PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV 3l
tion cependant . ses yeux s'adoucissent, et il trouve un soui'ire aimable qui rassure les timides.
Kn voici encore un qu'il faut se garder d'oublier, car c'est le futur président du Congrès, Eugène Dupont. C'est un jeune homme d'une trentaine d'années, qui ressemble à tous les jeunes gens portant moustache, et qui est délégué de la branche française de Londres. En ce moment, je ne remarque en lui qu'un innocent penchant aux calembours.
D'autres délégués anglais ont pi'is une autre i-oute. et n'arriveront au Congrès que plus tard.
Nous sommes fatigués, nous sou[)irons après un logement et un souper. . . On m'assigne pour gite l'hôtel du Raisin, où je me trouve en compagnie des Anglais, et de plusieurs Français dont vous serez peut-être bien aise de faire la connaissance : ce sont le Dau[)hinois. le Marseillais et le Bordelais. Le Dauphinois est un tailleur sérieux, Ailloud, délégué de Vienne (Isère), à la faconde toute française, parlant vite et haut, crâne républicain. Le Marseillais s'appelle Vasseur, ferblantier et chansonnier, un petit homme né dans le département du Nord et bruni par le soleil de Marseille ; il porte une immense crinière noire rejetée en arrière et qui lui couvre les épaules, et de toutes les vieilles croyances du passé il n'a conservé qu'un dogme, le plus inodensif et auquel il s'attache avec opiniâtreté, c'est que « la chanson n'est pas morte ». Quant au Bordelais, dont j'aime le parler méridional vif et accentué, c'est le citoyen Yézinaud, cordonnier, qui a fait ses sept ans de service militaire et qui n'en est pas plus fier; c'est un ancien disciple du [)ère CalK't, mais il est converti maintenant, avec toute la France, aux doctrines mutuellistes ; bon républicain égahmient, mais pas blancpiiste.
Vézinaud et moi, qui avons besoin d(; repos, nous nous emparons d'une chambre à deux lits, et bientôt le somnu'il nous lait oublier notre impatience d'être au lendemain.
Arrivé l'un des premiers au Casino*, je me place au quatrième ou cinquième banc, et je commence à examiner jnes collègues. Voici à ma gauche le petit groupe des Parisiens, où se dislingue' l'inlarissablc Chemalé. C'est un jeune liomme de trente ans. qui parle beaucou]), et qui, chose jtlus dillicile, pai'le bien ^ A coté de lui sont Murât, le mécanicien, qui m'est tout d'abord synqiathique ' ; Marlin, imprimeur sur étolfes ; Garbe, ferblantier ; PioU>y, mécanicien ; Ueyniond. lithographe. Là aussi se trouve un vieux socialiste italien, le mari[uis Tanari, délégué des sociétés ouvrières de Bologne et de Bazzano. . . Voici un grand jeune homme ([ui donne une vigoureuse embrassade à un petit jeune homme : le grand c'est Charles Longuet, l'ancien rédacteur de la Rive franche, qui est sorti récemment de jjrison, et qui vient comme délégué de la Section de (]aen ; l'autre, c'est César
1. Le Coni,'rès se tenait dans la i,'rando salle du Casino de Lausanne.
'2. Chemalé, connnis archilectc^ niélri'ur-Vi'riliealcur. avait aloi's viuirt-liuit ans ; c'était le plus inlellii,'enl parmi les nuiluellisles parisiens, .\pivs le Ci»n,i;ivs, il vint avec un autre j'arision, Frilioui-fî, rendre visite à (^oullery (>t i'i moi. à la Chaux-de- Fonds cl au l.,ocle ; ils rentrèrent en Franee |>ar Morteau, en faisant la contrebande d'écrits politiques, et aussi, je crois, d'horlogerie, pour payer leurs frais de voyai;e.
3. Je l'avais rencontré au Congrès de Genève l'année précédente.
3a l'inteknationalk
De Pa(^|>(', un liclp^o, lypofifi'a[)he et étudiant en médecine, l'une des inniII('ui-('S t(''l«'.s du 0)ni^r<"'S.
J'ciilciids pailei- allciiiaiid derrière moi : c'est un jeune homme qui me (Unnaiide un renseii^nement. Je suis frappé de sa fij^ure inlellij^ente, de sa louriiuiHî dislinj^uée; Nous causons, et j'apprends qu'il s'appelli; Kugelmann. docteur en médecine, de Hanovre '. A coté de lui (îsl assis un hojnme âgé déjà, de petite taille, au Iront élevé et chauve, aux yeux pénétrants, à la barbe rousse grisonnante. Je demande au docteur Kugelmann le nom de son voisin.
