AVANT-PROPOS
Une étude, tnême rapide, sur la peneéereUi> Barbey <r Aurevilly dépaeeerait I
les limites qui sont fixées
ces petits livrée* On s'est donc content- isir
'Te de ce magnijiqur écr
pitres qui ont paru plus révélateurs. O. porta gé /''s chapitres en de iei , l'une presque
uniquement biographique, Vautre spéculative et critique* Voici la première série, la seconde paraîtra dans quelques mois. Mn" Read, à 7 les admirateurs de Barbey d'Aurevillu
ï tant de reconnaissance, permettre de puiser à pleines /nai)is dans les trois volumes des Œuvres et des Hommes consaaux philosophes et écrivains religieux.
Voici un des ouvrages que la critique n'est pas obligée d'ajuster, en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe depuis 1441 à peu près, et il est bien probable qu'il vivra autant que le sentiment du christianisme qui l'a inspiré, et que le sentiment de la langue charmante dans laquelle il a été traduit. C'est le livre de YInternelle Consolacion, sorti au xv* siècle de l'Imitation de Jésus-Christ. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage célèbre, dans la langue 0 et primesautière que le Moyen Age a créée, ceci au on nous l'exhume, et tel que MM. Moland et d'Héricault le publient, nous parait supérieur, non seument à toutes les traductions que l'on a faites, depuis, de l'Imitation, mais, le croira-t-on et n'est-ce pas là une de ces choses qui vont paraître d'une singularité un peu forte à beaucoup d'esprits ? supérieur au t même si vanté de l'original.
En effet, l'Imitation de Jésus-Christ est regardée presque par tout le monde commo un incomparable chef-d'œuvre. Ce livre de moine, écrit dans le clai
(1) Editée pnr MM. Molnnd et fBMSM :.
J. BARBEY d' AUREVILLY
profond silence d'une cellule, a rencontré la Gloire, cette fille de la foule et qui passe comme sa mère (Sic transit gloria mundi), mais qui, pour lui, s'est arrêtée. Ce n'était pas assez. De la gloire à la popularité, il n'y a que quelques marches... à descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'était pas assez encore, il a pris les colossales proportions d'un lieu commun.
Or, le lieu commun, cette chose respectée, c'est la gloire devenue momie, c'est son embaumement pour l'immortalité, et qui y touche semble faire du paradoxe et du sacrilège. Nous l'oserons pourtant aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente. Nous oserons regarder dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un, au succès d'un livre universellement accepté par les gens pieux et même par les impies.
Les chrétiens, qui veulent, eux, imiter Jésus- Christ, n'ont pas travaillé seuls à ce succès. Les philosophes, qui n'ont pas précisément la même visée, y ont travaillé autant que les chrétiens. Étaient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une simplicité si pénétrante ? Quelques bonnes âmes un peu badaudes Pont cru peut-être, mais non, ils n'étaient pas vaincus !
C'est Fontenelle, cette belle autorité religieuse et même littéraire, qui a écrit le mot fameux et qu'on cite toujours quand il est question de l'Imitation : « L'Imitation est le premier des livres humains, puisque l'Évangile n'est pas de main d'homme. » Seulement rappelonsnous que, quand il grava cette inscription lapidaire pour les rhétoriques des temps futurs, il s'agissait de la traduction de monsieur son oncle le grand Corneille, et que, sans cette circonstance de famille, l'Imitation lui aurait paru moins sublime. De plus, avec tout son esprit, Fontenelle disait deux bêtises dans son mot fameux, si ce n'est trois, ce pauvre Tyrcis !
J. BARFJKY I) AliRKVH.LY 7
D'abord l'Evangile n'ett pas écrit de* main» de .s-Christ, mais de la main de saint Mathieu, de
saint Luc, de saint Mare et de saint t d'ailleurs,
Jésus-Christ ratait aussi un bomme. Inspiras, martyrs plus tard, c'est-à-dire témoina, les évangélistes ne sont que 001 hommes... inspirée ! et par côté, le mot de Fontenelle «'st pourpré et faux comme l'est un madrigal. Il ut pas un pourtant. —
C'était une précaution. On mit s'ils •'entendent caution, messieurs 1rs philosophes.
Fontenelle, impie et lâche comme tonte la sert»- qu'il précédait et dont il est un des ancêtres, écrivait alors Mero et Enégu pour Rom anéve, -'t le tournoie ee
préparait, avec son mot sur limitation, un bouclier contre Louis XIV et la Régente. 9aint-E?reinond, ne valait pas mieux que Fontenelle par la moralité réfléchie ou par la moralité instinctive, mais qui était très supérieur par le talent, Saint-Fvremond était plut hardi, mais il était en Angleterre, — cet asile COOtl France toujours.
Mais, faux par l'accessoire, le mot est faux aussi en lui-môme. L'Imitation n'est point et ne saurait être le premier des livres humains, car il n'est pas humain de confondre la cité domestique et la cité monastique, comme le faisait le fieux Tyrcis, qui ne compn pas plus l'une que l'autre, et comm raient tous
ceux qui ne verraient pas que limitation est une œuvre exclusivement monacale. Pour qui la lit. effet, avec le ^renre d'esprit et d'attention qui pénètre les livres, celui-ci, pale, exsangue, d'un am >ur exténué, avec une expfeavon bien plus métaprr que
vivante, s'adresse formellement <'t essentit'll.'in»'nt a des moines, tournant le dos au monde proprement
voulant rendre le correct plus oorrect, proposant — » et
il ne faut pas s'y tromper, car la méprise serait gros-
sière — la vie parfaite et de conseil, et non pas la vie de précepte. Si Ton avait dit de l'Imitation qu'elle est le premier des livres de Moines, l'erreur eut été moindre, mais ce n'eut pas été le vrai encore.
