SAINT BENOIT LABRE
Le livre dont je vais vous parler doit être d'un intérêt puissant pour tout le monde, — sans exception, pour tout le monde. C'est la vie d'un Saint, — et d'un Saint tout neuf, canonisé d'hier. Mais il n'y pas que les chrétiens fervents qui puissent s'intéresser à la vie prodigieuse de ce Saint. Tout homme qui pense, — tout moraliste, — tout physiologiste, — se sentira saisi d'une ardente curiosité devant le phénomène de cette existence mise en dehors de l'humanité par l'énergique volonté et la passion religieuse d'un homme, et voudra la scruter et s'en rendre compte philosophiquement... Voilà pour la science et pour la pensée ! Mais l'imagination reste encore...
Le livre de M. Aubineau, le rédacteur de V Univers, qui n'est, certes ! pas écrit par un poète, ni môme par quelqu'un qui ait le génie de l'hagiographie nécessaire pour traiter un pareil sujet, n'en donnera pas moins à l'imagination une de ces fortes secousses qu'elle aime... Qu'est-ce, en effet, qu'Obermann, René, le Lépreux de la cité d'Aoste, ces trois fameux héros de roman dont on peut dire que l'âme du xixe siècle en est encore pleine, en comparaison de Benoît-Joseph Labre, ce soli-
(1) La Vie du bienheureux mend'ant et pèlerin Benott-Joteph Labre.
taire comme eux, qui comme eux, s'était arraché des voies du monde, — pour des raisons plus hautes que les leurs : car, eux, c'était, en ce qui regarde Obermann etRené,ledégoût égoïste et hautaind'âmes plus grandes, — ou, du moins, qui se croyaient plus grandes que ce que la vie sociale avait à leur donner, — et, en ce qui regarde le lépreux, la honte d'une affreuse misère V Benoît Labre est un solitaire d'un autre ordre. Il ne s'est pas isolé du monde parce qu'il avait la lèpre du corps comme le lépreux, ou la lèpre de l'orgueil comme Obermann et comme René. Lui, il s'est isolé du monde pour vivre davantage en Dieu, et parce qu'il aimait exclusivement Dieu .
Il est vrai que l'amour de Dieu est l'amour que nous comprenons le moins de tous les amours mystérieux du cœur de l'homme... Mais voyons, messieurs les penseurs ! n'est-ce pas là une raison de plus pour l'étudier?...
Et d'abord, quoique M. Léon Aubineau, dans sa Vie de Benoit- Joseph Labre, ne soit pas un écrivain selon mon cœur, mais un glaçon du xvne siècle, assez incorrectement taillé, je lui sais gré pourtant d'avoir eu la hardiesse d'aborder ce sujet, qui aurait fait peur à un catholique moins convaincu que lui. En s'occupant avec respect d'un Saint à qui on a fait une petite popularité moqueuse, et, disons-le, presque ridicule, M. Aubineau a montré le courage le plus rare en France : le courage de marcher sur le ridicule, ce fantôme qui, du reste, s'évanouit toujours, le lâche ! quand on marche dessus.
Benoît Labre est pour les Voltairiens un thème à bouffonneries. Rien d'étonnant à ce que les partisans de la philosophie du Mondain tombent à bras raccourci sur les guenilles du pauvre Benoît Labre, ce mendiant qui ne soupait pas ou qui ne voulait pas souper, comme
J. BAUB1 !>Al KKVI!
snpndourde
temps. Mais que <le bonnes âmes, pas du Unit wrftairiennes, lui aient été durée et aient eu la eottiai Gain ael eymbole paresse
et de l'ignavie, voua ce qui peut étonner. J'ai va, dans
mon en; ps des statuts de jardin r stant
rand dadaia en manchea de chemise, appuyé sursa
, au-deasoua duquel on avait écrit : /.Labre,
<>n des paresseux. » Stupidité immense de la frivolit aise ! Tout le inonde s'était donc donné Je
mot contre un Saint antipathique à nos mœurs
élégant* s et voluptueuses, et qui déc sen-
sualités .. Btcela continue toujours, 'l'eue/! dans ce temp mocratie où 1rs Saints du peuple devraient
au moins respectés par tous DOUX qui n'ont la bouche ou la plume pleine que de ce nom de peuple, parions que Benoît Labre, né d'ouvriers (ces rois actuels qui ont détrôné les autres), fera rire le siècle de toutes \iiaines dents, et que ce nom même de Labre, d'assez piètre physionomie, j'en conviens ! sera un sujet de jolies plaisanteries impertinentes pour ce grand seigneur en fait de grands noms, qui prendra des airs de marquis avec le pauvre Labre et ne lui dira peutêtre pas : « Tarte à la crème ! » comme le marquis de la Critique de l'Ecole des femmes, mais : « Va te décrasser ! » Assurément, je ne sais pas si cet imbécile mépris a été une raison de plus pour M. Aubineau de replacer le grand mendiant chrétien dans sa véritable lumière, mais je ne sais bien que c'est là une raison pour moi d'en parler aux Habits noirs de l'Impiété, aux messieurs de la Libre Pensée, qui admirent Diogène pour peu qu'il soit païen, cynique et porc (mais pas d'Kpicure), et qu'il crache sur les tapis d'Aristippe, mais (jui ne feulent plus d'un Diogène chrétien doux et pur, et qui s'agenouille noblement devant un autel.
