‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 55 sur 208 · I. Stieklow, Die Bakîinistischc Internationale^ p · texte numérisé non relu

I. Stieklow, Die Bakîinistischc Internationale^ p

goût de la servitude. Au coup d'État marxiste de La Haye répondit de tous côtés un immense mouvement de révolte : à côté d'une Internationale prussifiée, sans vitalité et sans force, se constituèrent des organisations ouvrières indépendantes, sans direction tyrannique, sans rapports avec la Sosialdemokratie allemande. Comme le philosophe grec qui prouvait la réalité du mouvement en marchant, les ouvriers européens prouvèrent par le fait la possibilité d'une action prolétarienne qui n'allait chercher ni ses principes ni ses directions chez les prétendus socialistes allemands . Ils ont donné là une leçon de choses dont on ne saurait exagérer l'importance et dont il nous semble qu'il est grand temps de tirer profit.

Dans un but facile à comprendre, les marxistes ont essayé de montrer, dans la scission qui se produisit dans l'Internationale après le coup d'Etat de la Haye, le résultat d'une lutte entre le socialisme etVanarchisfne, le premier représenté par Marx, le second par Bakounine. Cette manière de représenter les choses était faite pour concilier à Marx l'appui et les sympathies des publicistes et même, dans une certaine mesure, des hommes d'État bourgeois : tous ceux qui ne pouvaient admettre la propagande par la bombe, la <( reprise individuelle », etc., furent pris d'une certaine tendresse pour le socialiste allemand qui combattait avec cet acharnement 1' « anarchiste » Bakounine; et l'on crut volontiers sur parole Karl Marx, lorsqu'il montrait en son adversaire l'apôtre de la Jacquerie, le théoricien de l'assassinat et de la destruction universelle.

En réalité, les hommes qui refusèrent après La Haye de subir la dictature pangermaniste de Marx étaient bien loin d'être tous, Jîi même la phtpart, des partisans de Bakounine, et bien loin de partager ses idées qui

elles-mêmes ne sont que pour une part celles de l'anarchisme contemporain i. Les blanquistes qui se retirèrent de l'Internationale après la victoire marxiste de La Haye, loin d'être anarchistes, étaient partisans de l'action politique du prolétariat et d'un gouvernement révolutionnaire autoritaire et centralisateur : et ils avaient voté en ce sens aux premières séances du Congrès de La Haye. Parmi les membres du Conseil général qui allaient bientôt se joindre à la lutte contre Marx se trouvaient des hommes qui avaient adopté presque toutes ses idées économiques et politiques et qui depuis de longues années le soutenaient fidèlement. Bakounine lui-même admettait certaines théories de Marx et avait commencé à traduire Das Kapital. Ce que les adversaires des décisions de La Haye combattaient, ce n'est ni le socialisme ni telle ou telle théorie socialiste, mais la dictature -pan germaniste de Marx. Leur mouvement n'était point « anarchiste », mais <( antidespotique ». « Il y a, écrivait Paul Brousse dans sa brochure sur le Marxisme et V Internationale, deux hommes de talent à Londres : Marx et Engels, mais ces hommes ont une prétention inacceptable, celle de faire tenir tout le mouvement socialiste dans les limites de leur cerveau. » « Le marxisme, disait encore Brousse, ne consiste pas à être partisan des idées de Marx : à ce titre, et dans une large mesure, beaucoup de ses adversaires actuels et particulièrement celui qui écrit ces lignes, seraient marxistes. Le marxisme consiste surtout dans ce système qui tend, non à répandre la doctrine marxiste,

I. En fait, il n'y eut jamais de « bakounistes » comme il y a eu des marxistes; jamais on n'a clos une discussion par une citation de Bakounine, comme on a prétendu résoudre les questions par un texte de Marx. Cf. Kropotkine, Autour d'une vie, p. 295 : Les écrits et les paroles de Bakounine n'avaient pas force de loi... Dans les conversations sur l'anarchisme ou sur l'attitude de la Fédération, je n'ai jamais entendu dire : «( Bakounine a dit cela » ou « Bakounine pense ainsi ».

