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Prononcer « Krapôtkine

totalement ignoré des savants faiseurs de théories sociologiques, — un monde que je ne pourrais connaître qu'en vivant dans le sein même de l'Internationale, et en me mêlant aux ouvriers dans leur vie de tous les jours... Mes amis russes m'encouragèrent, et, après être resté quelques jours à Zurich, je partis pour Genève, qui était alors un grand centre du mouvement international *. »

Les Russes qui, à Zurich, avaient initié Pierre Kropotkine aux choses de l'Internationale, étaient de nos amis ; mais, comme il désirait apprendre à connaître aussi les personnalités de l'autre traction, afin de juger par lui-même, lorsqu'il fut arrivé à Genève ce fut avec Outine et les hommes du Temple-Unique qu'il se mit en relations. Il assista à quelques réunioQS de comités, et à quelques assemblées générales : c'était justement le moment où M. Amberny, le nouvel allié de l'internationale, obtint du Comité cantonal la promesse que celui-ci empêcherait les ouvriers du bâtiment de faire grève ; et le voyageur russe, qui, « dans sa naïveté, ne soupçonnait même pas les vrais motifs qui guidaient les chefs », ne fut pas médiocrement étonné et dégoûté, lorsqu'il eut reçu l'explication de ce qui se passait. c( Ce fut Outine lui-même qui me fit comprendre qu'une grève en ce moment serait désastreuse pour l'élection de l'avocat, M. A***. » Cette confidence ouvrit les yeux à Kropotkine, et lui donna le désir d'apprendre à connaître l'autre fraction de l'Internationale, celle qui était en lutte avec le Temple-Unique et le Conseil général de Londres. 11 alla donc voir Joukovsky, et celui-ci lui donna une lettre pour moi.

Je me rendis d'abord à Neuchàtel, — raconte Kropotkine. — et ensuite je passai une semaine environ parmi les horlogers des Montagnes, dans le Jura. C'est ainsi que je lis connaissance avec cette fameuse Fédération jurassienne qui joua, pendant les années suivantes, un rôle important dans le développement du socialisme, en y introduisant la tendance anti-gouvernementale ou anarchiste... La séparation entre chefs et ouvriers, que j'avais constatée à Genève au Temple-Unique, n'existait pas dans le Jura. Il y avait quelques hommes qui étaient plus intelligents, et surtout plus actifs, que les autres : mais c était tout.

Je n'ai rien à ajouter au récit fait par Kropotkine des trois journées qu'il passa avec moi à Neuchàtel. 11 a dit comment, dès le premier instant, une sympathie mutuelle nous fil nous entendre, et devint la base d'une solide amitié "^ Je lui fis faire la connaissance de Bastelica ' et celle de

1. ,1e traduis directement, ici et plus loiu, du texte original ;inglais dos Menioirs of a lie va lutin iiUt.

2. Sur lin point, la mémoire de Kropotkine l'a induit en une erreur légère ; il a confondu deux époques. En 1872, je ne traduisais pas encore des romans pour vivre : c'est seulement à partir de 187j que, étant entré en relations avec un éditeur de Berne, je ûs successiveni(>nt pour lui trois traductions, deux de l'allemand et uni> de l'anglais ; et je dois ajouter (}U(! l'éditeur — il faut lui rendre cette justice — payait mon travail moins chichement que Kropotkine ne l'a iru : mes honoraires n'étaient pas de « huit francs pour seize pages », mais hien de soixante francs par fouille de trente-deux pages. En 1872. ma situation économique ('tait d'ailleurs, comme Kropotkine en a gardé l'impression, des plus précaires : l'imprimerie subissait une crise qui, à la un de l'année, devait aboutir à ma sortie de l'atelier, par suite île la vente que mon père — maître réel de la situation sous le nom do mon frère — lit de l'élablissemcnt A un nouveau propriétaire. Dans la prévision de ce (|ui allait arriver, je cherchais à me créer des ressoui'ces nouvclli^s, et, au moment mi"'m(^ où Kropotkine se trouvait parmi nous, je préparais le lanciMuent d'une revue bi- mensuelle, les Lectures pop niai re>i (romans, voyages, variétés historiques et littéraires, etc.l, (jui. si elle eût pu trouver un nombre sulTisant d'abonnés, m'aurait assuré une existence indépendante. Le premier numéro des l.eclurc< populaires parut le 10 avril 1872.

