‹ L'intendant Bigot [microforme]Chapitre 1 sur 44 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Un froid intense faisait craqueter la neige sous les pas rapides des piétons qui, dans la nuit du vingt-quatre décembre mil sept cent cinquante-cinq, 8e dirigeaient, renfrognés dans leurs fourrures, vers la cathédrale de la bonne ville de Québec.

La cloche du lourd beffroi dont la silhouette se dessinait nettement sur un ciel bleu tout semé d'étoiles étincelantes, rendait un son mat et sec qu'étouffait encore une épaisse couche de neige dont les millions de parcelles cristallines scintillaient sur la terre gelée, comme autant de vers luisants ; tandis que la lumière pâle de la lune estompait les larges ombres de la cathédrale sur la grande place de l'église,

Chacun 8e hâtait. Car la bise mordait les joues rougies des femmes sous la capuce de leurs pelisses chandement doublées d’ouate ; et les bons bourgeois sentaient leur barbe frimasser rapidement par suite d’une respiration fréquente que doublait leur marche précipitée,

Puis, si l'on allait si vite, n'était-ce pas aussi pour arriver plus tôt à l'église, toute illuminée depuis la grande porte jusqu'à l'autel, en l'honneur de l’Enfant-Dieu ?

Oui certes : et les derniers tintements de la cloche, se mêlant aux grincements de la corde que le froid avait raidie et qui gémissait làhaut en frottant, l'une des parois du clocher, annonçaient l'approche du service divin.

Déjà mème on pouvait entendre du dehors le refrain joyenx de l'un de ces vieux noëls que nous ont légués nos pères de France, et que nous conservons précieusement, Aussi frappait-on vite du pied le parvis de l'église pour y secouer Ja neige amassée durant la marche ; car on entendait du déhors les fraiches voix de jeunes enfants de chœur qui chantaient, à pleins poumons, dans la cathédrale :

4 Ça, bergers, assemblons-nous.”

La pesante porte de chêne venait dé 8e re.

former sur le dernier dés arrivants, quand elle fut rouverte pour donner passage à un vieillard et à une petite fille, qui avaient dû refouler, tous deux, le courant des fidèles pour sortir ainai de l’église an moment même où presque toute la population de la ville y entrait.

Comme il lui avait fallu jouer quelque peu des coudes pour se frayer un passage, l’homme importun, cause de ce dérangement impréru,

avait arraché des murmures aux vicilles dévotes agenouillées dans la rrande allée; et celles-ci, qui égrenaient leur chapelet, ne s'étaient déplacées qu'en marmottant une me.

nace entrecoupée d'un lambeau d'Aue,

L'homme et l'enfant qui le suivait s'étaient rendus des premiers à l'église.

Ils s'étaient avancés vers l'autel pour s’agenouiller le plus près possible d'une crèche tout ornée de fleurs où reposait un petit Jésus de cire dont la vue faisait ouvrir bien grands les yeux des bambins qui avaient arraché des parents la permission d'assister à la messe de minuit,

Il y avait à peine quelques minutes qu'ils étaient arrivés, lorsque la petite fille, dont la figure pâlie par la misère prenait des tons de marbre blanc à la lumière des cierges, 8e pencha vers le vieillard aux habits duquel elle se retint en disant d'une voix faible :

—0Oh ! que j'ai faim, mon papa! Tu m'avais | dit, pourtant, que l'enfant Jésus nous voudrait bien donner du pain!

L'homme n'avait pas répondu, Mais il 8'était tourné vers sa fille, et avait jeté sur elle un long regard de tendresse douloureuse; puis un frisson nerveux avait passé sur 88 figure, et l'on avait pu voir deux grosses larmes glisser sur ses joues hôves pour aller se perdre dans ses longues moustaches grises.

Et prenant la petite fille par la main, il s'était relevé péniblement pour sortir du saint lieu.

Chacun les regardait,

Le vieillard, manchot du bras droit, était fièrement drapé dans une vieille capote militaire usée jusqu'à la corde, mais dont les dé. chirures, cicatrices du temps, soigneusement recousues, annonçaient la dignité on lutte avec l'indigence. La croix de l’ordre de Saint- Louis brillait sur sa poitrine.

Quant à la petite fille, une légère robe d'été que recouvrait, en guise de pelisse, un resta d’habit d'oficier, dont certains vestiges des parements de couleurs trahissaient la glorieuse origine, revêtait à moitié son corps grêle et transi de froid.

Ses méchants bas, trop souvent ravaudés, laissaient voir, par de nombreux accrocs que l'aiguille industrieuse avait vainement voulu refermer, les pauvres frèles jambes de la potite, toutes bleuies par les caresses sournoises de la gelée ; pendant que les souliers, privés

de leurs boucles, semblaient se complaire à mettre en contact immédiat avec la neige les mignons pieds qu'ils auraient dû si soigneusement protéger.

C'était une courte mais nâvrante histoire que celle de leur misère,

Vieux débris des:guerres occa&ionnées, par les successions d'Espagne ét d'Autriche, M:

de Rochebrune avait émigré au Canada, où il avait été d'abord enseigne, puis lieutenant d’une compagnie de la marine, à venir jusqu'à l'ét6 de dix-sept cent cinquante-cinq.

C'était un pauvre officier de fortune, Il n'avait pour tout bien qu'une petite rente qui venait de s’éteindre par la mort de sn femme, Or, comme le faisait remarquer M.