— (]'est le docteur Louis Bûchner, de Darmstadt.
— Quoi ! l'auteur de Force et Matière ?
— Lui-même.
Le docteur Bûchner et moi nous nous donnons une chaleureuse {)oignée de mains. Pendant que les délégués continuent à s'installer, nous [)arlons du livre célèbre qui en est aujourd'hui à sa huitième édition. Le docteur Bûchner me raconte son échange de lettres avec le ti'oi» fameux Frédéric de Rougemont, de Neuchàtel, qui, dans sa brochure L'homme et le singe % avait cité à faux une phrase du philosophe allemand, ([u'il n'avait jamais lu. il l'a avoué lui-même !
Un bureau provisoire vérifie les pouvoirs des délégués. Il y a là un banquier de Lausanne, envoyé par la Société industrielle et commerciale de cette ville. Schettel, de Lyon, demande si nous [>ermettrons à un banquier de siéger parmi des gens qui sont assemblés pour faire la guerre à l'ordre de choses dont les banquiers sont les principaux défenseurs ? — Pourquoi pas ? dit le Congrès ; laissez venir à nous les banquiers, nous avons à leur dire quelques bonnes vérités.
On nomme ensuite le bureau définitif. Murât, de Paris, qui avait présidé avec intelligence à la vérification des pouvoirs, mais qui avait le défaut de ne savoir que le français, est remplacé par Dupont, qui parle le français et l'anglais. On adjoint à celui-ci deux viceprésidents, Eccarius, qui parle l'anglais et l'allemand, et le célèbre publiciste et démocrate allemand J.-Ph. Becker, qui réside à Genève depuis la défaite de i849- Puis on élit quatre secrétaires : le docteur Bûchner et le capitaine Bûrkly % de Zurich, pour l'allemand ; le chansonnier Vasseur et le professeur James Guillaume, du Locle, pour le français *.
1. Le D"^ Kugelmann m'avait beaucoup plu, et son souvenir m'était resté sympathique. Malheureusement, la publication posthume des lettres à lui adressées par Marx m'a révélé qu'il se prêtait, à l'instigation de celui-ci, à ce triste jeu d'intrigues et de dilïamation où se complaisait l'auteur du Kapital. Après le Congrès de la paix à Genève, Marx lui écrit, le 11 octobre 1867 : « Vos manœuvres contre Vogt à Genève m'ont causé beaucoup de satisfaction, (//ire Manover gegen VogL zu Genf haben mich sehr satisfait.) »
2. L'homme et le singe, ou leiiiatérialisme moderne; publié par la Mission intérieure de NeuchAtel ; Neuchàtel, Delachaux, 1863, in 18.
.*î. Karl Bûrkly, phalanstérien endurci, excellent homme, tout rond, avait accompagné Considérant au Texas, et en était revenu avec une foi intacte. Il était tanneur (propriétaire d'une tannerie); mais on l'appelait à Zurich le capitaine Bûrkly, parce qu'il avait ce grade dans la milice : il était Landwehrhauptinaim. Je l'avais déjà rencontré au Congrès de Genève l'année précédente.
4. Mon feuilleton n'étant pas signé, j'avais cru devoir, lorsque, j'étais obligé d'y écrire mon nom, parler de moi à la troisième personne. — La plupart des délégués de langue française ne connaissaient que le français ; les Anglais ne comprenaient
J'ai rarement assisté à une discussion plus embrouillée que celle qui s'engagea, l'après-midi, sur la fixation de l'ordre du jour. . . Il y eut un instant de trêve lorsqu'on vit entrer un personnage de haute taille, la canne à la main et le chapeau en arrière ; il n'avait pas assisté à la séance du matin, il arrivait. Le nom du nouveau venu court de banc en banc, et les délégués le saluent par une salve spontanée d'applaudissements.
« Qu'est-ce qu'il y a donc chez ce diable de Goullery qui fait battre des mains à des gens dont la plupart ne le connaissent pas ? » me demandais-je.
Mais l'interruption ne fut pas longue, et on se remit bien vite à discuter avec acharnement. . .
