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Où M. Clemenceau dénonce Métivier.
Après Villeneuve, les mois coulent, blessés, sur le pays, étouffants sur la prison de Corbeil où, portant la cagoule, vont et viennent de leurs cellules, les accusés de juillet. Ce n’est pas seulement du sang qui a jailli sur les pavés du vieux village, mais de toute cette histoire s’échappent des vapeurs délétères qui, lentement, gagnent les sources vitales du régime.
Intrigues obscures, « eaux mortes et mortelles comme cet étang profond où périt Sténio le poète. » Quand tomba la fièvre de commande des sycophantes, une étrange langueur s’empara de l’accusasation.
Sans doute, çà et là, parlait-on du grand procès qui devait s’ouvrir. Sans doute, de temps à autre, la porte du cabinet du juge d’instruction s’entre-bâillaitelle pour jeter à l’opinion des fausses nouvelles, des perfidies et des informations truquées. Maïs, lorsqu’on regarde, avec le recul du temps, la marche de la pièce judiciaire, il est aisé de comprendre que le Pouvoir, satisfait des premiers actes, prenait ses mesures pour interrompre la représentation.
Evoquer l’affaire de Villeneuve devant une Cour de justice, quand la défense avait encore des droits en France ; quand le rétablissement de la censure
paraissait une gageure impossible, quand il subsistait, dans latmosphère alourdie, un quantum appréciable de liberté, quand la peur, enfin, n'avait pas le pouvoir de glacer les témoignages et de fermer les consciences, quel risque pour l'intrigue florentine!
Tout pouvait surgir au grand-jour et réveiller les généreuses colères d’une opinion dévoyée.
M. Clemenceau, apparemment hostile à tout projet d’amnistie, signifia, dans la coulisse, son veto intéressé au procès.
1 fut habile. Il laissa le temps opérer. Îl pérmit aux protestations syndicalistes de s'organiser, aux sympathies socialistes et radicaies-socialistes de se développer, aux initiatives parlementaires de se faire jour, sachant, avec un art admirable, et tour à tour gronder en montrant les crocs, et gauloiser avec bonhomie.
En novembre 1908, un noh-lieu remettait en liberté les syndicalistes, dont mieux que personne le Gouvernement et la Sûreté générale connaissaient l’éclatante innocence.
Cependant, huit comparses étaient reténus encore, contre lesquels, le 21 novembre, M. Lescouvé, procureur général près la Cour d’appel de Paris, signait . l’acte d'accusation.
Invraisemblable et perfide, cette pièce judiciaire: Remplie d’éxtravagantes falsifications, se contredisant à chaque tournant, roman-feuileton du plus mauvais style où les lieux communs ne tendaient qu'à noyer; selon le mot de Jaurès « la terrible ma:
nœuvre qui, en coupant le cortège qui voulait revenir vers Paris, a rendu le conflit inévitable », où après avoir établi que la hauteur de la Barricade atteignait deux mètres, était affirmée la gigantesque stature de M. Autrand, préfet de Seine-et-Oise qui « enjamba la Barricade pour parlementer avec les émeutiers! »
En un couplet qui trahissait de la gêne, M. Lescouvé notait la responsabilité morale de la Confédération. Mais, ajoutait le magistrat de M. Clemenceau, « cette responsabilité, quoique très lourde, au point de vue moral, n’a pas paru au magistrat instructeur tomber sous le coup de la loi pénale. Le Parquet n’y a-pas contredit. » Et pour cause! Quant aux huit, ils étaient accusés de « résistance avec violences et voies de fait envers les agents de la force publique, avec cette circonstance que ladite rébellion a été commise en réunion de plus de vingt personnes armées. »
Nous voici loin du vaste procès. Mais il peut donner lieu à des incidents inattendus. La Confédération prêtant son appui aux huit « rebelles », les débats peuvent avoir de la lumière.
Si l’amnistie intervient, avant le procès, on sait combien la mêlée quotidienne est oublieuse de la veille, un peu de terre et la cendre couvriront l’affaire de Villeneuve.