C'est le Diogène chrétien, en effet, que Benoît-Joseph Labre, non plus avec le cynisme du philosophe antique, mais avec des sentiments inconnus à toute l'Antiquité : l'humilité, la simplicité du cœur, et l'amour du Dieu qui a enseigné aux hommes la mortification et
J. 1IARUKY D'AUREVILLY — I. 4
la pauvreté. Diogène,avec le manteau d'Antisthène qu'il avait ramassé à la borne et à travers les trous duquel passait l'orgueil qui crevait les yeux de Platon, Diogène ne buvait dans sa main et ne roulait devant lui son tonneau que pour se passer des hommes et être, tout à son aise, outrageusement insolent avec eux ; mais Benoît Labre, qui s'était fait le pauvre errant dont la main n'avait pas honte de se tendre à l'aumône, ressuscitait, par le spectacle de sa misère, la pitié et la charité dans les cœurs... Ce pauvre volontaire de Jésus-Christ, comme il s'appelait lui-même, fut, à ses risques et périls, tout le temps qu'il vécut, une prédication du sublime sermon sur la montagne, — qu'admirait Rousseau, messieurs les philosophes ! et dans lequel il est dit aux hommes que les bienheureux sont ceux qui souffrent et qui pleurent. Prêché sur le Thabor, dans la lumière d'une Transfiguration prochaine, Benoît-Joseph Labre Ta repris, et, par son exemple, l'a prêché dans toutes les obscurités des mauvais chemins d'une vie dénuée et vagabonde. Et encore ne i'a-t-il pas prêché seul. Il y a ajouté l'amour de celui qui le prononça sur le Thabor, et montré ce que cet amour pouvait devenir dans un cœur d'homme, aux hommes qui l'avaient oublié !
C'était dat^s ce temps-là un terrible temps
Louis XV régnait sous Voltaire. La catholique France du roi très chrétien était devenue, ma foi ! aussi païenne que le monde antique l'était du temps de Diogène. Mais ses Diogènes, à elle, étaient d'une autre espèce. Ils ne roulaient plus leurs tonneaux dans les rues. Une de leurs femelles, car ils avaient des femelles, la marquise du Deffant, avait fait ouater et capitonner le sien, planté en plein salon, et du fond duquel elle abovait, de sa vieille bouche vide, contre Dieu. Les cyniques d'alors n'avaient pas cassé leur écuelle pour
I d'aURSVILLY 5 I
boire dans le fond de bur main ; ils buvaient d
Champagne. Et leurs manteaux d'Amisthene, a .:ux, étaient le vitchouras et les fouir
.1 leura • i r
S'ils crachaient sur les tapis du baron d'Holbach, arbleu I bien contre Dion, et it tout. Il n'y avait plus •!<- moeurs, ni puoliq m pri leignement, que relui du plaisir; et la
religion de la Vénus commod ttendant le
eommod 1 i Mé ence, on avait fait tout,
excej se; mail Louis XV, on faisait pis que
tout... On avait roulé, la tète en bas, le reste en haut, d'Aspaaie-Pompadour a Phryné-Dobarry. C'était la tin d! ande orgie. < m était suus la table. La France
f. .. ichait son camp, comme 1»' café «lu maître. lie s allait venir... Mais, avant qu'il vînt, un enfant naquit, de deux pauvres gens, au fond d'une province, — préaient celle-là qui nous a donné plus tard cet athée tremblotant de Sainte-Beuve, qui fait l'effet d'un magot d'athéisme après les grande athées intrépides et imnts du xvnr siècle. Et cet enfant était la perle qui devait rouler sur le fumier du siècle, sansque le fumier aperçût; et celui de ce temps-ci ne s'en apercevrait pas davantage, si l'Eglise, de sa main mater- , ne l'eût pas ramassée, cette perle, et ne l'eut sa couronne.
Chose frappante ! Singularité providentielle ! Ils Croyaient tous, les Sardanapale et les Iléliogabale de ce temps-là, que la mortification, cette duperie des clnvbôte de mortification, était radicalement finie , que la pauvreté, pire qu'un vice, qui est toujours kit bafoué et honnie- a jamais. Ils avaient même
inventé des Economistes qui faisaient de la richesse,
et qui .levaient donner à tout le inonde plus que les quarante .eus de l'Homme aux quarante qu'exigeait Voli la mortification, la pauvreté, le mépris de la richesse allaient reparaître, plus éclatants que jamais,
■ ce misérable Labre, qu'ils auraient sifflé, s'ils
aient connu, avec les clefi de leurs petites maisons,
et qui «levait — pour les penseurs — faire dans l'hit-
toire du xvme siècle un vis-à-vis étrange et expressif à la Dubarry, — par exemple, — ou au maréchal de Richelieu !
