‹ L'introduction de la lithographie à Caen, en 1819Chapitre 2 sur 2 · EN · texte numérisé non relu

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i819, celle dale, qui, d'après le principe généralement admis, n'est pas encore du domaine de l'antiquaire , sera cependant aujourd'hui accueillie avec bienveillance par nos lecteurs, je l'espère du moins, eu égard à l'importance du sujet qui s'y rallache et aux circonstances qui, en 1880, ont attiré de nouveau l'attention de la Société des Antiquaires de Normandie sur l'art de la lithographie, lorsqu'elle célébra, par une exposition typographique très-remarquable, le quatrième centenaire de l'introduction de l'imprimerie dans notre région. Dans cette circonstance, il me parut naturel et opportun de rappeler succinctement à quelle époque et comment fut importée, dans notre ville de Caen cette branche

modeste et relativement moderne de l'imprimerie, la lithographie si perfectionnée aujourd'hui et si répandue.

Comme complément de notre exposition typographique, je fus alors assez heureux de pouvoir exposer, avec cette notice , une série de vingt-cinq vignettes différentes , vieilles épreuves de lithographie primitive, authentiques, presque toutes exécutées de 1816 à i8l9 par un ami des sciences , M. Benard , qui fut depuis greffier en chef de la Cour d'appel de Caen.

Ces spécimens , dont je donnerai plus loin une analyse, ne sont pour la plupart que de simples croquis et des essais pratiques sans prétention , et cependant ils avaient été hautement appréciés lors de la quatrième exposition des produits des arts et de l'industrie , qui fut organisée, à Caen, par les soins de la Société d'Agriculture et de Commerce, en 4819.

Non-seulement ces vignettes témoignent des efforts qui furent faits à cette époque pour deviner et vulgariser ce nouveau procédé de gravure , mais ils permettent de reconnaître que ces études furent la clef des immenses progrès qui ont été réalisés depuis, sous le rapport de la partie mécanique et de la partie chimique, comme aussi au point de vue de l'art et du dessin proprement dits.

Les perfectionnements que nous constatons aujour-

d'boi ont fait vieillir bien vite les œuvres de nos devanciers ; en eSei, dans notre siècle de science et de progrès , nous voyons se réaliser en une seule année plus de merveilleuses découvertes et d'améliorations qu'on n*en pouvait observer dans les siècles antérieurs, pendant le cours d'une ou même de plusieurs générations.

Il résulte de cette rapidité de mouvement, de cet entassement de productions scientifiques, que les origines de la lithographie en France, et en particulier à Caen, bien que remontant à une date bien peu éloignée, sont déjà obscures. Par une coïncidence aussi remarquable qu'inattendue, au moment même où je groupais les éléments qui ont trait à cette notice, un savant rouennais, M. Jules Hédou, publiait de son côté un travail fort remarquable intitulé : La lithographie à Rouen (1). II nous apprend qu'elle fut introduite dans cette ville vers la même époque qu'à Caen, cependant un peu plus tard, d'une manière différente et sans aucune corrélation avec les essais faits par les introducteurs caennais. Cela peut paraître très-surprenant à présent, mais c'était la conséquence de la lenteur des

(1) Ouvrage lire à un pelii nombre d'exemplaires et d(int je dois la coDimuiiicalioii à Tobligeance de M. Ë. de Beaurepaire, secrélaire de ]a Société des Antiquaires de Normandie.

communications dans la province et des habitudes sédentaires , qui étaient si tenaces en Normandie au commencement du siècle.

C'est en Bavière que la première découverte de Ja lithographie a été faite en 1796, et dans un volume intitulé : La lithographie, publié en 1849 chez Treuttel et Wurtz, libraires à Paris, Tinventeur Aloys Senefelder raconte très-agréablement l'historique de son invention et les détails de la manipulation [\)\ mais tout cela était ignoré de nos initiateurs caennais, car, pendant longtemps, heureux des résultats qu'il obtenait, l'inventeur avait entouré sa découverte de tout le mystère possible jusqu'au moment où les efforts de ses concurrents rendirent sa dissimulation superflue. C'est alors qu'il se posa en maître en publiant le volume que je viens de citer. C'est ainsi que vingt-deux ans s'écoulèrent depuis la découverte primitive de la lithographie jusqu^à sa première introduction à Caen en 1818.