Il est aussi ces malheureux gendarmes de la salle Ranque qu’il convient de protéger contre lapplication de la loi. Certes, leurs assassinats ont disparu dans la tourmente de Villeneuve. Maïs ils n’en sont pas moins sous le coup de pénalités. Ne faisons point de peine, même légère, aux agents de la force publique! Amnistions! Amnistions! Et que l'intrigue dorme dans la nuit!
Ainsi se rencontrèrent pour amnistier tous les intérêts et tous les partis. L’amnistie vint devant les Chambres. Et avec elle, devait être, et fut en effet évoquée pour la première fois au Parlement l’affaire de Villeneuve. M. Clemenceau, sûr de sa majorité, préférait que l'explication eût lieu sur ce terrain. Il savait bien, en l’état des choses, que là seulement, il éviterait les « drawbacks ».
M. Clemenceau. à ma connaissance, a parlé deux fois de Villeneuve à la Chambre. L’une le 11 février 1909, répondant à Marcel Sembat, l’autre le 12 juillet de la même année, après une interpellation de Jaurès.
Dans la première séance du 11 février, une dramatique altercation avait mis aux prises M. Jules Delahaye et M. Aristide Briand, garde des Sceaux. Le soir, M. Clemenceau répondait à Marcel Sembat, devant une assemblée attentive. Le chef du Gouvernement disait son désir de faire connaître à la France tout entière ce qui s’était passé à Villeneuve. Il s’appuyaït, pour faire l’historique de la journée tragique, sur le témoignage du préfet de Sèine-et- Oise, à qui, le matin, il avait demandé par le téléphone de venir rafraîchir ses souvenirs. « Il l’a fait avec une loyauté parfaite; car c’est un galant homme, incapable de mentir. » Et ce galant homme « a nié formellement qu’il y ait eu charge et m’a expliqué la manœuvre ». Qu’en disent les dix mille manifestants, les dix mille témoins chargés avec une furieuse brutalité dans la plaine de Vigneux? Qu’en disent les habitants de Vigneux? Que dit la Vérité
toute nue, hors de son puits, des négations de ce galant homme en casquette galonnée, incapable de mentir ?
Mais M. Clemenceau n’insiste guère sur ses souvenirs rafraîchis par un galant homme.
I1 expose la genèse de la manifestation.
Et, aux représentants de la nation, préoccupés de savoir enfin ce qui s'était réellement passé à l’origine, aux représentants de la nation, réclamant de la lumière par la voix de l’un d’entre eux, dont la dialectique, pour être spirituelle, n’en avait pas moins une force singulière, le chef du Gouvernement, le ministre de l’intérieur responsable de ses agents, dénonce avec emportement le fauteur initial des troubles, la cause vivante de la catastrophe. II jette le nom: Lucien Métivier.
En quelques traits d’une large touche, il brosse le portrait formidable du bandit dont le rôle et l’arrestation sont ainsi présentés officieilement à la France, comme à la base des événements de Villeneuve.
« Lucien Métivier, s’écrie M. Clemenceau, anarchiste très violent, était occupé à prêcher et à exécuter le sabotage au moment de l'arrestation. »
Et l’indignation la plus frémissante soulevant son cœur, M. Clemenceau frappe sur le bord de la tribune: « Alors, c’est un crime que'nous avons commis! Alors, nous avons porté la main sur la classe ouvrière! »
Maïs la Chambre s’unit à l’orateur, gagnée par cette ardente, par cette émouvante sincérité, ne pouvant avoir le soupçon d’une comédie qui eût été un outrage à la représentation nationale, un attentat aux
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lois et à la République. La Chambre éclate en applaudissements; elle vote une couronne civique au républicain vertueux qui a dénoncé le misérable saboteur, le bandit souillé de sang, Lucien Métivier. Quand M. Clemenceau verra de nouveau, le 12 juillet 1909, se dresser le fantôme de Villeneuve, évoqué
par Jaurès, il prendra les mêmes arguments, Il rica- .
nera:
« Je Suis bien sûr que M. Jaurès n'hésite pas à condamner le Sabotage. Seulement, toutes les fois qu’il y a un acte de sabotage, c'est la police qui en est l’auteur. » Et la Chambre de rire.
