QUATRIÈME PARTIK. CHAPITRE ITI
bornée, comme c'était son droit, à protester contre les résolutions de la Conférence de Londres et à en appeler au prochain Congrès. Voilà tout '.
Le système de calomnies personnelles, employé par nos adversaires en Suisse, en France, en Espagne aussi (comme on le verra tout à l'heure), était également pratiqué eu Italie. Bakounine y était en buUe à des attaques personnelles perfides . 11 ne les avait pas relevées, voulant absolument éviter de mêler sa querelle avec Marx et ses acolytes allemands et russes au grand débat de principes qui agitait toute l'Internationale. Voici ce qu'il écrivait en mars 1872 à un socialiste de la Romagne, Celso Gerretti ^ :
Les attaques de la secte hébraïco-germanique ne sont pas une nouveauté pour moi. Depuis 1848... jusqu'à présent j'avais dédaigné de leur répondre. 11 parait qu'ils veulent me forcer à rompre ce silence. Je le ferai, quoique bien à contre-cœur ; car il me répugne d'introduire des questions personnelles dans notre grande cause, et rien ne me dégoûte tant que d'occuper le public de ma propre personne \ J'ai fait tout mon possible pour que mon nom n'intervienne pas dans la polémique des journaux italiens au sujet de l'Internationale. J'ai arrêté pour cela la publication de mes écrits contre les mazziniens, et, lorsque M. Engels m'a indirectement attaqué dans sa réponse à Mazzini, j'ai encore gardé le silence... Maintenant, ils m'attaquent par de sourdes calonmies. En même temps que votre lettre, j'en recevais une autre de Milan, une troisième de Naples, qui me disaient à peu près la même chose. Alors je conçus la pensée de publier dans les journaux italiens une letti'e de défi adressée aux intrigants du Conseil général. Je le ferai s'ils mettent ma patience à bout. Mais avant de le faire, puisc[u'il s'agit de personnalités et non de principes, je veux encore essayer un dernier moyen de conciliation. Je veux d'abord adresser au Conseil général une lettre privée, dont je vous enverrai la copie. Et s'ils ne me donnent pas une réponse satisfaisante, alors je les forcerai à s'expliquer en public.
Bakounine ne donna suite à aucun de ces deux projets : ni la lettre privée au Conseil général, ni la lettre de déli qui devait être publiée dans les journaux italiens, ne furent écrites. Mais c'est encore avec la pensée de mettre le Conseil général en demeure de préciser et de prouver les accusations dont ses correspondants et ses agents se faisaient les propagateurs, qu'il adressa sa lettre du 10 niai 1872 à Anselme Lorenzo, dont je parlerai [)lus loin.
1. Diins la brochure L'Alliance, etc. (p. 40), on a écrit : « Le Fascio operaio avait commis une grosse bévue en découvrant aux profanes la mystérieuse existence du centre secret de l'Alliance. Le Comili' jurassien se vit forcé do nier publiquement son existence secrète. » Marx s'est donc li;,'uié qui' notre Comité fédéral, Andrié, (îuerber, Schwitzguébel et leurs deux collèjiues, dont j'ai oublié les noms, tous les (-inq désignés par la Section d(î Sonviiiior, formait le rentre i^ecrel d'une vaste organisation occulte de laquelle les socialistes italiens du Fascio operaio recevaient le mot d'ordriil Hiaum leneaiis !
±. Lettre publiée ilans la Sociélé nouvelle de Bruxelles, février 18%. On voit, par le calendrier-journal, i|ue cette longue lettre fui ledigie du 14 au :i7 mais 1872.
3. Le croirait-on ? de ce dégoût qu'inspiraient à liaivouuine les polémiques personnelles, Marx et ses amis lui ont fait un grief, comme s'il y eiU eu, dans ses motifs pour s'abvienir de répondre aux attaques dont il était l'objet, autre chose qu'une légitime répugnance à occuper le (lublic de questions de per.-onnes. Engels parle à Sorge, le 14 juin 1873, du « peu d'envie qu'a toujours montré liakounine d'accepter un débat personnel {Ikikunins aile Unlust, m persiinlicher DclxUte iiufzHtietm », laissant perlidement entendre par là que Bakounine devait avoir des raisons de désirer se soustraire à l'obligation de donner certaines explications.
