TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XI âo
« D'après la teneur de nos statuts, certainement toutes nos Sections, en Angleterre, sur le continent et en Amérique, ont la mission spéciale, non seulement de servir de centres à l'organisation militante de la classe ouvrière, mais aussi de soutenir, dans leurs pays respectifs, tout mouvement politique tendant à l'accomplissement de notre but final : l'émancipation écon.omique de la classe ouvrière » ;
Attendu (pie des traductions infidèles des statuts originaux ont donné lieu à des interprétations fausses qui ont été nuisibles au développement et à l'action de l'Association internationale des travailleurs ' ;
En j^résence d'une réaction sans frein cjui étouffe violemment tout effort d'émancipation de la jjart des travailleurs, et prétond maintenir [)ar la force bi'utale la distinction des classes, et la domination politique des classes possédantes qui en résulte ;
Considérant en outre :
Que contre ce ]JOuvoir collectif des classes possédantes le pi'olétariat ne peut agir comme classe qu'en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés i)ar les classes possédantes ;
Que cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l'abolition de^ classes :
Que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux masses de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ;
La Conférence ra])pelle aux membres de l'Internationale :
Que dans l'état militant de la classe ouvrière, son mouvement économi([ue et son action politique sont indissolublement unis.
C'était la première fois qu'on voyait invo([uer, à l'appui de la thèse delà nécessité de la conquête préalable du pouvoir politique, l'aulorilé de VAddress de i(S()4. Jusqu'à ce moment, ce document, qui n'avait jamais reçu la sanction d'un ('ongrès général, avait été regardé counne exprimant simplemenl ro{)inion [lersonnelle de celui qui l'avait rédigé et des membres du Conseil gt-néral qui l'av dent approuvé, et c'était là ce que Tolain avait expliqué devant le tribunal correctionnel en 1868 (voir t. I", pages 04-05).
Le Congrès de Lausanne, en i8()7, avait l)ien, en etTct, déclaré que « l'émancipalion sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipa-
i. Comme cornlhiiro do, cet " Attendu », la Conférence, par une rt'-soliition spéciale qui ne fii^ure pas an nombre des dix-sept résoliilions con tenues dans la brochure, chargea le Conseil général a de publier, en ani^lais, en français, en allemand, une nouvelle édition authentique, et revisée, des statuts et règlemenls ;j;énéraux ». Cette pulilicatioii, intitulée (( Kclition onicielle, revisée par le Conseil général », contient un .\ppeiidice on on déclare Idans l'édition française) que le texte français publié dans l'édition de Genève en liSOB a était défectueux sous bien des rapports d, parce que (( l'édition française (iSCi'i) des statuts |)rovisoires de Londres avait elé adoptée à (ieiièvc. commis une traduction lidélc », tandis qu'au contraire, (( tante d'une connaissance sullisantc de l'an,i,'lais. plusieurs paragraphes des statuts avaient été mal traduits », et qu'en outre « le Comité de ['aris, d'où émane celte tr.iduction, avait introduit des clianf^'emenls importants dans li^s considérants ». l>'ailleurs, ajoutait le rédacteur de l'.\|ipendice, un<^ note de la p. 27 ilc. la brochure imprimée à Cenéve av< rtisait que c le te-xte olliciel (>t oblifj;aloire des statuts et re,i;lemenls serait |iubli(' par le Conseil ^iéniTal de Londres dans son compte-retidu tlti Congrès », compte-reiKlii ((iie le C^.ons(Ml ne publia [)as. Kn conséi|utnce, le duiseil ^-eiuM'al dei litre (ju'il a fait au texte fraui'ais, dans cette « Kdition ollicieile révisée ■>, les changements (( nécessaires pour le rendre conforme à l'original anj,'lais, et qui ont été prescrits par une résolution de la Conférence ».
