‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 314 sur 314 · U. II · texte numérisé non relu

U. II

l'Association. Les partisans de rautonomie disent que notre Association n'a pas besoin de tôte ; nous pensons au contraire qu'il lui en faut une, et avec beaucoup de cervelle dedans. (On regarde Marx, et on rit.) Nous devons absolument avoir une forte centralisation, et, pour terminer, en opposition à ceux qui demandent qu'on enlève au Conseil général ses pouvoirs, je demande qu'on lui en donne davantage. »

Morago, délégué es[)agnol, dit que ce serait perdre son temps que d'accorder au Conseil général des pouvoirs, attendu qu'il ne dispose pas de la force nécessaire pour contraindre les Sections à l'obéissance. L'Internationale étant une association libre, née de l'organisation spontanée du prolétariat et formant par son existence même la plus catégorique protestation contre l'autorité, il serait absurde d'espérer que les partisans de l'autonomie des collectivités ouvrières abdiqueraient leurs sentiments et leurs idées pour accepter la tyrannie du Conseil général. La Fédération espagnole est pour la liberté, et elle ne consentira jamais à voir dans le Conseil général autre chose qu'un centre de correspondance et de statistique '.

Après ces discours, la séance publique fut levée. Puis, en séance administrative, le vendredi matin, le Conseil général proposa de remplacer les articles 2 et 6 du titre II des Règlements généraux, revisés par la Conférence de Londres, par des dispositions nouvelles. La majorité déclara la discussion close % et vota le texte proposé par le Conseil, en ces termes :

Art. 2. — Le Conseil général est tenu d'exécuter les résolutions des Congrès et de veiller dans chaque pays à la stricte exécution des principes et des Statuts et Règlements généraux de l'Internationale.

Art. G. — Le Conseil général a également le droit de suspendre des branches, sections, conseils ou comités fédéraux, et fédérations de l'Internationale \, jusqu'au prochain Congrès .

Cependant, vis-à-vis de sections appartenant à une fédération, il

1. Ce résumé du discours du délégué espagnol est emprunté à la Memoria d todos Los iniernacionales espanoles.

2. Avant la clôture, j'émis cette remarque que, puisque la majorité avait son parti pris d'avance, elle ferait bien mieux de voter les deux articles en bloc, sans nous faire perdre du temps en mettant aux voix séparément chaque alinéa. Serraillier répondit aigrement que la majorité ferait comme elle l'entendrait, et que, quant au « parti pris », c'était une insinuation calomnieuse, puisque les délégués de la majorité, eux, n'étaient j>as liés par des mandats impératifs; et il ajouta : « Nous représentons trente départements de la France où l'Internationale est mieux organisée qu'elle ne l'était sous l'empire, quand elle était entre les mains des abstentionnistes». Je l'interrompis en lui criant : « Respectez donc l'œuvre de Varlin ! « Sur quoi Longuet, intervenant, dit : <( Oui, moi aussi j'étais abstentionniste avec Varlin, mais aujourd'hui c'est autre chose ». (D'après les notes manuscrites de Joukovsky.)

3. En donnant au Conseil général la faculté de suspendre une fédération, on préparait déjà la suspension projetée de la Fédération jurassienne, qui fut prononcée quatre mois plus tard. Marx prit la parole sur ce point, et s'exprima ainsi : « Le Congrès de Bâle a donné au Conseil général le droit de suspendre une Section ; et par le simple usage de ce droit, le Conseil général aurait déjà pu, en suspendant l'une après l'autre toutes les Sections d'une fédération, arriver à réaliser en fait la suspension de cette fédération tout entière ». (La méchancelé chicanière de Marx, die rabvlistische Bosheit von Marx, — observe Nettlau, — se marque bien dans l'invention de ce procédé pour donner une entoi se à un texte et en violer l'esprit par une interprétation judaïque de la Utire.) « Ne vaut-il pas mieux, continua Marx, s'exprimer clairement, et dire que le Conseil général a le droit de suspendre une fédération? Si son choix tombait sur une fédération comme la Fédération jurassienne, qui donne place aux mensonges et aux calomnies dans son organe ofTiciel, une semblable mesure serait tout profit pour l'Internationale. » (Notes manuscrites de Joukovsky.)

la grande Association. Et nous nous disions, ce soir là : « 11 nous faudrait un chant nouveau, fait pour nous et par nous : qui le fera ? » Cependant Charles Keller, dans un faubourg de Paris, avait dès 1870 rimé son refrain, destiné à devenir si populaire :

Ouvrier, prends la machine, Prends la terre, paysan !