N'y eût-il que la grande Sainte Térèse, — et il y en a d'autres, — il est des mystiques d'un ordre bien plus translucide, bien plus embrasé, bien plus enlevant que l'auteur de l'Imitation, quel qu'il ait été. On dit même, chose étrange et assez ignorée ! que son mysticisme ne parut pas toujours sûr à Rome ; un jour, on l'y a signalée inclinant vers l'erreur qui s'est appelée Jansémus — sur cette terrible question de la nature et de la grâce. Mais le succès couvrit tout de son bruit, et il n'est pas jusqu'au nom du chancelier Gerson, sur le compte duquel on mit ce livre d'ascétisme doux, qui ne dut lui être une fière réclame, comme nous disons maintenant, après le deuxième Concile de Constance. C'est à lui encore aujourd'hui, à Jean Gerson, dont ils ont fait un grand portrait, trop flatté, dans leur introduction, que MM. Ch. d'Héricault et Moland attribuent l'honneur de ce livre, malgré les germanismes qui révèlent évidemment une autre main.
Du reste ce nom même était inutile. Rigoureusement parlant, le ton seul du livre suffisait pour expliquer son succès, car le monde est pour les livres ce qu'il est pour les hommes. Il ressemble à l'ombre du poète persan : Fuyez-le, il vous suit ; suivez-le, il vous fuit. Et voilà pourquoi surtout le monde s'est précipité, sans l'atteindre, vers cette ombre vague de moine blanc, masqué jusqu'aux yeux de son capuchon, et qui fuit tout là-bas, dans les entre-colonnements d'on ne sait plus quel monastère ! L'ombre blanche est restée presque toujours une ombre fuyante. Quelles que soient les raisons d'affirmer la personnalité de l'auteur de l'Imitation, elles ne sont pas telles cependant qu'on puisse les admettre en toute certitude, et cet inconnu que quelques-uns appellent : Jean Gerson, d'autres A. Kempis, d'autres encore Jean Gersen, abbé de Verceil, n'en est pas moins toujours un anonyme de l'histoire. On ne l'a point assez remarqué, le monde, cet ennuyé
et ce capricieux, aime à la fureur les contrastes. Il aime les langages étranges et étrangers, et cette voix do moine en était une, par son calme même. Le monde, puisqu'il s'agit de son goût pour une œuvre qui ne fut jamais faite pour lui, lit avec avidité l'Imitation, et ne veut pas lire l'Evangile, et les raisons de cela ne viennent pas de l'Imitation. L'Evangile est littérairement barbare, parabolique, miraculeux, ardemment imagé, et il ne se comprend bien qu'à l'église et dans la lumière de l'enseignement sacerdotal, tandis que l'Imitation, nous l'avons dit, est métaphysique et décolorée comme le verre d'eau claire qu'on boit sans avoir soif et qui ne nourrit pas davantage. D'un autre côté, comme l'Imitation place la vertu très haut, le monde y applaudit pour se dispenser d'y atteindre. C'est si haut, que c'est impossible, et l'on se rassied dans la vie commode, en jetant à l'idéal intangible le regard le plus tranquillement résigné... à la perte de cet idéal.
Telles sont, en fait, les raisons de cette popularité mondaine d'un livre qui a sa valeur sans aucun doute, mais que l'opinion a exagérée. L'opinion a fait de l'Imitation un livre essentiel, et sans nier ses mérites raffinés en piété pratique, cela est-il juste, cela est-il sage à une époque comme la nôtre, où tant d'esprits inclinent, hélas ! à se créer une Eglise sans sacrements, et un Evangile sans surnaturel ?... Une pareille disposition effraie assez les esprits qui étudient les pentes du siècle, pour donner le courage de réagir contre un livre, bien plus utile à des ascètes avancés dans la voie de la perfection chrétienne qu'à des gens du monde vivant dans les réalités et les épaisseurs de ce temps. Nous voudrions poser la question à qui aurait autorité pour y répondre, mais nous ne la résolvons pas. Seulement, si nous n'entrons pas plus avant sur ce point de vue pratique, qu'il est impossible de ne pas ouvrir quand il s'agit d'un livre chrétien, il nous reste à connaître le côté littéraire de l'Imitation comme œuvre humaine, et nous allons l'examiner.
Eh bien ! par ce côté-là comme par l'autre, par la forme comme par le fond, l'Imitation n'est pas en rapport avec l'admiration traditionnelle qu'elle a inspirée. Un homme de nos jours, tout ensemble métaphysicien et poète, et dont l'habitude n'est pas de céder aux influences du monde qui l'entoure, a dit de l'Imitation qu'elle avait été laissée sur le seuil du Moyen Age pour donner l'envie d'y pénétrer. S'il avait parlé en ces termes de Ylnternelle Consolation dans sa langue artiste et populaire, le mot aurait peut-être été vrai, mais appliqué au texte latin de l'original, un tel mot n'est plus que poétique. Non, l'Imitation ne traduit pas le Moyen Âge avec cette puissance qu'il est impossible d'y résister. Cette vignette de l'âme et de Jésus-Christ qui ressemble à la patiente enluminure des marges d'un missel n'égale
Ï>as, sous son latin de cloître, harmonieux et limpide, es figures idéales, mais si profondément touchantes dans leur sainteté émaciée et splendide, de frère Ange de Fiesole (un moine aussi), le plus profond interprète du Moyen Age, ni même les lignes expressives et nettes d'Overbeck, aussi loin pourtant que l'homme l'est de l'ange, du monastique Angelico.
