‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 109 sur 314 · Il s'agit de Pierre Wa^bry · texte numérisé non relu

Il s'agit de Pierre Wa^bry

ses vœux. J.-Ph. Becker, qui avait signé la lettre de démission du 3 janvier, voyant la tournure que prenaient les choses, changea son fusil d'épaule, et devint, lui aussi, le collaborateur de Waihry. Qui fut penaud ? Robin, qui n'avait point prévu un semblable dénouement. C'est ainsi qu'en un tour de main la coterie escamota V Egalité, si étourdiment livrée à la réaction genevoise par ceux à qui la Fédération romande en avait confié la garde.

Les Sections du Jura ne comprirent pas d'abord ce qui s'était passé à Genève, tant l'événement était imprévu et hors de proportion avec les causes infinies qui l'avaient produit. Une circulaire signée de Perron fut envoyée aux Sections par les membres démissionnaires du Conseil de rédaction, pour leur dire les motifs de leur acte; le Comité fédéral, de son côté, adressa aussi aux Sections une circulaire sur le même sujet. Je ne possède plus ces deux documents ; du reste ce qui précède a suflisarament expliqué la nature du conflit, sans qu'il soit besoin d'entrer dans de plus grands détails. De part et d'autre, on se réserva pour le Congrès fédéral romand, qui devait s'ouvrir à la Chaux-de-Fonds le 4 avril, et auquel il appartiendrait de prononcer sur le conflit.

Le Progrès voulut rester neutre et conciliant autant que possible. Tout en continuant à publier le rapport du Conseil général de Londres, il accueillit des articles de Robin (« La Uberté et la solidarité », 8 janvier ; a Où sont les voleurs », i5 janvier ; a De l'éducation des enfants », 22 janvier) ; et il commença la publication du long travail que J.-Ph. Becker avait écrit (en allemand) sur ma demande' et que j'avais traduit en français, intitulé M. de Schweitzer (i5 janvier-5mars). La rédaction du Prouvés disait, à propos de ce travail, qu'il contenait « sur le dictateur de l'Association générale des ouvriers allemands des renseignements dont nous nous portons garants d'une manière absolue, et qui nous sont fournis par un socialiste bien connu en Allemagne ». J'avais en la loyauté de Becker une confiance qui me fit accepter tout ce qu'il avait jugé à propos d'écrire contre Schweitzer ; et c'est ainsi que le Progrès imprima les phrases suivantes : « On ne pouvait attendre aucune adliésion sérieuse à Tlnternalionale de la part d'un homme qui avait consenti, dans un intérêt personnel, à se faire l'agent de Bismarck et du parti féodal... Le dictateur avait envoyé à ses frais à Eisenach quelques centaines de ses fidèles, avec ordre d'empêcher les délibérations du Congrès et au besoin de le dissoudre par la force. Où Schweitzer avait-il trouvé l'argent nécessaire pour solder cette armée ? l'énigme serait insoluble, si l'on ne connaissait pas les relations du dictateur avec Bismarck... Le gouvernement prussien se trouvait placé, en face du mouvement ouvrier toujours grandissant, dans rallcrnative de le faire servir à ses plans, ou de chercher à le démoraliser et à le corrompre : M. de Schweitzer, dont l'ambition n'a d'égale que son amour des jouissances et son immoralité, était l'homme qu'il fallait à Bismarck pour cela. » Aujourd'hui la démonstration est faite: il est hors de doute que Schweitzer n'a jamais été un agent du gouvernement prussien ; et Franz Mehring déclare qu'il était aussi absurde, dans le camp marxiste, d'accuser Schweitzer d'être à la solde de Bismarck, quedepréteudre, dans le camp lassallien, que Liebknecht était un allié secret de la bourgeoisie et Bebel un stipendié de l'ex-roi de Hanovre '-.

i. C'est au meeting de Hienne (12 décembre), comme je l'ai déj;i dit, que j'avais demandé à Uccker de rédiger ce mémoire.