mais à l'imposer, et dans tous ses détails. » C'est ce qui explique que, dès 1873, les ouvriers de tous les pays, sauf V Allemagne et l'Autriche y se trouvèrent en état d'insurrection ouverte contre l'autocratie de Marx, revendiquant le droit pour chaque groupe de suivre la tactique qu'il jugerait la meilleure étant donné ses conceptions théoriques propres et les particularités de son milieu. Pendant les derniers jours du Congrès de La Haye, les délégués des Fédérations autonomistes, qui n'arrivaient point à faire entendre leur voix dans les séances officielles du Congrès, se réunirent dans des séances particulières. Et une sorte de pacte d'alliance fut, comme on l'a vu plus haut, déposé sous forme de protestation par quatorze membres de la minorité : Espagnols, Jurassiens, Belges, Hollandais, Américains. Ceux-ci n'entendaient point briser l'Internationale * : leurs Fédérations resteraient même en relations avec le Conseil général, mais seulement pour ce qui regardait les affaires administratives, à savoir la statistique du travail, la correspondance et les cotisations; les Fédérations entretiendraient entre elles et avec toutes les sections de l'Internationale des rapports directs et réguliers; elles opposeraient une résistance commune à toute mesure autoritaire du Conseil général contre une Fédération, sauf si cette dernière entrait « dans une voie directement contraire aux statuts généraux de l'Internationale approuvés au Congrès de Genève » ; enfin, elles engageaient toutes les sections à « se préparer, d'ici au prochain Congrèsgénéral, au triomphe dans le sein de l'Internationale, comme bases de l'organisation du travail, des principes de l'autonomie fédérative ». La Fédération italienne, qui avait été fondée au

1. Ils tenaient même bien plus au maintien de l'Internationale que Marx qui, comme on le verra, n'hésita pas à mettre fin à l'existence de l'Internationale, lorsqu'il vit qu'elle lui échappait décidément.

début du mois d'août 1872 à la Conférence de Rimini, déclara qu'elle ne voulait plus rien avoir de commun avec le Conseil général qui avait commis une série d'actes indignes, révoltants pour la conscience révolutionnaire des Belges, des Français, des Espagnols, des Slaves et des Italiens; elle protestait contre la Conférence de Londres qui avait imposé à toute l'Internationale la doctrine autoritaire du parti allemand^, et invitait toutes les Fédérations autonomistes à une réunion générale à Neuchâtel.

Peu après se réunirent à Zurich : Caûero, Malatesta, Costa, Fanelli, Nabruzzi (Italiens), Alerini, Farga, Marselau, Morago (Espagnols) et Schwitzguebel (Jurassien), qui se rendirent ensuite à Saint-Imier, ville où se tenait une réunion extraordinaire de la Fédération j urassienne . Celle-ci vota une résolution déclarant que le (( principe de V autonomie des sections, principe essentiel de l'Internationale, était au-dessus des décisions des Congrès », que le Conseil général avait organisé à La Haye une majorité factice qui ne « représentait point réellement l'opinion des sections composant la totalité de l'Association» ; que les décisions de LaHaye étaient inopportunes, injustes et excédaient la compétence d'un Congrès ; que l'expulsion de Bakounine et de Guillaume portait atteinte à la Fédération tout entière en frappant des militants qui (( tant par leur infatigable activité socialiste que par leur honorabilité personnelle, s'étaient acquis l'estime et l'amitié des adhérents de la Fédération jurassienne ». La Fédération refusait de reconnaître les pouvoirs exorbitants attribués au Conseil général et conviait les autres Fédérations autonomistes à une action commune.

Le même jour (i5 sept. 1872), une heure après la

I. Cf. Stieklow, Die Bakunisiische Internationale, p. 6. Cette protestation contre le germanisme se renouvellera à Saint-Imier, et revient constamment. Cf. plus haut, p. 83.