Dans l'Imitation, rien de pareil. Toute intention y est diminuée. L'Évangile y est sous le précepte, mais comme le feu derrière un écran, comme la vérité derrière un voile, comme le Sinaï derrière un poète sonore et pur. On dirait du Lamartine, maintenu par la règle, avec des adjectifs de moins et une simplicité plus austère. Quant à la profondeur, qu'on a souvent prétendu y voir, ce n'a jamais été qu'un mirage, car ce qu'elle est le moins peut-être, cette conversation intérieure d'un cœur presque vierge dans un coin de chapelle, c'est d'être un livre fouillé et profond. Pour les âmes circoncises qui habitent la thébaïde des monastères, ce qui est dit dans l'Imitation de l'amour et
des autres pensées humaines peut sembler des découvertes terribles et le cœur humain montré jusque dans ses fondements, mais qui a passé par les vieilles civilisations, qui a lu les moralistes modernes n'est ni révolté ni surpris de cette balbutie. Ceux qui ont reçu les coups du monde et les morsures du monde trouvent ce livre sans forte connaissance du fin fond du cœur. Il ne descend pas dans cette vase saignante, et c'est, en somme, un innocent enfantelet de livre, même dans sa conception du péché.
Telles sont les qualités et les défauts de l'Imitation, que nous retrouvons aujourd'hui, avec des qualités qui s ajoutent aux siennes dans cette langue admirable de VInternelle Consolation, bien préférable, selon nous, au latin décharné et abstrait de l'original. La langue du xve siècle plus étoffée, plus concrète, plus vivante enfin, a un mouvement, une mollesse et des images que l'ascétique auteur de l'Imitation se serait peut-être interdites comme un péché et qui ôtent à sa pensée sa rigidité et sa frigidité monacales. Comme on voit tout ce que l'on veut dans les livres qu'on aime, l'imagination de ceux qui sont épris de l'Imitation y a mis aussi de la tendresse, mais il n'y en a pas plus que dans tous les livres d'oraison, et même il y en a beaucoup moins. ( )n a pris le ton du genre pour une qualité individuelle du livre et de l'auteur.
Eh bien ! dans la langue de VInternelle Consolation, s'est coulée cette tendresse absente et cette grâce chaste dont le livre manquait primitivement. La pensée droite et byzantine du moine a trouvé une draperie flottante qui lui va bien. Il n'en est que mieux à genoux sur sa dalle d'y traîner cette robe à longs plis... Ici donc, et pour la première fois, voici une traduction qui ajoute à la valeur de l'original. L'écrivain de VInternelle Consolation, qui a partagé la destinée de l'auteur de l'Imitation (l'anonyme convenant comme le silence de leur règle à ces hommes humbles qui ne vivaient, comme disent les saintes Chroniques, que sur la montagne de l'éternité, in monte œternitatis) , l'écrivain ignoré de VInternelle Consolation ne s'est point attaché
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à la glèbe du mot à mot de son auteur. Il n'en a pris que l'esprit même et Ta revêtu comme un pauvre qu'on veut réchauffer. Avec sa langue feuillue et abondante, il s'est roulé autour de la pensée simple et nue de l'original, et il a fait de cette pensée sèche ce que la guirlande de pampre et de vigne fait d'un thyrse qui, primitivement, n'était qu'un bâton.
Ainsi nous n'hésitons pas à le répéter, de toutes les traductions qui ont été faites du livre de l'Imitation, et elles sont nombreuses, depuis celle du Chancelier de Marillac, rééditée de nos jours, et dans laquelle on a une naïveté bien inférieure à celle de la traduction du xve siècle, jusqu'à celle que s'imposa M. de Lamennais (il était chrétien alors) pour mortifier, je crois, son génie, la meilleure, celle qui complète le mieux son auteur en le traduisant, est celle que MM. d'Héricault et Moland nous ressuscitent aujourd'hui ; toutes les autres ne valent pas le texte parce qu'elles veulent seulement nou6 le donner. Malgré le succès qui s'est attaché à l'entreprise de M. de Lamennais comme s'il était de la destinée de l'Imitation, ce livre heureux, de créer des succès à ses traducteurs eux-mêmes, combien n'avonsnous pas souffert de voir le génie éclatant et sombre de l'auteur de Y Indifférence se débattre dans un genre de travail si antipathique à sa nature ! Le parti qu'il a pris d'être simple, en traduisant cette simplicité, l'a fait verser dans ce que nous appelons l'inconvénient de l'Imitation, c'est-à-dire la métaphysique.
S'il en est ainsi de Lamennais, que pouvons-nous dire de Beauzée le grammairien et de Le Maistre de Sacy le janséniste ? Quant à Corneille, ce n'est pas un traducteur, quoiqu'il ait voulu l'être : c'est Corneille. Il y a des choses cent fois dignes de l'auteur de Polyeucte dans sa paraphrase, mais c'est précisément pour cela qu'il ne traduit pas ce livre d'ombre fait par
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une ombre qui n'a qu'une voix comme un souffle, — la voix de l'esprit, — et qui semble sortir d'un in pace. Le génie de Corneille déborde tout, et l'agrafe de son vers ne le retient pas môme à son auteur, — évidemment cet homme- là n'est pas fait pour vivre. L'écrivain quelconque de Y Internelle Consolaeion déborde aussi son texte, mais il ne le transforme pas avec cette toute- puissance qui fait qu'il n'y a plus là que du Corneille. Il l'orne, il l'atourne, il l'amollit, il lui communique de certains charmes, mais il ne le dévore pas comme Corneille, pour en jeter, après, les cendres aux vents.