2. IJeclvor, qui n'aimait pas Morilz Hess, n'avait pas manqué de lui dor.nor en passant un coup de grilTe. Il rappelait que lorsque Marx. Herwogh, Uûstow, etc. cessèrent en I86i) leur coilaiioration au SDZial-Dcinola-at de Scliweilzer, Hess, au lieu de suivre leur exemple, continua à écrire dans ce journal, jusque vers la lin de 48C)8. Voici en quels termes Becker apprécie les Iclttes que Hess envoyait d(3 Paris k cet organe : « Les rédacteurs du Sozial-Dcinokrat se livrèrent contre l'Association internationale des travailleurs et contre ses fondateurs aux attaiiues les plus perfides et les plus grossières ; leur correspondant do Paris, pendant longtemps, se signala particulièrement dans celte noble lAclie ».

En même temps le Proférés reproduisait des articles de Millière, extraits de la MarseiUaise (i" et 8 janvier), publiait des études de Virginie Barbet et d'Albert Richard (i5, 22, 29 janvier, 5 et 12 février), réimprimait (12 lévrier) un fragment du discours f)rononcé en i86'3 par De Paepe au meeting de Patignics, où se trouvait la célèbre invocation à l'An-archie : « An-arcliie, rêve des amants de la liberté intégrale, idole des vrais révolutionnaires, longtemps les hommes t'ont calomniée et indignement outragée ; dans leur aveuglement, ils t'ont confondue avec le désordre et le chaos, tandis qu'au contraire le Gouvernement, ton ennemi juré, n'est qu'un résultat du désordre social, du chaos économique, comme tu seras, toi, le résultat de l'ordre, de l'harmonie, de l'équilibre, de la Justice... Que ton règne arrive, An-archie ! »

Le samedi i5 janvier, Robin était venu me voir à Neuchâtel. Dès ce moment, sa résolution était prise de quitter Genève pour aller se fixer à Paris ; et avant son départ il avait désiré s'entretenir avec moi de la situation, tant en France qu'en Suisse. Selon son habitude, il avait apporté plein ses poches des petites proclamations de propagande, gommées au v(Tso, dont il était l'inventeur; et le soir, en se promenant avec moi dans les rues de la petite ville, il s'amusa à les coller aux murs de quelques édifices publics et aux portes d'un certain nombre de maisons. Le lendemain matin, l'émoi fut grand, dans une partie de la population, quand on lut ces petits papiers ; un bon bourgeois, effrayé, — c'était, me dit-on, un banquier, Albert Bovet, — écrivit au journal conservateur de l'endroit, V Union libérale, pour lui signaler le péril que faisaient courir à l'ordre social les placards incendiaires de l'Internationale; un autre proposa que des chefs fussent nommés d'avance en vue de la répression de toute tentative révolutionnaire. Ces terreurs nous égayèrent, et je les raillai dans l'article suivant du Progrès (29 janvier 1870) :

Les braves de l'Union libérale.

\J Union libérale, otîgane des conservateurs de Neuchâtel-ville, a publié dans son numéro du 20 courant une correspondance tout à fait extraordinaire, et qui mérite les honneurs d'une publicité internationale.

Nous reproduisons ci-dessous ce morceau remarquable :

« Monsieur le Rédacteur,

« Samedi soir, une main inconnue a placardé contre un grand nombre de portes de maisons de la ville un appel de la Société internationale aux travailleurs, engageant ces derniers à se tenir prêts et leur annonçant la fin prochaine de leurs souffrances.

« Sans attacher à ce fait une importance exagérée, ne doit-on pas l'envisager comme un avertissement dont les amis de l'ordre feront bien de tenir compte ?

« Supposons une révolution à Paris, et les événements de ces derniers jours sont là pour nous prouver que le fait est possible, il suffira d'une cinquantaine d'individus déterminés et organisés pour désarmer la police, arrêter les autorités cantonales et municipales, et faire en quelques heures un mal incalculable.

« Je me demande dès lors s'il ne serait pas convenable que les amis de l'ordre s'entendent et s'organisent, de manière qu'à la première tentative ils soient en mesure de réprimer énergiquement l'anarchie et le pillage.

« N'est-il pas probable que les fauteurs de désordres sont orga-

nisés et prêts à l'action, et veut-on attendre qu'il soit trop tard l)our se défendre ?

« Ncuchàtel, 19 janvier 1870.