Il était né, ce Benoît Labre, dans l'obscurité la plus profonde, et il allait y vivre jusqu'au jour où l'Eglise l'en tirerait. Pieux dès qu'il respira et comme il respirait, élevé par son oncle, un pauvre curé de campagne, qui lui apprit assez de latin pour entendre le bréviaire, Benoît- Joseph, dès qu'il fut en âge de choisir sa fonction parmi les hommes, sentit tressaillir en lui la vocation religieuse, qui y tressaillit longtemps, mais sans l'éclairer. Il alla d'un couvent à un autre, qui se le renvoyèrent. Ses aspirations le portaient (croyait-il) vers la Trappe, mais il en fut doucement repoussé par les supérieurs, qui voyaient peut-être qu'il était réservé à autre chose ; car ces hommes, accoutumés à regarder dans les âmes, y discernent souvent les germes de leur avenir. Benoît- Joseph Labre n'était pas fait, probablement, pour la règle sur place et la vie en communauté. Il avait une autre destination providentielle. Il y a de tout, dans les légions du ciel. Lui devait y être un humble soldat, — un solitaire, — un vagabond, — un pauvre, — un pauvre plus dénué et plus pauvre que saint François d'Assise lui-même, le père de la pauvreté ; car saint François a fondé un Ordre qui est sa gloire et sa richesse, tandis que Labre devait être uniquement le pauvre dans toute l'abjection de la pauvreté et son néant. Il devait être, et je me servirai de ce mot mondain pour être mieux compris des gens du monde : il devait être le Lépreux de la cité d'Aoste de la pauvreté.
Il l'embrassa, cette pauvreté, et il la pratiqua avec cette ardeur surnaturelle qui est l'enthousiasme des Saints. Il y a dans la pauvreté, qui est redoutée à présent de toutes les âmes amollies par ce qu'on appelle le
J. BARBEY d'alurvilly 53
nfort de la vie, il y a cependant i pauvreté une
poëtie profonde et l'Ame du genre
humain, que c'est peut-être la plus impressionnante et la plus touchante d< :»oé8ics. Députa Home
l'aveugle, errant au bord des Rots sur ?aréne gliêêante, jusqu'au dernier porte- besace qui < 1* ji t mourir dans les ornières du Cotentin, les pauvres, les mendiants, les tgabonds font une race éternellement poétique, qui
-t toujours emparée de l'imagination — c ux
qui en ont — avec une incroyable puissance, lu les
poètes, et les romanciers, et tous les inventeurs litté-
tires l'ont compris I Ils ont toujours, sans l'épuiser,
fouillé dans ce type du mendiant, dans cette profonde
fie l'errance et de la pauvreté. Rappelez-vous rus dans Homère ! Seulement dans la littérature moderne la plus rapprochée de nous, rappelez-vous le vieil Edie Ochiltrie de Walter Scott, le vieux pauvre du Cumberland de Vordsworth, et jusqu'au vieux vagabond de Béranger, qui, lui, le bourgeois et le voltairien, le grand poète des épiciers, n'a été réellement poète que quand il a chanté les Bohémiens, les Gueux, enfin les pauvres exécrés par Voltaire ! Dans l'art plastique et purement pittoresque, n'oubliez pas non plus les adorables mendiants de Callot, tous ces magnifiques stropiats de la guerre de Trente ans, avec lesquels, dans sa vie errante comme la leur, il avait vécu, et demandez-vous pourquoi la pauvreté est une si grande poésie ? Vous ne vous répondrez peut-être pas, mais vous aurez constaté le phénomène dans cette humanité qui doit mourir, mais qui, en attendant qu'elle meure, goûte un charme amer dans le spectacle de sa misère, et trouve dans la contemplation d'un vieux pauvre ou d'une vieille pauvresse la plus longue de ses rêveries ... Cette fascination de la pauvreté qui agit sur nous tous, pas de doute que Benoît Labre ne l'ait ressentie ; mais si vous ajoutez à cette poésie naturelle la poésie de l'amour de Dieu, du Dieu né dans l'étable de Bethléem et qui a enseigné le renoncement aux joies matérielle de la vie, vous aurez une vie très particulière et très belle, et qui môme sans la foi chrétienne
qui seule peut l'expliquer, doit couper le rire sur les lèvres superficielles et sottes des moqueurs.