Les éditeurs actuels de Y Internelle Consolaeion , MM. Charles d'Héricault et Moland, connus déjà par des travaux d'une érudition qui ne se contente pas de rechercher, mais qui pense, ont fait précéder leur travail d'une introduction très fermement écrite, dans laquelle ils ont agité toutes les questions littéraires qui se rattachent, soit à l'Imitation elle-même, soit à Y Internelle Consolaeion qui en est sortie. Quoique touchées en bien des points avec compétence et sagacité, ces questions n'ont pas cependant été amenées par les spirituels éditeurs au point de lumière qu'ils auraient souhaité et qu'une critique plus minutieuse que la nôtre pourrait exiger. Nous sommes, nous, très coulants sur ces sortes de questions : quel fut l'auteur de l'Imitatio ? quel fut 1 auteur de YInternelle Consolaeion, ces anonymes ?
Pourvu que nous ne tombions pas dans le système rasé de bfen près par les éditeurs, à la page 14 de leur Introduction, dans cette immense bourde allemande qui a décapité Homère et qui répugne à la constitution même de l'esprit humain, que nous importe de savoir si l'Imitation s'appelait A. Kempis ou de toute autre réunion de syllabes? C'est une question de bal masqué.
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Ce qu'il y a de certain, c'est que ce fut un moine, comme Homère fut un poète, un moine dont l'individualité n'eut probablement de nom que devant Dieu, et ce qu'il y a de certain encore, c'est que ce ne fut point Gerson, malgré la croyance des éditeurs, mêlée pourtant d'un invincible doute. Gerson, à notre estime, ne fut ni l'auteur de Ylmitatio Christi, ni celui de VInternelle Consolacion. Les germanismes du texte latin le prouvent suffisamment pour l'Imitation et pour VInternelle Consolacion, le génie de Gerson lui-même, qui n'eut jamais le moelleux et le laisser-aller du livre délicieux, remis en lumière aujourd'hui.
Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, à ce qu'un peu du mystère et de l'esprit du Moyen Age restent sur ces points en litige. Le génie du Moyen Age est essentiellement silencieux. Ces hommes, qui vivaient les yeux au ciel ou baissés sur la poussière de leurs sandales, se souciaient bien de cette bavarderie qu'on appelle la Gloire, et des commérages que l'Avenir devait faire, un jour, sur leur tombeau !
SAINTE TÊRÈSE <"
Il y a déjà quelque temps que M. l'abbé Marcel Bouix a traduit avec un talent éclatant de fidélité les œuvres complètes de Sainte Térèse, de cette femme qui eut deux génies, quand il n'en faut qu'un seul à un homme pour être immortel. Et cependant on peut se demander encore qui donc s'est occupé de cette publication parmi ceux-là môme dont la fonction, dans la littérature contemporaine, est d'attacher à la tête des livres qui en valent la peine, les bouffettes de la publicité V Malgré l'importance et la difficulté du travail de M. l'abbé Bouix, quelle est la plume, se croyant grave parmi toutes celles qui se croient amusantes, qui ait eu seulement le courage d'en toucher deux mots ? Quel critique enfin a signalé au public, d'une façon quelconque, l'existence d'une traduction qui met à sa portée une œuvre littéraire, comptée au premier rang dans la littérature espagnole, et qui de plus lui fait connaître une de ces prodigieuses individualités, comme on dit maintenant, d'autant plus curieuse qu'elle est inexplicable à la sagacité purement humaine de l'Histoire, mais dont, pour cette raison peut-être, l'Histoire aime peu à s'occuper. Probablement, sur un
(1) Œuvres complètes, traduites par M. l'abbé Bouix.
tel sujet, la Critique a pensé comme l'Histoire. Toujours est-il qu'elle s'est tue sur l'ouvrage de M. Bouix, et qu'il est arrivé à la traduction des œuvres de Sainte Térèse ce qui est arrivé à la traduction de la Somme de Saint Thomas d'Aquin. Que voulez- vous dire, en effet, quand on n'en peut pas rire, du travail d'un jésuite sur une Sainte, cette Sainte-là fût-elle Sainte Térèse ?
Car, il faut en convenir, Sainte Térèse, par exception n'a pas été frappée de l'impopularité dédaigneuse ou moqueuse dont sont frappés les autres Saints, dans ce siècle d'impertinentes lumières. On a même des bontés pour elle. Pourquoi ? Qui sait ? D'abord elle est d'Espagne ! Nous nous soucions fort peu, il est vrai, de l'Espagne de Saint Isidore de Séville, de Saint Ignace de Loyola, de la terre catholique d'Isabelle et de Ximenès, mais, en revanche, nous raffolons depuis trente ans de l'Espagne moresque, de l'Espagne des boléros, des fandangos, des basquines et des castagnettes, et c'est, ma foi ! un avantage; même pour une Sainte, que d'être du pays de la marquise d'Amaegui.
