LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERHIN ET Ci% LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTIiNS, 35
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/Z a été imprimé vingt exemplaires numérotés sur papier de Hollande Van Gelder,
Lorsque les Ferreuse dînaient en ville, — quatre ou cinq. fois par semaine dans la saison, — ils ne se faisaient jamais attendre : Léonard mettait une sorte de coquetterie à passer pour exact ; et il éprouvait un vrai plaisir, lorsqu'une maîtresse de maison, ennuyée des retards de ses invités de marque, Taccueillait en disant :
— Avec vous, mon cher maître, on est tranquille : vous êtes toujours à Theure. Pourtant ce ne sont pas les occupations qui vous manquent.
Il répondait presque toujours :
— Affaire d'habitude, madame. Un homme actif sait régler son temps, s'il tient à profiter de ses loisirs pour la société.
Et il souriait, de ce sourire qui lui était particulier : un sourire presque gai, presque juvénile, qui changeait pour un instant Texpression calculatrice de son visage fermé, trop sérieux, mal éclairé par des yeux pâles ; un sourire tellement inattendu sur ses lèvres dures, que quelques-uns s'en méfiaient, l'interprétaient comme un signe de fausse bonhomie ou de ruse hypocrite.
En réalité, M^ Léonard Ferreuse était simplement de ceux qui ont deux manières d'être :
Tune pour leurs proches et pour eux-mêmes, l'autre pour la galerie, — et cela moins par habileté que parce que la vie leur a fait une seconde nature, sous laquelle une autre subsiste. L'avocat et l'homme public d'un côté^ de l'autre le mari, le père et Thomme privé, différaient autant que peuvent différer deux êtres qui pourtant n'en font qu'un. Le premier, grave, âpre, préoccupé, très volontaire, Fesprit tendu vers son but, faisait sa carrière avec vigueur et précision ; le second pouvait s'oublier. Ainsi, l'exactitude rentrait dans l'ensemble des qualités artificielles qu'il s'imposait : il l'adopta, une fois pour toutes, au moment où il coupa sa barbe, régularisa sa chevelure et déposa sa jeunesse ; il s'en délivrait comme d'une gêne dès que rien ne l'obligeait plus à se contraindre. Quand il dînait chez lui.
par exemple, il en prenait à son aise, sans s'inquiéter ni de sa femme, ni de son frère cadet, Raymond, qui partageait souvent leurs repas.
La petite comédie qui se jouait alors dans son appartement formait un amusant contraste avec celle qu'il donnait chez les autres. A sept heures et demie précises, un coup du timbre électrique annonçait Raymond. Le valet de chambre^ Frédéric, ne se gênait pas pour faire attendre : si bien que souvent le timbre résonnait une deuxième ou même une troisième fois, en prolongeant ses appels. Introduit enfin, Raymond entrait de son pas boiteux, en promenant autour de lui ses regards de myope comme pour s'assurer qu'il ne se trompait pas de maison. Il allait poser son chapeau sur un meuble, dans un coin, revenait vers la cheminée, dont ses épaules mal bâties dépassaient à peine la tablette, et restait debout jusqu'à ce que sa belle-sœur entrât à son tour :
— Bonjour, Raymond, vous êtes là?
— Bonjour, Lucienne, vous allez bien ?
— Oui, je vous remercie.
— Les enfants aussi?
— Les enfants aussi.
jyjme Perreuse avait les gestes décidés, la démarche bruyante, une figure énergique, presque virile, aux grands traits chevalins, sans autre
beauté que celle d'une chevelure abondante, d'un blond riche. — Elle prenait sans cordialité la main fine, maigre, parfois un peu fiévreuse de son beau-frère, montrait un fauteuil à côté de la cheminée et s'installait en face de lui. Des phrases prévues se croisaient alors devant la flamme en hiver, devant l'écran dans l'été. Puis Lucienne regardait la pendule Empire, — un cadran sur le dos d'un bel aigle doré, — son pied s'agitait sous sa jupe, ses doigts tambourinaient sur ses genoux; elle disait :
— Votre frère est incorrigible : il n'aura jamais le sentiment de l'heure.
Son visage exprimait Timpatience et le blâme : à l'inverse de son mari, elle était exacte sans calcul, par goût naturel de régularité.
La bonne anglaise amenait les deux enfants, Marc et Raymonde, — six et cinq ans, — habillés comme deux bébés de Millais, avec beaucoup de velours et de dentelles. Marc — une figure pâlotte, des membres menus, de longs cheveux blonds bouclés comme ceux du petit bonhomme qui souffle des bulles de savon sur l'éternelle affiche du Pear's Soap — s'asseyait à côté de sa mère, gravement, comme un invité ; Raymonde, plus brune, plus forte, avec des yeux immenses, des fossettes aux joues, des sourires aux lèvres, grimpait sur les genoux de son parrain. Les
deux petits êtres se comportaient d'abord comme des visiteurs modestes, qu'intimident les splendeurs du salon et qui prennent bien garde de n'y rien déranger; mais bientôt, Tattente se prolongeant, ils retrouvaient l'esprit de leur âge, devenaient bavards, rieurs, gentiment indiscrets, presque espiègles, couraient de leur mère à leur oncle, en gazouillant, et finissaient par se trouver aussi à Taise que dans leur nursery. Alors Lucienne, qui les voulait très bien élevés, les rappelait à Tordre :
— Marc, tu vas froisser ta fraise!... Raymonde, tu déranges tes cheveux !
Quand elle ne semblait pas d'humeur trop revêche^ son beau-frère se hasardait à Timplorer :
— Laissez-les s'amuser un peu ; les enfants ont besoin de jouer de temps en temps.
Neuf fois sur dix elle répondait :
— Les enfants ne sont pas des chevaux sauvages! -
Un « chut » sévère suivait aussitôt, les rires s'éteignaient, les deux petits reprenaient leur position première. Marc, les jambes ballantes, jetait défi regards d'envie sur sa sœur que Toncle amusait en sourdine, jusqu'à ce qu'elle s'oubliât de nouveau et partît d'un grand éclat de rire. Lucienne, dont les regards improbateurs suivaient le manège, s'écriait en grondant :
b L INUTILE EFFORT
— En vérité, Raymond, cette enfant devient insupportable dès qu'elle est avec vous. Vous la gâtez abominablement.
Raymond, penaud, balbutiait quelque chose ; un coup d'œil irrité lui coupait la parole ; et il se tenait coi, en serrant contre lui sa filleule qui ne disait plus rien.
Ces discussions périodiques, qui d'ailleurs ne s'aigrissaient jamais davantage, attestaient la sourde antipathie du beau-frère et de la bellesœur: antipathie instinctive, comme il s'en forme entre des âmes incompatibles que les hasards de l'existence obligent à tourner dans le même cercle, antipathie congénitale qu'un effort réciproque peut à peine atténuer, que la fréquence des rapports menace d'exaspérer, et qui, pour peu que les caractères ou les circonstances s'y prêtent, peut se changer en aversion ou éclater en haine.
La douceur passive de Raymond écartait un tel danger.
Il semblait de ceux que leur naissance a placés comme en marge de la vie, étant très petit, un peu boiteux, légèrement contrefait : pas assez pour prendre rang parmi les infirmes, assez pour attrister sa famille, pour prêter aux railleries, surtout pour se sentir d'avance vaincu dans l'arène ouverte aux forts. La faiblesse de
sa complexion accentuait les défectuosités de sa taille, qu'aucun traitement ne réussit à corriger : on lui mit en vain des corsets de fer ; on le soumit, sans succès, à l'hydrothérapie et à l'électricité : il resta presque nain, avec une jambe trop courte et une épaule déviée, dut s'astreindre à des soins de toute sorte, observer des régimes, s'envelopper dans des châles, des cache-nez, des tricots de laine, et voir quand mômeses moindres rhumes se prolonger pendant des mois. Le médecin qui surv^eillait son enfance valétudinaire dit un jour : « — Ce garr;on-là ne grandira jamais qu'en dedans. » La prédiction se réaUsa : l'âme de Raymond Ferreuse acquit la noblesse et même, à certains égards, la vigueur qui manquaient à ses membres ; il devint un homme en gardant la taille d'un enfant; sa ilamme intérieure le lit rayonner d'une espèce de beauté : les fenmies l'admiraient quand elJcs ne voyaient que sa tête sérieuse aux traits finement dessinés, éclairée par de grands yeux de > elours sombre qui reflétaient une pensée passionnée et lière ; elles le plaignaient ensuite quand il dressait son corps malingre parmi des hommes au visage banal, mais qui le dépassaient de toute la tête et rhumiliaient par la comparaison de leur robustesse. Ses parents, — des industriels lyonnais qui avaient acquis dans les affaires une riche
aisance, — rêvaient pour leurs deux fils plus de fortune et des honneurs : la mauvaise santé du cadet découragea leur réalisme. Jugeant qu'ils ne pouvaient rien attendre de lui, ils l'abandonnèrent à son goût du travail désintéressé, tandis qu'ils plaçaient sur l'aîné seul le capital intégral de leurs ambitions. C'est ainsi qu'il put étudier à son aise sans dessein positif. 11 prit son doctorat, après avoir soutenu une solide dissertation sur VOriffine des idées politiques de Locke, s'enfonça dans l'étude des philosophes anglais, en sortit un instant pour publier un fantaisiste Dialogue sur la légalité, dont les cent exemplaires distribués à des destinataires de choix ne trouvèrent pas dix lecteurs. Raymond ne souffrit point de cet insuccès : il aimait la réflexion pour elle-même ; les problèmes sociaux qu'il poursuivait de préférence ne l'intéressaient que dans l'abstrait, sans qu'il eût le moindre souci de leur importance pratique ; il pouvait donc, sans amertume, rester incompris. — Moins curieux des êtres que des idées, il possédait pourtant le sens aigu de l'observation : son œil perçait les apparences et pénétrait jusqu'au fond des caractères, dont son jugement excellait à dégager les traits les plus intimes. 11 acquit ainsi une connaissance très fine des personnes de son entourage : en petites phrases incisives, il les expliquait, les
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de poésie ; et son désir eût été de la voir aboutir dans le mariage, après des expériences de jeunesse qu'il avait connues et désapprouvées sans perdre aucune de ses illusions, à un foyer de pure tendresse, de confiance absolue, d'union parfaite. Or, il devina d'emblée qu'avec Lucienne il ne pouvait être question de cet idéal : une telle femme, jugea-t-il, ne serait jamais pour son mari, — selon l'expression d'un bon observateur de ces sortes de personnes, qu'une « associée, » — honnête d'ailleurs, fidèle, habile, soucieuse de la prospérité commune, incapable de la compromettre par quelque étourderie, et à ces points de vue digne de toute estime, mais inaccessible aux vertus moins utiles, aux délicatesses plus indispensables qu'il eût souhaité de voir fleurir en elle. Dès leur première rencontre, son opinion fut fixée ; et quelques jours avant le mariage de son frère, il traça de Lucienne, dans le carnet où il prenait des notes sur toutes choses, un croquis auquel il n'aurait eu plus tard que peu de lignes à retoucher :
« Hyacinthe (Raymond donnait des noms de fantaisie aux personnes réelles qui figuraient dans le recueil de ses instantanés) Hyacinthe a les traits trop allongés, le regard trop dur, le menton trop volontaire pour être jolie. Elle s'en est aperçue de bonne heure et en a pris son
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paiti. To«u(^&^. 4fo<£BUl^^ ^£be' :& fai u;iiille Ihni!! if^i:^. de bftiŒx dn-vif^ax. .le î^rfl^ :siAia>. eMe jH>urrJÙ!l plâJÊne- : oDEiLfis «^Ee nVa e^si pas :àssi« $ûn^ f^>ur 1^ désirer. Ek p-îîîs eKe i i"iaiî:n?s >L>uois. Dîe oroit biea plus à I uniportance de la fortune qu^i tvlle de la beauté, du booheur ou du sentiment « Pour elle, la grande affaire de la vie. c'est d'ai^juèrir les biens qu'elle resarde comme les plus pr^ cieux: le succès. Tardent, une maison luxueuse^ une position brillante, des relations considérables. Elle les veut pour elle-nn^me. et surtout pour les siens queUe aime à s;\ manièr\^ ; et sa manière de les aimer, ce sen\ de fair\^ mille sacrifices pour leur assurer ces conquêtes : je la cn>is susceptible de grands dévouemeals, — pourvu que ses dévouements rapportent quelque chose qui demeure dans la famille.
« Si Hyacinthe épouse TAêodorr. c'est qu'elle devine en lui « un homme de ^rand avenir w :
aussi Tépouse-t-elle avec plaisir. Dans son esprit, en effet., le mariage est une association dont les fins sont aussi déterminées que celles d'une entreprise commerciale : la femme et le mari mettent en commun ce qu'ils ont et ce qu'ils sont, exploitent ce capital, l'augmentent par des moyens honnêtes, s'en servent pour acquérir tous les biens accessibles, — de manière à gravir ainsi quelques échelons do cette échelle so-
ciale où grimpent patiemment les générations bourgeoises, et surtout à y pousser leurs enfants. La femme et le mari sont donc, à ses yeux, des outils : ils sont utiles. Les enfants seront le but : ils sont sacrés, — non pas pour cette raison commune et magnifique qu'ils continuent le mystère de la vie, mais parce que^ nés un peu plus haut que leurs parents sur Téchelle en question, ils posséderont plus d'argent, représenteront une considération plus étendue, seront salués plus bas par un grand nombre de clients mieux placés, et pourront à leur tour hisser leurs descendants à quelques degrés au-dessus d'euxmêmes, — la hiérarchie étant en dernière analyse Tâme véritable du monde.
« Telle est Hyacinthe. En y regardant de près, on trouverait comme une sorte de bas idéalisme au fond de son àme toute terrestre ; mais son regard ne se perdra jamais dans le ciel, son effort ne l'emportera jamais au delà du saisissabie, la tentation du vol éperdu des Icares ne Teffleurera pas, elle restera parmi les êtres qui ne sortent jamais tout à fait du limon. Puisset-elle respecter le feu divin que j'ai vu quelquefois briller en Théodore /... »
La ressemblance était parfaite ; quelques détails sur Tenfance de Lucienne eussent achevé le portrait.
Son père, le docteur Moncharny, exerçait la médecine dans le morne quartier de Grenelle. Il devint veuf après cinq ans de mariage. Totalement dépourvu de sens pratique, désintéressé, philanthrope, il soignait gratis les pauvres gens, payait leurs remèdes, fondait des œuvres pour les filles-mères ou les enfants abandonnés, en même temps qu'il s'endettait et négligeait ses deux filles. L'aînée, Sophie, — une blonde un peu effacée, mais gracieuse et douce, — eut la chance d'être recherchée en mariage dès sa dixneuvième année par un jeune architecte nommé Robert Gastellier : cheveux au vent, confiance en soi, grands gestes sans façon, volonté généreuse de fonder un foyer selon son cœur et de conquérir le monde après. Lucienne, qui venait à peine d'atteindre ses seize ans, resta donc chargée d'un ménage où les largesses paternelles installaient la gêne en permanence : elle y prit en aversion la bienfaisance qui la privait des joies de son âge et multipliait ses soucis ; elle aima peu son père, qu'elle surnommait à part soi « le père des autres, » en lui reprochant d'avoir plus de bonté pour les moindres guenilleux que d'attention pour elle ; elle rêva pendant ses longues solitudes de quitter le voisinage des usines et des casernes pour s'élancer vers les magnificences du vrai Paris, qu'elle connaissait
à peine ; elle s'imprégna de cette croyance qu'il importe de vivre pour soi et pour les siens, la masse du prochain n'étant qu'une fourmilière ennemie. C'est ainsi que, souvent, le spectacle de certains excès jette de jeunes âmes vers des extrêmes opposés : ayant été victime d'une passion charitable poussée presque à la manie, Lucienne laissa se développer en elle, sans mesure, l'égoïsme et l'ambition personnelle.
L'héritage inattendu d'un collatéral en ligne maternelle ayant enrichi les deux sœurs, la cadette ne vit dans cette aubaine qu'une première mise de fonds pour des conquêtes futures : elle oublia de s'en réjouir, tant elle se promit d'en profiter. Son caractère, jusqu'alors indécis, s'affirma tout à coup dans Ténergie qu'elle mit à défendre son bien contre le docteur, qui voulait tout donner. C'est à ce moment que son beaufrère lui présenta M^ Ferreuse, auquel il devait le gain d'un petit procès. Elle avait hâte d'échapper à la tutelle paternelle : la rencontre d'un jeune homme ambitieux, devant qui s'ouvrait « une belle carrière, » la satisfit. De son côté Léonard, ayant depuis peu perdu son père, se trouvait à la tête d'un capital qui, triplé par un mariage avantageux, constituerait un commencement de fortune. L'entente fut facile.
Sophie, un peu romanesque^ se chargea de ré-
esphœ At sym^iMàe nfm wm'^ Je la sîmiiitiiHie «^e$ appéWs.
Très TÎte. Lu'^ieim'è' jiai^re;^! stOiiii niâiri. conoal son fort eâ son faïblle. mmesiora les «liffieuilitès Je sa carrière, en eomjuril le> eondiàons.
LêonarJ Pemease. malpv celle volonté Je réussir qoî sroavemaiî sa vie. avait des défaillances sus^-epSifcdes de conltrarier son ambition : elle sVfforça de loi incalqoer la persévérance tenace qae nul incident ne distrait. 11 se laissant aller trop volontiers à compter sur sa chance : plos calculatrice, plus défiante aussi des forces inconnues qui troublent notre voie, elle lui enseigna à compter plutôt sur son adresse. Elle l'aida autrement encore : avec un sens très juste de la puissance des coteries, elle lui composai un milieu où les éléments inutiles, qu^md il fallait les subir, devenaient bientôt efficaces, Gastellier, constructeur de maisons excentriques, propugnaleur du « Modem Style, » décorateur des théâtres « à côté, » soldat bruyant du bataillon qu'il appelait <i Tavant-garde des Idées. «
se flattait de connaître beaucoup d'artistes, de journalistes, de gens de lettres : elle en attira quelques-uns, choisis prudemment parmi les plus notoires et les moins « avancés, » qui commencèrent à jeter le nom de M® Ferreuse au vent de la renommée. Raymond, si dénué d'esprit d'intrigue, lui procura pourtant, sans s'en douter, de bonnes relations dans le monde universitaire. Des camarades d'étude de son mari, dont Tun devint bientôt ministre, quelques magistrats ou confrères, deux ou trois bons clients de son père, formèrent bientôt autour d'elle un cercle un peu hétérogène, si Ton veut, mais assez bien composé pour qu'une femme de son intelligence en pût tirer parti. Sans coquetterie, elle sut retenir ces hommeSj en caressant leurs faiblesses, en les enveloppant d'une atmosphère où ils pouvaient respirer, selon leurs tempéraments, une illusion de sympathie, d'intimité, de flatterie ou d'admiration. On revenait à ses mercredis, on se plaisait chez elle, on commença bientôt à lui faire une petite réputation de femme qui sait recevoir. Du reste, M™° Ferreuse déployait son activité dans des domaines assez divers : on la voyait partout où il est bon d'être vu ; jamais elle ne remettait au lendemain les visites utiles ; cheville ouvrière de plusieurs de ces « œuvres » où mille petites intrigues courent sous le man*
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teau de la charité, tout en quêtant, en vendant, en semant des billets de concerts ou de tombolas, elle augmentait le nombre et élevait lé niveau de ses relations. Placeuse aussi, à l'occasion, elle avait toujours quelque occupation à procurer, ou du moins à promettre, aux jeunes protégés que ses amis introduisaient chez elle.
Aussi passait-elle pour très bonne, et ceux qui ne pénétraient pas ses mobiles chantaient ses éloges avec une entière bonne foi ; mais Raymond haïssait ses manèges :
«... Hyacinthe, nota-t-il dans ses carnets un jour de veine satirique, fait le bien comme on exerce certains métiers, pour gagner. Elle y met d'ailleurs tant d'art qu'elle force l'admiration. Seulement, lorsqu'on découvre le secret de ses manœuvres, on se prend de goût pour les francs égoïstes, de méfiance pour les philanthropes. Quand la charité n'est pas toute désintéressée, elle est la plus noire des hypocrisies ; quand on se pousse dans le monde à coups de bonnes œuvres, on marche à pas précipités vers l'Enfer. Ne pouvoir aimer le bien pour le seul plaisir de le faire, jouer de la charité comme d'un levier ou d'un outil, feindre la bonté pour en tirer profit, voilà des signes certains d'instincts cupides. Je les trouve plus odieux chez une femme. »
Pourquoi Raymond, sévère à l'excès pour
Hyacinthe^ se montrait-il au contraire d'une aveugle indulgence pour Théodore ? Ses cahiers ramenaient à chaque page le nom convenu de ce frère tant aimé. Ils évoquaient de place en place, en les enveloppant de voiles discrets, des souvenirs, des portraits, des paysages de leur commune enfance : des coins silencieux de la vieille cité lyonnaise ; les profils allongés des collines du Rhône; un intérieur trop envahi parle souci du gain; un père strict et borné qui s'efforçait d'inculquer à ses fils ses notions de la vie oii Ton acquiert, épargne et réussit ; une mère plus affectueuse, mais si docile au despotisme de l'époux, si résignée à ses étroits horizons ! Ils racontaient les exploits de l'aîné dans les batailles du lycée, les rêveries du cadet pendant les jeux violents des récréations. Ils recueillaient des anecdotes, des réponses, des traits qui dessinaient en vigueur les deux caractères dissemblables. Mais quelle que fût la couleur de ces notes, le nom de Théodore n'y passait jamais qu'accompagné d'expressions tendres ou louangeuses. Pour Raymond, Théodore, avec ses membres vigoureux et son esprit positif, représentait la force, le courage, l'énergie, l'homme complet qu'il eût ambitionné d'être; s'il ne parvenait pas toujours à l'admirer, du moins ne le blâmait-il qu'en des occasions très rares, et avec regret; il
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interprétait résolument dans le sens favorable les manifestations d'une âme où il ne lisait que ce qu'il voulait bien; il accomplissait ainsi chaque jour au profit de son frère, sans d'ailleurs s'en douter, le plus grand sacrifice qu'il pût accomplir : celui de sa clairvoyance ; en un seul mot, il l'adorait, dans l'aveuglement que ce mot suppose.
Léonard devait ce culte à un trait de son caractère que l'imagination de son cadet amplifiait jusqu'à s'en éblouir : une certaine générosité courageuse bien qu'intermittente, à la fois désintéressée et vantarde^ chevaleresque et calculatrice. Jusqu'à la fin de leur adolescence, cette générosité fit de l'aîné le protecteur prêt aux coups de poing, mais en même temps le tyran aussi exigeant que dévoué du petit être malingre, effaré, souffreteux, susceptible, tremblant qui grandissait dans son ombre. Avec l'ardeur passionnée de son cœur silencieux, Raymond poussa la reconnaissance jusqu'à la superstition. C'était elle seule, à coup sûr, qui lui dictait des phrases comme celles-ci, absolument contraires à la vérité :
« Théodore a la bonté de la vraie force, qui ne pense jamais à soi ni au lendemain. »
Ou bien :
« Ceux qui méjugent Théodore ne le connais-
sent pas. En le voyant vivre au jour le jour, croître, se déployer, on comprend la noblesse de la plante humaine quand elle est vigoureuse et saine, quand elle peut profiter librement de Tair qui passe, de la pluie qui rafraîchit, de la beauté du monde éparse autour d'elle et de toute la lumière que lui verse le ciel. »
Ou encore :
« J'aime Théodore beaucoup plus qu'il ne m'aime. Je le sens, je le sais, et je n'en souffre pas : il est tellement plus digne d'être aimé ! »
Quand un incident trop clair venait contredire son parti pris, Raymond, s'il en avait un instant pressenti le sens, se hâtait de l'oublier; ou bien il mettait les faiblesses de son héros sur le compte des « exigences de la vie, » et l'admirait encore de s'y soumettre. C'est ainsi qu'il put garder intacte son illusion, et ne lut jamais dans Tâme de Léonard que ses propres pensées, ses propres sentiments, ses propres rôves.
Ce jour-là, — un mercredi, — Léonard Ferreuse se fit attendre plus longtemps encore que d'habitude; et Lucienne eut une petite querelle avec son beau- frère.
Elle venait de renouveler son salon, d'après les indications de Gastellier et la mode du moment : jusque-là on s'était contenté des pesants sièges Louis-Philippe, recouverts d'une moquette inusable, qui faisaient partie de l'héritage inespéré. Jugés depuis longtemps « province, » ils venaient d'être définitivement condamnés et vendus à un brocanteur. Des meubles anglais, contournés, tordus, incrustés, garnis d'étoffe à volutes, les remplaçaient, et se détachaient sur le fond d'un papier vert d'eau, décoré de virgules et d'éclairs couleur brique, tandis que de larges
palmes orangées éclataient sur le vert plus foncé des rideaux. Les tapissiers avaient travaillé tout le jour. Une odeur de vernis flottait encore dans la pièce. Satisfaite comme on tient à Fêtre quand on arrive au bout d'une installation longuement méditée et coûteuse, Lucienne attendait un mot d'éloge. Marc et Raymonde, le petit achevai sur ses genoux, la fillette comme posée à ses pieds sur un tabouret, avaient admiré les détails qu'elle désignait à leur curiosité attentive. Mais Raymond, enfoncé dans un fauteuil bas où il disparaissait presque, se bornait à regarder sans mot dire les sièges incohérents, les guéridons falots, les dessins compliqués du tapis pâle, la gamme des nuances que de petits vases multiformes s'efforçaient d'entonner sur la cheminée, des deux côtés de la pendule Empire qu'on avait conservée en raison de sa valeur ; et ses yeux couraient d'un objet à l'autre avec une expression malicieuse que sa belle-sœur guettait. Il* se leva, s'approcha d'un secrétaire en marqueterie, passa la main sur le meuble comme pour s'assurer de quelque chose, puis alla soulever deux vases sur la cheminée, les examina, revint s'asseoir sur une petite chaise haute où il semblait perché comme un oiseau inquiet. Lucienne n'y tint plus :
— Eh bien, demanda-t-elle, vous ne m'avez
pas encore dit comment vous trouvez notre nouveau meuble?
La petite flamme malicieuse pétilla plus fort dans les yeux de Raymond, qui tendit ses jambes vers le sol et ne parvint à y poser que la pointe des pieds.
— Oh! tout à fait à la mode, répondit-il. Dernier cri !
Ses lèvres remuèrent, comme pour retenir la malice qu'elles finirent pourtant par laisser tomber :
— Seulement... pourquoi tant de virgules?
Il y en a partout! Votre papier, on dirait une page où il n'y a que de la ponctuation !
Lucienne répliqua sèchement :
— Dites plutôt que cela est affreux. Dites-le, si vous le pensez !
Raymond n'avait pas résisté à la tentation de la taquiner; il regrettait déjà d'y avoir trop bien réussi :
— Mon Dieu, fit-il, vous savez que j'ai des goûts particuliers. J'aime le style ; et je trouve que ce qu'on appelle le Modem style n'en est pas un. Mais la mode est contre moi. Je ne prétends pas avoir raison.
Cette demi-concession n'adoucit point M"^® Ferreuse, qui reprit, du même ton agressif et tranchant :
— Nous ne sommes d'accord sur rien : il y a longtemps que je m'en aperçois.
Ses regards passèrent une fois de plus la revue de son mobilier, en prenant une expression satisfaite :
— Du reste, expliqua-t-elle, ce n'est pas mon goût seul que j'ai écouté, ni même celui de mon mari. J'ai consulté mon beau-frère Gastellier, pour tout. C'est un artiste, lui !
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de Raymond. Il vit se dresser, dans les quartiers neufs, les combinaisons de briques, de faïences, de fer, de faux marbre, de faux verre, de faux bois, de faux bronze et de porcelaine auxquelles se complaisait l'architecte dans ses bâtisses ; il évoqua les monstres hybrides, les bêtes sans nom, les lignes enchevêtrées de leurs motifs décoratifs ; et il répéta, avec une ironie que Lucienne n'entendit pas :
— En effet, M. Gastellier est un artiste, dans son genre. D'ailleurs, qu'importent les meubles et les papiers ? Tout cela n'est qu'un décor. L'essentiel, c'est de se plaire chez soi.
Lucienne ne répliqua pas. Raymond essaya de parler d'autre chose : il n'obtint plus que des monosyllabes. Il se mit alors à jouer avec sa filleule, en sourdine. Tout à coup la petite, excitée, s'oublia jusqu'à pousser trois ou quatre
miaulements de chat, imités à la perfection.
M™« Ferreuse appela :
— Raymonde !
Et Ton n'entendit plus, entre les enfants, qu'un murmure de causeries discrètes, jusqu'à ce qu'enfin Léonard apparût.
M® Ferreuse était grand, svelte, presque élégant d'allures. Bien qu'il n'eût guère plus de trente-cinq ans, ses cheveux, assez longs et plats, grisonnaient autour des tempes. Avec son front élevé et sans rides, les traits nets de sa figure rasée, au nez un peu fort, au menton un peu lourd, il eût été plutôt sympathique, sans l'expression ambiguë de ses yeux pâles. En entrant, il se laissa presque choir sur le sofa, dans une lassitude momentanée d'homme épuisé par le travail d'une journée trop remplie. D'un geste brusque, il fit tomber son pince-nez, et passa deux ou trois fois la main sur ses yeux : courbé en avant, il parut un instant beaucoup plus vieux que son âge. D'ailleurs cette défaillance dura peu : ses enfants coururent à lui, grimpèrent sur ses genoux, l'entourèrent de leurs petits bras affectueux, et il se redressa pour rendre les caresses. Mais quelque passagère qu'elle eût été, sa faiblesse n'avait point échappé à Raymond, qui l'interpella en disant :
— Vraiment, Léonard, tu n'es pas raison-
nable : tu as encore trop travaillé aujourd'hui, je le vois bien. A quoi bon te surmener ainsi? Nos forces ont des limites.
L'avocat sourit en haussant les épaules : que faisait-il de plus que tant d'autres, dont les journées s'enfuient de même, aussi haletantes, fiévreuses, exténuées? Sa femme répondit à sa place :
— Il faut bien travailler. On n'est pas maître de s'arrêter quand on veut, lorsqu'on a une carrière et qu'on tient à réussir.
Son regard dur reprochait à Raymond une paresse d'amateur. Pour être mieux comprise, elle ajouta :
— Tout le monde ne peut pas vivre dans le dilettantisme.
Raymond ne répondit que par un regard rapide de ses beaux yeux de velours, où passa la tristesse d'un scrupule ou d'un regret. Lucienne, satisfaite d'avoir frappé juste, quitta son fauteuil, s'approcha de son mari, lui frappa sur l'épaule et dit, d'une voix adoucie :
— Le dîner va te remettre. Il sera bon. Un bon dîner, c'est l'huile dans la machine. N'estce pas, cher ?
On passa dans la salle à manger, très gaie avec son dressoir à trois corps garni d'argenterie, sa rangée de potiches de Delft sur la cheminée, ses
parois décorées de plats de cuivre imités de la Renaissance. Ferreuse goûta le potage, l'approuva, but un verre de Marsala, — un vin dont la chaleur spéciale le réconfortait tout de suite, — et dit :
— Cela fait du bien !
Il ne parlait jamais aux repas de ses affaires en cours, soit pour en secouer la préoccupation, soit que, chargé d'intérêts délicats ou considérables, il craignît de laisser tomber quelque involontaire indiscrétion dans Toreille des domestiques. Mais les sujets qu'il introduisait touchaient presque toujours à sa profession : c'étaient des « tuyaux » inédits sur une affaire retentissante, une plaidoirie que le Palais discutait, des réflexions sur une pièce à thèse juridique ou sur une récente décision du Conseil de l'Ordre dans une question de discipline intérieure. Ce jourlà, il était préoccupé d'un crime anarchiste que la Cour d'assises jugeait depuis deux jours : une bombe lancée à la Bourse, dont les éclats avaient tué un cocher et un garçon de café.
— C'est cette affaire qui m'a mis en retard, dit-il. J'étais fatigué, mais j'ai tenu à entendre la plaidoirie de M® Lecot. Un modèle de prudence, d'adresse, de discussion serrée et correcte !
Il regarda son frère avec qui, la veille, il avait
discuté la déposition des médecins chargés d'examiner Tétat mental de Taccusé ; et il ajouta :
— Tu aurais reconnu, Raymond, que, vraie ou fausse, la seule thèse qu'un avocat pût plaider avec quelque chance de succès, était bien celle de l'atténuation de la responsabilité par les antécédents héréditaires et le dérangement des facultés.
Lucienne s'empressa de l'approuver, avec un regard de dédain à son beau-frère :
— C'est évident !
— Je n'en suis pas persuadé, répliqua Raymond. Je lirai la plaidoirie de ton confrère, dont j'admire le talent, mais je ne crois pas qu'elle me convainque. Plus j'y réfléchis, plus il me semble qu'on comprend mal ces sortes d'attentats ; c'est d'autant plus fâcheux qu'ils deviennent plus fréquents, qu'il faudrait donc les étudier de très près, comme un phénomène social important. Sauver la tète des coupables en inspirant au jury des doutes sur leur raison, ce n'est pas une méthode, c'est un expédient. Les récentes expériences prouvent que cet expédient n'a pas même l'excuse de réussir : les jurés ne l'admettent pas. De plus, il est détestable, parce qu'il est un mensonge. Ces malheureux ne sont pas fous : ils sont, au contraire, très maîtres de leur pensée, leurs déclarations en font foi. Si
Ton veut trouver une atténuation à leur responsabilité, il faut la chercher là oii elle est, c'est-à-dire en dehors d'eux. Comme les autres malfaiteurs, ils sont dès produits de causes multiples et fatales...
— Oh! fatales! interrompit Léonard^ quel terme démodé, pour un philosophe! Voyons, qui est-ce qui croit encore à la fatahté ?
— Mettons qu'elle ait perdu une partie de son mystère; mettons, si tu veux, qu'elle ne soit que l'ensemble des causes inconnues qui déterminent nos actes, et par conséquent notre destinée. Son rôle dans les afiaires humaines ne reste-t-il pas essentiel? Éclairer ce rôle, voilà la vraie manière de défendre les criminels, à quelque catégorie, d'ailleurs, qu'ils appartiennent. En le fixant, on marque la nuance exacte de leur culpabilité : cela suffirait pour les sauver de la peine capitale.
— Tu peux y compter ! dit ironiquement Léonard. Notre droit pénal repose sur une conception de la faute qui n'admet pas de pareilles atténuations et fait peser sur le coupable le poids intégral de sa responsabilité.
— Aussi je le trouve injuste et barbare.
Lucienne écoutait en donnant maint signe
d'impatience ; elle intervint, et s'échauffa :
— Gomme on vous reconnaît à de tels para-
doxes, mon pauvre Raymond! Vous êtes toujours dans la fantaisie, et dans quelle fantaisie, mon Dieu! Il n'y a pourtant pas besoin d'être un grand clerc pour voir que le crime de cet homme est abominable, lâche, monstrueux ! 11 n'a aucune excuse : la folie même, à mon avis, n'en serait pas une ; à plus forte raison ces prétendues causes que vous voudriez éclairer. Je plains l'avocat qui a été forcé de le défendre : on a toujours Tair de pactiser avec ces gens-là, quand on essaye d'alléger leur juste châtiment. Si jamais Léonard se trouvait dans une telle obligation, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — j'espère bien que...
Ferreuse la rassura, avec un geste de tranquille certitude:
— Sois sans inquiétude ! Quoi qu'il puisse m'arriver, je ne passerai jamais pour un anarchiste. Il y a, c'est vrai, des intellectuels qui flirtent avec ces doctrines-là. Je n'en suis pas ! Mon point de vue est très net : nous vivons dans un monde que l'industrie humaine a rendu le meilleur possible. Les pessimistes disent : « Le moins mauvais. » C'est la même chose.
Nous en avons accepté les conditions...
— Quand cela? demanda Raymond.
Léonard, sa fourchette à la main, fît un de
ces beaux gestes d'indifférence par lesquels les
l'inutile efï-ort 31
gens positifs écartent les questions oiseuses :
— En naissant, si tu y tiens !... Nous n'avons pas le droit de les refuser, puisqu'elles sont la raison d'être de notre existence sociale. Et nous ne saurions nous montrer trop sévères pour les énergumènes qui violent ce pacte universel en attaquant une organisation établie par le travail des siècles et le consentement de tous. J'ai pour eux la haine qu'ils méritent. Pourtant, comme avocat, je puis être appelé à défendre quelqu'un de leur secte. Je plaiderais alors comme Lecot. Affirmer leur folie, n'est-ce pas le meilleur moyen de les détruire? Songe donc : il y a tant d'orgueil, dans leur cas, un besoin si maladif de faire du bruit! Ce sont des Érostrate du trottoir. Ils ne craignent pas la guillotine : c'est encore de la représentation. Fous ou non, il faudrait les traiter comme tels : pas de cour d'assises, avec des journalistes qui transcrivent leurs réponses, des dessinateurs qui croquent leurs effets de torse, des belles dames qui ne demandent qu'à les trouver jolis garçons. Charenton ou Bicêtre, la cellule capitonnée, la camisole de force, les douches froides, — voilà leur afiaire!...
— La torture est abolie! insinua Raymond dont les lèvres frémirent.
Lucienne riposta :
— Hé ! hé ! elle avait du bon !
Et, se retournant vers son mari :
— Tu as raison. Un crime commis ainsi, au hasard, contre l'ensemble de la société, par haine des hommes...
Raymond voulut relever le mot, qui lui paraissait injuste :
— Oh! par haine...
Mais Lucienne, sans Técouter, lui imposa silence en haussant le ton :
— ... Est un crime si abominable, qu'il ne peut être que le crime d'un fou !
Elle fixa sur son beau-frère ses yeux despotiques, comme pour lui signifier que la cause était entendue. Raymond n'osa pas braver ce regard, qu'il évita ; il eut pourtant le courage de répliquer :
— C'est très bien raisonné, sans doute ; seulement, si cela n'est pas vrai?
Lucienne affirma :
— Cela doit l'être!
Et Léonard :
— En tout cas, c'est bien la vérité la plus probable.
Aussitôt, Raymond reprit l'offensive.
— La vérité la plus probable ! s'écria-t-il, qu'est-ce que cela veut dire?... La vérité provisoire, n'est-ce pas? Celle qui nous dérange le moins, celle qui s'adapte le mieux à nos habitudes...
— Mon Dieu ! oui, convint Léonard, sans paraître gêné par cet aveu. Appelons-la, si tu préfères, la vérité commune, la vérité pratique, la vérité relative. N'est-ce pas la seule que nous supportions?
— Parce qu'elle n'est qu'une forme du mensonge !
— Peut-être. L'autre, la vérité vraie, qui l'a jamais vue, dis-moi donc? Elle reste au fond de son puits.
— Elle en sort quelquefois.
— Toute nue : c'est dans la fable. On lui défend alors de paraître dans les rues, par respect pour la décence publique. Elle se promène un instant, dans des lieux abandonnés, regarde autour d'elle, et s'enfuit. Que pourrait-elle? On se sent très timide, quand on est aussi nu qu'elle. Et sa seule arme est un pauvre miroir !
— Son miroir lui suffit : elle le tend à ceux qu'elle rencontre en passant, ils y voient leur image, telle qu'elle est, et malheur à eux ! . . . Nous vivons sans nous connaître. Qu'un hasard nous place sur le chemin de la vérité, par une de ses rares sorties, que notre regard nous contemple une seule seconde dans le verre fragile qui ne ment pas : elle est à jamais vengée, car nous savons ce que nous sommes... Et trop tard, quelquefois, oui, trop tard pour que notre effort
puisse réparer les maux que nous avons causés, les dégradations que nous avons subies...
Raymond donnait volontiers ce ton grave à leurs entretiens, peut-être pour maintenir les droits de sa pensée dans ce milieu où elle détonnait. Très sceptique dans Tordre de la réflexion, où sa critique ne reconnaissait aucune des autorités devant lesquelles s'inclinait Léonard, il ne transportait pas ce scepticisme tout spéculatif dans l'ordre de Faction ; là, au contraire, il se heurtait à Tindififérence facile de son frère et au bon sens utilitaire de sa belle-sœur, Tun et l'autre d'ailleurs remplis d'affirmations sur tous les « principes, » prêts à proclamer la nécessité de tous les cultes auxquels ils ne croyaient guère. Quel que fût le sujet qu'on discutât, cette opposition finissait par éclater. C'était la faute aux « chevaux bleus » du philosophe, disait Lucienne; et elle détestait ces « chevaux bleus, » aux galops traîtres, dont elle redoutait l'influence sur son mari; aussi mit-elle fin à la conversation en s'écriant :
— Vous parlez comme l'Apocalypse, Raymond! Vous voyez pourtant que votre frère est très las. Un homme qui travaille autant que lui doit trouver à la maison du calme et du délassement. Laissez-le donc causer de ce qui l'intéresse sans l'obligera se fatiguer l'esprit pour discuter!
Frédéric servait le dessert. Les enfants s'agitèrent, excités par la vue des pâtisseries. Comme on allait se lever de table, Raymond demanda la permission d'amener à dîner, le lendemain, une de ses amies anglaises, lady Leavermore :
— Comment donc ! tu es ici chez toi ! répondit Léonard.
Lucienne, très froide, l'interrogea sur l'étrangère ; et Ton retourna au salon.
Bien que les sièges ne fussent plus ceux de la veille, chacun retrouva sa place habituelle. Lucienne s'installa sur un sofa, devant un guéridon, avec sa corbeille à ouvrage; Raymond, avec un livre, au coin de la cheminée; Léonard, dans le meilleur fauteuil, avec les journaux du soir. Il n'avait pas encore donné son avis sur l'aspect nouveau du salon ; il l'approuva, maïs en ajoutant avec une nuance de regret qui fît pétiller les yeux de son frère :
— Pourtant, il est moins confortable, moins intime.
— Il est beaucoup plus élégant, dit Lucienne. Léonard en convint :
— C'est vrai, il faut seulement s'habituer :
affaire de deux ou trois jours!...
La bonne vint chercher les enfants, qui prolongèrent le plus possible leurs bonsoirs : ils savaient leur mère plus indulgente quand leur
père était là, et leur malicieuse diplomatie exploitait cette tolérance. L'Anglaise, très digne dans sa robe noire, avec son bonnet et son tablier blancs, les attendit sur le seuil, dans une pose de sentinelle, jusqu'à ce que Léonard leur dit :
— Maintenant, assez, les petits ! allez dormir ! Ses yeux, si peu expressifs, s'attendrirent
en les suivant jusqu'à la porte, qui se referma derrière eux. L'oreille tendue, il écouta leurs pas s'éloigner dans le vestibule. Et il s'écria, en regardant son frère :
— Tu me plains de me fatiguer : si tu savais avec quel plaisir je travaille, quand je pense que c'est pour eux ! J'en ferais trois fois autant, vois-tu. Nul efiort ne me coûte, pour leur assurer une belle vie.
— On n'existe que pour ses enfants, appuya Lucienne.
— Naturellement ! On voudrait leur donner tout ce qu'on n'a pas eu soi-même, des choses qu'on n'oserait jamais ambitionner pour son propre compte. Moi, par exemple, je n'ai pas à me plaindre de mon sort, n'est-ce pas ? Mais je ne m'en contenterais pas pour eux. Aussi, j'entends leur mettre dans les mains tous les meilleurs outils : l'instruction, l'argent, les relations, — avec les moyens de s'en servir. Ils n'auront plus qu'à conquérir le monde !
Il regarda sa femme ; leur ambition commune s'épanouit dans un sourire de bonne entente.
Raymond ne répliqua pas : il aurait eu trop de choses à dire ; mais il poussa un soupir étouffé, comme pour soulager la mélancolie qui Tenvahissait chaque fois qu'il rencontrait, dans l'atmosphère de son frère, le souffle de cette ambition positive et de ces désirs vulgaires. Et la veillée commença, paisible, pareille aux rares soirées de loisir qu'ils passaient ensemble, et qui s'écoulaient lentes, douces, reposantes, comme des haltes salutaires. La lumière électrique, tamisée par des abat-jour vert pâle, éclairait agréablement les meubles neufs. L'aiguille de Lucienne bruissait dans le silence. Raymond tournait ses pages sans qu'on l'entendît. Léonard disparaissait derrière le déploiement de son immense gazette, qu'il parcourut une première fois, en cherchant les nouvelles, avant de lire avec plus d'attention les articles qui l'intéressaient. Il constata que les cours de la Bourse montaient allègrement ; et il dit, avec la satisfaction d'un homme qui se félicite d'une opération bien réussie :
— Les Beacock et O® sont à 670. Vingt francs de hausse depuis hier !
Il ne se doutait pas que pour la dernière fois il s'intéressait à ces choses, que jamais plus
désormais il ne se réjouirait aux soubresauts de la cote.
— Bien, cela, fit Lucienne. Mais ne va-t-on pas trop vite? Tu pourrais peut-être réaliser?
— Sois tranquille, je vendrai au bon moment!
Raymond avait levé les yeux à la voix de son
frère : il fronça légèrement les sourcils et se replongea dans sa lecture. La pendule sonna la demie après neuf heures. Elle avait un son grave dont les vibrations se prolongèrent. Il y eut un silence. Lucienne le rompit en disant :
— Bon ! j'ai cassé ma soie !
Ses mains froufroutèrent dans la corbeille, parmi les pelotes et les morceaux d'étoffes. Par moments, le roulement éloigné de quelque lourd véhicule faisait vibrer les vitres, puis le silence recommençait. On eût presque entendu le murmure régulier des haleines. Les minutes se succédaient ainsi, sans hâte, comme si elles devaient s'égrener tranquilles et pareilles jusqu'à l'heure du repo$. Nulle oreille n'aurait deviné, là tout près, les pas muets du destin. Soudain, derrière le grand journal qui trembla comme au souffle d'un vent de mystère, le front de Ferreuse se crispa, des éclairs d'effroi traversèrent ses yeux pâles^ ouverts démesurément sur une Lettre de Londres, où il lisait :
« C'est le 21 du mois courant que s'ouvri-
ront les débats d'une aflfaire criminelle qui paraît devoir passionner Topinion, en raison du mystère dont elle est entourée. L'héroïne en est une modiste française, qui travaillait depuis plusieurs années dans une de nos maisons les plus élégantes. Elle est accusée d'avoir tué son enfant illégitime, une petite fîUe d'environ huit ans, en la poussant dans la Tamise, derrière Kew- Gardens, vis-à-vis de la belle propriété du duc de Northumberland qu'on appelle Syonhouse.
La prévenue est une jeune femme de trentedeux ans, sans famille, nommée Françoise Dessommes. Elle proteste énergiquement de son innocence, et affirme que sa fillette a glissé par accident, sans qu'elle ait pu la retenir. Cette version n'est pas invraisemblable, à cause de la crue du fleuve à ce moment-là et de la force du courant ; mais elle est contredite par les témoignages assez précis de deux promeneurs et d'un gardien du parc. L'accusation relève d'autres indices qui paraissent également défavorables à la prévenue, dont les déclarations se contredisent sur plusieurs points. Tout cela paraît fort obscur ; on compte que les débats feront la lumière sur cette dramatique affaire, dont je ne manquerai pas de suivre les péripéties. »
11 y avait bien là : une modiste française... Françoise Dessommes,... une petite fille d'en--
viron huit ans.,. Et le reste : ce scénario de roman feuilleton, cette horrible histoire de noyade... Des milliers d'yeux pouvaient la lire, des miniers de voix la commenter avec la curiosité malsaine qu'on apporte à de tels drames. Mais tandis que cette « information » glissait sur tant d'âmes indiflférentes, celle de Léonard Ferreuse en frémissait d'une inexprimable horreur. Pour tous les lecteurs de ce journal et de tous les autres journaux, il ne s'agissait que d'un fait étranger, dont l'émotion n'est pas môme aussi directe que celle d'un cinquième acte où l'on pleure. Lui seul au monde frissonnait autrement devant le crime de cette mère sans famille, devant la mort de cette enfant qui n'avait que sa mère. Léonard sentit que sa figure se décomposait. 11 s'abrita derrière le journal que serraient ses mains raidies. Et dans le silence amical, d'autres minutes tombèrent, pendant que Raymond continuait à lire et que l'aiguille de Lucienne bruissait dans la soie. Les dix coups de dix heures résonnèrent gravement. Lucienne demanda, sans lever la tête :
— Le journal est intéressant aujourd'hui?