A répoque où nous vivons, nous sommes habitués à entendre parler immédiatement des moindres événements scientifiques qui se produisent sur tous les points du globe et à en connaître au jour le jour tous les détails soit à l'aide de spécimens, soit à l'aide de nombreuses

(i) Uu exemplaire de cet ouvrage est conservé dans la collection IVtancel à Caen.

publications illustrées ou non, qui nous parviennent de tous les côtés, et Ton peut s'éfonner maintenant qu'un art aussi utile ait autant tardé à parvenir dans notre région ; mais cela s'explique aisément : au début l'inventeur avait un grand intérêt à ne pas divulguer son secret, et pour le découvrir, il a fallu refaire presque toutes les mêmes études, les mêmes essais et les mêmes expériences par lesquels Aloys Senefelder avait luimême passé.

Vers la fin de 1807, André Offenbach soumit au gouvernement français le résultat de quelques essais; mais, malheureusement, ses premières épreuves étaient mal réussies et n'offraient aucun attrait; il ne reçut donc aucun encouragement.

Ce ne fut qu'à partir de i8l4, après les recherches de M. de Lasteyrie^ qui fonda en France le premier établissement lithographique , que l'attention se porta sérieusement sur ce point, et en 4818, le Gouvernement français prodigua les encouragements à cet art, qui, dès lors, fut regardé comme une merveille, et c'était bien une merveille qui allait se révéler peu à peu, car nonseulement la lithographie venait suppléer accessoirement à la typographie, mais elle donnait un nouvel essor à l'art du graveur qui ne connaissait presque exclusivement comme matériaux que le bois et le cuivre, et comme instruments que le burin et l'eau-

forte (1). De plus,^d*<iprès Tappréciation des connaisseurs , la gravure sur pierre permettait d'obtenir aisément des effets artistiques doux tels que les contours de perspective aérienne, les effets de neige, de brouillards épais, de nuages et de vapeurs, mieux que tous les autres procédés de gravure, et cela avec des conditions de bon marcbé qui permettaient de vulgariser les œuvres des grands maîtres, les œuvres d'architecture monumentale, et de produire une foule de résultats utiles ou agréables.

G*est vers la fin de l'année 4818 que, s'inspirant de la pensée du Gouvernement d'alors, M. le comte de Montlivnult, préfet du Calvados, employa toute son influence à encourager et faire réussir la lithographie à Caen. Gomme président de l'Académie des Sciences» Arts et Belles-Lettres de Caen, il engagea les membres de cette Société à s'en occuper sérieusement Son appel fut entendu; M. Pattu, alors ingénieur en chef du département, se mit à l'œuvre, secondé par M. Benard, membre de la Société d'Agriculture et de Commerce, qui avait déjà fait lui-même quelques essais et qui y déploya tout son zèle. Ces Messieurs se livrèrent entière-

(i) A diverses époques très-reculées, on avait fait des essais de gravure sur toutes sortes de matières, bois, métaux, pierre, même sur le verre en creux et en reliet

ment à ces expériences , et de même que M. de Lasteyrie était allé en Allemagne, déguisé en ouvrier pour mieux pénétrer le secret qu'il convoitait, de même ces zélés savants allèrent ensemble à Paris, s'installèrent passage du Caire, et devinrent apprentis lithographes. Bientôt, imbus de la théorie de cet art, ils rapportèrent à Gaen une presse, des pierres, de l'encre, des rouleaux, des crayons , en un mot tout le premier matériel indispensable. Grâce à ses connaissances en chimie, M. Benard était parvenu à composer l'encre lithographique, le crayon spécial pour dessiner sur la pierre et le papier autographique. Les premiers essais se firent aisément; c'est alors qu'en vue d'éviter des frais de transport considérables, on rechercha dans les environs de Gaen des pierres susceptibles d'être appropriées à la gravure : on essaya successivement entre autres la pierre d'Aubigny, le carbonate alumineux de Feuguerolles , la pierre de Fontenay-le-Pesnel et la pierre de Longeau, près de Bayeux; des essais furent faits aussi avec du biscuit de porcelaine de Bayeux. Enfin on en revint à la pierre de Munich ; car, malgré la richesse calcaire du sol du Calvados, une seule espèce, la pierre de Longeau, put réussir, et elle est encore de beaucoup inférieure aux pierres spéciales de Solenhofen ou même aux autres variétés que certaines carrières de France ont pu produire. Il ne suffît pas, en effet, que la pierre soit

dore et fine, elle doit être d'une qaalîté parfaitement uniforme^ sans nœuds ni veines et assez homogène pour résister à la pression ; en un mot, la lithographie exige une qualité de pierre spéciale composée de 97 centièmes de carbonate de calcium.

