l'ai oublié (|ui ce fut
•H. On a déjà vu plus haut que Bousquet était un bon républicain ; mais à ce moment-là nous ignorions tout à fait qui il pouvait être : son nom nous était inconnu avant la lecture du r.ipporl de l.i Coiuuiission.
certains Belges, comme Goenen, Splingard, Herman, regardaient au début avec quelque défiance ces Jurassiens qu'on leur avait représentés comme les lionimes liges de Hakounine, notre excellent ami Galiero, dont l'intransigeance s'accommodait mal de notre modération, la taxait i)arrois de faiblesse, et semblait croire, lors(iue je me refusais à rompre i)rémalurément avec le Conseil général, que je pactisais avec l'adversaire. Morago, un jour qu'il me vil causer dans li salle du Congrès avec Lafargue, — qui m'avait abordé pour me parler des choses espagnoles, et que j'écoutais tranquillemenl, ne me sentant de haine pour personne, — me reprocha violemment, comme une trahison, d'avoir conscnli à m'entretenir avec un homme qu'il délestait. Au milieu de ce conflit de passions exallées, et des exagérations que je voyais se produire de part et d'autre, l'espoir que nous réussirions à sauver l'Internationale, mise en si grand péril par les marxistes et les blanquistes, avait soutenu jusqu'au bout mon courage. Après six jours de lutte, nos efforts se trouvaient couronnés de succès ; notre union avait déjoué les manœuvres de nos adversaires, tandis que les autoritaires s'étaient divisés et (jue leur coalition s'était rompue d'elle-même '. Quelques hommes, [)armi lesquels j'avais le regret de trouver trois anciens collègues des Congrès d'autrefois, — Dupont, Longuet et Kugelmann, — venaient de voter mon expulsion de l'Internationale, en même temps que celle de Bakounine : mais je savais que ce verdicfne serait pas ratifié par les Fédérations, et je quittais la Haye l'esprit tranquille, heureux de pouvoir ouvrir de nouveau les yeux sur la nature, et regardant avec ravissement, par la portière du wagon, se dérouler à perte de vue les grasses prairies et les canaux tranquilles. Ce qui m'avait le plus coûté, pendant la semaine passée dans la fournaise dont je venais de sortir, c'était de n'avoir rien vu : rien, que les rues inanimées par lesquelles nous nous rendions le matin à la salle du Congrès, et où on ne rencontrait guère, à cette heure, que les servantes occupées à laver à grande eau, à la mode hollandaise, au moyen d'une petite pompe, la façade des maisons ; que le cabaret où nous allions en courant, à midi, prendre un frugal repas, pain et poisson fumé, avec un verre de la bière plate et fade que boivent les ouvriers du pays ; que l'auberge où le soir nous devisions avec les délégués anglais en prenant une tasse de thé accompagnée de tartines.
1. Dans une note {n° 4573 B) du Supplément (encore inédit) à sa biographie de Bakounine, Max Nettlau, après avoir retracé les négociations qui aboutirent à l'union de la minorité du Congrès sur le terrain de l'autonomie, malgré les divergences doctrinales qui pouvaient séparer les Anglais ou les Hollandais des Espagnols ou des Italiens, s'exprime en res termes (je les reproduis dans la langue originale) : <■ Dièse Mitteilungen sind zum Verstândniss des gesammten Schicksals der Internationale seit dem Haager Congress uncntbehrlich. Man batte nicht gedacht. dass die Entscheidung so sehr sozusagen an einem Haare hing, an der Entschlossenheit eines Mannes, gegcn den Wunsch seiner eigenen Freunde eine ihm riclilig scheinende Taktik durchzufùliren. Wenn G. richtig urteilt, muss manannehmen, es wâre liurchaus môglich gewesen, dass — wenn die Spanier, Italiener, .lurassier einen intransigenlen Standpunkt ofîen eingenommen hiitlen — die Belgier, Holliinder, Englânder u. s. w. auf Seite des Generalrats geblieben wàren und dass dann Marx die Internationale nicht so vôUig unler den Handen entschwunden wâre, wie es geschab. Man versteht die mir bis jetzt als Mattheit erchienene relativ geringe Teilname der Jurassier am Congress selbst als eine Zurùckhaltung, mit der G. seinem Plan entsprechend vorsing. Fur Marx, dem dièse Handlungsweise nicht unbekannt geblieben sein wird. bot sich wàhrend der ganzen Woche eine Môglichkeit, sich mit seinen loyalen Gegnern auf (îrund der Autonomie aller zu verstàmligen, vvodurch er die ganze Bewegung auf ein hôheres Niveau gestellt und auch sich von seinen eigentûmlichen Alliirten. den Blanquisten, und der Misère so vieler persônlicher Streitigkeiten halte befreien kônnen. Er bat diesen letzlen Reltungsweg nicht belreten, vielmehr mit KleinlichUeit und Rancune bis zulezt seinen autoritâren Standpunkt vortreten lassen, der ihm die ganze Internationale entzog. » — A la plirase de Nettlau : (( Fur Mhtx, dem dièse Handlungsweise nicht unbekannt geblieben sein wird. . . », je dois pourtant opposer cette remarque, que la lecture de la déclaration de la minorité, le samedi soir, fut pour Marx et les siens un coup de foudre inattendu.