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lion politique » ; bien plus, il avait ajouté que a. l'établissement des libertés politiques est une mesure première d'une indis[)('nsable nécessité i>. Mais les inomolcurs de celle résolution, (^'avaient élé Perron, Mondial, cl moimême ; nous nous trouvions encore, à ce momenl-là, enj,%'i^és dans la polilicjue de la dcmocralie sociide, disposée à prati(|iicr une alliance avec l'un on iaulre des [larlis politi(pies bourj^eois en vue d'obtenir des réCormes par la voie législative. |)c[)uis, nous avions reeoimu noire erreur ; cl en uS()(), au lendemain du Congrès de Hûle, quand Moril/. Hess avait éciil dans le Itevcil que « les colleelivisles de l'inlernalionale fieusenl <jue la révolution {)oliti([ue et la démoerati(î radicale doivent précéier la révolution et la démocratie sociale », nous avions protesté, et le Pi-ofrrôa avait réf)on(lu : « M. Ihss laisse voir le l'ond de sa pensée : il voudrait, comme tous les radicaux, exploil( r le socialisme au prolit de la polili(jue bourgeoise... Ce sont les hounues ([ui prèclienl ces clioses-là cpii cliereheul à détourner l'Internationale de son vérilable but ; f>our nous, . . . nous jiersisterons à rel'iiser de nous associer à tout mouvement politique qui n'aiirail /)ns pour but inirnédiaf et direci l'éin.ancifxition. coui/)/('''le des travailleurs. »
La déclaration du Conseil général publiée à l'occasion du plébiscite, en 1870. ne jiouvail |)as plus avoir, pour l'inlerualionale, de caraclère obligatoire (lue n'en avait VAddress de 1864.
(^)uanl aux « traductions infidèles des statuts originaux », je vais revenir une dernière l'ois sur celle quesUon, en reproduisant un ])assage du Mémoire Justificatif de Kol)ii). Ce passage eonlienl plusieurs erreurs ; et comme je n'ai fait ((ue le paraphraser lorsque j'ai écrit, en \S~2 ou 187'! le contenu des pages 200-210 du Mémoire de la Fédération Jurassienne, j'ai répété alors, à la suite de Robin, les erreurs qu'il avait connnises.
Voici ce qu'a dit llobiu au sujet de la résolution IX de la Conlérence, et spécialement de son premier et de son cinquième alinéas :
11 y a dans rinternatioiiale, je le rappelle, deux opinions : les uns veulent que les ouviiei's cherchent à conquérir le pouvoir politique en sinsinuant un à un, faute de mieux, dans les assemblées parlementaires actuelles ; les autres repoussent ee moyen et veulent loriçanisation politique du prolétariat en dehors de l'Etat actuel et contre lui. Les premiers ont eu la rouerie d*ap[)eler leur manière de l'aire : « s'oeeu[)er de politique » ; et les autres ont laissé ai)[)eler la leur: « ne pas s'occuper de politique ». Ces expressions vagues pour représenter des idées nettes ont admirablement servi les inventeurs de ces expressions, Marx et Ci'=. Elles leur ont permis de mettre dans un même sac les eoopérateurs réactionnaires, plus tard traîtres. Tolain, Murât, Héligon, et les révolutionnaires an-archistes dont les idées furent si bien expriuu'^es par l'ex-Secli.on de rAllianee.
Dans la Conférence, on embrouilla avec art et de mille manières cette histoire si sim[)le. Voici des exemples de la méthode suivie. Dans de longs déveloi>[)enu'nls. on prouve aux dupes que c'est parce {|u'on a omis dans la traduction de iang-lais en français du paragraidie m des Considérants les ti'ois mots as a nieans, qu'il s'est trouvé dans rintei-natioiialc des gens qui n'ont pas voulu faire de la politique. Si donc à ce paragra[)he ou avait ajouté : comme moyen, on aurait [>u exclure ces individus de l'Internationale !!