Cependant, il fallait former un imprimeur, et dans ce but ces Messieurs s'étaient adressés à nn sieur Picard, imprimeur en taille-douce, qui les seconda médiocrement. En effet, il était assez difficile de rencontrer un praticien assez habile pour bien saisir tout le détail de la manipulation lithographique, qui, outre la connaissance du dessin et de la calligraphie, exigeait, au début surtout, certaines connaissances chimiques, soit pour la composition des encres et papiers autograpbiques, des crayons et de Tencre de tirage, soit pour le traitement des pierres, les lavages à Tacide nitrique, et une quantité d'autres détails pour lesquels Tintelligence et le tact étaient nécessaires.

Toutefois, ces Messieurs utilisaient le nouveau procédé, et, par une analogie remarquable, de même que Senefelder fut entraîné à faire la recherche d'un moyen économique de gravure et d'impression par son goût excessif pour les œuvres dramatiques et surtout pour les compositions musicales, de même aussi nos artistes caennais adoptèrent le moyen qu'ils avaient à leur disposition , avec empressement , pour multiplier les

partitions musicales et les mélodies composées par eux pour l'agrément de lenrs réunions.

Un des premiers essais sérieux fut le portrait de M. le comte de Montlivault, qui s'intéressait tonjonrs à ce genre d'études ( une épreuve double de ce portrait, qui est très-finement dessiné et qui fut exécuté sur la pierre de Munich par M. Deshayes» fait partie de la collection qui a été exposée) ; puis peu à peu on arriva à mettre en œuvre les différents procédés de gravure sur pierre et à en faire diverses applications : non-seulement on écrivait ou on dessinait sur la pierre avec les crayons lithographiques, mais encore on connaii>Siiit Tautographie sur papier que l'on reportait ensuite sur la pierre. On savait aussi multiplier la planche sur cette pierre par le moyen d'une épreuve fraîche ou d'une pierre-mère. Tout cela se fuit encore de nos jours pour augmenter la rapidité du tirage.

Les membres de l'Académie étaient émerveillés; mais M. Pierre*Âimé Luir, secrétaire de la Société d'Agriculture et de Commerce, s'étant rendu un jour dans le laboratoire lithographique de MM. Pattu et Benard, après avoir observé les différents procédés, et surtout après avoir constaté quel parti on pouvait tirer des documents écrits à dessein ou non sur le papier autographique, fit cette rétlexion : u En vérité, « Messieurs, dit-il à MM. Pattu et Benard, tout cela

« est admirsible, mais ce serait un instrument bien (( dangereux dans des mains infidèles. • Cette observation était très-judicieuse ; car, à l'aide des procédés qui dérivent de la première invention, combien n'a-t-on pas fait de faux et d'imitations de toute nature (i) f

(1) M. Benard raconte, dans ses mémoires, que pendant la visite faite par le Secrétaire de la Société d'agriculture et de commerce au laboratoire de M. Pattii, ces Messieurs lui firent une surprise. M. Lair ayant demandé quel était Tusage d*un papier teinté en jaune qu'il apercevait sur le bureau, nos lithographes Tinvilèrent à écrire quelque chose sur l'une de ces feuilles. Que faut-il que fécrive ? dit M. Lair. Ce qu^ii vous plaira, reprit iVf. Benard, mettez par exemple, • Bon pour mille francs, • datez et signez — veuillez remarquer en passant combien Tencre est fine et bien faite. — Après que M. Lair eut écrit docilement: maintenant je vais faire disparaître votre écriture, continua notre jeune praticien ; aussitôt M. Benard humecte le papier, le fait passer sous 1j presse, puis rend la feuille décalquée à M. Lair qui la plie et la met dans sa poche ; IVL Pattu reprend la conversation, fait voir à son visiteur différentes épreuves, puis, au'moment où Tbonorable Secrétaire se disposait à se retirer, M. Benard s*approcha de lui et le pria de ne pas quitter sans avoir payé ses dettes ; quelles dettes ? s^écria M. Lair, je ne m*en connais pas, — cependant vous nous devez une forte somme, répliqua M. Benard, reconnaissez-vous cette écriture, cette signature ? Hélas! mais c^est la mienne, c*est ce que vous m^avez fuit écrire, dater et signer il y a un instant, c^est ce que vous avez détruit puisque j^ai la feuille de papier pliée dans ma poche. — NMmporte> Monsieur, vous nous devez douze mille francs, car voici douze obligations que vous ne pouvez contester, si vous ne trouvez pas que ce soit assez, faites-en davantage vous-même. A son tour, M. Lair fait mouvoir le cylindre de la presse et retire quatre nouvelles obligations; c^est alors quMI fit celte exclamation: • C*esl admirable, mais ce serait infernal entre des mains infidèles, n Après avoir effacé.