Mais il ue l'avait pas encore publié, nul ne le connaissait, et c'est en 1874 seulement que la Fédération jurassienne devait l'adopter comme la formule la plus expressive du programme de l'émancipation du travail.

Le lendemain lundi, nous partîmes pour Bruxelles De ce voyage de retour, je n'ai conservé que ie souvenir d'ennuyeuses heures d'attente à Rotterdam, ou, étant entrés pour déjeuner dans un petit cabaret du port, nous fûmes mis en présence d'un menu si mal odorant que, tout aguerri qu'il fût, notre estomac se révolta ; tristement, nous allâmes à jeun contempler le courant grisâtre de la Meuse — seule distraction qu'offrît le voisinage — jusqu'à l'heure du départ. A Bruxelles, nous fûmes accueillis par nos camarades belges avec les marques de la plus vive sympathie. Le soir, nous assistâmes à une réunion de la Fédération bruxelloise, que présida Victor Arnould, l'un des rédacteurs de la Liberté. « L'esprit qui animait cette assemblée — dit notre Bulletin — a été, pour les délégués des autres fédérations qui se ti'ouvaient présents, un gage certain que les Sections belges ue permettront jamais à personne de porter atteinte à leur pleine et entière autonomie. »

Nous nous étions logés, les Espagnols et nous, dans un petit hôtel situé derrière l'Hôtel de ville. Je me souviens que le mardi, pendant que nous déjeunions dans le restaurant de l'iiôtcl, où il y avait beaucoup de aïonde, et que nous parlions à haute voix de nos affaires, survint De Pa-epe, avec qui nous avions pris rendez-vous '. En nous entendant causer librement, il nous dit, d'un air gêné : « Prenez garde, il y a ici des mouchards ». Et comme nous lui répondions, en riant, que cela nous était bien égal, il répliqua : « On voit que vous ne connaissez pas les mœurs du pays. Ici, on ne parle jamais, dans un endroit public, de questions sur lesquelles la police a intérêt à se renseigner. » Nous fûmes quelque peu estomaqués d'entendre une semblable déclaration ; nous nous étions ligure, dit l'u n de nous, qu'en Belgique, où l'on pouvait tout écrire, on pouvait aussi tout dire. « Oui, sans doute, reprit De Paepe, mais à ses risques et périls. .0 Pour ne pas contrarier notre ami, nous nous tûmes.

NouH devions, Schwitzguébel et moi, repartir le môme soir pour la Suisse, avec Cafiero. Les délégués espagnols avaient re(,u mandat d'assister, après la clôture du Congrès de la Haye, au Congrès international ?ui devtul se réunir à Saint-Imier le i5 septembre, sur l'inilialivc de la édération italienne. Nous étions déjà au 10 septembre. Plutôt que de s'attarder à Bruxelles, où ils n'avaient plus rien à faire, les Espagnols décidèrent de partir avec nous : en arrivant en Suisse quelques jours avant l'ouverture du Congrès de Saint-lmier, ils pourraient s'entendre

1. L'altitude de De Paepo avait été, pendant l'année qui s'écoula do la Conférence de Londres au Congrès de la Haye, expectante et non militanle. Son esprit conciliant lui faisait désirer l'union el la tolérance mutuelle ; comme Jnnf,'. dont le caractère avait plus d'un rapport avec le sien, il n'avait pas voulu accepter un mandat de délégué a la Haye. Mais, après le Cougr(>s, il reconnut ([u'il n'était plus possii)le de conservf^r une neutralit('' (jui (Mit été une désertion des principes, et il se déclara nettement contre les autoritaires. Il lui en coilla de rompre avec Marx, car, ainsi que je l'ai dit (p. 195), il avait pour celui-ci une déférence sincère et profonde. Cette déférence ne lui avait pas, d'ailleurs, concilié les Ijonues gi Aces du pontife. Dans une lettre à Sorge (27 septembre 1877), Marx l'appelle « le iilandreux bavard Ite l'aepe (der schwatzschireifigc De Parfie) «. Dix ans plus tard, Kn^'els le traite de menteur (lettre .'1 Sorge du 4 mai 1887) : « Les liAhleries de De Paepe. . . Le petit j;aillard est un hâbleur incorrii^dble (Die Hiinkcreien des Ue Paepe. . . bas kerkhen kann das Fltiiikerii niclit lusse)i) ».