I s’épanchera en regrets attendris:
Qüand j'ai été conduit à l'emploi de la violence, à mon grand désespoir, je peux le dire!
Et un député de crièr: « Vous êtes un brave homme. »
Comme Jaurès à parlé des « pratiques policières qui sont une des caractéristiques du régime présent » il retournera l’argument et renverra l’orateur socialiste à ceux qui « provoquent les gens à la violence en les envoyant prendre contact dans les épouvantables conditions que nous connaissons tous avec la troupe qui est là pour assurer le respect de la loi. »
Et le même nom reviendra Sur ses lèvres. Après avoir dénommé le 11 février, Lucien Métivier comme l’auteur de la journée tragiqué, il dénoncera le 12 juillet Lucien Métivier, comme l’auteur de la propagande contre la République:
« Au cours d’une récente réunion au manège Saint- Paul, M. Métivier, des Biscuitiers, a déclaré: « Quant à
la République, on ne doit plus la défendre. C’est un régime bourgeois capitaliste qui n'est plus défendable. »
Et pour mieux se défendre contre le fantôme de la répression sanglante de Villeneuve-Saint-Georges, après avoir flétri Lucien Métivier, M. Clemenceau rappela à la Chambre qu’en appelant « ses amis socialistes MM. Briand et Viviani à faire partie du Cabinet », il a marqué « l’orientation de la politique qu’il voulait suivre. »
Qu’eussent dit les Chambres si, ces jours-là, fût apparu à leur tribune Lucien Métivier criant à pleine VOix : «J’AI SANS DOUTE PRÊCHÉ LE SABOTAGE, ORGA- NISÉ LA CATASTROPHE DE VILLENEUVE, PROVOQUÉ A L'ÉMEUTE ET COMBATTU LA RÉPUBLIQUE. MAIS A TITRE DE COLLABORATEUR SUBVENTIONNÉ DE M. CLEMENCEAU, PRÉSIDENT DU (CONSEIL, DONT J'ÉTAIS L’AGENT DEPUIS LE 20 Mar 1908, AYANT ÉTÉ REÇU PAR LUI, CE JOUR, AU MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR, ET MIS, PAR LUI, EN PER- SONNE, A LA DISPOSITION DE LA SURETÉ GÉNÉRALE, »
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9, L’agent secret de la place Beauvau.
Lucien-Michel Métivier vit le jour à Paris, IV° arrondissement, le 5 séptembre 1884.
Ce n’est qu’en 1906 que les couloirs de la Bourse du Travail, les environs des meetings et la Maison des Fédérations commencèrent d’être hanfés par ce petit homme, maigre et chafouin, remuant, bourdonnant et bavard, dont la voix craquait, comme sous la dent, les biscuits qu’il fabriquait à ses heures.
Quand Métivier tenait son homme, il ne le lâchait plus. Et c’étaient avec volubilité projets à perte de vue, ou de ces historiettes qui fleurissent avec grâce . parmi les militants, en tous partis. Le jeune biscuitier se lançait dans la propagande, mordu par l’ambition de jouer un rôle.
IL réussissait en mars 1907, à prendre part au Congrès fédéral de l’Alimentation. Le mois de mai trouve Métivier installé comme secrétaire de rédaction du périodique syndical l’Alimentation ouvrière. De quelle joie dut se gonfler alors ce cœur vaniteux! La carrière des lettres lui parut ouverte. Lucien Métivier se jeta sur sa plume. Il écrivit, d’un zèle dévorantf, d’une soif inextinguible. Au cours de quatre années, il allait inonder de ses proses les publics les plus... différents.
Ses premiers articles sont bien curieux à relire. J'en extrais quelques lignes, qui ont, maintenant, une saveur très forte.