La collection de dessins lithographiques laissée par M. Benard est très-incomplète, et les épreuves sont bien modestes, uniquement faites dans un but d'éludé. Absorbés par l'importance de leurs recherches^ nos premiers expérimentateurs n'attachaient pas de valeur à leurs épreuves primitives dont un très-petit nombre ont été conservées; ils étaient loin de penser alors que leurs esquisses passeraient à la postérité, et qu'un jour le souvenir de leurs travaux serait recueilli par l'histoire locale.

Les plus anciennes épreuves sont datées de i 81 6 : ce sont deux petits paysages dessinés par M. Benard, l'un sur la pierre d'Aubigny, l'autre sur le carbonate calcaire aluroineux de Feuguerolles-sur-Orne. Ces épreuves sont très-bonnes, eu égard au genre sec des dessins de

lui-même, avec de Tessence de térébenthine Pempreinle de son écriture qui était sur la pierre, il se croyait en sécurité, mais M. Pattu ayant renourri les caractères, relira encore quatre nouvelles obligations ; M. LairTut stupéfait : « Comment, n^y a-t-il donc pas moyen d^en finir avec cette fabrique d'assignats ? > « Rien de plus simple , reprit M. Benard, la thérébentine nettoie seulement les caractères, mais à Taide de la pierre ponce tout va disparaître maintenant. » c C'est admirable, Messieurs, dit en se retirant M. Lair, conGez-moi ces épreuves pour que je les fasse voir à mes amis ; à présent, je suis tout disposé à m'acquitter envers vous à bureau ouvert, ma caisse sera disponible à cinq heures ce soir, je vous prie de vous y rendre et de me faire le plaisir d'être exacts, i Ainsi se termina cette visite et nos expérimentateurs dînèrent chez leur bon collègue.

l'époque, mais elles ne donnent pas des résultats aussi satisfaisants qu'on pourrait en attendre de pierres cal* caires d'une aussi belle nature.

Un paysage, daté de 1819, dessiné par M"' Augustine Benard, probablement sur une pierre de Munich et tiré sur un assez bon papier, est parfaitement réussi; il mesure O*" 412 x0"072.

Les épreuves sur la pierre de Longeau sont originales, mais elles ne sont pas saisissantes comme exécution ; peut-être cela tient-il à la qualité du papier employé, car, d'après le rapport à l'Académie, qui est reproduit plus loin , cette pierre donnait alors relativement les meilleurs résultats.

Une autre épreuve sur la pierre de FeugueroUes-sur- Orne a donné lien à l'appréciation suivante de M. Fallu dont la lettre autographe est conservée :

« J'ai l'honneur de saluer M. Benard et de lui envoyer tf deux exemplaires du dessin qu'il a fait sur le schiste a de FeugueroUes. Cette pierre est trop tendre, elle ne <: peut résister à la pression, et le papier devient quel- (I quefois tout rouge. D'ailleurs, elle a une couleur trop « foncée. J'engage M. Benard à chercher des morceaux » plus doux et plus clairs, mais aussi fins ; ils pourront • indubitablement être admis pour la lithographie.

« Ce 3i mars 1819.

« Signé : Pattu. »

— loua des dessins les plus intéressaDts à la fois sous le rapport lithographique et au point de vue archéologique est celui qui représente l'ancienne tour Macbard (1) ou tour au Machacbre (2) qui avait fait partie des fortifica* tions de la ville et qui , à l'époque de 4808 , servait d'amphithéâtre pour l'École de médecine. Cette tour est détruite depuis longtemps ; elle était située à Caen, vers l'angle sud-ouest de la place d'Armes, à l'endroit où se trouve maintenant le chantier Maillard; ce dessin manque de perspective, il est vrai, mais il est net et bien venu comme épreuve lithographique ; il mesure C" 215 de largeur sur C^iS? de hauteur.

L'essai de gravure sur porcelaine dont il est question plus haut a été fait par ML P. -G. Langlois, de Bayeux, qui, le premier, fit usage de cette matière eu 4820. C'est un paysage qui mesure O*" 428 de largeur sur 0^^073 de hauteur; il est net et intéressant surtout par rapport à la matière employée.

M. Pattu nous a laissé un plan très-remarquable de la vallée du Vey et du pont dont la construction était

(4) Ainsi appelée du nom de Renaud Machard, bailli recommandable de Caen, en 1366.

