L'invasion
Si VOUS tenez ù connaître l'histoire du fou Yégof et delà grande invasion de 1814, telle que me l'a racontée le vieux chasseur Frantz du Hengst, il font vous transporter au village des Charmes, dans les Vosges. Une trentaine de maisonnettes couvertes de hardeaux et de joubarbe vert sombre se suivent à la file le long de la Sarre : vous en apercevez les pignons tapissés de lierre et de chèvrefeuille flétris, — car l'hiver approche, — les ruchers fermés avec des bouchons de paille, les XJelits jardins, les palissades, les bouts de haie qui les séparent les imes des autres.
A gauche, sur une haute montagne, s'élèvent les ruines de l'antique château de Falkenstein, détruit, il y a deux cents ans, par les Suédois. Ce n'est plus qu'un amas de décombres hérissés de
LE FOU YEGOF.
ronces ; un vieux chemin de schlitte (') , aux éclielons vermoulus , y monte à travers les sapins. A droite, sur la côte , on aperçoit la ferme du Bois-de-Chênes : une large construction avec granges, écuries et hangars, la toiture plate chargée de grosses pierres, pour résister aux vents du nord. Quelques vaches se promènent dans les bruyères, quelques chèvres dans les rochers.
Tout cela est calme, silencieux.
Des enfants, en pantalons de toile grise, la tête et les pieds nus, se chaulfent autour de leurs petits feux sur la lisière des bois ; les spirales de fumée bleue s'effdent dans l'air, de grands nuages blancs et gris restent immobiles au-dessus de la vallée ; derrière ces nuages, on découvre les cimes arides du Grosmann et du Don on.
Or il faut savoir que la dernière maison du village, dont le toit en équerre est percé de deux lacarnes vitrées, et dont la porte basse s'ouvre sur la rue fangeuse, appartenait, en 1813, à Jean- Claude Ilullin, un ancien volontaire de 92, mais alors sabotier au village des Charmes, et jouissant d'une grande considération parmi les montagnards. Hullin était un homme trapu et charnu, avec des yeux gris, de grosses lèvres, un nez court fendu par le bout, et d'éitais sourcils grisonnanlSé
* On appelle chemins de schlitte les chemins où l'on transporte les troncs daibrcs abattus en pleine lorét.
Il était d'humeur joviale et tendre, et ne savait rien refuser à sa fille Louise, une enfant qu'il avait recueillie jadis de ces misérables heimatshlôs,— ferblantiers, forgerons, — sans feu ni lieu, qui vont de village en village étamer les casseroles, fondre les cuillers et raccommoder la vaisselle fêlée. 11 la considérait comme sa propre fille, et ne se souvenait plus qu'elle était d'une race étrangère.
Outre cette affection natm'elle, le brave homme en avait encore d'autres : il aimait surtout sa cousine, la vieille fermière du Bois-de-Chênes, Catherine Lefèvre, et son fils Gaspard, enlevé par la conscription de cette année, un beau garçon fiancé à Louise, et dont toute la famille attendait le retour à la fin de la campagne.
Hullin se rappelait toujours avec enthousiasme ses campagnes de Sambre-et-Meuse, d'Italie et d'Egypte. Il y pensait souvent, et, parfois, le soir, après le travail , il se rendait à la scierie du ^'altin, cette sombre usine formée de troncs d'arbres encore revêtus de leur écorce, et que vous apercevez là-bas au fond de la gorge. Il s'asseyait au miUeu des bûcherons , des charbonniers, des schlitteurs , en face du grand feu de sciure , et tandis que la roue pesante tournait, que l'écluse tonnait et que la scie grinçait, lui, le coude sur le genou , la pipe aux lèvres , il leur parlait de Hoche, de Kléber, et finalement du général Bona-
LE FOU YEGOF.
parte, qu'il avait vu cent fois, et dont il peignait la figure maigre, les yeux perçants, le profil d'aigle, comme s'il eût été présent.
Tel était Jean-Claude Hullin.
C'était un homme de la vieille souche gauloise ; aimant les aventures extraordinaires, les entreprises héroïques, mais cloué au travail par le sentiment du devoir depuis le jour de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre.
Quant à Louise, la fille des hdtnatshlos, c'était une créature svelte, légère, les mains longues et délicates, les yeux d'un hlou d'azur si tendre qu'ils vous allaient jusqu'au fond de l'âme, le teint d'une hlancheur de neige, les cheveux d'un hlond paille, semblables à de la soie, les épaules inclinées comme celles d'une vierge en prière. Son naïf sourire, son ù'ont rêveur, enfin toute sa personne rappelait le vieux lied du minnesinger Erhart, lorsqu'il dit : « J'ai « vu passer un rayon de lumière, mes yeux en sont « encore éblouis... Elait-ce un regard de la lune à « travers le feuillage?... Elait-ce un sourire de l'au- « rore au fond des bois? — Non... c'était la belle « Edith, mon amour, qui passait... Je l'ai vue, et (( mes yeux en sont encore éblouis. »
Louise n'aimait que les champs, les jardins et les Heurs. An printemps, les premières notes de l'alouette lui faisaient répandre des larmes d'attendrissement. Elle allait voir naître les bluels et
LE FOU YEGOF.
l'aiihépine derrière les buissons de la côte ; elle guettait le retour des hirondelles au coin des fenêtres de la mansarde. C'était toujours la fille des hcimasthlôs errants et vagabonds , seulement un peu moins sauvage. Hullin lui pardonnait tout ; il comprenait sa nature et lui disait parfois en riant :
« Ma pauvre Louise, avec le butin que tu nous apportes, — tes' belles gerbes de fleurs et d'épis dorés, — nous mourrions de faim dans trois jours I »
Alors elle lui souriait si tendrement et l'embrassait de si bon cœur, qu'il se remettait à l'ouvrage en disant :
« Bah ! qu'ai-je besoin de gronder? Elle a raison, elle aime le soleil... Gaspard travaillera pour deux, il aura du bonheur pour quatre... Je ne le plains pas, au contraire... Des femmes qui travaillent, on en trouve assez, et ça ne les rend pas plus belles ; mais des femmes qui aiment ! . . . quelle chance d'en rencontrer une, quelle chance ! »
Amsi raisonnait le brave homme, et les jours, les semaines, les mois, se suivaient dans l'attente prochaine du retour de Gaspard.