Et telle fut celle de Benoît Labre, de ce paresseux, comme on a osé l'appeler, ce laborieux de la misère ! dont l'existence entière s'écoula dans les pèlerinages aux églises les plus lointaines, et qui alla je ne sais combien de fois, à pied, son bréviaire pendu au cou, la besace au dos, les jambes ouvertes par ses marches forcées et les pieds saignants, de Notre-Dame-de-Lorette à Rome, et de Rome à Notre-Dame-de-Lorette. Pour vivre de cette vie révoltante aux sens, mais que je maintiens poétique pour l'esprit, et pour l'âme croyante abondante en joies supernaturelles et célestes, il avait quitté de bonne heure des parents pieux qui l'adoraient. Il n'avait pas marché sur le corps de sa mère comme le fit le beau Saint d'Erin, l'héroïque Colomban, pour aller à la solitude. Tout était plus humble et d'un geste plus doux dans Benoît Labre. Il se déroba pour Dieu à sa mère. Il partit, sans dire qu'il reviendrait. Mais il ne dit pas non plus qu'il ne reviendrait point. Seulement, il ne revint pas. O mélancolie ! il partit pour l'errance éternelle, — pour ne plus s'arrêter qu'en Paradis, dont le seuil était pour lui les églises qu'il trouvait sur les routes et qu'il visitait. Ce vagabond sublime, dont les pieds saignaient sur les cailloux et dans la boue des chemins, marchait la tête dans la lumière, voyant Dieu nettement dans le bleu du ciel, et répandant de ses lèvres infatigables des torrents de prières. Rien de plus beau pour ceux qui le voyaient ! Tout en marchant, il secouait ce tison enflammé de la prière, dont les étincelles allumaient, du feu de la Charité et de la Foi, les âmes près desquelles il passait. Cet homme, à peine vivant sous ses haillons quelquefois sanglants, le plus souvent pourris, fulgurait d'une vie surnaturelle. Quand il s'arrêtait aux églises, il s'y reposait de ses longs chemins sur les genoux devant le sanctuaire, les bras en croix, insensible à tout, aux plus affreuses fatigues, à la douleur, à la faim, imperméable à la création tout entière, lui qui n'était plus qu'une âme et qu'on eût pu appeler, dans nos langages de la terre :
italeptiaue de l'amour de Dion ! Le pain 'j ni le iou tenait n était pas relui qu'on lui pompait aux p h et qu'il partageait ave- les pauvres qu'il rencontrait: c'était le pain eucharistique, qui, pour ceux qui cr«,
d 'iit il est fait, donne plue <l<; f un bomme
que s'il lui versait <!<•> Qeuves de vie i irpre
dans les veines.
Existence merveilleuse, - pour n'importe qui ! — et qui stupéfiait les mondains de ce tempe, quand ils
rencontraient ce Lèprewn de la cité d'Aoste «le la pau-
-, comme je l'ai nommé déjà. Il les stupéfiait et il
itiit, ces délicate, sous ces baillons qui étaient
se lèpre ; «ar son corps f paraît-il), incorruptible comme
Ire du Liban, éclatait, de là- dessous, de blancheur et de fermeté, comme une noble statue d'ivoire. Il semblait que la pureté de son âme eût revêtu ce corps, St gardé des saletés de la terre cette chair qui s'y
sait et se trempait aux fanges avec la soif de l'ab-
ie vie pareille — vue de par-dehors — ne se raconte pas ; car l'incomparable beuuté en est tout intérieure. Seulement, si on avait de l'âme et du génie, on pourrait la pressentir et en deviner quelque chose. M. Léon Aubineau est incapable de cette pénétration. Il raconte de par-dehors et glose. Assurément, il n'y a
i taire ici de critique littéraire ; ce serait môme ridicule dans un sujet pareil. Mais ce que j'aurais voulu, c'est un reflet du feu de l'âme du Saint. Rien que cela !
Il n'y est point. p]h bien, c'est un regret ! Supposez la plume inspirée qui a écrit, sans avoir la vérité pour elle, Séraphiius, Séraphita, se plongeant dans la magnifique vie du mendiant mystique que voici? Quel chef-d'œuvre I et quelle édification infinie! et aussi quelle revanche de la vie mystique sur la vie réelle ! Et
quel porte-respect pour ce pauvre abject, plus incompréhensible peut-être que tous les autres Saints, à la tourbe des esprits bas et vulgaires ! Et quelle canonisation pour messieurs de l'insolente et libre pensée, qui ne croient pas à la canonisation du Pape ! Pour eux, Balzac remplacerait Pie IX dans la justice tardive à rendre à ce grand Indigent volontaire et obscur, — lumineux seulement devant Dieu, — qui vécut dans la palpitation prolongée de l'amour sans bornes, et dont l'âme emporta le corps, émacié dans une étisie sublime, et le répandit devant Dieu comme une fumée d'encens...
Au lieu de cela, ils continueront de ricaner, et peutêtre le livre de M. Léon Aubineau, qui n'est pas un lion, augmentera-t-il leur gaieté idiote. Le bienheureux Labre continuera d'être pour eux le patron des paresseux et des malpropres, ce qui est aussi bête que de dire qu'il est le patron d" un vice et le Saint d'un péché mortel...
« Ah ! qui me débarrassera de cet évêque, » disait un jour Henri II à ses nobles, et tout de suite il s'en trouva un qui l'en débarrassa. Le pauvre Labre, aussi pauvre après sa mort que durant sa vie, ne trouvera donc pas parmi les catholiques quelque poignet solide pour le débarrasser des benêts qui font un masque ignoble d'un visage digne de l'auréole 1
Il y avait pourtant un bon bâton à nœuds derrière la porte de Y Univers. Mais Veuillot ne le prêtait pas 1
I>ms le grand silence littéraire qui se fait parmi nous depuis quelque temps, voici un livre qui devrait bien mieux, d'ailleurs, qu'une œuvre de littérature. C'est de l'histoire, et de l'histoire sacrée ; car c'est la vie d'un saint, — d'un saint qui vivait hier -re, — écrite par un homme qui l'a assisté en ses travaux apostoliques, et racontée avec un détail infini. Chaque volume de l'abbé Monnin (et il y en a deux in- 8°) a plus de sept cents pages. C'est un peu long, diront peut-être les délicats lecteurs de romans qui durent unan,dans les journaux. ..Certes! l'abbé Monnin me paraît doué d'assez de goût, de possession de soi, d'amour de la simplicité et de la couleur par-dessus le marché, pour avoir, s'il l'avait voulu, imité les vieux maîtres, et pour nous entretenir de son saint à
manière des anciens hagiographes.