Il écrit le 1° mai 1907:
« Ii ne restait à nos bourgeois qu'un moyen, moyen grotesque et louche, c'était la provocation! Voilà, par les provocations policières et militaires, ce que font, pour maintenir leurs louches spéculations, les potentats d'un pays républicain. Eh! bien, non, infâme bourgeoisie, nous ne voulons plus nous laisser emporter par la colère, que tu provoques par les pièges les plus grossiers. »
Toute une destinée dans cette ridicule emphase où il entrait tant de clairvoyance...
Mais le ton va bientôt changer, si l’emphase s’accentue. On a trouvé dans les papiers de Lucien Métivier une note savoureuse, portant ce titre: « Mots scientifiques (sic) tirés du volume Psychologie de l’anarchiste-socialiste par A. Hamon ». L'écrivain, —je parle de Métivier — faisait un effort pour enrichir son vocabulaire, Citons parmi les mots « scientifiques » :
Acerbes, iceux, édicule,. moult, subtil, coléoptère, lépidoptère, appétence, pépotence (sic), galetas, inhiber, sociale, diatribes, etc,
Au dos de la notule, une citation de Gregori, qui tira sur le capitaine Dreyfus. Dans le cerveau de Métivier, les mots scientifiques se mélangeaient agréablement avec l'emploi du browning royaliste.
Vers le début de 1908, Métivier, on en retrouve la trace dans ses papiers, est en proie à des difficultés d'ordre syndical; quelques démêlés avec le syndicat des Raffineurs. Mis hors de cause par une décision du Comité fédéral de l’Alimentation, le 31 janvier, il donne sa démission de secrétaire de rédaction de
l'Alimentation ouvrière, pour cause d’éloignement de Paris. Mais il continue de collaborer à l’organe fédéral et accepte, d’autre part, les fonctions de secrétaire des Biscuitiers de la Seine.
Que s'est-il passé alors, en cet étroit cerveau, crevant d’orgueil froissé, d’ambitions et d’appétits obscurs? À quels mobiles exacts se relie la trahison? Il est impossible de préciser davantage. L’on constate simplement qu'à dater de l’époque où, d’après ses propres aveux, la Sûreté générale, sous les traits de M. Pérette, entre en relations avec Métivier, celui-ci hausse de plusieurs tons le registre de sa prose scientifique.
Au Comité fédéral de l'Alimentation, le 20 mars, Métivier se proclame avec impétuosité contre toute délégation dans les ministères. Ce qui amène M. Tillier, à soupirer mélancoliquement: « Je vous retrouverai demain dans les ministères ». Pour Métivier, ce fut le ministère de la Police!
Au mois d’avril, si nous en croyons les repérages des amis de M. Gustave Hervé, M. Pérette voit Métivier chez lui. Le haut fonctionnaire de la Sûreté ne s’en tient pas là. Aux environs du 1* ‘mai il se présente aux bureaux mêmes de Métivier, dans l’annexe de la Bourse du Travail, rue Jean-Jacques-Rousseau. En réalité, l'audace de M. Pérette était extrêmement aisée. Il fenait déjà son personnage, lui ayant précédemment versé la somme de 100 francs. Chiffre modeste, pourboire infime. Mais dans ces sortes d’opérations, depuis Judas, le chiffre des trente deniers est un maximum.
Que se passa-t-il alors entre le chef des renseignements et le secrétaire des Biscuitiers? Si les précisions manquent, les abondants documents datés après
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la visite de M. Pérette et le souvenir des faits, suffisent à situer le rôle de Métivier. La grève des Carriers de Seine-et-Oise vient d’éclater. Il s’agit pour le Gouvernement, juché sur la police, d’en faire le prétexte à la politique de refoulement de la classe ouvrière.
A jouer cette partie, Métivier est assez bas pour accepter une carte, mais de cautèle assez prompte pour en évaluer les risques. Il exigera des garanties. M. Pérette ne lui paraît pas d’une garantie efficace. La visite terminée, Métivier demande par lettre, audience au Président du Conseil. Ici s'engage une extraordinaire correspondance entre l'Intérieur el l'annexe de la Bourse du Travail. Je la laisse parler elle-même: