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TROISIÈME PARTIE. CHAPITRE

Le deuxième numéro n'est arrivé que par exception à quelques abonnés.

La Commission chargée de faire marcher le Socialiste va prendre d'autres dispositions pour continuer son œuvre '. Les abonnés ne seront pas frustrés ; en attendant, elle leur fait envoyer un journal ami, la Solidarité, qui les entretiendra de ce qui les intéresse.

La Commission provisoire de rédaction

et d'administration du Socialiste.

De leur côté, les internationaux arrêtés à Lyon avant le plébiscite avaient été assignés pour le 8 juin; à l'audience, l'affaire fut remise au i5; le i5, elle fut renvoyée encore, parce qu'on voulait attendre l'issue du procès qui allait s'ouvrir à Paris.

Le Congrès qu'Aubry avait convoqué à Rouen pour le i5 mai avait été ajourné au a;; juin ; dans le courant de juin, le gouvernement en interdit la réunion.

Au procès de Paris (22 juin), les trente et un prévenus qui comparurent étaient en état de liberté (Flahaut, Avrial, Theisz, Héligon, Germain Casse, Dugaucquie, Rocher, Collot, Robin et Langevin ayant été relâchés), sauf Johannard, Malon, Murât et Pindy, qui étaient encore détenus ; le tribunal accorda à ces quatre inculpés la mise en liberté provisoire sous caution. Sept prévenus, dont Varlin, ne répondirent pas à l'appel de leurs noms. L'avocat impérial Aulois donna lecture d'un long document, qui prétendait faire l'histoire de l'Internationale ; puis l'affaire fut remise à huitaine. Les débats occupèrent ensuite les audiences des 29 et 3o juin, 1" et 2 juillet; le jugement fut rendu le 5 juillet : sept prévenus, Varlin (absent), Malon, Murât, Johannard, Pindy, Gombault et Héligon, déclarés coupables d'avoir fait partie d'une société secrète, furent condamnés à un an de prison ; vingt-sept prévenus, Avrial, Sabourdy (absent), Franquin, Passedouet (absent), Rocher (absent), Langevin, Pagnerre, Robin, Leblanc, Carie (absent), AUard, Theisz, Collot, Germain Casse, Chalain, Mangold, Ansel, Berlin, Boyer, Cirode, Delacour, Durand, Duval, Fournaise, Frankel, Giot (absent) et Malzieux, déclarés coupables d'avoir fait partie d'une société non autorisée, furent condamnés à deux mois de prison ; les quatre autres, Dugaucquie (absent), Flahaut, Landeck et Assi, furent renvoyés des fins de la plainte.

Les persécutions judiciaires n'abattirent pas le courage des internationaux de Paris. Au lendemain de la condamnation, les membres de la Commission de statistique nommée par le Conseil fédéral parisien, Paul Robin, Henri Bachruch, Mangold, E. Langevin et Charles Iveller, adressaient aux Sections de Paris un questionnaire accompagné d'une circulaire où ils disaient : « Aujourd'hui, après la dissolution légale de l'internationale, nous continuerons cette œuvre en notre nom personnel jusqu'au moment où il redeviendra possible de rendre compte à ceux qui nous avaient nommés ». En inèiue temps, par les soins de quelques hommes dévoués et actifs, paraissait dès le i5 juillet, en un volume de 2;x) pages, le compte rendu sténographique du Troisième procès de l'Internationale (Armand Le Chevalier, éditeur), avec une préface qui disait : « La grande union des prolétaires sortira plus puissante que jamais de cette série d'épreuves, parce que l'Internationale est l'expression d'une revcntlication sociale trop juste et trop conforme aux aspirations contemporaines du prolétariat pour pouvoir sombrer avant d'avoir réalisé son programme : Emancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes ».

Dès qu'il eut appris le prononcé du jugement de i*aris, Albert Richard

1. Il no fut pas possible à cette Commission de tenir sa promesse nations prononcées le o juillet, puis la guerre, l'en empêchèrent.

les fonda m-

quitta Lyon et se réfugia en Suisse. Il vint à Neuchâtel, où il séjourna quelques jours ; et, à sa demande, je publiai dans la Solidarité (i6 juillet) un entrefilet rédigé par lui, expliquant qu'après le jugement de Paris, les cinq internationaux lyonnais inculpés de société secrète se trouvaient condanmés d'avance, et qu'en outre Richard avait regu des renseignenaents établissant que des ordres spéciaux avaient été donnés en haut lieu à son égard. Une assemblée générale de la Fédération lyonnaise, qui avait été annoncée pour le lo juillet, lut interdite par ordre ministériel.

Le 19 juin avait eu lieu à Barcelone le premier Congrès des Sections espagnoles. Ce Congrès fonda la Fédération espagnole de l'Internationale ; il comptait quatre-vingt-cinq délégués, venus de toutes les parties de l'Espagne ; les principales villes représentées étaient Barcelone, ïortosa. Gracia, Valladolid, Reus, Tarragone, Xérès, Valence, Séville, Madrid, Cadix, Palma. « Pour exprimer d'une manière frappante la négation de tout sentiment national, les délégués avaient choisi pour présider la séance d'ouverture — qui a eu lieu au Théâtre du Cirque, au milieu d'un concours immense d'ouvriers et d'ouvrières — un Français, Bastelica, de Marseille, qui a dû se réfugier à Barcelone pour échapper à la police impériale. Des Adresses du Comité fédéral romand de la Chaux-de-Fonds et du Conseil général belge ont été lues au milieu des applaudissements. » (Solidarité du 2 juillet 1870.) Le Congrès de Barcelone vota, sur la question de l'attitude de l'Internationale à l'égard de la politique, une résolution dont il emprunta les termes à celle que nous avions votée au Congrès de la Chaux-de-Fonds*. Le Conseil fédéral espagnol fut placé pour la première année à Madrid, et composé des cinq monbres suivants : Angel Mora, charpentier ; Enrique Borel, tailleur ; Anselmo Lorenzo, typographe ; Tomàs Gonzalez '■^ Morago, graveur ; Francisco Mora, cordonnier.

L'impulsion donnée par le Congrès de Barcelone accéléra les progrès de l'Internationale en Espagne, et je pus écrire dans la Solidarité peu de temps après (27 août) : « Le mouvement ouvrier espagnol continue à se développer de la manière la plus grandiose. De toutes parts surgissent de nouvelles Sections, toutes embrassant les principes de l'Internationale dans l'esprit le plus radicalement révolutionnaire. Vraiment, on peut se demander si nous n'allons pas assister à ce spectacle singulier : l'Espagne, cette terre restée si longtemps fermée aux idées modernes, prenant tout à coup la tête du socialisme, c'est-à-dire de la civilisation, et donnant, ainsi que sa sœur l'Italie, le signal de l'émancipation des travailleurs; tandis que l'Angleterre et l'Allemagne, impuissantes à passer de la théorie à l'action, resteraient étrangères au grand mouvement révolutionnaire du prolétariat ? »

A Genève, la grève durait toujours, et se traînait sans incidents nou-

1. Voici la résolution du Congrès de Barcelone, traduction littérale de celle du Congrès collectiviste de la Chaux-de-Konds (je ne reproduis pas les considérants, qui sont une paraphrase des nôtres) :

(( El Congreso recomienda â todas las Secciones de la Asociaciôn internacional de los Irabajadores renuncien â toda accién corporativa que tenija por objeto efectuar la transformaciôn social por niedio de las reformas politicas nacionales, y las invita â emplear toda su actividad en la conslitucién federativa de los cuerpos de oficio, ûnico medio de asegurar el éxito de la revoluciôn social. Esta foderaciôn es la verdadera Representacion del trabajo y debe veriOcarse fuera de los gobiernos politicos. »

2. ^'oncrt/er n'est pas ici un piénom, mais le véritable nom patronymique. Une obligeante communication d'Anselmo Lorenzo m'a fourni à ce sujet l'explication suivante : Il y avait en 18G8, à Madrid, dans la société appelée El Fomenta de las Àrtes, deux ouvriers portant tous deux le nom de ïumâs Gon/âlez ; pour éviter une confusion, l'un d'eux, un graveur, qui fut ensuite l'un des fondateurs de la Section de l'Inlernalionale se décida à renoncer, dans la vie sociale, à l'usage de son nom patronymique de Gonzalez, et à se faire appeler Morago, du nom de famille de sa mère : c'est sous ce nom de Morago qu'il est connu dans l'histoire de l'Internationale espagnole.

veaux ; il y avait encore huit cents grévistes à nourrir, et les ressources s'épuisaient. I^e conflit économique n'erapèciiait pas les citoyens- ouvriers genevois de prendre intérêt aux choses de la politique locale ; et, comme le peuple de Genève devait être consulté, le dimanche lo juillet, sur une loi que venait d'élaborer la majorité conservatrice du Grand-Conseil, les socialistes firent campagne avec les radicaux contre la loi proposée. J'eus la naïveté de men étonner, et voici l'arlicle que je publiai à ce sujet dans la Solidarité (i6 juillet) :

Le Journal de Genève nous a apporté une singulière nouvelle.

La bourgeoisie radicale de Genève a remporté dimanche dernier, comme on sait, une grande victoire : La nouvelle loi sur les circonscriptions électorales, œuvre du pai'ti conservateur, a été rejetée dans la votation populaire par une majorité de six cents voix.

Cette majorité est due, paraît-il. à l'alliance de la bourgeoisie radicale avec l'Internationale.

Voici les propres paroles que le Journal de Genève met dans la bouche d'un membre bien connu de l'Internationale, Grosselin, qui les aurait prononcées dans une assemblée populaire tenue sur la Treille :

« M. Grosselin proclame que l'alliance est désormais cimentée entre le parti radical et l'Internationale, et il remercie chaudement les radicaux de ce que, grâce à leur puissant concours, le socialisme est à cette heure solidement implanté à Genève ».

Nous aimons à croire que ces paroles attribuées à Grosselin sont une de ces calomnies auxquelles le Journal de Genève nous a habitués. Aussi attendons-nous de Grosselin un démenti formel, et de l'Internationale genevoise une protestation éclatante qui répudiera énergiquement toute alliance avec un parti politique bourgeois.

Le premier principe de l'Internationale, celui qui constitue son essence même et sa raison d'être, c'est que V affranchissement des travailleurs doit être V œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Naturellement, le démenti et la protestation ne vinrent pas, car le discours de Grosselin était authentique. Ce qui vint, non de Genève, mais de Londres, — ce qui était déjà venu au moment où j'écrivais les lignes ci-dessus, — ce fut une résolution du Conseil général nous annonc^ant que ce Conseil, s'étant érigé en juge du conflit qui s'était produit au Congrès de la Chaux-de-Fonds, nous avait condamnés ; le Conseil général nous rappelait en même temps à notre devoir, qui était, nous disait-il, de nous conformer aux Statuts généraux en ce qui concernait la participation au mouvement politique.

C'est dans son numéro du 23 juillet que la Solidarité publia le document qui, dans la [)ensée de Marx, devait mettre un terme à la scission en aflîrmant que le bon droit était du côté des hommes du Temple- Unique. Voici le texte de la lettre du Conseil général :

Le Cionseil général au Comité fédéral siégeant à la (]haux-de- Fonds.

Considérant :

Que, ({U()i([uc uiK^ majorité de délégués, au Coiigi-ès de la Chauxde-Fonds, ail noMimé un nouveau Comité fédéral romand, cette majorité n'était ([ue nominale ;

(^ue le (fouillé fédéral romaïul, à (ienève, ayant toujoui's rempli ses obligations envers le Conseil général et envers l'Association internationale des travailleurs, et s'étant toujours confoi-iné aux

statuts de r Association, le Conseil général n'a pas le droit de lui enlever son titre ;

Le Conseil général, dans son assemblée du 28 juin 1870, a unanimement résolu que le Comité fédéral romand, siégeant à Genève, conserverait son titre, et que le Comité fédéral siégeant à la Chauxde-Fonds adopterait tel autre titre local qu'il lui plairait d'adopter.

Au nom et par ordre du Conseil général de l'Association internationale des travailleurs, jj Ju^g

Secrétaire pour la Suisse.

Londres, le 24 juin 18^0.

P. S. Nous vous rappelons, très amicalement, que nos Statuts généraux disent que tout mouvement politique doit être subordonné, comme un moyen, au mouvement économique.

En imprimant cette pièce, j'y fis, dans le même numéro de la Solidarité, la réponse suivante :

Nous avons plusieurs observations à faire sur cette lettre.

La première, c'est que le Comité fédéral, siégeant à la Chaux-de- Fonds, n'a pas demandé au Conseil général de prononcer un jugement sur le conflit romand ; il s'est borné à lui donner connaissance de ce qui s'était passé, en exprimant l'espoir qu'une conciliation viendrait bientôt mettre un terme au conflit. Cette lettre est datée du 'j avril 1870, et n'a reçu aucune réponse^

Si nous n'avons pas demandé au Conseil général de nous juger, c'était parce que nous prévoyions qu'un jugement, quel qu'il fût, n'aurait d'autre résultat que d'aggraver la situation en irritant les esprits ; notre espoir était d'arriver à rétablir la paix par des concessions mutuelles, sans l'intervention d'aucune autorité, d'aucun juge.