. . . Enfin on nomma une commission qui fut chargée de mettre tout le inonde d'accord. Elle se réunit le soir dans une petite pièce attenante à la salle du Congrès. . . Ce fut Chemalc qui parla le premier : il présenta un projet d'ordre du jour, et le développa avec une telle lucidité, un tel bon sens, que, lorsqu'il eut fini, on s'écria tout d'une voix : « C'est ça ! » Chcmalé avait profité de la discussion ; ses propositions conciliaient tout, faisaient droit à toutes les demandes, et, au bout d'une demi-heure de séance, la commission avait adopté à l'unanimité le projet de l'intelligent Parisien...
Pendant que nous délibérions, un citoyen était venu porter à Goullery le message suivant de la part du peuple assemblé dans le jardin du Casino : « Nous sommes là un millier, hommes et femmes, qui nous sommes réunis pour entendre des discours ; or, personne n'ouvre la bouche, et cola nous dépite; nous voulons de l'éloquence, de gré ou de force : des discours ou la mort ! — C'est bon, dit Goullery, j'y vais. » Et il y va connue il le dit, et leur fait un discours superbe, si j'en crois les applaudissements frénétiques qui viennent jusqu'à nos oreilles.
Dix minutes après, Goullery vient tranquillement reprendre son siège à la commission, comme si de rien n'était. Mais la foule ne le tient pas quitte, elle est affriandée et demande à recommencer. Un second citoyen apporte bientôt un second message : « Encore un discours, et toujours des discours, ou la mort ! — C'est bon, dit Goullery, j'y vais. » Et l'infatigable orateur retourne à la besogne, et je crois, ma foi, qu'il est éloquent, car on l'applaudit encore plus fort.
La séance de la commission est terminée ; nous allons au jardin entendre Goullery, et d'autres orateurs qui, mis en verve par lui, se sont décidés à monter à la ti'ibune, c'est-à-dire sui* une table. L'ne foule curieuse et sympathique écoute avidement ces étrangers.. .
Je regagne enfin mon logis, lort désireux de me mettre ilans mon lit. Dans notre chambre, je trouve Vézinaud gritTonnant à la lueur d'une chandelle fumeuse. Cet ennemi de la famille écrivait une lettre à sa femme.
Je ne vous raconterai pas comment, le mardi matin, le Congrès
ni lo français ni l'alloinand, la plupart, des Allemands ne comprenaient ni lo français ni l'anglais. Il fallait donc Iradiiiie. «le traduisais en français les discours allcm.inds et anglais ; à l'usaj^e des Ant,'lais, les discours français claient resunn's par hnpont, les discours allemands par Kccariiis ; à rusai,'o des Allemantls, les discours anirlais étaient traduits par Eccarius, les discours français par ih'ichner on Hùrkly.
34 I.'l.NTKUNATlONAI.K
ail(>])l;i, sans iiit mol Av. (lisciissicjii, le projrl d'ordre du jour rlahoré par (>li(niial('' cl ses collôf^ues ; coininent neuf coniniissions lurent d(''.si<;iM''es pour |)iM''|)ar(M' des rapports sui- les neuf <ju(;slions (|ui coiiiposaicMt (ct oidrc du jour : . . . eoinnieut toul(^s cos coniniissions piM'scntcrcnt Icui- rap[)ort au (^ongi-cs. ct quelles fui-ent les conclusions prises. . . : la j*aison, c'est que toutes ces belles clioses, et bien d'auti-es. se trouvei'ont dans le volunn^ des procès-vei-baux, qui est sous presse et que j<; désire que vous achetiez. . . Je ne vous pai'lerai j)as du di'anu; de Stanislas (IharnaP. lu par l'autetir dans une soirée spécialement (consacrée à cette audition, pour l'excellent motil' ([ue je n'en ai j)as entetidu la lectui*e. En ellet. enqiètré de besogne de sej)t heui-es du matin à minuit, j'ai eu bien rarement l'occasion, en dehors des séances du Congrès, de voir ou d'entendre (juelque chose.
J'interromps ici l'extrait du feuilleton du /)ioi>ène pour donner les résolutions votées par le Congrès sur les questions qui formaient son ordre du jour :
i"" QUESTio.N. — Quels sont les moyens pi-atiques de rendre V Association internationale un centre coniniun d'action pour la classe ouvrière dans la lutte qu elle soutient pour s'affranchir du capital.
Sur cette question, le Congrès vota diverses résolutions d'un caractère purement administratif, recommandant au Conseil général, s'il ne pouvait publier un bulletin, de faire chaque trimestre une communication écrite au bureau central de chaque pays; fixant la cotisation centrale pour l'année à dix centimes ; stipulant que les délégués des branches et des sections qui n'auraient pas payé leur cotisation centrale ne pourraient pas prendre part au Congrès.
