drapeau noir.
Je sens ma pensée monter et ma poitrine s'élargir, je respire enfin à pleins poumons. J'en ai, tout en parlant, des frémissements d'orgueil, j'éprouve une joie presque charnelle ; — il me semble que mon geste n'avait jamais été libre avant aujourd'hui, et qu'il pèse, du haut de ma sincérité, sur ces têtes qui, tournées vers moi, me fixent, les lèvres entr'ouvertes et le regard tendu !
Je tiens ces gens-là dans la paurne de ma main, et je les brutalise au hasard de l'inspiration.
Comment ne se fâchent-ils pas?
C'est que j'ai gardé tout mon sang-froid, et que, pour faire trou dans, ces, cervelles, j'ai emmanché mon arme comme un poignard de tragédie grecque, je les ai éclaboussés de latin, j'ai grandsièclisé ma parole, — ces imbéciles me laissent insulter leurs religions et leurs doctrines parce que je le fais dans un langage qui respecte leur rhétorique, et que prônent les maîtres du barreau et les professeurs d'humanités. C'est entre deux périodes à la Villemain que je glisse un mot de réfractaire, cru et cruel, et je ne leur laisse pas le temps de crier.
Pui& il y en a que je terrorise !
Tout à l'heure, je venais de crever un de leurs préjugés avec une phrase méchante comme un couteau rouillé. J'ai vu toute une famille s'étonner et se récrier, le père cherchait son pardessus, la fille rajustait son châle. Alors, j'ai dirigé de ce côté mon œil dur, et je les ai cloués sur leur banc d'un regard chargé de menaces. Ils se sont rassis épouvantés, et j'ai failli pouffer de rire.
Mais il est temps de conclure ; il me faut ma péroraison, je la brûle!
L'aiguille a fait son tour... Je viens de finir mon heure et de commencer ma vie !
On a parlé de moi, pendant vingt-quatre heures, dans quelques bureaux de journaux et quelques
cafés du boulevard. Ces vingt-quatre heures-là suffisent, si je suis vraiment bien bâti et bien trempé. Je n'ai plus la tête dans un sac, le cou dans un étau.
Allons, la journée a été bonne ; et ma salive a nettoyé la crasse des dernières années, comme le sang de Poupart avait lavé là crotte de notre jeunesse!
Je pouvais ne jamais saisir cette occasion. Elle m'échappait, en tout cas, si j'étais resté de l'autre côté de l'eau, si seulement je n'avais pas fréquenté l'estaminet où vont quelques plumitifs ambitieux.
C'est parce que je suis venu manger à cette table d'hôte, parce que je me suis grisé quelquefois et qu'étant gris j'ai eu de l'audace et de l'entrain, c'est parce que je suis sorti de la vie de travail acharné et morne pour flâner avec ces flâneurs, que je suis parvenu enfin à trouer l'ombre et à déchirer le silence.
Il fallait avoir un louis à casser de temps en temps!... je l'avais le jour où je touchais mes appointements.
Combien je te bénis, petite place de 1,500 francs qui m'as permis d'aller là dépenser dix francs, les premiers du mois, trois francs les autres jours, qui m'as donné des airs de régulier et m'a valu, pour ce motif, des leçons à cent sous l'heure — les mêmes que j'avais fait payer cinquante centimes pendant si longtemps !
C'est cet emploi de rien du tout qui m'a sauvé ; c'est grâce à lui que je déjeune ce matin.
Car ma conférence ne m'a pas rapporté un écu. Le directeur m'a payé en nature, largement : hier soir nous avons fait un bon dîner.
Mais aujourd'hui mon gousset est vide : je ne suis pas plus riche que si l'on m'avait sifflé. Mes gants, mes bottines, ma chemise d'apparat m'ont coûté les yeux de ia tête. Comment souperai-je?
Vers neuf heures, mes boyaux grognaient terririblement. Je me suis rendu au Café de l'Europe, où des camarades ont crédit, et j'ai accepté une bavaroise — parce qu'on y met des flûtes.