(2) Nom populaire qui provient sans doute des massacres qui furent commis dans cette tour Tors de la prise de 1;i ville de Caen pnr les Anglais en 1366.

projetée alors sur le Petit-Vey, limite nord-ouest du département du Calvados; ce petit plan est d'une grande précision et d'un fini qui est rarement surpassé aujourd'hui par nos lithographes ordinaires ; il porte la date de 1819 et mesure 0»278 X 0" 167 de hauteur. Deux autres plans, dont un avec reliefs d*ombre bien rendus et datés de 1820, font partie aussi de cette série.

Le reste de la collection se compose d'une certaine quantité de pièces analogues à celles qui viennent d'être décrites: dessins, emblèmes, reproductions de médailles et notamment de divers morceaux de musique autographies pour la plupart ou lithographies selon le procédé ordinaire ; Tune de ces épreuves a le mérite d'être le premier essai fait sur la pierre de Fonlenay-le- Pesnel (Calvados] ; le résultat est bon et donne h penser qu'à défaut de variétés meilleures , cette pierre là aurait pu être utilisée. De nos jours, la facilité des communications permet d'obtenir les meilleures pierres spéciales si facilement que la question de production locale de pierres lithographiques n'a aucune importance; mais à l'époque qui nous préoccupe, c'était un point d'une importance considérable.

Une autre épreuve de composition musicale, sansles paroles, est d'une exécution des plus remarquables ; elle a dû être tracée sur la pierre par une main plus ex,ercée que les précédentes, car elle est admirablement réussie.

Il en est de même d'une romance avec accompagnemenl musical, intitulée : La Fleur, qui fut liihograpbiée avec un soin particulier pour figurer à l'exposition de i8l9 qui allait être organisée, à Gaen, parla Société d'Agriculture et de Commerce. De l'avis des connaisseurs, cette épreuve et la précédente feraient honneur à bien des lithographes de notre époque.

Accessoirement, nous avons retrouvé plusieurs échantillons du papier autographique préparé par M. Benard ; il employait pour cela d'assez joli papier de Hollande. Tout le monde sait que le papier qui sert pour Tautographie est enduit d'une préparation sur laquelle on écrit, puis cette écriture étant appliquée sur la pierre et mouillée au revers, quitte le papier et adhère à la pierre. C'est sans doute encore ce procédé lithographique qui a douné l'idée de la décalcomanie.

Ici finit la liste des essais faits par nos premiers expérimentateurs eux-mêmes. L'énumératlon de ces divers travaux démontre, par la multiplicité des genres de dessins que MM. Pattu et Benard avaient produits, qu'ils s'étaient appliqués à faire bien comprendre toute la valeur de l'art nouveau qu'ils inauguraient à Caen^ et à mettre en lumière toutes les applications dont il était susceptible^ reproductions, attributs commerciaux de tonte nature, plans, pièces pour la jurisprudence, les beaux-arts, la musique, etc.

Dans le but de seconder M. Picard, rimprimear en taille-doace, utilisé comme lithographe par ces Messieurs, M. P. -A. Lair envoya à Paris un jeane homme (c'était, je pense, M. Monin), qui, peu de temps après, revint à Caen avec toute la théorie et la pratique désirables.

Vers le milieu de l'année i8i9, M. Monin annonça à l'Académie qu'il avait trouvé un moyen qui lui était propre de transporter sur pierre les épreuves de gravure sur bois, de gravure en taille douce et des ouvrages imprimés en lettres noires ou rouges sans altérer l'original ni enlever l'impression. Un pareil résultat était merveilleux ; aussi l'Académie s'empressa-t-elie de nommer une commission chargée d'examiner et de constater cette découverte. On reconnut l'importance de cette application nouvelle et acte en fut donné à M. Monin, qui conserva son secret et dut prendre un brevet d'invention. ,

Voici dans quels termes était conçu le rapport de

la commission chargée d'examiner l'invention de M. Monin :

« Académie de Caen.

€ Caen, le iS décembre i8i9.

« Le Secrétaire de TÂcadémie royale des Sciences, • Arts et Belles Lettres de Caen,

« Certifie que ce qui suit est extrait du registre des « séances de l'Académie Royale des Sciences, Ârls et « Belles-Lettres de Caen.

« Séance du 26 novembre i819.

<' La Commission nommée dans lu dernière séance, 1 pour examiner les procédés lithographiques de (( M. Monin, fait son rapport :

a Messieurs, Tart de la lithographie inventé en « Allemagne , importé en France quelques années « après sa découverte, resta concentré pendant quelque « temps dans la capitale du Royaume : la rareté des « pierres lithographiques et les difiOicultés que présen- « tait la pratique de cet art, n'avaient pas permis aux « départements de jouir de ses avantages.