Raillerie à part, d'ailleurs, Sainte Térèse, qui n'est guère connue en France que pour deux ou trois mots sublimes, exprime l'amour avec une telle flamme qu'elle a vaincu, avec ces deux ou trois mots, l'ironie du peuple le moins romanesque de la terre, et elle a eu pour lui le charme du romanesque ! Elle a été pour lui la personnification traditionnelle de l'amour, et en faveur du substantif, on a excusé l'épithète. On lui a pardonné d'aimer Dieu, en de faveur l'amour ! Même Voltaire,
3ui a déshonoré Jeanne d'Arc, ne se serait pas moqué e Sainte Térèse 1 Même les sales historiens qui ont expliqué par de la pathologie l'héroïsme surnaturel de cette autre Sainte qui n'a encore été canonisée que par la patrie, n'auraient pas osé toucher cette pure lumière qu on appelle Sainte Térèse ! Même M. Renan, l'ennemi des Saints modernes, n'oserait pas soutenir que le bandeau de Sainte Térèse n'est pas vraiment une auréole. C'est ainsi que la Philosophie, si elle n'est pas charmée, est au moins gênée devant les yeux baissés de
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l'immaculée Carmélite qui n'est pas seulement la gloire de l'Espagne, mais de la Chrétienté et de l'âme humaine, et aussi de l'esprit humain, et c'est pourquoi, sans aucun doute, dans l'embarras où tant de gloire la jette, elle aime mieux se taire que parler !
Mais, nous, nous parlerons. Sainte Térêse, grâce à la traduction que M. l'abbé Bouix vient de nous donner de ses œuvres complètes, peut être maintenant aussi profondément connue du public français que jusqu'ici elle l'était peu ; et nous désirons qu'elle le soit. Or, si, avec quelques mots, toujours cités quand on parlait d'elle, elle exerçait je ne sais quel irrésistible empire sur les imaginations les plus ennemies, que sera-ce quand on pourra lire et goûter tant d'écrits, marqués à 1 empreinte d'une âme infinie, de cette âme qui, sans en excepter personne dans l'histoire de l'esprit nu main, — quand elle fut obligée d'écrire, soit pour se soulager d'elle-même, soit pour remplir un grand devoir, — fit tenir, dans les limites étouffantes d'une langue finie, le plus de son infinité ?
L'infinité 1 Voilà, en effet, le caractère des œuvres de Sainte Térèse. Voilà la marque distinctive et à part de ce talent, qui n'est pas un talent ; de ce génie qui n'est pas un génie, quoiqu'on lui donne ce nom pour l'exprimer, parce qu il n'y a pas de nom au-dessus de ce nom. L'infinité ! Certainement il y a de l'infini dans toute âme, mais il y est et même dans les plus grandes, à l'état latent, mystérieux, sommeillant, comme l'Esprit sommeillait sur les Eaux, tandis que dans l'âme de Térèse l'infini déchire son mystère, se fait visible et passe dans le langage ou la pensée déborde les mots.
Cette héroïne de la vie spirituelle est infinie d'intuition, de profondeur, de subtilité, mais ne l'entendez ms dans le sens littéraire qui voudrait dire excessive-
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ment intuitive, excessivement profonde, excessivement subtile. Vous vous tromperiez ! Elle est infinie, infinie dans le sens métaphysique. Elle est infinie comme depuis elle, Pascal Ta été quelquefois, dans quelquesunes de ses pensées . Seulement ce ne fut que quelquefois, et Sainte Térèse, c'est toujours ! Et ce n'est pas non plus toute la différence à mettre entre Sainte Térèse et Pascal. Pascal est infini dans le doute, dans l'anxiété, dans la crainte, et Sainte Térèse l'est dans la foi, dans l'amour et dans l'espérance, et de même que l'espérance, l'amour et la foi sont au-dessus de la crainte, de l'anxiété et du doute, Sainte Térèse est au-dessus de Pascal !
Je sais bien que les littérateurs, qui ne sont que littérateurs, n'en conviendront pas, ni non plus le vulgaire des hommes, mais c'est là la raison qui le prouve au contraire, si l'on veut, avec force, y penser. Le scepticisme, l'inquiétude et la peur, qui firent pousser de si magnifiques cris d'aigle épouvanté à l'âme de Pascal, sont plus communs que la foi, l'amour et l'espérance, et les hommes sont faits ainsi qu'ils entendent mieux la voix qui les crie. Soumis à la loi qui régit les choses pesantes, les hommes sont plus près de tomber dans les gouffres d'obscurité qui sont en bas, qu'ils ne sont capables de s'élancer aux gouffres de lumière qui sont en haut, et voilà pourquoi Sainte Térèse, qui monta et ne descendit jamais, Sainte Térèse, la Ravie et la Ravissante, l'emporte sur Pascal, dans les œuvres que nous avons d'elle, autant qu'elle l'emporta dans sa vie sur le farouche solitaire qui ne réussit pas à être un Saint.
