‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 272 sur 314 · QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER

« Résolution VII. — Lorsque des démêlés s'élèveront entre des sociétés ou branches d'un groupe national, ou entre des groupes de différentes nationalités, le Conseil général aura le droit de décider sui* le différend, sauf appel au Congrès prochain, qui décidera définitivement. »

C'était mettre entre les mains du Conseil général un pouvoir dangereux, et on eut tort de ne pas eu prévoir le résultat.

S'il est un tait incontestable, mille fois attesté par l'expérience, c'est l'effet corrupteur que produit l'autorité sur ceux entre les mains desquels elle est déposée. Il est absolument impossible qu'un homme qui a pouvoir sur ses semblables demeure un homme moral.

Le Conseil général ne pouvait pas échapper à cette loi fatale. Composé pendant cinq années de suite des mêmes hommes, toujours réélus, et revêtu par les résolutions de Bàle d'un pouvoir très gi'and sur les Sections, il a fini par se regarder comme le chef légitime de l'Internationale. Le mandat de membre du Conseil général est devenu, entre les mains de quelques individualités, comme une propriété personnelle, et Londres leur a paru la capitale inamovible de notre Association. Peu à peu, ces hommes, qui ne -sont que nos mandataires, — et la plupart d'entre eux ne sont pas même nos mandataires réguliers, n'ayant pas été élus par un Congrès, — ces hommes, disons-nous, habitués à marcher à notre tête et a parler en notre nom, ont été amenés, par le courant naturel des choses et par la force même de cette situation, à vouloir faire prédominer dans l'Internationale leur programme spécial, leur doctrine personnelle. Etant devenus, à leurs propres yeux, une sorte de gouvernement, il était naturel que leurs idées particulières leur apparussent comme la théorie officielle ayant seule droit de cité dans l'Association ; tandis que les idées divergentes émises dans d'autres groupes leur ont paru, non plus la légitime manifestation d'une opinion égale en droit à la leur, mais une véritable hérésie. Ainsi s'est constituée peu à peu une orthodoxie dont le siège était à Londres, dont les représentants étaient les membres du Conseil général ; et bientôt les correspondants du Conseil pour chaque pays se sont donné pour mission, non plus de servir d'intermédiaires neutres et désintéressés entre les diverses Fédérations, mais de se faire les apôtres de la doctrine orthodoxe, de lui chercher des propagateurs, et de servir des intérêts de secte au détriment des intérêts généraux de l'Association.

Que devait-il résulter de tout cela? Le Conseil général rencontra naturellement de l'opposition dans la voie nouvelle où il s'engageait. L'irrésistible logique l'obligea de chercher à briser celte opposition. Et voilà les luttes qui commencent, et, avec elles, les intimités personnelles et les manœuvres de coterie. Le Conseil général devient un foyer d'intrigues ; les opposants sont conspués, calomniés : enfin la guerre, la guerre ouverte, éclate au sein de notre Association.

Depuis le Congrès de Bàle, en 18G9, le Congrès général de l'Association n'ayant pas été réuni, le Conseil général s'est trouvé livré à lui-même pendant les deux dernières années. La guerre francoallemande a été le motif de l'absence de Congrès en 1870 ; en 1871, ce Congi'ès a été renq)lacé par une Conférence secrète, convo([uée par le Conseil général sans que les Statuts l'autorisassent en aucune manière à agir de la sorte. Cette Conférence secrète, (|ui certainement n'olfiait pas une représentation complète de l Inlernationalc,

a4o l'internationale

puisque de nombreuses Sections, les nôtres en particulier, n'y avaient pas été convoquées; cette Conférence, dont la majorité avait été faussée d'avance j)ar le fait que le Conseil général s'était arrogé le droit d'y faire siéger six délégués nommés par lui avec voix délibérative ; cette Conférence, qui ne pouvait absolument pas se considérer comme investie des droits d'un Congres, a cependant pris des résolutions qui portent gravement atteinte aux Statuts généraux, et qui tendent à l'aire de l'Internationale, lihie fédéi-alion de Sections autonomes, une organisation hiéiai'chiquc et autoritaire de Sections disciplinées, jjlacées entièrement sous la main dun Conseil général qui peut à son gré refuser leur admission ou bien suspendre leur activité. P^t pour couronner l'édifice, une décision de cette Conférence porte que le Conseil général fixera lui-même la date et le lieu du prochain Congrès ou de la Conférence qui le remplacera ; en sorte que nous voilà menacés de la suppression des Congrès généraux, ces grandes assises publiques de l'Internationale, et de leur remplacement, au gré du Conseil général, par des Conférences secrètes analogues à celle qui vient de se tenir à Londres.

En présence de cette situation, qu'avons-nous à faire ?

Nous n'incriminons pas les intentions du Conseil général. Les personnalités qui le composent se sont trouvées les victimes d'une nécessité fatale : elles ont voulu, de bonne foi et pour le triomphe de leur doctrine particulière, introduire dans l'Internationale le principe d'autorité ; les circonstances ont paru favoriser celte tendance, et il nous parait tout naturel que cette école, dont l'idéal est la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière, ait cru cjue l'Internationale, à la suite des derniers événements, devait changer son organisation primitive et se transformer en une organisation hiérarchique, dirigée et gouvernée par un Comité.

Mais si nous nous expliquons ces tendances et ces faits, nous ne nous en sentons pas moins obligés de les combattre, au nom de cette Révolution sociale que nous poursuivons, et dont le programme est : « Emancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », en dehors de toute autorité directrice, cette autorité fût-elle élue et consentie par les travailleurs.

Nous demandons le maintien, dans l'Internationale, de ce principe de l'autonomie des Sections, qui a été jusqu'à présent la base de notre Association; nous demandons que le Conseil général, dont les attributions ont été dénaturées par les résolutions administratives du Congrès de Bàle, rentre dans son rôle normal, cjui est celui d'un simple bureau de correspondance et de statistique ; — et cette unité qu'on voudrait établir par la centralisation et la dictature, nous voulons la réaliser par la fédération libre des groupes autonomes.

La société future ne doit être rien autre chose que l'universalisation de l'organisation que l'Internationale se sera donnée. Nous devons donc avoir soin de rapprocher le plus possible cette organisation de notre idéal. Comment vovidrait-on qu'une société égalitaii^e et libre sortît d'une organisation autoritaire? C'est impossible. L'Internationale, embryon de la future société humaine, est tenue d'être, dès maintenant, l'image fidèle de nos principes de liberté et de fédération, et de rejeter de son sein tout principe tendant à l'autorité, à la dictature.

Page 1