« L'Académie de Caen, sur l'invitation de M. le <i comte de Montlivault, son Président et Préfet du a département , s'occupa de la recherche des pierres

a lithographiques ; les recherches n'ont encore fait (( découvrir, dans un pays si riche en calcaire de tt diverses formations, que la pierre de Longeau et « celte pierre s*ést trouvée inférieure en qualité à u celles que les pays étrangers et les autres parties de « la France ont fournies.

(( Malgré ces obstacles, un de nos confrères, M. Pattu, « ingénieur en chef du département, s'est livré avec « tant de zèle à l'étude de cet art, qu'il vous a offert u plusieurs fois des dessins qui ne laissaient rien à « désirer; il a naturalisé la lithographie dans ce dépar- « tement, en associant à ses travaux divers artistes. (( Parmi les ouvrages produits par leurs crayons, on V distingue le portrait du premier magistrat de ce « département. Cet hommage des prenïîers essais de la • lithographie était dû à M. le comte de Montlivault, (( qui ne cesse d'encourager et de protéger tous les K talents et tous les genres d'industrie qui s'élèvent u dans le département. Les premières difficultés étaient « vaincues et nos artistes pouvaient employer leurs '< crayons avec la certitude du succès, lorsque M. Monin, c jeune artiste, né dans le Calvados, vous fit part, (( Messieurs, d'une découverte qui ajoutait beaucoup « à l'utilité de la lithographie ; il vous annonça, le « 25 juin dernier, qu'il avait trouvé un procédé pour (c transporter sur la pierre lithographique des épreuves

(c de gravure en taille-douce et des ouvrages imprimés. c< Il nous présenta en même temps des pierres chargées • de gravure par ce procédé et plusieurs épreuves, « dont une était S. M. L'Empereur de Russie d*aprës la « gravure dessinée par Dubois. Un séjour prolongé à (( Paris Tempécha de vous faire connaître de suite les « résultats de sa découverte, et la vacance de TAcadéft mie vint encore éloigner l'examen que vous deviez « en faire. A votre première séance de rentrée , fi M. Moninvous a présenté deux pierres lithographiées; u sur Tune étaient représentées des têtes d'animaux, (( sur l'autre, une figure académique , transportées , <( d'après sa déclaration, par la méthode qu'il a in- (( ventée ; M. Monin n'a pas communiqué les moyens (( qu'il emploie; c'est un secret qu'il désire conserver, " parce qu'il réclame un brevet d'invention. Ces pierres <( mises sous la presse ont reproduit de beaux exem- ( plairesy que nous n'avons pu comparer aux originaux <( qui ne nous ont pas été représentés. Votre Commisce sion» Messieurs 5 désirant constater d'une manière :( décisive cette ingénieuse découverte , a donné à « M. Monin plusieurs titres d'anciens livres , avec des ti frontispices gravés sur cuivre et sur bois; les lettres • des titres étaient imprimées en noir et en rouge ; t M. Monin les a habilement transportés sur la pierre « lithographique et ils ont été tirés par la presse de

« BL Patto. La comparaison rigourease que nous en » avons faite avec les originaax ne laisse rien, à désirer,

• et la découverte de M. Monin est anssi constante ( qu'elle est ingénieuse.

•< La Commission propose à l'Académie d'arrêter « qu'elle reconnaît dans M. Monin l'inventeur d'un (c procédé lithographique, annoncé par lui le 25 juin <« dernier, confirmé par les opérations subséquentes « faites en présence des commissaires de l'Académie, >' laquelle opération a pour objet de transporter sur la <r pierre lithographique une gravure ou un imprimé f( sans altérer la gravure originale ni enlever Hmpres- <' sion, et de donner le moyen de multiplier par ce pro- « cédé les ouvrages en diminuant les frais de gravure M on d'impression.

« Les Membres de la Commission,

« Signé : Pattd, de Magneville, Thierry fils, Prudhomme, Lamouroux, Hébert.

« L'Académie, après avoir entendu le rapport de sa

• Commission, en adopte les conclusions.

« Signé Prudhomme, vice-président ; (c Hébert, secrétaire.

c Pour copie conforme :

« HÉBERT, secrétaire. »

Le procédé de M. Monin, connu maintenant sons le nom de litho-typographie, est encore en usage de nos jours. Depuis la première invention, il a été amené à une grande perfection, notamment par M. Paul Dupont et autres notables imprimeurs et éditeurs modernes qui 8*en sont servis avec une véritable habileté pour reproduire d'anciens manuscrits, de vieilles écritures et des estampes anciennes. Avec le secours de la photographie et après de longues recherches , M. Motteroz, de Paris (1 ), a créé récemment la photo-typolithographie, qui permet de reproduire des plans trèscompliqués ou des travaux scientifiques extrêmement délicats, dont la reproduction exacte à la main serait très-difficile, sinon impossible, tandis que le cliché photographique relève tout avec la plus grande exactitude et permet de grandir ou de diminuer l'épreuve selon les exigences de l'édition, puis de la reporter sur pierre ou sur un cliché typographique quelconque; c'est là un résultat immense qui fait honneur à M. Motteroz et, par extension, à notre compatriote M. Monin, dont l'invention a été la base de ce progrès.