« Un de vos abonnés. »

Le surlendemain, un second correspomlant renchérissait sur .'e premier par une nouvelle épilre que voici :

« Monsieur le Hédacleur,

« L'auteur de la lettre qui attire l'attention du public sur les menées occultes de rinternationale, qui ne tendent à rien moins qu'à bouleverser de Tond en comble les bases de notre société actuelle, à en jng-er par le ton de ses journaux, a parfaitement raison. Un homme averti en vaut deux, et c'est à nous à voir s'il faut subir la tyrannie dune association dans notre libre Suisse. En tout cas, il vaut mieux prévenir (pie réprimer, tout en étant prêt à le faire de suite énergiquement, s'il le faut.

« Donc, que tous les amis de l'onlre, radicaux et libéraux, se groupent et se comptent. Ici il n'y a plus de politique enjeu, il y va de nos institutions, de nos familles, de notre avenir, de notre travail.

« Comme cela s'est fait à Bàle. ([ue chacun accoure au premier signal sur la place de l'Hôtel-de-ville, que les chefs soient nommés d'avance, que les autorités veillent et agissent.

« Un de vos lecteurs. »

Anarchie ! Pillage ! Menées occultes ! Bouleversement de koni) en comble !

Ils doivent faire de jolis rêves, ces pauvres correspondants.

Tout cela, parce qu'on a placardé aux coins des rues des carrés de papier graiuls comme la main, contenant un simple appel aux ouvriers, émané de l'Association internationale.

Voilà nos paisibles bourgeois de Xeuchàtel dans tous leurs états. \'ite lies patrouilles, des agents de police, une garde nationale et des chefs nommés d'avance. Savez-vous bien qu'il sullirait d'une cinquantaine d'individus déterminés pour s'emparer de Xeuchàtel une belle nuit et /'«;>(? un mal incalculable !

Vous craignez un cou[) de main nocluiiie, ô patrons de V Union libérale.

Et ce cou[) de main, vous le craignez de noire part à nous. ré[)ublicains socialistes, que vous appelez fauteurs de désordre.

Ceci nous oblige à vous remettre en mémoire une histoire désagréable.

Rétablissons les rôles. Sachons de (|uel coté sont les émeuliers furtifs, les hommes de sang, de trahisons et de ténèbres.

Vous souvienl-il de celte certaine nuit de se[>tembre, où les amis de l'Union libérale, aidés d'une cenlaine île chenapans, tentèrent de renverser la Ré[)ubli([ue, surprirent le château et mirent le Conseil d'Etat sous clef ?

Il n'y a pas encore quinze ans de cela !

1. Il s'agit de la fonspiratioii royalistii dus 2-3 soptombro l!>jG, par la(|ii('ll(> l'ai'istocratie ncilciuUi'luisf avail essaye de relablii' le i^uiivei-iieimiit ninii;iielii<iiii-.

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Peut-être les dignes coi res])(>n<hinls étaient-ils même de la bande? Mais non, au lail, ce doivent cire de \ieux Ircnihleiirs qui ménagent leur [)eau.

Quand on a dans ses antécédents un guet-apens aussi abominable, Union Uhérale, on devi'ait se tiiirc; et se cacher à tout jamais.

Pour nous, républicains socialistes, qui voulons la révolution, nous la voulons eu plein jour. Nous combattons à poitrine découverte et non en nous cachant traîtreusement dans l'ombre. JNous proclamons nos principes à nos riscpies et périls, dans nos joui-naux, dans nos meetings, et loi'sque le peuple les aura compris et voudra les réaliser, nous irons les proclamer sur la place publi(j[ue. Mais jusque-là, les trembleux's de Y Union peuvent se rassurer : nous laissons les coups de main nocturnes aux assassins de Jeanne Bessert ' !

Mais il est temps de placer sous les yeux de nos lecteurs le texte de l'Appel aux ouvriers qui a mis en si grand émoi la rédaction de r Union libérale.

Voici ce document subversif :

« Travailleurs !

« Par l'exemple du présent et du passé, comprendrcz-vous que patrons, économistes, bourgeois, gouvernants, sont incapables d'organiser lationnellement votre travail ? Parfois on vous excède d'heures supplémentaires, mais plus souvent encore on vous rogne votre journée, et par suite votre salaire. On vous déclare, il est vrai, que vous êtes libres de partir, libres de mourir tout à lait de faim au lieu d'être simplement [)rivés d'une partie de votre nécessaire.