356 l'internationalk

avec les délégués italiens, qui (nous le savions par Cafiero) venaienl d'arriver à Zurich auprès de Bakounine, et faire en outre connaissance avec lés Sections de la Fédération jurassienne.

Avant le départ, nous dînûnies, dans un local où l'on pouvait parler sans gène, avec quelques amis belges. On s'entretint des affaires de l'Ialernationale, et, au dessert, on chanta, — car les Belges sont grands chanteurs. Brisniée, De Paepe et d'autres nous (Irent entendre des chansons révolutionnaires ; puis on demanda aux Espagnols un air de leur pays : Farga n'ayant ])as de voix, ce lut Marselau qui se leva, en annonçant qu'il allait chanter une Jola andalouse, une Malag-nena. Alors, d'une voix sépulcrale, il entonna une mélopée lamentable, à l'attitude lente et traînarde : nous nous regardions étonnés, en nous demandant comment on pouvait appeler cela un air de danse. Morago, sagitant sur sa chaise, donnait des signes d'impatience, protestait à demi-voix : « Ce n'est pas ça, ce n'est pas ça du tout ». Enlin n'y tenant plus, il interrompit Marselau, en criant : « Tu chantes comme un curé ; ce n'est pas une Malaguena, ça, c'est une musique à porter le diable en terre ». L'autre, interloqué, se tut et se rassit ; et alors Morago se mit à chanter à sa place : cette l'ois c'était bien une danse esi)agnole, au rythme vif et syncopé ; Morago, s'accompagnant de claquements des doigts à défaut de castagnettes, débitait sa séguedille avec un élan passionné, la dansant en même temps qu'il la chantait, et se trémoussant de la tète aux pieds. « A la bonne heure ! disaient Farga et Alerini, voilà la Malagiieha ». Nous applaudîmes ; mais je regrettai pour Marselau la petite mortification que venait de lui infliger l'incompressible exubérance de Morago.

A la gare, après avoir serré les mains de nos amis belges, et pris congé de Joukovsky, que nous laissions en panne, nous réussîmes à nous installe;r tous les sept — les quatre Espagnols, Cafiero, Adhémar et moi — dans rin même compartiment. Toute la nuit se passa en conversations animées. Lorsque le jour parut, le train traversait l'Alsace, et approchait de Bâle ; nos amis espagnols admiraient le pays, le spectacle de cette fraîche verdure était nouveau pour eux ; ils l'admirèrent plus encore, lorsqu'après Bâle, — où, mis en appétit par la nuit agitée, nous nous régalâmes chacun , quoiqu'il ne fût guère que six heures du matin, d'une côtelette de veau, e-xquise, au buffet de la gare, — le train s'engagea, par Pratteln et Liestal, dans les collines boisées de Bâle-Campagne. A Olten, je dus me séparer de mes compagnons : il fallait regagner en toute hâte Neuchâtel et l'imprimerie, laissée en souffrance depuis dix jours, et où, en mon absence, ainsi que me l'avaient annoncé des lettres de ma femme, les choses avaient marché passablement de travers. Quant à mes amis, y compris Schwitzguébel, ils se dirigeaient sur Zurich, où ils furent reçus par Bakounine et par les délégués venus d'Italie, Pezza (demeuré à Zurich depuis le 25 août), Fanelli, Malatesta, Nabruzzi ; Costa ne devait arriver que le lendemain.

Au Congrès de la Haye, on avait fait une enquête sur une Alliance secrète imaginaire. 11 allait maintenant se constituer, par le concours spontané d'un certain nombre d'Italiens, d'Espagnols, de Russes, de Fran-çais, de Jurassiens, une organisation réelle, bien dift'érentc de celle qui n'avait existé que dans les visions de Marx et d'Engels, uae organisation qui, toute de libre entente et de fraternelle amitié, devait rattacher l'une à l'autre les fédérations de l'Internationale, en un certain nombre de régions, par le lien d'une étroite solidarité.

Page 1