Donc, à partir de 1819, non-seulement la lithographie fut définitivement connue et expérimentée à Caen dans des conditions satisfaisantes , mais encore ce fut un

(1) Voir Gutenberg- Journal t 28 féTrierl879.

artiste du tlalvados qai révéla le premier au public une application nouvelle des plus ingénieuses et des plus surprenantes de cet art.

Après la période d'essais que nous venons de raconter, les premiers expérimentateurs cédèrent la place à des établissements sérieux qui furent fondés à Gaen, notamment par M. Chalopin. En effet, pour ces hommes dévoués, ces chercheurs, il suffisait d'avoir trouvé le moyen de produire, laissant à d'autres le soin de développer et de perfectionner, ce qui n'a pas manqué; car, depuis 1820, les progrès ne se sont point ralentis.

Je ne puis terminer cette notice sans signaler les principales œuvres lithographiques qui ont suivi cette première période et qui ont été exécutées à Gaen ou qui se rattachent à notre ville.

Moins favorisée que la ville de Rouen, notre cité n'a pas eu le privilège de voir se produire dans son sein des œuvres artistiques nombreuses et de la valeur de celles que signale M. Hédou, dans son intéressant ouvrage sur la Lithographie à Rouen, L'œuvre de nos importateurs caennais a été plus aride, mais non moins heureuse en excellents résultats, surtout à cause de l'invention de M. Mouin, et à partir de 1820, plusieurs ouvrages importants ont été publiés.

Grâce à Tobligeance de M. Languehard, imprimeur-

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lithographe de notre ville , j*ai pu obtenir poar le Bulletin de la Société des Antiquaires^ deux dessins lithographies provenant de pierres authentiques de l'époque de 4820 à 1821. Ces pierres sont devenues fort rares à présent et ce sont les seules , relativement bien conservées, que j'aie pu rencontrer; l'un de ces denx dessins représente l'ancien hôtel Le Valois d'Ëscoville, devenu plus tard l'ancien Hôteldc-VilIe de Caen et que nous connaissons maintenant sous le titre de « Bourse et Tribunal de Commerce )> ; l'autre gravure représente la tour des Gens d'Armes, située à Calix, faubourg de Caen, et dont naguère encore un de nos honorables présidents, M. le baron de Brécourt, nous donnait une si fine description. Ces deux spécimens, si consciencieusement traités par M. de Jolimont, ont le double mérite de donner une idée de la valeur des travaux lithographiques primitifs qui font l'objet de celte notice, et, en outre, de l'état de conservation de nos deux monuments au commencement de ce siècle (1).

M. de Jolimont était un ancien ingénieur du cadastre, qui s'est beaucoup occupé de la reproduction, par

(1) Par suite d\in accident survenu pendant le tirage des épreuves destinées au Bulletin de la Société des Antiquaires^ je ne puis, à mon regret, joindre ù cette brochure qu'une seule de ces vignettes.

)a lithographie, des monuments principaux de la Normandie.

Deux autres pierres semblables, dues aussi à M. de Jolimonly existent encore à Caen; Tune représente une partie de la rue St-Pierre ayant pour perspective le joli clocher de Téglise St-Pierre de Caen; sur l'autre est dessinée Tabbaye Ste-Trinité ; mais ces deux pierres sont très-fatiguées et beaucoup moins bien conservées que les deux qui ont donné les épreuves en question.

Parmi les travaux que ce dessinateur-lithographe infatigable a publiés et qui intéressent spécialement notre région 5 je dois citer la Deêcription historique et critique et vues des monuments religieux et civils du Calvados , dessinés et lithographies par T. de Jolimont, livraisons grand in-4<^, publiées en 1825 par Firmin Didol et dédiées à M. le comte de MontlivauU. Outre le mérite réel de ces lithographies , qui étaient trèssoignées pour l'époque, les observations de M. de Jolimont sur certains détails de nos monuments ne sont pas sans valeur.