Le lendemain, comme d'habitude, je suis allé à la mairie. Les employés, qui m'ont vu venir, sortent sur le seuil de leurs bureaux.
— Qu'y a-t-il donc ?
— Monsieur Vingtras ! le maire vous demande.
Du couloir, j'aperçois en effet, par la porte de la
salle des mariages entre-bâillée, le maire qui m'attend.
11 me fait entrer dans son cabinet.
— Monsieur, vous devinez sans doute pourquoi .q vous ai appelé?
— Non?... Eh bien, voie». Vous avez prononcé dimanche, au Casino, un discours qui est une véritable
offense au gouvernement. Ce sont, du moins, les termes dont s'est servi l'inspecteur d'Académie, dans son rapport communiqué au préfet. Personnellement, j'ai à vous exprimer mon étonnement de vous voir compromettre une administration dont je suis le chef et une situation qui, vous me l'avez dit vousmême, est, quoique infime, votre véritable et seul gagne-pain. Officiellement, j'ai à vous avertir qu'il vous sera désormais interdit de remonter à la tribune, et à vous prier de me remettre ou de me promettre votre démission.
Ne pas remonter à la tribune — de cela je m'en console; après tout, le coup est porté, et j'aurai, de plus, le bénéfice de la persécution.
Mais remettre ma démission ! perdre ma petite place ! cette idée me donne froid dans le dos. Tous les bouts d'articles qui me promettent un avenir glorieux ne valent pas une soupe. Et je suis habitué à la soupe maintenant, et j'aurais beaucoup de peine à rester plus d'un jour sans manger !
; Il a bien fallu partir, cependant. J'ai pâli en serrant la main de ce brave homme, et en disant adieu à cette bicoque.
Que faire?
Me voilà lancé à nouveau dans la politique. Mais, aujourd'hui, je n'ai pas à craindre de faire destituer mon père, je n'ai plus le boulet de la famille au pied, je suis maîtrt de moi. Il ne s'agit que de savoir si j'ai du talent et du courage 1
Pauvre garçon ! crois cela et bois de l'eau, de cette eau sale que tu as lappée si longtemps, dans les cruches ébréehées des garnis — comme les chiens errants trempent leur langue dans le ruisseau — et qui va redevenir ta boisson, malgré ton triomphe d'hier, si tu veux demeurer un homme libre!
Tiré du bourbier?... allons donc! Tu n'as que la tête hors de la vase, le reste est encore englué.
Plains-toi ! Tu agonisais sans que l'on te vît souffrir, on te regardera claquer maintenant !
Girardin avait chargé Vermorel de me prévenir qu'il voulait me voir.
— Qu'il vienne dimanche.
J'y suis allé.
Il m'a fait attendre deux heures et m'aurait oublié, dans la bibliothèque vide où tombait le crépuscule, si je n'avais ouvert la porte, grimpé l'escalier, forcé la consigne, et pénétré dans le cabinet où il fouaillait de reproches trois ou quatre individus qui baissaient la tête et se rejetaient les torts, comme des écoliers qui ont peur du maître.
Il s'est à peine excusé, a continué de traiter en laquais les gens qui étaient là — dont un ou deux avaient les cheveux blancs — et m'a expédié, à mon tour, par une phrase brève :
— Tous les matins, à sept heures, je suis visible ; demain, si vous voulez.
Il m'a salué ; et voilà !
Je ne m'attendais pas à la sécheresse de cet accueil. Je ne croyais pas surtout assister à cette scène de la rédaction brutalisée comme de la valetaille.
6 heures du matin.
Il me faut trois quarts d'heure pour arriver jusqu'à la grille de l'hôtel; je traverse la cour, gravis le perron, pousse la grande porte vilrée, et me trouve aussi embarrassé que si j'étais dans la rue.