La voix étranglée de Léonard balbutia :
— Non... non... Il n'y a rien...
— Tu me le donneras quand tu auras fini, n'est-ce pas? A cause du feuilleton...
La même voix, qui semblait venir de très loin, répondit :
— Le feuilleton... Il n'y en a pas, ce soir... En même temps, plus maître de ses nerfs,
Ferreuse se levait, en jetant le journal froissé sur son fauteuil, et se mettait à marcher dans le salon.
— Qu'as-tu donc ? demanda Lucienne, de son ton paisible.
— J'ai pensé tout à coup que... que j'ai encore... un travail urgent... ce soir...
— Oh ! s'écria Raymond en fermant son livre, tu as un tel besoin de repos ! Laisse donc cela!
— Hé ! je ne peux pas... J'avais oublié... Pour demain... Une affaire importante... de gros intérêts...
Il se troublait, gêné par les yeux fidèles qui devaient effleurer son secret. Il ne pensait qu'à cacher l'horrible chose. Il oubliait que, un peu plus tôt ou plus tard, son frère, le confident de toute sa jeunesse, serait bon gré mal gré celui de son angoisse; pour donner le change ou gagner du temps, il se plaignit avec volubilité :
— Tu ne sais pas ce que c'est que les affaires, toi!... Quelle tyrannie!... Quel souci!... Un engrenage !... Cela vous prend, cela vous broie... Si je te racontais mon programme de demain...
Ah! tu ferais une jolie tête !... Il y en a tant qu'on en oublie... J'ai failli en oublier une.... Et pas des moindres, ma parole!... Réellement, je n'y pensais plus... Non, pas plus que si elle n'eût jamais existé!... Et pourtant, c'est une affaire qui...
Il s'aperçut qu'il ne mentait plus, et s'interrompit net :
— Allons^ bonsoir !
Sur le seuil, il se rappela le journal abandonné^ revint le chercher, et attira ainsi, de nouveau, l'attention de son frère. Mais Raymond regarda Lucienne, qui se remettait paisiblement à son ouvrage.
Le trouble évident de Léonard, sa brusque sortie, son retour vers le journal oublié, réveillèrent dans l'âme de Raymond une sourde inquiétude, que la tranquillité de leur existence tenait assoupie. Habitué à se mouvoir dans la sphère des abstractions, il concevait la vie pratique comme une forêt semée de pièges, où mille dangers vous guettent dans les taillis. Aussi, dès Tenfance, craignait-il pour son frère un péril inconnu : cette sûreté de soi dans Tincertitude dont nous sommes comme enveloppés, cette activité toujours prête à se tendre vers quelque possession, cet égoïsme inconscient qui fausse sans s'en douter les balances où chacun pèse ses propres actes, cette ambition qui marche
44 L'iNuraE effort
sans scrupule vers des fins avides, autant de traits étrangers à sa nature, et qu'il voyait parfois passer en Léonard comme des ombres menaçantes. L'aimant trop pour le juger, il les lui pardonnait sans peine; mais il en redoutait pour lui les effets, et le suivait avec de continuelles émotions. Tantôt il établissait le bilan des convoitises qui croisaient celles du jeune avocat, irritées par la concurrence, menaçantes, perfides; tantôt il mesurait le cube des difficultés dressées devant lui, masse branlante dont la chute pouvait Técraser. A plus d'une reprise, au spectacle d'une de ces catastrophes si fréquentes dans l'existence actuelle, il frissonna comme au souffle d'un ténébreux pressentiment : la vie, quand des désirs ambitieux la compliquent, lui semblait trop difficile pour être vécue sans accident, et son imagination l'excitait à en calculer les surprises. Cette inquiétude latente le tourmentait d'autant plus^ que son aîné le laissait dans une complète ignorance de ses affaires et de ses soucis, soit pour ménager une sensibilité dont il connaissait les excès, soit parce qu'il le regardait comme un être un peu puéril et inachevé, impropre à rien comprendre au « positif ».
— Qu'est-ce que mon frère peut avoir aujourd'hui? demanda Raymond à sa belle-sœur, en
ramenant sur elle le regard qui venait de suivre les pas de Léonard.
Il savait cette question inutile, en raison des sentiments de Lucienne à son égard; il la posait pourtant, peut-être dans Tespoir d'y trouver luimême, une fois qu'il l'aurait formulée, une réponse rassurante.
La jeune femme, qui comparait des soies de nuances diverses, répondit sans lever les yeux :
— Que voulez- vous qu'il ait ? Rien de grave, en tout cas. Vous l'avez entendu. Tous les hommes ont leurs préoccupations.
Elle avait trouvé la nuance qu'elle cherchait : d'un petit coup sec, elle cassa la soie, et l'aiguille glissa de nouveau dans l'étoffe. Le tic-tac de la pendule résonna plus fort dans le silence plus profond. Raymond, le cœur en peine, aurait voulu parler encore, ne fût-ce que pour entendre le son de sa propre voix. Il n'osa pas : ce salon remis à neuf lui semblait une demeure étrangère, d'où l'âme familiale était partie avec les vieux meubles ; cette femme, vis-à-vis de lui, qui ne le regardait pas, était une ennemie ; les virgules de Gastellier frétillaient sur les tentures comme des tronçons de serpents. Il essaya de se remettre à lire : sa pensée abandonnait les phrases avant d'en avoir compris le sens. Il lui
tarda d'être seul, chez lui ; et il prit con^é plus tôt qu'à Tordinaire.
— Au revoir, Lucienne.
Elle le regarda, debout devant elle, pas plus haut qu'un enfant, avec sa taille déviée et ses grands yeux tristes, et lui tendit le bout des doigts :
— Vous partez déjà? Au revoir !
Avant de regagner la rue Perronet, où il occupait au dernier étage d'un vieil hôtel un petit appartement de garçon, Raymond Ferreuse eut l'idée d'entrer dans un café, pour lire le journal reconnu dans les mains de son frère. On le lui apporta, avec un grog auquel il ne toucha pas. Il le parcourut une première fois, sans y rien voir de plus que les nouvelles courantes. Puis il le reprit, en cherchant mieux. 11 pensa :
« Peut-être s'agit-il d'une chose que je ne puis comprendre ; » et son imagination partit sur la piste des grandes affaires mystérieuses qui touchent à la politique. Mais ses yeux tombèrent sur la Lettre de Londres : il la négligeait, ne concevant pas que le coup pût venir de si loin. Par hasard, il aperçut le nom de Françoise Dessommes ; et il reçut le choc en plein cœur.
Plusieurs minutes passèrent. Dans la salle vide et morne, la dame du comptoir chuchotait avec le garçon. Deux clients entrèrent en discu-
L'iNDTaE EFFORT 47
tant. Raymond vida machinalement son verre^ jeta une pièce de monnaie sur le marbre de la table, et sortit. A grands pas, courant presque, il redescendit le boulevard jusqu'à la porte de son frère. Mais sous quel prétexte remonter? Que dire à Frédéric quand il ouvrirait? à Lucienne s'il la rencontrait? Il hésita un moment, immobile sur le trottoir où se profilait son ombre falote, et reprit lentement le chemin de la rue Perronet. Mille souvenirs se levaient dans sa mémoire, évoquaient la figure de Françoise, lui rapportaient des épisodes charmants ou mélancoliques de ridylle qu'il avait suivie en y mêlant sa poésie et sa tendresse; et des images de terreur les chassaient. En montant son escalier, il s'arrêta, hors d'haleine, pour se demander s'il ne rêvait pas : des visions de meurtre et de prison se dressèrent dans l'obscurité, si intenses qu'il faillit s'évanouir. Sur le palier, comme il introduisait sa clef dans la serrure de sa porte, il entendit tout à coup, — aussi distinctement que s'ils eussent été face à face, — la voix de son frère, résolue, péremptoire, lui renvoyer à travers les années la réponse qui l'avait repoussé, quand il intercédait pour la délaissée :
— Mon cher, si on écoutait les rêveurs de ta trempe, on ne ferait que des bêtises.
Ce fut alors comme si un mystérieux phono-
graphe^ réceptacle de tous les propos d'autrefois, se déroulait à côté de lui. Il retrouvait les mots, il reconnaissait Taccent, il revoyait l'allée du Luxembourg où leurs discussions se poursuivaient le plus souvent. Ses propres paroles résonnaient dans sa mémoire, suppliantes, désespérées, — tant il mettait de cœur dans son plaidoyer, — et du fond du passé, les réponses décisives de Léonard le cinglaient encore de leur dureté :
— Je t'assure que tu perds ta peine, mon ami. La chose n'a pas l'importance que tu crois. Françoise se consolera, elle est très raisonnable ; et moi^ par bonheur, je suis à l'abri des attendrissements.
Et puis, la voix de Françoise parlait à son tour, très douce, celle-là, avec des vibrations de cristal :
— Que voulez -vous, monsieur Raymond, votre frère dit qu'il ne m'a jamais rien promis. C'est la vérité; aussi je ne lui demande rien.
Sa propre voix répondait, dans l'angoisse :
— Mais, qu'allez- vous devenir?...
Et, de nouveau, celle de la jeune fille, assurée, confiante :
— J'ai toujours gagné ma vie, monsieur Raymond ; eh bien, je travaillerai pour deux; et j'aimerai mon enfant. Si vous saviez comme je Taime déjà !
La porte s'était ouverte ; Raymond tâtonnait dans l'entrée en cherchant des allumettes. Il cria :
— Non, non, elle n'est pas coupable, c'est une horrible erreur !
...Depuis plus d'une heure, Léonard tournait dans son cabinet, de ce mouvement de fauve enfermé qui devient naturel aux hommes pris dans les filets du destin. Les objets qui l'entouraient, meubles élégants, livres reliés avec soin, bibelots rares, affirmaient la prospérité de sa vie présente et la sécurité de son avenir. Un cartonnier Louis XV, en bois de rose orné de très beaux cuivres, regorgeait de dossiers dont plusieurs représentaient des profits importants, des succès probables, peut-être de la gloire. Sur sa table de travail, d'un côté de la chimère japonaise qui lui servait d'encrier, il y avait, dans un cadre d'argent ciselé, une jolie miniature de Lucienne, en toilette de soirée, au temps de leurs fiançailles : ce portrait, un peu flatté, attestait la persistante union du ménage ; de l'autre côté, dans un de ces cadres de vélin gaufré qui viennent de Rome, une grande photographie représentait Marc et Raymonde, les mains enlacées ; celle-ci, toute enfant, joufflue, potelée, avec un beau sourire qui dessinait les fossettes
des joues ; celui-là, plus sérieux dans son premier costume de garçon, avec sa figure menue d'enfant trop réfléchi et ses jambes grêles.
Placée ainsi sur la table où il travaillait pour eux, cette double image lui représentait son bien le plus précieux, la part durable de son être. En la regardant, il s'attendrissait à sa manière, songeait à la destinée plus brillante que ses efforts préparaient aux deux petits, en rêvait parfois les péripéties : Marc serait magistrat, procureur général, premier président de la Cour; Raymonde épouserait un homme riche, de famille notable, titré peut-être. Il jouissait de ces espérances, — les plus hautes qu'il pût concevoir, — et son cœur se gonflait d'orgueil. Mais voici qu'une énorme vague du passé revenait sur lui, l'éclaboussait de sang et de honte, et qu'il se trouvait tout à coup, comme un naufragé, tremblant et seul dans l'orage.
Au premier moment, ce ne fut qu'une révolte furieuse contre la certitude du fait, un vouloir fou d'en secouer à tout prix l'obsession, la sensation d'une force obscure qui l'écrasait, des efforts désespérés pour s'en délivrer, comme dans une lutte où le plus faible se débat. Il se dégagea, comme d'un mouvement brusque, par surprise : « Cette affaire ne me regarde pas : je n'y suis pour rien ! » Mais aussitôt il comprit
rinutilité de ce mensonge de pilote qui nie la tempête au moment où le vent casse son timon. Et il revint à des habitudes plus retorses, il voulut plaider. Son aventure avec Françoise?
Celle de tant de jeunes hommes, après tout I Combien n'ont-ils pas rencontré la femme libre, chercheuse aussi d'amour, qui se donne sans rien demander, qu'on prend sans rien promettre ? On ne réfléchit pas, on écoute la nature, on s'abandonne, jusqu^au jour où le lien se dénoue comme il s'est formé. Cependant voici qu'un enfant survient... Ici, ses arguments fléchirent ; ses idées se brouillèrent ; il essaya de continuer comme dans un discours où l'on a perdu le fil. Ceux qui le peuvent... oui, sans doute, ceux qui le peuvent, font leur devoir, et ils ont raison... Lui, dépendait d'un père intransigeant, qui n'aurait rien écouté ; il n'aurait pas pu... D'ailleurs, Françoise ne réclamait rien. Ah ! si elle eût pleuré ou menacé^ comme eussent fait tant d'autres, — qui sait ? peut-être aurait-il eu plus de courage... Mais tout s'était passé si facilement! Vaillante et orgueilleuse — trop orgueilleuse ! — Françoise acceptait seule tout le fardeau de la commune faute, et disparaissait après des adieux très simples, sans récrimination, ni violence... Le nœud léger se rompait sans effort, si bien qu'il s'en apercevait à peine>
S2 l'inutile effort
et qu'il oubliait... Combien en font autant!... D'ordinaire, la vie passe son éponge complaisante sur ces choses-là!...
... Mon Dieu, oui ! il oubliait !
Il traversait alors la période importante où la carrière se dessine, où Thomme établit la base de ses édifices futurs. Il travaillait énormément, il allait passer ses derniers examens ; vraiment, sa petite amie disparut sans presque qu'il s'en aperçût. Sans les propos de Raymond, il se serait seulement félicité de rompre à si bon compte. Puis, peu de temps après, vint la rencontre de Lucienne, l'établissement sérieux : à ce moment-là, il brûla une boucle de cheveux, un portrait, quelques lettres, — tout ce qui lui restait de Françoise; et jamais plus, dès lors, sauf à peine en de très courts instants de langueur et de rêverie, son souvenir ne s'égara sur sa compagne de six mois. L'oubli fut si complet, qu'à cette heure, il retrouvait difficilement dans l'amas d'ombre du passé les traits incertains de la jeune femme, — sa jolie figure fraîche dans le cadre de ses cheveux blonds, son corps frêle, si fin, si blanc, sa grâce amoureuse dont aucun effort de mémoire ne pouvait lui rendre l'impression. Qu'était-elle devenue pendant toutes ces années? Il l'ignorait, comme le navire ignore où s'en vont les vagues que sa proue a brisées...*
Hélas ! il ne savait rien non plus de Tenfant^ cette demi-sœur inconnue de Marc et de Raymonde, dont la Tamise avait emporté le corps submergé... La vision indistincte de cette pauvre petite^ qui pouvait être blonde comme Françoise ou brune comme lui-même, arrêta sa plaidoirie. Il s'aperçut qu'il dénaturait les faits ou les arrangeait, et que c'était bien inutile, puisqu'il était son propre juge. Et dans le désespoir de ne pouvoir changer rien au passé, il se tordit les mains.
Et puis, revenant à sa première idée, il s'assit devant sa table, frappa du poing sur un dossier ouvert, en s'écriant :
— Comment m'arrive-t-il ce qui n'arrive à personne?... Pourquoi un tel malheur sur moi... sur moi?...
C'était le cri suprême de son égoïsme aux abois, inutile aussi, comme les cris des naufragés que la tempête disperse sur les flots. Et pendant qu'il en suivait la vaine résonance, un mot de son frère traversa son désarroi : « le miroir de la Vérité... » Nul doute, le miroir passait devant lui ; il y apercevait son image, confuse encore, comme une épreuve imparfaite qu'un peu de lumière ou quelques secondes d'attente suffiraient à préciser... Il commençait à craindre... Il allait raidir ses forces pour échapper au fan-
tome qui tendait la main vers lui... Oh ! fermer les yeux pour ne pas voir I...
... Dans sa bibliothèque, — une pièce où, dans Tombre laissée par la lampe, on ne distinguait que des livres et les formes confuses de quelques moulages d'œuvres aimées, — Raymond rassemblait ses souvenirs, réfléchissait, cherchait un plan d'action. Tandis que son frère pensait aux siens, à sa carrière, à soi-même, il ne pensait, lui, qu'à Françoise. Cette abnégation simplifiait le problème ou, du moins, facilitait l'élaboration des plans romanesques. Du reste, sa mémoire était mieux armée que celle de Léonard, et il pouvait Téclairer, puisque pendant une longue période le nom de la jeune femme avait rempli ses carnets. Il les feuilleta. Il cueillit le triste bouquet de ses impressions d'autrefois^ fixées là comme des fleurs séchées entre les pages d'un herbier. Il relut :
« Quel doux être charmant que Petite-Auffè/e ! Elle est bien la grâce et l'amour. Elle est blonde comme il faut l'être à vingt ans, avec des yeux couleur de tendresse, un petit nez au vent qui flaire les bonnes choses de la vie, une petite bouche qui sourit comme si le sourire était le rouge de ses lèvres, avec une petite àme gentille, insouciante et gaie, faite pour voleter sur les
fleurs comme un papillon. Tout la réjouit, elle ne craint rien, elle a Tignorance divine et la confiance sereine, qui sont des vertus célestes. J'entends les matrones lui reprocher de mal faire ! Mais le mal est dans la science qu'on en a, et Petite-Angèle ne soupçonne pas qu'il existe. Elle aime et se donne comme la fleur s'ouvre et répand son parfum, parce qu'ainsi le veut l'harmonie mystérieuse qui a fait d'elle un petit insecte d'amour. En la regardant courir par les prés épanouis, on voyait bien que la terre est son jardin. Les inconnus qui la rencontraient en avaient l'âme réjouie. Et moi je pensais : « Si Petite-Angèle aimait Dorcis, Dorcis n'aurait d'autre désir que de faire sourire la petite bouche, que de s'absorber dans la petite âme comme une goutte de rosée dans la corolle des primevères. Mais Dorcis est un pauvre être qu'elle ne regarde pas. Elle aime Théodore, parce qu'il est grand, fort et brillant, et qu'on ne peut le voir sans l'aimer. Hélas ! et Théodore, qui veut con~ quérir le monde, tuera peut-être un jour le sourire sur ses lèvres, la confiance dans son cœur!... »
Cette page datait d'un déjeuner printanier dans les bois de Meudon où le couple avait emmené « le petit frère, » — sans songer que le spectacle de l'amour n'est point une aumône
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prudente à jeter aux disgraciés. — D'autres notes suivaient, prises au jour le jour ; leur ton voilé trahissait pourtant un sentiment discret qui ne s'exprimait pas : chansons nostalgiques de désirs et de renoncement qu'accompagnait en sourdine le regret d'une jeunesse sans joie, tendresse profonde et pure, vouée en silence à la petite amie légère, bienveillante et douce, qui plus d'une fois tendit charitablement sa joue au compagnon mélancolique, sans soupçonner qu'il en restait bouleversé. Le parfum de ces baisers, les seuls que Raymond eût jamais goûtés, sortit un instant des feuilles jaunies pour se dissoudre dans l'air où ne passaient plus que des souffles de tragédie...
Cependant l'idylle s'achevait — comme tant d'autres! — sans éclat violent, entre les derniers sourires des derniers rendez-vous et les premières larmes des premières heures d'abandon. Raymond s'attarda sur la courte page oii, renonçant à ses déguisements de bergeries^ il avait exprimé l'amertume indignée que lui laissait ce dénouement :
« Étrange chose que le jeu des destinées !
L , certes, est un honnête homme; je le sais,
j'en suis sûr, j'en ai eu mille fois la preuve. Et pourtant, lui dont je connais la bonté, commet une cruelle infamie : il abandonne sa maîtresse.
qui va devenir mère, — sans comprendre que cet acte coupable ouvre une série de conséquences que nul n'oserait prévoir ! C'est moi qui ai honte pour lui, et je crois bien que c'est moi qui pleure pour elle. Est-il possible qu'une telle chaîne se brise aussi facilement? Ils sont aveuglés Tun et l'autre, lui par son ambition, elle par son ignorance. Elle est vaillante avec la même inconscience qu'il est égoïste. Il a pensé : « Je ne veux pas cet enfant, je l'écarté ; » elle s'est dit : « L'enfant est mien : je le prends pour moi seule !» Il a pensé : « L'enfant gênerait ma carrière, il n'aura pas de père ; » elle a dit : « Une mère peut suffire : je lui dévouerai ma vie. » Je sais bien qu'elle est une fée et que son aiguille
fera des miracles. Je sais aussi qu'il faut que L
brille parmi les hommes, puisqu'il aime Téclat et possède les dons nécessaires. Ah ! si j'avais ses désirs, comme ils s'évanouiraient à la seule pensée de l'enfant que j'aurais appelé à la vie ! Mais je ne le jugerai pas : j'enferme au fond do mon cœur le souvenir des heures oii j'ai douté de lui. Je voudrais croire en Dieu pour le prier de ne jamais punir l'ambitieux qui s'est soustrait au devoir, et de protéger la mère qui a trop compté sur ses forces et que je ne reverrai plus I »
En écrivant ces lignes, Raymond croyait que
« Petite- Angèle » allait disparaître à jamais de son horizon. Mais les événements démentent souvent les probabilités. Au moment de partir pour Londres, où l'appelaient les avantageuses propositions d'une maison de Régent Street, Françoise tomba gravement malade. Ayant refusé la « compensation » offerte par Léonard, elle se trouvait à peu près sans ressources. Ce fut Raymond qui lui vint en aide : d'où une affection reconnaissante et, plus tard, quand elle put après son rétablissement reprendre ses projets, une correspondance assez active. Ses lettres étaient là, dans le même tiroir que les cahiers intimes où revenait si souvent le nom de Petite- Angèle. Dans le silence de la nuit qui passait lentement, Raymond les relut toutes : toujours confiantes, toujours courageuses, muettes sur les difficultés des premiers temps, puis joyeuses avec le succès, elles abondaient en détails charmants sur l'enfant, en confidences amicales, en petits croquis londoniens enlevés avec la prestesse et la grâce qui paraient si joliment les chapeaux des belles dames du West-End. Pas une qui ne révélât un sentiment maternel dont la simple et calme expression repoussait l'accusation terrible :
« Ne vous figurez pas que je m'ennuie, ou que je sois triste : ma petite Aurélie remplit ma vie.
Je pense à elle quand je ne la vois pas ; et dès que je la vois, je suis si parfaitement heureuse que je ne changerais pas mon sort contre celui do la Queen en personne. »
Une autre fois :
«... Il me semble, mon cher Raymond, que j'ai ignoré la joie quand je croyais la posséder et vivais dans Tinsouciance : je ne la connais que depuis que j'appartiens à ce petit être, qui pourtant me cause aussi de terribles tourments.
Peut-être qu'on n'a pas Tune sans avoir les autres. Aurélie vient d'avoir le faux croup.
Quelle frayeur! quelle épouvantable angoisse! Mais quel bonheur aussi, quand le médecin m'a dit que ce n'était rien ! Seulement, l'alerte m'a laissée toute nerveuse. Je n'avais jamais eu l'idée que je pouvais perdre ma fille. Maintenant, cette idée me traverse quelquefois. Et c'est horrible ! Mais je la soignerai si bien, qu'aucune maladie n'osera l'atteindre. Oh ! pour elle, je mo battrais avec la Mort ! . . . »
Ailleurs, — et dans la même enveloppe, il y avait une carte de Noël, un cottage dans la neige au clair de lune :
« Je glisse à travers le fog sans le voir^ aussi contente que si le plus beau soleil du Midi brillait sur cette ville sombre : c'est que je rentre dans mon lodging, où ma petite Aurélie m'attend
sous la garde de Mrs Duke. Oh ! si vous connaissiez Mrs Duke, la grande Mrs Duke, la majestueuse Mrs Duke, femme solennelle d'un grave marchand de pipes, qui m'a loué son rez-dechaussée et me tient mon ménage ! Si vous voyiez sa robe de chambre bleu turquoise, très convenablement semée de taches de graisse, — d'une vraie constellation de taches, rondes, ovales, carrées, de toutes les formes, de toutes les dimensions ! Si vous voyiez les mèches de ses cheveux respectables, qui pendent le long de ses joues comme des ficelles enduites de pommade! Si vous entendiez son français, le français qu'elle exerce avec moi (qui exerce ma patience), en me tenant des propos méthodistes ! Car elle est d'une secte qui sera seule sauvée, dans l'autre monde, et veut absolument me convertir. Avec ces petits travers, Mrs Duke est une excellente personne ; et puis elle a un faible pour Aurélie, qu'elle trouve belle comme un ange, très avancée pour son âge, beaucoup plus avancée que les petites filles anglaises. Moi, vous comprenez, je n'en demande pas davantage, parce qu' Aurélie, c'est tout... »
Ailleurs encore :
« Aujourd'hui, une cliente importante a fait réloge d'un de mes chapeaux. Cela m'a remplie de joie. J'en ai conclu que je ne baissais pas.
qu^on n'allait pas me renvoyer à Paris pour me remettre au courant, comme on fait souvent :
ce qui représente une forte dépense. Sans doute, j'ai quelquefois le mal du pays, et je m'attendris en songeant aux bords de la Seine. Mais quand ces idées-là me prennent, je me dépêche de penser : « Non, non, je suis ici pour Aurélie, c'est pour elle que j'avale le brouillard et la fumée et que je suis devenue très économe. Mon Dieu, que c'est bon, la fumée, le brouillard et l'économie ! » Alors, je me mets à embrasser la petite coquine, qui m'embrasse aussi, et je sens bien qu'il n'y a pas d'autre bonheur, et qu'avec elle je suis bien partout ! »
... Quels juges, en lisant ces lettres, les croiraient d'une criminelle?...
Peu à peu, cependant, le temps faisant son œuvre, les lettres devinrent plus courtes, moins fréquentes. Mais Raymond dut passer quelques jours à Londres, pour des recherches de bibliothèque. Il revit Françoise — avec une émotion que son visage ne trahit pas, — dans le lodging de Chelsea, où il fît la connaissance d' Aurélie et de Mrs Duke. Le lodging était le lodging classique, impersonnel et confortable, avec son boW'ioindow garni de fusains, sa bonne cheminée noire, son vaste fauteuil de cuir brun, sa table massive, son solide dressoir d'acajou ; la fenêtre
ouvrait sur une petite rue, et les deux lignées de maisons toutes pareilles, poudrées du haut en bas de noir de fumée, fuyaient bien droit jusqu'à une vieille chapelle en pierres de taille, qu'entourait un gazon : Tappartement et la rue dégageaient cette impression de monotonie qui étonne l'étranger, mais dont s'imprègnent les habitants dans la douceur de l'accoutumance. Quant à Mrs Duke, avec sa robe de chambre bleue où chaque année ajoutait des taches nouvelles, ses cheveux enduits de pommade, la solennité de ses moindres gestes, elle semblait échappée toute vive d'un roman de Dickens. Et Aurélie, grasse, blonde, rose, pomponnée comme un bébé de conte de fées, confondait le français et l'anglais dans un gazouillis de petite perruche pas très bien élevée. Françoise s'épanouissait en la regardant, aussi jolie qu'autrefois, presque aussi fraîche encore, mais avec un air plus sérieux, des lèvres moins promptes au sourire, une lueur pensive au fond des yeux. Elle semblait d'ailleurs heureuse, n'eut pas un mot d'amertume pour Léonard, s'informa de lui sans affectation, apprit avec indifférence qu'il était marié : le petit être d'amour des folles années était bien mort ; Raymond ne voyait plus devant lui qu'une mère, éperdument mère. Il l'admira, — non sans regretter un peu Petite- Angèle, dont
il n'existait plus dans ses carnets et dans sa mémoire qu'une image vacillante, qui s'effacerait bientôt. « Tous changent, se dit-il en pensant aussi à son frère ; moi seul, je garde les mêmes désirs, parce que je sais qu'ils ne seront jamais atteints... »
Ils dînèrent ensemble, un soir, dans un restaurant du Strand, avec Mrs Duke pour chaperon. Us se quittèrent en se promettant de recommencer à s'écrire avec plus de régularité ; et en effet, Raymond reçut encore de bonnes lettres, affectueuses, confiantes, dont Aurélie fournissait la matière. C'était toujours la même ferveur exclusive, presque dévote, la même maternité passionnée, les mômes extases, le même esprit enjoué et tendre. Puis, de nouveau, les lettres s'espacèrent ; puis elles cessèrent. Pourquoi?...
La dernière remontait à deux ans : pourquoi, dès lors, cet oubli succédant aux expansions amicales, presque fraternelles? Que cachait ce silence, que dix lignes dans un journal venaient de rompre si tragiquement? Voilà ce que Raymond ignorait, — ce qu'il ne saurait pas expliquer aux juges, ce qui ouvrait devant lui le champ infini des hypothèses. Il y a tant de chocs imprévus qui peuvent bouleverser une âme jusqu'en ses profondeurs, tant de raisons
mystérieuses qui tirent une existence hors de sa voie paisible ! Si Françoise s'était lassée de Chelsea, du lodging, de Mrs Duke ? Si la femme d'amour s'était réveillée un matin, éprise et inconsciente comme au temps de Léonard? Si la petite Aurélie avait reculé dans son cœur à la seconde place, — puis davantage, — jusqu'à n'être plus qu'une gêne ou qu'un poids mort, — jusqu'à susciter au fond d'elle un regret déjà coupable, le vœu rétrospectivement criminel : « Si cette entant n'était jamais née?... » Battu par ces pensées, Raymond se prit à douter. Les soupçons, repoussés d'abord, s'avancèrent pour une nouvelle attaque. Il se raidit pour les repousser encore :
— Non, non, c'est impossible, cela ne peut pas être, cela serait trop monstrueux !
Mais un doute empoisonnait sa douleur :
— Ah ! mon Dieu ! savoir, comment savoir ?
... Des souvenirs correspondants, des doutes pareils labouraient 1 ame de Léonard.
Il croyait son aventure avec Françoise si bien enterrée dans l'oubli ! Jamais il ne la tirait de la chambre éloignée de sa mémoire où il l'avait reléguée comme un papier qu'on juge sans importance et qu'on jette au fond d'un tiroir. Et voici qu'elle revenait, non pas telle que tout à
rheure, lorsqu'il Tarrangeait comme un témoignage pour les besoins de sa défense, mais dans toute sa vérité accusatrice, et d'une minute à Tautre plus complète, plus claire. Des mots qu'il avait prononcés, des calculs qu'il avait échafaudés sans se les avouer, des sentiments si secrets qu'il les avait cru cachés à soi-même, remontaient peu à peu du passé : et maintenant qu'aucun regret, qu'aucun effort ne pouvaient plus les anéantir ni rien changer à leurs conséquences éloignées, ils prenaient tout à coup leur sens vrai, méconnu si longtemps, qui l'aveuglait ! Une force intime le ramenait aux incidents de la rupture, — à ces heures dont le vol léger avait fixé sa destinée et celle de Françoise. Comme Raymond, il entendit des voix, — les mêmes, mais qui lui rapportaient des échos différents. Ce fut d'abord un cri, — le cri vulgaire qui lui échappa quand il apprit l'état de sa maîtresse :
— Ah ! sapristi, quelle tuile !
Et la réplique de Françoise, d'une si sereine insouciance :
— Mais non. Je serai très contente d'avoir un bébé, moi !
Par delà les paroles qui résonnaient dans le lointain des années, il entendit d'autres voix encore, que lui seul connaissait, car elles n'avaient
parlé qu'en son cœur : elles n'exprimaient que des craintes viles, des soucis bas, des souhaits meurtriers, jusqu'à ce qu'elles s'accordassent à lui suggérer cette résolution « d'en finir, » qui fut prise froidement, prudemment, dans la certitude qu'il n'y aurait au bout ni revolver ni vitriol.
Ensuite, ce fut la voix de Raymond, ignorant de la vie, mais instruit par une intuition si profonde de ce qui est humain : elle parla longtemps, refusant de s'avouer vaincue, mêlant les bons arguments aux prières, concluant toujours :
— Tu n'as rien à lui reprocher. Elle va être mère. Épouse-lja!
A présent il l'écoutait jusqu'au bout, cette voix qui tremblait d'émotion, sans éprouver la moindre envie de la railler, tandis qu'alors... Et il entendit — horreur! — le rire, oui, un rire sonore de bon vivant, le rire dédaigneux dont il accueillit cette « énormité, » suivi d'une réponse nette qui tranchait brutalement la question :
— Mon cher, un homme fort n'embarrasse pas sa vie au début !
Il vit les grands yeux tristes, pleins de reproches, de son frère, qui ne dit plus rien, et il se souvint encore des paroles exactes par lesquelles
il avait tâché de le réconforter, en lui frappant sur l'épaule :
— Allons ! allons ! ne prends pas la chose plus au tragique qu'elle-même, que diable! Quand tu connaîtras la vie, mon petit, tu t'apercevras qu'on en voit bien d'autres !
Raymond avait répliqué, avec une timide insistance :
— Au moins, tu reconnaîtras l'enfant? Tu viendras en aide à la mère?...
— Sans doute, je me conduirai en galant homme, je ferai de mon mieux.
Là-dessus, il revit son geste, — le geste d'un homme un peu vexé, mais résolu à l'indifférence, — quand un facteur lui rapporta la lettre chargée (valeur deux mille francs, cinq cachets rouges) que Françoise lui retournait. Son frère étant là, par malechance, il avait dissimulé son dépit, et fourré lalettre dans sa poche, en s'écriant, — et il entendit le son de sa voix :
— Oh ! oh ! elle fait la fière et la délicate !
— Non, Léonard, elle l'est !
— En tout cas, c'est autant de gagné...
Fut-ce l'humiliation de ce refus qui l'empôcha
de songer à l'autre partie, si juste, do sa demipromesse : reconnaître l'enfant? Personne no lui en parla plus ; et il se tint quitte. De temps en temps, la pensée importune de ce petit ôtro tra-
versa son esprit : il neTarrêtait pas, elle s'envolait, elle finit par disparaître : quoi qu'il fût arrivé. Ton n'avait sûrement nul besoin de lui, puisqu'on ne demandait rien. Et maintenant!,..
Vers onze heures, Lucienne apparut sur le seuil. Son mari, affalé sur la table de travail, la tête dans les mains, ne l'entendit pas entrer. Elle eut peur :
— Qu'as-tu? s'écria-t-elle, qu'as-tu donc?
Léonard tressaillit, tâcha de détendre ses traits
presque crispés, essaya de sourire :
— Ce que j'ai?... La fatigue, naturellement... Je m'endormais sur ce dossier.
On lit bien peu de chose sur les visages les mieux connus, quand ils veulent rester fermés. Lucienne ne put qu'accepter l'explication. Elle s'approcha de la table, remit en place quelques objets, en bonne ménagère qui pense à Tordre, s'assit sur la chaise des clients. Et elle causa des petites affaires qui la préoccupaient. Décidément, le tapissier n'avait pas placé les rideaux selon les instructions reçues :
— On n'obtient jamais ce qu'on veut de ces maîtres d'état. Quoi qu'on leur dise, ils n'en font qu'à leur tête. Aussi, il s'agira d'examiner le mémoire!
l'inutile bfport 69
Léonard acquiesça :
— Sans doute.
Autre chose : M™® Leterrier, la femme du conseiller à la cour d'appel, ne rendait pas une visite qu'elle devait pourtant depuis plus de quatre semaines.
— Qu'est-ce que cela peut signifier? Comprends-tu ?
— Je crois qu'elle a la grippe, dit Léonard.
— La grippe ? Elle Ta bien souvent !... Enfin ! Après un silence, Lucienne aborda un sujet
plus important, qui lui tenait au cœur : la croix que des amis influents avaient failli obtenir pour Gastellier au nouvel an, et que des intrigues firent ajourner :
— Ce sera certainement pour le 14 juillet :
Nagel, que j'ai rencontré cet après-midi, m'a dit que nous y pouvions compter.
— Gastellier l'a bien méritée! murmura Léonard sans écouter ses propres paroles.
— A coup sûr, et personne ne dira le contraire... Il fait de très belles choses, depuis quelque temps... Mais toi aussi, mon cher, tu la mériterais. Et ce serait le moment de s'en occuper. Il importe que chaque chose arrive à son heure, c'est-à-dire le plus tôt possible. Si l'on te décore à quarante-cinq ans, à quoi cela te servira-t-il? Tandis qu'à ton âge, c'est un bon atout
pour ta carrière!... Quand tu auras la croix...
Elle poursuivit, dévidant Técheveau de ses ambitions conjugales. Par moments, sa voix devenait agressive : elle attaquait des adversaires ou perçait à jour les machinations des envieux. Mais elle s'aperçut que Léonard ne Técoutait pas :
— Ah! s'écria-t-elle, pourquoi donc es-tu si indifférent aux résultats, toi qui travailles tant ? Dès qu'on te parle de choses pratiques, tu n'écoutes plus. Bonsoir!
... Coupable ou non? Comment savoir?...
Tout est possible, dans ces vies de pauvres femmes délaissées, que mille dangers entourent, qui vacillent parmi la défiance universelle.
Comme aussi, le soupçon les guette, la main de la Justice s'abat sur elles au moindre indice, elles sont la matière propice aux plus tragiques erreurs, — à celles qu'on ne répare jamais et qui demeurent ensevelies dans la fosse commune des iniquités sans éclat... Mais pourquoi prévoir d'aussi lugubres péripéties? Même dans ces affaires enveloppées de tant de mystère, la Vérité, le plus souvent, se manifeste, soit en cours d'instruction, soit au grand jour de l'audience. Peut-être en serait-il ainsi pour Françoise... Et cette espérance fut l'épave qui vient
l'inutile ejffort 71
aider le naufragé : de même que tout à l'heure il se débattait pour se tromper à ses propres mensonges, W Ferreuse saisit ce lambeau flottant, et parvint à s'y cramponner un moment.
Oui, oui, cela se passerait ainsi : Françoise sortirait d'Old Bailey les mains libres, blanchie aux yeux de tous, mais sans ressources, malade peut-être. Alors il accourrait à son aide. Elle lui dirait : « Je ne vous en veux pas : il n'y a eu là qu'un affreux accident, dont ni vous ni moi ne sommes responsables. » Rien ne subsisterait du cauchemiar, il l'oublierait, et, ses anciens torts réparés par un acte généreux, les choses reprendraient leur cours paisible, comme la mer reprend son calme quand l'orage a passé... Mais tandis qu'il s'abandonnait à cet optimisme si conforme à son caractère, un frisson le secoua : il se trompait encore, il se berçait de vaines paroles : jamais plus sa vie ne pourrait être ce qu'elle était deux heures auparavant, jamais plus il ne pourrait répondre insoucieux aux caresses de ses enfants, jamais plus s'égayer aux promesses de leur avenir : entre eux et lui, entre lui et le monde entier, il y avait ce petit cadavre gonflé par l'eau de la Tamise, et cet eff^royable mystère dont le dénouement, peutêtre... Ses yeux se dilatèrent d'effroi : il n'y avait point d'erreur, Françoise était coupable.
on la condamnait, le drapeau noir flottait sur la prison de New-Gate...
Il réprima un cri d'épouvante, et murmura, la main sur ses yeux :
— Mon Dieu! mon Dieu ! cette vision...
Raymond Ferreuse vint de bonne heure sonner chez son frère. La tempête de ses émotions était tombée pendant sa nuit d'insomnie. Une seule idée subsistait dans son cerveau harassé par la chasse aux souvenirs et la fièvre des projets, mais nette, impérieuse, excluant toute hésitation : Françoise ne peut être coupable, donc il faut la sauver ! Son imagination courut sur cette piste, enflamma dans son pauvre corps débile l'esprit d'aventure, la romanesque volonté d'agir. Et il ne doutait pas que son frère ne traversât la même crise : « Mais lui, songeait-il, connaît le maniement des lois, celui des hommes ; il domine les circonstances ; nulle difficulté ne Teffraye; sans doute, il a déjà trouvé quelque moyen de salut. » Le tragique retour du passé
n'ébranlait pas sa confiance : elle fléchit brusquement à la réponse de Frédéric, qui vint lui ouvrir en tablier, le plumeau sous le bras :
— Monsieur est sorti.
Il demeura bouleversé devant le valet dont la figure épaisse, aux tons de cire, au menton bleu, prit une expression de curiosité narquoise. Il répéta :
— Sorti?... Sorti?... Oii peut-il être?
A coup sûr, cette question ne s'adressait pas à Frédéric, qui s'empressa pourtant d'y répondre, avec cette nuance d'impertinence qu'à l'exemple de « Madame, » il prenait volontiers pour parler à Raymond :
— Ah! ça, je n'en sais rien. Monsieur n'a pas l'habitude de dire où il va. Il est parti de si bonne heure qu'il n'a pas même attendu son chocolat.
Comme Raymond restait immobile, à réfléchir, Frédéric suggéra malicieusement :
— Monsieur désire-t-il parler à Madame? Elle n'est pas encore prête, mais...
— Non, merci, c'est mon frère que je tiens à voir.
Le valet de chambre élargit les bras et avança la tête en plissant le front, dans ce geste expressif qui signifie : « Vous m'en demandez trop ! »
— Si par hasard Monsieur rentrait? fit-il encore avec condescendance.
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— Venez me chercher, je vous en prie. Je ne bougerai pas de chez moi de la journée. Et, en tout cas, je dîne ici ce soir : rappelez à Madame que j'amène une amie anglaise.
... Où pouvait être Léonard? aurait-il un autre souci, d'autres pensées ? ou tentait-il déjà quelque chose, en homme d'action qui connaît le prix du temps et sait prendre un parti? A l'impossibilité de répondre à ces questions, Raymond s'aperçut tout à coup qu'il ne connaissait pas son frère : depuis l'enfance, il le voyait vivre, au jour le jour, presque heure par heure^ — et ne devinait pas ce qui se passait en lui, dans un moment suprême! L'âme assaillie de mauvais soupçons, il se retrouva dans sa bibliothèque, où son domestique, Edmond, l'attendait : un vieux brave homme, ancien maître d'hôtel dans une grande maison, très vénérable avec son chef branlant et la solennité respectueuse de ses manières. De sa voix fluette, il osa reprocher doucement à son maître d'être sorti si tôt, sans précautions spéciales :
— Monsieur sait qu'il s'enrhume si facilement ! Pourquoi Monsieur n'est-il pas plus prudent?...
En réalité. M® Ferreuse s'en allait simplement à ses affaires, comme un ouvrier marche au travail avec ses soucis et ses peines, 11 ne désirait
pas voir son frère : parmi les sentiments encore obscurs qui montaient dans son cœur, il y avait la honte de rougir devant cet être un peu négligé dont il craignait soudain de ternir Tadoration, et la volonté de ne s'expliquer avec lui qu'une fois son esprit fixé et sa décision prise. Or, pour la prendre, cette décision, il s'agissait de retrouver le sang-froid, la clairvoyance, le courage. Sans doute, ces vertus, effacées par la première surprise comme la flamme dans la fumée d'une explosion, reviendraient bientôt, dans l'effort de l'action : excitées dans les luttes quotidiennes, nos énergies en travail se bandent avec plus de vigueur contre les défaillances qui nous guettent, et les soucis de la journée chassent les fantômes de la nuit. Mais, à l'heure matinale où Léonard se trouva dehors, un avocat n'a d'occupations que dans son cabinet : un rendez-vous l'appelait rue de Bassano chez M® Lenielle, l'ancien bâtonnier; avec quatre de ses confrères et leurs clients, ex-administrateurs d'une banque en déconfiture, on arrêterait les lignes d'une défense commune; mais ce rendez- vous n'était que pour neuf heures et demie. D'autre part. M® Billon, son secrétaire, devait passer à huit heures. Léonard, qui l'avait oublié, revint sur ses pas pour dire au concierge :
— Quand M® Billon viendra, ne le laissez pas
monter : dites-lui que j*ai dû sortir^ qu'il peut me rejoindre au Palais.
Et il s'enfonça dans la brume froide de cette matinée de février.
L'une après l'autre, les boutiques du boulevard ouvraient leurs devantures. Des commis, des ouvriers, des trottins, des employés glissaient à travers le brouillard, en soufflant dans leurs doigts. En les croisant, en suivant des yeux leurs silhouettes vite effacées, Léonard songeait : « Voilà un garçon qui n'a pas de soucis;... une petite femme en retard;... un monsieur qui a bien dormi... » Quelques-uns couraient, en gens pressés, qui n'ont d'autre pensée que d'arriver à leurs affaires : « Sait-on jamais ce que cache le masque d'un visage tranquille ? Dans le nombre, il en est peut-être que tourmente une affreuse angoisse, et qui me trouvent l'air heureux ou le regard reposé... » Sans choisir son chemin, il avait remonté jusqu'à Saint- Germain-des-Prés ; il descendit la rue Bonaparte, traversa le pont des Saints-Pères, puis la cour du Louvre, acheta les journaux du matin qu'une marchande pliait dans son kiosque, entra dans un café pour les ouvrir dans l'angoisse et la peur. Plusieurs parlaient de Françoise, sans un détail de plus que la veille^ mais parfois avec quelques commentaires : tandis que ses yeux
couraient le long des colonnes. Ferreuse crut entendre ces confus bourdonnements de presse qui préludent au tapage d'une affaire retentissante. Il nota surtout un « billet du matin, » qui relevait l'indifférente brièveté des renseignements fournis par la presse anglaise :
« Les Anglais, disait l'auteur anonyme de ce petit morceau, ne prennent que peu d'intérêt aux affaires de cette sorte, qui chez nous excitent l'opinion dès qu'elles ont un caractère passionnel ou mystérieux; et peut-être bien que le procès de la petite modiste française fera plus de bruit de ce côté-ci du détroit que de l'autre, où on ne lui accordera qu'une attention distraite. N'est-ce pas nous qui avons inventé les romansfeuilletons? Nous avons un faible pour ceux de la réalité, nous excellons à en compliquer les péripéties, à en ménager les effets : celui de Françoise Dessommes paraît, à première vue, très suggestif; malgré la distance, il n'est donc pas impossible qu'il nous passionne. »
... Ainsi, Paris discuterait le cas de Françoise avec l'ardeur qu'il apporte à ses propres crimes : les journaux en rempliraient leurs colonnes ; quelques-uns publieraient son portrait en première page ; dans le monde, au Palais, l'affaire défrayerait les conversations; des indifférents en parleraient en sa présence, il en devrait parler
lui-même, comme des mille autres sujets qu'on effleure en marchant, en dînant, en fumant, — à moins toutefois que son nom, au cours des débats... Il avala d'un trait sa tasse de café noir, qui s'était refroidi pendant sa lecture, et conclut :
« Pas de temps à perdre. Il faut agir. Je me donne jusqu'à ce soir pour décider quelque chose. »
Une horloge marquait huit heures et demie. Ferreuse gagna l'avenue des Champs-Elysées, presque déserte, où de rares voitures glissaient entre les rangées des arbres dépouillés. Il la remonta en marchant vite, à cause du froid. Une lâcheté l'envahissait : pourquoi vouloir, comme il venait de s'y résoudre, « décider quelque chose ? » La sagesse ne conseillait-elle pas plutôt de laisser les événements suivre leur cours^ sans risquer d'en aggraver la menace par une intervention maladroite? D'ailleurs, que pourrait-il, ne sachant rien du crime? Son ignorance même lui dictait sa conduite : attendre, — rester spectateur passif du drame qu'il ne pouvait conduire. Une voix lui cria : « Mais après ? » Il l'étouffa : ignorant des faits, sans action possible sur leurs conséquences, pourquoi donc s'obstinerait-il à chercher dans l'engrenage une place où mettre son doigt?...
