TROISIEME PARTIE, CHAPITRE PREMIER '2Q
la Fédération parisienne de l'Internationale ', sous la présidence de Varlin, assisté de Robin et d'Avrial Varlin avait dit dans son discours d'ouverture : a Nous sommes la force et le droit. Nous devons nous suffire à nous mêmes . C'est contre l'ordre juridique, économique, politique et religieux que nous devons tendre nos efforts -, » Une Commission de douze membres (Ansel, Avrial, Berthomieu, (iermain Casse, Combault, Franquin, Johannard, Lafarjïue, Lefèvre. Raymond, Robin, Roussel) fut nommée pour rédiger un manifeste anti-plébiscitaire. Ce manifeste, qui parut dans la Mar.seillaise du 25 avril, disait aux travailleurs français : « Si vous désirez, comme nous, en finir une bonne fois avec toutes les souillures du passé, ... si vous voulez affirmer la République démocratique et sociale, le meilleur moyen, selon nous, c'est de vous abstenir ou de déposer dans l'urne un bulletin inconstitutionnel, — ceci dit sans exclure les autres modes de protestation. Travailleurs de toutes sortes, souvenez-vous des massacres d'Aubin et de la Ricamarie, des condamnations d'Autun et de l'acquittement de Tours, et, tout en retirant vos cartes d'électeurs, afin de montrer que vous n'êtes point indifférents à vos devoirs civiques, abstenez-vous de prendre part au vote. Travailleurs des campagnes. . ., nous vous conseillons également de vous abstenir, parce que l'abstention est la protestation que l'auteur du coup d'Etat redoute le plus ; mais si vous êtes forcés de mettre un bulletin dans l'urne, qu'il soit blanc, ou qu'il porte un de ces mots : Changement radical des impôts ! Plus de conscription ! République démocratique et sociale ! » — De Lyon, l'on écrivait à la Solidarité que la Fédération lyonnaise serait bientôt solidement constituée ; qu'à Saint-Etienne, dans une grande réunion (lo avril), les principes et les moyens d'action de l'Internationale avaient été acclamés ; qu'une autre grande réunion avait eu lieu à Givors (24 avril) ; que des Sections rurales étaient en voie d'organisation. Bastelica nous racontait dans une lettre une excursion parmi les populations révolutionnaires des montagnes du Var, où il venait de fonder cinq Sections; les paysans des Alpes-Maritimes l'invitaient à leur porter la « bonne nouvelle » ; dans les Bouches-du-Rhône se créaient des Sections industrielles ; « à bientôt le tour de l'Hérault, ajoutait il. Tout ce mouvement brise mes forces, mais augmente mon courage. »
La Solidarité du 3o avril disait au sujet de la situation : « La France sera bientôt couverte de Sections internationales. Les grèves du Creusot et de Fourchambault ont rendu les doctrines socialistes populaires dans les départements du centre : Nevers et Limoges promettent de donner prochainement la main à Saint-Etienne et à Lyon. Besançon compte plu-
i. Les statuts de la Fédération parisienne — qui à ce moment n'avait pas encore d'organe à elle — ont été publiés dans la Solidarité (n°f), 14 mai).
2. II est intéressant de eiter quelques lignes d'une lettre que Sentifion écrivait de Barcelone à Varlin. à la date du 10 avril : " Mon cher ami. C'est avec le plus grand plaisir que j'obsorvi; quelle part active vous prenez dans l'ori^'anisation des sociétés ouvrières sur toute la France. Vous voilà dans le beau chemin, le seul qui conduit au but. Tout le temps et tous les efforts voués à d'autres choses sont non seulement perdus, mais directement nuisibles. . . Voulez-vous (jue liberté, éf,'alité, fraternité ne cessent d'être des paroles vaines et creuses qu'après des siècles ? Eh bien, alors, attaquez les gouvernements monarchiques, établissez des républiques de plus en plus démocratiques, amassez des capitaux en épargnant des sous, instruisez-vous de mieux en mieux, et vous aurez l'une après l'autre la liberté, l'égalité et la fraternité, et en l'an iJOOO la justice sera faite sur la terre. Voila un idéal k faire pleurer de satisfaction un philosoplu^ allemand. Nous autres, travailleurs espagnols, nous n'avons pas cette patience séculaire; nous voulons voir la justice établie le plus tiM possible. . . l'eu nous importe qu'on donne a lEspagne un roi. ou iiuel soit ce roi, ou un eraperî'ur, ou un président delà Républiiiue, ou même une douzaine de ces présidents : nous savons d'avance que ce seront les mêmes chiens avec dilTérents colliers. Le gouvernement le plus tyrannique ne (tourra pas nous empêcher de serrer nos rangs,... de jeter des bases solides pour l'édilice futur, et. après quelques années, un beau jour l'Espagne s'éveillera libre de tout gouvernement, libre de toute misère, libre do tout parasite, contenue seulement par les liens élastiques de la fraternité. »