Doreil dans une lettre du 20 octobre 1758 adressée au ministre de la guerre, le maréchal dé Belle-Isle, il était presque impossible à un lisutenañt dont le traitement n'était que de cent quinse livres par mois de ne pas mourir de faim, vu la disette qui sévissait dans la colonie, On s'imaginera donc sans pélne que le vieux gentilhomme et sa fille se trouvaient dans une gène extrême depuis la miort de Mme. de Rochébrune, arrivée en dixsept cent quarante-huit,

Le vieil oflicier vécut ainsi tant bien que nial jusqu'à l'été de mil sept cent cinquantecinq, pendant lequel il perdit le bras droit à la glorieuse bataille de la Monongahéla, où hüit Cents canadiens et sauvages remportérent une victoire complète sur les douze vents hommes commandés par Braddock.

Rendu invalide par ce dernier malheur, M.

dé RBochebrune 8e vit obligé de quitter l'armée et fut mis à sa demi-solde vers la fin de 1646 de mil sept cent cinquante-cinq.

Depuis quelques mois cependant, une grande fumine sévissait à Québec, par suite des malversations et du pillage éhonté auxquels se liyraient l'intendant Bigot et ses amis Péan, Deschenaux, Cadet, et autres fonctionnairesvautours de cette trempe.

& On s'arrachait le pain à la porte des bou- “Yangers,” dit l'auteur des Mémoires sur les affaires du Canada depuis 1749 jusqu'à 1160, (1) “On voyait souvent les mères déplorer de tt n'en avoir pas assez pour donner à leurs en- { fants, et courir à l'intendanrt Bigot, implorer “ son secours et son antorité, ‘Tout était inu- “tile; il était assiégé d'un nombre d'adula- “ teurs qui né pouvaient comprendre, au sortir “ des abondants et délicats repas qu'ils venaïent de prendre chez lui, comment on & pouvait mourir de faim.”

On paya intégrilement an vieil officier ses deux prémicrs mois de pension.

Mais lorsqu'au commencement d'octobre, il alla chez M. Péan, capitaine et aide-major des troupes de la marine, pour toucher sa demisolde, on lui en fit attendre le paiement jusqu’à la fin du mois,

Puis, on ne lui donne plus rien.

(1) Ce Mémoire, publié en 1838 par la Société Historique de Québec, abonde en renseignements sur cette sombre époque de notre histoire. Vour m'ox-

eimpter de le viter trop souvent, je dirai de suite que ÿ ai puisé prosque tous les d igot et ses cumplices.

étails qui conrernent

C'est alors que la misère força la porte de l’invalide.

Trop fier pour demander un secours que de plus riches compagnons d'armes lui auraient octroyé avec plaisir, M. de Rochebrune, au contraire, voulut cacher sa pauvreté, ferma sa porte à tous, et ne sortit plus que pour faire quelanes tentatives auprès des commis de

éan, lesquels, de concert avec leur maitre, et intéressés comme lui au pillage des deniers du roi, surent toujours éconduire l'officier en retraite avec de menteuses promesses,

IL essaya bien alors de faire parvenir ses plaintes jusqu'à Bigot, mais il en fut empêché par le secrétaire de l'intendant, Deschenaux, qui, du reste, était probablement de conuivence avec 80n maitre.

“ L'impitoyable Deschenaux, toujours “alerte” dit l’auteur du Mémoire déjà cité, # écartait tout ce qui pouvait nuire ; on s'en. “ quérajt, avant de, faire parler à l'intendant, # de ce que l’on voulait lui dire; les bonnes “ gens avouaient le sujet pour lequel ils ve- “« naient ; alors on les faisait parler à Desche- “ naux, qui commençait par les maltraiter et ‘“ les menaçait de les faira mettre en prison. « S'ils persistaient de vouloir parler à l'inten- & dant, il allait le prévenir et les dépeignait “comme des rebelles ; on les faisait appro- “ cher, on n'écoutait point leurs raisons, “ on les maltraitait, et ils se trouvaient encore “ heureux de n'être point emprisonnés; on u sorte que personne n’'osait 8e plaindre,”

Ausai, quel ne dut pas êtr: le désespoir du vieux militaire, le soir où il rentra chez lui, après sa dernière et infructueuse démarche auprès des indignes fonctionnaires devant lesquels tremblaient presque tous les honnêtes gens du pays!

On était rendu au quinzième jour de décembre,

L'hiver s’annonçait rigoureux, et le bois manquait complétement au logis. La famine avait porté les vivres à un prix excessif dans la ville, et c'est à peine s’il restait à M. de Rochebrune un écu sur le dernier paiement qu'il avait touché!

La petite Berthe, sa fille unique, âgée de treize ans, avait d'autant plus froid, dans cette maison dont le foyer désert attendait vainement la visite du feu, qu'elle manquait toutà-fait de ces bons vêtements que les mères attentivos tirent de lw profonde armoire au linge, alors que les enfants joyeux veulent aller s'ébattre sur la première bordée de neige que nous apportent les brouillards de novembre,

Berthe avait, le printemps précédent, donné ses vêtements d'hiver, un peu passés, À une petite pauvresse, La demoiselle de Roche.

brune ne 8e doutait pas que l'hiver suivant la verrait aussi dénuée de tout que cette mendiante au’elle secourait alors.

Le père et la fille vécurent, du douze au vingt de décembre, de petites provisions que M. Ge Rochebrune s'était procurées avec la misime somme qui lui restait; celui-là osaut à peine prendre, chaque jour, deux on trois bouchées de pain sec, afin de permettre à sa petite Berthe de satisfaire un peu son uppôtit.

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