Comme ces réflexions ne ralentissaient point
sa marche, il arriva trop tôt dans le quartier de son illustre confrère, et se mit à flâner autour de TArc de Triomphe, pour attendre l'heure.
Déjà son esprit se croyait plus libre. Il put le fixer sur M® Lenielle, dont il admira la carrière : pas assez d'éclat, peut-être, au gré d'une ambition moderne, aux gros appétits, — mais, au terme d'un long travail, une telle sécurité d'aisance, d'estime, d'honneur! « Avant tout, conclut-il en se mesurant à ce modèle, je ne ferai rien qui puisse compromettre mon avenir : je n'en ai pas le droit ; mon avenir est aussi celui de mes enfants ! » Et, plus rassuré, il revint à son but, d'un pas plus ferme.
Les autres arrivaient. M® Lenielle les accueillit avec cette urbanité des anciens temps dont il gardait le privilège. Sa personne, du reste, éveillait l'idée d'une époque dont nous avons perdu les gracieux artifices et la coquetterie discrète, La taille droite, les mouvements alertes, il soutenait sans fléchir le poids de ses années de labeur, des secrets puissants qu'il avait connus seul, de tout le bien et de tout le mal que peut accomplir un homme dont la parole est une force active, que la vie a mêlé aux grandes afiaires d'un demi-siècle d'histoire, dont l'influence a rayonné sur le commerce et sur la politique, sur la législation, sur les traités internationaux, sur
les mœurs. Son fin visage aux tons d'ivoire conservait une expression reposée qu'accentuait le regard tranquille de ses yeux clairs. Il portait, à Tancienne mode, de grands favoris en éventail qui s'argentaient et donnaient à sa physionomie ce trait professionnel que les avocats de la nouvelle école s'appliquent à éviter. Malgré Tart qu'il mit à présider la séance, elle faillit plusieurs fois devenir houleuse. Les cinq financiers, tombés de leurs rêves de millions à la crainte de la correctionnelle, se rejetaient Tun à l'autre la responsabilité de l'effondrement commun, et M® Lenielle, de sa voix claire comme son regard, d'un ton conciliant qui marquait son indifférence aux personnes, répétait de temps en temps :
— Voyons, messieurs, puisque la Loi vous fait soHdaires !...
Les avocats, corrects, contenaient leurs clients. Pourtant l'un d'entre eux. M® Jallade, — un des plus jeunes, avec un teint foncé d'Arabe, des yeux luisants, une moustache de lynx, — releva vivement une assertion de Léonard, qui se laissa entraîner à la riposte. Il y eut comme un assaut de quatre ou cinq minutes, pendant lequel Ferreuse fut aussi attentif que si cette discussion d'intérêts étrangers eût été la chose la plus importante à laquelle il pût songer en ce momentlà. Il y apporta toute sa vigueur d'esprit, entiè-
rement maître de soi, imposant son opinion par Tautorité d'un savoir précis, d'une logique décisive, et son effort le soulagea ; quand il eut réduit au silence son contradicteur, il se crut mieux assuré contre lui-même, comme certain que sur le terrain oii il titubait depuis la veille, sa dialectique aurait encore le dernier mot.
En reconduisant ses confrères, W Lenielle retint un instant Léonard pour le féliciter d'un plaidoyer récent. Le jeune maître répondit avec autant de plaisir apparent qu'il en aurait eu la veille à la même heure, — comme s'il n'y avait pas maintenant une sorte de cloison qui l'isolait des impressions agréables ou sereines. Les flatteuses paroles de son aîné, et son impuissance à en jouir franchement, augmentèrent son désir de repousser le mauvais souci, sa volonté de s'étourdir dans le travail. Il devait plaider dans la journée. C'était une aubaine : il tira sa montre, et s'aperçut qu'il lui restait juste le temps do courir au Palais.
Au moment où il hélait un cocher, une main se posa sur son bras. C'était M® Jallade, la bouche sucrée de compliments. Pour éviter de rester seul, Léonard lui offrit de l'emmener. Mais, en ouvrant la portière, il aperçut dans la poche du paletot de son jeune confrère un paquet de journaux : si Jallade lui parlait du terrible fait di-
vers? Aussitôt, pour prévenir ce danger, il se mit à discuter avec volubilité la politique ministérielle. Comme il l'attaquait, Jalladela défendit, surtout à cause de Fintimité croissante avec la Russie, qui caressait sa haine des Anglais :
— Ceux-ci sont nos vrais ennemis, s'écriait-il. Nous sommes leurs rivaux sur tous les points du monde. Ils nous exècrent depuis des siècles. Jamais ils n'ont manqué une occasion de nous nuire. Toute leur politique tend à nous humilier.
— C'est l'idée courante, repartit Ferreuse ; je la crois fausse.
Il se lança dans une dissertation historique pour montrer qu'il n'y a pas entre les deux pays une irréductible opposition d'intérêts. L'autre riposta :
— Il y a du moins une absolue incompatibilité d'humeur! La contesterez-vous ? elle se manifeste dans les domaines les plus divers. Ainsi, tenez, il se prépare en ce moment à Londres un drame judiciaire...
Léonard frissonna jusqu'à la racine des cheveux : comment son compagnon ne lirait-il pas dans ses yeux le secret de son rôle dans le drame? 11 voulut interrompre; sa voix s'arrêta dans sa gorge.
— ... Que nos journaux signalent à peine. Il
vous a échappé, sans doute? En deux mots, il s'agit d'une femme accusée d'avoir assassiné son enfant, dans des circonstances qui n'ont rien de commun avec l'habituel infanticide. Comme elle est Française, nous serons renseignés. Eh bien ! vous verrez que cette affaire sera instruite et jugée tout autrement qu'elle le serait ici : personne ne s'inquiétera du côté passionnel.
Ferreuse eut la force de balbutier :
— Ici, on s'en inquiéterait trop.
— Si le fait est établi, continua le petit avocat, on appliquera la loi, simplement. Vous verrez cela !
Et il revint à ses considérations générales^ qu'appuyait l'exemple invoqué, sans rien deviner du frisson qui courait dans les membres de Léonard. Celui-ci, cependant, étonné de n*être pas en un instant déchiffré, comme une lettre brutalement décachetée, recouvrait peu à peu son sang-froid, pendant que l'autre parlait toujours. Bientôt même il put répondre, d'une voix calme^ avec aisance. Il se sentit alors réconforté, comme aguerri par la bonne issue de l'expérience : peut-être qu'elle serait décisive ; peutêtre que toute l'affaire l'effleurerait à peine ainsi, en se déroulant là-bas, sans qu'un regard étranger pénétrât jusqu'aux ténèbres de son âme ; peut-être qu'il resterait seul à connaître l'image
l'inutilr effort 85
aperçue un instant dans le « miroir de la vérité ; » peut-être que cette image, à la longue, s'effacerait de sa propre mémoire, et qu'il pourrait reprendre sa vie au point même oii l'apparition venait de l'interrompre...
M® Billon attendait son patron dans la salle des Pas-Perdus : le rabat accentuait la gravité rigide de sa figure aux traits durs, qui n'avait pas d'âge, que la toque assombrissait. Correct, glacial et renfermé selon son habitude, il aborda Léonard en lui annonçant que « l'affaire Martin ne viendrait sûrement pas avant deux heures. »
— Eh bien! allons déjeuner, répondit M* Perreuse en lui prenant le bras avec une familiarité inaccoutumée, qu'il réprima bien vite.
Il l'emmena au buffet où, tout en mangeant, -r- et non sans quelque appétit, — il lui donna ses instructions pour le reste de la journée. Ils ne parlèrent que de leurs affaires en cours.
M® Billon, qui ne prononçait jamais un mot inutile, répondait en termes précis, puis se taisait. Son ton discret, sa déférence un peu hautaine indiquaient clairement qu'aucun autre lien que celui de son état ne l'attachait à Léonard. Aux vibrations d'impatience à peine perceptibles que sa voix prenait quelquefois, un observateur eût peut-être même soupçonné qu'il ne le tenait point en très haute estime et le jugeait avec cette se-
vérité que ceux auxquels la vie est trop difficile ont volontiers pour ceux qu'elle a trop favorisés. Ferreuse, dont la sensibilité s'aiguisait, eut pour la première fois le pressentiment de ces dispositions : il essaya de marquer à son secrétaire plus d'égards ou de sympathie ; mais les avances qu'il risqua furent poliment repoussées. Au café, leur cigare à la bouche, chacun regardait monter au plafond les volutes de sa fumée, et, des deux côtés de leur table étroite, ces deux hommes étaient plus séparés que par un océan.
Quand l'heure approcha. M® Ferreuse monta à son vestiaire, prit sa robe dans son armoire, sa toque dans son carton, assujettit son rabat devant la glace, accomplissant ces menus actes réguliers avec autant de soin qu'à l'ordinaire. Son client le guettait au passage : c'était un petit rentier méticuleux, chétif et roux, aux membres fragiles, au teint brouillé, qui réclamait des dommages à cause de l'enlèvement prématuré d'un tapis d'escalier : exaspéré d'impatience haineuse, il s'agitait dans la revendication de ses droits, comme si la Justice éternelle eût dépendu de l'arrêt qui frapperait son propriétaire. La passion que cet avorton apportait à cette bagatelle gagna l'avocat, qui arriva tout enflammé à la sixième Chambre, où la lumière des lampes électriques luttait faiblement contre le faux jour
l'inittile effort 87
de la sombre après-midi, sous la blancheur atténuée et les dorures éteintes du plafond. Il plaida très bien^ emporté par cette ardeur professionnelle qui modifie les proportions des objets sur lesquels notre activité s'exerce, et nous trompe sur leur importance. Comme tout à rheure chez M® Lenielle, il appartint au moment présent : le tapis, le bail, Toutrecuidance du propriétaire, la complicité perfide de la concierge, fixèrent toute sa pensée : tant que dura son discours, il n'y eut pour lui^ dans le vaste monde où sévissent la douleur et la mort, d'autres réalités que cette salle obscure, ces magistrats noirs, son adversaire inquiet, les rares auditeurs dispersés derrière lui. Si bien qu'au sortir de l'audience, après la molle réponse des défendeurs, M. Martin, épanoui dans un triomphe anticipé, lui serrait les mains et voulait à toute force lui répéter d'un bout à l'autre son plaidoyer :
— Ah! mon cher maître, comme vous avez bien montré que... que... que... Quelle chaleur ! quelle conviction ! quel entrain !
Léonard songeait en l'écoutant :
« Oui, dans l'action, j'oublie : là sera le salut ! »
Autour d'eux, dans la salle des Pas-Perdus, bourdonnaient sourdement des conversations à voix basse; et qui aurait pu nombrer et définir
les douleurs confondues dans ce murmure que grossissait Técho des voûtes ?
— Si nous ne gagnons pas, conclut le petit homme en frappant du pied sur les dalles, c'est qu'il n'y a rien à attendre de la Justice!... Mais nous irions en appel, mon cher maître, si c'était nécessaire... Oui, oui, nous épuiserions toutes les instances !
Un avoué, long et maigre, fit un signe à Léonard, qui interrompit son client :
— Excusez-moi, monsieur, je vois M® Dupin qui désire me parler...
Cette fois, il s'agissait d'un divorce. Les parties étant d'accord sur le fond, il n'y avait qu'à régler la petite comédie exigée par la loi. Les deux hommes se promenèrent un moment, en combinant leurs démarches, dans le vaste hall sonore. Comme ils discutaient un point de détail un peu délicat, un grand cri de femme en détresse traversa le bourdonnement qui montait de la foule. Ils s'interrompirent, cherchèrent des yeux l'incongrue qui s'oubliait ainsi, et distinguèrent une forme noire qu'emportaient des agents. Le bourdonnement interrompu recommença, M® Dupin reprit la conversation. Mais Léonard ne le suivait plus qu'avec peine : ce cri qui peut-être avait percé la voûte et se dissipait à travers l'espace en quête d'une Justice sans
attributs ni palais, ce cri perdu dont aucune pitié n'adoucissait le désespoir, ce cri unique où venait de vibrer un infini de souffrances inconnues, ce cri anonyme, étranger, réveillait les voix secrètes qu'il avait crues étouffées...
Il les écouta un instant, réprima son effroi de les entendre, se jura de leur imposer silence. Agir, agir, voilà le remède ! L'heure de sa consultation approchait. Pour l'attendre sans avoir à braver la solitude de son cabinet, ou peut-être les propos prévus de Raymond, il entra à la Cour d'assises.
On y jugeait un de ces meurtres conjugaux dont les mobiles sont difficiles à démêler : basse rancune longtemps préparée ou brusque colère d'aveugle? passion jalouse ? hypocrite cupidité ? Des témoins défilaient, apportant à la barre le détritus des ragots imbéciles qu'un quartier amasse autour de ces affaires ; le public savourait à pleines narines une odeur mêlée de boudoir et de sang. La cause était banale, l'acquittement probable. Pendant que les commères déversaient le flot boueux de leurs bavardages^ Léonard, en les écoutant à demi, revint sans s'en apercevoir à son propre cas ; bientôt, influencé par le lieu ou poussé par l'instinct professionnel, il se mit à plaider pour lui-même, dans son esprit^ comme si, dans cette salle, il eût présenté sa propre dé-
fense devant ces juges, — et avec un tel effort de concentration que par moments ses lèvres remuaient, que ses mains posées sur ses genoux se soulevaient comme pour s'élancer dans le geste oratoire. D'abord sa cause lui sembla douteuse. Puis, peu à peu, comme il arrive quand on a besoin de croire à ce qu'on dit, sa conviction s'affermit, des arguments spécieux se présentèrent toujours plus nombreux et finirent par lui paraître vrais, dans l'enveloppe des amplifications et des métaphores. Combien de fois n'avait-il pas ainsi blanchi quelque accusé d'innocence incertaine, rien qu'en maniant avec adresse les vieux outils de la dialectique, rien qu'en entassant sur la simplicité des faits les guenilles de la rhétorique! Mais on ne réussit pas toujours à se tromper soi-même, comme les autres, au son de ses propres paroles, et, tout en poursuivant ses sophismes, on les redresse malgré soi : c'est ainsi que la voix intérieure que Léonard entendait depuis la veille répliquait à toutes ses injustices : « Il ne fallait pas abandonner Françoise! » C'était l'unique argument de l'accusation. Un argument? Non pas : un fait; — mais clair et solide comme la vérité. Impossible de le tourner sans le retrouver aussitôt, — fil déposé par une main mystérieuse dans le labyrinthe dont il marquait tous les che-
mins. Ne pouvant le nier ni le détruire. Ferreuse finit par Taccepter, en brave jouteur, comme dans Télan d'une péroraison oii Ton cède sur un point important pour en gagner un plus important encore :
« Hé! sans doute, j'ai eu tort, je le sens, je le reconnais. Mais en quoi ma faiblesse excuseraitelle le crime de Françoise? Elle ne se trouvait point dans la misère ; si elle y est tombée plus tard, je n'en ai rien su, jeTignore encore à cette heure. Quand je Tai quittée, elle a refusé mon appui. Pourquoi tant d'orgueil? Qui sait si ce geste fier n'avait pas une autre origine? S'il ne cachait pas, par exemple, un scrupule qu'elle ne m'a point avoué? Suis-je donc si sûr d'être le père de cet enfant? Et c'est là toute la question : si je ne le suis pas, je reste en dehors du drame; si je le suis, je ne me reprocherai jamais assez de m'être soustrait à mes devoirs, — mais quelle horreur d'elle, après un tel meurtre ! »
Léonard trouva d'inspiration ce dilemme, et le jugea si concluant qu'il s'acquitta. Autour de lui, on riait d'une histoire de linge sale qu'une blanchisseuse détaillait avec un effarement saugrenu : décidément, l'affaire tournait au vaudeville, et se terminerait comme tant d'autres pareilles, où quelques détails grivois ou comiques font oublier le sang versé. 11 écouta un
moment encore, tira sa montre, pensa aux clients qui devaient Tattendre, et reprit le chemin de sa demeure. Il se sentait réconforté, prêt à tenir tête à son frère. Raymond ne manquerait pas de parler comme cette voix intérieure qu'un petit effort de logique et le sentiment de la réalité venaient de réduire : Técarter comme elle, ne serait-ce pas repousser définitivement dans son puits l'importune visiteuse, dont il voulait brandir le miroir? Mais, revenu dans l'aprèsmidi, Raymond était reparti. Il n'y avait que des clients au salon et M® Billon dans le cabinet. Mécontent de certaines explications que rapportait son secrétaire. Ferreuse lui parla durement, — pour regretter aussitôt sa brusquerie : car, en rencontrant le regard glacé qui soutenait le sien, il retrouva plus forte l'impression de crainte sourde et de méfiance qu'il avait éprouvée dans raprès-midi devant son subordonné, — ce témoin qui depuis quatre années l'observait à loisir, le suivait dans son intimité comme dans ses affaires, pouvait prendre la mesure exacte de sa loyauté et celle de son ambition, connaissait ses points faibles, ses calculs habituels, les limites de son savoir juridique, la qualité de ses raisonnements, le vrai titre de son éloquence. Devant lui, la figure de M® Billon restait muette, comme un scellé apposé sur son âme. Seul, un
frémissement presque imperceptible des lèvres montra que les reproches du maître faisaient mal. Léonard essaya d'en atténuer Tefifet :
— Ce sont d'ailleurs des bagatelles, dit-il d'un ton conciliant. Si vous ne m'avez pas bien compris, c'est que je m'étais probablement mal expliqué. Nous arrangerons cela. Maintenant, voyons ce qu'on nous apporte.
Le secrétaire resta impassible : Léonard ne sut pas s'il agréait ses excuses.
Il reçut quatre personnes, dont il écouta les récits prolixes plusieurs fois recommencés. La dernière le retint jusqu'après sept heures. Il s'habilla à la hâte et courut au salon, où ses invités du jeudi l'attendaient. Les grands yeux noirs de Raymond, debout contre la cheminée, à côté de l'étrangère qu'il avait introduite, guettaient la porte : leur regard rouvrit la plaie d'un coup rude. Ferreuse tâcha de sourire pour le braver, en serrant les mains qu'on lui tendait, en s'excusantdeson retard. D'ailleurs, Lucienne l'appelait d'un signe, pour le présenter à lady Leavermore, dont la toilette de gala et les bijoux somptueux détonnaient dans ce milieu bourgeois. Tout en causant avec Raymond, elle observait du coin de l'œil les autres invités : Gastellier qui pérorait déjà, la poitrine bombée, en rebroussant sa crinière noire d'un geste de ténor, tandis
que sa femme s'effaçait dans un coin, menue^ fluette, effarée du tapage qu'il faisait; les Du Rosoy, des gens du monde qui tenaient salon et venaient pour la première fois chez les Ferreuse : le mari, important malgré sa petite taille, dressé sur les hauts talons de ses bottines laquées ; la femme, dont la poitrine énorme débordait d'un corsage rose, parlant d'une voix d'homme, en agitant un face-à-main avec des gestes vulgaires ; M. Arondel, conseiller à la Cour de cassation : fin visage allongé, favoris taillés court, regard intelligent derrière les lunettes à branches d'or, et M™^ Arondel, poudrée à frimas, d'une élégance d'ancien régime, dans une toilette sobre, de tons mauves, que relevait une broche Louis XV, hyacinthe et roses, d'un travail rare; enfin, le chroniqueur judiciaire d'un des grands journaux du matin, Louis Nagel, qui cachait sous une gaucherie paysanne un esprit avisé, personnel, éclairé sur presque tous les grands problèmes contemporains.
Veuve d'un fonctionnaire de l'administration supérieure des Indes, habituée à la société aristocratique du West-End et au monde cosmopolite de Rome, lady Leavermore se trouvait pour la première fois peut-être dans une compagnie de gens laborieux, peu fortunés, de modestes origines, qui sont cependant des res-
sorts actifs dans le mouvement de la vie actuelle. Aussi elle regardait et écoutait avec une curiosité que trahissait son effort même pour en réprimer l'expression. La différence des positions, des fortunes et de la caste soulignait avec force la différence de la race. Quand elle passa dans la salle à manger, au bras de Léonard, M*"® Du Rosoy exprima l'impression générale en disant bas à Raymond :
— Comme ces Anglais nous ressemblent peu !
Autour de la table, les conversations s'engagèrent lentement. Les convives observaient l'étrangère; ils se turent tous pour l'écouter raconter les mésaventures d'une pièce de Gabriel d'Annunzio, qu'elle avait entendu acclamer à Rome et siffler à Naples, à peu de jours d'intervalle; Nagel lui répondit par quelques remarques sur les effets de la décentralisation littéraire. Tout à coup, Gastellier demanda :
— Qui est-ce qui a lu Résurrection?
Sans attendre la réponse, il se lança dans une de ces dissertations esthético-sociales qu'il affectionnait. Partisan de toutes les nouveautés, de toutes les hardiesses, de tous les exotismes, toujours aux aguets des modes naissantes pour les adopter et des gloires contestées pour les prôner, l'architecte était un des facteurs anonymes des engouements parisiens : il soutenait
avec une éloquence de brasserie des opinions d'avant-garde qu'il ne comprenait pas toujours, et qui se trouvaient justes ou fausses selon que le hasard poussait son admiration sur des hommes de génie ou sur des charlatans, entre lesquels il ne distinguait point. Il parla haut, pendant deux ou trois minutes : un flot d'exclamations où roulaient les mots «énorme, — sublime, — vérité. » Comme il ne s'arrêtait pas, la voix virile de M™® Du Rosoy lança un « Permettez ! » si autoritaire qu'il s'interrompit net, les yeux en boule. Alors la grosse dame, en détachant chaque syllabe pour marquer l'importance de son jugement, déclara, avec une énergie dont tremblèrent ses épaules :
— Tolstoï a beaucoup de talent, c'est incontestable. Un talent immense ! Mais son livre est un mauvais livre. Voilà mon avis !
M. Du Rosoy ajouta aussitôt :
— Le sujet en est déplaisant. Et il n'a pas même l'excuse de la nouveauté.
— C'est vrai, dit M. Arondel, il y a Un Cou- Dable.
— La Lettre rouge, dit Louis Nagel.
Et Raymond :
— Même Adam Bede, si l'on veut.
— Des radotages, ces livres-là, s'écria Gastellier, dédaigneux par principe de tout ce qui
ne tombait pas sous Fangle immédiat de son enthousiasme. Le sujet n'est pas nouveau, parce qu'il n'y a pas de sujets nouveaux. Mais il est éternel, il est admirable ! Et quelle puissance il prend, entre les mains de ce vieux moujik! Il devient un réquisitoire formidable contre les pourritures de notre société, un plaidoyer... M°*® Du Rosoy lui coupa la parole :
— Pour les filles-mères, monsieur, pour les filles-mères!... Elles valent, ma foi! la peine qu'on les défende ! L'idée de Nekhludov d'épouser cette Maslowa, non, mais, voyons, y pensezvous? Lui, un prince, un vrai prince!... C'est du délire, parole d'honneur!
Elle éclata de rire, son mari renchérit :
— Une idée de détraqué, de neurasthénique!
La voix claire, un peu cinglante, du conseiller
Arondel corrigea :
— Dites plutôt : l'inspiration maladive d'une conscience bouleversée, et à ce point de vue, je crois que le livre est d'une haute vérité. Ces idées extravagantes éclosent parfois, sous l'action de la crainte ou du remords, dans les âmes déréglées. Mais Tolstoï se figure peut-être qu'il a démontré je ne sais quelle vérité générale et utile^ et là commence son erreur. Son roman n'est ni un plaidoyer, ni un réquisitoire : il n'est qu'une historiette... un peu longue et qui serait d'un
mauvais exemple, si on la prenait trop au sérieux. Supposez en effet que Nekhludov ait été marié, père de famille : qu'aurait-il fait?... Devait-il donc divorcer pour épouser cette...
Il acheva par une grimace de dégoût. Léonard, très pâle, vida d'un trait son verre, en balbutiant :
— Oh! ces Russes!...
— Oui, dit Lucienne, ils sont nos alliés, mais ils ont quelquefois des idées bien singulières !
Raymond, qui regardait son frère et croyait lire en lui, essaya d'intervenir :
— Il faut distinguer entre le relatif et Tabsolu. Tolstoï se trompe peut-être dans le relatif, mais...
Il avait la voix faible; on ne Técouta pas.
D'un ton catégorique qui soulignait la netteté de ses paroles, M. Arondel reprit :
— Quand on veut réformer le monde, on devrait commencer par mettre un peu de bon sens dans ses doctrines. La vie sociale a ses exigences, ses cruautés, ses injustices, ses prescriptions : on n'en peut pas impunément gêner le jeu normal, que règlent des lois impérieuses. Nekhludov a eu le plus grand tort de séduire la MaslowsL, c'est certain, bien qu'elle ait mis ellemême beaucoup de bonne volonté à se laisser faire...
— Oh ! elle ne demandait pas mieux, gloussa
M"'^ Du Rosoy. La nuit de Noël !... Rappelez- vous la nuit de Noël t.. .
— ... Mais ce tort, n'ayant pas été réparé à son heure, est devenu irréparable ; en sorte que les efforts de Nekhludov ne feront qu'aggraver les dégâts. Il y a tant de cas oii nos efforts tardifs sont inutiles ! Le temps cristallise nos actes, si Ton peut dire, et si durement qu'aucune force ne saurait les changer. Quand Nekhludov retrouve la Maslowa, elle est perdue à jamais : « La mer y passerait sans laver la souillure^ » comme dit Musset. Son idée de la relever est une idée de collégien. Et, comme il ne peut plus la ramener à son niveau, il est absurde et coupable de vouloir Tépouser, c'est-à-dire de l'introduire dans la société régulière, oii son entrée serait un scandale...
— Surtout dans une élite qui doit à ses traditions de la repousser impitoyablement, appuya M. Du Rosoy.
Le conseiller continua :
— Le vrai devoir de ce garçon, c'est d'agir désormais en parfait honnête homme, éclairé sur l'importance de ses moindres actions. Le mal qu'il a fait subsistera, c'est son châtiment. Mais qu'il renonce aux dissipations de son existence facile, qu'il fonde une famille, qu'il l'élève, qu'il enseigne à ses enfants le respect des;bonnes
mœurs, qu'il les mette en garde contre le danger des entraînements de la jeunesse : voilà comment il peut ressusciter dans le vrai sens du mot, et devenir un membre utile de la famille commune!
— Je crains qu'il ne le puisse plus, dit Louis Nagel : il y a des mauvaises actions dont on ne guérit jamais. Non qu'elles soient pires que beaucoup d'autres dont la trace disparaît, mais pour la gravité des ravages qu'elles ont préparés. Nekhludov a touché du doigt les conséquences de son caprice : il n'a plus la possibilité de les oublier. Il appartient à sa victime : que retirerait-elle, la malheureuse, des bons conseils qu'il pourra donner à ses enfants ?
— Elle, rien, répondit froidement M. Arondel. Mais l'ensemble en profitera davantage que si elle devenait princesse^ et peut-être mère. D'ailleurs, une personne de sa catégorie ne saurait être intéressante...
— Pouvez-vous dire ! s'écria Gastellier.
Et il se mit à étonner la table en faisant l'éloge de la Maslowa, dont il admirait jusqu'aux yeux un peu louches.
Le regard fuyant, Léonard jouait avec son couteau, comme si la conversation l'intéressait peu. Pourtant les idées que ses convives agitaient légèrement, avec la liberté d'esprit qu'on garde
en parlant de choses bien étrangères, prenaient pour lui seul une réalité menaçante. Du Rosoy, Nagel, Gastellier restaient très loin du héros de Tolstoï : ce n'est qu'à grand effort d'imagination ou de solidarité qu'ils pouvaient « se mettre à sa place ; » lui^ au contraire, en était tout près, et leurs paroles éveillaient au fond de son être intime des résonances qu'aucun d'eux ne pouvait connaître, mais dont il voyait par moments passer le reflet dans les grands yeux noirs de Raymond qui le cherchaient sans cesse.
L'architecte s'arrêta, jugeant son effet produit. Il y eut un silence. M°*® Du Rosoy interpella lady Leavermore.
— Voilà quinze jours qu'on n'entend parler que de ce roman. En est-il de même chez vous, madame, et qu'en dit-on?
— Oh! je ne sais pas, puisque je reviens d'Italie, répondit lady Leavermore avec son léger accent et sa voix de cristal, — une de ces voix étudiées que de savants exercices timbrent dès Tenfance ; — mais je crois que nous ne pouvons pas très bien le comprendre ; nous ne concevons pas qu'un homme soit capable d'abandonner une femme qu'il a rendue mère.
La candeur de cette déclaration provoqua des demi-sourires.
Gastellier demanda lourdement :
— Cela n'arrive donc jamais, ces choses-là, de Tautre côté du détroit?
Poussée par son sens national à défendre la vertu de sa race, comme elle venait d'être poussée à Taffirmer, lady Leavermore répondit avec une sereine assurance :
— Cela ne rfoeV jamais arriver.
Son accent souligna le verbe qui prit un sens catégorique, presque solennel. Les convives se regardèrent avec une pointe d^ironie au fond des yeux, sans savoir si la pureté d'une âme un peu puérile dictait ces confiantes réponses, ou si elles procédaient du parti pris britannique de ne jamais reconnaître le mal que chez les autres.
— Pourtant, dit Louis Nagel, sous toutes les latitudes, dans tous les climats, les hommes ont les mêmes passions, par conséquent les mêmes faiblesses. La balance du bien et du mal est partout à peu près la même. L'admirable roman de Tolstoï, — pour ma part, je n'en connais aucun qui régale! — pourrait se passer n'importe où: car, partout, les conditions de la vie sociale livrent les jeunes filles sans appui aux convoitises naïves ou perverses des hommes. Je sais qu'en Angleterre les lois et les mœurs les protègent mieux qu'ailleurs, et c'est un honneur pour votre pays, madame ! J'ai toutefois peine h croire qu'un acte de lâcheté, qui n'est malheu-
reusement très rare nulle part, soit chez vous tout à fait impossible; après tout, le beau livre de George Eliot qu'on rappelait tout à l'heure, Adam Bede, semble bien me donner raison.
Lady Leavermore sentit le poids du raisonnement et de l'exemple; aussi chercha-t-elle un instant les paroles qui, sans choquer la vraisemblance, attesteraient le plus fortement la supériorité morale de sa race. Tous les regards se fixaient sur elle, dans Tattente d'une réponse qu'on espérait embarrassée ou, peut-être, un peu ridicule.
— Sans doute, dit- elle enfin lentement, je suppose qu'il se produit aussi chez nous des choses semblables. Oui, cela peut arriver aussi, je pense. Mais les hommes qui commettent ces infamies, oh ! nous les méprisons de toutes nos forces ! Dans la réalité, aucun véritable Anglais ne voudrait les connaître. Personne ne pourrait estimer ce Nekhludov, s'il vivait : alors, pourquoi nous intéresserions-nous à son histoire, quand elle n'est qu'un roman ?
Léonard pâlit encore, ferma les yeux, fit un mouvement comme pour parler, mais ne dit rien. Les autres se regardèrent tous, étonnés par la fermeté de cette réponse, qui déconcertait leur malice. Ce fut le conseiller Arondel qui répliqua :
— Nous autres Français, madame, nous avons plutôt la vantardise que Thypocrisie de nos vices. Vous le savez. Cependant, nos sentiments sur un abandon pareil à celui de Nekhludov sont assez semblables aux vôtres : si un homme a dans son passé quelque action de ce genre, il la cache avec soin. Il sait que Topinion le condamnerait d'autant plus sévèrement, qu'elle est d'autre part plus indulgente.
— C'est vrai s'il y a du bruit, compléta Louis Nagel. Autrement, l'opinion regarde et se tait. Dans ces choses-là comme dans bien d'autres, le mépris ne va point à l'acte, mais au scandale. Voyez plutôt...
Il cita des exemples fameux, empruntés à des domaines différents, et la conversation dévia sur la politique.
Au cours de la soirée, Raymond put isoler son frère un moment ; et, dans un angle de ce salon neuf dont l'installation venait de changer le décor accoutumé de leur vie, il lui demanda, les yeux dans les yeux :
— N'as-tu rien à mé dire ?
Léonard lui posa la main sur le bras, avec un geste de prudence inquiète, en répondant tout bas, comme si des oreilles étrangères guettaient ses moindres paroles pour en deviner le sens :
— Prends garde I
Ce geste et ce cri trahissaient la terreur d'être pénétré, plutôt que la douleur de se juger soimême. Mais Raymond ne pouvait comprendre une émotion si égoïste encore ; il s'y trompa, et murmura, de toute sa pitié :
— Mon pauvre frère !
Et, d'un ton d'affectueux reproche :
— Je t'ai cherché tout le jour. Tu es sorti s tôt ce matin! Pourquoi n'es-tu pas passé chez moi?
— Pas un motici, je t'en prie... Viens demain, vers neuf heures. Nous serons seuls.
— Oui, je viendrai... compte sur moi!...
Il voulut presser une main qui se déroba, et, malgré Tordre de se taire qu'il lisait dans des yeux effrayés, il dit encore :
— Je te plains tant !
Mais Léonard le quitta pour M™® Du Rosoy, qui l'appelait d'un signe de son éventail.
Fatigué de sa longue journée. Ferreuse dormit presque comme un homme qui n'a pas de soucis. Mais, aux approches du matin, quand il sortit de son pesant sommeil, les images chassées avec tant d'effort assiégeaient son chevet. Il songea que désormais il les retrouverait ainsi, veilleuses impitoyables, à chaque aurore ; et il raidit sa volonté pour les écarter. Peine perdue ! elles résistèrent : elles restaient là, toutes claires dans la lucidité du réveil, aussi tranquillement installées, aussi réelles que les gardiens d'un condamné.
<( Non, non, se dit-il, je ne remettrai pas en question ce que j'ai résolu hier ! »
Il sauta hors du lit, prit son bain, s'habilla, gagna son cabinet où Frédéric venait à peine
d'allumer le feu ; et il se mit à feuilleter des dossiers. Bien que son attention perdît souvent le fil des écritures, il atteignit ainsi Theure du petit déjeuner. La théière étincelait sur la table, les bols de lait fumaient devant les enfants, qui gazouillaient comme des pinsons au lever du soleil ; Lucienne, en peignoir bleu, beurrait les rôties. C'était Taimable tableautin de la vie familiale, à rheure charmante oii Tintimité reprend, après l'interruption de la nuit, avant que le labeur ou la peine revendiquent leurs droits. Les phrases habituelles s'échangèrent :
— Bien dormi ?
— Oui, très bien.
— ... Beaucoup à faire, aujourd'hui?
— Comme d'habitude. Rien de particulier.
En répondant, Léonard suivait d'un regard qui
s'attendrissait les jeux des enfants. Marc, dont les doigts actifs tripotaient toujours quelque chose, fabriquait des boulettes avec son pain; Raymonde, ayant répandu un peu de lait sur la table, en profita aussitôt pour dessiner des lacs et des rivières. Leur mère les gronda :
— Voyons, qu'est-ce que vous faites? Marc, quand on a du pain, c'est pour le manger ! Raymonde, polissonne, pourquoi salis-tu la nappe ?
<( Ceux-ci sont bien à moi, songeait Ferreuse en les regardant. Je les aime, ils sont ma raison
d'exister, c'est à eux que je me dois, à eux seuls ! Rien ne peut me frapper qui ne les atteigne. Mon avenir leur appartient : je ne les sacrifierai pas aux fantômes du passé qui les menacent plus que moi. Je me défendrai pour les défendre !... »
Raymonde, qui s'intéressait passionnément à sa géographie, n'obéit pas tout de suite ; sa mère lui tapa sur les doigts, qu'elle retira aussitôt, puis, le cœur gros, elle fixa un instant les yeux sur son ouvrage inachevé, comme si son imagination s'obstinait à poursuivre son rêve de canaux, d'étangs et de fleuves, et les leva, pleins de larmes, sur son père, qui prenait souvent son parti.
Mais Léonard ne rencontra pas ce regard chargé de supplications, et la bonne vint effacer, d'un coup d'épongé, le petit dessin liquide, dont il ne resta rien.
L'ordre rétabli, Lucienne demanda :
— Qui donc est cette Anglaise que ton frère nous a fait inviter?
— Je n'en sais rien, répondit Léonard. Une de ces cosmopolites, je pense, qui vivent un peu partout. Tu sais qu'il aime assez ce monde-là.
— Elle a pourtant l'air d'une très grande dame?
— Elle peut l'être.
— Quels bijoux! Les as-tu remarqués? Je suppose qu'elle est très riche?
— Probablement.
— Raymond la connaît depuis longtemps ?
— Il est reçu chez elle quand il va à Londres.
— A propos, qu'a-t-il donc, ton frère? Il est venu deux fois hier te chercher?
Léonard pensa tout à coup que cette insistance de Raymond pouvait paraître étrange à Lucienne ; il eut hâte de l'expliquer ; et il mentit :
— Peut-être voulait-il me parler de cette dame.
Il se rappela que Raymond allait revenir, et ajouta :
— En tout cas, je vais savoir ce qu'il me veut, il m'a demandé un rendez-vous; je l'attends.
Il ne réussit qu'à exciter la curiosité de sa femme.
— Oh ! les mystères de Raymond ! s'écriat-elle avec une moue de dédain. Tu me conteras cela, j'espère.
— Raymond peut avoir ses secrets aussi bien qu'un autre, répliqua Léonard.
Pour couper court à l'interrogatoire, il décacheta ses lettres et ouvrit ses journaux. Les lettres étaient des lettres d'affaires; les journaux ne parlaient plus de Françoise. Il les parcourait encore, avec un air de grande attention, quand
Frédéric vint l'avertir que M® Billon l'attendait. Il posa ses lèvres sur le front de Raymonde, passa la main dans les cheveux de Marc, dit au revoir à Lucienne, et gagna son cabinet.
Avec son savoir^ sa mémoire, sa netteté d'esprit, M^ Billon aurait pu réussir par lui-même, si le besoin ne Teût placé dans la dépendance d'un confrère. Sa servitude était lourde. Ferreuse appartenait à cette classe d'hommes qui, par le simple jeu de leurs organes, absorbent tout ce qui se trouve autour d'eux : son secrétaire ne comptait à ses yeux que comme un outil qu'il maniait à son seul profit, sans lui laisser aucune occasion de manifester une existence, une intelligence, un talent personnels. M® Billon se prêtait à cette exploitation, mais en jugeant l'égoïsme qui l'opprimait, en amassant contre un maître si dur une haine sourde et rancunière. Il fut surpris, ce jour-là, de se trouver investi de pleins pouvoirs, pour régler des affaires importantes. D'emblée, il pressentit « quelque chose, » le « quelque chose » peut-être qu'il attendait pour aiguiller ses vengeances : son œil méfiant et sournois épia donc les allures de Léonard, sans que sa figure impénétrable trahît par un mouvement l'éveil de sa curiosité.
Leur conférence durait encore quand arriva Raymond, dans un état d'excitation fiévreuse
l'inutile effort m
qu'il n'essayait pas même de cacher. Dès le seuil, ses regards impatients suppliaient le secrétaire de lui céder la place. M^ Billon se garda bien de le comprendre, et ne broncha pas, jusqu'à ce que Léonard le priât de les laisser seuls :
— Vous êtes libre aujourd'hui.
M® Billon sorti. Ferreuse s'assit dans son fauteuil habituel, montra à son frère la chaise réservée aux clients, et demanda, comme s'il se préparait à donner une consultation :
— Eh bien?...
Cette aisance déconcerta Raymond. Troublé comme tant d'autres qui s'asseyaient sur cette même chaise sans savoir par oii commencer l'explication d'une mauvaise affaire, il balbutia :
— Mais toi?.... toi?...
Léonard jouait avec un grand couteau à papier d'ivoire, ses yeux pâles fixés au loin, comme si sa pensée errait à l'aventure.
Ce fut avec une sorte de rudesse calculée qu'il répondit :
— Tu veux parler de cette malheureuse affaire de Londres, n'est-ce pas? Qu'y puis-je?
La figure mobile de Raymond^ à laquelle ses grands yeux de velours donnaient un caractère si romanesque et passionné, exprima la plus profonde stupéfaction. Il regarda son frère, leva la main droite et la laissa retomber sur ses
genoux, sans trouver un mot à dire. Aussitôt Léonard, comme pour profiter de ce désarroi, se mit à parler abondamment, en avocat qui compte sur sa faconde pour mener à bien une démonstration délicate, tantôt comme s'il plaidait, tantôt de ce ton mi-compatissant, mi-protecteur qu^il prenait à l'occasion pour morigéner le <( petit frère. »
— Je comprends que tu perdes ton sang-froid devant un pareil événement, toi qui es un être imaginatif, une sensitive, un poète ! Je le comprends d'autant mieux que j'en ai été moi-même bouleversé. Ah ! ces tragédies, on croit qu'elles n'éclatent que dans les romans, quand des auteurs les inventent. Eh bien ! non, elles se produisent aussi dans la réalité. Et alors, on n'a pas trop de toute son énergie pour en braver le choc. On chancelle d'abord comme si l'on recevait un coup sur la tête. J'ai chancelé, moi, mais je suis resté debout. Assez solide, même, comme tu peux voir!... Tu ne t'en douterais pas? Il m'a fallu une pleine journée pour me reprendre. Hier, tout tournait autour de moi, comme dans un vertige. Aujourd'hui, j'ai retrouvé mon équilibre, j'y vois clair, je ne crains plus rien!...
Il redressa sa taille vaillante, dégageant aux yeux de son frère une puissante impression de
force, beau de cette beauté des hommes, quels qu'ils soient, qui défient la tempête ou bravent le destin.
Raymond n'avait point prévu une telle résistance, si contraire à sa propre faiblesse; il trouva pourtant, sans les chercher, des paroles qui devaient arrêter net cette vigueur dans son premier élan ; et il les prononça craintivement, avec une hésitation dans la voix, sans mesurer leur effet :
— Tu ne crains plus rien? Ah ! je ne puis te croire : songe donc, si elle est condamnée !
A ces mots, une image si tragique surgit, qu'un frisson courut dans les os de Ferreuse. Ses paupières se baissèrent dans une crispation de douleur, il passa la main sur son front comme pour en écarter le vertige dont il venait de se proclamer guéri. Puis, dans un violent effort pour dominer cette défaillance, il répondit durement :
— Son crime est sien !
Pensait-il terrasser Raymond par cette affirmation brutale? Ce calcul fut trompé : elle froissa violemment une conviction trop solide pour céder sans preuves, elle fit bondir de révolte l'être patient et doux.
— Son crime!... Mais, malheureux, elle n'est pas coupable !
Sans laisser au doute le temps de Tentamer, Léonard riposta :
— Qu'en sais-tu ?
Debout, maintenant, en face de son frère, si petit, si chétif, avec sa figure bouleversée et ses grands yeux éperdus, sans plan concerté, sans autre guide que sa pitié, et ballotté au flux changeant de ses émotions, Raymond semblait un suppliant repoussé, prêt à joindre de faibles larmes à de vaines prières.
— C'est toi qui me le demandes? dit-il. Toi!... Raisonne, je t'en prie!... Tu l'as aimée, tu sais combien elle était douce, digne, courageuse.
Interroge tes souvenirs, te rappellent-ils un trait qui soit, qui puisse être d'une criminelle?
De nouveau, Léonard se croyait sûr de son avantage ; il balaya d'un geste ces pauvres arguments de rêveur, en reprenant son ton de certitude autoritaire.
— Oui, oui, je me rappelle une petite créature gentille. Mais qu'est-ce que des souvenirs si lointains, et tout ce qu'on en peut déduire, quand il s'agit d'un fait?... Raisonnons, si tu veux, mais raisonnons en hommes qui ne laissent pas déformer les choses par leur imagination ou par leur sensibilité... Voilà huit ans que je ne sais rien de cette malheureuse. Huit ans!
comment a-t-elle vécu, pendant ce temps-là?
l'inutile effort il5
C'est la question... Je sais ce qu'elle était quand je Tai connue. Encore, suis-je bien sûr de Tavoir jamais su? Nous ignorons toujours, vois-tu, ce qu'il y a au fond du cœur des femmes, de celles mêmes que nous possédons, de celles dont nous nous croyons aimés. Nous ne lisons rien de certain derrière leurs fronts; elles sont aujourd'hui le contraire de ce qu'elles nous semblaient hier, et changent encore avant demain. Leurs métamorphoses nous déconcertent comme celles des nuages, comprends-tu cela ? Oh! sans doute, au temps oii je la voyais chaque jour, si Ton m'eût dit : « Cette jolie petite Françoise que vous promenez dans le bois de Meudon vient d'assassiner quelqu'un, » je ne l'aurais pas cru, je me serais révolté comme toi : Impossible ! impossible!... Mais huit ans ont passé, mon bon ami ! C'est dix fois plus de temps qu'il n'en faut au crime pour mûrir dans un cœur honnête...
Huit ans!...
Ses deux bras s'élargirent, comme pour ouvrir l'espace aux ténèbres que ce long délai peut amasser autour d'une destinée inconnue. Au lieu de le suivre vers ces infinis obscurs, Raymond affirma :
— Je suis aujourd'hui aussi sûr de cette impossibilité que tu l'étais hier, que nous le serons demain !
— Sur quoi repose ta certitude ? Sur des impressions à demi effacées, sur des souvenirs confus, plus encore peut-être sur ta candeur, qui t'empêche de croire au mal. Ne pouvant examiner les faits, puisque tu les ignores, tu interroges ton cœur, ton imagination, et c'est eux que tu écoutes... N'est-ce pas vrai?
Au lieu de répondre, Raymond se mit à marcher avec agitation dans la chambre. Léonard prit ce silence pour un acquiescement, et, tout en suivant des yeux la petite silhouette falote qui s'agitait entre les meubles, il lança, d'une voix assurée, les arguments dont il s'était servi pour s'absoudre :
— Tu sens toi-même combien est fragile la base de ta conviction... Mes souvenirs ! Je les ai interrogés, moi aussi, depuis trente-six heures ! Us flottent, ils hésitent, ils m'échappent, ils sont trop lointains... Oui, c'est vrai, cette pauvre fille a été très digne, très courageuse ; et je n'ai pas fait pour elle ce que j'aurais dû. Suis-je bien sûr d'en être si coupable? Rappelle-toi comme elle s'est effacée, comme elle a disparu ! Fierté, délicatesse? qui sait?... T'es-tu jamais demandé pourquoi Françoise me rendait si facilement ma liberté? pourquoi elle n'essayait pas même de faire valoir les droits que toutes les femmes s'attribuent dans ce cas-là? Étrange conduite,
quand on l'analyse : ce désintéressement sacrifiait l'avenir de son enfant, cet orgueil le condamnait à la plus triste condition !.... Tout cela, vu de sang-froid, ne te semble pas singulier?... ne t'inspire aucun doute?... Pour moi, quand j'y réfléchis, j'entrevois une possibilité très plausible : étais-je le seul amant de Françoise? suis-je le vrai père de cet enfant?