« Ouvriers de l'Univers, si vous voulez cesser de souiïrir de l'excès de fatigue ou de privations de toute sorte, ovganisez-Qous .

« Par ï Association Internationale des Travailleurs, l'ordre, la science, la justice remplaceront le désordi^e, l'imprévoyance et larbitraire. »

Croirait-on qu'une proclamation aussi innocente, aussi pacifique, ùt être la cause du cri d'épouvante jeté par 1" Union ?

pût

Mais réfléchissez donc un peu, Union libérale. Cet Appel n'a absolument rien que de très permis, que de très légal. Nous trouvons, pour notre part, l'idée excellente, et nous en profiterons : nous allons faire tirer à plusieurs milliers d'exemplaires des placards du même genre, et nous les alïicherons dans toutes les communes, en plein midi, et cela avec l'approbation des autorités.

Vous avez bien, vous autres mômiers, des agents qui n'ont d'autre occupation que de distribuer sans relâche des quantités innombrables de brochures religieuses au public incrédule, qui les utilise de diflé rentes façons.

Pourquoi ne pourrions-nous pas, nous aussi, faire de la propagande en faveur de nos idées ? Faut-il crier au meurtre parce que nous

1. Jeanne Bessert était une pauvre femme, mère d'enfants en bas-àge, qu'un fuyard royaliste avait tuée d'un coup de fusil le 3 septembre 1856.

cherchons à amener a nous les ouvriers par la simple persuasion ? Une bonne l'ois pour toutes, voici ce que nous voulons. Nous allons vous dévoiler nos projets avec la plus parfaite candeur.

Nous voulons la liberté de tous, l'égalité de tous, c'est-à-dire la révolution sociale.

Et par révolution sociale, nous n'entendons pas une misérable surprise tentée à la faveur des ténèbres : la révolution signifie la destruction complète des institutions bourgeoises et leur remplacement par d'autres. C'est une nuit du4 doût l'jSg que nous voulons, et non pas une nuit du 3 septembre 1806.

Nous prenons le mot révolution pour l'opposera celui à' amélioration, de réformes, et d'autres pareils. Les radicaux, les partis politiques même les plus avancés, veulent simplement replâtrer l'édifice social, en lui conservant ses bases actuelles. Nous voulons, nous, à l'exemple de la Constituante de 1789 abolissant le régime féodal, faire table rase, et tout reconstruire à neuf.

Voilà dans quel sens nous sommes révolutionnaires .

Or, il est évident qu'une œuvre aussi gigantesque ne peut s'accomplir ni en un jour, ni en une année. Et il est évident aussi que, pour qu'elle soit possible, elle doit s'accomplir du consentement de la majorité ; il serait insensé à une minorité de vouloir l'imposer de force.

Cette œuvre, elle est commencée. Nous sommes déjà en pleine révolution, c'est-à-dire qu'une partie du peuple a déjà embrassé la cause de l'égalité, et commencé à attaquer les vieux privilèges. La fondation de l'Association internationale en 1864 a été une date importante de la révolution ; ses Congrès de Genève, de Lausanne, de Bruxelles, de Bàle, en ont été autant d'étapes.

Le jour n'est pas éloigné où l'Internationale, en Suisse comme partout, ayant achevé de consolider son organisation intérieure, et ayant rallié à elle tous les ouvriers intelligents, descendra dans l'arène. Elle aura bien vite conquis la majorité, car les exploités sont partout les plus nombreux. Et cette majorité populaire fera aux constitutions actuelles les modifications qu'elle voudra au nom de la souveraineté du peuple.

Ce sera une nouvelle étape de la révolution.

Ces modifications s'accompliront tranquillement, sans trouble, sans violence, car nous ne supposons pas que la bourgeoisie essaiera de se rebeller contre les lois votées par la majorité. Il serait affligeant de voir les amis de l'ordre donner l'exemple de la révolte.

Et ainsi, en appliquant successivement les [)rincipes socialistes à toutes nos institutions, en supprimant d'une manière radicale tous les privilèges, la révolution se consommera, et assurera pour jamais la paix à l'humanité.

Voilà nos principes et nos projets. Maintenant, que V Union libérale et toute la presse bourgeoise nous traitent de buveurs de sang, c'est leur affaire.