3. C'est Bastelica qui est le typographe communard dont il parle : u A French Communard, who was a composilor ».

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Malon ; puis, sur son désir d'aller visiter quelque Section de nos Montagnes, je l'engageai à se rendre à Sonviilier et lui donnai une lettre pour Schwitzguébel. 11 partit donc pour le a Vallon » :

De Neuchâtcl j'allai à Sonviilier. Dans une vallée du Jura [le Val de Sainl-Imier] se trouve une succession de petites villes et de villages dont la i)0|)ulation, de langue française, est adonnée à l'industrie de Thorlogerie ; des ran)illes entières, à cette é[)oque, travaillaient dans de petits -ateliers. C'est dans l'un de ces ateliers que se trouvait le militant auquel Guillaume m'avait adressé, Adhémar Schwitzguébel, avec qui, plus tard, je me liai aussi très intimement. Il était assis au milieu d'une demi-douzaine de jeunes gens, occupés à graver des boîtes de montre d'or et d'argent. On me fit asseoir sur un banc ou sur une table, et bientôt nous fûmes tous engagés dans une conversation animée sur le socialisme, le gouvernement ou l'absence de gouvernement, et le futur Congrès. Le soir, comme nous nous rendions au village voisin [Saint-Imier], une violente tempête de neige faisait rage, nous aveuglant et glaçant le sang dans nos veines. Mais, malgré la tempête, une cinquantaine d'horlogers, hommes d'âge pour la plupart, venus des localités voisines, dont quelques-unes étaient distantes de plus de deux lieues, vinrent prendre part à une petite réunion qui avait été convoquée pour ce jour-là.

. . . L'absence d'une distinction entre les « chefs » (the leaders) et la « masse » (the masses), dans la Fédération jurassienne, produisait ce résultat, qu'il n'était pas une question sur laquelle chaque membre de la Fédération ne s'ertbrçàt de se former une opinion personnelle et indépendante. Je vis qu'ici les ouvriers n'étaient pas une « masse » dirigée par quelques hommes qui la faisaient servir aux fins de leur politique ; leurs « chefs » étaient simplement les plus actifs parmi leurs camarades, — des hommes d'initiative plutôt que des chefs. La clarté de vues, la solidité de jugement, la faculté d'analyser des questions sociales compliquées, que j'observai parmi ces ouvriers, en particulier parmi ceux qui étaient déjà d'un certain âge, firent sur moi une profonde impression ; et je suis fermement persuadé que si la Fédération jurassienne a joué un rôle prépondérant (prominent) dans le développement du socialisme, ce n'est pas seulement à cause des idées anti-gouvernementales et fédéralistes dont elle a été le champion, mais aussi à cause de l'expression donnée à ces idées par le bon sens des horlogers du Jura. Sans leur aide, ces conceptions auraient pu rester longtemps à l'état de simples abstractions.

Les côtés théoriques de l'anarchisme, qui commençaient alors à être formulés dans la Fédération jurassienne, en particulier par Bakounine ; la critique du socialisme d'Etat ; la crainte d'un despotisme économique, bien plus dangereux que le simple despotisme politique ; le caractère révolutionnaire de la propagande, — tout cela frappa vivement mon esprit. Mais les relations égalitaires que je trouvai dans le Jura, l'indépendance d'idée et d'expression que je vis développée parmi les ouvriers, et leur dévouement sans réserve à la cause, agirent plus fortement encore sur mes sentiments ; et quand je revins des Montagnes, après un séjour d'une semaine au milieu des horlogers, mes opinions sur le socialisme étaient fixées.

Il m'a paru intéressant de reproduire les lignes qui précèdent, pour constater l'impression reçue par un témoin impartial, qui avait voulu voir

par ses yeux ce qu'était la Fédération jurassienne. Cette impression, c'est la même qu'au Congrès de Sonvillier avaient éprouvée Lefrançais, Malon et Guesde, et que la Révolution sociale avait traduite dans cette phrase que Marx a trouvée si plaisante (voir p. 2'34).