clôture du Congrès jurassien s'ouvrit, dans le même local, le Congrès international autonomiste auquel étaient représentées les F édéra.\.ions espagnole , i/alzenne , jurassienne, parles délégués nommés plus haut ; plusieurs sections françaises, par Pindy et Camet ; la S*" et la 22'' section américaines, par Lefrançais. Les fédérations (^^/^i? et néerlandaise, quoique en pleine sympathie avec les congressistes de Saint-Imier, n'avaient pu envoyer de délégués. Le Congrès vota à V unanimité une résolution qui, partant du principe que l'autonomie et l'indépendance des sections et des fédérations ouvrières constituaient une des conditions essentielles de l'émancipation des prolétaires, rejetait catégoriquement les décisions de La Haye et se refusait à reconnaître les pouvoirs du nouveau Conseil général qui y avait été élu. Le Congrès protestait contre le parti autoritaire qui avait voulu, en augmentant les pouvoirs du Conseil général, imposer à toutes les sections de l'Internationale une direction uniforme et centralisée, et les doctrines spéciales du communisme allemand. « La grande unité de l'Internationale était fondée, non sur l'organisation artificielle et toujours malfaisante d'un pouvoir centralisateur quelconque, mais sur l'identité réelle des intérêts et des aspirations du prolétariat de tous les pays, d'un côté, et de l'autre sur la fédération spontanée et absolument libre des fédérations et des sections de tous les pays. » Il était inadmissible que l'on imposât au prolétariat m une ligne de conduite ou un programme politique uniforme comme la voie unique qui pût le conduire àson émancipation sociale ». Chaque Fédération devait avoir le droit de « déterminer ellemême et de suivre la ligne de conduite politique qu'elle croirait la meilleure )).

Les délégués concluaient, au nom des Fédérations qu'ils représentaient, u un pacte d'amitié, de solidarité et de défense mutuelle » contre les tendances

<( autoritaires » qui s'étaient manifestées dans l'Internationale; si une Fédération signataire était menacée dans son indépendance par le Conseil général ou la majorité d'un Congrès, toutes les autres interviendraient en sa faveur. Les Fédérations correspondraient librement entre elles, « en dehors d'un contrôle gouvernemental quelconque ».

L'assemblée de Saint-Imier créait, en face de l'Internationale germanisée par Karl Marx, un mouvement ouvrier indépendant qui n'allait pas tarder à s'étendre. Le branle était donné.

La Fédération belge, résolument autonomiste, dans son Congrès des 25-26 décembre 1872 déclara à son tour nulles et non avenues les résolutions de La Haye, refusa de reconnaître l'autorité dn Conseil général de New- York, et adhéra au pacte de Saint-Imier. Parmi les journaux de la Fédération, le Mirabeau de Verviers, qui parut jusqu'en 1880, avait été l'un des premiers à protester contre les tendances du Conseil général et l'œuvre du Congrès de La Haye; V Internationale, organe du Conseil fédéral, et la Liberté de Bruxelles, s'étaient associées au Mzm^(?(2z^. L'adhésion des Belges au mouvement autonomiste était d'autant plus importante que, comme le reconnaît l'historien marxiste Stieklow', la Belgique était alors un des rares pays où il existât un mouvement ouvrier : ce n'étaient pas seulement les intellectuels proudhoniens, mais les mineurs du Borinage et tous les travailleurs wallons qui repoussaient l'hégémonie allemande.

La Fédération espagnole suivit bientôt, qui était alors fort prospère, et peut-être la plus puissante organisation de l'Internationale^ : plus de 80000 Espagnols

1. Cf. Stieklow, ibicL., p. 11 ; Préaudeau, Michel Bahounine, p. 371 ; Kropotkine, Autour d'une vie, p. 279-280.

2. Die B akunistische Internationale, p. 10; Angel Marvaud, La question sociale en Esfagne . Paris, Alcan, 1910, p.3i j-z/f/; Garcia Ruiz, Historia de la Internacional en Esfana, Madrid, 1872.

— ii5 —

étaient membres de l'Internationale et payaient régulièrement leurs cotisations; loi fédérations locales groupaient 332 sections syndicales et 66 sections mixtes; dans la seule Catalogne, il y avait alors plus de looooo ouvriers organisés. En dépit des intrigues de Lafargue et de la fondation d'une Nuova Federacion madrilena marxiste, le Congrès de Cordoue (25- 3o décembre 1872) déclarait nulles et non avenues les résolutions de La Haye, et décidait de participer l'année suivante à un Congrès autonomiste, si celui que devait convoquer le Conseil général ne détruisait pas l'œuvre néfaste accomplie à La Haye.

Un mois après, la Fédération anglaise secouait également le joug marxiste. Ce geste était d'autant plus signiâcatif que les militants les plus actifs de cette Fédération étaient des hommes qui avaient, durant de longues années, vécu dans l'entourage de Marx et qui avaient adopté la plupart de ses idées, mais qui ne pouvaient admettre ni les procédés employés par Marx pour s'assurerla victoire, ni ses ambitions dictatoriales ; des hommes comme Haies, Jung, Eccarius, avaient toujours marché avec Marx, la main dans la main, au Conseil général et avaient défendu ses idées dans les Congrès internationaux : « Ce désaveu constituait pour Marx la plus sévère des condamnations* », et confirmait tout ce qui avait été dit par les autonomistes contre lui 2. Les Anglais n'avaient pas d'antipathie personnelle contre Marx qu'ils avaient longtemps soutenu ; ils n'étaient point anarchistes, mais partisans déterminés de l'action politique ; la véritable cause de la scission dans l'Internationale

1. Préaudeau, loc. cit., p. 2>j2> ; cf. Stieklow, loc. cit., p. 1 1-12.

2. Cf. Engels à Sorge, Londres, 20 mars 1873, Briefe an Sorge, p. 100. Dès qu'il cessa d'être un instrument docile, le (i brave » Eccarius ne fut plus, aux yeux de Marx, qu'un (( fou » et une (( canaille » : Marx à Sorge, Londres, 33 et 27 mai 1872, Briefe an Sorge, p. 57.

— ii6 —

n'était donc point un différend doctrinal, mais la dictature allemande.

Peu après le Congrès de La Haye, Haies prouva que la majorité marxiste avait été purement fictive, et tout le Congrès une comédie mise en scène par une clique ^ ; le Congrès n'avait point le droit de détruire toute l'organisation de l'Internationale en abolissant l'autonomie des sections; il n'avait point le droit de rendre l'action politique obligatoire, en la faisant dépendre d'un Conseil éloigné de 3 ooo lieues. Un appel aux sections, signé de Haies, secrétaire général du Conseil fédéral, Mottershead, Bennett, Mayo, Roach, Jung, Clarke, Poster, invitait les sections à protester contre le coup d'État de La Haye. Une correspondance très cordiale s'établit entre le secrétaire du Conseil fédéral anglais et celui de la Fédération jurassienne. Jung déclarait repousser la dictature politique de Marx. Eccarius rappelait que lors de la fondation de l'Internationale personne n'avait songé à rendre obligatoire une attitude politique déterminée, et que les résolutions de La Haye violaient sur ce point le pacte fondamental de l'Association. Dans une lettre officielle aux Jurassiens, Haies dénonçait les intrigues et la tyrannie de Marx et disait combien le mouvement ouvrier anglais avait souffert de la lourde domination du Conseil général : « Maintenant, écrivait l'ouvrier anglais, que le Conseil général n'est plus là, je puis affirmer que nous allons faire plus de progrès que nous n'en aurions pu faire, s'il était resté près de nous... V autorité que le Conseil général avait concentrée entre ses mains d'une manière si

I. Cf. International Herald, 2, 16 et 23 novembre 1872; et Jœckh, Die Internationale, p. 198 ; Préaudeau, Michel Bakounine, p. i-jo sqq. ; Brupbacher, Marx uni die Internationale, p. i38-i39; Stieklow, Die bakunistische Internationale, p. 11-

fatale, avait paralysé le mouvement en Angleterre... Maintenant nos fers sont brisés \ »

Au Congrès de la Fédération anglaise, qui se tint à Londres le 26 janvier 18/3, Jung reprocha à Engels et à Marx d'avoir fait du Congrès de La Haye « une triste mystification ». Eccarius et lui critiquèrent avec vigueur la manière dont on avait « fabriqué » le Congrès, les décisions qui y avaient été prises, et la prétention d'imposer à tous les membres de l'Internationale un programme d'action déterminé. Le Congrès déclara l'assemblée de La Haye irrégulière et ses résolutions dépourvues de validité.