Le premier correspondant de l'Union libérale avait parlé des événemenls qui venaient de se passer à Paris. Ces événements, c'étaient le meurtre de Victor Noir (lo janvier) et ses funérailles (12 janvier). A propos

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de celle journée mémorable où cenl mille hommes manifestèrent leur haine contre rEm])ire, il faut citer un pa?saj;e d'une lettre écrite par Varlin à Aubry, de Rouen, le 19 janvier; on y verra con)ment un des plus intelligents parmi les militants de l'Internationale jugeait cette journée cl la conduite de Uochcforl en cette circonstance :

« Vous êtes dans l'erreur lorsque vous pensez que rinlluence de notre lëdéralion a piobableujent contribué à eropècher que la mauil'estation du 12 janvier ne se transforme en insurrection. Les délégués de la Chambre fédérale ne s'étaient ni réunis, ni concertés à l'avance, et tous se sont rencontrés, avec la plupart des mcndjres des sociétés ouvrières, à l'enterrement de Noir, et je puis vous allirmer que la majeure partie d'entre eux étaient disposés à agir si Rochei'orl avait dit : A J'aris ! Hochefort était maître du mouvement. 11 a été assez intelligent et raisonnable pour ne pas donner un ordre funeste et envoyer au massacre les meilleurs soldats de la révolution. C'est à lui seul que nous devons savoir gré du dénouement de la journée. Quant au p.^uple, s'il n'a pas pris l'offensive de lui-même, c'est que d'abord il manquait d'armes, et que, de plus, il comprenait que la position stratégique était des plus mauvaises'. »

Le 19 janvier avait éclaté la grève du Greusol, motivée i)ar le renvoi de l'ouvrier Assi ; l'Internationale lit son possible pour venir en aide aux travailleurs tyrannisés par le tout-puissant Schneider. Un manifeste des Sections parisiennes, signé de Malon, Mollin, Mural, Varlin, Combault et llarlé, fut publié par la Marseillaise. La grève ne dura que quelques jours ; mais elle devait reprendre en mafs ; et d'un bout à l'autre de la France d'autres grèves allaient annoncer l'approche d'un bouleversement social qui paraissait imminent. A Paris même, l'arrestation de Rochefort (j février) amena des tentatives insurrectionnelles (Flourens à Belleville, 7 et 8 février ; Mégy tue un inspecteur de police, 1 1 février) ; une déclaration signée par dix membres de l'Internationale, Adam, Chalain, Combault, Davoust, Johannard, Landrin, Malon, Martin, Périn, Pindy, engagea les ouvriers au calme, en disant que « le moment ne semblait pas encore venu pour une action décisive et immédiate » ; elle recommandait d'activer la propagande et l'organisation, et ajoutait : « Hâtons le triomphe délinitif, mais ne le compromettons pas par une action trop précipitée ». Des mandats d'amener furent lancés contre beaucoup de militants ; plusieurs réussirent à échapper aux recherches ; Varlin fut arrêté, puis relâché au bout de quinze jours.

l'Egalité, désormais rédigée par Wœhry avec le concours de la coterie, avait publié dans son numéro 3 (i5 janvier) une déclaration destinc-e à rassurer ceux qui avaient pu s'inquiéter, tant à Genève qu'au dehors. L'auteur de cette élueubration grotesque, mais perlide, s'exprimait ainsi : « Que l'incident passé au sein de la rédaction, et qui sera jugé en temps et lieu, ne vienne jjas jeter le trouble dans vos intelligences, en y faisant entrer le doute, la mélianee, vous faisant supposer que notre organe faibhra. 11 n'en sera pas ainsi de votre côté, nous l'espérons, et d'ailleurs le concours spontané, volontaire, apporté à ceux qui sont restés sur la brèche par des hommes de conviction et sincèrement attachés aux principes de l'Internationale, pour la plupart fondateurs de cette institution, et tous élus par leurs frères, les travailleurs, à diverses fonctions'. Tout cela ne doune-t-il pas la meilleure garantie que l'on puisse désirer? Or, esl-ce que nous qui vivons avec peine de nos maigres salaires ; nous qui sommes hommes de labeur, irons-nous bénévolement mettre le dra- })eau international dans notre poche, renier les principes qui font notre force, et faisant du travailleur une puissance avec laquelle il faudra compter ? Loin de nous celte pensée... Seulement fidèles au programme