Le Conseil général a donc, selon nous, commis une grande faute en venant prononcer un arrêt que nous n'avions pas réclamé. Dans des conflits de ce genre, l'attitude la plus sage, de la part du Conseil général, serait de rester dans une réserve absolue.

Que devient en eff'et l'autonomie des groupes, garantie par les Statuts généraux, si le Conseil général, au lieu de laisser les Sections organiser librement leurs fédérations, les dissoudre, les reconstituer, changer leurs Comités, etc., intervient pour donner tort ou raison à une majorité ou à une minorité ? Une telle manière d'agir, d'imposer son autorité dans des choses qui ne concernent absolument que les groupes intéressés, est tout à fait incompatible avec l'esprit même de

1. Le Conseil général avait usé du droit que lui donnait l'article vi des Résolutions administratives du Congrès de Bâle : « Lorsque des démêlés s'élèveront entre des sociétés ou branches d'un groupe national, ou entre des groupes de difiérentes nationalités, le Conseil général aura le droit de décider sur le différend, sauf appel au Congrès prochain, qui décidera définitivement ». C'étaient justement les délégués de nos Sections du Jura qui, au Congrès de Bàle, avaient proposé de donner au Conseil général des pouvoirs que ne lui avaient pas accordés les statuts. « Oui, écrivais-je plus lard (10 juin 1872) dans une lettre au Bulletin de la Fédération jurassienne, c'est trop vrai et nous le reconnaissons, c'est nous-mêmes qui, dans notre aveugle confiance, avons donné au Conseil général des verges pour nous fouetter ; nous ne faisons aucune difficulté d'en convenir ; et après l'expérience que nous avons faite du fâcheux résultat des Résolutions administratives [de Bâle], nous ne nous sentons nullement embarrassés de reconnaître que nous avions eu tort de fournir des armes à l'autoritarisme, et qu'il est grandement temps de réparer notre erreur. »

Disons quelques mots aussi des arguments invoqués par, le Conseil général à l'appui de son arrêt.

« La majorité du Congrès romand n'était que nominale. »

Et quelle preuve en donne-t-on ? Aucune.

Nous ne savons sur quoi le Conseil général peut appuyer son assertion, à moins que ce ne soit sur le fait, mis en avant par V Egalité, que les dix- huit délégués de la minorité représentaient un plus grand nombre d'internationaux que les vingt et un délégués de la majorité.

Mais une telle manière de raisonner serait-elle sérieuse ? A-ton jamais, dans les Congrès généraux, invoqué cet étrange argument pour faire annuler un vote ? Et cependant n'est-il pas arrivé très souvent dans les Congrès généraux que les majorités étaient aussi nominales ? Si un principe pareil devait prévaloir, voici ce qui pourrait se passer par exemple dans un Congrès : Z. arrive comme délégué de huit cent mille Américains, Y. comme délégué d'un million d'Anglais ; tous les autres délégués ne représentent ensemble que un million cinq cent mille internationaux ; là-dessus Y. et Z. déclarent former à eux deux la majorité réelle, et il ne reste aux autres délégués, écrasés d'avance, qu'à s'aller coucher et à laisser Y. et Z. rédiger et voter les résolutions du Congrès.

L'absurdité de ces conséquences fait suflisamment toucher au doigt l'absurdité du principe.

D'ailleurs l'arlicle 47 du règlement de la Fédération romande dit : « Chaque Section faisant partie de la Fédération a le droit d'envoyer deux délégués au Congrès. La Section qui n'y enverrait aucun délégué perdra le droit de protester contre les décisions de la majorité du Congrès. »

Ainsi, aux termes mêmes de notre règlement fédéral, aucune protestation ne peut être faite contre les décisions de la majorité, et, en présence du vote émis par vingt et un délégués dont les mandats étaient parfaitement en règle, la minorité n'avait autre chose à faire que se soumettre, ou bien se retirer de la Fédération. Et, en ellet, au premier moment, la minorité a annoncé simplement qu'elle se retirait. Ce n'est que plus tard qu'elle a émis cette prétention incroyable de se transformer en majorité, et d'obtenir du Conseil général l'annulation de la majorité véritable.