Raymond s'était arrêté vis-à-vis de son frère, de l'autre côté de la table, sur le bord de laquelle il crispa ses deux mains, la tête tendue dans l'attente de cette conclusion que chaque phrase préparait. Quand elle tomba, quand il eut perdu l'espoir de la voir s'arrêter dans la gorge et dans l'âme de Léonard, une tristesse si déçue l'envahit, que des larmes mouillèrent ses beaux yeux :
— Est-ce bien toi qui viens de parler? demanda-t-il avec une douceur douloureuse. Est-ce toi, mon frère, qui descends si bas dans le mensonge? Est-ce toi qui, pour les besoins de ta mauvaise cause, te forges après coup des soupçons que tu n'as jamais eus?
Cette douceur et cette tristesse exprimaient une conviction si profonde, qu'elles ébranlèrent à l'instant la factice certitude de Léonard. Mais cette certitude était son arme et son salut; il essaya de la défendre.
— Oh! jamais!... Françoise était une maîtresse d'occasion : je ne me serais pas donné le ridicule d'être jaloux. Mais plus d'une fois il m'a semblé...
Raymond l'arrêta :
— Tais-toi ! Ne t'avance pas plus loin dans cette voie ! N'ajoute pas une parole à ce que tu viens de dire : tu aurais trop de regrets... Lis et juge !...
11 tira de sa poche la liasse des lettres de Françoise, et la déposa devant son frère.
— Qu'est-ce que cela? demanda Ferreuse.
Sa main pesait le paquet des feuilles légères,
dans l'angoisse soudaine d'une révélation nouvelle.
— Ce sont des lettres d'elle, expliqua Raymond. Quand tu l'as quittée, j'ai voulu la suivre, à distance. Tu manquais à un grand devoir, Léonard; j'ai fait le plus que j'ai pu pour le remplir à ta place... Elle a été malade, et n'a pas voulu t'avertir ; c'est moi qui l'ai soutenue, sans que tu le saches... Oh! cela ne me coûtait guère, val... J'avais pitié d'elle... Et puis, je l'aimais beaucoup... Plus tard, je l'ai revue à Londres, avec son enfant... Ah! si tu les avais vues ensemble, toi!... Notre correspondance a duré longtemps... Lis ses lettres! La plus récente a deux ans de date ; après, elle a cessé de
m'écrire... Lis, et tu ne la soupçonneras plus !... Une de ces craintes que son frère ignorait traversa l'esprit de Ferreuse :
— Mais tes lettres à toi? s'écria-t-il. Tes réponses, malheureux ? Elle les a conservées, elles seront saisies !
Raymond ne comprit même pas Tégoïste souci que trahissait la question.
— Qu'importe ! dit-il... Lis celles-ci, d'abord... Je t'en prie, lis-les^ et ne dis plus rien avant do les avoir lues!...
Les doigts énervés de Léonard dénouèrent le ruban de la liasse, et il commença sa lecture. Debout, à côté de lui, à peine un peu plus haut que son frère assis, Raymond suivait des yeux ces lignes qu'il avait relues toute la nuit, et parfois soulignait de l'ongle quelque passage, en répétant :
— Lis cela !... Lis !... Comprends-tu ?...
L'existence laborieuse et maternelle de Françoise Dessommes se développait devant celui dont le caprice l'avait arrachée à son sol et jetée aux vents du hasard, comme une herbe qu'un promeneur abandonne après l'avoir tordue entre ses doigts, par passe-temps ; elle luttait vaillamment, souffrait quelquefois, souriait toujours, avec sa grâce fine de petite artiste adroite, la tendresse perdue de son cœur aimant, les mé-
lancolies de sa solitude, les joies de son dévouement de mère. Chaque lettre envoyait un mot délicat de reconnaissance au confident dont elle appréciait l'amitié sans deviner la passion secrète.
Comme elle sortait, cette passion si longtemps contenue, puis endormie dans l'absence et que la détresse réveillait, comme elle jaillissait maintenant des grands yeux noirs de Raymond, de ses gestes fiévreux, de son âme enflammée ! Comme elle s'avouait, avec un mélange de douceur triste, prête à tous les sacrifices, et d'ardeur sombre, capable de toutes les énergies ! En repliant la dernière feuille, Léonard regarda son frère, comprit le secret de cette âme où jusqu'alors il avait négligé de pénétrer, et se tut longuement. Il ne raisonnait plus. H ne cherchait plus d'hypocrites excuses. Pour la seconde fois, le Miroir de la Vérité passait devant ses yeux, et lui livrait, des êtres, des choses de lui-même, une vision nouvelle, dont il tremblait.
— Tu dis que sa dernière lettre a deux ans de date? demanda-t-il en cachant son regard.
Une suprême impulsion mauvaise le poussait à résister encore, le ramenait à ses hypocrites défaites. Son frère lui mit la main sur la bouche, en répétant :
— Tais-toi !... Tais-toi!...
Puis, lisant à livre ouvert dans le cœur fermé de Léonard, il parla, comme s'il tenait dans sa main le miroir redoutable.
— Ce que tu allais dire, mon frère, ne le dis pas! Tu Tas pensé, c'est déjà trop. Refoule ces suggestions mauvaises, indignes de toi. Vois-tu, il y a toujours eu comme des ombres sur ta vraie nature. Oui, il y a en toi je ne sais quelle force tyrannique qui t'empêche d'être tout à fait toi-même, c'est-à-dire l'homme de cœur que tu as toujours été pour ton petit frère, et que tu es dans le fond. Ah ! je te connais bien, va, moi qui t'aime de toute mon âme ! La vie t'a fait du mal ; tu as trop cédé à ses exigences, tu as trop cru à ses mirages, tu as trop tenu à ses promesses. On n'est pas ambitieux impunément : à chaque conquête, on perd un peu de son meilleur soi-même, on se tache à chaque victoire. Mais ces scories s'effacent quand le malheur est là !... Que l'homme de proie recule : je parle à l'autre, je veux réveiller ton âme !... Tu traverses une de ces crises qui sont épargnées à beaucoup, une de ces heures décisives où il faut rompre nos attaches avec la terre, monter au-dessus des bas intérêts et des calculs. Le moment est suprême : il s'agit d'accomplir une tâche terriblement difficile, la tâche héroïque qui remplace le petit devoir simple auquel tu t'es dérobé autrefois. Elle
a grossi de tout ce que les années ont amassé entre le passé et le présent, elle est ardue et cruelle, elle effrayerait un être lâche ou vil; toi, lu ne reculeras pas devant elle !
Il grandissait, sa voix vibrait avec une noble assurance, la vigueur de sa conviction donnait à sa chétive personne une autorité presque souveraine, le vent irrésistible de la vérité soufflait avec ses paroles et balayait le tas des pauvres excuses hypocrites. Entraîné, Léonard s'écria, dans un élan de sincérité désespérée :
— Mais que puis-je faire?... Je ne vois pas ce que je puis faire !
Ses yeux exprimaient une nouvelle angoisse, bien plus poignante que ses craintes égoïstes, qui le fit balbutier dans son trouble :
— Je ne jugeais pas la chose ainsi, tu comprends... Je croyais Françoise coupable... J'ignorais ces lettres, je ne savais rien... Pourquoi n'ai-je jamais rien su?... Et maintenant... Ah ! Dieu ! tout est changé !... J'entends la vérité, je la vois... Tu as raison, je le sens bien; il faut agir... Agir! comment?... comment veux- tu que je prenne un parti, là, tout de suite?... Oh! si le drame se passait ici!... Ici, je saurais que faire, à qui m'adresser, j'aurais bientôt des renseignements sûrs, un plan d'action... Mais là-bas, avec des lois si différentes, dans un pays qui
nous ressemble si peu!... Que veux-tu que je fasse?...
Raymond contempla un instant Thomme méconnaissable qui rimplorait comme un sauveur, et songea qu'après Tavoir éclairé, il fallait lui rendre Ténergie.
— J'ai réfléchi depuis deux jours, reprit-il avec fermeté, moi qui voyais plus clair que toi, parce que je savais mieux. Écoute ! Il faut partir pour Londres, voir les avocats^ être entendu par les juges. Il faut que tu t'avances à la barre comme le meilleur des témoins, comme celui dont les paroles pourront jeter le plus de lumière sur le sombre drame, et que tu dises : « Cette femme est innocente. Moi, le père de la victime, je viens l'affirmer devant vous. » Tu expliqueras ce qui fait ta conviction, tout ce que tu sais de Françoise ; tu diras ensuite : « Si je ne vous ai pas persuadés de son innocence, j'espère du moins que ma part de responsabilité allégera la sienne. Rappelez-vous qu'elle est une abandonnée, que pendant des années elle a rempli seule tous les devoirs dont je me suis déchargé sur elle, et qu'elle a du moins des droits à la pitié. » Je serai à côté de toi, pour te soutenir, je dirai à mon tour ce que j'ai vu, ce que je sais. Notre témoignage et ses lettres, quelle présomption en sa faveur, dans l'absence de preuves I Car les
preuves manqueront : on n'en pourra trouver aucune, puisque ce crime est une invention !
Crois-moi, la vérité appelle la vérité : en Taffirmant, tu l'imposeras. Les jurés en mesureront la force à la force même que tu montreras.
Pendant que son frère développait avec une ardeur d'apôtre ce plan marqué d'un idéalisme si candide, Léonard en sentait à la fois la faiblesse et la nécessité. Quelle influence auraient sur des hommes calmes, que des faits seuls convainquent, de tels discours dictés par la passion ? Ils répondraient, dans leur honnêteté, par les arguments si plausibles que sa mauvaise foi invoquait encore tout à Theure ; et d'où jaillirait l'éclair qui venait de l'avertir? D'autre part, que tenter d'autre, et pouvait-il sans rien faire laisser les événements suivre leur cours aveugle? La tête entre ses mains, il réfléchit longtemps, dans la tension la plus violente à laquelle il eût jamais soumis son esprit. Peu à peu, la réflexion modifia son impression, sans la détruire : le romanesque programme de Raymond rompait avec les moyens termes auxquels sa propre nature l'inclinait, à la tactique dont il devait l'habitude à sa profession même. Il en revint ainsi à peser le pour et le contre, à calculer les chances de réussite, d'insuccès, et, peu à peu, à évaluer le prix de cet héroïsme.
Quand il parla, sa volonté vacillait de nouveau : — Sais-tu les sacrifices que ton plan demande? Après ces scènes de mélodrame, après cette déposition sensationnelle qui fera le tour du monde, je ne serai plus que le héros du scandale à la mode. Or, le scandale est une tare que rien n'efface, la seule qu'on n'excuse point : Nagel nous le disait hier, rappelle-toi! Je serai perdu... Et je ne suis pas un héros de Tolstoï, moi, je suis un homme de nos vieilles races, pratique, pondéré, calculateur. Je n'ai pas en moi une réserve d'idéal qui me remplacerait les biens positifs que je perdrais en m'élevant au sublime : je tiens à garder ceux que j'ai, intacts, à les augmenter même, pour mes enfants... Les enfants ! As-tu pensé à eux? J'entends leur léguer le nom d'un homme estimé, non celui d'un apôtre : je n'ai pas cette vocation... C'est à cause d'eux surtout, pour leur avenir, que je veux garder mon sang-froid. J'ai arrangé pour les autres tant d'affaires difficiles ! est-il donc impossible que je trouve à celle-ci quelque solution meilleure? Tes goûts de poète pour l'héroïsme t'égarent peutêtre, laisse-moi le loisir d'interroger mon bon
sens
Raymond se trouvait plus loin que jamais de cette sagesse terre à terre^ dont le retour offensif, qu'il n'attendait pas, l'inquiéta :
— Oui, répliqua-t-il, je reconnais les voix que tu as toujours écoutées : mesure à leurs efiets actuels la valeur de leurs conseils ! Le bon sens est précieux dans le train-train des jours ordinaires ; mais, quand la vie hausse son diapason, il faut prendre Taccord. On ne choisit pas la qualité de ses devoirs. Crois-moi, le temps des petits moyens est passé : au carrefour où tu te trouves, il n'y a plus qu'un chemin pour éviter ce que tu nommes le sublime, c'est celui de la lâcheté !
Cette véhémence allait à fins contraires : elle rappelait à Léonard trop d'incidents minuscules que l'imagination fraternelle avait grossis, trop d'occasions où son propre bon sens avait pourtant eu le dernier mot :
— N'as-tu pas toujours été extrême en tout ?
répondit-il ; n'as-tu pas souvent pris, avec précipitation, des résolutions passionnées que tu as regrettées ensuite ? Peut-être avons-nous des moyens d'action auxquels tu n'as pas pensé et que je ne vois pas encore ; peut-être une intervention plus modeste serait-elle à la fois moins dangereuse et plus efficace... Après tout, je suis avocat, il s'agit de choses qui sont de mon domaine ; perdrai-je la faculté d'y voir clair parce qu'elles me touchent ?. . . Laisse-moi chercher ! Et savoir, d'abord... Veux-tu que je prenne une dé-
cision si grave sur la seule impression d'un rêveur comme toi?... Il s'agit d'être informé : je veux connaître les charges, les preuves s'il y en a, les présomptions, le dossier... C'est par là qu'il faut commencer. Tâchons de nous renseigner par les journaux anglais ; écrivons au défenseur de Françoise : sa réponse nous dirigera!
Il prit sa plume, avec cette promptitude d'exécution que son frère avait si souvent admirée.
— Tu sais que nous avons à peine une semaine devant nous, objecta Raymond.
Léonard s'écria :
— Une semaine !... Les jours et les nuits, quelle éternité !...
Et il rédigea d'un trait sa lettre à l'avocat inconnu de Françoise Dessommes.
Rien ne réconforte mieux que d'agir : à mesure que Léonard traçait ces lignes, de sa grande écriture droite, tandis que son frère, à côté de lui, suivait des yeux, il retrouvait la pleine possession de soi. Quand il eut achevé, il relut sa lettre à haute voix. Raymond ne soulevant nulle objection^ il en prit aussitôt méthodiquement copie ; et il dit :
— Maintenant il nous faut le nom de cet avocat : un journal anglais nous le donnera.
Dans un cabinet de lecture, les deux frères obtinrent des numéros dépareillés des principales feuilles d'outre-Manche. Ils les feuilletèrent assez longtemps, sans trouver le petit « fait divers » noyé dans l'océan de la grande politique. Enfin, une courte note, placée sous la rubrique
Police, attira Tattention de Raymond, qui la traduisit mot à mot :
« Hier, Françoise Dessommes, trente ans, modiste française, demeurant à Chelsea, Church Street, a été accusée d'avoir tué volontairement son enfant, Aurélie-Augusta, âgée d'environ huit ans, en la poussant dans la Tamise, derrière Kew- Gardens, le 12 janvier dernier. Mr Norton se présente de nouveau pour la poursuite.
« L'instruction est conduite par Mr A. L. Dealing. Mr Lawrence Bell défendait la prisonnière. Plusieurs témoins ont été entendus. La prisonnière, qui paraît une femme très rusée... »
Raymond s'interrompit :
— « Très rusée, » elle, « très rusée !... » comment la jugeront-ils, grand Dieu, s'ils la voient avec ces yeux-là !
Il reprit :
« La prisonnière, qui paraît une femme très rusée, n'a pas perdu un instant son sang-froid. Elle continue à affirmer que son enfant est tombée dans le fleuve en jouant sur la berge^ et qu'elle-même j paralysée par la terreur, s'est trouvée hors d'état de lui porter secours. Elle a été renvoyée devant la Cour criminelle centrale, pour être jugée. »
Rien de plus. Tant de choses plus graves se passaient en même temps dans l'immense empire
qu'elles n'avaient laissé dans les colonnes serrées du journal que cette petite place pour l'histoire de Françoise.
Un annuaire donna l'adresse de Mr Lawrence Bell. La lettre fut expédiée. Les deux frères revinrent en silence jusqu'au croisement du boulevard Saint-Germain et de la rue du Bac, où ils se séparèrent.
Lucienne venait de se mettre à table et servait les enfants :
— J'ai cru que tu ne rentrerais pas, dit-elle à son mari.
Et pendant qu'il dépliait sa serviette :
— Tu as vu ton frère ? Tu es sorti avec lui ? Il s'agissait donc de choses importantes ?
Ferreuse prévoyait la question : sa réponse était prête. Il se troubla pourtant en disant :
— Raymond a en effet quelques ennuis qu'il m'a confiés : il désire que je n'en parle à personne.
— Oh ! des mystères ! fit Lucienne.
Il restait impassible : sa figure au teint brouillé, ses yeux pâles et muets conservaient cette expression préoccupée qu'ont tant de figures d'hommes surmenés, sur lesquelles on ne lit aucun secret. Il mangeait sa portion d'omelette à grandes bouchées, avec la même hâte, les mêmes gestes, le même appétit que les autres jours.
Lucienne ajouta :
— Les ennuis que peut avoir ce pauvre Raymond!...
Sa moue dédaigneuse méprisait les puérilités dont il s'agissait sans doute. Pourtant sa curiosité restait en éveil ; elle profita d'une distraction des enfants pour demander, en baissant la voix :
— Aurait-il une histoire de femme, ton frère? Léonard s'empressa de démentir.
— Dommage !... Ce serait drôle... Te le représentes-tu dans les pattes d'une gaillarde un peu futée ?
Comme son mari ne répondait pas, elle conclut, piquée :
— Enfin^ puisque tu ne veux rien me dire!
Et elle se mit à bouder.
C'était sa manière d'obtenir ce qu'elle voulait, ou de punir ceux qui lui résistaient : elle s'enfermait dans un silence maussade, le visage renfrogné, les yeux immobiles, les lèvres en avant. Le bruit de son couteau contre son assiette ou du verre qu'elle reposait, les froufrous de son peignoir, les coups secs de ses talons sur le parquet, la brusquerie cassante de ses gestes, tout ce qui venait d'elle exprimait alors une colère enfermée, tenace, rancuneuse. Cela durait des heures, parfois une journée entière : la maison s'emplissait d'une atmosphère intolérable, les
enfants cessaient leurs jeux, n'osaient plus rire, retenaient leur souffle, les domestiques obéissaient à la baguette, en pliant Téchine, et se moquaient à la cuisine^ Léonard disparaissait. Ce jour-là, il s'aperçut à peine de la comédie, et laissa sans mot dire Lucienne s'éloigner dans le murmure irrité de ses jupes. Puis, comme il s'oubliait devant la tasse où fumait son café, il tressaillit soudain, à la pression caressante d'une petite main sur son genou : Raymonde était là, fixant sur lui ses grands yeux compatissants, comme si, devinant une souffrance, elle venait offrir pour le soulager le sourire qui hésitait sur ses lèvres, la tendresse de son âme en fleur :
— Qu'est-ce que tu as, papa? pourquoi tu es triste?
nia prit sous les bras, la souleva, la couvrit de baisers :
— Je ne suis pas triste, puisque j'embrasse ma petite fille.
— Tu as l'air de penser à quelque chose, papa?
Marc^ en garçon égoïste^ regardait par la fenêtre, indifférent à ce qui se passait derrière lui.
— Les grandes personnes pensent toujours à quelque chose^ petite. Tu le verras bien, quand tu seras grande.
— Oh! papa, je n'ai pas envie de devenir grande, moi!
Pour répondre à ce vœu naïf, il voulut fredonner le refrain de la vieille romance : <c Petits enfant s^ restez toujours petits ! » Mais la voix s'arrêta dans sa gorge : une image soudaine passait devant ses yeux, avec une précision de formes qui la rendait vivante : il vit Françoise enfant, telle que la montrait un daguerréotype de foire qu'elle conservait jadis dans un vieux cadre, il la vit toute en sourire, toute blonde, toute fraîche, aussi pure que Ray monde, aussi naïvement bonne, dans les bras d'un père qu'elle consolait peut-être de quelque souci, et qui rêvait pour elle les meilleures choses de la vie. La vision fut si nette, qu'il en oublia tout ce qui l'entourait et se leva d'un mouvement brusque, en repoussant la fillette.
— Papa, papa, qu'as-tu ?
— Rien, chérie, je vais travailler.
La porte s'ouvrait en coup de vent; Lucienne, sur le seuil, appelait :
— Marc, Raymonde, que faites-vous? Venez ici!
Les deux enfants obéirent avec une hâte craintive, la porte se referma derrière eux. Perreuse, resté seul, s'attarda encore dans la salle à manger, puis passa dans son cabinet, où il travailla.
Il travailla toute Taprès-midi, toute la soirée, toute une partie de la nuit, toute la journée du lendemain, s'enfonçant dans les affaires comme dans une ivresse. Mais, au lieu d'y trouver Toubli qu'il cherchait, il en voyait changer Taspect et Tesprit. Les lueurs qui jaillissent d'une crise d'âme illuminent parfois, aux yeux les plus rebelles, les fonds ignorés de la vie. Depuis des années. Ferreuse exerçait presque mécaniquement sa profession. Il en jouissait en homme que récompensent les résultats de ses efforts, sans ce désir du bien commun qui seul ennoblit le travail. Le jeu des lois, des droits, des prétentions, des délits, des crimes et des peines l'intéressait comme la technique de son instrument intéresse un virtuose, sans qu'il y distinguât l'un des spectacles les plus émouvants de l'activité sociale. Le zèle, l'adresse, le savoir qu'il y développait au jour le jour, n'engageaient aucune part de sa sensibilité. Jamais non plus il ne se fût attardé à réfléchir aux conséquences pratiques des actes professionnels qu'il accomplissait avec la plus irréprochable correction. Et voici tout à coup que, bien loin du théâtre de la routine, par derrière le personnel des drames judiciaires, par delà ces sombres salles du Palais où tombent les sentences qui sèment la ruine, la honte et la mort, il entendait pour la première
fois des sanglots et des cris de détresse ! Une plainte poignante, qu'il n'avait jamais ouïe, sortait des dossiers que remuaient les mains indifférentes de M® Billon. Dans un frémissement inconnu de son âme, il pressentait qu'à côté de la Justice dont il n'avait jamais songé qu'à aider le fonctionnement régulier, il y a le Malheur et la Pitié, et qu'à poursuivre dans la pratique du droit le gain ou le succès personnel, il construisait sur du sable^ il semait dans le vent. Un désir singulier dans sa nouveauté l'étreignit : chercher le sens vrai des problèmes que faussait innocemment sa quotidienne dialectique, en tirer sans plus songer à soi ces étincelles de vérité qui seules importent pour l'avenir.
Justement son secrétaire lui apporta le texte d'une « demande » lancée par M® Dupin, qu'il devait soutenir. Il s'agissait d'une de ces questions de propriété de « cours d'eau » que les complications et les contradictions du Code rendent absolument indéchiffrables. D'intérêt secondaire pour les demandeurs, gens riches, elle était vitale pour leurs adversaires ; tranchée contre eux, elle leur arrachait leur gagne-pain et jetait à la misère leur famille qu'elle dispersait. La « demande, » instruite avec le soin que stimulent de larges « provisions, » semblait prouver péremptoirement le droit des uns et la
mauvaise foi des autres. Quand il eut donné lecture de ce document à son patron, M^ Billon se frotta les mains, d'un geste coutumier qui rappelait un peu celui des acrobates devant le trapèze ; et il dit :
— Tout cela est d'ailleurs plus brillant que solide; si le Tribunal veut aller au fond des choses, il ne restera pas lourd de cette belle argumentation.
— Pourquoi ? demanda Ferreuse dont l'attention avait fléchi quelquefois pendant la lecture.
Les lèvres minces de M® Billon esquissèrent un sourire pincé qui sans doute opposait en pensée son habileté à Timpéritie du patron ; et il se mit à démolir le magnifique échafaudage de M® Dupin jusqu'à la dernière pièce, comme pour étaler le consciencieux scepticisme avec lequel il étudiait ses affaires :
— Heureusement, conclut-il, que les intérêts de la partie adverse sont confiés à M« X... Il n'y verra que du feu.
— Notre client serait donc dans son tort ?
demanda brusquement Léonard.
La question surprit M® Billon, qui affectait de ne jamais considérer les choses qu'à un point de vue strictement juridique.
— Je n'en sais rien, dit-il. Si j'étais juge, je crois bien que je le condamnerais. Mais il y a
des arguments en sa faveur. M® Dupin en a trouvé beaucoup. J'en trouverai encore d'autres.
— N'en cherchez pas : écrivez à ces clients que je ne me charge pas de leur affaire.
A peine Léonard eut-il dit cela, qu'il s'étonna de ses paroles, puis les regretta. A la moindre objection, il les aurait retirées. Mais M^ Billon se garda bien d'en soulever aucune : ses yeux durs fouillèrent rapidement Ferreuse, qui déjà se troublait d'une question nouvelle : « Que va penser ce garçon d'un procédé si distant de mes habitudes ? » En quelques secondes, ce souci s'aggrava, l'excita à se moquer de lui-même :
— Ce que je viens de dire est absurde !
s'écria-t-il. On est avocat ou on ne l'est pas : j'examinerai la chose et nous verrons.
M® Billon garda le silence ; Léonard se dit que la vivacité de son second mouvement ferait ressortir la bizarrerie du premier; et il se méfia de ces sautes d'humeur qui n'étaient point dans son caractère.
Du reste, pendant deux jours, un vrai tourbillon d'affaires l'entraîna ; il n'eut que la halte du déjeuner pour regarder ses enfants et s'abandonner aux suggestions que leur insoucieuse innocence éveillait dans sa pensée, domptée et pourtant prête à gagner sur la main qui la retenait. A l'instant où il se louait d'être forcé d'agir pour
oublier son mal, l'inquiétude le reprenait, comme une douleur physique qui s'étire dans le demi-sommeil des narcotiques. Il s'étonnait alors de se trouver en robe, parmi ses confrères, ou bien d'écouter les explications prolixes de ses clients, ou, le soir, de se mêler à des hommes en habit, à des femmes décolletées, en causant théâtre ou politique, comme si l'horizon de sa vie était encore enfermé dans les limites anciennes. Ou même il songeait que les visages de ces gens fermés comme le sien, parés d'un sourire semblable, masquaient peut-être aussi d'inavouables tortures, et que tous les rôles se ressemblent dans l'éternelle comédie où chacun fait sa partie.
Raymond vint deux fois aux nouvelles. Il ne dissimulait pas. Sa figure tourmentée le signalait aux regards les moins clairvoyants : on lisait dans son âme comme à travers un cristal. Cette impuissance à se maîtriser irrita Léonard, qui le rudoya :
— A quoi bon ces airs d'âme en peine ? Pourquoi montrer à tous que tu as un souci ? Les domestiques te remarquent, ma femme m'interroge : il faut savoir attendre et se taire !
C'était de la bravade : dès qu'il cessait de se surveiller. Ferreuse enviait son frère d'être seul, enfermé avec des livres que personne ne l'obligeait à feuilleter, libre de suivre le vol de ses pen-
l'inutile EarpoRT 439
sées jusqu'aux portes closes de la sombre prison. .. Lors de son dernier voyage à Londres, un hasard avait précisément attiré Tattention de Raymond sur les lourds bâtiments de New^gate. Il les longeait en cab, avec une de ses amies, vice-présidente d'une OEuvre pour la Consolation des prisonniers. Frappé de ces murs énormes, noircis par la séculaire patine de la suie, à peine percés de rares ouvertures plus aveugles que des yeux arrachés, il demanda :
— Qu'est-ce donc que cette forteresse?
Pendant que le trot régulier du cheval longeait
la massive muraille, la voix claire et très douce de sa compagne expliqua :
— C'est la prison des condamnés à mort, celle où se font les exécutions... Chez nous, vous savez, cela ne se passe pas en public : cela se passe dans un lieu clos, là derrière... Le glas qui sonne avertit seulement lespassants, les gens du quartier. Ceux qui s'arrêtent dans la rue pour regarder ne voient rien qu'un drapeau noir, qui flotte là-haut pendant un quart d'heure...
— Ah ! s'écria Raymond, qu'importe que l'exécution soit publique ou secrète? Elle n'en est pas moins un crime aussi, puisqu'elle perpétue parmi les hommes la violence qu'il faudrait détruire, les idées de vengeance qui sont la négation de la justice.
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— Oui, répondit la jeune femme, je pense comme vous : le sang du criminel retombe sur la société, comme celui des victimes sur les assassins, et je suis toujours émue en passant devant cette prison. Oh! si vous saviez comme tout est sinistre, là derrière!... Le corridor, la Cour, les cellules,... le cimetière, surtout, le cimetière des condamnés... Un préau, avec des dalles, presque aussi noir qu'un cachot... Quand tout est fini, on soulève une de ces dalles, on met le corps dans la chaux vive, et la dalle retombe, et sur le mur on grave une seule initiale... Et les condamnés sont là pour l'éternité.. . Us n'ont jamais revu la lumière du soleil, jamais Fair libre ne soufflera sur leur tombe, jamais il n'y poussera le moindre petit brin d'herbe, jamais personne ne viendra la regarder avec affection... Us seront prisonniers aussi longtemps que dureront ces dalles... Oh! même après leur mort, pas un atome d'eux ne pourra s'enfuir... Us resteront là jusqu'au jour du jugement dernier, où ils se lèveront avec les autres... Et alors. Dieu les jugera comme il jugera leurs juges... Et ce sera la vraie justice !
L'aimable femme parlait ainsi, de sa voix égale, sans se défendre d'un peu de pitié pour ces misérables, si coupables et si punis, dont les vertèbres rompues attendent dans la chaux.
sous les pierres, Tindulgence finale ou la sévérité suprême de Celui qui les a créés ; et le cab s'éloigna, au trot du cheval qui filait sans ralentir son allure à travers le fourmillement de la Cité...
Raymond se remémora dans les moindres détails cette scène qui Tavait troublé : maintenant, songeait-il, ces murs formidables, construits comme pour des géants, qui n'abritent que des instruments de vengeance et des hommes inexorables, ces murs noirs comme le crime, durs comme le châtiment, enferment « Petite- Angèle, » — pauvre frêle chose aux mains des geôliers. Elle y sanglote dans l'abandon de sa cellule muette, dans Teffroi des colères sociales soulevées contre elle. Si la vérité n'éclate pas pour l'absoudre, elle ne reverra plus jamais un coin du ciel, elle n'entendra jamais plus une voix amicale. Si elle meurt, innocente, de la main du bourreau, son supplice même ne la délivrera pas : elle restera sous les dalles de pierre jusqu'au jour où luira la Justine divine, si ce jour se lève jamais...
L'imagination de Raymond s'attardait à ces noires images, l'espoir s'envolait de son âme. Il sortait, rentrait, tournait sans dessein dans sa bibliothèque, ouvrait un livre qu'il refermait aussitôt, donnait des ordres contradictoires à
son vieil Edmond, qui s'étonnait de le voir tout à coup si différent de lui-même. Impuissant à dominer ses nerfs, il n'avait pas, comme son frère, la distraction forcée du travail qui s'impose : toutes ses minutes appartenaient donc à son angoisse. C'est à peine s'il parvint à noter quelques phrases dans ces carnets oii, depuis l'enfance, il consignait ses réflexions ou ses confidences intimes :
« Comment peut-on vivre, — aller, venir, manger, boire, dormir même ! — en sachant une destinée suspendue sur le plus affreux abîme ? Comment peut-on vivre, lorsqu'on a une fois fixé ses yeux sur l'impitoyable cruauté des causes qui ballottent autour de nous tant de pauvres êtres innocents et victimes? Comment peut-on vivre, quand un éclair vous a une fois révélé l'universelle sensation de la douleur et du mal épars à travers le monde, non par quelqu'un des signes passagers qui les manifestent à l'ordinaire, mais dans leur essence et dans ce qu'ils ont de plus inexorable?... On vit pourtant, mon Dieu ! Mon frère est là, je suis là^ comme la veille, nous ne mourons pas de nous sentir impuissants à diriger le drame, nous ne mourrons pas à son dénouement. Elle ne meurt pas non plus, celle qui en est l'héroïne : elle attend, elle espère peutêtre. Quelles que soient les tragiques surprises de
demain^ ses forces la porteront, comme les nôtres, jusqu'au terme marqué. Ainsi s'avancent vers leur destinée des milliers d'êtres dont les fronts nous sont fermés; ainsi marcheront-ils jusqu'à rheure du glas, ignorants de la cloche qui le sonnera, en résistant au poids de leurs secrets qu'ils gardent ...»
La réponse de Mr Lawrence Bell arriva sans tarder : à peine Teut-il en main, que Léonard remit encore une fois à M® Billon le soin de ses affaires, pour courir aussitôt chez son frère.
C'était une longue lettre, extrêmement précise, rédigée avec un évident souci d'exposer les faits de la manière la plus complète et la plus vraie, par un homme qui aie sentiment de sa responsabilité, comprend à quel souci il répond, et pèse ses paroles. Elle racontait minutieusement le drame, dans les versions contradictoires de l'accusée et de l'instruction, en résumant sans parti pris les dépositions des divers témoins. Les deux frères se trouvèrent donc transportés sur un terrain sûr, qui se prêtait enfin à la construction d'hypothèses plausibles :
La petite Aurélie-Augusta était élevée depuis quinze mois environ à Cantorbéry, dans un bon pensionnat moyen de jeunes filles. Sa mère payait pour elle, avec une régularité parfaite.
une pension annuelle de quarante-cinq livres, et lui faisait donner, en outre, les diverses leçons non comprises dans ce prix, que comporte une éducation soignée : danse, musique, langues étrangères, etc. Le salaire fort honorable qu'elle recevait pour son travail suffisait aces dépenses. Chaque quinzaine, elle visitait sa fillette, sans manquer de lui apporter quelque cadeau. Le vingt décembre, elle alla la chercher pour les vacances de la Noël, pendant lesquelles Tusage des pensionnats anglais est de fermer entièrement. L^ enfant les passa auprès d'elle, dans le lodging assez confortable qu'elle occupait alors à Church Street. Le douze janvier, — trois jours avant la date de la rentrée, — Françoise emmena la petite à Kew-Gardens, vers midi. Elle lui fit prendre, dans un restaurant du quartier, des œufs à la coque, des sandwichs, une tasse de thé, et la promena dans le parc jusqu'à quatre heures, moment de la fermeture. Bien que le parc soit, comme on sait, un des plus beaux jardins botaniques du monde, il est en général assez peu fréquenté. Ce jour-là, il Tétait moins encore que d'habitude. Le temps était pourtant agréable : un léger brouillard commençait seulement à monter de la Tamise quand la mère et l'enfant sortirent par une des portes ouvertes sur la chaussée qui longe le fleuve. Au lieu de
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se diriger vers la plus prochaine station du chemin de fer, elles marchèrent assez loin dans la direction opposée, du côté de Richmond. Elles rencontrèrent deux ouvriers, qui furent retrouvés, et un vieillard, qu'on cherche encore. Après avoir demandé leur chemin à ce vieillard, elles revinrent sur leurs pas, jusqu'aux environs de la porte même par laquelle elles étaient sorties. C'est là, à quatre heures vingt-cinq, que se produisit l'accident, — ou le crime. La berge, peu escarpée, est bordée de roseaux. L'enfant voulut en cueillir. La mère la laissa faire, ne croyant pas au danger. Elle glissa...
C'était la version de Françoise. Des témoignages la contredisaient, ou, du moins, en dégageaient certaines invraisemblances.
D'abord, celui de deux promeneurs, les époux Lambeth, rentiers, âgés de cinquante-huit et cinquante-trois ans, habitant Kew. La femme affirmait avoir entendu « les cris d'un enfant qu'on violente, » et vu, à travers le brouillard, Françoise s'agiter sur le bord extérieur de la rivière, avec des gestes révélateurs de l'acte qu'elle venait d'accomplir. Elle ajoutait que l'accusée n'avait appelé à l'aide qu'après un intervalle, — probablement en remarquant l'approche des témoins. — Le mari, moins précis, n'avait rien entendu, étant sourd. Il avait vu l'accusée
gesticuler et se tordre les mains ; mais il ne se hasardait pas à interpréter ces gestes. — La déposition d'un gardien du parc semblait d'accord avec celle de la femme : comme elle, il avait entendu des cris d'enfant. D'ailleurs il ne pouvait rien dire de plus, n'étant arrivé sur le lieu de la catastrophe qu'après les deux autres témoins.
Françoise fut arrêtée à la suite d'une enquête qui mit en valeur ces trois importants témoignages. Les premiers interrogatoires en auraient pu détruire l'effet. Elle les subit dans un tel état d'affaissement, elle répondit avec une telle incohérence, qu'au lieu de les atténuer, ils en aggravèrent les charges : la psychologie de convention qui partout sert de guide-âne aux hommes pose en principe qu'un innocent garde le front haut, et, par conséquent, n'admet pas qu'il se trouble, si même il est dévoré par la douleur ou terrassé par le soupçon. Françoise courba la tête sous les « pourquoi » qui l'accablèrent. Pourquoi, en sortant de Kew-Gardens, avait-elle erré le long du fleuve, en traînant son enfant déjà fatiguée par plusieurs heures de promenade ? Elle expliquait qu'elle croyait trouver, en aval, une station de chemin de fer plus proche. Mais, alors, pourquoi revenir sur ses pas, sans s'informer de son chemin auprès des deux ouvriers
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qu'elle avait croisés? Elle prétendait s'être adressée au vieillard rencontré quelques pas plus loin, — qui restait introuvable. Comment admettre que Tenfant, qui devait être lasse, se fût mise à courir au bord du fleuve, avec assez d'étourderie et d'entrain pour tomber? — Toutes ses réponses paraissaient invraisemblables, embarrassées ou confuses.
Après avoir signalé ces détails, et d'autres de même ordre, bien que moins probants encore, Mr Lawrence Bell exposait sommairement les résultats de la partie de Tenquête qui concernait le passé de la prisonnière.
Elle avait refusé de nommer le père de la malheureuse petite Aurélie, — qu'elle ne connaissait plus, dit-elle, depuis bien des années. Ses patrons et ses camarades parlaient d'elle en termes favorables, louant son zèle, son adresse, son esprit d'ordre, la sûreté et la douceur de son caractère. Quant à sa moralité, Françoise reconnaissait avoir eu une liaison, dont les débuts coïncidaient précisément avec le départ de sa fille pour Cantorbéry, avec un employé dans une maison de commerce, mort d'une pleurésie. Un autre personnage, un professeur de musique nommé William Orchard, la voyait souvent depuis plusieurs mois : on ne put toutefois établir qu'il y eût entre elle et lui des rapports plus
qu'amicaux. W. Orchard déclara d'ailleurs, très franchement, qu'il désirait l'épouser; qu'il lui avait adressé dans ce sens, deux ou trois semaines avant la catastrophe, une demande qu'elle n'agréa pas ; que jamais elle ne lui avait caché l'existence d'Aurélie, dont au contraire elle parlait souvent avec tendresse ; que cette enfant n'eût point fait obstacle à ses projets, et qu'il l'aurait sans effort acceptée comme sa propre fille. Ces déclarations très nettes gênaient seules le magistrat enquêteur, qui tâchait néanmoins d'établir les « mobiles du crime » à l'aide de nouveaux « pourquoi » dont sa logique tirait des conséquences accablantes. Pourquoi Françoise avait-elle éloigné sa fille au moment même oii elle nouait une intrigue amoureuse? Évidemment, parce qu'elle poursuivait un plan d'établissement pour lequel la présence de l'enfant la gênait. Pourquoi, ayant perdu son amant, n'avaitelle pas repris sa fille auprès d'elle ? Parce qu'elle comptait réaliser avec un autre ses projets déjoués par la mort. La déposition d'Orchard ne détruisait pas cette hypothèse : car il n'était pas cet « autre », que l'instruction découvrirait peut-être, ou que peut-être aussi Françoise attendait encore, en jouant avec les sentiments honnêtes du professeur de musique. L'avocat soulignait le caractère hasardeux de ces déductions.
qui ne reposaient que sur des possibilités ; et il concluait son exposé par cette brève appréciation :
« Je suis pour ma part entièrement convaincu de rinnocence de la prisonnière. Les entretiens que j'ai eus avec elle m'ont fortifié dans cette conviction. Il n'existe d'ailleurs, jusqu'à présent, aucune preuve certaine de sa culpabilité. Les présomptions mêmes qu'on relève contre elle ne s'appuient point sur des faits patents. J'estime donc qu'il y a des chances pour qu'elle soit acquittée. Mais comme les impressions des jurés exercent toujours une influence sur leur verdict, je pense que tout ce qui contribuera à leur donner d'elle une bonne opinion pourra servir au résultat que je souhaite. »
La pensée de Léonard devançait souvent la traduction de Raymond, et son instinct professionnel construisait la défense à mesure que les faits s'éclairaient : des questions habiles déroutaient le seul témoin redoutable, la promeneuse, qu'elles mettaient en contradiction avec son compagnon ; il argumentait : aux hypothèses de l'accusateur il en opposait d'aussi plausibles, il montrait la faiblesse des raisonnements qui reposent sur des réponses arrachées à l'eflFroî, au trouble, au désespoir, aux épouvantes légitimes d'une mère qui vient de perdre son enfant, et
qu'on accuse ; il tirait un brillant parti de la déposition de Mr Orchard, qui établissait Tabsence de mobiles du prétendu crime, des soins prodigués par Françoise à sa fille, qui en prouvaient rinvraisemblance. Il voulut alléguer les antécédents de la jeune femme, que ses deux fautes n'avaient point avilie : à ce moment, il reconnut clairement que son propre témoignage était indispensable. Ce qu'il pourrait dire, ce qu'ajouterait son frère, les lettres de Françoise, il y avait là, certes, de quoi fixer cette opinion des jurés à laquelle Mr Lawrence Bell tenait si justement à s'adresser, de quoi même ébranler fortement une accusation basée sur des coïncidences et des présomptions. Son trouble moraL la tension de ses nerfs, le surmenage de son imagination le livraient à des impulsions rapides et violentes.
Il cessa de calculer et s'écria :
— Nous partirons, c'est nécessaire, il le faut, je le dois !
— Ah! je savais bien, répondit Raymond dans la joie de reconnaître en son frère l'image que depuis leur enfance il dessinait et retouchait avec tant d'amour dans son propre cœur. Tout de suite> n'est-ce pas ?
— Le temps de remettre mes affaires à W Billon et d'avertir ma femme.
Raymond avait oublié cette adversaire, qu'il regardait comme un mauvais génie.
— Ah ! fit-il, Lucienne ! Tu veux tout lui dire?
Dans son exaltation, Léonard ne s'attarda pas à mesurer la résistance de cet obstacle ; il répondit :
— Je sais que tu la juges mal. Tu ne la connais pas. J'espère qu'elle me comprendra. D'ailleurs, je ne puis partir sans avoir avec elle une explication complète. C'est impossible : tu le sens bien...
jyjme Ferreuse n'était point de ces âmes sensitives qui pressentent les dangers suspendus sur les têtes aimées : sans se douter des angoisses où se débattait son mari, sans rien deviner de Torage qui le secouait, elle poursuivait son existence bien réglée de maîtresse de maison soigneuse des moindres détails du ménage, accaparée par la surveillance de ses domestiques, par ses emplettes, la ponctualité de ses visites, l'ostentation de ses œuvres. Entre temps, elle songeait aux singulières allures de son beau- frère. Quels désagréments pouvaient menacer cet être inofFensif, étranger aux difficultés de la vie ? ce rat de bibliothèque qui ne s'occupait que de ses livres ? Elle en voulait à Léonard de conserver si sérieusement, vis-à-vis d'elle, un secret qu'elle
jugeait d'avance un peu ridicule ; mais, piquée de la sèche réponse qu'elle s'était attirée, elle n'eut garde de revenir à la charge et ne sortit qu'à demi de sa bouderie. Quand Frédéric vint la prévenir que « ces deux messieurs demandaient Madame dans le cabinet de Monsieur, »
elle supposa d'emblée qu'on l'appelait pour lui livrer la clef du mystère. Elle s'en réjouit. Elle souriait en suivant le valet de chambre, tout en se promettant de leur faire expier leur réserve, et en se disant aussi que Raymond devait être dans un gros embarras pour l'invoquer. Quand la porte s'ouvrit devant elle, aucune voix intérieure ne l'avertit qu'elle allait être elle-même entraînée dans le drame inconnu.
Les deux hommes l'attendaient en silence :
Léonard, enfoncé dans son fauteuil, dont ses deux mains serraient nerveusement les bras ; Raymond, debout à côté de son frère comme pour l'appuyer, les yeux exaltés, le front vaillant. Avant de les regarder, en franchissant le seuil, elle demanda, d'une voix dure où passaient les restes de sa rancune :
— Eh bien! que me veut-on?
En même temps, elle remarquait la pose accablée de son mari, l'expression si difiérente de Raymond. Une crainte l'effleura ; elle répéta, plus doucement :
154 L'iâNUTILE EFFORT
— Qu'y a-t-il donc ?
Sans lever les yeux sur elle, Léonard répondit, sourdement :
— Des choses graves.
— Ah!... Pour Raymond?
— Non, pour moi.
Toujours immobile et debout, la main sur le dossier d'une chaise, elle balbutia, tout à fait effrayée :
— Tu m'avais dit... Ce n'était donc pas lui?... Tu me fais peur !
Ferreuse s'accouda sur sa table de travail, le front dans ses mains, et dit lentement, comme s'il tirait avec effort chacune de ses paroles de lointains obstrués et ténébreux :
— As-tu remarqué... dans les journaux... ces derniers jours... l'histoire... de cette modiste française... à Londres... qu'on accuse d'avoir... d'avoir assassiné son enfant?
Lucienne chercha dans ses souvenirs, où le « fait-divers » indifférent, parcouru d'un œil distrait, ne s'était point fixé.
— Ouij fit-elle, j'ai lu cela quelque part.
La voix de Léonard s'assourdit encore.
— Cet enfant a un père...
Et, dans un souffle :
— Comprends-tu?
Il écarta ses mains et la regarda, les traits
L*INUT1LE EFFORT 155
tendus dans une indicible expression d'angoisse. Elle recula, la main sur sa poitrine :
— Toi?... Toi!... Oh!...
Puis, hautaine et violente, en secouant sa stupeur :
— Pourquoi me le dis-tu ?
— Tu ne peux pas Tignorer... Écoute : la malheureuse est innocente...
Dans le bouleversement de cette révélation, ce ne fut pas la pitié qui s'éveilla en Lucienne, mais un instinct bourgeois de possession et de défense : elle sentit un danger secret dans cette conviction qui la blessait encore ailleurs, au tréfonds d'une jalousie ignorée. En un clind'œil, elle songea tout à la fois au passé qui se révélait ainsi, à la tranquillité de leur foyer détruite, au scandale imminent, aux complications certaines, à rinfluence romanesque de Raymond.
Sans savoir encore comment se combinaient ces éléments, elle les vit chargés de menace, fît face au péril et s'écria :
— Innocente! Qu'en sais-tu?
Raymond, qui semblait prêt à protéger son frère, répondit avec élan, la main tendue comme pour un serment :
— Nous en avons la certitude absolue !
Elle récarta d'un geste dédaigneux.
— Oh ! vous !...
Et revenant à son mari :
— Dis, qu'en sais-tu?... Quand Tas-tu connue?...
— Il y a huit ans que je ne Tai pas revue.
— Huit ans !... huit ans !,,.
Lucienne respira : le drame reculait dans un passé qui ne lui avait jamais appartenu ; elle ne se heurtait pas du moins contre une rivale oubliée ; elle n'avait point à combattre une passion présente et aveugle.
— Si tu ne Tas pas revue depuis huit ans, reprit-elle, comment peux-tu savoir qu'elle est innocente ? Sur quoi repose ta certitude ? Parle, dis, je veux tout savoir !
Elle se rapprocha, ne fut plus séparée de son mari que par la table de travail, sur laquelle elle se penchait, les yeux dans les yeux. Il évita ce regard, et se mit à raconter à traits sommaires sa liaison avec Françoise et la conduite de Raymond envers l'abandonnée.
— Une histoire comme en ont presque tous les jeunes gens... Une histoire banale, qui ne finit jamais en tragédie... Et dans le fait, il n'y a qu'une erreur, une affreuse erreur!...