Or ces mots ont éti- ajoutés pour la première fois dans la seconde édition [française] des statuts {)td')liée à Paris vers mars iH;7o; j'avais été chargé de relire avant la /éimpression ees statuts, et, sans plus am[>les recherches, j'avais, sur une simple observation de Lafargue. fait cette corrocfion et quelques autres d'après le texte anglais. J'atteste que seuls ceux à ([ui je les ai signalées se sont aperçus de
ces modifications... Je prétends que l'introduction des derniers mots de ce paragraphe n'a qu'une minime importance :... mais, en me pla(,'aiit au point de vue de ceux qui ont soutenu le contraire, je suis obligé, après vérification, de les accuser d'un nouveau faux, dont j"ai été le complice inconscient en ajoutant ces mots à l'édition parisienne de 1870. Les auteurs des Statuts officiels ' (Appendice, p. 11 de l'édition anglaise ") s'appuient sur une note p. 27 de la brochure Congrès ouvrier de l'Association internationale, Genève, 186G '. Cette note a été insérée sans malice par le rédacteur, ou par l'habileté de quelque agent marxien. Ces messieurs s'en autorisent pour altérez- en les traduisant en anglais les considérants (p. 1 3) adoptés en français dans la séance du mercredi ". Et dans l'Appendice précité, on reproduit l'assertion depuis longtemps répandue et crue longtemps par le grand nombre, moi compris, que le texte anglais est le texte original \ authenlique, et que le français est une traduction '' dont l'imperiection est due, entre autres choses, à « la connaissance insullisante de la langue anglaise ». Et (Appendice, p. 12) on indique que le texte a été rétabli conformément aux Provisional Raies.
N'oublions pas d'ajouter en passant, chose aussi très ignorée et intinimcnt plus grave, que c'est par le même procédé que Al M. Marx et C^9 se sont donné le droit de s'adjoindre des membres complémentaires \
. . . Donc, pendant six ans, suivant le Conseil général, l'Internationale a vécu avec des statuts falsifiés, et il n'en a rien dit. Quelle coupable négligence ce serait, si ce n'était une odieuse intrigue longuement ourdie. D'honnêtes gens eussent immédiatement signalé la chose dans une circulaire aux Sections : on en eût parlé au Congrès de Lausanne, et en une heure tout aurait été rétabli. Mais non, ces messieurs ont préféré d'attendre une Conférence secrète, où, à côté
1. C'est à dire de l'Edition uffiaclle dont la publication fui prescrite par la Conférence de Londres.
2. Robin cite d'après l'édition anglaise. Je ne possède plus que l'édition française. ;3. Au sujet de cette note, voir t. 1'^', p. 24.
4. Voilà la première erreur commise par Robin. Il a cru que le te.tle français était le seul texte qu'eût adopté le Conjurés de Genève; il ne savait pas que si les délégués français avaient volé sur un texte fr.mçais, les délégués anglais, eux. av.iitnt vote sur un texte anglais, et les délégués allemands sur un texte allemand, et que le premier de ces trois textes ditlérail des deux autres. Kn conséqueiic(\ il a cru (|ue le texte anglais était une traduction, et une traduclion volontairement altérée, du texte français qu'il reg.irdait comme seul authenlique.
"). 11 est bien certain que le texte anglais de-; statuts est le texte original, dans ce sens que c'est celui qui fut rédigé par Marx. Mais il n'eut jamais, de 18()4 à 1866, que l'autorité d'un texte jironsoire. Au Congrès de Genève, ce texte provi>()ire fut remanié et complété, et, à partir du ii septembre 18()6, il y eut un texte de/iiidif. eit trois kuKjUfs: mais malin nreusiMuent les trois versions, toutes les trois également authentiques et adoptées par le Congrès de Genève, ne concordaient pas exactement entre elles.
G. Oui, le fiançais, pour ce ([ui concerne les considérants, qui furent ailoptés à Genève sans modilic.ilion, est une traduclion: c'est bien vrai, et Itobiu s est trompé. Mais il faut ajouter (ju à partir de son adoption par le Congrès, cette version française, ([ui s écartait en piusifurs points du texte angbiis. se trouva avoir reçu une autorite égale a celle tjue le Congrès avait donnrc à celui ci.
7. Autre erreur di; Rnbin. On a \u (t. I", p. 38 que le Congrès de Lausanne (1807) avait accordé ce droit au Conseil général ; et ce n'est qu'après ce Ccmgrès ijue le Conseil publia l'édition des statuts où il avait ajoute cetti! disposilion a Iarticle3. Il est vrai que le liongrès de Lausanne n'avait donné cette faculté au Conseil général que pour l'année courante, et que celui-ci la transforma en une disposition statutaire.
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de grotesques représentants de leur propre pei'sorme, se trouvent de malheureux déléj^ués pris au dépourvu eu lace de questions dont ils n'ont eu d'avance aucune idée.