Il eût, tout aussi bien qu'un autre, enluminé son petit vitrail dans cette grande verrière catholique, éblouissante et naïve, que Pon appelle la Vie des Saints. S'il ne l'a point l'ait et si l'art y perd, l'art concentré, fini, qui taille son diamant et l'enchâsse solidement pour qu'il reste où il brille le mieux, c'est qu'il avait ses B sans doute, — des raisons plus hautes que l'intérêt d'un ouvrage et môme d'un chef-d'œuvre !
' . «, par l'abbé Monnin.
J. /UKEVILLY — l. I.
Ce n'est pas, effectivement, au xixe siècle, qu'on peut se contenter d'un chef-d'œuvre de narration sincère quand il s'agit d'un saint, c'est-à-dire d'un de ces phénomènes auxquels on ne doit croire qu'à la dernière extrémité. Les questions que suscite la sainteté, qui est presque une monstruosité aux yeux des philosophes, doivent emporter l'écrivain qui pressent qu'on va les objecter à son récit, et c'est ce qui est arrivé à l'historien trop abondant du curé d'Ars. Il ne pouvait pas être uniquement le pur imagier des temps convaincus, et il a écrit son histoire comme on écrit l'histoire en nos époques de critique et de décadence, où la grandeur religieuse devient de plus en plus incompréhensible. S'il avait écrit pour le peuple, c'eût été différent ; mais à quoi bon ? Le peuple ne discute pas les saints, lui ! Le peuple connaissait déjà le grand homme du ciel que la terre venait de perdre, avant qu'aucun journal en eût charrié la gloire jusqu'à lui. Plus forte que nos engins moderne de publicité, cette gloire lui était venue à travers la chaîne électrique de tant de cœurs ! Mais les éclairés, les lettrés, l'ignoraient. Ils ont bien d'autres affaires vraiment que de s'occuper des pauvres curés qui, de vertus humbles en vertus humbles, deviennent des saints ; et c'est pour cela que l'abbé Monnin a dédié spécialement à ceux-là, qui ne connaissaient pas le Curé d'Ars, l'histoire qui le leur apprendra. Les lettrés sont faits pour la longueur et le détail des livres. Est-ce qu'ils se sont jamais plaints, par exemple, de la longueur et du détail, même bête, de la biographie du docteur Johnson , ce lourd pédant anglais attaqué d'éléphantiasis, cet insupportable méchant homme, et quoiqu'elle ait été écrite par cet imbécile de Boswell? N'ont-ils pas dit, tout au contraire, comme Macaulay, en se pourléchant : « Que n'y en a-t-il encore? »
Eh bien, ils souffriront peut-être qu'on s'occupe, sans s'économiser la besogne, d'un être angélique et même charmant à la manière des hommes, et même spirituel, dans le sens littéraire, comme les lettrés le sont rarement, après l'avoir été dans le sens divin comme ils ne le sont jamais ! Ils souffriront peut-être que, pour une
fois, on venge les amis de Dieu, qu'on croit généralement par trop simples, des brillants amis du Démon et du monde, qu'on croit véritablement par trop forts !
Tel a été le but dominant de l'abbé Monnin, en écrivant, pour la première fois, la vie prodigieuse de cet homme inouï qui a perdu son nom dans le titre de sa fonction, et qui, dans L'avenir comme dans le ciel, ne s'appellera plus que le Curé d'Ars.
Avant «le s'appeler de ce titre immortel qui a dévoré son autre nom, le curé d'Ars se nommait Vianney, — Jean- Baptiste-Marie Vianney. C'était, comme saint Vincent «le Paul, auquel il ne ressemblait pas, quoiqu'il fût aussi grand nue lui et plus étonnant pour ceux-là qui recherchent l'extraordinaire, c'était un fils de paysan, pâtre dès l'enfance, un esprit sans lettres, mais chez lequel, comme vous le verrez tout à l'heure, la Sainteté qui peut tout, alluma le génie ! Pauvre de corps, non d'esprit, mais surtout très pauvre d'études, on avait failli lui refuser la prêtrise à cause de son ignorance, et puis on avait cédé à son amour de Dieu et on lui avait donné, de confiance, cette petite cure dans un petit coin de terre, dont il a fait quelque chose de si resplendissant que, de tous les points de la terre, on est venu pour en contempler la splendeur !
Le Curé d'Ars ne fut point un saint de Thébaïde. Il n'était pas un de ces Siméons Stylites, passé? marbre sur leur colonne, avec lesquels la Philosophie puisse se donner les airs des explications indiennes et qu'elle traite sans façons de fakirs. Sa colonne, à lui, était à raz de terre ; c'était sa paroisse. Il n'en sortit jamais. Il y resta humble curé toute sa vie. Mais, comme le Saint, quel qu'il soit, implique toujours miracle, le
f>auvre petit curé de village renversa tout aussi bien es lois physiques que l'ardent et le rigide Contemplateur à la colonne ; car, pendant toute sa vie, sans s'inter-
rompre jamais que pour l'instruction et la prière, il confessa des multitudes vingt heures sur vingt-quatre, et cela durant quarante ans !
Et dire ceci d'un bloc n'est pas assez pour le faire comprendre. Le Curé d'Ars, qui, dans la hiérarchie des Saints, fait partie de cette cohorte des Confesseurs que les hommes glorifieront, quand ils ne les invoqueront plus, en des litanies éternelles, fut, avant tout et pardessus tout, un confesseur. C'était sa manière spéciale d'être saint, sa vocation dans la sainteté même. Dieu lui avait donné le génie de la conduite des âmes, à ce pâtre qui n'avait chez son père à conduire qu'un vieux âne et trois maigres brebis. De bonne heure, ce génie l'emporta sur celui de la Contemplation et de la Prière, qu'il avait aussi, et en fit le Siméon Stylite du confessionnal, qu'il ne quitta, pendant toute sa longue vie, que pour dire sa messe, faire le catéchisme, et coucher une heure sur une planche.
Aussi, ce qu'on n'avait jamais vu nulle part peut-être dans toute la Catholicité, se vit dans cette chétive paroisse d'Ars. La cloche y sonnait à minuit et l'église s'y ouvrait à cette heure où l'on dort partout, et le confesseur infatigable, ce veilleur des âmes, entrait à l'église, où des foules l'attendaient déjà sous le porche ; car il avait donné le goût et presque la faim de la confession, ce grand Confesseur! il avait fait trouver doux enfin ce pain si amer à la bouche de l'homme. Et il commençait ainsi sa journée, sa moisson de cœurs repentants, bien avant l'aurore ! Et ces foules qui venaient à lui, sans qu'il eût besoin d'aller à elles, se sont tellement renouvelées, pendant toute sa vie, qu'en prenant la moyenne de ses confessions on a trouvé plus d'un million d'âmes converties puisqu'il les avait confessées.
Pour nous, catholiques, au tribunal du souverain juge le Curé d'Ars aura donc un million d'âmes qui diront à Dieu : « C'est par lui que nous sommes venues à vous, Seigneur ! » Mais si, comme le croient les philosophes, nos plus saintes croyances n'étaient que des chimères, avec son million de cœurs consolés pendant
qu'ils battaient, et morts autour du sien qui n'aurait pas un grain de poussière do plus qu'eux, le Gurë d'An nt-il moins grand ?...
Oui ! j'ai dit : convertis ou consolés, ces cœurs... Je l'ai dit sans aucune défiance. Je n'en aurais pas pour garants les promesses divines et les expériences de la vie, déposant toutes de l'efficacité de l'aveu pour ce coeur de l'homme qui étouffe toujours, que je n'en douterais plus après avoir lu les toutes-puissantes choses que je trouve dans le livre de l'abbé Monnin, et qui me consacreraient le Curé d'Ars comme un génie, si je n'avais pas bien plus que du génie pour l'expliquer ! L'abbé Monnin n'a jamais entendu, ni personne que ceux auxquels le Curé d'Ars s'adressait dans ce téte-à-tête sublime de la confession entre le prêtre et son pénitent, les paroles irrésistibles qui ont dû lui tomber des lèvres, à cet Inspiré de la conscience, mais il l'a entendu souvent dans ses instructions et ses catéchismes, et ce qu'il s'en rappelle et en cite est d'une beauté de langage qui défie les plus beaux langages de la terre. Je n'hésite pas à l'affirmer : nul poète, nul orateur, nul écrivain n'est plus magnifique et plus poignant que cet ignorant incorrect et familier curé de campagne, qui a dans la conscience, cette conscience qui appartient à tous, les mêmes choses qui ne sont que dans le génie, lequel n'appartient, lui, qu'à quelques-uns !
Kerasante leçon, pour le dire en passant, donnée à ceux qui aiment le beau ! La conscience, même à ce point <le vue de la beauté, est aussi puissante que le génie, et, comme elle appartient à tous, il ne s'agit que d'y d ire pour en rapporter des choses qui équi-
nt ,i du génie et rétablissent l'égalité entre les hoinm.s par la vertu... C'est là ce qui faisait du pauvre Curé d'Ars (il faut bien le dire !) l'égal, pour le moins, de Itossuet, de Fénelon, de sainte Térèse, et lui donnait
62 J. BARBEY d'aUREVILLY
sans cesse cet air de prophète qui ne vient aux plus grands génies qu'a force de regarder Dieu. Malheureusement, étreint dans cet étau d'un seul chapitre, nous ne pouvons donner comme il faudrait une juste idée de cette merveilleuse expression que Dieu ne cessa jamais de mettre sur les lèvres de son serviteur. Mais l'abbé Monnin, qui écrit pour les lettrés et ne leur marchande pas les longueurs de son histoire, n'a pas manqué de donner des exemples foudroyants de cette expression surnaturelle, et il les a donnés avec une profusion qui étonne, quand on songe que ces inspirations qui forment des pages si nombreuses dans son livre (de la page 413 à la page 485 du second volume), ont été saisies à la volée, et quand on se demande quelle dut être leur beauté première pour avoir résisté si bien à la pâle dictée du souvenir !
Mais, après tout, pour nous, qu'importe ? Pour nous, chez cet adorable Curé d'Ars, le verbe, le verbe le plus puissant, c'était tout lui-même. Ce n'était pas tel mot qui a résonné fort, tel accent qui a vibré profond, telle éjaculation si bouillonnante et si sublime qu'elle fait flamboyer la page inerte qui s'efforce de la répéter ; non pas ! C'était toute sa personne, toute son action, tous les points de sa vie à la fois. Le verbe s'était fait chair, chez ce disciple de Jésus-Christ, comme il s'était fait chair en son divin Maître, qu'il ne pensa jamais qu'à imiter, — imitation, préhension, possession plutôt, par l'amour ! Le Curé d'Àrs a réalisé Jésus-Christ dans son àme autant qu'un homme peut réaliser son Dieu, et l'on dirait presque qu'il fut la dernière incarnation de Jésus-Christ sur la terre, si un si grand mot ne faisait pas peur à la Foi !
En effet, il n'y a que cela qui explique sa vie ; il n'y a que la notion de Notre-Seigneur Jésus-Christ telle que nous la portons dans nos âmes, qui puisse expliquer cette espèce de règne (car c'en fut un) d'un prêtre caché au bout du monde, dans sa pauvre petite Bethléem de quelques feux et de quelques âmes, et que les foules, à défaut de mages, sont de partout venues visiter ! Je l'ai dit déjà, et le livre de l'abbé Monnin
J. BARBEY d'aUUKVILLY
a montré, parmi tous ces mira* iplifi par le
Curé d'Ars et qui ne durèrent que le tempe de lei
inplir, le miracle permanent, éclatant, impoeeible &
contester, celui-là ! de ces multitudes d'Âmei eu peine
aui affluaient vers le saint prêtre, [tour lui demander la consolation et la paix. Eh bien, pendant de Ion, années, ce mouvement fut presque européen, et il alla redoublant toujours !
A Lyon, on avait établi pour Ars un eial
de voitures. Sur la Saône, les paquebots s.- multiplièrent. Ce fut enfin, au xix,; siècle, — à trois pas de l'erney et de Genève, — un de ces spectacles que l'univers avait désappris depuis le Moyen Age ; car on avait bien vu, depuis le Moyen Age, des saints dont se détournait le monde, mais on avait pas vu de saints vers qui le monde eut gravité ! On aurait pensé, dit superbement à cette occasion l'abbé Monnin, à qui l'admiration crée très souvent un style ; on aurait pensé que cet homme, qui entraînait tout dans sa sphère d'attraction avec une si intense harmonie, « avait un système comme les astres ». L'astre, en effet, c'était la croix ! Fascination de Jésus-Christ, charme de Jésus-Christ, tel fut le secret de la force du Curé d'Ars, dans un temps où la philosophie se vante assez haut d'avoir enterré Jésus-Christ de manière à ce qu'il ne puisse pas, une seconde fois, ressusciter. Et de fait, ce qui distingue surtout l'action du Curé d'Ars sur son temps, c'est qu'elle est toute et uniquement surnaturelle, sans que rien d'humain s'y joigne pour la justifier.
Saint Vincent de Paul est un saint aussi, et certainement l'un des plus grands Saints des temps modernes et peut-être de tous les temps, mais l'action humaine se mêle en lui à l'action divine. Il va, il vient, il se remue, il se précipite dans toutes les voies où le Bien apparaît dans son empêchement ou son incertitude. Il a l'impétuosité de la vertu héroïque. Ce paysan à la figure de faune, qui avait peut-être la racine de tous les vices contraires à ses vertus, a gardé son terrible tempérament dans l'accomplisse-
ment des plus purs dévouements et des plus touchants sacrifices. Voyez-le agir ! c'est un tourbillon de bonnes œuvres. Il fonde des congrégations, ouvre des missions pour la France et pour l'étranger, bâtit des hôpitaux et des refuges pour toutes les douleurs et pour tous les abandons, ramasse les enfants dans son manteau, qu'il use à force d'en porter dans ses plis.