En s'excusant ainsi, il tendait à sa femme le petit paquet des lettres de Londres. Lucienne le prit, mais le rejeta aussitôt sur la table :
— Te figures-tu que je vais lire cela?...
Léonard voulut expliquer le sens de ces pauvres lettres. Elle Tinterrompit :
— Les femmes de cette sorte écrivent ce qu'elles veulent : cela coûte si peu!... Plus on vit dans la boue, plus on se plaît aux belles paroles : tout le monde sait cela!... D'ailleurs, tu viens de me dire que cette correspondance a cessé depuis deux ans : que veux-tu donc qu'elle prouve?... J'admets que cette femme ait eu sa crise de vertu quand tu Tas quittée ; j'admets même que cette crise ait été sérieuse, si tu y tiens... Eh bien, c'est fini ! Elle est revenue à ses habitudes, elle a cessé d'écrire des lettres qui l'ennuyaient, elle est rentrée dans une existence conforme à ses goûts, à sa nature. Quoi de plus clair ? Tu ne la connais plus, ses aventures ne te regardent pas.
Ce fut Raymond qui s'écria :
— Vous vous trompez en toutes choses : elle n'a jamais été ce que vous croyez... Elle a aimé Léonard. Elle aimait son enfant, elle travaillait pour rélever, elle en faisait sa joie !...
Lucienne toisa d'un regard dédaigneux ce chétif adversaire :
— Vous, mon pauvre Raymond, vous raisonnez comme un enfant. Les hommes, les vrais, — son accent souligna ce mot offensant, — ne s'attardent pas à de pareils scrupules. Pourquoi
se tourmenteraient-ils pour ces créatures ? Vous figurez- vous peut-être que le successeur de Léonard auprès de cette personne soit en train de se déranger pour elle? Les plus récents auront peur d'être compromis, voilà tout !
— Vous ne savez pas de qui vous parlez, répliqua Raymond, c'est votre excuse. Mais lui, maintenant, il a vu son devoir : rien ne Tempêchera de l'accomplir jusqu'au bout.
— Son devoir?... Léonard en aurait un dans cette affaire?... Lequel?... Voyons, qu'avez-vous comploté tous les deux?
Raymond posa la main sur Tépaule de son frère, dans un geste touchant qui mêlait à la vaillance que les événements développaient en lui son ancien besoin d'être protégé.
— Parle, toi !
Les yeux de Léonard fuyaient, son embarras trahit une volonté vacillante :
— Nous avons réfléchi, dit-il lentement, comme s'il cherchait des excuses à leur décision... Quoi que tu penses, Lucienne, nous ne pouvons pas abandonner cette malheureuse...
Impossible !... Mais nos moyens d'action sont bien faibles : nous ne pouvons qu'apporter notre témoignage à la cour d'assises, dire ce que nous savons du passé, montrer ces lettres...
Il diminuait ainsi l'importance qu'il attachait
lui-même à ce plan pour en cacher le péril à sa femme :
— C'est peu de chose, sans doute... Qui sait pourtant? L'affaire est mystérieuse : en Tahsence de preuves certaines, les présomptions prennent plus de valeur. Le jury prononcera d'après des probabilités, selon ses impressions : ma déposition pourra le guider... C'est peu de chose, encore une fois, mais la conduite de l'accusée, au moment de notre rupture, est toute à sa décharge... Que de paroles significatives, que de menus incidents me sont revenus à la mémoire, qui la défendront! Son instinct maternel, par exemple, quel argument en sa faveur !... Et je puis l'attester, moi ! — Je me rappelle très bien que, lorsqu'elle s'est sentie mère, elle s'est réjouie au Heu de s'affliger. Quant à moi.... ah ! tu comprends, une pareille nouvelle tombant sur un jeune homme qui n'a jusqu'alors pensé qu'à s'amuser... Eh bien! elle m'a dit, — il me semble que je l'entends parler : — « Tu ne m'aurais jamais épousée, et, après ce qui s'est passé entre nous, je n'aurais jamais pu me marier, n'est-ce pas? Et, vois-tu, je désirais un bébé, je l'aurai, je suis contente : il me tiendra compagnie quand tu me quitteras ! » Des paroles comme celles-là, il faut que le jury les connaisse : elles peuvent emporter sa conviction. D'autant
plus qu'on ne découvre aucun mobile à ce prétendu meurtre... Aucun... Alors, ce que nous pouvons dire, Raymond et moi^ rend plus plausible la version du simple accident, qui doit être la vraie... Je le vois bien : je sais mieux que personne le parti qu'un avocat intelligent tirera de notre déposition!...
Lucienne avait Tesprit trop positif pour se laisser égarer par la tactique de son mari, trop égoïste pour comprendre le caractère impératif des motifs qu'il alléguait ainsi. Elle avait tout de suite calculé le danger d'une telle résolution pour leur avenir : la peur du scandale prima dans sa pensée les craintes plus humaines que Thypothèse de la condamnation de Françoise ne pouvait manquer d'y éveiller :
— Ma parole, dit-elle, tu parles comme son avocat. C'est pour cela, je suppose, que tu te cites parmi les témoins à décharge. Très bien ! j'admets que ta déposition ne soit pas inutile à l'accusée : as-tu compté ce qu'elle te coûterait?
— Oh ! s'écria passionnément Raymond, nous savons combien le monde est égoïste pour ceux. . .
Lucienne lui coupa la parole, en continuant, pour son mari :
— Tu n'as pas calculé les conséquences d'un acte pareil pour notre vie de famille, pour tes enfants, pour leur avenir, pour leur éducation?*..
Tu n'as pas mis dans la balance, avant de faire pencher le plateau, d'un côté, ce que tu dois à cette femme, qui a passé si vite dans ta vie ; de l'autre, ce que tu dois aux tiens, à ceux qui t'appartiennent et dépendent de toi?... Ton imagination s'est ébranlée... On l'a aidée^ — elle mesura de nouveau son beau-frère de ce regard insultant qu'elle avait pour lui dès qu'il résistait^ — il n'en a pas fallu davantage : tu nous sacrifies, tu pars !...
— Il y a des heures où l'on ne choisit pas sa route, dit Raymond.
Lucienne cessa de l'ignorer et se retourna violemment contre lui :
— Je vous en supplie, vous, ne dites plus rien ! Vous n'avez pas de femme^ pas d'enfants, vous ne pouvez pas comprendre !... Le débat est entre lui et moi ! Il y a des choses que je ne peux pas dire en votre présence.
Prêt à la résistance, Raymond regarda son frère, qui lui dit doucement :
— Elle a raison, elle est ma femme : ces choses la touchent en plein cœur, elle a le droit de me parler seule à seul.
— C'est bien. Fais-lui comprendre. Je t'attends chez moi.
Raymond sortit. Lucienne alla tourner derrière lui la clef de la porte, et, revenant à son mari :
— Enfin, c'est un homme que j'ai devant moi ! s'écria-t-elle.
Et, plus posément :
— Ton frère prend toujours la vie pour un roman. Comment a-t-il fait pour te monter à son diapason? Avec lui, impossible de raisonner; mais, nous deux, nous allons nous entendre... Et d'abord, remontons un peu haut, puisqu'il s'agit du passé.
En parlant ainsi, elle s'assit tout près de Léonard : l'aisance de son attitude et le calme de sa voix la montraient, après l'émotion du premier instant^ prête à discuter sans passion ni rancune, avec le sang-froid d'une tête solide que le tragique même des événements n'échauffe pas longtemps :
— Lorsque tu m'as choisie pour fonder un foyer, je ne t'ai point interrogé sur ton passé. J'ignorais bien des choses ; je savais pourtant que les hommes en oçit toujours un : mon père m'avait raconté tant d'histoires de filles délaissées, d'enfants sans nom ! Tu ne m'as rien dit, j'ai eu confiance en toi. J'ai supposé que tu avais liquidé ton passif, quel qu'il fût ; qu'il n'en serait jamais question entre nous; que tu engageais loyalement ton avenir et ne connaîtrais plus d'autres liens que ceux qui nous unissent. Voilà ce que j'ai pensé toute seule, n'ayant personne
à qui demander conseil, puisque mon père.... tu le connais ! — Je réfléchissais à ces choses avec tout mon sérieux de jeune fille habituée à ne compter que sur elle-même ; et, maintenant, je me demande comment j'aurais pu les concevoir autrement. Rien jusqu'à présent ne m'a jamais fait supposer que je m'étais trompée. Les enfants sont venus ; j'ai cru qu'ils rendaient plus intime encore, plus complète, notre solidarité. Avec eux, nous devenions une famille, c'est-à-dire ce qu'il y a au monde de plus uni, de plus sacré ; nous n'étions plus qu'un corps, qu'une âme, qu'une volonté... Oh! s'ils n'étaient pas là, si j'étais seule en cause, tu pourrais peut-être écouter ton frère, donner suite aux projets chevaleresques qu'il te suggère, oublier tes engagements envers moi pour remplir un devoir chimérique. Mais ils existent, ils grandissent; nous leur avons donné la vie ; ils dépendent de toi comme les feuilles d'un arbre ; tes actes préparent leur avenir ; ils auront le sort que tu leur feras. Eh bien ! je le demande à ton cœur et à ton bon sens : n'est-ce pas à eux que tu te dois tout entier?... As-tu le droit de commettre un acte dont les conséquences les frapperaient?... au profit d'une étrangère?... d'une ennemie?... Car cette femme est leur ennemie, puisqu'elle peut te détourner d'eux 1... Oh ! je ne sais pas, je ne veux
pas savoir jusqu'à quel point tu Tas aimée : tes enfants me défendent d'être jalouse, comme ils te défendent de te souvenir d'elle... Je ne veux pas rechercher si tu te retournes vers le passé, ou si ton frère t'a simplement égaré; je chasse les mauvais soupçons qui voudraient m*assaillir ; mais aussi, j'écarte de toi les idées folles qui nous menacent... Tu ne vois plus clair, dans l'étourdissement de ce coup inattendu : je suis là, près de toi, je te prends la main et te remets sur la bonne route...
L'énergie contenue de la voix rehaussait l'autorité des paroles qui s'accordaient si bien avec la vraie nature de Ferreuse. L'àme héroïque de Raymond avait pu l'exalter un instant : il se retrouvait lui-même, sous la douche froide, si bien dirigée, de ce bon sens. Il se leva, arpenta son cabinet, sans rien dire, les mains au dos, la tête basse : au lieu de réfuter les arguments de sa femme, il en poursuivait les conséquences extrêmes, en augmentait la force, sentait fléchir ceux qu'il leur opposait encore. Quand il revint auprès de Lucienne, la crispation de ses traits trahissait l'intensité de sa lutte intérieure :
— Tu as raison, dit-il, tu as raison sur tous les points. Il est si facile d'avoir raison ! Je me suis dit tout ce que tu viens de dire... Mais ne vois-tu pas que nous sommes aux prises avec un
de ces événements qui bouleversent tous les calculs, toutes les prévisions, tous les plans d'existence?... Je ne t'ai point trompée, en te taisant mon passé : je m'en croyais délivré; je ne pensais jamais à cette femme, jamais à cette enfant; je crois que j'avais oublié jusqu'à leur existence! Et voici cette mort dans la Tamise, ce mystère, ces débats qui vont s'ouvrir... Puis-je taire ce que je sais? Puis-je éviter d'agir, selon mes forces, pour la lumière?... Aucun danger ne vous menace, toi et les enfants; vous êtes en sûreté dans la vie. Je ne vous suis plus même indispensable ; je n'ai plus qu'à vous assurer un peu plus de bien-être, un peu plus de bonheur... Tandis que cette malheureuse, là-bas, je puis peut-être la sauver!... Suppose que je reste ici, les bras croisés, tranquille, caché comme un complice honteux, et qu'un de ces jours j'apprenne par les journaux que... Ah ! grand Dieu ! dis, peux-tu te représenter cela?
Il eut un tel regard d'eflfroi que la vision qui passait dans ses yeux traversa aussi l'esprit de Lucienne. Elle raidit sa volonté pour en repousser riiorreur : dans le drame qui l'emportait déjà, elle ne distinguait encore que le péril de leur équilibre social ; toute idée de justice ou de devoir humain s'effaçait dans son effort pour le défendre.
C'est pour cela qu'elle ne songea qu'à rassurer son mari :
— Tu m'as dit toi-même qu'il n'y a pas de preuves^ dit-elle. Recouvre ton sang- froid : puisque les preuves manquent, c'est l'acquittement certain.
— Il y a un témoignage écrasant, repartit Léonard, un seul. On sait ce que vaut un témoignage unique. Mais devant le jury !...
Elle revint à son idée, avec cette ténacité calme qui en impose :
— Je t'ai entendu répéter si souvent qu'en Angleterre la loi donne à l'accusé tant de garanties ! Voici que maintenant tu parles comme si cette femme était condamnée d'avance ! Les plus clairvoyants deviennent aveugles dès qu'ils sont en cause, et qu'ils craignent. Un seul témoignage, devant une justice si méticuleuse, dans une affaire où il y a tant de mystères ! Qu'est-il besoin de tes souvenirs pour établir le doute qui, dans tous les pays, profite à l'accusé ? Ainsi, à quoi bon ce voyage romanesque ? à quoi bon cet éclat dont tu regretteras le tapage, — trop tard, quand il aura tout perdu ?
De tels arguments flattent toujours cet optimisme qui, dans les crises^ escompte des arrangements bénins. Ils ramenaient Léonard à ses secrets penchants, à sa révolte contre les faits
ourdis sourdement par la malice du hasard, à son égoïsme Thomme qui ne veut pas se souvenir et suit sa route. Lucienne s'aperçut qu'ils portaient, et les reprit, les développa, les répéta avec plus d'insistance :
— Il n y a pas bien longtemps qu'à propos de je ne sais quelle affaire j'ai entendu M. Le Terrier dire, chez les Arondel, qu'en Angleterre l'erreur judiciaire n'existe pas. Tu étais là, t'en souviens-tu? Tout le monde faisait chorus. Pourquoi donc ^imaginer qu'il pourrait s'en produire une, dans ce cas unique?... C'est Raymond qui t'a insinué cette crainte : ne sais-tu pas qu'il est l'esprit le plus faux qu'il y ait au monde? Son imagination l'emporte ; il est incapable de lui résister... Tu l'as suivi, cette fois, toi qui pourtant le connais ! Et tu n'as pas vu que son plan était aussi absurde qu'inutile!...
Léonard écoutait sans un geste, les yeux fixes ; Lucienne continua :
— ... Oui, inutile, puisque cette femme sera acquittée, simplement, par la force des choses, sans que tu t'en mêles... Oh! si tu te trouvais devant un vrai devoir, quelque périlleux qu'il pût être, je serais la première à te conseiller de le remplir... Mais pour une vieille histoire comme celle-là !... Et tiens, là même, si tu avais un fait précis ou récent à porter au jury, je
comprendrais tes scrupules, je te laisserais partir... Est-ce le cas? Non^ tu n'as que des souvenirs de jeunesse à leur raconter, des souvenirs lointains qui n'ont plus de sens... Tu paraîtrais un homme pusillanime, et Ton ne t'écouterait pas... Décidément votre idée est absurde : ce pauvre Raymond a pu la trouver héroïque; c'est qu'il a Tâme d'un don Quichotte. Les gens rassis la jugeraient plutôt ridicule...
Le voyant ébranlé, elle précipita ses coups :
— Tu te serais donc perdu pour rien. Car tu sens bien, n'est-ce pas, qu'une telle équipée est ta perte? Tu y laisseras l'estime de tes amis, ta situation au Palais, ta clientèle,... ta famille... Oui, je dis bien : ta famille... T'imagines-tu que, si tu partais malgré moi, tu me retrouverais au retour, à t'attendre?... Ah! mais non! S'il te plaît de te jeter à l'eau, je ne te suivrai pas : je sauverai ce que je pourrai, pour les enfants, pour moi-même...
Léonard leva sur elle ses yeux pâles, qui depuis le commencement de l'entretien l'évitaient :
— Tu m'abandonnerais? Tu te tournerais contre moi?...
Lucienne pensa que sa vague menace suffisait; elle évita de la préciser; sa voix s'adoucit :
— Tu aimes trop tes enfants pour qu'une
telle question se pose. Je sais que tu nous appartiens. Tu ne peux rien faire contre notre bien : tu n'en aurais pas Taffreux courage. Tu ne nous obligeras pas à nous écarter de toi, comme d'un mari et d'un père dénaturé. Tu as ouvert les yeux; les fantômes s'éloignent. Ton frère est très dangereux, à sa manière. Il n'y a rien de pire, à certains moments, que Finfluence de ces cerveaux morbides oii les idées romanesques poussent comme des herbes folles... Leurs fumées obscurciraient le soleil!...
Comme il se taisait, le regard errant, elle se pencha vers lui et lui prit les mains :
— C'est fini, conclut-elle. Tu nous restes, dis?
Ferreuse tarda longtemps à répondre, mais il serrait la main de sa femme. Ce contact acheva de lui imposer une volonté plus forte que la sienne, qui d'ailleurs flattait son désir. Il pesa la menace qu'elle n'avait pas tout à fait exprimée, mais qu'il la savait capable d'exécuter ; et, poussant un de ces longs soupirs qui s'exhalent avec l'aveu du dessein coupable, dans la consommation des irréparables lâchetés, il capitula, en se déchargeant sur Lucienne d'une part de sa décision :
— Je sais que tu as tes droits, je n'ai jamais pensé rien faire sans ton assentiment. J'en avais
averti Raymond... Tu ne veux pas, c'est bien : je cède, je resterai...
Il était si défait, si misérable, que Lucienne voulut le réconforter :
— Je prends toute la responsabilité de cette résolution, dit-elle. C'est un orage, je suis là pour t' aider à le supporter. Il passera.
Ferreuse, le front dans sa main, répéta :
— Il passera!...
Et un second soupir, aussi pesant que le premier, lui gonfla la poitrine.
Pendant ce temps, Raymond, très exalté, tournait dans sa bibliothèque : tantôt, pour trohiper son impatience, il ouvrait quelque livre qu'il refermait aussitôt ; tantôt il soulevait le rideau de la fenêtre pour contempler un instant le vieux jardin dont il connaissait si bien les arbustes aux rameaux grêles, poussés en hauteur dans un effort désespéré pour s'approcher des rayons de soleil accrochés au haut des toits, les bancs vermoulus, les lierres sombres, la grelottante nymphe aux épaules vêtues de mousse verdâtre. Il se représentait les phases de la lutte dont on Tavait exclu; il entendait la femme attaquer, le mari répondre, devinait leurs paroles, et gardait sa confiance. Ou bien, dépassant la minute présente, il se figurait le départ
pour Londres, la première entrevue avec Mr Lawrence Bell, leurs démarches communes ; il escomptait la victoire finale, parlant à haute voix, réfutant les objections de leurs contradicteurs, gesticulant. La matinée s'acheva ainsi, lentement. Edmond, toujours en retard pour le déjeuner, entra avec son plateau, — les deux œufs et la côtelette, — qu'il servit comme à l'ordinaire, sur un guéridon, à côté de la table de travail. Avec sa figure épaisse aux joues tombantes, son teint de graisse molle, son menton luisant, ses favoris blancs en pattes de lièvre, Edmond était un domestique à Tancienne mode, très fidèle, respectueusement familier. Tout en disposant le service, sans bruit, avec des mouvements ouatés de garde-malade, il demanda de sa voix fluette, qui chevrotait :
— Monsieur n^a pas sonné, aujourd'hui ; monsieur n'aurait-il pas d'appétit ?
— Non, je n'ai pas faim, répondit Raymond, en se mettant à table.
— Monsieur n'est pourtant pas souffrant, j'espère ?
— Non, non, je ne suis pas souffrant.
— C'est que Monsieur a l'air si fatigué?...
Le vieillard se plaisait à prolonger ces dialogues dont les thèmes ne variaient guère.
Raymond, d'habitude^ s'y prêtait volontiers.
Mais^ ce jour-là, il cessa de répondre, sans remarquer les regards malheureux ni les soupirs suggestifs de son domestique. Il songeait que nos actes les plus graves sont rythmés par les habitudes : Tâme bouleversée, il n'en trempait pas moins dans son œuf les mouillettes de pain préparées par Edmond. De même, sans doute, la discussion s étant prolongée^ son frère se trouvait retenu par le déjeuner ; maintenant, comme lui-même, il était à table avec les enfants qui gazouillaient et Lucienne irritée; sous les regards d'espion de cet inquiétant Frédéric, il mangeait son bifteck aux pommes comme un autre jour. Ainsi, tandis que le drame avance, poussant les protagonistes vers un dénouement qu'ils ignorent, les comparses gardent leur aspect tranquille, dans le décor qui ne change pas...
— Monsieur prendra-t-il du café aujourd'hui ?
— Si vous voulez, Edmond.
Le café fuma dans la petite tasse de porcelaine blanche. Pourquoi Léonard tardait-il? Se laissait-il retenir par quelque affaire imprévue ? Mais quelle affaire pouvait l'occuper en un tel moment? Peut-être que la discussion recommençait avec Lucienne; peut-être aussi qu'il attendait, au lieu de venir, par l'effet d'un malentendu? Raymond finit par admettre cette expli-
cation et, vers deux heures, retourna demander son frère. Il ne le trouva pas, craignit de l'avoir croisé dans la rue, se hâta de rentrer :
— Non, dit Edmond, M. Ferreuse n'est pas venu...
... Trois interminables heures égrenèrent leurs minutes : une fine pluie tombait du ciel gris sur les vieux arbustes du jardin et sur la pauvre nymphe. La confiance de Raymond fléchit : il pensait à Thabileté de sa belle-sœur, à rinfluence qu'elle exerçait sur son frère, à Ténergie qu'elle déploierait pour défendre ce qu'elle prenait évidemment pour ses droits. Prolongé, le retard devenait inexplicable, sauf par une reculade dont Raymond s'efforçait de repousser la supposition. Il retourna sonner chez Léonard.
— Monsieur est rentré depuis un moment, répondit Frédéric ; mais il est occupé.
— AvecM«Billon?
— Avec des clients.
— Il faut absolument que je le voie ! Portezlui ce mot. C'est urgent. J'attends la réponse.
Il crayonna sur une feuille du bloc-notes placé sur la console de l'antichambre :
« Qu'est-ce qui se passe? Pourquoi n'es-tu pas venu? Quand te verrai-je?»
Frédéric, l'œil pétillant de malice curieuse.
emporta la feuille pliée en deux, et revint au bout d'un instant.
— Monsieur prie Monsieur de revenir demain.
— A quelle heure?
— Monsieur n'a pas dit.
Raymond déchira nerveusement une autre feuille, sur laquelle il écrivit :
« L'express du matin part à dix heures. Je viendrai te chercher à huit. Tu seras prêt. »
Il négligea de plier ce second billet, sans le moindre souci des curiosités de Frédéric, qui le prit d'un air narquois ; et il rentra. Edmond préparait le dîner, avec la minutie d'un cuisinier très appHqué, qui n'a jamais sur ses fourneaux plus de deux plats de choix. Il reçut avec stupéfaction l'ordre de faire les malles, tout de suite. Troublé dans ses habitudes, il demanda des explications, s'effara, s'aperçut que la blanchisseuse était en retard, fouilla dans les tiroirs sans rien trouver de ce qu'il cherchait; et il manqua son ris de veau aux petits pois, un de ses meilleurs plats, un de ceux que préférait son maître !
Pendant qu'il se désolait encore de sa maladresse, bien que Raymond ne s'en fût même pas aperçu, Frédéric arriva avec un billet : deux lignes au crayon, sans signature, sur du papier
à en-tête, dans une grande enveloppe de format commercial :
« Ne te dérange pas demain matin ; nous ne partons pas. »
C'était clair : Lucienne l'emportait. Mais quelle lâcheté, dans cette fuite honteuse ! Léonard croyait-il donc éviter le malheur en verrouillant sa porte? Et tout à coup Raymond s'aperçut que cette misérable tactique devait répondre à quelque trait obscur du caractère de son frère, puisqu'elle lui servait si souvent : n'était-ce pas précisément celle qu'il avait employée en « lâchant » Françoise, avec l'aisance, la légèreté, la prestesse d'un homme coutumier du fait ? Voici qu'il recommençait la même faute, dans des circonstances qui en centuplaient la gravité, en comptant sans doute encore sur la complicité des choses pour atténuer les suites de sa désertion...
— ... Mais je suis là, je veillerai, je le défendrai contre l'égoïsme de sa femme, je le sauverai de sa propre faiblesse !
Dans l'antichambre, Edmond continuait à remplir la malle, en secouant tristement sa bonne tête grasse, avec de gros soupirs, comme si ce départ précipité lui présageait des catastrophes. De temps en temps, il se redressait, en s' essuyant le front, pour tendre l'oreille à la
voix de son maître qui monologuait devant sa table de travail. Le tremblement de ses vieilles mains trahissait l'inquiétude de son esprit, lent à se remettre d'une émotion. Quand il eut abaissé le couvercle et tourné la clef dans le cadenas, il frappa deux fois à la porte de la bibliothèque. Ne recevant aucune réponse, il entra. Il s'arrêta sur le seuil en voyant Raymond debout et gesticulant, les yeux fous :
— Monsieur est souffrant? Monsieur a besoin de quelque chose ?
— Non, non, non !
— La malle est faite. Monsieur veut-il que je lui explique?...
— Non, je ne partirai probablement pas. Je ne sais plus ce que je vais faire !
Comme Edmond restait immobile et ahuri, Raymond le congédia, avec une brusquerie inaccoutumée :
— Laissez-moi, je vous appellerai si j'ai besoin de vous.
Il rie se coucha pas, admonesta son frère comme s'il l'eût tenu là, dans un coin, essaya de lire, finit par s'assoupir, aux approches du matin, sur sa chaise longue. Et, dès sept heures, pendant qu'Edmond dormait encore, il se trouva de nouveau en face do Frédéric, pincé et narquois :
— Monsieur n'est pas levé : à ces heures ! . . .
— Il n'importe ! Dites-lui que je suis là, que je l'attends, que je veux le voir, que je ne m'en irai pas sans l'avoir vu.
— Monsieur ne permet pas qu'on le réveille...
— Ah ! vous pouvez être sûr qu'il ne dort pas ! Sur cette phrase étourdie, lancée d'un ton
tragique, il entra dans le cabinet de son frère, pendant que Frédéric obéissait. Léonard le rejoignit bientôt, en veston du matin. Il prévoyait cette insistance, et comptait la réduire. Que de fois il avait eu raison de ce qu'il appelait les « lubies » de Raymond en l'étourdissant par la rapidité de sa décision, par son ton catégorique, par ses affectations d'énergie et d'autorité ! Sans doute, ces bons moyens allaient produire leur effet. La porte à peine ouverte, il se mit à parler, la voix ferme, comme s'il disait des choses très simples, et définitives.
— Nous ne partons pas, mon cher; Lucienne m'a montré que notre plan est impossible. Elle n'en veut pas entendre parler. C'est son droit, n'est-ce pas ? Tu l'as reconnu toi-même : je ne peux rien tenter sans son aveu. D'ailleurs, tout réfléchi, j*estime qu'elle a raison. Nous nous étions échauffés, nous deux. C'est un peu ta faute : tu t'emballes, et tu m'as entraîné ! Heureusement que Lucienne a plus de sang-froid
que nous. Elle n'a pas perdu la tête ; elle a bien vite remis les choses au point.
Raymond écoutait en frémissant ce petit discours, dont le ton plus encore que le texte révélait un si prodigieux parti pris d'inconscience.
— C'est abominable ! s'écria-t-il, Léonard, qui le dominait de sa haute taille,
ne releva pas ce mot passionné.
— Nous ne discuterons plus, déclara-t-il. Cela serait inutile. Tu m'as dit hier tout ce que tu pouvais me dire, et tu m'avais presque ébranlé. Mais l'opposition de ma femme est irréductible, et légitime. Surtout, ses raisons sont bonnes. Je lui ai promis de ne rien faire : cette fois, mon parti est bien pris.
Tout à coup, malgré lui, il laissa éclater l'angoisse qui l'étouffait.
— Je ne veux plus parler de cette horrible affaire, entends-tu?... Plus un mot!... J'attendrai... J'ignorerai tout, jusqu'au verdict... Je n'ouvrirai pas un journal... Je te défends de me rien dire... Je ne puis rien ; j'écarte cela comme un cauchemar !
Raymond ne se rappelait plus les arguments qu'il avait répétés toute la nuit, ou les devinait impuissants contre cette volonté douloureuse et froide. Son frère lui parut un voyageur perdu qui ferme les yeux pour ne pas voir
Tabîme où le pousse une force étrangère, et s'abandonne.
— Je ne te juge pas, dit-il doucement. Puisses-tu ne jamais regretter, quand il sera trop tard, quand aucun effort ne pourra plus rien contre rirréparable, cette décision qui ne vient pas de toi!
— Je ne suis pas de ceux qui regrettent leurs actes, affirma Léonard dans un geste de défi.
— Qui sait ? répondit Raymond avec la même douceur. Le repentir, comme le châtiment, ne suit l'acte qu'à distance. Nous verrons. Mais moi, je ne puis être ton complice : j'entends faire ce que je peux.
— Tu veux partir seul, toi?...
Ce « toi », le ton dont il fut lancé, le regard qui l'accompagna, — ce regard de pitié cruelle qu'il connaissait si bien ! — rappelèrent à Raymond sa faiblesse. Il se vit à la barre, pauvre avorton chétif au milieu des Anglais à robustes charpentes, apportant à l'accusée un appui si timide ; il entendit les questions que le juge en perruque ne manquerait pas de lui poser : « Pourquoi votre frère n'est-il pas ici? Que venez- vous faire, vous, à sa place? Avez-vous été aussi l'amant de cette femme? » On se méfierait de lui, on le soupçonnerait de quelque louche intrigue, son embarras et l'absence de Léonard détrui-
raient Teffet de son témoignage, qui, peut-être même, irait à fins contraires. Il n'eut pas la force de braver ces suggestions :
— Non, répondit-il, je ne partirai pas. Sans toi, que pourrais-je? Mais j'enverrai les lettres à Mr Bell : elles parleront mieux que je ne saurais le faire. Rends-les-moi !
Dans les yeux de son frère, il vit clairement passer une de ces tentations que le péril suscite dans les âmes lâches. Un souffle d'indignation le souleva, et il y répondit, avant que les paroles l'eussent exprimée :
— Tu ne vas pas me les soustraire, je suppose !
Le soupçon frappait juste. Léonard haussa les épaules pour cacher sa honte :
— Pour qui me prends-tu ? Tiens, les voilà !
Il sortit d'un tiroir la petite liasse, qu'il lui tendit, en ajoutant avec un regard mauvais :
— Je les ai relues : elles ne produiront pas l'impression que tu penses. A la place de l'avocat, je ne sais pas même si je m'en servirais. Mais tu peux les lui envoyer : cela m'est égal, elles t'appartiennent.
Comme ces rayons qui montrent les lésions cachéespar le tissu des chairs^ les événements des derniers jours découvraient à Raymond l'âme ignorée de son frère. De minute en minute, il y
distinguait des tares toujours plus inquiétantes d'égoïsme, de calcul, de lâcheté. Il eut peur, en insistant davantage, d'apercevoir des bas-fonds plus ténébreux encore, dont le spectacle accroîtrait son dégoût; et, prenant les lettres sans toucher la main qui les offrait :
— Adieu^ dit-il. Ne parle plus !
Sur le seuil, pourtant, il se retourna pour ajouter :
— Je ne veux pas encore désespérer de toi.
Si tu te décides à faire ce que tu dois, tu me retrouveras. Sinon, nous ne nous re verrons jamais...
Et il sortit, tandis que Léonard, plus humilié de subir ce mépris que de le mériter, détournait les yeux de soi-même en raidissant sa volonté.
Comme dans ces opéras italiens où Torchestre accompagne d'accords légers, de rythmes sautillants, les chants de la passion ou du désespoir, ainsi, quelles que soient les émotions qui soulèvent nos âmes, les mêmes actes de la vie poursuivent leur cours régulier malgré les cris de nos voix intérieures...
Raymond n'allait plus chez son frère ; mais, ne pouvant se résoudre à le mépriser sans appel, il l'attendait encore, prêt à lui pardonner au premier retour. Lucienne restait troublée
dans sa victoire : loin de la rassurer, la retraite de son adversaire lui semblait trop rapide pour être définitive et, ne sachant rien des événements qui se déroulaient à distance, elle en redoutait toutes les surprises. Elle étouffait dans un silence volontaire le secret qu'elle partageait, ou ne parlait que de petites choses, — visites, soirées, emplettes^ invitations, — comme si vraiment ces futilités remplissaient seules sa pensée. Quant à Léonard, ni le masque de sa figure inexpressive, ni le regard atone de ses yeux pâles, ne livraient ses obscurs soucis. Ses journées s'écoulaient semblables à celles des hommes qui ont une famille qu'ils aiment, des occupations qui les absorbent, des obligations mondaines, trop peu de loisirs pour rêver. Aux heures dont Tintimité rapproche un moment les pères qui travaillent et les enfants qui fleurissent, les siens lui souriaient, innocents et gracieux, grimpaient sur ses genoux, offraient à ses lèvres leurs joues fraîches, à son esprit leur doux babil.
Dans son cabinet, comme d'habitude, il recevait des clients, qui l'entretenaient avec des détails infinis de leurs minuscules intérêts, grossis démesurément par la chicane. Au Palais, il les retrouvait tenaces, infatigables, discutait avec des avoués, échangeait en passant quelques pro-
isr
pos avec le conseiller Arondel, M® Lenielle, ou M® Jallade, qui le recherchait particulièrement. Le soir, il s'en allait de salon en salon, derrière sa femme, rencontrant des gens d'autres professions, mais peu différents, dont les propos ne varient guère. Il plaida une fois, sans entrain, pour une actrice contre un couturier : il perdit. Un autre jour, avant d'aller applaudir chez les Du Rosoy une comédie de société, il dîna chez les Gastellier, où vint aussi son beau-père, qu'il voyait rarement. Le docteur Moncharny, homme silencieux et distrait, au grand front pensif, à la redingote élimée, ne s'anima que pour parler d'un nouvel « ouvroir » de son quartier, où Ton procurait du travail aux filles repenties. Léonard n'avait jamais pris la peine de l'observer, le regardant comme un songe-creux coupable de négliger ses intérêts et de gaspiller ses ressources. Il se surprit à l'écouter avec attention, puis à le trouver plus heureux que les autres, dans son rayonnement de bonté charitable, enfin à admirer les belles idées dont la générosité brillait dans ces yeux limpides, à envier la paix de cette existence vouée au bien des malheureux : celui-ci, songea-t-il, peut se contempler dans le « miroir de la vérité, » sans reculer devant son image ; et, vraiment, vaut-il la peine de chercher autre chose?...
Ainsi coulaient les heures inoffensives, à travers le murmure accoutumé des efforts et des amusements, des plaisirs et des affaires; ainsi couleraient-elles, égales, inaperçues, jusqu'au premier coup de celle qui les effacerait toutes, pareilles aux légers accords qui sautillent dans Torchestre jusqu'à ce qu'éclate le chant suprême. Autour de lui, plus loin, la vie universelle suivait aussi son cours, dans la tranquille ignorance du drame que ..ses flots roulaient avec tant d'autres. Les conversations ou les journaux effleuraient ou rapportaient mille bagatelles : des naufrages, des incendies, des combats lointains, des tumultes dans des Parlements, des massacres de chrétiens par des barbares ou de barbares par des chrétiens, des morts illustres, des naissances royales, des fêtes somptueuses, des commémorations solennelles, — ou bien encore des accidents, des querelles d'artistes, des anecdotes de boudoir ou de salon, des scandales que gonfle la rumeur publique. Cependant, dans quatre jours, puis dans trois, puis dans deux, ce bourdonnement de la ruche humaine se tairait tout à coup dans un silence haletant, il n'y aurait plus au monde que le procès de Françoise, les brèves dépêches qui le résumeraient, le coup décisif du verdict...
Quelquefois M™® Ferreuse devinait, sous le front
muet de son mari, le vol noir de ces pensées : elle se raidissait alors, pour les braver, dans son silence orgueilleux. De son côté. M® Billon observait les sautes d'humeur, Ténervement, les distractions du « patron ; » pressentant un mystère, il tendait de son mieux sa curiosité perspicace et haineuse. A l'office même, les domestiques notaient la disparition de RayritondJ Frédéric leur ayant raconté ses visites singulières, dont ils prenaient prétexte pour inventer d'abominables histoires. Et là-bas, de Tautre côté de la Manche, chaque minute avançait le choc qui arrêterait net ces petits mouvements réglés d'avance, ces allées et venues de fourmis charriant leurs grains et remplissant leurs greniers.
Le 21, — un vendredi, — dès la première heure, Léonard fut chassé de son lit et de sa maison, comme au lendemain de la terrible nouvelle. Il fut violemment tenté de monter chez son frère, que le même aiguillon devait harceler parmi ses livres : bien qu'il n'eût pas encore pris au sérieux la menace et le mépris de Raymond, la honte le retint. Il se dit : « Après l'acquittement ! » et passa. Sûr de trouver Gastellier, toujours matinal, à son bureau du Faubourg-Montmartre, il prit prétexte d'une affaire de construction qu'il avait parmi ses dossiers pour aller le consulter. L'architecte poursuivait
toujours de vastes projets, dont il aimait à parler à tout venant avec abondance : il retint longtemps son beau-frère, en lui montrant les plans de maisons ouvrières, où les droits de TArt, — il prononçait ce mot avec une énorme majuscule, — étaient sauvegardés. Une société se formait pour exploiter son idée : des peintres, des sculpteurs, des écrivains^ des financiers^ des gens du monde, des philanthropes se groupaient pour installer dans les quartiers populeux les chefsd'œuvre du Modem Style, réservés jusqu'alors aux quartiers bourgeois. Elle s'appellerait : Société DE l'Art mutuel. Et l'architecte clamait, en rebroussant sa chevelure d'Absalon :
— Un beau titre, hein ? qui exprime mon Idée, dans sa grandeur simple. L'Art appartient à tous : il doit s'échanger entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas. Plus de chapelle fermée ! Plus de mandarins ! Les conditions actuelles do la vie sociale...
Il continua. Ses paroles bourdonnaient aux oreilles de Léonard comme le murmure éloigné d'une musique qu'on entend à peine. Un client survint ; il fallut partir. La matinée avait avancé : M^Perreuse put se rendre au Palais, oii d'ailleurs rien d'urgent ne l'appelait. Il y subit d'abord les jérémiades d'une grosse dame, qui plaidait contre une Compagnie d'assurances, et
dont TafiFaire venait d'être remise pour la troisième fois. M® Billon l'entretint ensuite; puis M® Dupin vint lui parler de ce divorce que les deux parties souhaitaient avec une égale ardeur : aucune ne voulant plus assumer la responsabilité des torts juridiques, la mise en scène de la comédie qui satisfait la loi se trouvait ralentie. Comme Tavoué s'éloignait. M® Jallade s'approcha, un journal à la main, la mine alerte, la voix gaie, et cria presque, dans un frétillement de sa moustache hérissée :
— Vous savez, mon cher maître, c'est aujourd'hui que s'ouvrent les débats de cette affaire d'enfant assassiné, à Londres... Je vous l'ai signalée Tautre jour : vous ne vous rappelez pas ?. . . Belle occasion de voir à l'œuvre cette fameuse justice anglaise, dont on nous rebat les oreilles ! . . . J'espère que nos journaux seront renseignés, et nous donneront des détails...
Un confrère, un peu sourd, très conservateur, s'arrêtait pour les saluer. Il entendit qu'on parlait de journaux, et dit, en leur serrant les mains :
— Depuis qu'ils publient tant de dépêches, on ne sait plus ce qui se passe : leurs comptes rendus sont trop sommaires, leurs informations sont généralement fausses, et quand on rectifie, il est trop tard.
Dans le fait, les feuilles du soir se contentèrent d'annoncer Fouverture des débats qui, disaient-elles, dureraient au moins trois jours. Pour savoir quelque chose, il fallut donc attendre ceux du matin suivant, toute une longue nuit sinistre. Par crainte d'éveiller l'attention des domestiques ou la perspicacité de son secrétaire, Léonard n'osa sortir de bonne heure, comme la veille. Mais il entra plus tôt que d'habitude dans la salle à manger, où son courrier l'attendait. Il parcourut rapidement ses trois journaux : tous reproduisaient la même dépêche^ qui résumait en dix lignes confuses le discours de l'accusateur et mentionnait sans autres détails l'audition des premiers témoins. Comme il achevait cette lecture, Lucienne apparut, en peignoir. Elle regarda les journaux que son mari repoussait, comprit, avança machinalement la main pour en prendre un, mais interrompit son geste, comme pour affirmer sa pleine possession d'elle-même ou pour jouer l'indifférence, et se mit tranquillement à préparer des tartines. Marc et Raymonde arrivaient derrière l'Anglaise, en gambadant :
— Oh! papa! s'écria la petite, tu es déjà là? Tu as déjà lu tes lettres ?
Marc, très gourmand, exultait devaut,une assiette exceptionnelle. •
obtenir. Léonard la repoussa, en se levant brusquement :
— Non, je n'ai pas le temps, je m'en vais.
Raymonde, à qui rien n'échappait, s'écria :
— Maïs tu n'as pas eu ton thé, papa!...
— Je ne puis l'attendre. Je suis pressé.
Il ne les embrassa pas, il ne regarda pas sa femme ; la porte résonna derrière lui ; quelque chose comme un souffle d'angoisse ou de malheur passa dans la chambre familiale et gaie. Les enfants cessèrent leurs jeux. Lucienne, silencieuse, poursuivait ses pensées et ne les voyait pas.
Ferreuse venait d'être remué jusqu'à l'âme, comme si le geste de sa fille, portant dans ses mains innocentes le récit dont il tremblait, lui montrait la longue série ouverte des inéluctables réversibilités. Un éperdu désir le prenait de crier son angoisse, ou de la tromper en apprenant quelque chose de plus. Il sortit en courant presque, héla un fiacre, se fit conduire chez Galignani. Les journaux anglais arrivaient. Il les acheta. En sortant, il reconnut la brève silhouette de son frère, qui l'avait devancé et lisait déjà, appuyé contre une arcade. Il l'appela :
— Raymond ! J'allais chez toi, viens !
Pas d'autre explication. Raymond sauta dans le fiacre et, dans le jour fuligineux de cette ma-
192 l'indtile effort
tinée sans lumière, se mit à traduire le compte rendu : une sorte de procès-verbal, strict, concis, rédigé sans le moindre souci d'art, en courtes phrases dont chacune renfermait un fait. Cette sécheresse dégagea bientôt une impression de réalité qu'aucun effet de rhétorique n'eût jamais atteinte : dépouillé de tout élément pittoresque, le drame se déroulait dans sa nudité poignante, sans qu'il fût possible de choisir entre l'hypothèse du crime et celle de l'erreur ; des termes d'une banalité courante, répétés abondamment, soulevaient à chaque ligne comme des nuages d'efiroi; le mystère des faits indéchiffrés et de la sentence incertaine amassait ses ténèbres autour des alinéas hachés, glacés, saccadés. Au début, suivant l'usage anglais, Mr Lawrence Bell annonçait que « la prisonnière plaiderait non coupable. » Aussitôt après, Mr Norton, chargé de soutenir l'accusation, introduisait l'affaire par un exposé minutieusement circonstancié. L'analyse de ce morceau remplissait les trois quarts d'une colonne de petit texte serré. C'était le récit des événements que les deux frères connaissaient déjà par la lettre du défenseur, mais enchaînés autrement, avec une logique menaçante et démonstrative. Il reconstituait minute par minute la promenade de la mère et de l'enfant dont il constatait simplement la disparition soudaine, rapportait
sans la déformer Texplication de Taccusée, résumait les témoignages qui semblaient la contredire, insistait sur les actes et les paroles de Françoise à partir de ce moment jusqu'à son arrestation, et terminait, sans indiquer ses conclusions, par cette simple phrase :
« Le corps de la petite fille a disparu ; mais on a retrouvé son chapeau au bord du fleuve, à dix mètres environ en aval de Tendroit exact où était la prisonnière quand elle fut aperçue par les témoins. »
Depuis quelques instants, le fiacre stationnait devant la maison "de Raymond. Inquiet de ses clients qui ne bougeaient pas, le cocher descendit du siège ; sa tête rouge apparut à la portière.
— Nous ne descendons pas, répondit Léonard à l'interrogation des gros yeux étonnés.
Et il donna la première adresse qui lui vint à Tesprit, celle de M® Lenielle. Le fiacre tourna, et se remit à trotter ; Raymond poursuivit sa lecture.
Après le discours de Mr Norton, le défilé des témoins commençait : la même méthode de précision rigoureuse dégageait l'essentiel de chaque déposition. Cependant l'importance des trois premières échappait. On comprenait mieux les suivantes.
« Mrs Oxbridge, propriétaire, Arthur Street^
dit que la prisonnière a occupé pendant plusieurs mois le rez-de-chaussée de sa maison. Quand elle est venue, la prisonnière avait déjà placé sa petite fille à Cantorbéry. Elle vivait tranquillement, rentrait de bonne heure, et ne recevait que peu de personnes. Mr W. Orchard venait souvent la voir dans la journée, mais ne restait jamais tard. Elle avait sa petite fille avec elle pendant les vacances. Le témoin dit que, le soir du 11 janvier, la prisonnière lui dit : « Je conduirai demain la petite fille à Kew^-Gardens ; ses vacances vont finir, je veux qu'elle ait un plaisir. » Le lendemain matin, le témoin entendit la petite fille dire à sa mère, en anglais : « Maman, j'ai un peu hial à la tête, j'aimerais mieux rester à la maison. » La prisonnière répondit en français : le témoin ne put comprendre. Le témoin dit encore que la prisonnière paraissait préoccupée, et ne répondit pas quand il lui fut demandé à quelle heure elle rentrerait. Dans la cross-examinatioii, le témoin dit que la prisonnière était très douce avec tout le monde, et aussi avec la petite fille ; qu'elle paraissait l'aimer beaucoup et se rejouissait dès que les vacances approchaient ; qu'elle payait une guinée par semaine pour son logement.
« Mr Hawley, restaurateur, Sandy Combe Road, dépose que le 12 janvier, entre midi et une
heure, il a servi des œufs, des sandwichs et du thé à la prisonnière et à la petite fille. II remarqua que la petite fille mangeait de bon appétit, mais que la prisonnière avait Fair soucieux et touchait à peine à son repas. Il ne comprit rien de ce qu'elles disaient, parce qu'elles parlaient français. En partant, la prisonnière lui demanda, en anglais, oii se trouvait la plus prochaine entrée de Kew-Gardens, et il le lui dit.
(( Mr Woolwig, ouvrier charpentier, dit que le 12 janvier, vers quatre heures, en revenant du travail avec son camarade Branton, le long de la Tamise, il rencontra une femme et une petite fille qui s'avançaient en sens inverse. Il dit que la prisonnière était cette femme, et qu'il la reconnaît bien. On lui montre une photographie de la petite fille, et il croit aussi la reconnaître, mais sans pouvoir l'affirmer. Dans la cross-examination, le témoin dit que cette rencontre eut lieu à peu près à la hauteur d'Old Deer Park, et qu'à cet endroit, on devait être plus près de la station de Sct-Margaret que de celle de Kew- Bridge. Il dit qu'il s'étonna de rencontrer à cet endroit les deux promeneuses, à l'heure où la nuit va tomber^ mais que leurs allures n'avaient rien de suspect. Il n'a vu aucun vieillard derrière eux.
« Mr Branton, id,, dit la même chose. S'étant retourné peu après avoir rencontré les deux pro-
meneuses, il remarqua que la mère se retournait aussi. Il ne pourrait pas reconnaître la petite fille s'il la rencontrait, à plus forte raison d'après une photographie. Dans la cross-examination, il dit que la rencontre eut lieu à la hauteur à peu près dlsleworth ait, c'est-à-dire plus près encore de la station de Set Margaret. Il dit qu'en se retournant, il n'a vu personne auprès des deux promeneuses, ni plus loin, mais qu'il faisait déjà sombre, et que d'ailleurs, à cause du brouillard qui commençait, on ne distinguait rien au delà de quelques mètres. »
— C'est tout, dit Raymond. Le compte rendu se termine ainsi : La continuation de l'affaire a été ajournée à demain.
Comme son frère se taisait, très sombre, il ajouta :
— Que penses-tu de cela ?
— Que sais-je? Il n'y a que des faits, dans ce journal. Je n'y vois rien de concluant. Il faut attendre la suite.
Le fiacre s'arrêtait devant la porte de M® Lenielle.
— Non, cria Léonard au cocher, pas ifci non plus !
Il donna cette fois sa propre adresse. Le cocher se remit en route en grognant.
Le trajet fut silencieux. Les deux frères pour-
suivaient chacun ses pensées, l'un en observant par la portière le défilé des arbres dépouillés des Champs-Elysées, Tautre en remuant le tas des journaux anglais, dansTespoir d'y recueillir quelque trait nouveau. Comme ils approchaient de leur but^ Raymond dit seulement :
— Il serait encore temps départir,... ce soir... Léonard secoua la tête, sans répondre. Après
un silence, il demanda :
— Tu as envoyé les lettres ?
— Oui.
— Mr Bell t'a répondu ?
— Non.
Puis, en descendant de voiture :
— Tu ne montes pas ? Tu ne viens pas déjeuner chez nous?
— Si tu as besoin de moi, tu viendras, toi.
Moi, je ne rentrerai jamais dans ta maison.
Debout devant sa porte, Léonard suivit des yeux son frère, qui s'éloignait sur ce mot sans lui tendre la main^ et disparut sans s'être retourné. L'idée de prendre place, comme chaque jour, à la table de famille, de rencontrer les regards de Lucienne, d'entendre la voix des enfants, lui fut insupportable. Après avoir hésité un moment, il prit à pas lents la direction du Palais, dont le bourdonnement berça son angoisse jusqu'à l'heure des journaux du soir.
Tous publiaient le même télégramme communiqué par quelque agence :
« Le procès de Françoise Dessommes, la modiste française qui est accusée d'avoir tué son enfant en la poussant dans la Tamise, a continué aujourd'hui. On a entendu un certain nombre de témoins cités par l'accusation dont un seul paraît important. Jusqu'à présent l'ensemble des dépositions est peu concluant. Parmi les nombreuses personnes qui suivent les débats, beaucoup prévoient un acquittement. »
Le dimanche matin, la lecture des journaux eut lieu devant le kiosque du Grand Hôtel, oii les deux frères se rencontrèrent à la même heure. Résumées avec une sécheresse encore plus concise, les dépositions pouvaient aussi bien sembler puériles qu'accablantes. L'importance en échappait en partie, nulle impression précise ne s'en dégageait.
C'étaient d'abord celles des époux Lambeth, les deux promeneurs arrivés sur les lieux au moment du drame. La femme, très catégorique, précisait avec des détails minutieux :
« Ils s'en allaient à petits pas le long du fleuve, dit-elle, quand elle entendit des cris. Aussitôt elle entraîna son mari dans la direction d'où ces cris venaient, et vit la prisonnière au bord du
fleuve, muette, un peu penchée en avant. « Le témoin dit qu'elle demanda : « Qu'y a-t-il donc, madame ? » et que la prisonnière répondit :
« Mon enfant ! mon enfant ! » Elle dit que la prisonnière ne pleurait pas, et paraissait plutôt feindre le désespoir. Le témoin demanda encore : « Mais qu'est-il arrivé ? » Et la prisonnière répondit : « Ma petite fille a glissé là. Elle voulait cueillir ces roseaux. Ah ! mon Dieu ! » — « Mais, madame, lui dit le témoin, il faut appeler au secours. » Alors la prisonnière se mit à crier, le gardien du parc arriva, et les recherches commencèrent. C'est le témoin qui retrouva le chapeau de la petite fille. Dans la cross-examination, le témoin explique que, si elle n'a pas tout de suite rapporté ces détails, c'est qu'elle n'en comprenait pas l'importance, ne pouvant croire qu'il s'agissait d'un crime. C'est une de ses amies, Mrs Combith, qui éveilla ses soupçons et lui fit comprendre que, si elle était bien sûre de ce qu'elle avait vu, elle devait le révéler. Un juré lui ayant demandé si elle était certaine d'avoir bien vu tout cela et de ne pas se tromper^ elle affirme qu'elle Test. »
Son mari, cependant, se montrait moins affirmatif. Il invoquait sa surdité, le brouillard, la nuit tombante, et répondait en hésitant : il n'avait pas entendu de cris, il ne regardait pas du
côté de la prisonnière au môme moment que sa femme, il ne comprenait pas ce qui se passait ; son attention ne s'éveilla que plus tard, quand sa femme lui donna des explications. Les questions captieuses de la cross-examination ne parvinrent pas à le tirer de sa réserve. Il ajouta pourtant que la prisonnière levait les bras au ciel, se tordait les mains et tournait sur ellemême, comme affolée.
Après les époux Lambeth, le gardien du parc, Mr O'Clean, déposa qu'il avait vu sortir les deux promeneuses un moment avant de fermer la grille à l'heure réglementaire. Il remarqua que la petite fille paraissait fatiguée. Un peu plus tard, ayant entendu des cris répétés, il sortit sur le chemin et vit la prisonnière, à côté des époux Lambeth, qui s'essuyait les yeux et parlait toute seule en français. Il s'empressa d'appeler du secours, mais ce ne fut qu'une demi-heure au moins après l'accident que les recherches commencèrent ; le courant était très fort, le cadavre devait être déjà bien loin.
« Il ne peut pas dire si les cris qu'il a entendus venaient de la prisonnière ou de la petite fille ; il dit qu'il croit plutôt que c'étaient des cris d'enfant. Sur une question d'un juré, il explique que le parc ferme à quatre heures, et que les promeneuses n'auraient pas eu le temps de
le retraverser pour aller prendre le train à la station de Kew-Gardens, où elles étaient descendues. »
Trois hommes de la police, un inspecteur et deux détectives, racontaient ensuite Tarrestation de Françoise. Quand l'inspecteur annonça à la jeune femme la terrible accusation qui pesait sur elle, elle s'écria : « Oh I mon Dieu ! » en cachant sa tête dans ses mains :
« Comme elle voulait encore parler, l'inspecteur l'avertit que tout ce qu'elle dirait désormais serait rapporté à la justice, et pourrait servir contre elle, et que^ par conséquent, elle ferait mieux de ne rien dire. Alors elle dit : « Mais je suis innocente, je ne peux pas dire autre chose ! Ma petite iille est tombée dans le fleuve. Qui pourrait croire que je l'ai tuée? » Elle répéta plusieurs fois : « Je suis innocente ! » Et elle se mit à sangloter convulsivement. »
Les témoins qui suivirent étaient ceux de la défense :
Mr W. Orchard, professeur de musique, trentetrois ans, demeurant à Chelsea, Chayne Walk, fit le récit de sa liaison amicale avec Françoise. Après avoir raconté comment il avait connu la jeune femme, leurs premières rencontres, ses visites de plus en plus fréquentes, il expliqua sans fausse honte, avec une simplicité tranquille
et digne, le sentiment qu'elle lui avait inspiré ; et, même à travers le style de procès-verbal qui la résumait, cette déposition dégageait une émouvante impression d'attachement fidèle jusque dans la pire détresse, de respect inébranlable, de confiance, de courage, de loyauté :
(( ... Le témoin dit qu'il ne désirait pas nouer avec la prisonnière de relations irrégulières et cachées, mais que son grand désir était de la prendre pour sa femme. Il dit qu'il le lui demanda à plusieurs reprises, et qu'elle refusait toujours sans donner de raison. La prisonnière lui parlait souvent de son enfant : un jour même, il l'accompagna jusqu'à Cantorbéry ; mais elle ne voulut pas l'introduire dans le pensionnat. Il se promena dans la ville jusqu'à l'heure oii ils rentrèrent ensemble. Ce jour-là, dans le train qui les ramenait, la prisonnière lui parla beaucoup de sa petite fille et lui promit de la lui montrer pendant les vacances : ce qu'elle fit en effet. Il dit que la petite fille était douce et timide, mais qu'elle paraissait heureuse et s'égayait facilement. Le témoin dit que la prisonnière ne lui a jamais parlé de ses relations avec un jeune homme qui était mort quand il l'a connue. Il n'a appris cette chose que par l'instruction du procès, et il en a eu un grand chagrin. Il a pensé que c'était peut-être pour
n'avoir pas à s'en expliquer avec lui que la prisonnière refusait de Tépouser, bien qu'elle lui marquât de la sympathie. Il a vu la prisonnière le H janvier, dans l'après-midi : elle ne lui dit rien de la promenade qu'elle devait faire le lendemain. Ce jour-là, il apporta des bonbons à la petite fille, qui fut très contente et lui dit qu'elle voudrait bien rester à Londres, oii elle se plaisait mieux qu'à Cantorbéry. Il a revu la prisonnière pour la dernière fois deux jours après, quelques heures avant qu'elle fût arrêtée. Il dit qu'elle était dans un grand désespoir. Elle ne se doutait pas encore qu'on la soupçonnait. Elle pleura beaucoup, et dit au témoin qu'elle ne se consolerait jamais de la perte de sa petite fille, et qu'elle ne pouvait se pardonner d'avoir manqué de prudence. Elle lui dit aussi que tout était fini pour elle dans ce monde, qu'elle ne désirait plus que la mort. En terminant, le témoin déclare avec une profonde émotion qu'il est convaincu de l'innocence de la prisonnière. »
— Voilà un brave homme ! s'écria Raymond en regardant son frère, qui détourna les yeux.
Il reprit sa lecture, un tremblement dans la voix :
La directrice du pensionnat de Cantorbéry^ l'aînée des misses Jewell, succéda à MrOrchard. Elle affirma que la prisonnière payait régulière-
ment la mensualité de sa petite fille, qu'elle visitait deux fois par mois. Elle paraissait Taimer beaucoup. L'enfant avait d'ailleurs un caractère agréable et une vive intelligence. Ses maîtresses louaient son application. Très ardente au jeu, elle jouissait d'une sorte de popularité parmi ses camarades. Elle parlait de sa mère avec la plus vive tendresse.
Enfin, la patronne de Françoise rendit hommage à son caractère, à sa bonne tenue, à son esprit d'ordre, à son habileté dans les choses de son métier : jamais elle n'avait eu de meilleure ouvrière ; elle ne pouvait la croire coupable d'un crime aussi noir.
Le défilé des témoins étant ainsi terminé, Mr Lawrence Bell annonça, selon la coutume anglaise, qu'il appelait la prisonnière à témoigner pour sa propre défense ; les petites phrases sèches du journal atteignirent alors au pathétique :
« Appelée à témoigner pour sa défense, la prisonnière dit qu'il y a environ huit ans, habitant encore la France, elle s'aperçut qu'elle allait devenir mère. Elle se décida alors à quitter son pays. Son départ fut retardé par une maladie assez grave. Elle guérit, et put se rendre à Londres, où la petite fille vint au monde. Elle la garda, et la nourrit au lait de vache. Elle dit qu'à
ce moment déjà, elle n'avait plus aucune relation avec le père, qu'elle n'a jamais revu. Elle demeurait à Chelsea, Church Street, chez une Mrs Duke. Cette Mrs Duke était une très bonne personne, et prenait soin de la petite fille pendant qu'elle-même était à son atelier. Il y a environ dix-huit mois, Mrs Duke mourut. La prisonnière dit qu'elle chercha un autre logement. Elle vint chez Mrs Oxbridge, Arthur Street. La petite fille, en grandissant, exigeait plus de soins. Mrs Oxbridge ne pouvait les lui donner comme faisait Mrs Duke : elle avait ses occupations et n'aimait pas à se déranger. Et la prisonnière travaillait tout le jour hors de la maison. C'est alors qu'elle se décida à conduire la petite fille dans le pensionnat des misses Jewell, que sa patronne elle-même lui indiqua. La petite fille ne voulait pas quitter sa mère et pleura beaucoup. Plus tard, elle s'habitua. Elle se plaisait chez les misses Jewell. Pour les vacances, sa mère la reprenait avec elle. La prisonnière n'a rien à dire sur ses relations avec un jeune homme qui est mort. En ce qui concerne Mr W. Orchard, elle dit qu'elle le considérait comme un homme très bon et très honnête, et qu'elle avait beaucoup de plaisir à le voir, mais qu'elle n'aurait pas consenti à l'épouser. Elle ne lui a pas parlé du jeune homme qui est mort, parce que cette affaire ne
le regardait pas, puisqu'elle ne voulait pas être sa femme. Elle Ta vu le 11, à la fin de l'aprèsmidi, en sortant de son atelier. Elle ne lui a pas parlé delà promenade du lendemain, parce que cette promenade ne fut décidée que dans la soirée. C'est la petite fille elle-même qui manifesta le désir de la faire. Elle voulait voir Kew-Gardens, parce qu'une de ses amies du pensionnat des misses Jewell lui avait dit que c'est le plus beau jardin du monde, avec des arbres comme il n'y en a nulle part. La petite fille était très contente de faire cette promenade, et se réjouissait de voir les arbres, pour raconter à son amie qu'elle les avait vus. Mrs Oxbridge a mal entendu la conversation du matin. La prisonnière dit que c'est elle-même qui a proposé de renoncer à la promenade quand la petite fille a dit qu'elle avait un peu mal à la tête, et que la petite fille n'a pas voulu et a dit qu'elle avait très peu mal. — Il est vrai qu'elles sont entrées pour se restaurer dans le bar de Mr Hawley. Ce n'était pas l'heure habituelle du lunch de la prisonnière : c'est pour cela qu'elle manquait d'appétit. Mais elle était contente, parce que la petite fille mangeait bien et ne se plaignait plus de son mal de tète. Ensuite elles sont entrées dans le parc, où elles se sont promenées. La petite fille était toute contente de voir les arbres* Elle demandait leurs
noms^ et la prisonnière ne les connaissait pas. Elle s'amusait beaucoup. Elle ne s'est pas plainte une seule fois d'être fatiguée. Du reste, elles se sont reposées en plusieurs endroits. Elles sont restées longtemps dans le jardin botanique, et aussi dans le jardin d'hiver. Le temps était doux : on pouvait s'asseoir dehors, sur les bancs. La petite fille a joué au bord du lac. En quittant le jardin, elles ne savaient pas bien de quel côté aller. Le gardien paraissait sommeiller dans sa loge : elles n'ont pas osé le déranger. Elles ont pris à leur gauche, au hasard. Après avoir marché un moment, elles ont demandé leur chemin à un vieillard qu'elles ont rencontré après les deux ouvriers, un peu avant le tournant du fleuve. Ce vieillard était très grand, avec une barbe blanche. C'est lui qui leur a conseillé de retourner sur leurs pas vers Kew-Bridge. Il allait dans la même direction qu'elles. Après, il a rebroussé chemin, en disant qu'il s'était assez promené et qu'il rentrait chez lui. La prisonnière ne peut pas comprendre comment l'accident est arrivé. Vis-à-vis de Syon House, elles se sont arrètéeà un moment pour regarder des vaches dans le pré, de l'autre côté de la Tamise. On les distinguait encore à travers le brouillard qui commençait. La petite fille a vu des roseaux et a dit : « Maman, laisse-moi cueillir ces grandes
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herbes ! » Elle s'est échappée encourant. La prisonnière n'était pas inquiète et ne voyait aucun danger ; elle a cependant crié à la petite fille de prendre garde. La prisonnière dit : « La petite fille avait envie de ces roseaux. Si j'avais pensé qu'il y avait du danger, je serais allée les chercher moi-même. La prisonnière resta sur la chaussée. Elle ne quittait pas des yeux la petite fille. Tout à coup, elle Ta vue chanceler et disparaître, en poussant un cri. Elle dit qu'elle est restée un instant comme paralysée, puis qu'elle a crié, et qu'elle a couru au bord du fleuve. Elle ne voyait que l'eau qui coulait. Elle appelait au secours. Et puis^ elle a vu des gens autour d'elle, et ne sait plus ce qui s'est passé.
« La prisonnière explique encore qu'au moment de rentrer, elle eut l'idée de retraverser le parc, mais qu'elle pensa qu'il était trop tard et que les grilles seraient fermées. Elle ne savait pas où se trouve la station de Sct-Margaret : si elle l'avait su, elle aurait continué dans la même direction. Elle répète que c'est le renseignement du vieillard qui l'a trompée et qu'elle ne peut rien dire de plus sur ce vieillard, n'ayant échangé que quelques paroles à peine avec lui, mais qu'elle le reconnaîtrait si elle le voyait. Elle ne sait pas le nom de l'amie qui avait parlé de Kew- Gardens à la petite fille. Elle dit qu'elle n'a ja-
mais pensé à épouser Mr W. Orchard ni personne, excepté le jeune homme qui est mort. » Les dernières lignes du compte rendu affirmaient à la fois la minutie avec laquelle le journal notait les moindres détails de cette dramatique affaire, et le flegme tranquille du personnel judiciaire qui la suivait : la suite des débats étant remise au lundi, le juge avait annoncé aux jurés que les shériffs mettraient le lendemain des voitures à leur disposition.
La beauté de ce dimanche presque printanier invitait aux gaies flâneries dans la lumière poudrée de brumes, sous le ciel bleuissant, parmi les arbres ou les haies dont la sève est prête à s'éveiller : les jurés de Londres avaient une belle journée pour se délasser dans les calèches des shériffs ! Et, par une de ces coïncidences comme la vie se plaît à en prodiguer, Lucienne, en se mettant à table^ annonça de sa voix résolue :
— J'ai retenu une voiture pour cet après-midi. Les enfants ont besoin de respirer. Je les mène au Jardin d'acclimatation : auras-tu le temps de venir avec nous, Léonard ?
Elle restait dans son rôle, elle jouait, sans fléchir, celle qui ne veut rien savoir. Les enfants ne laissèrent pas à leur père le temps de prétexter quelque travail : ils l'entourèrent en battant des
mains, en sautant de joie, et la voix deRaymonde suppliait si gentiment :
— Tu viens, papa, tu viens ! Maman, papa vient avec nous !...
... Là-bas, isolés entre eux comme le veut la loi, les jurés devisaient dans les voitures qui les emmenaient vers la banlieue, par les rues mornes du dimanche britannique. C'étaient de bons gros Anglais, marchands, fonctionnaires, industriels, aux teints de brique, aux barbes rousses, aux solides épaules, buveurs d'ale, mangeurs de rosbifs, lents, graves, lourds, plutôt taciturnes. Peut-être qu'ils discutaient les preuves, les témoignages, les attitudes de Taccusée, sans émotion, en spectateurs flegmatiques d'un drame qui leur reste étranger; ou bien, leur conviction faite, ils parlaient politique, affaires ou religion^ Tesprit aussi libre que s'ils ne tenaient pas une vie humaine entre leurs mains. — Pendant ce temps, Mr le juge Drayton, après avoir suivi pieusement le culte du matin, et tout en regardant ses enfants jouer sur la pelouse de son joli cottage, se demandait sans doute s'il aurait ou non, le lendemain soir, à coiffer sa toque noire pour prononcer une sentence de mort : comme il avait déjà rempli maintes fois cette formalité au cours de son existence, la perspective de la remplir une fois
encore ne le gênait point. Mais Françoise, qui dirait comment elle passait son dimanche?
... Dans la tiédeur de Tair, les enfants s'amusaient de toutes choses : des cygnes qui flottaient sur les lacs, des cavaliers qui galopaient dans les allées, des piétons qui s'en allaient à petits pas, des cyclistes qui forçaient leur vitesse, des teuf-teuf qui remplissaient Tair du son de leur cornet, du bruit de leur machine, de Todeur de leur pétrole, des marchands ambulants qui s'enrouaient à faire l'article. Ils voulurent monter sur l'éléphant, puis sur le chameau, puis voyager dans la voiture aux chèvres.
Léonard, qui volontiers mesurait leurs plaisirs «pour leur donner de bonnes habitudes», ouvrit sa bourse, en songeant aux peines inconnues que leur réservait l'avenir ; Lucienne, à l'ordinaire plus parcimonieuse que son mari, sourit et laissa faire.
Elle tâchait de causer avec sérénité de choses indifférentes : elle eut des phrases dégagées sur le beau temps, sur l'utilité des sorties du dimanche, sur Tanémie qui menace les enfants à la fin des hivers parisiens. C'était sa tactique : le parti pris d'éviter le sujet sur lequel convergeaient leurs pensées la lui imposait. Par moments, elle aurait voulu prendre la main de ce pauvre homme qui souffrait à côté d'elle et lui
dire : « Moi aussi, je guette les nouvelles, j'ai peur, je participe à ton angoisse ! » Mais elle repoussait ses impulsions, et croyait mieux faire en affectant la liberté d'esprit. Ses efforts, toutefois, ne réussissaient qu'à demi : son inquiétude se trahissait dans la douceur inhabituelle de ses manières. Intuitifs comme on Test à leur âge, les enfants sentaient par moments, autour d'eux, quelque chose d'inconnu qui gâtait leur plaisir. En chuchotant devant la cage aux singes, Marc, tout à coujp, dit àToreille de sa sœur :
— Maman est gentille aujourd'hui, elle n'a pas grondé une fois !
La petite répondit, tout bas, avec un regard angoissé de ses grands yeux :
— Mais papa a un drôle d'air !
Les grimaces d'un ouistiti les interrompirent ; leurs impressions étaient légères et s'envolaient...
Dans un journal du soir, une «Lettre de Londres » reprenait le récit du procès, avec moins de précision, mais plus de vie et de pittoresque que les feuilles anglaises. Les principaux personnages du drame judiciaire, jusqu'alors presque indistincts aux yeux de Léonard, lui apparurent dans leur réalité, dessinés non sans relief par une plume qui cherchait plutôt à donner l'impression des débats qu'à les
résumer avec une fidélité méticuleuse. Il vit ainsi le juge Drayton, rasé, placide et gras sous sa perruque, avec une petite loupe sur la joue, au-dessous de Tœil gauche; Mr Norton, l'accusateur, long, raide, parlant avec des gestes rares et anguleux, fascinant les témoins qui finissaient par trembler sous son regard ; Mr Lawrence BelL plus vibrant, plus agité, questionnant avec adresse; il reconnut Françoise « en robe de drap noir façon tailleur, avec un col blanc » :
« La tête, plutôt petite, se meut avec grâce, sur un cou resté juvénile ; le visage est d'un ovale légèrement allongé, fort agréable, éclairé par de beaux yeux un peu proéminents; la bouche est charmante, plantée de dents irréprochables; le fin retroussis du nez donne à la figure un caractère de gaîté mutine ; mais le teint a pris une couleur de plomb qui vient sans doute du manque d'air et de lumière, et les cheveux grisonnent. L'accusée s'exprime avec assurance et modestie, d'une voix mélodieuse qui prévient en sa faveur. Elle parle un anglais correct, tout en conservant son accent étranger. En somme, pas un trait méchant, cruel ou tragique : un criminaliste chercherait en vain sur cette physionomie la marque du crime, un philosophe celle de la fatalité. Françoise Dessommes
est une petite personne dont Textérieur ressemble à celui de beaucoup de jolies femmes, qui arrivent au terme de leur existence sans accident grave.
« Quel contraste avec Mrs Lambeth, dont la déposition constitue^ en somme, la seule charge redoutable !
«Celle-ci, forte, lourde, imposante, rougeaude, est une bavarde intarissable, qui s'excite en parlant. On la reconnaît à première vue pour Tavoir rencontrée parmi ces immortelles piesgrièches que Shakspeare a si bien croquées dans ses comédies. C'est pour elle une aubaine que de se trouver là, devant un tribunal où personne n'a le droit de l'interrompre, de pouvoir raconter à son aise ce qu'elle a vu et peut-être aussi ce qu'elle n'a pas vu, avec des détails qu'elle répète vingt-cinq fois, en foudroyant de ses yeux vengeurs l'accusée qui l'écoute avec un mélange de résignation et d'étonnement, sans paraître se douter que c'est sa vie qui roule dans ce flot de paroles.
« A côté de Mrs Lambeth, son mari : sourd, un cornet sur l'oreille droite, il regarde de ses yeux ronds gesticuler des gens qu'il n'entend pas. Impossible d'imaginer une tête plus almrie : c'est bien celle qui convient à l'époux de celte mégère, qu'on devine docile, craintif.
accoutumé à plier le dos et à filer doux, comme un chien trop souvent battu. Je me figure que ces débats^ où il est bien étonné d'avoir son mot à dire, se ramènent pour lui aux proportions d'une de ces folles pantomimes si fort à la mode en ce pays. Dans le fait, sa terrible moitié fait tout ce qu'elle peut pour qu'on termine, selon la tradition, par une gigue, — cavalier seul ! »
A ce mot macabre, comme au portrait de Mr Lambeth, comme à Téloge de Mr W. Orchard, qui suivait, on devinait ce correspondant anonyme très favorablement disposé pour l'accusée. D'ailleurs, sa sympathie se manifestait plus clairement encore dans les dernières lignes de l'article, qui marquaient avec beaucoup de justesse, semblait-il, le sens de ce procès :
« En France, je parierais sans hésiter pour l'acquittement. Ici, je me garderai d'aucun pronostic. L'existence irrégulière de Paccusée constitue contre elle la plus dangereuse présomption. Les Anglais, en effet, sont impitoyables pour ce qui touche aux mœurs : à leurs yeux, une femme sortie du droit chemin est capable de tout. Ils ne distinguent pas entre les nuances de rinconduite. Le vice, pour eux, n'a pas de degrés : celle qui a pu avoir un enfant illégitime a pu l'assassiner. Aucun fait secondaire ne vaudra contre ce préjugé qui conduit leurs déduc-
sont soumises à de telles influences trop générales à la fois et trop instinctives pour qu'on puisse les empêcher de s'exercer. »
Cette lecture ouvrait Tespace à toutes les angoisses. Elles s'amassèrent, comme des nuages dans un ciel étroit et fermé, pendant la longue nuit d'abord, puis l'interminable lundi que les deux frères passèrent ensemble, chez Raymond, muets, échangeant à peine à longs intervalles quelque phrase de terreur ou d'espoir. Elles emplirent leurs deux âmes, qu'elles rapprochèrent jusqu'à les confondre et à les broyer :
Raymond ne songeait plus à mépriser ce frère dont la misérable détresse se serrait contre lui ; Léonard hésitait, dans une attente qui voulait espérer encore et pressentait Thorreur. Les feuilles du soir leur apprirent seulement que les plaidoiries n'étaient pas achevées, et que le verdict serait rendu très tard. Ils l'attendirent toute la nuit, sans se quitter. Le mardi matin, devant le premier kiosque ouvert dans le crépuscule, ils lurent la dépêche laconique et définitive :
« Françoise Dessommes a été condamnée à mort. »
Les détails des journaux anglais aggravaient encore Thorreur du dénouement. Us donnaient un résumé succinct du discours de Mr Norton et de celui de Mr Lawrence Bell, d'où jaillit une phrase vague et sèche sur les lettres de Raymond :
« Mr Bell parle d'une correspondance de la prisonnière adressée antérieurement à un Français, et il en lit quelques fragments. »
Puis ils s'étendaient avec une certaine complaisance sur les dernières formalités : le jury délibérant pendant deux heures, — le cri de l'accusée après le verdict : « Je suis complètement innocente ! » — le juge coiffant sa toque noire pour prononcer la sentence, et échanger ensuite quelques compliments avec les jurés, très
satisfaits de la manière dont ils ont été traités. Les deux frères lurent ces lignes comme ils avaient lu les précédents comptes rendus, debout au bord du trottoir, sous les arcades de la rue de Rivoli, — et rien n'était changé dans le va-etvient des passants ! Cependant, à cette heure même, les jurés, satisfaits des biftecks, des puddings, des voitures des shériffs, se délassaient dans leurs familles, autour d'un copieux déjeuner, avant de reprendre le cours de leurs affaires, un instant interrompu par leurs devoirs j udiciaires. Ayant prononcé selon leur conscience, en loyaux défenseurs de Tordre social et de la morale éternelle, ils avaient dormi sans cauchemar d'aucune sorte : aucun doute, aucune pitié ne les troublait ; jamais dans la suite ils ne seraient hantés par le souvenir d'un épisode qui les avait probablement plus étonnés qu'émus, — ni par les deux grands yeux dont le regard poursuivait Ferreuse, fixe, chargé d'horreur, d'épouvante, de reproches. Leur œil distrait épellerait dans les journaux les « informations » qui courraient sur les chances de Françoise à la clémence royale ; ils les discuteraient avec leurs amis, en gens bien informés, contents de Tôtre; les uns souhaiteraient la grâce, d'autres trouveraient que la condamnée « n'a que ce qu'elle mérite. » Et puis, un jour, en rentrant chez eux à l'heure
du dîner, ils diraient à leurs femmes, à leurs enfants : « Vous vous rappelez cette Française que nous avons condamnée à mort il y a quelque temps ? Eh bien, on Ta pendue ce matin ! » La femme, peut-être, aurait une pensée de compassion pour cette inconnue, dont la tragique mémoire traverserait quelquefois la paix familiale de leur home; les enfants regarderaient avec plus de respect ce père qui faisait ainsi pendre les gens aussi simplement qu'il avalait son rosbif, et sans d'ailleurs en perdre une bouchée. Et Ton parlerait d'autre chose...
Les deux frères marchaient devant eux, pareils à des flâneurs qui errent par passe-temps. Comme un encombrement de voitures les arrêtait à Tangle de la rue de Rohan, Raymond murmura :
— Mais c'est impossible !... C'est impossible !...
Les voitures se dégagèrent. Us purent traverser. Plus loin, Léonard répondit :
— Pourquoi ? De tels drames arrivent. Nous n'en sentons Thorreur que lorsqu'ils nous touchent.
Raymond s'écria^ en frappant du pied sur le trottoir, dans un geste nerveux de révolte impuissante :
— Tu sais bien qu'elle n'est pas coupable !
— Je le sais.
Quelques pas encore, et Raymond reprit :
— Tu le sais!... Alors, qu'allons-nous faire pour la sauver ?
Ces mots terribles : « Il est trop tard ! » montèrent aux lèvres de Ferreuse. Il les refoula, et se contenta de répéter, sombrement :
— Qu'allons-nous faire ?
Un peu plus loin, il fixa son frère avec des yeux fous, remua les lèvres sans parler, et s'éloigna très vite, comme au signe d'une impulsion qui se fait obéir. Raymond le regarda filer sans comprendre, et resta perdu dans le brouhaha de la rue, petit être falot que les passants bousculent; puis il se reprocha de l'avoir laissé partir ainsi, craignit des résolutions extrêmes, voulut courir après lui, ne le vit plus.
Léonard s'en allait dans le mouvement et le bruit du matin. Marcher très vite l'apaisait : ses pensées devenaient confuses comme le murmure de foule qui les dispersait ; puis, soudain, elles se condensaient en une question^ en un mot, en un cri qu'il se répétait cent fois : « Qu'allonsnous faire? » Ou bien : « Pourquoi l'ai-je écoutée ? » Ou encore : « Trop tard ! trop tard ! trop tard ! » Ou même : « Oh ! mon Dieu ! » Jamais encore, au cours d'une de ces vies que trop d'incidents surchargent, il n'avait réfléchi au caractère irrévocable de l'acte accompli, de la possibi-
lité perdue : voici qu'au lieu de les reconnaître peu à peu, comme la plupart des hommes, à travers la paisible série des expériences courantes, il en recevait d'un seul coup, par un fait terrible, la révélation brutale et complète. Jamais son regard, borné par l'horizon de sa journée, n'avait essayé de suivre un peu loin la chaîne des conséquences dont nulle énergie ne peut plus rompre la continuité : voici qu'un éclair sanglant la déroulait devant lui jusqu'au point où le dernier anneau plonge et disparaît dans l'horreur. Si longtemps aveugle, sa conscience devenait soudain d'une lucidité qui dissipait toutes les ténèbres. De temps en temps, au coin d'une place, en traversant une rue, la voix qui l'avait égaré essayait de le tromper encore : « Que pouvais-tu faire? insinuait-elle, personne ne t'aurait écouté! » Au lieu d'acquiescer, comme lorsque cette même voix lui parlait par la bouche de Lucienne, il répondait aussitôt : « Du moins, j'aurais essayé ! » La voix, plus faible, reprenait : « Pourtant^ si elle est coupable, c'est justice! » Il s'indignait du doute, et affirmait : « Elle ne Test pas ! » Ou bien, sans formuler les paroles qui tremblaient en lui-même, il songeait que la culpabihté de Françoise le chargeait davantage encore : qu'il n'était pas tout à fait étranger à ce crime, — et qu'il le savait maintenant.
l'inotile effort 223
L'habitude le conduisit jusqu'aux abords du Palais.
Des silhouettes connues se mouvaient à Tentour.
Il rebroussa chemin, reprit son mouvement d'épave à travers la foule. La lassitude de la marche prolongée commençait à lui raidir les genoux; la boue des rues souillait ses vêtements éclaboussés ; il allait toujours. Il traversa la Seine sans s'en apercevoir, et la remonta, le long des boutiques et des vieilles maisons, jusqu'à ce qu'une rencontre, sur le quai de Montebello, le rappelât à la réalité. C'était M® Jallade, qui demeurait dans ce vieux quartier et passait très vite, en homme pressé. Il arrêta pourtant Ferreuse :
— Vous ici, mon cher maître?... A cette heure !...
Et tout de suite, avec l'accent triomphal du prophète qui ne s'est pas trompé :
— Eh bien! que vous avais-je dit? Ils l'ont condamnée, la petite modiste, avez- vous vu ?
Léonard balbutia :
— La Reine fera grâce...
Jallade haussa les épaules :
— La Reine?... Vous verrez qu'ils la pendront!...
Et il fila, du pas léger d'un homme qui n'a
point de responsabilités dans les horreurs du monde, et dont aucun spectacle étranger ne saurait ébranler la philosophique indifférence.
Ferreuse alors remarqua ses souliers maculés, les éclaboussures qui constellaient son paletot, et craignit d'attirer les regards, après avoir peut-être excité l'attention de ce confrère que le hasard mêlait si singulièrement aux périodes aiguës de sa crise. Il rentra.
— M® Billon vient de partir, lui dit Frédéric, dans Tantichambre. Monsieur ne Ta pas rencontré ? Il a longtemps attendu dans le cabinet. Il a dit que Monsieur le retrouverait au Palais.
— Bien, bien !
Raymonde, au piano, dérouillait ses doigts.
Léonard entr'ouvrit la porte du salon : c'était l'Anglaise qui surveillait les exercices, en battant la mesure avec son index. Tout heureuse d'être interrompue, la fillette se retourna sur son tabouret, en tendant les bras, avec un beau sourire rayonnant et des yeux tendres :
— Papa !
Sans répondre à cet appel par le baiser sur le front ou la caresse dans les cheveux que l'enfant attendait, Léonard se retira et retrouva Frédéric :
— Où est Madame ?
— Madame est dans sa chambre.
Au lieu d'aller et venir avec son habituelle activité, Lucienne, accoudée dans un fauteuil, le menton sur sa main, semblait abîmée dans une lointaine rêverie. Devant ses pieds, un journal froissé traînait sur le tapis. Elle tressaillit au l)ruit de la porte, à la voix de son mari :
— Tu as lu?... Tu sais?...
— Oui, je sais.
Surprise au fond de ses pensées, elle ne songeait point à les cacher : leurs reflots noirs traversèrent ses yeux qui se levaient sur Thomme bouleversé debout devant elle. Dans les regards qui fouillaient les siens, elle vit de la colère, de Tefiroi, de la liaine, des menaces, les passions remuées d'un complice aux abois. Elle eut peur. Tout près Tun de l'autre, elle assise, appuyée sur son bras gauche, la tête tendue dans une pose inquiète et défensive ; lui, penché sur elle, la dominant de sa haute taille robuste, — ils se regardèrent longtemps, comme deux bêtes de force inégale qui se mesurent des yeux. Puis, comme si le courage d'attaquer manquait à sa vigueur, Léonard se détourna lentement. Tandis que Lucienne respirait, il se mit à arpenter la chambre, d'un pas lourd que le tapis étouffait, que rythmait le son grêle du piano de Raymonde, derrière la cloison. A intervalles presque réguliers, il poussait de longs, de profonds soupirs,
dont chacun semblait soulever un poids énorme^ qui retombait. Lucienne en frissonnait jusque dans sa moelle. Elle attendait une parole, la souhaitait, la redoutait, et n'entendait que ces soupirs qui lui faisaient mal ; elle voulait parler, et ne trouvait pas les mots qu'il aurait fallu dire, ou les sentait arrêtés dans sa gorge. Lui, cependant, marchait toujours du même pas, tournait le long des murs du même mouvement instinctif de prisonnier, tandis que gazouillaient les gammes enfantines. Elles se turent. Le silence s'alourdit dans le glissement des pas et des soupirs.
Enfin, Léonard s'arrêta de nouveau devant sa femme, non plus menaçant comme tout à l'heure, mais écrasé, criant à l'aide, et d'une voix rauque, comme cassée, il dit, très bas :
— Pourquoi m'as-tu empêché de partir?
Comme Lucienne ne répondait pas, il répéta,
plus haut :
— Oui, pourquoi ?... pourquoi ?
Elle continua de se taire. Elle aurait pu reprendre un à un les arguments qui l'avaient persuadé : mais en même temps qu'elle les repassait dans sa mémoire, elle en comprenait le sens véritable ; et il lui eût été aussi impossible de les répéter que si une invisible main eût pressé sa bouche.
— ...C'est toi qui m'as retenu, poursuivit Léonard, c'est toi, c'est toi!...
Il s'aperçut que ces paroles le soulageaient, comme les premières gouttes d'un sang corrompu qui s'échappent d'une plaie trop longtemps fermée. Il voulut continuer, pour se soulager encore. La plaie s'ouvrit toute grande, les mots jaillirent comme des flots de sang :
— Ne comprends-tu pas ce que ma parole aurait apporté à ces débats?... Un doute, et il n'en fallait pas plus!... Je tenais son salut dans ma main : tu m'as empêché de l'ouvrir... Toi, toi !... On l'a condamnée sans preuves,... sur des présomptions... sur des impressions... Rien contre elle, que le témoignage d'une radoteuse... et cette chose terrible : son passé... Son passé, non pas tel que je l'ai connu, moi,... mais tel que l'ont compris ces jurés et ces juges, qui n'en ont vu que l'immoralité, comme ils disent...
Ah ! pauvre petite créature d'amour, je pouvais leur dire ce que tu fus pour moi, ce que tu fus vraiment !... Mais on m'a retenu, on m'a menacé, j'ai été faible, j'ai cédé, je t'ai sacrifiée... Ah! tu n'aurais jamais été si lâche, toi, pauvre victime... si lâche et si cruelle!...
Pendant que ces reproches roulaient sur elle, Lucienne se rappelait sa facile victoire, ses arguments accueillis d'emblée parce qu'ils tombaient
dans une oreille propice, la capitulation complaisante suivant le départ de Raymond. Mais, à défaut d'autre vertu, elle avait ce courage qui ne se dérobe point aux responsabilités ; elle s'interdit d'ôter au désespéré la pauvre défense qu'il invoquait, elle continua de se taire en détournant les yeux.
Léonard s'excitait à la charger davantage :
— Tu as vu qu'elle est innocente... Tu Tas vu!... Cela saute aux yeux, quand on sait ce que tu savais!... Et tu prévoyais bien Terreur, oh ! oui, tu la prévoyais !... Mais tu me leurrais d'un espoir imbécile, tu m'étourdissais, tu me disais des choses, des choses !... Dans quels basfonds de l'âme allais-tu les chercher?... Et je te laissais dire, et je t'approuvais!... Tu menaçais d'emporter les enfants... Car tu m'as fait cette menace, n'est-ce pas?... C'est ce qui m'a vaincu, j'ai eu peur de les perdre... Ah! le vrai danger n'était pas là!... Il n'y en avait qu'un : la condamnation de ce pauvre être dont le seul crime est de m'avoir aimé,... et que j'ai aimé, moi,... et que je devais sauver au prix de ma vie,... et qui mourra,... qui mourra de cette mortlà,... de cette mort effroyable !... Ah ! je pouvais l'empêcher, et je ne peux plus... Il est trop tard !.,.
Il haletait, les deux poings levés vers le ciel :
— Trop tard!... Trop tard!... Trop tard!...
... Marc, à son tour, venait de se mettre au piano, où il répéta bientôt un paisible andante de Clementi. Mieux doué que Raymonde, il avait un jeu plus ferme : ses notes se détachaient avec plus d'entrain. Au contraste de ces sons enfantins avec les soupirs de Thorame accablé qui s'affaissait dans son désespoir, Lucienne eut pour la première fois la nette intuition de tout le malheur tombé sur leur foyer.
Le père atteint si profondément dans son âme, c'était Tarbre attaqué dans sa racine, qui s'étiole et meurt. Affaibli par un souvenir plus dévorant qu'une fièvre maligne, Léonard ne serait plus désormais qu'un infirme impropre au combat, — plus infirme encore que son frère, dont Tàme au moins restait intacte ! — un de ces cadavres vivants qui flottent sans consistance parmi les tempêtes humaines. Qu'était-ce qu'un scandale, dont le bruit s'éteint, en regard d'un pareil virus entré au plus profond de l'être? Qu'était-ce que la défaite dans la lutte des intérêts en regard de cette honte intime, dévorante, implacable, qu'il faudrait porter jusqu'au tombeau ? Hélas ! leur sort à tous était lié à celui de l'étrangère, nul effort ne romprait cette chaîne invisible ; il fallait la sauver pour que le blessé retrouvât l'espérance, leur salut dépendait de
son salut. Et Lucienne se mit à le désirer de toutes ses forces. Elle y voulut croire. Ses lèvres se desserrèrent ; elle dit :
— Il reste la grâce...
Peut-être qu'une voix plus pure lui soufflait ce beau mot, qui ranime une dernière lueur au fond des nuits les plus obscures; peut-être qu'elle pressentait le sens profond du drame dont elle n'avait d'abord pensé qu'à écarter l'horreur; peut-être qu'un vent de vraie pitié chassait les passions égoïstes qui depuis si longtemps réglaient seules les battements de son cœur.
— La grâce est si rare, dans ce pays-là ! répondit Léonard. Pourquoi la grâce? Le crime est affreux... Les doutes? Après le verdict, ils ne comptent plus... Selon la convention légale, le jury est infaillible : il prononce sans recours, et les pouvoirs responsables s'abritent derrière son verdict... C'est avant, c'est avant qu'il fallait agir!
La voix de l'Anglaise s'éleva pour gronder Marc et traversa la cloison ; puis Vandante reprit son cours, avec moins d'entrain, comme si les notes hésitaient à tomber des doigts intimidés.
— Il s'agit d'une femme, répliqua Lucienne.
Ici, le Président les gracie toujours. Quand je pense que son salut dépend d'une femme aussi.
de la Reine, qu'on dit bonne, que la vieillesse doit incliner à la pitié...
Léonard Tinterrompit, avec un geste d'indicible détresse :
— La Reine ! te figures-tu qu'elle écoute la voix de son cœur? Elle n'a pas de volonté, elle consulte son ministre et fait ce qu'il lui conseille ; elle n'est qu'un instrument presque passif qui règle l'application de la loi... Quant à nos sentimentalités sur le sexe et la peine, les Anglais les ignorent, La peine de mort est inscrite dans leur code : ils l'appliquent aux femmes comme aux hommes, avec cette cruauté froide que dans tous les pays l'instinct de barbarie et de vengeance abrite derrière la loi... Pour tous, pour toutes, le même arrêt, la même corde, le même bourreau... Ah ! c'est épouvantable !...
La sinistre vision se dressa dans la chambre confortable, aux murs tendus d'étoffe claire, aux guéridons chargés d'élégants outils de toilette et de flacons de cristal, dans la chambre où Léonard amenait sa jeune femme quelques mois après avoir abandonné Françoise, où Marc et Raymonde étaient nés dans le grand lit Louis XV que recouvrait le tapis d'Aubusson à guirlande d'épis et de roses.
— Écoute! s'écria passionnément Lucienne, on ne ferait rien si l'on doutait toujours. Ce mi-
nistre, qui conseille la Reine, c'est un homme : on peut le voir, lui parler, Fémouvoir, le convaincre. Fais maintenant ce que voulait Raymond. Pars ! Ton frère t'accompagnera. Vous tenterez tout... Il ne faut jamais désespérer !.. .
— Ah ! murmura Léonard, tu ne sais pas combien cette chance est faible !... Tu ne le sais pas !...
Les deux frères arrivèrent à Londres par une de ces matinées de brume où la lumière refuse de s'éveiller. Le front contre la vitre de son wagon, Léonard regarda longuement défiler de petites rues entre-croisées parmi des terrains vagues, des lignées et des lignées de petites maisons aux toits poudrés de suie, grises dans le brouillard, pareilles aux cellules d'une ruche énorme ou bien à celles d'une immense prison. A l'arrôt d'East Croydon, se croyant arrivé, il voulut ouvrir la portière. Raymond l'arrêta.
— Ce n'est donc pas Victoria?
— Pas encore.
Aux approches de la grande gare, l'étrange paysage urbain s'élargit, les proportions en changèrent : des fantômes de bâtisses gigantesques
â34 L*INUTILE EFFORT
succédèrent aux ombres ramassées des petites maisons, les perspectives des rues se prolongèrent vers l'horizon où fumaient des forêts de cheminées^ les couleurs crues d'énormes affiches éclatèrent dans la grisaille deTair et des murs. Le train stoppa. Les portières s'ouvrirent. Un puissant commissionnaire à face rouge, à barbe fauve, enleva les malles que les douaniers regardèrent à peine, pour les charger en un clin d'œil sur le fourwheeler qui partit au trot régulier de ses chevaux. Aussitôt Léonard sentit tomber sur lui comme un poids incalculable de solitude. Il regarda son frère, pâli parla fatigue du voyage, et crut lire dans ses yeux la même impression de terreur mystérieuse :
— Comme on est loin ! murmura-t-il.
Raymond ne partageait qu'à demi cette espèce
de vertige, que la formidable Londres ne donne qu'une fois. Il répondit simplement, du ton dont on constate un fait connu depuis longtemps :
— Oui, tout est bien différent.
Leur attelage filait le long de Victoria Street, parmi les apparitions des omnibus, des cabs, des fourgons, des piétons qui glissaient presque sans bruit sur la boue grasse de la chaussée et des trottoirs. Léonard reprit, en regardant autour de lui :
L*INtTILE EFFORT 238
— C'est un autre monde !
Gagné par Fémotion de son frère, Raymond répéta :
— C'est vraij — un autre monde !
Serrés l'un contre Tautre, frissonnants dans la fraîcheur du matin, ils se trouvaient plus perdus que deux naufragés jetés sur une terre inconnue. Là, dans cette île qu'un bras de mer et un océan d'idées séparent de nous, ils ne sentaient plus autour d'eux les appuis naturels que chacun possède dans son pays : la famille avec ses racines, les amitiés et les relations qui s'enchaînent, la connaissance innée des usages, des traditions, des caractères, — tout ce qui peut augmenter l'assurance et multiplier les forces de l'être isolé dans les corps à corps de la bataille humaine. Au lieu d'être le rameau d'un tronc qui le nourrit de sa sève^ les membres d'un corps qui les vivifie de son sang, ils n'étaient que deux unités égarées, sans arme pour l'attaque, sans alliés pour la défense. Et sur ce terrain dont ils ne connaissaient ni la structure ni les accidents, ni les routes ni les ornières, ils allaient se trouver aux prises avec ce que les hommes ont inventé de plus massif et de plus solennel, la loi, dans le pays du monde où elle est la plus inexorable. En pensant à leur butj ils sentirent mieux leur faiblesse : ils étaient deux malheureux insectes qu'un coup
de vent jette dans une fourmilière : le peuple ordonné qu'offusque leur venue s'agite un instant autour d'eux, et ils sont dévorés. En cet instant, la certitude de leur impuissance les étreignit avec une telle intensité que l'immense hôtel où ils s'engouffrèrent, avec son hall, ses escaliers, ses galeries, leur parut un caveau funéraire qui se ferma sur eux.
Ils ne s'y attardèrent pas. Sitôt leur toilette achevée, l'inquiétude, la curiosité, la hâte d'agir les en chassèrent, bien avant l'heure fixée par Mr Lawrence Bell pour la première entrevue.
Ce fut donc à pied, d'un pas de flâneurs oisifs, et sans prendre au plus court, qu'ils s'acheminèrent vers le quartier de la Justice. Les mêmes ombres affairées continuaient à glisser autour d'eux, chacune courant à son but sans regarder à ses côtés, sans s'occuper des autres, dans le même brouillard fumeux qui trompe sur les distances et fausse les proportions. Ils laissèrent derrière eux la puissante abbaye de Westminster, presque noire dans l'air gris, et gagnèrent le parc Saint-James dont ils traversèrent les gazons soignés ; ils errèrent un moment par les rues somptueuses et décorées qui avoisinent l'antique palais d'Henri VIII, Pall Mail, Saint- James Street, Jermyn street, s'arrêtant parfois devant les vastes édifices où logent les clubs, les
bureaux, les ministères. De temps en temps, Léonard demandait machinalement à son frère :
— Qu'est-ce que ceci?
Il n'écoutait pas la réponse. Que lui importait de reconnaître la résidence du Prince de Galles dans la solide maison rouge que Christopher Wren bâtit pour le grand duc de Marlborough, ou les massives colonnes du ministère de la guerre que semble surveiller la figure réfléchie de Sydney Herbert? S'il s'arrêtait en regardant, c'est parce qu'un détail qui frappait ses yeux, — la carrure des constructions régulières, la robustesse des grilles de fer, la vigoureuse vieillesse des murs — lui faisait mieux comprendre et mesurer l'obstacle dont l'ensemble de ces choses écrasait son vouloir. Oui, ces maisons, ces édifices, ces églises en pierre de taille, ces monuments érigés à des conquérants, à des pacificateurs de colonies révoltées, à des guerriers vainqueurs sur des mers lointaines, à des magistrats plus puissants que des rois, — le régiment qui défila dans un flamboiement d'acier et de tuniques rouges, — ces passants mêmes, grands, forts, anguleux, pressés, — ce ciel épais (jui pesait sur les toits, sur les cheminées, sur los clochers, — jusqu'aux menaçantes clôtures (h's pelouses et des squares, — tout cela formait h ses yeux comme un cube énorme qu'il s'agis-
sait de déplacer pour sauver Françoise. Cimentés par une matière impondérable, les éléments s^en agrégeaient comme ces briques rouges, assez semblables aux briques indestructibles des Romains, dont tant de ces murs sont construits ; et la même unité que manifestent telles statues de général ceint de son épée ou de juge pensif sous sa perruque, enveloppait la ville entière, depuis les tours hautaines de la vieille abbaye où reposent dans l'égalité de Thistoire les morts dont les haines, les vertus ou les crimes ont fait la grandeur du pays, jusqu'aux milliers de petites maisons qui s'enfuient vers la campagne, depuis les ponts de fer qui s'ouvrent sur la Tamise devant les mâts des vaisseaux jusqu'au gibet caché derrière les murailles de Newgate.
Comme ils passaient devant la colonne de Nelson, qui crève les nuages, Léonard murmura, découragé :
— Nous ne pourrons rien !
Raymond dominait mieux une impression pareille : soit que les aspects de la ville, moins nouveaux pour ses yeux, lui parussent moins hostiles, soit que son âme se fût mieux trempée à des résolutions plus passionnées.
— Tu te trouves dépaysé? répondit-il. Ce n'est pas une raison pour craindre. Nous ne sommes point ici pour reculer au premier obs-
tacle. Plus qu'ailleurs encore, Ténergie réussit, dans ce pays qui la respecte.
Il regarda l'heure, et ajouta :
— Le temps passe. Marchons plus vite !
Ce petit homme valétudinaire, à taille déviée, à stature d'enfant, ne connaissait plus les fatigues, ne pensait plus aux coups d'air. Il avait oublié le cache-nez dont il s'enveloppait d'habitude. Malgré l'humidité, il négligeait de boutonner son pardessus dont les pans flottaient dans une envolée. Bien qu'il parût encore plus frêle, plus menu dans la foule des hauts Anglais à larges épaules^ il posait sur ces trottoirs étrangers des pieds de conquérant.
— Voici la gare de Charing-Cross, expHquat-il. Nous entrons dans le Strand. Nous ne sommes pas loin.
Il entraîna son frère le long de l'artère où bouillonne l'activité de Londres, où déjà flottait dans l'air lourd l'arôme du bird's eye que les pipes sèment en passant^ où courent sans trêve, entre les boutiques, ces silhouettes actives, ces ombres rapides qui ne s'arrêtent jamais et no regardent rien.
C'est ainsi qu'ils arrivèrent à Temple Bar.
Un moment, ils cherchèrent dans le labyrinthe des petits squares, des petites cours, des petites rues, autour de ces constructions gothiques qui
ont des airs de chapelles, dans un silence profond, presque religieux. Des sergents de ville, immobiles comme des statues, le visage coupé par la visière du casque, leur montraient la direction en tendant d'un geste articulé une main gantée de fil noir. Des silhouettes de magistrats en perruques sortaient parfois des maisons, comme des figures d'un autre temps. Des vols de pigeons s'ébattaient dans des bassins, et remuaient la suie qui s'amasse sur les eaux dormantes. De-ci de-là, au bout d'une enfilade de bâtiments plus neufs, apparaissaient le vert d'un gazon, les murs des quais, une échappée de la Tamise, opaque et jaune.
Ils distinguèrent enfin le nom de Mr Lawrence Bell, gravé sur une plaque de cuivre, à côté d'une porte. Un clerc les introduisit auprès de Tavocat.
Le défenseur de Françoise Dessommes était un homme de moyenne taille, dans la force de l'âge, aux cheveux rouges aplatis autour d'un front énergique, au visage rasé, d'un dessin net, à la mâchoire solide et carrée. Il était en veston foncé et cravate noire, d'une correction de toilette méticuleuse, du haut col immaculé qui le serrait comme un carcan à la pointe des bottines luisantes. Son œil clair ne s'étonnait .de rien, ses gestes étaient lents et calculés, comme si les
moindres devaient avoir un sens. Il accueillit les visiteurs avec une politesse réservée, qui marqua d'emblée les nuances : tandis qu'il secouait la main de Raymond comme s'il le connaissait dès longtemps, il s'inclina devant Léonard avec une gravité cérémonieuse qui dissimulait à peine une certaine méfiance. La lumière du dehors était insuffisante : une lampe électrique, à réflecteur vert, éclairait la table, en laissant dans l'ombre une partie du cabinet où rougeoyait la houille dans la cheminée noire. Mr Lawrence Bell s'était avancé pour recevoir les Ferreuse. Il leur montra deux chaises, d'un geste simple, et reprit sa place derrière la table encombrée de dossiers.
— Je puis parler français, monsieur? demanda Léonard.
— Oui, monsieur, je comprends.
Léonard échangea un regard avec son frère, et ouvrit l'entretien :
— Je n'ai pas besoin de vous expliquer quels sentiments nous amènent, monsieur. Nous savons que vous avez fait tout ce que peut un défenseur pour sauver cette malheureuse. Mon frère m'a traduit un résumé de votre belle plaidoirie : elle m'a paru un modèle de logique et de clarté.
Mr Bell, dont la figure exprimait une attention
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soutenue, ne parut pas s'apercevoir du compliment.
— ... Je suis avocat moi-même, monsieur, comme vous le savez. L'expérience m'a montré, comme à tous ceux de notre profession, que les efforts les plus consciencieux, les plus dévoués, ne reçoivent pas toujours leur récompense, et qu'il est souvent impossible de modifier les opinions ou le parti pris des jurés. Dan^ cette affaire, vous avez plaidé avec une entière conviction, sûr que vous défendiez une innocente, confiant dans la force de la vérité. Je suis persuadé que, pas plus que nous, vous n*avez compris cet incroyable verdict !... Et pourtant il s'est produit, contre toutes les prévisions du bon sens : on ne peut plus lutter que pour en empêcher les derniers effets. Vous êtes prêt à tout mettre en œuvre pour sauver la condamnée : nous venons ajouter un effort aux vôtres. Les circonstances que vous connaissez nous ont imposé ce devoir... Mais que pouvons-nous tenter ? Je l'ignore, vos lois et vos usages étant très différents des nôtres; et c'est ce que je vous demanderai. Aucune démarche ne nous arrêtera : nous comptons sur vous pour les guider.
Mr Bell réfléchissait, le regard baissé, le menton appuyé sur sa main gauche, la droite allongée devant lui, sur la table. Enfin, il leva les yeux
sur Léonard, et répondit lentement, en cherchant ses mots, avec un accent assez marqué et de fréquentes hésitations :
— Vous savez. Monsieur, chez nous, oui, les choses ne se passent pas comme en France...
pas du tout, je crois!... Les décisions du jury^ elles sont encore plus... solennelles... plus définitives!... Nous donnons à l'accusé toutes les chances pour se défendre : il peut dire tout ce qu'il veut, et faire venir tous les témoins qu'il veut, et on ne le traite pas tout de suite comme si Taccusation était la preuve, et on ne lui tend pas de pièges pour l'embarrasser comme chez vous, non !... Mais après que le jury a dit : « Coupable, » c'est fini ; alors, il ne peut plus rien, il n'a presque plus de chances de se sauver !... Vous savez, nous n'avons pas votre cour de cassation, qui peut presque toujours trouver un... vice de forme, comme vous dites, je crois; nous n'avons que le Banc de la Reine. Et le Banc de la Reine, oh ! on n'y peut aller que s'il y a eu dans le procès des irrégularités bien certaines, bien graves... Et dans celui-là, il n'y a point eu d'irrégularités, point!... On ne peut donc rien faire au Banc de la Reine, pas même essayer... Il n'y a plus que la grâce de Sa Majesté I
Ce fut Raymond qui répondit, avec une précipitation passionnée :
— Oui, la grâce, nous pensions bien qu'il n'y avait plus d'autre espoir. Mais dites, que faut-il faire pour l'obtenir?
— Il faut envoyer... une supplique.
— A la Reine ?
— Non, au Home secretary,,, ministre de rintérieur, vous diriez, je crois?
— Est-il donc impossible de s'adresser à la Reine ? Elle est femme, on dit qu'elle est bonne. . .
Mr Bell l'interrompit avec un geste négatif de la main droite :
— Oh! Sa Majesté n'écouterait pas sa bonté.
Elle respecte la loi : elle ne peut pas se mettre au-dessus du jury, puisque c'est le jury qui a le droit de prononcer. Elle demande au ministre ce qu'il faut faire : quand le ministre dit de donner la grâce, elle la donne; et quand il dit de refuser, elle la refuse.
L'imagination de Raymond réservait un rôle plus actif et plus précieux à cette femme qu'un si long règne, l'expérience de tant d'affaires, l'exercice d'un tel pouvoir devaient incliner, pensait-il, à la pitié pour toutes les misères humaines :
— Est-il possible, s'écria-t-il, qu'une Reine renonce à ce droit de grâce qui est la plus belle de ses prérogatives ? qu'elle ne s'émeuve pas à l'idée du supphce d'une femme qui peut être
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innocente, qu'elle pourrait sauver? Où prendrat-elle le courage de signer Tarrêt de mort, quand elle saura les doutes qui subsistent, quand elle connaîtra le vrai caractère de la condamnée ?
11 s'exaltait, sous les yeux tranquilles de Mr Bell qui Técoutait avec étonnement, comme on écoute un homme dont le mécanisme cérébral vous est étranger. Léonard, qui réalisait mieux la situation, l'interrompit en disant :
— Ainsi, tout dépend du ministre de l'Intérieur. Eh bien, ce ministre, on peut le voir? lui demander une audience ?
Le sollicitor répéta son geste négatif, en l'accentuant avec plus de sécheresse :
— Non. Le ministre m'accordera une audience, si je la lui demande; mais pas à un autre. Quand on a condamné quelqu'un, il y a toujours beaucoup de parents et d'amis qui voudraient le prier. Pour lui, c'est impossible, il ne peut pas les recevoir. On lui écrit une lettre, un mémoire, en expliquant pourquoi on demande la grâce :
par exemple, s'il y a des circonstances qui excusent un peu le crime ; ou bien, si Ton sait des faits que le jury n'a pas connus, et qui mettent du doute.
— C'est ce que vous comptez faire, en tout cas?
— Oui, je compte faire cela. Vous pouvez essayer aussi. Le ministre lira !
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Raymond jeta de nouveau dans la discussion son ardeur impatiente :
— Certainement, nous essayerons!... Nous raconterons à votre ministre Thistoire vraie de cette malheureuse, que les jurés ignoraient.
Nous lui dirons le sentiment très noble de maternité que nous avons vu naître en elle, son dévouement à son enfant, son travail : ce sont des faits, n'est-ce pas ? Et des faits qui montrent qu'elle n'est pas une fille perdue comme les jurés ont dû le croire, des faits qui rendent invraisemblable rhypothèse du crime...
L'attention étonnée que continuait à exprimer le visage de Mr Bell se nuança d'une ironie un peu dédaigneuse :
— Ces faits-là, dit-il, oh ! ce ne sont pas ceux qui comptent. Peut-être ils pourraient un peu peser sur le jury, avant qu'il prononce, tout au plus. Voyez, nous n'attachons pas d'importance à la vie passée. Pour les petites choses, quelquefois ; pas pour les grands crimes. On voit souvent des gens qui ont été honnêtes toujours, faire une fois un grand crime. C'est pourquoi ce qu'ils ont fait avant, ne prouve rien. Il faudrait montrer que les témoins se sont trompés...
Il s'anima tout à coup, ses joues se colorèrent, il frappa du poing sur la table :
— Et Mrs Lambeth s'est trompée, je suis sûr!
Elle a dit qu'elle a vu, et c'était dans son esprit ! Elle a vu après, toujours plus clair! Mais comment prouver?... Le jury ne devait pas croire, et il a cru : alors, on ne peut plus rien !
— Pourtant, s'écria Raymond, il y a des impossibilités morales dont on doit tenir compte ! Nos souvenirs valent bien les yeux de Mrs Lambeth : ce serait un crime de les négliger.
— Le problème, dit Léonard avec plus de calme, c'est donc d'ébranler par notre certitude la foi que votre ministre a dans le verdict du jury. Comment y réussirions-nous par un mémoire? Une conviction comme la nôtre ne peut se communiquer que par la voix, l'accent, le regard. Que restera-t-il de ce que nous apporterons, quand nous l'aurons écrit ? Par conséquent, il faut voir cet homme, il faut lui parler. Et vous nous dites que c'est impossible !
Le sollicitor affirma de nouveau :
— Le ministre ne veut pas vous recevoir. Il ne pourrait pas.
Un silence suivit cette déclaration péremptoire. Ce fut la voix ardente de Raymond qui le rompit :
— Cependant, il aurait le devoir de tout écouter, pour s'éclairer !
— Oli ! répliqua Mr Bell, je vous l'ai déjà dit : il y a tant de condamnés, et leurs parents ne
croient jamais qu'ils sont coupables. Il y en a plus de vingt mille par an, pour toutes sortes de fautes, à toutes sortes de peines. Le ministre ne peut pas recommencer leur procès : il n'a pas le temps.
L'accent du sollicitor révélait l'orgueil qu'éprouvent toujours les Anglais à parler de leurs institutions ou à rappeler leur grandeur. Raymond se taisait. Léonard réfléchit un moment avant de reprendre :
— Si Ton ne peut obtenir une audience officielle de votre ministre, est-il impossible de le voir autrement ? C'est un homme, après tout : il a des amis, des relations, un club; il dîne en ville ; des gens lui parlent ; pourquoi n'arriverait-on pas à le rencontrer?
— Oh ! oui, répondit aussitôt Mr Bell, il est comme tout le monde. Si vous avez des amis qui le connaissent, et qui vous présentent, vous pouvez causer avec lui comme avec moi. Il discutera avec vous sur cette affaire comme tous les autres Anglais qui en ont envie. Ce ne sera pas dans son office, il ne sera plus le ministre^ il sera seulement un individu, un particulier. Oh ! si vous le rencontrez ainsi, il vous écoutera très bien.
— Il s'appelle ?
— Sir Archibald Brawnborne.
A ce nom, la figure de Raymond s'éclaircit, comme si Tespoir renaissait :
— Sir Archibald Brawnborne ! s'écria-t-il, celui qui a été déjà ministre il y a une vingtaine d'années ? Mais nous sommes sauvés : c'est Tami de lady Leavermore, nous le verrons quand nous voudrons, j'en réponds.
Sa mémoire évoquait la sympathique figure du vieil homme d'État^ rencontré plus d'une fois pendant ses précédents séjours à Londres : une figure haute et sereine, réfléchie, plutôt douce, comme éclairée d*un rayon de bienveillance. En ce temps-là, sir Archibald n'était point aux affaires, et n'y pensait pas rentrer jamais : presque septuagénaire, jugeant son œuvre achevée, il jouissait de ses loisirs en vieillard aimable, qui sourit à son hiver. Écouté, choyé, dorloté dans un cercle restreint qui l'admirait avec cette ferveur que les anglo-saxons vouent à leurs grands hommes, ou simplement à leurs hommes utiles, il discutait librement les événements du jour ou rappelait avec discrétion les souvenirs de sa longue carrière d'administrateur, de diplomate et de ministre. Ses récits transportaient ses auditeurs dans tous les coins de l'immense empire, de Madras à Ottawa, de Brisbane à Capetown. Il avait le geste bénin, le regard très bon, des inflexions caressantes dans la
voix, le rire clair d'un homme dont la conscience est en paix. On le disait charitable, pieux sans ostentation, scrupuleux dans ses moindres actes.
Il avait vu naître lady Leavermore et, n'ayant pas de famille, Taimait en père, avec cette nuance de tendresse que les vieillards ont volontiers pour les femmes dont ils ont pu suivre la floraison.
Raymond se souvint tout à coup de l'avoir rencontré dans le salon de son amie, le jour même où il devait emmener dîner Françoise avec la petite Aurélie et Mrs Duke ; ce rapprochement lui parut de bon augure :
— Nous le verrons, répéta-t-il en s' excitant, nous lui raconterons tout. Il comprendra : c'est un homme de haute culture, de grande intelligence, d'une bonté à toute épreuve. Il aura pitié. Il a beaucoup d'affection pour lady Leavermore, qu'il voyait tous les jours : elle parlera pour nous, elle nous aidera, j'en suis sûr!
Mr Lawrence Bell suivait curieusement, de ses yeux clairs, le petit être nerveux qui s'agitait comme une feuille à ce souffle d'espérance ; mais sa figure restait impassible ; il dit, en scandant énergiquement ses paroles :
— Il faut prendre garde, monsieur, il ne faut
pas espérer trop vite. Un ministre, chez nous, a peut-être plus de pouvoir que la Reine, même pour faire grâce, mais il n'est aussi qu'un serviteur de la loi. Quand il est dans ses fonctions, un ministre ne connaît pas ses amis : il n'a pas le droit, même s'il a de la pitié ou si on le supplie ; il ne pense qu'à la loi, il ne peut faire que ce qu'elle dit. C'est très bien que vous voyiez sir Archibald, si vous pouvez être présenté. C'est très utile. Seulement, il faut lui dire des choses précises, qui touchent au fait. Écoutez! il vous faut voir dans le dossier. Je vais vous le remettre. Tl faut le lire avec beaucoup d'attention. Et puis, vous pourriez voir les témoins. Alors, vous saurez mieux! Oui, vous saurez mieux comment tout s'est passé, et ce qu'il faut dire au ministre.
Il s'adressait maintenant à Léonard, comme s'il comptait davantage sur l'habileté d'un professionnel pratique et de sang-froid que sur l'ardeur maladroite de l'homme qui laissait si naïvement transparaître son âme.
— Voilà du moins un programme d'action, s'écria Raymond.
Mr Bell sortait d'un casier un portefeuille rempli de papiers. Il le posa sur la table, devant Léonard qui se leva pour le prendre ; et il conclut, d'une voix qui s'émut enfin :
— Là-dedans il y a tout. Vous verrez. Moi, j'ai fait ce que j'ai pu. Vous, essayez aussi. Si personne ne veut croire, oh ! ce sera une terrible injustice I
Lady Leavermore habitait une de ces rues tranquilles, entre-croisées entre les artères qui relient Oxford street et Piccadilly. Son salon — une pièce oblongue à tentures claires — dégageait l'impression d'une intimité plutôt élégante que luxueuse. Des étoffes de l'Inde, des bibelots précieux rapportés des colonies, quelques objets d'art qui venaient d'Italie ou d'Espagne, le décoraient. Fatigué de certaines broderies un peu crues, des aspects tourmentés de quelques objets exotiques, l'œil se reposait sur de belles fleurs, toujours arrangées avec un art délicat, ou sur des tableaux choisis dont chacun le retenait par son intérêt ou sa rareté. Une grande esquisse au crayon de Burne Jones attirait surtout l'attention : les corps écaillés d'une néréide
et de ses trois petits^ dont les têtes joufflues rappelaient les anges des vieilles chapelles, flottaient dans une eau profonde, parmi des algues étranges, des poissons aux formes capricieuses ; et cette fantaisie, unique dans Tœuvre de l'artiste, troublait comme un rêve inachevé de poète, dont des mots confus et des rythmes flous exprimeraient rindécision. — Raymond, venu seul en quittant Mr Lawrence Bell, faisait face à ces êtres chimériques qui semblaient sortir de leur cadre pour nager vers un grand fauteuil bas, — le fauteuil où sir Archibald venait s'asseoir presque chaque jour. Lui-même les fixait sans les voir, en exposant lentement Thorrible histoire. Il parlait d'une voix sourde, le rouge au front, sans gestes. Son amie, suspendue à ses lèvres, écoutait avec stupéfaction ce récit pareil à tant d'autres qu'on parcourt d'un œil distrait dans les journaux, sans songer qu'on puisse être jamais effleuré par leur réalité. Des lueurs d'efl'roi traversaient ses regards; elle haletait comme au dernier acte d'un drame où le sang coule ; de temps en temps, elle passait la main sur son front, en murmurant un mot d'épouvante.
— Maintenant, conclut Raymond, la justice a prononcé le dernier mot de son erreur. Elle s'est trompée : comme elle y a mis toutes les
formes, il ne nous reste aucun espoir de Téclairer. Mais il y a encore un homme au monde qui peut du moins empêcher Tabomination de s'accomplir jusqu'au bout. C'est sir Archibald Brawnborne, votre ami... Vous devinez ce que je vous demande.
Dans l'entraînement de son émotion, lady Leavermore s'écria :
— Sir Archibald?... Oui, oui, c'est lui qui fait grâce... Oh! je vais courir chez lui, et lui dire tout cela!... Ou mieux, je le prierai de venir ici, pour que vous puissiez le rencontrer, vous, et...
Elle s'arrêta : à travers le récit de Raymond, qui cependant avait tû la défaillance suprême de Léonard, le séducteur resté dans Tombre lui inspirait une insurmontable répulsion ; l'idée de le voir là, dans ce salon où n'entraient que des amis éprouvés, installés dans une existence solide, défendus par une cuirasse d'honorabilité contre les seules approches d'un pareil drame, ridée d'accueillir ce héros de fait-divers, de lui tendre la main, de l'écouter, de lui répondre, l'effrayait comme une sorte de sacrilège. Mais son regard rencontra les yeux suppliants de Raymond, son imagination lui représenta le cachot de Françoise, le gibet, le bourreau : elle domina son impression, et acheva :
— ... Vous et votre frère. Vous connaissez
sir Archibald, vous Tavez vu ici, n'est-ce pas ? Vous savez comme il est bon. Oh ! j'en suis sûre, il fera ce qu'il pourra.
Elle se reprit :
— ... S'il peut quelque chose... Mais pourrat-il?
Derrière la bienveillante figure de son ami^ qu'elle savait incliné à la douceur, elle distinguait, en réfléchissant, comme un fonds inconnu dont elle n'avait jamais senti l'influence, mais que sa délicatesse intuitive devinait en ce moment : cette force de cohésion, peut-être, dont les Ferreuse, depuis leur arrivée, se sentaient comme enveloppés, et qui n'était que l'invisible ciment de toutes les volontés d'un pays tendu vers des possessions âpres et lointaines, — ou, qui sait ? ce reste obscur de sauvagerie qui se satisfait encore dans la répression du crime en invoquant le droit de punir^ le bien pubHc, l'intérêt social. Et de sa mélodieuse voix étudiée et assouplie, elle se mit à dire les mêmes choses que l'avocat, presque dans les mêmes termes :
— Si vous saviez comme un ministre a peu de puissance, chez nous !... Sir Archibald, oh! oui, je connais sa bonté... S'il pouvait, il empêcherait toutes les exécutions, oui, toutes. J'en suis sûre : un jour, il me l'a dit, à propos d'un condamné qu'une foule de gens croyaient innocent.
l'inutile effort 2S7
On faisait des pétitions, partout, môme à la Chambre. On le suppliait, on le menaçait. Et il a tenu bon, et Thomme a été exécuté, et il a confessé son crime avant de mourir... Moi, comme les autres, je voulais sa grâce... Mais sir Archibald ne la voulait pas, à cause de la loi... Et quand je lui ai parlé, il m'a dit qu'il haïssait ces supplices, et que chaque fois il souffrait presque comme les condamnés, et qu'il pensait à eux avant et après, et toute la nuit et bien longtemps. Alors, je lui ai demandé : « Pourquoi ne donnez-vous pas la grâce toujours, puisque vous avez le droit? » Et il a répondu : « Non, je ne Tai pas, quand la grâce serait contre la loi ! » Voilà ce qu'il m'a dit, sir Archibald... Je le verrai d'abord, pour expliquer. Et puis, je vous écrirai pour un rendez- vous... Oh! nous ferons tous nos efforts !...
Elle semblait conquise, prête à seconder son ami dans un élan de ferveur et de pitié. Mais à la pitié qu'elle écoutait seule, se mêlait ce dégoût qui submerge les âmes pures quand un accident remue devant elles les bas-fonds ignorés de la vie. Comme elle luttait contre cette rancœur, elle revit son dîner chez les Ferreuse, — la coquette salle à manger, le salon neuf, Lucienne, Léonard, les invités qui l'étonnaient, jusqu'à la chevelure de Gastellien;.
— Vous souvenez- vous? fit-elle. Nous avons presque parlé de cela^ chez votre frère, à cause de ce roman de Tolstoï. Il ne disait rien, lui, il écoutait. A présent, je me rappelle : sa figure était très sombre. Oh! comme il devait être maiheureux !
Mille pensées confuses s'agitaient sous le front de lady Leavermore. Comme ceux de sa race, elle avait un sentiment profond de Tenchaînement des effets et des causes dans le règne du mal : le spectacle que Raymond venait de découvrir à ses yeux confirmait avec force ses idées traditionnelles sur la faute et le châtiment. Aussi, sa première émotion passée, ne pouvaitelle pas s'apitoyer sans retenue sur une femme à ses yeux souillée, sur un homme sensuel et coupable d'un lâche abandon :leur malheur, trop éloigné de son cercle de sympathies possibles, lui restait étranger; elle se jugeait aussi loin de leurs passions et de leurs catastrophes que de celles d'un Œdipe ou d'une Clytemnestre. Son imagination même se refusait à les suivre à travers les péripéties d'un drame dont elle concevait à peine la réalité. Seul, le désespoir immérité de Raymond la touchait, — comme les souffrances d'une victime innocente qu'étreint avec le coupable la main de la fatalité. Ce fut donc pour lui qu'elle répéta :
— Oui, nous ferons tous nos efforts.
Elle n'eût point été de son pays si elle n'eût pris Toccasion de prêcher un peu :
— Comme c'est terrible, la suite de ce que nous faisons, quand nous avons fait ce que nous ne devions pas !
Raymond regagna l'hôtel, un peu moins désespéré. Son frère l'attendait, dans une triste chambre donnant sur les toits de TAquarium, puis sur d'autres toits, sur des cheminées, sur des fumées qui s'écrasent contre le ciel. Il réfléchissait aux conseils de Mr Lawrence Bell, dont son intelligence professionnelle dégageait le sens pratique. On voulait des faits? Très bien, il en trouverait ! Ses forces revenaient : maintenant il avait du moins un but précis, et avec le dossier, des armes. Il savait où aller, déjà presque par quels chemins. L'affaire devenait une cause, comme il en avait défendu — gagné souvent — de plus difficiles. L'important, c'était de s'y jeter tout entier, avec toutes ses forces, tout son sang-froid, en gardant tous ses moyens.
Ayant éprouvé que la confiance en impose, il se promit d'être confiant : quand Raymond lui rendit compte des résultats de sa visite, il parut satisfait, et répondit :
— C'est un premier point gagné et un point essentiel, puisqu'il est si difficile, dans ce pays.
de voir un ministre. Ton amie est une auxiliaire précieuse : les choses s'annoncent bien. Préparé par elle, il ne pourra manquer de nous écouter en bonnes dispositions, ce Home secretary. Seulement, il s'agit d'avoir quelque chose à lui apporter, quelque chose de précis, comme dit mon confrère. J'imagine qu'avant de nous voir, il examinera le dossier. Eh bien, nous allons Tétudier de notre côté, refaire Tenquête, visiter les lieux, interroger les témoins principaux. Le programme est indiqué : elles me connaissent, ces difficultés-là !
Les deux frères consacrèrent deux jours à compulser les pièces, les dépositions, les interrogatoires, les procès-verbaux. Ils n'apprirent ainsi rien de plus que ce qu'ils savaient déjà : les courtes phrases sèches de leur journal avaient tiré l'essentiel de ces documents prolixes et diffus. En lisant la plaidoirie de Mr Lawrence Bell, ils reconnurent qu'elle groupait avec beaucoup de clarté les éléments favorables, et déduisait des faits acquis toutes les présomptions d'innocence qu'une saine logique permettait d'en tirer. Mais puisque cette argumentation n'avait eu nulle influence sur les jurés, elle ne pouvait ébranler le ministre, qui abrite derrière eux sa responsabilité et doit user d'ailleurs du même procédé de raisonnement et de pensée. Donc, rien à espérer du
tissu des hypothèses et des déductions dans le vide qu'il est si facile d'ourdir, d'étirer ou de déformer : Teffort devait porter sur les faits ignorés de l'enquête, ou sur les moyens d'infirmer les témoignages les plus défavorables. Léonard estima que ce second point leur offrait les meilleures chances ; et c'est dans cet esprit qu'il engagea la campagne.
Les Ferreuse entrèrent en campagne par une minutieuse visite des lieux, refaisant pas à pas la promenade de la mère et de la fille, telle que l'instruction l'avait reconstruite. Comme elles, ils descendirent à la station de Kew-Gardens, et entrèrent d'abord dans Je bar de Sandy Combe Road, où ils tâchèrent d'interroger le tenancier, Mr Hawley. Celui-ci commença par se retrancher dans un silence avisé. Pour gagner sa confiance, Raymond lui expliqua que son frère et lui, convaincus de l'innocence de la condamnée qu'ils avaient autrefois connue en France, venaient demander sa grâce et voulaient être renseignés sur les moindres détails du procès.
Mr Haw^ley, toujours taciturne, les conduisit alors au premier étage de sa maison, dans une pièce qui devait servir de salle à manger réservée, si Ton en jugeait par la cloche de métal et les multiples flacons de sauces variées dont était garni le dressoir d'acajou. Il leur offrit des
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sièges, s'assit en face d'eux, et, desserrant enfin ses lèvres muettes, leur répéta presque mot pour mot sa déposition. Ensuite, Raymond ayant essayé de le questionner, il la recommença, avec une complaisance résignée et consciencieuse ; et il fut impossible d'en tirer autre chose.
— N'avez-vous pas remarqué, demanda Raymond en traduisant une question de son frère, que cette femme était faible, petite, d'allures très douces ? Elle avait pour sa fille beaucoup de soins affectueux, n'est-ce pas ?
Mr Hawley réfléchit un instant, et répondit :
— Elle lui a donné du thé, des œufs et des sandwichs.
— L'enfant paraissait-elle gaie? ou bien au contraire lasse, un peu souffrante ?
Mr Hawley réfléchit encore avant de répondre :
— Elle a mangé les sandwichs et les œufs.
Comme les avocats, les juges, les jurés, le ministre, Mr Hawley se barricadait dans la forteresse des faits : il disait ce qu'il avait vu, ce qu'il savait, ce qu'il pouvait affirmer avec la certitude que donne le témoignage indiscutable des sens. Le ton tranquille de ses réponses et la tranquille assurance de ses yeux bleus sous la broussaille de ses sourcils jaunes attestaient qu'il ne se laisserait point entraîner sur le terrain glis-
sant des hypothèses ou des impressions. Raymond s'écria, de lui-même, avec élan :
— Quand vous avez entendu cette malheureuse, au tribunal, vous n'avez donc pas senti qu'elle ne pouvait dire que la vérité?
Mr Hawley, en clignant un peu, considéra curieusement ce petit homme agité, dont les nerfs vibraient, puis cet autre, impénétrable avec ses yeux pâles, sa figure immobile, ses traits tendus dans un violent efifort pour comprendre la langue inconnue. De sa grosse main couverte de poils roux, il caressa sa barbe rêche, qui s'avançait sous le menton, et il répondit :
— J'étais témoin, monsieur, je n'étais pas juré.
En le quittant, les deux frères parcoururent, comme les promeneuses, le jardin botanique qui s'éveillait à peine aux premières tiédeurs de Tannée, puis les serres des jardins d'hiver où. les plantes, des tropiques dressent leurs palmes dans la chaleur humide. Ils traversèrent en droite hgne la pelouse en se dirigeant vers l'extrémité du lac, et sortirent du parc par la porte qu'ils avaient vue marquée sur le plan annexé au dossier, vis-à-vis de Syon House. Le lleuve, très haut, coulait avec force, comme au jour fatal ; mais il roulait d'autres eaux qui ne savaient rien du drame, et les berges gardaient
leur secret. Paisible et beau, le paysage étalait la verdure de ses prairies semées de grands arbres dépouillés sous un ciel brumeux, poudré pourtant de lumière, tel à peu près qu'il devait être le jour où le mystère s'était accompli sous sa voûte impassible. Pas un passant sur la chaussée, jusqu'aux deux coudes, l'un brusque et l'autre plus arrondi, qui finissent par la dérober aux regards. Sur l'autre rive, un groupe d'ouvriers travaillaient dans l'herbe naissante de Syon Park. Sur le fronton du simple et majestueux palais que dominent les cimes de cèdres centenaires, veillait le vieux lion des Northumberland. La plaine était si champêtre, qu'on eût pu se croire au fond de quelque province perdue, très loin des villes, sans les hautes cheminées et les vastes constructions qui s'estompaient du côté de Brentford, autour d'un monument dont les formes restaient indistinctes dans l'air voilé.
— Est-il possible que ce soit là! murmura Raymond, exprimant ainsi ce doute sur la réalité de nos tragédies qui nous saisit quand nos yeux en cherchent les vestiges si vite effacés par l'indifférence des choses.
Appuyé sur sa canne, Léonard laissait son regard se perdre dans l'étendue. Il demeura longtemps ainsi, dans un silence lourd de
pensées qu'il n'essaya pas même de formuler.
A l'inverse de Mr Hawley, le gardien du parc, Mr O'Clean, parla sans se faire prier. C'était un vieil Irlandais, au visage couleur de brique, avec d'épais sourcils blancs, une touffe de barbe hérissée, des poils plein ses oreilles rouges. Depuis la catastrophe, il avait tant de fois répété son récit, à tant de promeneurs, — mécaniquement, comme un sacristain décrit le trésor de son église, sans rien retoucher à sa version consacrée ! Mais il ne s'en lassait pas, et il le répéta une fois de plus, avec une animation factice, dans son slang que Raymond avait peine à comprendre, stimulé d'ailleurs dans sa routine par l'attente du pourboire qu'on ne manquait jamais de lui glisser dans la main. Il conduisit les étrangers jusqu'à la place exacte, qu'il précisa, en frappant du pied sur le sol oii la foule des visiteurs avait piétiné les roseaux.
— C'est là, là, juste à cet endroit!...
11 imita la pose de Françoise, en ajoutant :
— La femme se tenait ainsi, courbée, comme pour regarder au fond de la rivière...
11 cligna de l'œil en prenant un air malin :
— Vous comprenez, elle faisait semblant!...
Puis, en se redressant :
— Vous voyez bien qu'on ne peut pas tomber dans l'eau, à cette place. Impossible! Depuis
quarante ans que je garde cette porte du parc, ga n'est jamais arrivé, monsieur!
Il les entraîna un peu plus loin.
— Le chapeau de la petite fille était ici. Pour sûr qu'il n'y était pas venu tout seul !
Léonard comptait surtout sur cette inspection pour expliquer les nofbuvements incohérents de Françoise, descendant le fleuve au lieu de le remonter comme elle aurait dû faire, puis revenant sur ses pas. Quand il souleva cette question, l'Irlandais haussa les épaules :
— Tout ça, c'est des histoires ! s'écria-t-il. Elle n'avait pas le temps de retraverser le parc avant la fermeture, c'est vrai. Mais elle devait aller à Kew-Bridge. On voit le pont d'ici ! Les autres stations sont au diable ! Et puis, quand elle a eu fait la moitié du chemin, voilà qu'elle revient sur ses pas ! Pourquoi ? Hé ! parce qu'elle avait bien médité son coup, la gredine!
La fausse manœuvre de Françoise, en efifet, restait incompréhensible, et les explications qu'elle avait essayé d'en donner ne réussissaient qu'à en souligner l'étrangeté : il fallait admettre une de ces étourderies comme chacun en commet sans s'en apercevoir, qu'en raison même de leur insignifiance il est impossible de justifier, mais dont personn e ne veut j amai s admettre l'innocence quand le hasard leur donne une portée tragique.
Les jours suivants furent consacrés à rechercher les autres témoins, à commencer par les époux Lambeth, dont la déposition avait contribué pour la plus large part à fixer le jury.
Ils habitaient, àKew, le rez-de-chaussée d une maison dont ils sous-louaient le premier étage, à la mode des petits bourgeois. La grande femme, à taille de gendarme, et le petit homme, aux allures de rongeur vite effaré, étaient de même âge, également méticuleux et méthodiques. Affiliés à quelque secte puritaine, ils roulaient des yeux dévots, regardaient au plafond, et le nom de Dieu revenait dans leurs moindres propos : c'était Lui, à n'en pas douter, qui avait dirigé ce jour-là leur promenade hebdomadaire du côté de la catastrophe, pour assurer la punition du crime.
— Si nous étions sortis à notre heure habituelle, monsieur, nous n'aurions rien vu ; mais mon mari avait attendu chez le coiffeur qui lui fait la barbe, et nous avions un retard de vingt minutes. C'est bien là le doigt du Seigneur !
La foi en cette mission providentielle leur donnait, sur les moindres détails, une certitude inébranlable. A leur place, des êtres moins sûrs de servir les desseins de la justice céleste se seraient méfiés du témoignage de leurs sens, en se rappelant que la silhouette de Françoise, indis-
268 l'indtile effort
tincte dans le brouillard, n'attira pas d'abord leur attention, que même son attitude ne les frappa qu'après coup. Mais ils ne l'analysèrent que pour en obtenir des affirmations de plus en plus catégoriques, qui devinrent implacables quand ils furent renseignés sur le passé de la jeune mère. Si peut-être, au cours des débats, Mrs Lambeth eut un instant l'idée qu'elle en disait trop, si sa conscience fut effleurée par un soupçon d'incertitude, ce soupçon se dissipa sitôt le verdict rendu : car comment leur Dieu les aurait-il choisis pour instruments d'une épouvantable erreur? Dès lors, dans les conversations qu'elle promenait à travers son quartier, elle affirmait plus solennellement, elle amplifiait avec plus d'autorité. C'est ce qu'elle fit devant les deux frères, en consultant des yeux son mari, qui l'approuvait, les mains en cornet sur sa meilleure oreille. Le sourd avait abandonné ses dernières réserves : il ne fit que répéter les propos de sa femme, en disant : « J'ai entendu ! »
En se souvenant des légères contradictions de leurs dépositions devant la cour, et en constatant qu'il n'en restait plus trace, les Ferreuse sentirent augmenter leur méfiance. Mais comment ébranler une certitude qui reposait sur des signes spéciaux de la Providence? La façon dont on repoussa les objections qu'ils hasardèrent
leur eut bientôt montré qu'ils n'y parviendraient pas.
— Vous êtes sûrs, bien sûrs de tout ce que vous dites ? demanda Raymond.
Le mari s'agita, la femme s'exclama : puisqu'ils avaient vu de leurs quatre yeux, entendu de leurs quatre oreilles !
— N'admettez- vous pas que nos sens peuvent nous tromper? Surtout quand il s'agit de faits qui nous ont beaucoup préoccupés, et que notre mémoire modifie sans s'en douter.
La grande femme, qui le dominait de toute la tête, le toisa en répondant :
— Nous avons vu et entendu ce que Dieu a voulu que nous voyions et entendions, monsieur, pour la punition du crime et l'avancement de son règne.
Il dit encore :
— Avez-vous songé que votre seul témoignage a entraîné la condamnation?
Mrs Lambeth se récria, déplaçant la question sans s'en apercevoir et faussant avec candeur le partage des responsabilités :
— Notre témoignage seul y monsieur ! Et celui du gardien du parc, n'est-il pas d'accord avec le nôtre ? et celui de Mr Hawley ? et celui de Mr Orchard? et tous ceux qui ont établi la vie infâme de cette créature? Allez^ allez, elle est
coupable, vous en pouvez être certains. Elle mérite dix fois sa peine. Aussi, j'espère bien que Sa Majesté ne lui fera pas grâce, et qu'on la pendra !
Le sourd entendit, ou devina ; et il approuvait, avec un petit rire féroce...
Après avoir douté jusqu'au verdict, Mrs Oxbridge s'était ralliée, comme les Lambeth. La veille de la condamnation, elle défendait encore Françoise, en affirmant que rien ne la ferait changer d'avis ; le lendemain, elle « se rendait à Tévidence, » c'est-à-dire qu'elle acceptait la conviction des jurés, qui ne s'étaient pas même trouvés unanimes, — tant l'opinion des autres nous paraît plus solide que la nôtre propre, dès que l'appareil judiciaire lui prête son air d'infaillibilité. Humiliée auprès des voisins, inconsolable d'avoir abrité sous son toit une criminelle qui mourrait de la main du bourreau, elle se préparait à quitter son quartier et sa maison.
— ... La maison où j'ai soigné mon pauvre mari, monsieur, oii je lui ai fermé les yeux, où je pensais mourir aussi...
Mille traits lui revenaient en mémoire, qui prenaient un sens nouveau dans son imagination surexcitée : Françoise ne regardait jamais les gens de face... parlait peu, sans familiarité,... semblait souvent distraite, «comme quelqu'un
l'inutile EaPPORT 271
qui roule de mauvaises idées. » Elle usait pour sa toilette d'ingrédients qu'ignorent les honnêtes femmes, de ces poudres, de ces pâtes, de ces vinaigres « qui n'annoncent rien de bon ! » Elle n'avait jamais parlé du jeune homme mort d'une pleurésie.
— Ah ! si j'avais connu cette histoire, je me serais méfiée... Mais je ne me doutais de rien, je croyais tout ce qu'elle me disait... Ah! je suis récompensée de ma confiance!... Si vous saviez comme elle jouait bien la comédie, messieurs! De plus fines que moi s'y seraient laissé prendre, je vous assure !... J'aurais juré qu*elle adorait sa petite fille, moi!... Et elle a eu cet affreux courage... Une enfant jolie, charmante, mignonne... un véritable petit ange!... Mais qu'attendre d'une fille-mère, qui se fait passer pour veuve et vit ainsi dans le mensonge?... Et ce Mr Orchard, qui venait la voir tous les jours, qui l'accompagnait dans tous ses voyages à Cantorbéryl Dieu sait ce qui s'est passé entre eux... Moi je l'ignore, et je m'en félicite, messieurs!...
Ainsi geignait la vieille dame, les dents en avant, avec des mèches folles qui sortaient de son bonnet. Elle parlait comme un moulin, sans écouter les questions de ses visiteurs, sans y répondre, sans s'informer de leur but ni de leur qualité, comme s'il eût été tout à fait naturel
que n'importe quels étrangers vinssent lui fournir ainsi Toccasion de débiter ce qui lui remplissait la tête. Elle voulut aussi leur montrer un portrait de la petite Aurélie, qu'elle cachait dans un tiroir. Avec ses longs cheveux bouclés, ses traits délicats, les fossettes de ses joues, le dessin souriant de sa bouche, Tenfant ressemblait à Raymonde comme une sœur aînée. Le cadre de cuivre trembla dans les mains de Léonard, dont les yeux s'obscurcirent. Quelque absorbée qu'elle fût partout ce qu'elle avait encore à dire, Mrs Oxbridge s'aperçut pourtant de cette émotion :
— Ah! dit-elle, comme vous la regardez!
Seriez- vous des parents, peut-être ? Eh bien ! vous pouvez l'emporter, si cela vous fait plaisir. Son indigne mère me l'avait donné, ce portrait. J'y tenais. Mais à présent, je voudrais ne plus rien savoir de cette affaire, ne rien garder qui me la rappelle.
Une visite aux deux charpentiers, qu'il fallut chercher de 'chantier en chantier, ne donna pas de meilleurs résultats. Ceux-ci, du moins, possédaient ce bon sens que développe l'exercice attentif d'un métier simple et utile, et que les préjugés bourgeois n'ont pas racorni. Ils comprenaient à merveille que le témoignage de Mrs Lambeth, isolé, ne constituait pas une charge décisive ; qu'il tenait sa valeur d'un en-
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semble d'indices dont chacun pouvait paraître insignifiant en soi, parmi lesquels l'un des plus probants restait leur rencontre avec les deux promeneuses, en un point d'où elles n'avaient aucun motif de revenir sur leui's pas à moins d'avoir reçu un renseignement erroné; qu'ils avaient donc contribué pour une large part à fixer la conviction des jurés, dont le verdict ne suffisait point à détruire tous les doutes. Mais ayant rapporté fidèlement le peu qu'ils avaient vu, et sûrs de ne se tromper ni sur les personnes ni sur le lieu, ils ne pouvaient dire autre chose, quelques conclusions d'ailleurs qu'on tirât de leur déposition. Le témoignage du vieillard inconnu dont Françoise prétendait avoir reçu l'avis qui Tavait perdue, eût été bien plus important, puisqu'il aurait justifié les inexplicables mouvements de la malheureuse et donné plus de vraisemblance à ses dires. Une agence de renseignements, mise en activité par Léonard, le rechercliait : elle ne fut pas plus heureuse que la justice. Le mystérieux passant ne reparut pas : soit qu'il n'eût jamais été qu'un «moyen de défense, » comme le soutenait l'accusation, soit qu'il demeurât introuvable. La première hypothèse pouvait sembler la plus plausible; la seconde n'était cependant point invraisemblable. Peut-être que cet inconnu/ cause innocente de
tout le drame, poursuivait en paix le cours d'une existence indifférente aux bruits du monde, sans se douter des suites de son faux renseignement, ni des recherches dont il était l'objet; peut-être aussi qu'il était malade ou peut-être qu'il était mort...