A son retour à Neuchâtel, Kropotkine me fit part d'une idée qui venait de traverser son imagination, et sur laquelle il me demanda mon avis: si, au lieu de retourner en Russie, il restait en Suisse, et, apprenant un métier manuel, se fixait parmi nous pour se consacrer toutenlier à la propagande et à l'action socialiste, ne serait ce pas le meilleur emploi qu'il put faire de son activité ? Je le dissuadai ; je lui représentai qu'il aurait beaucoup de peine à se faire accepter des ouvriers suisses, lui prince russe, comme un véritable camarade; que sa propagande serait bien plus efficace si elle s'exerçait en Russie, chez ses compatriotes, dont il connaissait bien les besoins et auxquels il saurait parler le langage le plus approprié à leurs conditions spéciales ; que dans son pays la moisson était immense, et les travailleurs trop peu nombreux pour qu'il fût permis, sans nécessité absolue, d'en détourner un seul de sa tâche; tandis qu'en Occident, en Suisse en particulier, avec le renfort que venait de nous apporter la proscription française, nous avions beaucoup de militants. Il reconnut que j'avais raison, et me dit : « Je retournerai en Russie ». Je lui souhaitai bonne chance, et nous prîmes congé l'un de l'autre, nous demandant si nous nous reverrions jamais. Pendant deux ans, je restai sans nouvelles de lui; au printemps de 1874, les journaux devaient m"apprendre qu'il avait été arrêté et enfermé dans la forteresse de Pierre et Paul.

La Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève avait vu diminuer le nombre de ses membres par l'émigration à Lausanne de plusieurs proscrits. La Société française Laurent cl Bergeron, qui, pendant de longues années, avait été chargée de l'exploitation du réseau de la Compagnie des chemins de 1er de la Suisse occidentale, avait résilié son contrat, et la liquidation nécessitée par celte circonstance devait être longue et laborieuse : de cette liquidation fut chargé un réfugié de la Commune, Paul Piat, houmie serviable et bienveillant autant qu'administrateur expert, qui vil là une occasion de venir en aide à ses camarades d'exil: il leur ouvrit toules grandes les portes de ses bureaux, et bientôt Lefrançais, Clémence, Jules Mont<'ls, Teulière (venu de Londres), Desesquelles, Juclard, plusieurs autres encore, se trouvèrent transformés en employés de la liquidation de l'entreprise Laurent et Bergeron. Ils prolitèrent de leur présence à Lausanne pour ressusciter la Section internationale de celle ville, à laquelle s'adjoignit bientôt un aulre communard de nos amis, le menuisier Pindy, qui, après être resté caché à Paris pendant dix mois entiers, venait de réussir à passer la frontière et était arrivé à Lausanne vers la iin de mars.

Jules Guesde quitta aussi Genève. Au commencement d'avril, il se rendit à Rome, oîi il devait séjourner plusieurs années et où il devint le correspondant de divers journaux français; mais il ne cessa pas de se considérer comme membre de la Section de propagande de Genève, avec laquelle, pendant deux ans au moins, il conserva des relations suivies. Dans une lettre écrite de Rome à Joukovsky, le 3o avril i8"->, il dil à son correspondant : « Mon cher Jouk, que devenez-vous et que devient notre chère Section ? Vous savez que je vous en veux à mort. Me laisser attendre inutilement depuis un mois Il's pouvoirs ])romis ', c'est là, si je ne me trompe, une violation llagranle de la solidarité ouvrière... Ecrivez-moi et parlez-moi surtout de ce (pii m'intéresse, c'esl-à-dire de nos chances de succès contre la bourgeoisie gouvernementale d'un côté et contre le Conseil marxiste de Londres d'autre part^ »

1. Il satjil s:ins doute triinc lettre acrrédiliinl (îuesde, comme miMubre de la Section de propa^t.mde de Genève, auprès de nos camarades d'Italie.

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