.1. Iroisicme procès de l'internaiionale à Paris, p. 39. 2. Celte phrase inintelligible est textuellement reproduite.

international, nous cherchons à éviter l'absoki, qui ferait de nous dès sectaires. »

Dans le numéro suivant, à propos d'un appel relatif à un projet d'emprunt destiné à permettre aux mégissiers de Paris de créer un atelier social, Wichry saluait « les idées très avancées » de ce document, qui contenait, disait-il, « les principes vrais en matière de coopération » ; en effet, (( qui appelle-t-on pour créditer ces producteurs mégissiers? la masse des autres travailleurs ; c'est donc elle qui les commanditera, qui se fera leur ba)iquier ».

Il me parut nécessaire de relever une erreur dangereuse; et j'écrivis à VEgalité une lettre qui parut dans le n» 5 (29 janvier), et où je disais :

C'est une chimère que de prétendre que la classe ouvrière, dans sa lutte contre la bourgeoisie, peut opposer capital à capital ; qu'elle peut se passer des banquiers bourgeois, et devenir à elle-même son propre banquier. Les capitaux dont elle dispose sulliraient à peine à commanditer la millième partie des ouvriers ; et les qqcj autres millièmes, qui se seraient dépouillés pour faire des avances à leurs camarades, resteraient toujours plongés dans leur incurable misère, sans espoir d'en sortir.

Il n'y a qu'un seul moyen de fournir gratuitement à tous les ouvriers du monde les instruments de travail auxquels ils ont droit. Ce moyen, le bon sens l'indique ; mais, par un inexplicable sentiment de crainte enfantine, beaucoup d'ouvriers n'osent pas le i^garder en face et détournent timidement les yeux. Il faut prendre mi Hj" a; il faut exproprier la bourgeoisie au profit de la collectivité. \ Le peuple en a le droit , les bourgeois le reconnaissent eux-mèmeâ, puisqu'ils l'ont déclaré souverain. Que le peuple fasse donc acte de souveraineté *.

Wsehry, en insérant ma lettre, la fit suivre d'un commentaire qui coh* tenait une nouvelle perfidie : il prétendit que mon raisonnement revenait à dire : « Peuple, délaisse les grèves, la coopération, le crédit ; pousse-nous au pouvoir, et nous te donnerons la propriété collective ». Et il ajoutait le couplet obligé : « Nous sommes ouvriers vivant au milieu de nosfrères , nous ne voulons point nous séparer d'eux, leur vie est la nôtre ».

Les assemblées générales du mercredi avaient recommencé à Genève le 12 janvier. Elles furent employées, pendant les mois de janvier et de février, à discuter, en vue du futur Congrès romand, les questions des caisses de résistance et de la coopération, et à préparer un projet de revi-

1. Si j'avais connu alors le célèbre manifeste écrit par Karl Marx en 1804 (je crois bien qu'en 1870 je n'avais pas encore eu l'occasion île le lire, car dans les pays do lanjiue française il était i,'i'néraleineiit if,'noré), j'aurais jm en extraire, pour l'opposer à Wa'liry, l'intéressant passaj^e sur la coopération en An','li'lerre : n La coopi'ration . . a montré par des faits, et non par de simples arguments, (pie la production sur une grande échelle et au niveau des exigences de la science moderne pouvait se passer d'une classe de patrons employant une classe de bras » ; mais, en même temps, <i l'fxpi'rience a prouvi' jus(ju'à l'évidence que. si excellent iju'il filt en princip(\ si utilt! (|u'il se montriU dans l'application, le travail coopératif étroitement limité aux efforts accidentels et particuliers des ouvriers ne pourra jamais arrêter le développement, en propoction (.sir) géométriqui;, du monopole, ni affranchir les masses, ni même alléger un tant soit peu le fardeau de leurs misères, (".'est peut-être précisément le motif (jui a décide'; de grands seigneurs spécieux [i^ic], des philanthropes bourgeois, el même des économistes pointus {Aic\ à accabler tout à coup d'éloges assourdissants ce système coopiTatif (|u'ils avaient en vain es-^ayé d'i-craser, lors(iu'il venait à peine d'éclorc, ce système coopératif qu'ils repri'sentaieiit alnrs d'un ton railleur comme une utopie de rêveurs, ou i|u'ils anathemalisaient comme un sacrilège de socialistes. » (Traduction de la liivc gaitclic, 186G.)