La plus pénible de ces visites pour les Ferreuse, fut celle qu'ils firent à Mr W. Orchard, dans un silencieux cottage à l'extrémité de Brompton. Ils virent un homme dévoré de loin par rhorrible souffrance d'un être auquel l'attachait un de ces sentiments plus forts que la vie et que la mort, d'un être séparé de lui par des portes plus infranchissables déjà que celles mêmes du tombeau, qu'il ne reverrait jamais, et dont ilne pouvait par aucun moyen empêcher l'affreux destin de s'accomplir. Long, pâle, émacié, avec un beau front de poète rêveur et un regard de voyant, le malheureux se diaphanisait dans l'idée fixe qui ne le quittait plus. Il dit tout ce qu'il savait, sans renaître à l'espérance, pesa les questions des deux frères qu'il déchiffra bien vite. Ses grands yeux se posèrent sur Léonard, entrèrent lentement en lui, ouvrirent son àme. Au spectacle de la détresse empoisonnée qu'il y devinait, combien plus désespérée que son propre désespoir^ il murmura:
— Je vous plains l
Surpris d'une telle clairvoyance, les deux frères se regardèrent sans cacher leur saisissement.
— Quelle étrange, étrange chose! continua Mr Orchard, d'une voix sourde et comme lointaine. Moi, je n'aurais eu qu'un rêve, qu'un désir : dévouer ma vie à cette femme; et elle a passé en emportant mon âme. Vous...
Il s'arrêta, sans achever la comparaison que suivait l'esprit de Léonard.
— Pourquoi n'êtes-vous pas venu dire au jury ce que vous saviez, comme je l'ai fait ? reprit-il sans le quitter des yeux. Vous ignoriez donc tout ce drame? Vos journaux ne vous l'ont pas appris ?
Léonard courba la tête, la honte de son front révéla sa misérable défaillance. Alors Mr Orchard détourna les yeux, et ne prononça plus que des monosyllabes.
Chaque soir, en rentrant à leur hôtel, les Ferreuse se désespéraient du néant de leurs recherches. Ils dînaient à Theure où les tables se dégarnissent, ils passaient la soirée dans le confortable salon installé pour la correspondance, où personne ne les dérangeait. Raymond ne recevait pas de lettres : il parcourait distraitement les journaux. Léonard dépouillait son courrier, où se trouvait chaque jour une lettre de Lu-
cienne. La jeune ferame ne disait jamais ce que son mari attendait d'elle, ni peut-être ce qu'elle aurait voulu ; Léonard, de même, répondait sans abandon : leurs âmes semblaient condamnées à s'ignorer toujours, puisque le drame où elles se débattaient ne les rapprochait pas. Parfois, las du décor de Thôtel et de leur solitude, les deux frères s'en allaient flâner dans la nuit brumeuse où rougeoyaient les réverbères, jusque dans le quartier de la vie nocturne.
Une dizaine de jours s'écoulèrent ainsi.
— Sir Archibald prenait son temps, leur en laissait aussi, peut-être. Leurs efforts n'aboutirent qu'à établir un seul fait de quelque importance, que la défense avait invoqué sans en tirer tout le parti possible : à Cantorbéry, chez les misses Jewell, une des pensionnaires leur conflrma que, peu de temps avant les vacances, elle avait parlé des merveilles de Kew-Gardens à la petite Aurélie. Ce détail appuyait la vraisemblance du récit de Françoise. Mais c'était peu de chose; et quand les Ferreuse reçurent enfin le billet de lady Leavermore qui les convoquait chez elle, leur meilleure arme était encore leur foi.
Ni lun ni l'autre ne connaissait la peur :
elle glaça le sang dans leurs veines, elle arrêta le souffle dans leurs poumons quand ils
L'iNUTaE EFFORT 277
entrèrent dans la maison où ils allaient remuer des dés si redoutables. Raymond la dominait, dans la tension de son énergie, dans l'exaltation de son désir de succès. Chez Léonard, au contraire, elle s'aggravait de la plus déprimante des passions, — de la honte. Jusqu'à présent, son frère seul avait pu lire en lui, — et avec une si persistante indulgence, avec de tels restes d'estime et de tendresse, avec des yeux si prévenus qu'il n'avait sûrement pas distingué, sous la couche épaisse des mensonges intimes, les taches les plus sordides^ ni déchiffré les plus humiliants aveux. A cette heure, un autre homme, un étranger, un juge allait plonger dans son cœur des yeux auxquels apparaîtraient ses plus secrètes lâchetés, qui le verraient entier, sans voiles, tel qu'il s'était aperçu lui-même, un soir, tout à coup, sous l'éclairage brutal de la terrible nouvelle, dans le « miroir de la Vérité. »
En vain appelait-il à l'aide son orgueil, sa ruse, sa force, son audace, les passions qui depuis l'enfance gouvernaient sa vie, les armes et le bouclier qu'il maniait dans la lutte avec tant d'adresse : il n'en éprouvait plus que la faiblesse, et restait seul avec son âme nue. En pesant sur le timbre électrique, en voyant la porte s'ouvrir devant lui, une tentation folle le prit de s'enfuir :
pour suivre le valet en livrée qui le reçut, il lui fallut de rhéroïsme.
Une bouilloire à thé fumait à côté de lady Leavermore, comme aux heures où les amis viennent bavarder, en croquant les biscuits secs étages sur la table à gâteaux. Le salon, décoré de fleurs fraîches, avait son aspect le plus intime et cet air souriant dont s'imprègnent les pièces où Ton vit beaucoup, mais qui ne connaissent de notre vie que ce qu'elle a d'aimable, de facile et de bienveillant. Sir Archibald, arrivé le premier, attendait en face des néréides de Burne-Jones, dans le bon fauteuil bas où il aimait à reposer ses membres endoloris par les rhumatismes. Avec la régularité calme de ses traits un peu forts, son visage encore jeune, sa grande bouche débonnaire, ses cheveux demeurés noirs, plats et collés aux tempes, il paraissait d'une simplicité rassurante et respirait la bonté. Ses yeux étaient si candides, qu'on eût dit qu'au déclin d'une longue vie ils n'en retenaient que de belles images : leur expression loyale jusqu'à la pureté gagnait la confiance, imposait la sympathie. II parlait à la perfection le français, non sans une pointe de coquetterie : quelques expressions vieillies, quelques tournures démodées relevaient d'un accent pittoresque l'élégance de son langage, un peu pareil
à celui de ces vieux gentilshommes de province qui conservent les tournures et les termes chers à leurs grands-parents. La présentation se fit sans apprêts. Lady Leavermore montra aux deux frères les sièges qu'elle leur avait réservés à contre-jour, tandis que le visage du ministre restait en pleine lumière. Et elle dit, avec la plus parfaite aisance :
— J'ai expliqué à sir Archibald pourquoi vous désirez le rencontrer. Sir Archibald est prêt à vous écouter.
— Oui, répondit le ministre en fixant sur elle son beau regard limpide, mais à titre officieux, clière madame. Ce n'est pas le Home Secretary qui est ici, — c'est votre vieil ami.
— Je pense, ajouta-t-elle, que ces messieurs désirent causer seuls avec vous.
— Faites-nous la faveur de rester, je vous en prie ! dit Raymond.
Il lui semblait que la présence d'une femme dont il connaissait Tàme charitable, et que sir Archibald traitait avec une paternelle affection, serait propice à cet entretien où la douceur et la pitié étaient si nécessaires. Lady Leavermore acquiesça en s'inclinant, et s'assit à quelque distance des trois hommes.
Léonard avait ouvert sa serviette sur ses genoux. Il on tira des papiers, passa la main sur
280 l'inotile effort
son front, et balbutia d'une voix qu'on entendit à peine :
— J'aime mieux parler à Thomme qu'au ministre : ils ne peuvent s'ignorer l'un l'autre, et il s'agit ici, avant tout, d'une question d'humanité. . .
Sa phrase à peine tombée, il craignit d'avoir mal débuté ; et il se mit à la nuancer et à la compléter selon les procédés oratoires dont il était coutumier :
— Il est vrai qu'il s'agit en même temps d'une question de justice... Je sais que la loi a prononcé ; je sais quel respect on accorde, ici plus encore qu'en aucun autre pays, au verdict des hommes chargés de préparer sa sentence ; je sais que ce verdict est tenu pour infaillible, et qu'il n y a plus d'espoir qu'en la clémence de la Reine. Mais je sais d'autre part, monsieur le ministre, que Sa Majesté se range toujours à votre préavis...
Sir Archibald écoutait avec une attention impassible, qui changeait l'expression habituelle de son visage et le rendait sévère presque jusqu'à la dureté.
— ... C'est pour cela que j'ai tenu à vous dire ce que je sais et ce que je crois, puisque je crois fermement que le jury s'est trompé. Je vous remercie de m'écouter. Puissé-je faire passer en vous la conviction qui est en moi !
C'était à peu près Texorde du plaidoyer qu'il préparait depuis plusieurs jours avec Raymond. Mais en cet instant décisif, son instinct l'avertit qu'il faisait fausse route. Sa méthode, tout à coup, lui parut faible, et surtout inopportune : il devina que, dans l'esprit de cet étranger, les idées se liaient, les preuves s'enchaînaient autrement que dans son propre esprit ; qu'il le mettait en défiance ou l'indisposait par l'emploi de sa vieille rhétorique cicéronienne ; que pour le persuader, il eût fallu d'autres raisonnements, et pour l'émouvoir, d'autres discours, qu'il ignorait. Cette intuition l'affaiblit : sa voix trembla. Il continua pourtant, en modifiant le plan de son discours au gré d'une inspiration pourtant bien incertaine et vacillante, mais qui lui fit rejeter les finesses, les ruses, les escamotages qui servent si souvent devant un jury :
— Depuis que nous sommes ici, mon frère et moi, nous avons essayé de refaire l'enquête, d'en combler les lacunes, d'en éclaircir les points obscurs, qui, j'en suis sûr, monsieur le ministre, ne vous ont pas échappé. Nous n'avons pas pu. Nous n'avons trouvé qu'un seul détail sur lequel les débats n'ont pas insisté, et qui aurait pu profiter à l'accusée : la confirmation d'un petit fait affirmé par elle dans sa déposition. Je puis en effet vous remettre — contresignée par les deux
directrices du pensionnat — la déclaration d'une élève des misses Jewel, d'où il résulte que Tidée de la promenade à Kew-Gardens dut venir de Tenfant, non de la mère : car, comment la mère aurait-elle su que cette fillette avait parlé de Kew-Gardens à la petite Aurélie, si celle-ci n'était partie de cet éloge du parc pour demander à le visiter? Ce petit fait établit donc que la condamnée a conduit sa fille à Kew-Gardens parce que sa fille l'en priait, et montre aussi que ses paroles sont plus véridiques qu'on n'a voulu le croire. A part cela, nous n'avons rien trouvé de précis ni de nouveau. Mais nous avons pu connaître et juger les témoins, et comme notre conviction s'en est accrue ! Ah ! si vous aviez vu chez eux ces époux Lambeth dont la déposition a constitué la charge la plus grave, si vous les aviez entendus amplifier leurs premiers souvenirs, préciser leurs dires, effacer après coup leurs contradictions, vous pourriez mesurer la créance qu'ils méritent...
Comme il s'interrompait, sir Archibald dit doucement :
— Vous comprenez bien, monsieur, que je ne pourrais me fier à un tel sentiment, même si je le partageais : je suis obhgé de penser que le jury ne Ta pas eu, et que nous n'avons point de raison de douter des témoins désin-
téressés, qui déposent sous la foi du serment.
— Je sais, je sais. Aussi n'est-ce pas la faiblesse des témoins à charge, pour moi certaine, que j'invoquerai, puisque je n'ai aucun moyen de vous en fournir le contrôle. Leurs propos ont fortifié notre certitude, je vous le répète. Mais notre certitude vient de plus loin. Elle vient de tout le passé de cette malheureuse, que nous connaissons et que les jurés ne connaissaient pas. Songez que celui qui intercède pour la condamnée est le père de la victime, un père qui s'est soustrait à ses devoirs : vous sentirez combien ma conviction doit être forte, pour m'avoir amené ici, pour m'obliger à vous supplier... Hélas! cette conviction, je ne Tai pas eue dès l'abord : c'est un reproche que je m'adresse avec tant d'autres!... Je l'ai repoussée, dans une défaillance dont le souvenir empoisonnera mon existence, et qui était d'ailleurs la conséquence de ma première faiblesse, de Tabandon où j'ai laissé cette malheureuse... C'est sa vie pendant cette triste période qui me fournit mon meilleur argument. Elle correspondait avec mon frère. Son défenseur a lu quelques extraits <le ces lettres. Je vais vous les remettre, en vous conjurant de les lire avec toute votre attention...
Il tendit la liasse des lettres de Françoise au
ministre, qui lui dit avec la même inébranlable douceur :
— Je les lirai, monsieur. Mais à notre point de vue, les antécédents ont peu d'importance. C'est pour cela que Mr Lawrence Bell, qui est un très habile avocat, n'a pas insisté sur ces lettres. Je pense qu'il vous l'a dit...
— Il me l'a dit, et j'ai peine à le comprendre. Nos actes ne sont-ils pas préparés par nos sentiments, gouvernés par notre manière d'être ? J'admets, naturellement, que toutes les hypothèses qu'on peut construire sur la connaissance d'un caractère s'effondrent devant un fait patent, certain, incontesté. Mais quand le fait n'est point établi, quand il s'agit de le déduire d'un ensemble de témoignages douteux et de présomptions plus ou moins plausibles^ est-il avisé d'exclure de ce calcul les données précises que fournissent les antécédents ?... Songez que cette malheureuse était une bonne mère. Elle s'est réjouie de le devenir, dans des circonstances où tant d'autres se désespèrent ou pensent au crime. Alors déjà, elle était mère avant tout, passionnée de maternité. Ce sentiment ne fut pas chez elle un instinct passager, un caprice : il devint d'année en année plus fort, plus exclusif. Ses lettres vous le montreront. Mon frère, qui l'a revue, en peut appuyer le témoignage...
Il regarda Raymond, qui s'écria :
— Ce n'était pas de Tamour maternel, mais de Tadoration !
— Comment! poursuivit Léonard en s'exaltant, cette femme a vécu de maternité, a été éperdument, passionnément mère. C'est un fait. Et Ton refuserait d'en tenir compte, tandis qu'on recueille les moindres radotages de témoins mal informés ou prévenus! Et l'on veut que cette mère ait assassiné son enfant de la façon la plus lâche, en l'attirant dans un guet-apens, au terme d'une journée d'hypocrite tendresse, avec un sang-froid qui suppose l'exercice du crime, et sans mobiles, puisque l'accusation n'en a pu découvrir aucun ! Cela n'est-il pas cent fois plus invraisemblable que les invraisemblances qu'on relève dans ses explications? On n'admet pas qu'une femme qui se promène au hasard se trompe de chemin en sortant d'un parc et prenne la chaussée à sa droite au lieu de la prendre à sa gauche ; on n'admet pas qu'en suite d'un faux renseignement elle revienne sur ses pas ; on n'admet pas l'existence du vieillard qui l'aurait mal renseignée, parce qu'elle n'a pu le citer à Taudience; on n'admet pas la possibilité d'un simple accident comme il en arrive d'ailleurs plusieurs chaque année au bord des fleuves. Et 1 on admet que dans le cœur d'une bonne mère.
la tendresse se change tout à coup en haine farouche, qu'un monstre sorte en un instant d'une créature jusque-là douce, inoffensive et bonne, sans qu'un motif quelconque puisse être invoqué pour expliquer cette métamorphose !
Le ministre réfléchissait, la tête inclinée, le front chargé d'ombre.
— Oui, dit-il lentement, toutes ces choses peuvent avoir une certaine importance. Mais il appartenait au jury de les apprécier. Dans tout ce que vous avez dit, je ne vois point de faît^ excepté ce qu'a dit la petite fille de Cantorbéry. Cela, il faudra l'examiner. Les lettres aussi, je les examinerai. Mais le jury les a connues, il n'en a point été remué.
— Mr Lawrence Bell leur en a traduit quelques morceaux, c'est vrai, répliqua Léonard.
Mais comment en auraient-ils senti la vérité, puisque personne ne l'attestait ? Il aurait fallu que nous fussions là, mon frère et moi, pour leur en donner la communication directe, pour leur aflirmer que chaque phrase en était sincère, prouvée par un sacrifice. Nous ne sommes pas venus : je croyais qu'en l'absence de preuves, ils acquitteraient. Et il n'y a pas de preuves, vous savez bien qu'il n'y en a pas.
Il regarda lady Leavermore, comme pour invoquer son appui.
Elle restait dans Tombre et détournait les yeux.
— J'ai étudié le dossier avec beaucoup d'attention, dit sir Archibald. Oui, c'est vrai, il n'y a pas de ces preuves qui font l'évidence, et il y a des choses que l'accusation n'explique pas. Mais il y a un témoignage précis, et il y a des présomptions. Celles-ci appuient celui-là, lui donnent la force qu'il n'aurait pas tout seul. Dans la plupart des procès criminels, on n'a pas davantage ! On ne peut pas avoir davantage, puisque les criminels se cachent, vous savez bien ! C'est pour cela que le jury prononce d'après sa conviction. Nos jurés anglais ne répondent pas légèrement. Quand ils disent « coupable, » c'est qu'ils n'ont plus de doute.
— Et si vous en conservez, vous ? s'écria Léonard. Si ce que vous pouvez apprendre encore vous persuade qu'ils se sont trompés, ou seulement qu'ils ont pu se tromper? Ne serait-ce pas assez pour justifier la grâce?
— Que j'aie ou non des doutes, moi, il n'est pas question ! Mais si je voyais des raisons graves de douter,, alors, oui, je pourrais conseiller la grâce à Sa Majesté ! Et je le voudrais. Seulement, je ne puis manquer à l'esprit de la loi, qui veut la punition du crime. Je ne puis dire à Sa Majesté : « Le crime est là, c'est un crime ca-
pital, faites grâce quand même ! » Je ne puis ! Sous la correction des réponses, sous la politesse du ton, , perçait une sourde méfiance, un certain mépris. Léonard devina ce sentiment, et perdit courage. Il regarda de nouveau lady Leavermore, immobile, puis son frère; et Raymond, à son tour, essaya de jeter sa passion dans la balance de cette inflexible justice :
— Mon frère vous a dit, monsieur, que j'ai vu cette pauvre femme, ici même, à Londres, avec son enfant, il y a trois ans à peine. C'est le souvenir de cette rencontre, mêlé à d'autres souvenirs plus anciens, qui fait ma conviction. Gomment vous la communiquer ? Je ne puis, par des mots, vous donner l'impression de la maternité qui rayonnait d'elle. D'ailleurs, vous m'objecteriez que les sentiments changent, qu'on ne peut faire fonds sur eux, ni les prendre pour des faits ou des preuves...
Il tremblait de ne pas trouver les mots qu'il fallait ; cette crainte gênait sa parole, l'imprégnait d'une hésitation qui disparut peu à peu, à mesure qu'il s'abandonna davantage :
— Hélas ! il y a des certitudes qu'on possède, et qu'on ne sait par quels moyens imposer ! La mienne n'a pas été ébranlée un instant par le verdict. L'examen du dossier l'a laissée intacte. Elle s'est fortifiée de tout ce que j'ai vu ensuite.
Si vous saviez avec quelle netteté je me suis rendu compte de la faiblesse des dépositions, du parti pris des témoins principaux, influencés, suggestionnés par ce qu'ils ont appris du passé de cette malheureuse!... Vous dites que les antécédents ne comptent pas ? Mais ce sont eux qui Pont perdue! Lés jurés n'ont entendu les témoins qu'à la barre^ et vous ne les entendez qu'à travers une sténographie qui ne vous les montre pas. Les jurés n'en ont donc eu qu'une impression faussée par les exigences, les habitudes, le décor du tribunal; et vous n'en aurez qu'une impression toute indirecte, qui sera plus fausse encore, et plus trompeuse. Naturellement : vous le sauriez si vous aviez, comme nous, écouté les époux Lambeth, chez eux, en pleine liberté. Seulement, vous ne pouvez pas allez frapper à leur porte, les interroger, juger par vous-même de leurs radotages : leur déposition pourra vous paraître solide, parce que vous en ignorez l'armature. Votre rôle même vous oblige à vous fier à l'enquête, au procès, aux jurés. Votre situation vous empêche de toucher du doigt, comme j'ai pu le faire, ce qu'il y a de factice, de puéril, de lictif dans le fonctionnement si pompeux de l'appareil j udiciaire ! . . .
Quelque chose comme un sourire glissa sur les lèvres de sir Archibald. Le labeur de sa
vie entière s'était absorbé dans les rouages de cet appareil : à l'entendre traiter de la sorte, il dut éprouver ce sentiment de pitié dédaigneuse qu'ont les bons ouvriers pour les ignorants qui discutent leur spécialité. Raymond le devina, et en fut troublé. Il continua pourtant d'un ton plus passionné, d'une voix plus chaude :
— Et dans quels sentiments écoutez-vous ce que nous pouvons vous dire? Vous pensez, — excusez-moi, mais je connais assez l'âme de votre race pour deviner ce qui se passe en vous, — vous pensez : « Ce sont deux Latins qui viennent mêler leurs nerfs à des affaires que nous comprenons autrement qu'eux : s'ils implorent, ce n'est pas parce qu'ils croient vraiment, pour des raisons positives, à une affreuse erreur; c'est parce que leur sensibilité s'est excitée, parce qu'ils ont des scrupules, parce qu'ils se font des reproches, parce que leur imagination les emporte sans que leur volonté la retienne ! » Vous pensez cela, et ceci encore : « Et qu'est-ce que l'objet de cette pitié pusillanime? Une femme perdue, coupable de deux fautes, d'autres peut-être qu'on ignore, livrée au caprice de ses sens, déchue de sa dignité, pour qui la chute du vice au crime n'est qu'un degré facile à franchir... » Oui, vous devez avoir ces idées, comme vos jurés les ont eues : ce sont elles qui les ont
empêchés de s'apercevoir que Mrs Lambeth en subissait comme eux l'influence, et rêvait tout haut ; que les indices recueillis contre l'accusée étaient insignifiants ; qu'une fille-mère, fût-elle plus perverse que Françoise Dessommes, n'est fs.s nécessairement csifahle d'un assassinat. Vous avez ces idées, monsieur le ministre, vos jurés les ont eues, et vous dites que les antécédents ne comptent pas ! En réalité, vous en dégagez la part mauvaise, et vous ne conservez que cellelà ! Pourtant, on n'a pas le droit de condamner une femme d'après ses œuvres d'amour : même coupable, l'amour n'est pas un de ces toxiques dont une seule goutte empoisonne un vase. De ce qu'elle s'est donnée, de ce qu'elle est tombée, on ne peut pas conclure qu'elle est mûre pour le crime. Pour la connaître, il faut regarder plus loin, il faut hre dans son âme. Je l'ai fait, moi qui l'ai vue dans sa passion, dans sa douleur, dans son travail, dans sa vaillance ! Je ne la connais pas par sa faute seulement, comme ceux qui l'ont jugée, mais par les actes qui l'ont rachetée ! Et je vous jure qu'il n'y avait rien en elle qui pût germer en volontés homicides: la certitude que j'en ai défie toutes les preuves!
Sir Archibald gardait sa pose indécise, son regard réfléchi et muet, cherchant sans doute à dégager ces paroles de la passion qui les enve*
loppait, pour les peser ensuite dans leur vérité. Peut-être son âme nationale remuait-elle en effet les idées que Raymond lui prêtait ; peut-être alors, son étonnement d'être ainsi deviné ébranla-t-il un instant ses assises ; peut-être au contraire son cœur s'ouvrait-il simplement à la pitié qu'on éprouve devant toutes les douleurs humaines; peut-être un combat, d'issue incertaine, s'engageait-il entre son désir personnel de clémence et le devoir que lui imposaient ses fonctions. Son visage ne trahit point ses mouvements intimes, et, ne voulant ni décourager les suppliants, ni leur rien promettre, il répondit :
— Soyez sûr, monsieur, que je lirai ces lettres. Je reverrai aussi les moindres détails de l'enquête. Aucune décision n'interviendra qu'en pleine connaissance de cause. J'ai le sentiment profond de ma responsabilité, et celui de l'acte solennel et terrible que la Reine a seule maintenant le pouvoir d'arrêter...
Il enveloppa Léonard d'un regard indéfinissable :
— ... Et je comprends dans quelle angoisse vous êtes venu à moi. Si j'avais le droit de céder aux appels de mon cœur, je ne vous laisserais pas partir sans un mot d'espérance. Mais mon devoir me le défend, puisqu'il m'appartient de veiller à l'application stricte et saine des lois qui
ont fait la grandeur de mon pays, qui en assurent l'avenir. Je ne puis donc rien vous dire de plus. Je prierai Dieu de m'éclairer, et la décision sera prise dans la pleine lumière de ma conscience.
L'audience était terminée. Les deux frères se levèrent. Lady Leavermore, qui avait écouté en s'effaçant, les reconduisit sans trouver un mot à leur dire. Au moment de franchir le seuil, Raymond hésita un instant, revint sur ses pas, et dit à sir Archibald, en anglais :
— J'oserai vous demander une suprême faveur, monsieur le ministre. Si cette malheureuse doit mourir, faites que je la revoie, qu'elle entende au moins une dernière parole d'affection, qu'elle sache qu'il y a dans le monde deux êtres qui n'ont jamais douté d'elle !
Sir Archibald, debout, appuyé sur la canne qui soutenait ses membres goutteux, regarda ce petit être dont les beaux yeux purs flambaient d'énergie exaltée ; et il répondit :
— Cela, monsieur, je le ferai pour vous.
La bouilloire fumait toujours sur la table à thé.
L'attente se prolongea. Raymond revit plusieurs fois lady Leavermore. Elle lui disait :
— Sir Archibald ne me parle pas beaucoup de la chose. Il veut voir encore. Il aimerait donner la grâce. Mais il dit que c'est difficile. Vous lui avez très bien parlé, votre frère aussi. Seulement, ce n'étaient pas des preuves. Sir Archibald pense : «Oui, ils croient que la condamnée est innocente ; mais ils croient cela par le sentiment, par les nerfs, pas par la raison. Et le sentiment, quand il y a un crime, on ne peut pas l'écouter, parce que la Société doit punir le crime. » Voilà ce que pense sir Archibald. Moi, je lui dis que le crime n'est pas bien sûr. Alors il répond : « C'était au jury de décider ! » Je lui dis aussi qu'on peut avoir pitié, même de
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ceux qui ont fait des crimes. Et il répond : « Ohl oui, les hommes, mais pas la loi. Les hommes disparaissent derrière la loi. J'ai pitié, moi, toujours, des pauvres condamnés, et je ne dois pas écouter cette pitié, parce qu'alors je me mettrais au-dessus de la Loi, et on ne peut pas. » Et puisque sir Archibald parle ainsi, je suis allée encore prier une amie, qui voit la Reine. Et elle m'a promis de lui dire tout ce qui est. Mais sir Archibald dit que la Reine ne donne jamais une grâce si la loi est contre, parce qu'elle aussi, est sujette de la loi.
De son côté, Léonard perdait courage, dans l'inaction. Ayant refait l'enquête et vu le ministre, il ne lui restait plus un effort à tenter. A peine si quelques inutiles visites à Mr Lawrence Bell fixaient par intervalles l'emploi de ses heures vides. Des journées interminables déroulaient leur ennui, alourdi par le frôlement de cette activité qui circule sans repos dans les voies de Londres. Toutes les minutes en appartenaient à l'attente, c'est-à-dire à l'oisiveté qui se dévore, à rimagination qui s'irrite, à l'impuissance qui s'énerve. L'attente se prolongerait ainsi jusqu'à la décision que préparaient, dans les sphères inaccessibles des bureaux, des rapports rédigés par des têtes neutres de fonctionnaires irresponsables. Transcrites en belle écriture sur des
papiers magnifiques, ces pièces dormaient un temps dans des cartons, en sortaient à leur heure pour passer sous la filière des yeux indifférents, recevaient des « visa » successifs, et malgré ces lenteurs, finissaient par arriver au ministre, puis à la Reine. Ni Tun ni Tautre, en les recevant, n'étaient plus des êtres personnels, soumis à ces impulsions irréfléchies dont nous ignorons la source cachée au fond de nous, et qui sont peut-être plus sûres que nos calculs les plus réfléchis. Moteurs essentiels d'une machine énorme., ils y perdaient, comme les moindres ressorts, la partie vivante de leur âme. Ils ne se demandaient pas : « Que dois-je faire, moi, parcelle d'humanité qui dispose d'une vie humaine? » ils se disaient : « Quelle décision m'impose la marche réglée des engrenages qui s'enchaînent autour de moi, le souci des nombreux rouages dont il importe avant tout qu'aucun ne grince ou ne craque? » Et la décision éclatait, non plus comme l'acte personnel d'un chef d'État, mais comme une résultante de milliers de forces lointaines, actionnées depuis des siècles, qui convergeaient à cet effet de la mort d'une pauvre femme, dont le sang devait tomber comme une goutte d'huile sur les bielles fatiguées du corps social !
De tempérament moins actif, Raymond sup-
l'indtile effort 297
portait mieux Tinertie de Fattente. Mais, inquiet de rabattement de son frère, il essaya de lui suggérer de rentrer à Paris :
— Tu souffres trop ici, et ne peux plus rien. Je resterai seul, si tu veux.
Le lutteur qui n'abandonne pas la partie avant d'avoir touché des épaules, se réveillait aussitôt :
— Non, sait-on le hasard qui peut surgir? Il y a les chances de l'imprévu : je saurai mieux les saisir.
Ou bien sa réponse, venant de plus loin, éclairait le travail intérieur qui se poursuivait le long de ces journées vides, de ces heures perdues dont la dernière sonnerait pourtant :
— Je veux rester ici, quoi qu'il arrive. Si je puis jamais retrouver la force de vivre, ce sera parce que j'aurai su du moins lutter de toute mon âme.
Il sentait son sort lié au salut de Françoise, de telle sorte qu'en dehors de ce but, rien ne lui paraissait plus important. Il prêta peu d'attention au post-scriptum d'une lettre de M® Billon, dans laquelle une coupure de journal était épinglée.
La lettre disait :
« Je crois devoir vous envoyer le fragment ci-inclus de VOpimon, en ajoutant qu'il n'a malheureusement pas passé inaperçu au Palais.
M*^ Dupin, que j'ai rencontré cet après-midi, me Ta signalé. M® Jallade, d'autre part, m'a demandé avec une insistance singulière des nouvelles de votre voyage. Je lui ai répondu, suivant vos instructions, que je n'en savais rien, sinon qu'une affaire considérable vous retiendrait pour quelque temps hors de France. »
Et le journal :
« Un des plus distingués parmi les jeunes maîtres du barreau parisien est en ce moment à l'étranger, où il s'occupe avec beaucoup de zèle et de désintéressement d'une retentissante affaire criminelle. Il s'emploie, dit-on, à obtenir la grâce d'une jeune femme récemment condamnée à mort, dans un pays où, par application logique des principes du féminisme, on ne fait aucune différence entre les sexes quand il s'agit de la peine capitale ; il paraît s'être entièrement voué à cette tâche, pour laquelle il a abandonné toutes ses affaires en cours. »
En un temps dont le séparaient quelques semaines à peine et plus d'angoisse qu'il n'en faut pour remplir une existence, ces premiers murmures de la voix publique, prête à mêler au terrible drame ses sévérités et ses ironies, eussent lourdement aggravé les tourments de Ferreuse. Mais au point suprême de la crise, cette crainte un peu vile disparue, il ne jugeait plus ses actes
d'après le bruit qu'ils feraient dans le monde; l'essentiel lui semblait d'atténuer les efifets de ses fautes, non de les envelopper d'oubli ; et il écartait jusqu'aux pensées qui ne se rapportaient pas au dénouement que chaque minute avançait...
Un matin, en descendant avant son frère, Raymond trouva dans sa case une grande enveloppe à timbre officiel. C'était l'autorisation de visiter la condamnée, le jour même, à deux heures : Sir Archibald tenait sa promesse. Sans avertir son frère, sans songer à l'heure hâtive, il courut chez lady Leavermore. Elle l'attendait, dans l'émotion de ces souffles tragiques qui passaient sur la paix de sa vie abritée. Elle l'accueillit les mains tendues :
— Je sais, je sais...
Il balbutia :
— N'y a-t-il donc plus aucun espoir?... plus rien à tenter?...
Elle n'osait le regarder :
— Sir Archibald est venu hier, dit-elle. Il m'a expliqué tout. Il ne peut pas !
Son accent souligna le verbe, pour en marquer le sens véritable : le ministre avait \^ pouvoir, mais non la possibilité ; sa volonté n'était pas libre, une force supérieure la gouvernait et lui dictait sa décision.
— Oh ! reprit lady Leavermore, je Tai supplié, autant que j'ai pu. Il était là, dans ce fauteuil. Et il était tout pâle. Et il répondait toujours : « Je ne peux pas, je ne peux pas 1 » Et je lui ai dit : « Pourtant, si cette malheureuse « femme n'est pas coupable?... »
Elle se couvrit les yeux, comme pour écarter rhorreur de tant de choses qui rôdent autour de nous sans que nous les apercevions, — le crime. Terreur, la cruauté, la vengeance :
— ... Et il m'a répondu : « Je ne suis pas ab- « solument sûr qu'elle soit coupable ; mais ce « n'est pas à moi de le décider, c'était au jury. « Et le jury a parlé. Et même si j'ai des doutes, « je n'ai pas le droit d'y penser. Et il faut que la « justice marche ! »
— Mais la Reine? dit Raymond... Elle qui est femme!... Elle pourrait... elle pourrait...
Lady Leavermore garda le silence. Le même cri lui avait échappé, le même appel à la pitié par-delà la justice. Et le ministre avait répondu : « Sa Majesté se confle aussi dans le jury : elle « n'a pas de compassion pour les criminels ! » Son instinct national l'empêcha de répéter ces paroles, qu'un étranger pouvait mal comprendre, ou mal interpréter, comme si cette inflexibilité n'était pas une vertu assez féminine :
— La Reine est très bonne, dit-elle ; mais la
Reine ne peut pas dire oui, quand le ministre a dit non... Cela n'est pas dans nos usages.
— Ah ! s'écria Raymond, à quoi bon régner, si ce n'est pour faire grâce !
Ce cri échappait à sa sensibilité maladive autant qu'à son désespoir. Il froissa lady Leavermore dans la conception plus dure des devoirs souverains qu'elle partageait avec ceux de sa race. Elle ne le releva pas :
— Sir Archibald, reprit-elle après un silence, m'a dit aussi que... vous allez voir cette pauvre femme?
Raymond ferma les yeux sans répondre, son visage prit une expression de douleur indicible.
Elle mesura l'effort qu'une Itelle rencontre coûtait à cet être faible, et ajouta :
— Vous faites bien !
Puis, après un nouveau silence :
— Votre frère ?. . . Il sait ?. . .
— Pas encore.
— Vous l'avertirez ?
Raymond fit signe que non.
— Puisqu'il ne pourrait rien, à quoi bon?
11 ne reprit pas le chemin de l'hôtel, et se mit à battre les rues bousculé par la foule, — par cette foule robuste dont il croyait jadis pénétrer Tàme étrangère, et qui lui semblait maintenant indéchiffrable et ennemie. La pitié, la colère, le
désespoir remportaient comme un torrent.
Tantôt il remontait d'anneaux en anneaux la chaîne des regrets superflus qui conduisent au premier incident qui pouvait ne pas être, et d'où la destinée a jailli. Tantôt une immense tendresse jetait son cœur aux deux victimes : celle dont la Tamise avait emporté le petit corps d'enfant et celle qu'on enfouirait bientôt sous les dalles du cimetière maudit. Ou bien son être se soulevait — de quelle intense et vaine révolte ! — contre l'ensemble écrasant des forces sociales liguées pour l'acte terrible du lendemain, contre tous ces bourreaux et valets de bourreau qui^ dépouillés par leurs fonctions de leur humanité, s'unissent dans le meurtre au nom de la justice : la fureur impuissante gonflait alors les veines de ses tempes, poussait à ses lèvres des mots incohérents^ tordait ses mains en gestes saccadés, sans qu'aucun passant se détournât pour suivre des yeux sa petite silhouette agitée. Cependant, sa révolte s'apaisait en une compassion plus douloureuse encore : il imaginait les phases du lent supplice qui guettait son frère, une fois l'irréparable accompli. Et puis il frissonnait jusqu'aux moelles, en fixant son esprit sur la tâche suprême qui l'attendait : revoir Françoise, lui porter les derniers échos, les derniers souvenirs de ce qu'elle avait aimé, les dernières rumeurs
de ce qui fait la vie ; lui parler de courage et d'espoir, comme si ces mots gardaient un sens dans la cellule du condamné ; effacer pour quelques secondes Thorreur dans cette pauvre âme. Où trouver des paroles pour exprimer tant de choses? Il n'y en avait qu'une — celle qui peutêtre explique l'inexplicable, promet la joie éternelle aux souffrances des innocents, fait resplendir la vérité sur la sombre forteresse de nos erreurs et noie dans un fleuve de justice la masse de nos iniquités. Mais Raymond ne croyait pas en Dieu.
Ayant marché sans regarder son chemin, il s'était dirigé d'instinct vers des quartiers connus. A l'entrée de Queens'Road, il se dit que Léonard rattendait peut-être. Il arracha une page de son calepin, et, debout sur le trottoir, écrivit :
« J'ai été forcé de sortir de bonne heure. Ne m'attends pas. »
Un commissionnaire emporta le billet. Raymond se remit à errer dans Bayswatter. L'heure avançait. Il siffla un cab :
— Holborn Circus I
Quelques minutes lui restaient : il suivit à pied le viaduc fourmillant de gens occupés, jusqu'aux abords de la prison. Elle se dressa dans sa carrure ramassée, avec les pierres de taille de ses énormes murailles, sans autre ouverture vi-
sible que la grille de fer, muette, fermée, qui donne sur la rue d'Old Bailey. Où donc était l'entrée? Un agent, de son geste automatique, montra une étroite porte dissimulée dans la muraille. Elle avala Raymond comme une gueule affamée. Il se trouva dans une entrée noire, entouré de policemen casqués de noir, auxquels il tendit sa « permission, » puis dans une salle d'attente, noire aussi, oii, les genoux tremblants, il se laissa tomber sur un vieux fauteuil. Quelques minutes s'écoulèrent : les bruits de la rue battaient les épaisses murailles, plus sourds que s'ils venaient d'une distance infinie; la peur et la solitude s'amassaient dans le silence. Enfin, la porte se rouvrit devant un homme à teint grisâtre, barbu, trapu, vêtu d'une vareuse noire à minces liserés rouges comme des filets de sang :
— C'est vous qui avez la permission, sir?
— Oui.
— Allright. Voulez-vous me suivre?
La douceur de la voix fluette contrastait avec l'éclair cruel des yeux foncés qui luisaient dans la face terreuse, sous la toufie des sourcils grisonnants. L'homme était de petite taille, grassouillet, l'air jovial. Sans jamais hésiter sur les clefs dont le trousseau sonnait dans sa main, il ouvrait de lourdes portes grinçantes.
s'efifaçait devant Raymond et refermait aussitôt. Le long des corridors, en se retournant vers son compagnon, il esquissait dans sa barbe un sourire dissimulé et narquois. Qui donc était cet étranger, spécialement recommandé par le ministre, qui jouissait d'une faveur si singulière? Mais la discrétion professionnelle lui fermait les lèvres, et ses clefs rythmaient d'un bruit de ferraille leur marche à travers les murailles muettes où de minces passages se fendaient pour eux.
— Voici le parloir 1 dit-il.
Dans une sorte de loge, creusée dans le mur, la blancheur inattendue du crépi mettait un peu de lumière.
— Veuillez attendre un moment, sir, on amènera la prisonnière.
11 poussa la porte qui demeura entre-bâillée, le bruit de ses clefs s'éloigna dans le corridor.
Raymond resta seul, dans le demi-jour de la niche où Tair manquait, séparé du monde par ce labyrintiie de corridors qui couraient dans tous les sens, étranglés entre des portes pesantes. 11 remarqua un treillis de fer formant paroi : sans doute, ce treillis le séparerait de Françoise, qu'il ne verrait qu'à travers ces mailles serrées. Elle allait venir, elle serait là dans un instant, — et voici que toutes les paroles auxquelles il songeait se brouillèrent dans sa détresse. Hélas I
n'était-on pas dans un enfer où il n'y a plus que des sanglots et des cris ?
Les clefs se rapprochèrent, une serrure grinça, un bruit se fit derrière la grille, une forme apparut : collant son front contre les mailles du treillis, il distingua un visage étranger, d'une pâleur grise, un visage de vieille femme à cheveux blancs. Elle restait immobile, croyant qu'on la changeait simplement de cachot, ne cherchant pas même de ses yeux éteints ce qu'il y avait derrière la grille. Il l'appela :
— Françoise !...
Elle n'eut pas un tressaillement.
— C'est moi... Raymond... votre ami...
Elle murmura :
— Ah! vous !...
Elle ne s'étonnait pas. Peut-être ne distinguait-elle plus entre la réalité et les fantômes qui hantaient son àme exténuée ; peut-être aussi n'avait-elle plus qu'un petit souffle d'intelligence, qui ne comprenait plus bien.
— Françoise ! dit Raymond. . . Nous ne vous avons jamais crue coupable... Vous savez, mon frère est à Londres, avec moi... Nous sommes venus pour... pour... pour tacher de... vous sauver...
Sa voix fléchit sur ces mots^ dont il sentait si cruellement Tironie. Leurs deux souffles bruis*
saient dans les deux compartiments de la cage. Les pas et les clefs du geôlier sonnaient dans le corridor. Quelque chose, pourtant, vivait encore en elle^ car elle dit :
— Vous êtes bon...
Et puis :
— Vous ne me sauverez pas... Je n'ai pas d'espoir... D'ailleurs, je ne tiens pas à vivre... Pourquoi ?...
Dans les vibrations sourdes de la voix brisée, Raymond crut reconnaître l'ancienne douceur, les notes caressantes d'autrefois ; un sanglot de pitié déchira sa gorge :
— Je suis avec vous de toute mon àme, repritil... Je souffre avec vous... Lui aussi, Léonard... Oh! ne croyez pas qu'il vous abandonne!...
Non, non... Nous partageons votre agonie, tous les deux... Voyez, je suis là, près de vous!...
Il tendait vers elle, comme pour la prière, ses mains jointes qui se meurtrirent contre la grille.
— Mon Dieu! que puis-je vous dire?... Que puis-je faire?...
La voix sourde qui parla, — tout près, derrière les mailles du treillis, — semblait traverser de longs espaces remplis d'obstacles :
— Oui, je vous vois... Cela me fait du bien... Merci d'être là!.,. Mais ne me sauvez pas^...
N'essayez pas!... La petite est morte... Vous savez comme je l'aimais... Vous vous rappelez quand je Tavais avec moi?... chez la bonne Mrs Duke?... à Chelsea?... Vous vous rappelez comme j'étais heureuse?... Puisque je ne l'ai plus, pourquoi vivrais-je?... Ils croient que je l'ai tuée !.,. Us m'ont condamnée pour cela!... Allez, je veux bien mourir...
Un long frisson secoua l'ombre affalée derrière la grille, une indicible expression de terreur passa dans la voix qui devint haletante et rauque :
— Mais ainsi ! . . . ainsi ! . . . Oh ! ... de cette mortlà!...
— Françoise! Françoise! s'écria Raymond...
Je croyais avoir mesuré votre douleur... Je ne savais pas!... Je ne savais pas!... Et je ne puis rien dire qui vous rende une étincelle d'espérance!... Ce que je vous apporte,... toute ma pitié, toute ma tendresse,... avez-vous trop souffert pour sentir cela?... Savoir que nous sommes deux au monde qui agonisons avec vous... et que nous gardons intacte notre foi... et que nous donnerions notre vie pour sauver la vôtre...
dites, n'est-ce pas un souflle sur votre désespoir?
Le frisson s'était apaisé, Tombre restait de nouveau immobile derrière la grille :
— Oui, murmura la voix lointaine... Mais la peur... la peur... Ce n'est que la peur, je vous assure... Pas de rancune, oh non !... Je n'en veux à personne... Léonard, ah I Léonard,... s il vous demande, dites-lui que je lui pardonne... L'enfant est morte, n'est-ce pas?... C'est là le malheur... Mais peut-être... que tout est juste... Sait-on jamais ce qu'on expie !
La voix mourut sur cette grande parole, et les mains de Raymond se crispèrent contre la grille :
— Ah 1 Françoise !... Vous entendre parler ainsi... sans rien pouvoir... Être là... vous voir... de si loin... de si loin...
— Vous êtes venu, dit-elle... Je pensais à vous, dans la prison... Je me demandais quelquefois : me croit-il coupable, comme les autres?... Je pensais bien que non, mais je n'étais pas sûre... Tout est possible, n'est-ce pas?... Il est arrivé tant de choses !... A présent, je sais !... Cela me fait du bien... Merci... Il m'est doux de vous dire adieu... Votre voix sera la dernière...
— Écoutez-la, Françoise, et ne désespérez pas : il y a Dieu !
Le mot jaillit comme le cri suprême du voyageur perdu dans les sables. Il remplit la cage enclose dans les murs formidables, traversa le labyrinthe des corridors, des portes, des mu*
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railles, courut vers la liberté du ciel qui le dévora. Mais Raymond ne put rien ajouter à cet appel qu'il répéta^ en hésitant déjà :
— Il y a Dieu...
Derrière le treillis, d'une voix plus lointaine encore, Françoise répondit :
— Oui... oui.... peut-être!...
La porte s'ouvrait : le geôlier lui frappa sur Tépaule.
Deux heures plus tard, Raymond s'abattait devant son frère :
— Partons! Partons!... Ce soir!... Tout de suite!... Partons !...
Des sanglots secouaient son pauvre corps frêle, que son àme vaincue ne gouvernait plus :
— Partons!... Tu ne peux pas être ici demain !... Ils l'assassinent... Nous ne pouvons plus rien ! . . .
A travers ses sanglots, avec des cris et des raies, il expliqua la promesse de sir Archibald, il raconta l'entrevue, il jura l'innocence de Françoise, répétant les détails de sa sombre journée, comme une horloge au mécanisme détraqué dont les coups mêlent les heures et n'ont plus de sens. Léonard écoutait, dans un silence atterré, les. mots entrecoupés, les phrases incohérentes qui hachaient ses derniers espoirs. Longtemps il
resta immobile, le regard perdu, réprimant par un instinct d'énergie Tinutile expression d'une douleur impuissante, et puisant dans cet efifort même le courage de résister. Puis sa main chercha celle de son frère, dans un geste où il y avait peut-être autant de protection que de détresse.
— Mon pauvre frère ! s'écria Raymond, tu ne pourras plus vivre!
Léonard serra plus fort la main chaude et faible qui se blottissait dans les siennes. Il savait bien qu'on ne meurt pas de désespoir, que la vie ne s'arrête point au signe des forces ennemies qui voudraient la dissoudre, qu'après toutes ses crises elle reprend ses droits, poursuit son cours.
— Il faudra bien, pourtant ! murmura-t-il.
Et les deux frères se turent ensemble, dans la même et poignante angoisse des jours qui viendraient, et qu'il faudrait remplir.