En même temps, la Fédération américaine, qui venait d'être fondée, se divisait en deux partis, dont l'un, celui dit « de Springstreet », se déclarait nettement autonomiste (19 janvier iS/S). Deux des membres de la Fédération américaine désignés pour faire partie du nouveau Conseil général, Ward et David, refusaient d'y siéger. David condamnait hautement ci l'œuvre du Congrès de La Haye... qui n'avait été que le résultat d'une conspiration préparée au profit d'une coterie avide d'autorité; quel que soit, ajoutait-il, le génie de Marx, je ne saurais l'estimer après les actes qu'il a commis avant et durant le Congrès de La Haye ; je ne saurais non plus marcher à côté des hommes qui lui servent de compères dans la pitoyable comédie qu'il joue en ce moment au détriment de l'Internationale et du mouvement révolutionnaire général. »

De même, la Fédération néerlandaise adhérait au mouvement autonomiste. Quant aux révolutionnaires des pays où l'Internationale ne pouvait tenir d'assises régulières, ils étaient presque tous de cœur (( fédéralistes », comme les congressistes de Saint-Imier. Ainsi les réfugiés russes à Genève, pour la plupart amis de Bakounine, comme Ogaref , Ozeroff , Zaytzef , Smirnoif , N. Joukowsky, Ross (Sajin), N. Sokolow, Holstein,

— ii8 —

Ralli, Œlmitz, auxquels devaient se joindre plus tard Kropotkine et Stepnik-Krawtchinski.

Quant aux socialistes français^ Marx ne pouvait se méprendre sur les sentiments qu'il leur inspirait. Comme nous l'avons vu, les proscrits de la Commune avaient participé à la fondation de la Fédération jurassienne et au Congrès de Saint-Imier; l'un d'eux, Benoît Malon, avait été l'objet d'une demande d'exclusion de la part des marxistes à La Haye, et Marx l'avait vivement attaqué au paragraphe 3 de son pamphlet sur les prétendues scissions de l'Internationale. Quant à Jules Guesde, il était également alors un adversaire acharné de Karl Marx et du marxisme; de Rome, il écrivait à Joukowsky, le 3o avril 1872, une lettre ' oxi il disait : « Que devenez-vous et que devient notre chère section? Vous savez que je vous en veux à mort de me laisser attendre inutilement depuis un mois les pouvoirs promis; c'est là, si je ne me trompe, une violation flagrante de la solidarité ouvrière... Ecrivez-moi, et parlez-moi surtout de ce qui m'intéresse, c'est-à-dire de nos chances de succès contre la bourgeoisie gouvernementale d'une part et contre le Conseil marxiste de Londres. »

Le passage suivant de la brochure de Marx, Engels et Lafargue contre V Alliance de la démocratie socialiste- montre quel antagonisme opposait alors Marx aux révolutionnaires français Brousse et Guesde, et le ton haineux de ces phrases est aussi instructif à cet égard que leur contenu : « Les deux principaux correspondants alliancistes pour la France, Benoît Malon et Jules Guesde (ce dernier signataire de la circulaire de Sonvillier), qui connaissaient ce développement

1. Citée par James Guillaume, V Internationale. Documents et Souvenirs, t. II, p. 267, extraite de la note 2036 de la biographie de Bakounine, par Nettlau.

rapide de notre Association, essayèrent de la désorganiser au profit de V Alliance. Leurs lettres n'ayant pas eu l'effet attendu, on envoya des émissaires, entre autres un Russe, nommé Metchnikoff; mais leurs efforts n'aboutirent à rien. Ces mêmes individus qui accusaient impudemment le Conseil général d'empêcher les ouvriers de <( s^ organiser dans chaque pays librement, spontanément, diaprés leur esprit propre, leurs habitudes particulières » (lettre de Guesde, 22 septembre 1872), dès que les ouvriers s'organisaient librement., spontanément, etc., mais en complète harmonie avec le Conseil général, leur disaient (\\xç^ les Allemands du Conseil les opprimaient et que, hors de leur église orthodoxe antiautoritaire, il n'y avait point de salut. A Montpellier, M. Guesde avait pour confident un nommé Paul Brousse*, étudiant en médecine, qui tâchait de faire de la propagande allianciste dans tout l'Hérault, où Guesde avait rédigé les Droits de VHomme. Peu de temps avant le Congrès de La Haye, lorsque les Internationaux du Midi étaient convenus de se cotiser entre eux pour envoyer un délégué commun au Congrès, Brousse tenta d'engager la section de Montpellier à ne pas payer sa quote-part et à ne pas se prononcer jusqu'à ce que le Congrès eût décidé les affaires pendantes. Le Comité méridio-