Ce texte de Robin, que j'ai tenu à reproduire ici, et que j'avais sous les yeux en 1872 ou 187} en écrivant, pernicl de comprendre comment j'ai été amené à écrire dans le Mémoire de la J'édéralion Jura.ssienfie (pages 106- 107), à la suile de mon guide : « Loin qu'on ail supprimé dans une tradiic tion fra/iraise des mois qui existaient dans un te.vte ori^iiud et ofjiciel a.ig'lais, c'est le contraire qui a eu lieu ; c'est le Conseil général qui a ajouté en 1867 au lexte o/Jiciel, adopté en français par le Congrès de Genève en 186O, des mois que ce Congrès n'avail pas adoptés ». Je croyais, moi aussi, qu'on n'avail volé à Genève que sur un lexte tranchais, et que celui-là seul, par conséquent, était le texte aulhcnlique et officiel. El emprunlanl à Robin l'accxisation de faux qu'il élève contre ceux (|u'il pensait « avoir altéré en les traduisant en anglais les considérants adoptés en français », j avais dit encore : « Et M. Marx a linqjudeur de parler d'erreur de traduction, d'une connaissance insuffisante de la tangue anglaise de la part des traducteurs français; tandis que c'est lui qui est le faussaire, et qui faisilie sciemment des slaluls adoptés par un Congrès ! »
Non, Marx n a pas, en 1867, traduit en anglais les considérants adoptés en français, il ne les a pas altérés en les traduisant: c'est là une erreur. 11 y avait un texte anglais des considéranls sur lequel le Congrès de Genève a voté aussi bien que sur les textes français et allemand : c'est ce texte anglais, authentique au même titre que le texte français^ et identique à celui des Provisional liules de 1864, que Marx a reproduit dans l'édition de 1867; 6t il n'est nullement la traduction anglaise d'un texte oiY\cie\ français.
Mais il es?t exact de dire que l'opération inverse a bien réellement été faite par Marx. 11 existait, dès le 5 septembre 1866, un lexie français déli- , uilif, authentique, adopté par le Congrès de Genève; et en 1867, Marx, remarquant qu il y avait des divergences entre ce texte français et le texte anglais, a cru qu'il pouvait se permettre de modilier le texte français pour le rendre conforme au lexte anglais. 11 a donc, dans l'édition publiée en 1867 par le Congrès général, altéré le texte français des considéranls, bien que ce texte français eût été adopté par le Congrès de Genève ; et c'est en toute tranquillité de conscience qu'il a procédé à cette altération, qui, dans sa pensée, était siuiplement une correction destinée à rendre le texte français plus exact. H n'a certainement pas su, dans tous les détails, de quelle façon les choses s'étaient passées au Congrès de Genève ; il n'a jamais eu l'idée de ce fait si simple, que le texte français était authentique au même titre que le texte anglais, qu'il n'était pas permis au Conseil générai d"y toucher, et que seul un Congrès général pouvait défaire ce que le Congrès de Genève avait fait.
La marche à suivre eût donc été celle qu'indique Robin dans sa conclusion. Puisque le Conseil général avait constaté qu'il y avait des différences entre les textes, au lieu de s'attribuer le pouvoir de faire lui-même une correction qu'il estimait nécessaire, et de la faire sans en souffler mot à personne, il eût dû charger ses délégués d'en parler au Congrès de Lausanne, et « en une heure tout eût été rétabli ». Ce qui fut fait en 1870 à Paris sur une simple observation de Lafargue, aurait certainement été fait à Lausanne en 1867 par un vote unanime des délégués.
Plus loin j'ai écrit (p. 208 du Mémoire) : « Un autre faux, bien plus grave encore, ce fut l'adjonction, dans l'édition anglaise de 1867, de l'alinéa ' (c autorisant le Conseil général à s'adjoindre lui-même de nouveaux
1. Gt' n'est pas un « alinéa n; ce sont ces sept mots intercalés dans une phrase : with puwer to add 10 their nunibei's. Je n'avais pas vu de mes yeux cette édition anglaise, dont l'existence m'avait été signalée par Robin. Quanta l'édition française de 1807, je ne l'ai connue qu'en lUUiJ: voir tome 1", p. iJ7.