Des domestiques sont là qui bâillent, ouvrent les fenêtres et secouent les tapis. Je les prie d'avertir Jean, le valet de chambre, qui m'annoncera à son maître,
Me voici enfin devant lui.
Quel visage blafard 1 quel masque de pierrot sinistre !
Une face exsangue de coquette surannée ou d'enfant vieillot, émaillée de pâleur, et piquée d'yeux qui ont le reflet cru des verres de vitres !
On dirait une tête de mort, dont un rapin farceur aurait bouché les orbites avec deux jetons blancs, et qu'il aurait ensuite posée au-dessus de cette robe de chambre, à mine de soutane, affaissée devant un bureau couvert de papiers déchiquetés et de ciseaux les dents ouvertes.
Nul ne croirait qu'il y a un personnage là-dedans !
Ce sac de laine contient, pourtant, un des soubresautiers du siècle, un homme tout nerfs et tout griffes qui a allongé ses pattes et son museau partout, depuis trente ans. Mais, comme les félins, i\ reste immobile quand "il ne sent pas, à sa portée, une proie à égratigner ou à saisir.
Le voilà donc, ce remueur d'idées, qui en avait une par jour au temps où il y avait une émeute par soir, celui qui a pris Gavaignae par le hausse-col et l'a jeté à bas du cheval qui avait rué contre les bar-
ricades de Juin. 11 a assassiné cette gloire, comme il avait déjà tué un républicain dans un duel célèbre.
On ne voit plus, sous sa peau ni sur ses mains, trace de sang — ni le sien, ni celui des autres !
Non , ce n'est pas une tête de mort ; c'est une boule de glace où le couteau a dessiné et creusé un aspect humain, et buriné, de sa pointe canaille, Tégoïsme et le dégoût qui y ont fait des tacbes et des traînées d'ombre, comme le vrai dégel dans le blanc du givre.
Tout ce qui évoque une idée de blêmissement et de froid -peut traduire l'expression de ce visage.
Il m'a laissé de son spleen dans l'âme, de sa neige dans les artères 1
Je suis sorti en grelottant. Dehors, il m'a semblé que mes veines étaient moins bleues sous l'épiderme brun, l'arc de mes lèvres s'est détendu, et j'ai roulé des yeux blancs vers le ciel.
D'ailleurs, je lui avais amené, en ma personne, un pauvre et un simple. Il l'a deviné tout de suite, je J'ai vu, — et j'ai senti que, déjà, il me méprisait,
J'allais lui demander un avis, un conseil, et même, dans son journal, un coin où mettre ma pensée et continuer, la plume à la main, ma conférence de combat.
Qu'a-t-il dit?
En langage de télégramme, avec deux mots gelés il m'a réglé mon compte.
l'insurgé 47 -r» Irrégulier ! dissonant !
A toutes mes questions, qui parfois le pressaient, il n'a répondu que par ce marmottement monotone. Je n'ai pu tirer rien autre chose de ses lèvres cadenassées.
— Irrégulier ! dissonant !
Hencontrant Yermorel, le soir, je lui ai conté ma visite, et j'ai vomi ma colère.
Lui, avait revu Girardin ; il m'a brusquement interrompu :
— Mon cher, il ne prend que des gens dont il fera des larbins ou des ministres et qui seront son clair de lune... pas d'autres! Il m'a parlé de votre entrevue. Savez-vous ce qu'il m'a dit de vous ? « Yotre Vingtras ? Un pauvre diable qui ne pourra pas s'empêcher d'avoir du talent, un enragé qui a un clairon à lui et qui voudra en jouer, au nom de ses idées et pour la gloire, taratati, taratata ! Croit-il pas que je vais le mettre avec mes souffleurs de clarinette, pour qu'on ne les entende plus? »
— Il a dit cela?
— Mot pour mot.
J'ai été me coucher là-dessus et j'ai passé la nuit en face de cette conversation qui m'a fait frémir d'orgueil... et trembler de peur.