Vers le même temps, cet artiste distingué publiait, aussi par livraisons, un grand ouvrage in-f* sur les monuments les plus remarquables de lu Normandie et en particulier sur ceux de la ville de Rouen, qu'il avait dessinés, lithographies et décrits lui-même. Cet ouvrage, publié à Paris, en i822, chez Leblanc, imprimeur-

libraire, contient une série de lithographies dont le mérite prouve les progrès déjà réalisés. Malheureusement ces deux derniers travaux paraissent être restés incomplets.

En 4823, M. Léchaudé d'Anisy, membre de TAcadémie de Gaen , auteur de la traduction des Antiquités Ânglo-Normandcs de Ducarel, avait orné cet ouvrage d'une bonne lithographie des chapiteaux qui décorent les piliers de Tabbaye Ste-Trinité (Gaen, Mancel, 1823). Un peu plus tard^ en 1834, le même M. Léchaudé d'Anisy publia un recueil de vingt-cinq planches in-4'', lithographiées par lui-même (i), intitulé : Recueil des sceaux normands et anglo-normands , précédé de textrail du cartulaire des chartes , diplômes et autres qui existent dans les Archives du Calvados (Gaen, chez l'auteur, rue des Chanoines. Imprimé par Chalopin et Hardel, son successeur). Get ouvrage, devenu rare, se trouve dans la galerie Mancel.

Quelques années après, en 1846, sous la direction de M. G. Mancel, alors conservateur de la Bibliothèque de Gaen, M. Rupalley, libraire-éditeur de notre ville, fil paraître Le Calvados pittoresque et monumentaly dessins

(1) C^est là un mérite de plus de la lUhograpbie, qui permet aux artistes de dessiner sur la pierre eux-mêmes, sans élre obligés, lorsqu'ils veulent faire publier leurs œuvres, d*avoir recours au graveur, dont rinspiration ne répond pas loujours au vœu de Fauteur.

d'après nature par M. P.Torigny.Get ouvrage est encore apprécié , et quoiqu'il n'ait pas été entièrement terminé, les soixante-neuf planches lithographiques grand format, pour la pluport teintées de diverses nuances, qui ont paru, étaient très-bien dessinées, très-bien rendues et attestent les progrès qui avaient été faits en vingt ans dans l'application de la lithographie.

Le but de cette notice, qui est dédiée à des antiquaires, ne me permet pas d'entrer dans les détails des perfectionnements et des applications multiples dont la lithographie est encore constamment l'objet. Seulement, pour bien mettre en relief toute la valeur de cette découverte, il me suffira d'ajouter que , par suite de son imperméabilité relative, la pierre se prèle infiniment mieux que le bois et beaucoup plus aisément que les métaux à l'impression en couleurs, si bien qu'après avoir surmonté certaines difficultés mécaniques , la chromolithographie é'est développée avec tous ses produits connus aujourd'hui par tout le monde et qui sont aussi agréables que variés et peu coûteux.

Grâce aussi à la facilité avec laquelle on fait sur pierre des reports autographiques de dessins ou autres sujets d'illustration, on a imaginé la zincographie, sorte de gravure sur zinc que l'on obtient en reportant sur des feuilles de zinc très-minces des épreuves lithographique»; enfin, à l'aide de l'électricité, on obtient la zincographie

galvanique, et ces reports sar zinc peuvent être multipliés à rinfini pour servir de clichés susceptibles de s'appliquer sur des cylindres et de fonctionner dans les grandes machines typographiques nouvelles pour inter* caler, à volonté et presque sans frais, des gravures dans les textes des publications illustrées.

En présence de cette rapide succession de procédés nouveaux, nous devons nous attendre encore à d'intéressanteâ surprises provoquées par les efforts de la mécanique et de Tindustrie aidés ou dirigés par nos habiles artistes.

Tels sont les souvenirs qu'il m'a été donné de recueillir et de grouper sur l'apparition et les développements de la lithographie à Caen. Ces documents sont sans doute très-incomplets par suite de l'oubli qui pèse si vite sur les choses de ce monde ; c'est pourquoi je ne considère ce travail que comme une ébauche, un jalon qui servira à consacrer une date utile à notre histoire locale, puis à signaler à la reconnaissance publique les noms de Messieurs :

de montlivault,

Pattd,

Benard,

P.-A. Lair,

MONIN,

D£SHAT£S,

et PiCAHD,

qui furent les promotears de rétablissement, à Caen, d'ane branche importante de rimprimerie, d*nn art qai offre de sérieuses difficultés de manipulation , mais dont les résultats ont été si féconds que les admirateurs des œuvres de Timprimerie ont cru pouvoir placer le médaillon de Senefelder en regard de celui de Gutenberg I

Cnen, Typ. F. Le Blanc-Hardel.

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