Moins encore que Pascal, qui songeait peu à faire de la littérature, lorsque dans ses Pensées il essayait de se faire de la foi, Sainte Térèse, dont la littérature espagnole a le très juste orgueil, n'était pas littéraire, et c'est pourquoi peut-être ce qu'elle nous a laissé est si beau ! Elle était une Sainte, mais c'était là son genre de génie. La sainteté ne se met à part de rien dans les créatures. Elle y envahit, elle y prend tout, pour peu qu'elle y entre. Elle prend le corps, le cœur, l'esprit,
). IJAKMKY D'AÏ kkvii.i.\ J'J
I ni- drettt un Thabor sous les pieds et les transfigure T Sans la Sainteté, que serait-ce que Térese T Nous chercherions, sans les trouver, s. m esprit, son àme, et ce parfum d'an , transi mime son esprit et son
àme, — ce parfum immortel quVxhale encore ce qui nous reste d'elle, — nous Affirmant ceux qui : respiré.
là ans disons-nous? Nous ne les ehereherions même pas. L'oubli l'eut d Klie n'eut point passé dans lu
vie en y laissant de trace, mais la .t passé sur
elle, et en passant l'eût engloutie. Dès l'origine, rien n'annonçait dans ses facultés éphémères qu'elle était plus qu'une jeune fille, — la jeune Bile-type, la jeune fille éternelle, la charmante et volage combinaison de poussière rose, qui croule si vite en cendres grises sur nos cœurs ! Légère comme la robe qu'elle portait, et dont elle aimait l'éclat ou la grâce, vaine commromans qu'elle lisait, heureuse de plaire, inclinant, comme la fleur au vent, aux conversations frivoles, elle avait les défauts de son sexe, ces défauts presque impersonnels, mais dont elle s'accuse dans sa comme s'ils n'appartenaient qu'à elle seule ! Avouant les avoir retrouvés dans l'entre-deux de ses vertus, longtemps encore après qu'elle se crut avancée dans les voies chrétiennes, elle fut peut-être, qu'on m o passe lo mot, quelque chose comme une Céliméne en herbe ; ce n'est pas ma dire ! comme nne< •' 80 fieuf !
Mais l herbe fut coupée bien tendre ; mais la fleur fut coupée à peine entr'oiiverte, «t toutes deux, à ras de terre, par une faux qui est celle de l'amour, — de cet amour fort comme li mort et qui tranche 1' comme la mort tranche la fie. Bile I t senti le fil
de feu s'abattre sur elle et sur ton frère, à la lecture de la Vie des Saints. Aussi tous :\, après
lecture, s'en étaient-ils allés chercher le martyre, au
pays des Maures. Rattrapés par leurs parents sur ce grand chemin du martyre au bout duquel ils l'auraient peut-être trouvé, ils se rabattirent à être ermites. Folies touchantes, héroïsme naïf et printanier d'une enfance où le laurier a odeur de rose et la rose odeur de laurier ! ces deux Rêveurs, d'âge de page tous les deux, mais qui voulaient l'action, — - et quelle action ! — au sortir de leurs rêveries, gardèrent en eux ce grand et précoce amour de Dieu qui les fit plus tard des Saints l'un et l'autre. Mais Térèse en particulier, Térèse surtout fut payée de ses premières folies pour Dieu, en recevant de lui le don de toutes les sagesses. Elle devint, cette fille coquette, innocemment coquette, qui aimait le monde et les propos du monde, elle devint une épouse ardemment chaste et tendrement austère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, une carmélite incomparable, qui, ne trouvant pas son ordre assez sévère, le réforma et le mit pieds nus. Elle devint cette petite fourmi, comme elle s'appelle avec une grâce d'humilité délicieuse en une femme qui avait le cœur plus grand que tous les mondes, parce que Dieu, en l'habitant, l'avait élargi, elle devint, non pas uniquement la créature d'élection et de perfection surnaturelle, dont le souvenir plane encore sur le monde ému, mais aussi la première, la plus grande, la plus auguste des supérieures d'Ordres, ornée, avec toutes les vertus du Ciel, de toutes les qualités prudentes, politiques, humaines, de la terre ! Elle était née sans aucune mémoire, sans aucune imagination, disait-elle, et de plus parfaitement incapable de discourir avec V entendement : mais la Prière, la Prière plus forte que toutes les sécheresses, lui donna toutes les facultés qui lui manquaient, car la Prière a fait Térèse plus que sa mère elle-même. « Je suis en tout de la plus grande faiblesse, dit-elle, mais, appuyée à la colonne de l'Oraison, j'en partage la force. » Malade, pendant de longues années, de maladies entremêlées et terribles qui étonnent la science par la singularité des symptômes et par l'acuité suraiguê des douleurs, Térèse, le mal vivant, le tétanos qui dure, a vécu soixante-sept ans de l'existence
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la plus pleine, la plus active, la plus féconde, découvrant des horizons inconnus dans le ciel de la mysticité, et sur le terrain des réalités de ce monde, fondant, visitant et dirigeant trente monastères, quatorze d'hommes, et seize de filles. Double vie qui suppose la plus puissante tranquillité de corps et d'àme ou quelque chose de bien plus étonnant encore que cette tranquillité... Il est évident que, pour elle, les lois humaines sont renversées, et que la meilleure manière de la comprendre, c'est de dire qu'on ne comprend plus 1
Non, on ne comprend plus si l'on veut faire l'entendu à la manière humaine, si on la tire hors de son nimbe, cette tête divinement incompréhensible qui doit y rester, et qui se joue, de là, de l'observation scientifique et des proportions naturelles. On ne comprend plus, môme le langage de Sainte Térèse, ce langage trop simple, trop raréfié, trop irrespirable pour 1 épaisseur de nos esprits. C'est ici pour la première fois que la simplicité nuit au génie, comme un air trop pur, qui serait mortel à la santé. Quand Sainte Térèse dans sa Vie, nous rend compte de ses contemplations intérieures, qu'elle nous dresse une carte de mysticité, comme pilote n'en dressa jamais des mers qu'il aurait parcourues et où tout est marqué, même les plus imperceptibles écueils, quand sa pensée va du recueillement à la quiétude, de la quiétude à l'extase et de l'extase au ravissement, sainte Térèse s'exprime rarement par des images, et lorsqu'elle en a, c'est comme Dante. Elle les tire des objets les plus familiers et les plus agrestes, mais, d'ordinaire, elle a la transparente splendeur de la pensée, la diaphanéité du sublime.