<( Le Comité fédéral romand, à Genève, ayant toujours rempli ses obligations envers le Conseil général, etc., le Conseil général n'a pas le droit de lui enlever son titre. »

Cela est évident, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Personne ne conteste à l'ancien Comité fédéral d'avoir rempli ses devoirs, et personne ne demande au Conseil général de hii enlever son titre. Le fait qui se présentait était inlininient plus simple, si simple qu'il n y avait pas d'hésitation et de discussion possibles. Le Comité fédéral romand est élu par le Congrès fédéral romand : en 1869, le Congrès romand avait élu un Comité fédéral, dont le siège fut Genève : en 1870, à teneur du règlement, le Congrès romand a élu un autre Comité fédéral, dont le siège a été placé à la Chaux de-Fonds. Il ny a pas là le moins tlu monde matière à une intervention du Conseil général : si les fédérations ne sont plus libres de choisir leurs comités, si les comités non ré(''lus en appellent au Conseil général, il n y aura plus d'xVssocialion inteiuationale, il n'y aura plus que îles sujets gouvernés par un (ionseil général.

58 I.'iNTKRNATIONAIE

Dans ce qui précède, nous avons affirmé ce qui nous paraissait être notre droit. Ce n'est pas à dire que nous repoussions la solution indiquée par le Conseil g-énéral ; par amour de la paix, nous ne serions pas loin de l'accepter, mais nous ne nous la laisserons jamais imposer.

Quel est en résumé le sens de l'arrêt du Conseil général ? Le Conseil général reconnaît l'existence de deux fédérations, de deux comités distincts ; seulement il déclare que la qualification de Comité romand doit demeurer la propriété du Comité de Genève, et que celui de la Chaux-de Fonds doit se chercher un autre adjectif.

S'il ne s'agit que de cette j)uérilité, la querelle sera vite terminée. Nous avons déjà fait preuve de modération et de sentiments conciliants, lorsque, abandoimant le titre d'Efralité, sur lequel nous avions des droits incontestables, nous avons donné à notre organe le titre de Solidarité, ponv éviter une dispute qui eût ridiculisé le socialisme aux yeux de la bourgeoisie. Si maintenant la fédération genevoise tient à s'appeler la Fédération romande, malgré ce qu'il y a de peu exact dans cette dénomination, nous sommes encore disposés à lui laisser ce plaisir, et nous chercherons pour nous une épithète qui indique, comme le faisait l'adjectif romand, que nous sommes une fédération qui compte des Sections dans les cantons de Genève, de Vaud, de Neuchàtel, de Berne et de Soleure. Et comme cela nous mettrons une fois de plus les rieurs de notre côté.

Seulement nous voulons que cet arrangement résulte de négociations entre les Genevois et nous, et non d'un acte d'autorité du Conseil général de Londres. Et, si nous sommes bien renseignés, notre Comité fédéral doit s'entendre sans retard avec celui de Genève à ce sujet ; après quoi, espérons-le, nous aurons enfin la paix, et nous pourrons nous occuper de cet objet important dont la réalisation est notre préoccupation essentielle, en dehors de toutes ces chicanes ridicules : la fédération des caisses de résistance.

Le Conseil général, dans un post-scriptum, nous invite à nous conformer aux Statuts, qui disent que « tout mouvement politique doit être subordonné au mouvement économique, comme un moyen ».

Nous croyons nous y être parfaitement conformés, en ce sens que nous avons si bien subordonné le mouvement })olitique au mouvement économique, que nous avons résolu de ne plus nous occuper du tout de politique nationale '. C'est aussi ce qu'ont fait les Belges,

1. On voit que je ne m'étais pas même aperçu que le texte donné par Jung du considérant relatif à la politique, texte qui contenait les mots comme un moyen, différait du texte reçu jusqu'alors parmi nous, et dans lequel ces mots ne se trouvaient pas. J'acceptai sans la moindre objection le texte cité par le Conseil général, et je n'y vis que ce (lu'il contenait à nos yeux : l'indication de la subordination du mouvement politique au mouvement économique. C'est de la même façon que j'avais lu, le mois précédent, sans y attacher aucune importance, le texte du préambule des Statuts généraux publié dans le Socialisle du 11 juin (voir p. 52, note 2), où le troisième alinéa des considérants se terminait par les mois : comme un simple moyen. C'est de la même façon encore que Bakounine, rédigeant, dans la seconde moitié de juillet 1871, un écrit dont je parlerai en son lieu (p. 174), y cita le troisième alinéa d'après la version du Socialiste, sans même soupçonner que cette version différait du texte français volé à Genève en 1866. Nous étions à cent lieues de penser qu'un jour quelqu'un interpréterait les mots comme un moyen d'une autre façon, et prétendrait y découvrir l'obligation dictée aux socialistes de faire de la politique électorale, sous peine d'excommunication.

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