2;j0 L INTERNATIONALE
En Espagne, cependant, avaient commencé à se manifester des dissensions radieuses, qui devaient aller en s'aggravant, et qui ont produit dans le prolétariat espagnol un déchirement profond, dont les conséquences sont encore sensibles aujourd'lmi.
J'ai mentionné brièvement (l. I", p. 91, note '3 ; p. 129, lignes 22-a6 ; p. i'3i, lignes i5-26) le voyage fait en Espagne j)ar Fanelli, dans l'autoame de i8o8, qui eut pour résultat la fondation de la première Section de l'Iaternationale, à Madrid, puis, en 1869, d'une seconde Section à Barcelone. Fanelli était un des membres fondateurs de l'Alliance de la démocratie socialiste : il avait donc fait en même temps de la propagande pour le programme de cette Alliance, et avait recueilli un certain nombre d'adhésions. Lorsque l'organisation internationale, primitive, de l'Alliance de la démocralie socialiste eut été dissoute volontairement (voir tome l^', p. 140» et que les divers groupes qui la constituaient eurent été invités à se faire recevoir, chacun pour son compte, dans l'internationale, comme autant de Sections, il n'y eut en réalité que le groupe de Genève qui se constitua en Section de l'Internationale ; les membres des autres groupes jugèrent inutile de procéder ainsi: comme ils étaient déjà, individuellement, membres des Sections internationales du lieu de leur domicile, ils prononcèrent simplement la dissolution de leur groupe local. Un certain nombre d'entre eux, néanmoins, désirèrent conserver en même temps leur qualité de membres de l'Alliance, et, à cet effet, ils se firent inscrire comme membres de la Section de l'Alliance de Genève. Nettlau, qui a dépouillé ce qui subsiste encore des archives de cette Section, est parvenu à reconstituer la liste à peu près complète de ses membres : on y trouve, outre une centaine d'internationaux habitant la Suisse, trois internationaux de France, onze internationaux d'Italie, et neuf internationaux d'Espagne. Voici les noms de ces derniers : Rafaël Farga-Pellicer, typographe, Barcelone ; José L. Pellicer, peintre, Barcelone ; Fr. Côrdova y Lôpez, journaliste, Madrid ; José Ruban, député, Madrid ; Tomâs Gonzalez Morago, graveur, Madrid ; Angel Cenegorta, tailleur, Madrid ; Francisco Mora, cordonnier, Madrid ; Gaspard Sentinon, médecin, Barcelone ; enfin Celso Gomis, d'abord à Genève, puis à Barcelone '.
Lorsque Farga-Pellicer et Sentiùon vinrent comme délégués au Congrès de Bi\le, ils entrèrent dans l'intimité de Bakounine, et, tout naturellement, acceptèrent l'idée d'une entente entre les hommes qui, dans les divers pays où était organisée l'Internationale, se trouvaient d'accord sur un programme d'action. On a vu comment Sentinon et moi nous allâmes ensemble à Lyon en décembre 1869, et ce que nous y fîmes. Au printemps de 1870, l'idée vint à Farga-Pellicer et à Sentinon de créer à Barcelone un groupe local d'entente intime, dont feraient partie ceux de leurs amis qui leur inspiraient toute confiance. Mais tandis que, dans le Jura, où des groupes de ce genre existaient depuis 1869, l'entente se faisait de façon tout amicale et sans aucune réglementation, nos camarades espagnols, plus formalistes, crurent nécessaire— ainsi que nous l'apprîmes quand l'organisation fondée par eux vint à notre connaissance deux ans plus tard, en 1872 — d'avoir un règlement et un programme. Comme programme, ils prirent celui de l'Alliance de la démocratie socialiste, un peu remanié et abrégé ; et ils adoptèrent pour leur groupement secret le nom de l'organisation publique dont ils s'appropriaient le programme, celui de Alianza de la Democracia socialista. Quant à leurs statuts, en voici les principales dispositions - :
1. On retrouve cinq de ces noms dans la liste des huit socialistes espagnols, amis de Fanelli, auxquels Bakounine m'avait engage à envoyer le Progrès (tome !«'•, p. 139, note 3l.
2. Le programme et les statuts de la Alianza ont été publiés par les membres mêmes de cette association, après la délation qui fut faite (voir plus loin p. 309) le 28 juillet 1872 par les rédacteurs de la Emancipacion.