Je n'ai pas dormi. Le lendemain, au saut du lit,
ma résolution était prise ; je m'habille, mets mes gants, et en route pour l'hôtel de Girardin.
Il a retiré son masque devant Vermorel, je vais lui demander de l'enlever devant moi ; s'il ne l'ôte pas, je le lui arracherai !
— Oui, monsieur, vous avez une personnalité dont vous êtes l'otage, et qui vous condamne à vivre hors de nos journaux. La presse politique vous évincera ; aussi bien les autres que moi, entendez-vous ! Il nous faut des disciplinés, bons pour la tactique et la manœuvre... jamais vous ne vous y astreindrez, jamais!
— Mais mes convictions?
— Vos convictions ? Elles doivent adopter la rhétorique courante, le mode de défense qui est dans l'air. Or, vous avez une langue à vous; vous ne vous l'arracherez pas de la bouche, alors même que vous l'essayeriez 1 Rien à faire, rien ! Je ne voudrais pas de vous, quand vous me payeriez pour ça!
— Eh bien! ai-je dit, désespéré, je ne vous propose plus d'être un polémiste à cocarde rouge, je vous demande seulement de devenir un collaborateur littéraire, de vous vendre mon talent... puisque vous prétendez que j'en ai!
Il a mis son menton glabre dans sa main et a hoché la tête.
— Pas davantage, mon cher monsieur. Tandis
que vous exécuteriez des variations sur les petites fleurs des bois ou les petites sœurs des pauvres, il s'échapperait de votre mirliton des notes de cuivre. A votre insu, même. Et, vous le savez, ce ne sont point tant les paroles mâles que l'accent viril qui font peur à l'Empire. On me supprimerait tout aussi bien pour un article de vous sur la goguette de Romainville que pour un article d'un autre sur le gouvernement de M. Rouher.
— Je suis donc condamné à l'obscurité et à la misère !
— Faites des livres ! Et encore je ne suis pas bien sûr qu'on les imprimera, ou qu'ils ne seront pas poursuivis. Faites un héritage plutôt, croyez-moi ! ou de la Bourse, ou delà Banque... ou une révolution! Choisissez,
— Je choisirai,
— Oui, vous êtes bê*te comme un coclion! Ah!
mes enfants ! quel machin que ce Vingtras ! Le voilà qui pisse de l'œil parce qu'il ne peut pas faire d'articles sur la Sociale, dans la boîte à Girardin!... Et vous dites qu'il ne veut même pas de vos petites fleurs des bois? Eh bien, je les prends, moi ; à cent francs la botte, une tous les samedis.
C'est Villemessant qui, me rencontrant à l'angle du boulevard, m'a demandé ce que je devenais et m'a fait cette proposition, après m'avoir bousculé avec son ventre, après avoir déclaré que j'étais bête comme un cochon.
— Ah! mes enfants ! quel machin que Ce Vingtras 1 Une heure après, je l'ai retrouvé, par hasard, au
détour d'une rue; il criait encore :
— Quel machin! Ah ! mes enfants!
Eh bien, oui! j'avais souhaité de porter dans la
politique ma réputation naissante, de sauter en plein champ de bataille...
Girardin m'a guéri de ce rêve-là.
Je ne me suis fié, cependant, ni à ses avis, ni à ses conseils. J'ai monté d'autres escaliers — je les ai redescendus Gros-Jean comme devant. Nulle part il n'y a de place pour mes brutalités.
Je laisse bien passer le bout de mon drapeau entre les lignes de mes chroniques du Figaro; dans mes bouquets du samedi je glisse toujours un géranium sanglant, une immortelle rouge, mais perdue sous les roses et les œillets.
Je raconte des histoires de campagne ou de baraque, des souvenirs du pays ou des amours de foire; mais, si je parle des va-nu-pieds, c'est en saupoudrant de soleil leur misère, et en faisant cliqueter les paillettes de leurs costumes.