I. Qui fut plus tard l'un -des chefs du parti socialiste possibiliste, l'adversaire du marxisme dans la seconde Internationale, président du Conseil municipal de Paris et député socialiste. Cf. Zévaès, De la semaine sanglante au Congrès de Marseille, Paris, Rivière, 191 1, p. 4-5. Passé en Espagne en décembre 1872, à la veille du procès de Toulouse où il fut condamné par contumace. Brousse fonda à Barcelone avec Camille Carnet, jeune canut de Lyon, et Alerini, ancien membre de la commune de Marseille, réfugié depuis iS/ijUn groupement de propagande et d'action, le (( Comité de propagande révolutionnaire socialiste de la France méridionale » qui publia la Solidarité révolutionnaire à lacjuelle collabora Jules Guesde, et qui eut dix numéros du 10 juin au i" septembre 1873.

nal, section de Montpellier, résolut de demander au Congrès d'exclure Brousse de l'Internationale pour avoir « agi déloyalement en provoquant une scission au cœur de la section. Son ami Guesde, dans une correspondance du mois de décembre envoyée de Rome à la Liberté, de Bruxelles, dénonça cet attentat autoritaire contre Brousse, et signala en toutes lettres comme l'instigateur Calas, de Montpellier, tandis qu'il n'y désignait Brousse que par des initiales. La police, mise en éveil par cette dénonciation, surveilla Calas, et immédiatement après saisit à la poste une lettre de Serrailler à Calas, oii l'on parlait beaucoup de Dentraygues à Toulouse. Le 24 décembre, Dentraygues était arrêté à Toulouse ».

Nous reviendrons sur cette affaire Dentraygues, qui révèle une singulière analogie entre les méthodes actuellement employées par la Sozialdemokratie marxiste et les procédés mis en œuvre du vivant de Marx lui-même. Mais ce passage de la brochure de Marx est capital en lui-même : il en résulte sans équivoque que Malon, Guesde, Brousse, combattaient alors de toutesleurs forces V emprise 7narxiste, et ne craignaient point de dénoncer, comme nous le faisons zM]o\xxà'\\xi\, la mainmise allemande sur le mouvement ouvrier de tous les pays.

L'affaire Dentraygues révéla la présence en France d'agents de Marx que Guesde devait baptiser les (( proconsuls marxistes )> et qui se trouvent être les précurseurs des Sùdekum, des Parvus et des Scheidemann que la Sozialdemokratie a de même envoyés dans divers pays pendant la guerre de 1914 pour y travailler l'opinion ouvrière au pro&t de l'Allemagne.

Le 4 mars iS/S la dixième Chambre (correctionnelle) du tribunal de la Seine jugeait un nommé Van Heddeghem dit Walter, qui était devenu avec Larroque et Dentraygues l'un des trois représentants occultes de Marx en France, et qui était particulièrement chargé

du district de Paris. Van Heddeghem avait reçu des marxistes, qui essayaient de conquérir les sections françaises blanquistes ou jurassiennes, le mandat suivant, dont le texte fut lu à l'audience du tribunal : (( Le compagnon Heddeghem est nommé provisoirement mandataire du Conseil général pour le district de Paris où il devra agir d'après les instructions suivantes : 1° Il organisera l'Internationale dans le district mentionné conformément aux statuts et règlements généraux et aux résolution du Congrès '.,. 5° Il enverra au mandataire du Conseil général établi à Londres une copie exacte de toutes les communications adressées au Conseil général... 6° Il aura le droit de suspendre V organisation ou un membre quelconque de son district jusqu'à l'arrivée de la décision du Conseil général auquel il donnera avis immédiatement de chaque suspension prononcée, en y joignant les pièces justificatives et les explications des parties accusées'. »

Usant de ses pouvoirs d'inquisiteur délégué, un autre envoyé de Marx, Dentraygues, avait, sur la dénonciation d'un certain Calas, secrétaire de la section de Béziers, expulsé de l'Internationale Paul Brousse; et Guesde, indigné, avait publié ddSis la Liberté de Bruxelles (n" du 20 octobre 1872) le texte de l'arrêt signé Dentraygues. Or, les débats d'un procès correctionnel à Toulouse révélèrent que l'homme de confiance de Marx avait joué un rôle fort louche. Guesde saisit cette occasion pour stigmatiser, dans une lettre adressée de Rome le 29 mars 1873 au Bulletin delà Fédération jurassienne, qui la publia le i5 avril, les méthodes de Marx. Dans cette lettre écrasante, sous le titre les Proconsuls marxistes, Jules Guesde écrivait :

Page 1