Dans ses ardeurs vers Dieu, le feu qui la consume, ce feu mystique, est blanc comme la neige à force d'être concentré, et voilà pourquoi les âmes accoutumées à la grossièreté de la terre et à l'expression violente et morbide de ses passions peuvent trouver sans couleur et sans fulgurance cette flamme divinisée en Dieu et qui a perdu l'écarlate de la flamme humaine ! Qui voit qu une lampe est allumée quand on la pose en plein soleil, quand on noie sa goutte de clarté dans l'Océan
des rayons solaires ? Et ce n'est pas tout que cette incompréhensibilité relative du langage. Il y a celle de la perfection même de l'âme qui parle ce langage, inouï d'humilité dans le fond, comme il est inouï de simplicité dans la forme .
Allez donc faire comprendre aux âmes du Dix-neuvième Siècle les humilités de la Sainte, qui s'appelle criminelle, elle qui n'a jamais péché mortellement, selon l'Eglise, et qui l'est à ses yeux, parce qu'elle emprunte un peu de la lumière de Dieu, pour voir l'infinie petitesse des plus grandes vertus. Essayez !
De pitié pour tant de scrupules, le Dix-neuvième Siècle lèvera les épaules, ses épaules chargées d'iniquités, et passera outre, sur ces atomes grossis, comme un aveugle marcherait sur de fines perles, et il sourira de l'innocence de la Sainte, et peut-être de la rouerie paradoxale du critique qui voudrait la faire admirer ! ! !
C'est que, pour comprendre Sainte Térése, la suprême beauté morale de Sainte Térèse, il faut avoir au moins la notion de la beauté chrétienne. La profondeur de la pureté ne se relève qu'aux yeux qui commencent d'être purs, et ils n'y pénètrent qu'en se purifiant davantage.
C'est avoir profité que de savoir s'y plaire,
a dit un poète de la lecture d'un autre poète : mais c'est bien plus vrai de la lecture de Sainte Térèse, Le Système du Monde de Laplace n'a qu'un petit nombre de lecteurs qui l'entendent et peuvent le juger, mais les écrits de Sainte Térèse sont plus difficiles à comprendre dans les arcanes de leur beauté que les livres même de Laplace. Nous parlons surtout de ses grandes œuvres spirituelles, sa Vie écrite par elle-même et ce Château de Vâme, sur lequel un jour nous reviendrons. Seulement, avant de terminer, nous voulons dire un
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mot d'un livre plus facile à comprendre pour les esprits positifs du siècle (positifs ! ils le croient du moins !) et qui va nous montrer, dans la Sainte Térése entrevue, une autre Sainte Térése inconnue : c'est le livre des Fondai ion» .
Sainte Térése est toujours pour l'imagination ou l'ignorance française le fameux portrait de Gérard ; la belle Sainte à genoux, avec sa blancheur de rose macérée, son œil espagnol qui garde, sous la neige du calme bandeau, un peu trop de cette mélancolie, qui ne vient pas de Dieu, car il n'en vient nulle mélancolie, et ces mains de fille noble qui, jointes très correctement sur le sein, disent aussi un peu trop à la bure sur laquelle elles tranchent, qu'elles étaient faites pour la pourpre. Telle est la Térése de Gérard. Peinte pour Chateaubriand et pour la société qui était redevenue r h retienne en lisant le Génie du christianisme, c'est la Sainte Térése de ce livre rhétorico-religieux, mais ce n'est pas la Térése de la Tradition espagnole et de l'histoire.
On cherche en vain dans cette aristocratique religieuse agenouillée, sous ce visage à l'ovale si pur, que l'austère et strict bandeau fait paraître plus pur encore, la Mystique dont l'âme, à force d énergie, détruisit le corps, la paralytique aux os écrasés et aux nerfs tordus, cet amas sublime d'organes dissous sur lesquels flamboyait l'Extase, l'ombre de fille consumée qui vécut, deux trous ouverts au cœur, les deux trous par lesquels le glaive du Séraphin avait passé, et si physiquement et si réellement, qu'après la mort, sur le cœur même, on put constater la blessure.
Non, la Térése que vous trouvez ici peut tout aussi bien s'appeler Héloïse. Ce n'est ni la brûlante Visionnaire de la Vie, la pluie de larmes qui coula toujours, ni l'Extatique torturée, l'ardente poétesse d'après la Communion qui nous a laissé ce livre des Exclamations où les phrases ne sont plus que des cris, et ce n'est pas non plus la sainte Térése du livre des Fondations. La sainte Térése des Fondations a été dévorée par le feu de l'autre Térése, aux yeux éblouis de ces
pauvres hommes qui répugnent toujours à accepter, dans un seul être, deux grandeurs.