3o l'internationale
sieurs sociétés ouvrières qui sont en relations avec la Ghaux-de-Fonds, et que le Comité fédéral roinaiid réussira sans doute à g^af^ner à l'Iutcrnationalc. Lille s'organise, \)nr les soins de noire infatigable Varlin. Une Section vient de se fonder à Brest, en Bretagne, et elle a envoyé aux Sections de Paris son adhésion à nos principes. Notre ami ii. .Malon remplit dignement la mission dont l'a chargé la Marseillaise [,qui l'avait envoyé en qualité de correspondant en Saône-et-Loire et dans la Nièvre] ; il a fait successivement au Greusot et à Fourchambault une enquête complète sur la situation des ouvriers. » Un grand Congrès des Sociétés ouvrières de France était convoqué à Rouen pour le i5 mai par la Fédération ouvrière rouennaise ; mais Aubry avait lancé cette convocation sans consulter j)ersonne, et Varlin l'en blâma : « 11 me semble, lui écrivit-il, qu'avant de convoquer publiquement les sociétés ouvrières de France à un Congrès dont vous (ixez vous-même la date et le programme, vous auriez dû consulter ces sociétés sur l'opportunité de ce Congrès et sur les questions à mettre à l'ordre du jour. . . Nous sommes dans une période de propagande et d'organisation, et je doute que les sociétés, qui, actuellement, ont assez de frais et d'occupations pour ces deux choses, puissent entreprendre sérieusement un Congrès. »
Quelques jours avant le plébiscite, Emile Ollivier ordonna l'arrestation, sous la double inculpatioa de complot et de société secrète, de « tous les individus qui dirigeaient l'Internationale ». Le 3o avril, la police arrêta, à Paris, Malon, Johannard, Murât, Pindy, Avrial, Landeck, et vingt autres de nos amis (Varlin réussit à s'échapper et à passer en Belgique ') ; à Lyon, Albert Richard, Gaspard Blanc, Chol, Doublet, Palix et sept autres. A Marseille, Bastelica put se soustraire aux recherches ; il se réfugia en Espagne. Les arrestations continuèrent les jours suivants: on emprisonna Assi au Greusot ; Aubry à Rouen ; Combe à Marseille ; Dupin et d'autres à Saint-Etienne ; Beauvoir, Dumartheray et d'autres à Lyon ; Ledoré et d'autres à Brest ; Alerini ^ à Cannes, etc.
En même temps qu'elle mettait sous les verroux les principaux membres de l'Internationale, la police bonapartiste avait arrêté un soldat déserteur, Beaury, qu'elle accusait de vouloir commettre un attentat contre l'empereur, et avait « découvert» au domicile d'un certain Roussel — qui ne put être arrêté, parce qu'il fut « délivré » par « des individus qui se jetèrent sur les agents » — vingt et une bombes, que les mouchards y avaient peut-être apportées. « Ceci, nous écrivait-on de Paris, est cousu de lil blanc. Il est clair que la police, qui avait besoin d'un complot, s'est entendue avec le nommé Roussel ; celui-ci s'est arrangé pour que les agents trouvent des bombes à son domicile, et les agents, de leur côlé, ont eu soin de faire évader Roussel en récompense de ses bons services. » (Solidarité du 7 mai 1870.) Le Conseil fédéral parisien de l'Internationale publia aussitôt (2 mai) dans la. Marseillaise une protestation où il déclarait faux que l'Internationale fût pour quelque chose dans le prétendu complot ; et il ajoutait : « L'Association internationale des travailleurs, conspiration permanente de tous les opprimés et de tous les exploités, existera malgré dïmpuissantes persécutions contre les soi-disant chefs, tant que n'auront pas disparu tous les
1. On lit dans une bio.^raphie de Varlin, par E. Faillet : « Varlin faisait alors la propagande à Chalon-sur-Saône. Un soir qu'il se trouvait cliez l3oysset (ancien représentant du peuple, proscrit en décembre, rentré en France en 1867), celui-ci reçoit l'avis d'un mandat d'amener contre son hôte. Boyssetl'en informe, lui fait comprendre que. pour la cause, il vaudrait mieux se soustraire à l'arrestation, et lui fournit l'argent nécessaire pour passer en Suisse. Varlin se laisse persuader et prend le chemin de fer. Mais livré â lui-même, il juge indigne de fuir le sort de ses frères, et retourne à Paris. Il descend chez son ami Lancelin. Lancelin lui tient le langage de Boysset; d'autres joignent leurs instances aux siennes. Varlin cède. Le lendemain il était à Bruxelles. »
2. Charles Alerini était professeur de physique au collège de Barcelonnette. Suspendu de ses fondions en avril 1S70, il devint gérant du Rappel de Provence, et fut arrêté le 20 mai comme prévenu d'avoir fait partie d'une société secrète.