Quand Vincent de Paul ne serait pas un Saint, on le concevrait encore comme un grand homme de bien, un organisateur, un Napoléon de la bienfaisance. Tandis que le Curé d'Ars, s'il n'est pas un Saint, n'est plus rien. Otez-lui Jésus-Christ du cœur, voilà que, moralement, il expire ! Lui, le doux prêtre, ne remue pas violemment le monde ; il ne le bouleversera pas, comme saint Vincent, pour le régénérer. Il se contente, vieillard placide, d'aller de son presbytère à son église, et, là, de s'asseoir dans l'encoignure d'une chapelle, sur une planche de bois noir, puis d'attendre... Et, tout à coup, des milliers d'êtres humains viennent s'agenouiller devant l'escabeau de ce prêtre, pour s'en relever fortifiés et y envoyer, à leur tour, ceux qui n'y sont pas venus encore !...
Certes ! un tel spectacle vaut une histoire et doit tenter un historien. Il est assez rare pour intéresser, non seulement le chrétien, mais le philosophe. Selon moi, la vie du Curé d'Ars est une véritable originalité dans l'ordre hagiographique, et j'en connais peu qui fassent plus penser. Ce qui m'étonne dans cette vie d'hier, qui probablement sera une légende demain, ce n'est pas ce qui se trouve dans la vie des autres Saints de tous les âges et qui leur est commun à tous : les vertus, les grandeurs, les miracles, les communications directes avec Dieu, les adorations des foules prosternées ; mais c'est ce qui est particulier au Saint que fut le Curé d'Ars. Ce qui étonne, c'est qu'à l'époque où nous sommes parvenus, et où la confession est si haïe, s'il y a un saint qui s'élève et qui se fasse adorer et glorifier des hommes, ce soit précisément un confesseur !
Le Curé d'Ars fut ce confesseur, qui devait peut-être
raccommoder la confession avec les bom labi-
Hter cette grande Institution aux yeux - des
leurs. Malgré deux ou trois efforts qu'iJ fit un jour
pour s'ùter de ta place où Dieu l'avait nus aux regards
du monde connue un pont du ciel qu'il lui avait jeté, malgré la tentation qui le prit de la pénitence au désert, du silence ardent des Chartr contemplation rigide et extatique en Dieu des grands Solitaires, Dieu ne permit point au serviteur qu'il s'était choisi d'être autre chose qu'un grand confesse ur, et je dirai plus : le confesseur au dix -neuvième siècle. Son évoque lui ordonna de ne jamais quitter sa paroisse, sous quelque prétexte que ce fut. En cela, il lit ressembler davantage à ce saint Siméon Stylite auquel je l'ai comparé, qui finit par se faire lier sur sa colonne pour n'être jamais tenté d'en descendre.
Tel il m'apparaît dans le livre de l'abbé Monnin et tel il fut peut-être dans les desseins de Dieu, ce Curé d'Ars qui n'est pas seulement au ciel un Saint de plus, mais qui devait être sur la terre le type le plus accompli du grand confesseur, peut-être pour refaire aimer la confession à l'orgueil, devenu muet, des hommes ! En lisant la vie qu'on nous donne de cet infatigable confesseur au xixe siècle, qui passa cinquante ans la main levée dans le geste d'absoudre, peut-on dire qu'il n'a pas glorieusement rempli sa mission et douter qu'il ait réussi ? Dieu lui avait octroyé, d'ailleurs, pour qu'il réussît, un don d'expression dont nous pouvons juger encore dans le livre de l'abbé Monnin, et !e don plus précieux des larmes : car c'est le Saint des larmes que le Curé d'Ars !
Jamais on ne pleura comme lui sur les péchés des hommes, et Dieu seul, qui peut compter les pleurs, a pu compter les siens. Touchant et idéal côté de cette physionomie, qui n'eut pas que des pleurs, pourtant,
mais qui eut aussi le sourire, pour, avec ces deux forces, rapporter à Dieu tous les cœurs !
Sans ce don des pleurs de l'amour, qu'avait eu, comme lui, sainte Térèse, et sans ce sourire de la charité qui avait fleuri autrefois sur les lèvres de François de Sales, savez-vous à qui il eût ressemblé, ce Curé d'Ars dont l'abbé Monnin a publié un portrait si stupéfiant, à la tête de son histoire ?... Tenez- vous bien ! Il eût ressemblé à Voltaire. Dieu, qui se joue de tout et qui veut nous montrer combien toute apparence est vaine, n'a-t-il pas mis le cœur de son meilleur ami derrière les traits de son ennemi le plus implacable? Oui! le Curé d'Ars ressemble à Voltaire comme saint Vincent de Paul ressemble à un satyre, mais chez tous les deux, le Saint a tué la bête, — chez l'un, luxurieuse certainement, chez l'autre, peut-être cruelle.
En effet, pour l'observateur qui étudie cette étrange figure du Curé d'Ars, avisé, futé, très fin au fond, malgré la sublimité des vertus que son âme avait contractée ; pour qui lit ces réparties spirituellement vengeresses de son humilité, qu'il adressait à ceux qui le persécutaient de leurs compliments et de leurs hommages, et dont l'abbé Monnin, qui n'oublie rien, a égayé doucement son récit, il est hors de doute qu'elle ne mentait pas, cette physionomie de Voltaire, et que, sans Jésus-Christ, le Curé d'Ars aurait été un de ces esprits charmants et mordants comme les aime le monde, au lieu d'être une âme angélique devant Dieu.