1^ QUESTION. — Comment les classes ouvrières peuvent-elles utiliser pour leur émancipation le crédit qu elles donnent à la bourgeoisie et aux gouvernements ? — Crédit et banques populaires. — Monnaie et papier monnaie. — Assurances mutuelles. — Sociétés ouvrièi-es.
Le rapport, présenté par Longuet, ne contenait pas de résolution : il se bornait à affirmer le principe de l'organisation mutuelliste du crédit en service public; il recommandait l'institution de banques nationales fournissant aux travailleurs le crédit gratuit à prix de revient, et l'organisation de sociétés d'assurance mutuelle. Ces conclusions furent complétées par une résolution présentée par Eccarius, invitant les sociétés de métier à appliquer leurs fonds à la coopération de production, au lieu de les placer dans les caisses de la bourgeoisie.
3° QUESTION. — Les efforts tentés aujourd'hui par les associations pour l'émancipation du quatrième état (classe ouvrière) ne peuventils pas avoir pou?- résultat la création d'un cinquième état dont la situation serait beaucoup plus misérable encore? — La mutualité ou réciprocité considérée comme base des rapports sociaux. Equivalence des fonctions. Solidainté. Sociétés ouvrières.
I. Le Congrès pense que les efforts tentés aujourd'hui parles associations ouvrières (si celles ci se généralisent en conservant leur
1. Stanislas Charnal était un homme de lettres lyonnais, un peu détraqué ; il fut, en 1870, rédacteur d'un journal intitulé le Gnafron.
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forme actuelle) teiulent à constituer un quatrième état avant audessous de lui un cinquième état [)ius misérable encore.
Le danger supposé d'un cinquième état, amené par les eilorts actuels des associations ouvrières, s'évanouira à mesure que le développement de l'industrie moderne rendra impossible la production sur une petite échelle. La production moderne sur une grande échelle fusionne les efforts individuels et fait du travail coopératif une nécessité pour tous. (Alinéa ajouté à la résolution sur la proposition d'Eccarius.)
2. Pour obvier à ce danger, le Congrès pense qu'il est nécessaire que le prolétariat se convainque bien de cette idée : que la transformation sociale ne poui'ra s'opérer d'une façon radicale et définitive que par des moyens agissant sur l'ensemble de la société et conformes à la réciprocité et à la justice.
Goullery avait proposé d'ajouter ici un alinéa ainsi conçu : « Pour arriver à ce but, nous ne voyons pour le moment qu'une seule espèce de moyen pratique au service des travailleurs, c'est la création el le développement, puis la fédération des sociétés coopératives sous leurs diverses formes possibles, afin d'arriver à l'échange des produits au prix de revient, ce (pii affranchira de la spéculation et de l'usure le gravait el les objets de consommation, et transformera un jour la société entière en une seule classe, la classe des producteurs-consommateur^ ». Sur la proposition de Tolain, l'addition de Goullery fut écartée par la majorité, comme taisant double emploi avec le troisième paragraphe (ci-après) de la résolution.
3. Néannu)ins. le Congrès pense que tous les efforts des associa tions ouvrières doivent être encouragés, sauf à faire disparaître autant ([ue possible du sein de ces associations le prélèvement du capital sur le travail, c'est-à-dire à y faire pénétrer l'idée de mutualité et de fédération,
4^ QUESTION. — Travail et capital. — Chômage. — Les machines et leurs effets. — lîédaction des heures de travail. — Division du travail. — Transformation et extinction du salariat. — Répartition des produits.
Sur cette question, le Congrès se borna à réitérer la déclaration votée l'année précédente par le Congrès de Genève :
Le Congrès déclare que dans l'état actuel de l'industrie, tiui est la guerre, on doit se prêter aide mutuelle pour la défense des salaires, mais qu'il croit de son devoii* de déclarer qu'il y a un but plus élevé à atteindre, qui est la suppression du salariat. 11 recommande l'étude des moyens économi(pn»s basés sur la justice et la réciprocité.
5^ QUES'noN. — Fonctions sociales. — Rôle de l/iomnic et de la femme dans la société. — Education des enfants. — Ettseignemcnt intégral. — Liberté d'enseignement . — Phonograp/ne.
I. Enseignement scienlilitjue. |>rolèssionnt'l et prculuctif. Mise à l'étude d'un progranune d'enseigmnnenl intégral. (Laseionde phrase de ce paragraplie y fut ajoutée sur la pi'oposition de Longuet.)
•2. Organisation de i'éccde-atelier.