a-8 l/lNTERNATIONALE

sion des statuts fédéraux et du règlement du journal. Sur la i)roposition de Wiehry, il fut décidé (16 février) qu'à l'avenir la Commission de rédaction devait être nommée, non plus par le Congrès romand, mais « par les Sections de la localité où sera désigné le journal » : on voulait par là s'assurer que VEf^alité, que l'on comptait bien conserver à Genève, serait rédigée exclusivement par la coterie genevoise, entre les membres de laquelle le Congrès de la Fédération, en adoptant cet article, abdiquerait son droit.

Il nous fallut bien, alors, ouvrir les yeux à l'évidence, et constater le parti-pris. Le moment était venu de s'apprêter à la résistance ; et, puisque Genève semblait momentanément perdu pour les idées révolutionnaires, nous songeâmes à prendre des mesures pour sauvegarder l'indépendance de notre organe. « Dès ce moment l'idée fut mise en discussion, dans les Sections des Montagnes, de proposer au Congrès romand, qui devait avoir lieu en avril, de transférer le journal dans une autre ville que Genève, afin de le soustraire à la pernicieuse influence d'un milieu réactionnaire. Le Congrès devait aussi élire le nouveau Comité fédéral romand ; nul parmi nous, dès avant ces événements, n'avait songé à le laisser deux ans de suite à Genève, étant décidés par principe à le transporter chaque année dans une localité différente : toute la question était de savoir quelle ville, après Genève, se trouverait la mieux placée pour devenir, pendant l'année 1070-187 1, le siège du Comité fédéral ; et l'on hésitait entre le Locle et la Chaux-de-Fonds. Ces pourparlers au sujet de propositions à faire au Congrès romand, parfaitement légitimes et dont personne n'avait songé à faire un mystère, furent représentés plus tard par les dissidents genevois comme une conspiration : ils nous reprochèrent comme un crime d'avoir osé nourrir la pensée de transférer, ainsi que le voulait l'esprit des statuts, le journal et le Comité fédéral dans une autre ville *. »

Le mouvement de propagande, aux Montagnes, donnait d'excellents résultats. Au Locle, les trois Sections se réunissaient tous les samedis en assemblée générale pour discuter les questions formant l'ordre du jour du Congrès romand. A la Chaux-de-Fonds, la Section de propagande réussit en quelques semaines à jeter les bases d'une fédération locale de toutes les sociétés ouvrières, qu'elles fussent ou non adhérentes à l'Internationale, avec l'espoir d'amener ensuite cette fédération locale à adhérer en bloc à l'Association. A Neuchâtel, la Section obtint l'entrée dans l'Internationale de la société des menuisiers, de celle des graveurs et guillocheurs. Au Val de Saint-Imier, on discutait avec passion les questions économiques et philosophiques dans des réunions organisées sous le nom d' « école mutuelle )>, à Sonvillier et à Saint-Imier ; la Section du district de Courtelary décida de faire placer à l'ordre du jour du Congrès romand la question de « l'attitude de l'Internationale vis-à-vis des gouvernements »; elle avait provoqué la formation d'une Fédération ouvrière du Vallon de Saint-Imier, afin d'amener les corps de métier à l'Internationale ; elle allait réussir à obtenir l'adhésion de la société des graveurs et guillocheurs. Des Sections nouvelles s'étaient fondées à Granges (canton de Soleure) et à Cortébert (canton de Berne).

Dans le canton "de Vaud également, l'on constatait, à Lausanne et à Vevey, un réveil socialiste; et la Section de Lausanne convoquait pour le dernier dimanche de février un grand meeting de propagande.

Que faisaient cependant, à Genève, les quelques hommes qui avaient courageusement défendu les principes du collectivisme ? que faisait, en particulier, la Section de l'Alliance ? Robin, après sa « campagne malheureuse » et l'échec définitif qui l'avait terminée, avait résolu de rentrer en France et de s'établir à Paris, où son activité pourrait s'exercer de façon plus utile. Dans son « Mémoire justificatif » de 1872, il dit : « Quant à moi, j'avais gratuitement consacré au journal, pendant quatre mois, vingt-cinq

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