Marie Jaëll, le Mécanisme du toucher
sous l'influence des calculs proportionnels provoqués par le caractère des groupements linéaires qui modifie la circulation de notre pensée — circulation qui s'identifie avec notre vue mentale.
On peut dire que les conceptions esthétiques du pianiste sont en corrélation intime avec les formes visuelles de l'harmonie du toucher, parce que dans ces formes toutes les voies linéaires sont ouvertes à
Ja circulation mentale. Mais au contraire, dans les formes visuelles du toucher discordant, antimusi-
cal, les paupières mentales s'abaissent et la pensée s'arrête, l’image esthétique disparaît.
Comme nouùs le démontrerons plus loin, l’art du toucher consiste donc à maintenir ces voies linéaires ouvertes.
Le mécanisme de la conscience tactile.
Sur chacune de nos pulpes, les organes du tact se groupent en séries linéaires (V. l'empreinte figure 3). Chacune de ces lignes digitales se décompose en une multitude d'éléments nerveux, dont chacun a ses fonctions et une vitesse de transmission spéciale. De sorte que nous sentons non seulement différemment avec chacun de nos dix doigts, mais avec la moindre surface de chacun de ces dix doigts. Aussi, peut-on admettre que dans l'empreinte, figure 5, l'intensité de la sensibilité est en décroissance graduelle en allant du haut en bas et de la gauche à la droite, s’il s’agit d’un des quatre doigts droits, et du haut en bas et de la droite à la gauche, s’il s'agit d'un des quatre doigts gauches.
Cette décroissance graduelle est en corrélation
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avec l’augmentation graduelle des dimensions que nous attribuons à un même objet touché, selon que nous le touchons plus à droite ou à gauche, plus en bas ou en haut des pulpes.
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Fig. 3. — Agrandissement de la surface d'une pulpe.
On peut admettre que si nous touchons un même objet sur des régions plus ou moins sensibles des pulpes, les évolutions rythmiques inhérentes aux mouvements se transforment, dans nos perceptions
LA GÉOMÉTRIE LINÉAIRE DANS LE TOUCHER Ms)
tactiles, en évolutions des dimensions de l'objet touché.
Différence d'intensité de la sensibilité des pulpes. Nous divisons, dans nos recherches, la surface de chaque pulpe en trois régions principales, atin de
Le classement de la sensibilité de l'index droit dans la discrimination du toucher.
Fig. 4.— Région Fig. 5.— Région Fig. 6. — Région plus sensible. moyenne. moins sensible.
classer les différences d'intensité des sensations, de manière à les rendre suffisamment apparentes pour être constatées par chacun.
Dans la main droite, la sensibilité du toucher est pour l'index et les doigts suivants, maxima au centre de la partie supérieure de l'empreinte, figure #; elle est moyenne au centre de la partie supérieure de l'empreinte, figure 5; elle devient minima par une décroissance continue en allant du haut en bas et de la gauche à la droite de l'empreinte, figure 6.
1. Ch. Féré, « Influence de l'éducation volontaire sur la sensibilité ». Revue philosophique, 1897, XLIV, page 591).
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56 LE TOUCHER MUSICAL Les images tactiles et les images mentales dans la discrimination du toucher.
Si nous touchons une même bille successivement avec ces trois régions différentes de l’index droit, les trois touchers seront différents de dimension, d'orientation et de vitesse, voir figures 7, 8 et 9; le premier toucher correspondra à l'illusion que la bille est plus petite que ses dimensions réelles ; le second fera à peu près percevoir ses dimensions réelles ; le troisième correspondra à l’illusion que la bille est plus volumineuse que ses dimensions réelles.
C'est parce que nous sentons différemment que nous touchons différemment et pensons différemment. :
En somme, l'intelligence fait par le mécanisme des centres nerveux ce que fait celui qui cherche à unifier la divisibilité de l’espace et du temps par le calcul des mouvements artistiques, définis aux chapitres 111 et IV.
La valeur esthétique des mouvements est tout autant en corrélation avec la forme qu'avec le rythme du mouvement ; l’espace doit être considéré comme divisible de même que la durée du mouvement qui s'étend à travers l’espace.
Ces deux manifestations sont inséparables comme
la forme linéaire du toucher et le rythme du toucher, car le rythme est l’image de cette forme par rapport au temps. Si dans les trois touchers, figures 7, 8 et 9, l'intelligence transforme nos impressions partielles en représentation totale de la forme
touchée, c'est qu'aux différences de nombre et d'orientation des éléments nerveux se joignent des différences de vitesse et d'orientation des mouvements de va-et-vient réalisés par le doigt, pendant la discrimination du toucher. L'intelligence fait con-
Différences des dimensions et de l'orientation des touchers réalisés sur Îles trois régions différentes de l'index droit.
Fig. 7. — Toucher Fig. 8. — Toucher Fig. 9. — Toucher réalisé sur la ré- réalisé sur la ré- réalisé sur la région plus sen- gion moyenne. gion moins sensible*, sible.
corder l’espace et le temps par une représentation unifiée de leurs divisibilités, et précisément, c’est uniquement en touchant une forme sphérique de dimensions appropriées au volume du doigt qu’il suffit d'un seul contact légèrement oscillant pour provoquer, dans la pensée, l’image complète de la forme.
Ce phénomène de la représentation totale de la
1. Les figures 7 à 14 représentent les empreintes et les billes agrandies du double.
forme touchée contient quelque chose comme un toucher direct et un toucher indirect, puisque par la sensation d’une surface sphérique touchée, il se produit la sensation en miroir de la surface sphérique inverse, grâce à la résistance prêtée par l'appui sur lequel la bille oscille.
Si cet appui faisait défaut, notre perception totale subsisterait-elle ? Nous reviendrons ultérieurement sur cette question.
Voici à quelle divisibilité du temps correspond cette divisibilité d'espace définie par les trois empreintes de dimensions croissantes, figures 7, 8 et9.
Différences de vitesse et d'orientation des mouvements de va-et-vient du doigt.
Pour la 1"° discrimination, figure T7, on ne peut diriger l'élan maximum de la pression qu’en allant de droite à gauche ; cette pression orientée dans le sens des lignes digitales de l'empreinte, se fait avec une vitesse maxima.
Pour la 2° discrimination de même, on ne peut diriger l’élan maximum de ‘la pression qu’en allant de droite à gauche, maïs cette pression orientée dans le sens des lignes digitales de l’empreinte, figure 8, ne se fait qu'avec une vitesse moyenne.
Pour la 3° discrimination, au contraire, on ne peut diriger l'élan maximum qu'en allant de gauche à droite. Cette pression orientée dans le sens des lignes digitales de l'empreinte, figure 9, ne se fait qu'avec une vitesse minima.
Si l'on essaie d'orienter l’élan maximum des pres-