i^tJATRlÈME PARTIE, CHAPITRE VI '353
Plusieurs de mes camarades étaient allés au mus^'e de peinture, pour admirer les chefs-d'a-uvre de Rembrandt et de Paul Polter : je n'avais pu les y accompagner ; tous étaient allés voir la mer à Scheveningen : moi seul je n'avais pu trouver le temps de m'échapper pour la saluer.
Maintenant je me dédommageais de mon mieux. Après avoir roulé une heure environ dans la direction du Nord, le train, tournant à droite, longea un moment les « polders » verdoyants qui ont remplacé la mer de Harlem, puis il nous débarqua dans la grande cité du Zuyderzee. Sous la conduite de quelques camarades venus au-devant de nous, nous nous engageâmes dans les rues étroites bordées de maisons pittoresques aux étages en surplomb, et longeâmes les canaux qui font d'Amsterdam la « Venise du Nord », admirant cette capitale d'un aspect si nouveau pour nous, et où nous nous trouvions pourtant à l'aise comme dans les villages de nos montagnes, au milieu des amis qui nous taisaient un accueil si fraternel.
Le meeting était annoncé pour midi ; nous ne nous y rendîmes pas, sachant que Marx se proposait d'y prendre la parole '. Je m'en fus, avec Alerini, Farga et Gafiero, faire un tour dans un quartier excentrique qui présentait une vaste place et des jardins ; nous désirions causer un peu à notre aise et entre nous. Farga était pour moi, depuis 1869, un ami admis dans notre entière intimité : esprit pratique, caractère calme, préoccupé avant tout des questions d'organisation ouvrière, il représentait dans l'Internationale espagnole le bon sens et la modération. Alerini ne m'était connu encore que par les récits de Bastelica et de Bakounine, mais il m'avait inspiré tout de suite sympathie et confiance ; plus je le vis, plus j'aimai son cœur chaud, sa droiture, sa vaillance simple et sans phrases. Gafiero, bon enfant et le cœur sur la main, c'était le loyal révolutionnaire,» plein d'abnégation et d'enthousiasme. Nous nous demandions, en songeant au passé et à l'avenir, comment il faudrait réorganiser l'Internationale et établir entre les Fédérations des liens qui n'avaient existé jusqu'alors que de façon bien imparfaite. En France, Varlin n'était plus là ; Richard avait trahi ; Bastelica semblait vouloir abandonner la lutte. En Espagne, Sentifion s'était découragé. Ne fallait-il pas essayer de reconstituer, avec les nouveaux éléments qui s'offraient, ime entente internationale ? Alerini affirmait qu'il se trouverait des Français pour remplacer les morts et les traîtres. En Espagne, la création spontanée de la Alianza montrait combien les socialistes espagnols étaient disposés à comprendre et à pratiquer l'action concertée ; et il ne s'agissait plus que d'ajouter, à ce qui n'avait été qu'une entente dans les limites d'une fédération régionale, l'entente internationale entre les plus actifs et les plus dignes de confiance. En Italie, une étroite intimité existait déjà entre les hommes qui venaient d'organiser l'Internationale dans ce pays; et, par l'intermédiaire de Bakounine, auquel la première impulsion était due, ils étaient entrés ou allaient pouvoir entrer en relations avec les militants du Jura, de France et d'I'^spagne. Nous tondjâmes d'accord qu'il faudrait profiter de l'occasion qu'offrirait le Gongrès convoqué à Sainl-lmier pour le i5 septembre, et auquel devaient se rendre les délt'-gués espagnols aussi bien que des délégués italiens; ce rapprochement nous donnait l'espoir qu'il serait possible d'établir entre nous tous, qui luttions pour la réalisation des mêmes idées, un accord destiné à substituer l'action collective aux efforts restés jusque-là trop isolés.
Ayant rejoint ensuite nos camarades, nous allâmes avec eux à l'endroit où tout le monde s'était donné rendez-vous. Je transcris ce que <iil le Bulletin de l'emploi du reste de ce beau dimanche :
1. « Un meotinR auquel assistt'^ront environ cent cinquante personnes fut donne à midi dans un local en dehors de la ville ; les orateurs de la njajorilé y [larli^renl seuls; Mar.x, Becker, Sorye et quelques autres y prononcùrenl des diseours qui furent écoutés avec beaucoup de froideur; la minorité s'abstint. » {Hullt'tiit.)