En effet, fermez cette poitrine entr'ouverte. Essuyez la sueur de sang qui perle au lin de ce bandeau. Tarissez ces larmes dans ces yeux pâmés vers le Ciel, et qui, fermes et attentifs, redescendent tout à coup sur la terre, et vous avez la seconde grandeur de Sainte Térèse, vous avez la Térèse des Fondations î La Térèse des Fondations et la Marthe de la Volonté, calme et toutepuissante, après la Marie de l'Amour, après la Marie des Sept-Douleurs et des Sept-Joies ! La Térèse des Fondations est une des plus majestueuses femmes d'Etat qui se soient assises par terre ou sur un escabeau, au lieu de s'asseoir sur un trône ? C'est une Blanche de Castille au cloître, mais supérieure à la mère de saint Louis par cela seul qu'elle est restée vierge et n'en fut pas moins mère — la mère de tous ceux qu'elle enfanta à la vie religieuse et qu'elle éleva pour les cieux !
Cette Sainte Térèse- là, inconnue, n'est révélée que par sa Vie. A certaines places de ce récit merveilleux où le surnaturel a complètement remplacé la nature, on voit surgir du fond de cette Contemplative, éperdue et perdue dans son Dieu, une raison plus forte que toutes ces flammes, qui met la main sur le cœur qui palpite et dit à ce cœur : « N'es- tu pas ta proie à toi-même ? Tes pensées sont-elles tes pensées ? N'est-ce pas le démon qui t'agite ? N'es-tu donc pas coupable de tant palpiter ? » Et effrayée, humblement et raisonnablement effrayée, elle appelle à soi la Science, la Doctrine, la paternité du Confesseur ; elle y appellerait toute l'Eglise pour s'attester qu'elle ne se trompe pas ; que ses visions ne sont pas des pièges de l'orgueil. Elle consulte partout et elle s'éprouve, et alors elle écrit les superbes pages de conseil et de précaution qui resteront pour l'instruction des âmes futures engagées sur ces escarpements, ces rebords de la vie spirituelle où tout pas conduit à un sommet, où tout sommet peut conduire à un gouffre. Alors apparaît et s'annonce cette grande conductrice d'âmes qui devait littéralement gouverner du fond de son monastère d'Avila tout un peuple de
religieux et de religieuses et déployer dans cette conduite une prudence, une fermeté, une science des obstacles, et enfin un bon sens (ce bon sens, maître des affaires, a dit Bossuet) qu'aucun chef d'Etat n'eut peut-être au môme degré que Sainte Térèse, l'Extatique, la Sainte de l'Amour.
Malheureusement, du reste, ce n'est pas dans un livre de la nature de celui-ci que nous pouvons donner une idée complète de la vie de Sainte Térèse, écrite par elle-même ; il faudrait s'arrêter plus longtemps que nous ne le pouvons. Dire que c'est la vie d'une âme éprise de Dieu et de perfection, qui a monté pendant quarante ans, chaque jour, une marche du ciel, le chrétien seul nous comprendrait, le chrétien qui sait à quel prix sanglant s'achète cette lente et magnifique Assomption de l'Amour ! Or, le livre de Sainte Térèse n'est pas seulement un chef-d'œuvre pour les Initiés de la Foi. En restant dans une appréciation purement humaine et littéraire, et en écartant toutes les questions théologiques qui se rattachent à une existence prodigieuse et impossible à expliquer avec les lois physiologiques dont nous sommes si fiers, la vie de Sainte Térèse, confessée par elle, est un de ces grands fragments de l'esprit humain, qui importent à 1 esprit humain tout entier.
Si des hommes comme Cuvier et Geoffroy Saint- Hilaire sont des colosses d'investigation et de profondeur dans les sciences naturelles, dans le monde extérieur de la vie, une Sainte Térèse est un colosse du même ordre, à l'opposite de ces sciences, dans le monde interne de la spiritualité. Elle a percé, comme eux ont percé dans leur sphère. Elle a retourné les racines du cœur en nous étalant le sien. Ce n'était pas uniquement, comme ceux qui ne l'ont pas lue ont la bonté de la concéder, une femme supérieure par l'imagination, par la disposition poétique, exaltée par la prière et trouvant dans l'échauffante macération de la Règle et du Cloître l'expression embrasée qui ressemble chez elle à un encensoir inextinguible, te cri qui épouvante presque tous les cœurs et qui fait croire que le Génie
a des rugissements comme l'Amour ! Non, elle était encore la femme puissamment rassise dans la raison, telle que les hommes conçoivent la raison, quand l'Extase, qui enlève l'esprit au ciel et ce corps de boue volatilisé dans les airs, la lâchait et la mettait par terre. C'était une grande scrutatrice humaine, un esprit trempé et aiguisé pour découvrir. Cette Voyante en tout ne voyait pas que le monde surnaturel . Elle voyait l'autre aussi. Elle plongeait dans les ténèbres des âmes pour elle transparentes. Il fallait qu'elle les sût pour les conduire, cette grande Directrice, qui les a conduites et soumises à un gouvernement inconnu des hommes, — le gouvernement de l'Amour ! Sa vie, comme elle nous l'a laissée, cette longue poésie écrite tout en élans, est un des plus beaux livres assurément de la littérature espagnole, mais elle est aussi le plus beau traité de psychologie appliquée qu'il y ait dans quelque littérature que ce soit. Les philosophes qui croient avoir inventé ce qu'ils retrouvent, s'imaginent que la psychologie est d'hier. La traduction de Sainte Térèse pourra leur montrer aujourd'hui, en attendant que M. Bouix leur traduise aussi le Docteur Séraphique (saint Bonaventure), où elle était, cette psychologie toute vivante, avant qu'on la vît morte et disséquée dans leurs écrits, comme sur des marbres d'amphithéâtre .