La mère Lefèvre, femme d'une extrême énergie, partageait les idées de Hullin au sujet de Louise.
« Moi, disait-elle, je n'ai besoin que d'une fille qui nous aime ; je ne veux pas qu'elle se mêle de mon ménage. Pourvu qu'elle soit contente ! Tu ne me gêneras pas, n'est-ce pas, Louise? •
LE FOU YEGOF.
Et toutes deux s'embrassaient!...
Mais Gaspard ne revenait toujours pas, et depuis deux mois on n'avait plus de ses nouvelles.
Or ce jour-là, vers le milieu du mois de décembre 1813, entre trois et quatre' heures de l'aprèsmidi, Hullin, courbé sur son établi, terminait une paire de sabots ferrés pour le bûcheron Rochart. Louise venait de déposer une écuelle de terre fleuronnée sur le petit poêle de fonte, qui pétillait et bruissait d'un ton plaintif, tandis que la vieille horloge comptait les secondes de son tic tac monotone. Au dehors, tout le long de la rue, on remarquait de ces petites flaques d'eau, recouvertes d'une couche de glace blanche et friable, annonçant l'approche des grands froids. Parfois on entendait courir de gros sabots sur la terre durcie , on voyait passer un feutre, un capuchon, un bonnet de colon, puis le bruit s'éloignait, et le sifflement plaintif du bois vert dans la flamme , le bourdonnement du rouet de Louise et le bouillonnement de la marmite reprenaient le dessus. Cela durait depuis deux heures, lorsque Hullin, jetant par hasard un coup d'œil à travers les petites vitres de la fenêtre, suspendit sa besogne, et i-esta les yeux tout grands ouverts, comme absorlié par un spectacle inusité.
En elTet, au tournant de la rue, en face du caliaret des Trois Pigeons, s'avançait alors, — au milieu d'une bandp de gamins sifflant, sautant et criant
LE FOU YEGOF.
« le Roi de Carreau ! le Roi de Carreau ! » — s'avançait, dis-je , le plus étrange personnage qu'il soit possible d'imaginer : figurez-vous un homme roux de barbe et de cheveux, la figure grave, l'œil sombre, le nez droit, les sourcils joints au milieu du front, un cercle de fer-blanc sur la tête, une peau de chien-berger gris de fer aux longs poils llottant sur le dos, les deux pattes de devant nouées autour du cou ; la poitrine couverte de petites croix de cuivre en breloques, les jambes revêtues d'une sorte de caleçon de toile grise noué audessus de la cheville, et les pieds nus. Un corbeau de grande taille, les ailes noires lustrées de blanc, était perché sur son épaule. On aurait dit, à sa démarche imposante, un de ces anciens rois mérovingiens tels que les représentent les images de Montbéliard ; il tenait de la main gauche un gros bâton court, taillé en forme de sceptre, et de la main droite il faisait des gestes magnifiques, levant le doigt au ciel et apostrophant son cortège.
Toutes les portes s'ouvraient sur son passage ; derrière toutes les vitres se pressaient les figures des curieux. Quelques vieilles femmes, sur l'escalier extérieur de leurs baraques, appelaient le fou, qui ne daignait pas tourner la tête; d'autres descendaient dans la rue et voulaient lui barrer le passage ; mais lui, la tête haute, le sourcil relevé, d'un geste et d'un mot les forçait de s'écarter.
LE FOU YEfiOF.
• Tiens ! fit Iliillin, voici Yégof... Je ne m'attendais pas à le revoir cet hiver. . . Cela n'entre pas dans ses habitudes... Que diable peut-il avoir pour revenir par un temps pareil ? »
fit Louise, déposant sa quenouille, se hâta d'accourir pour contempler le lîoi de Carreau. C'était tout un événement que l'arrivée du fou Yégof à Ventrée de l'hiver; les uns s'en réjouissaient, espérant le retenir et lui faire raconter sa fortune et sa gloire dans les cabarets ; d'autres, et surtout les femmes, en concevaient une vague inquiétude, car les fous, comme chacun sait, ont des idées d'un autre monde : ils connaissent le passé et l'avenir, ils sont inspirés de Dieu ; lo tout est de savoir les comprendre, leurs paroles ayant toujours deux sens, l'un grossier pour les gens ordinah'es, l'autre profond pour les âmes délicates et les sages. Ce fou-là, d'ailleurs, plus que tous les autres, avait des pensées vraiment extraordinaires et sublimes. On ne savait ni d'où il venait, ni où il allait, m ce qu'il voulait, car Yégof errait à travers le pays comme une âme en peine ; il parlait des races éteintes, et se prétendait lui-même empereur d'Austrasie, de Polynésie et autres lieux. On aurait pu écrire de gros livres sur ses châteaux, ses palais et ses places tortes, dont il connaissait le nombre, la situation, l'architecture, et dont il celébrait la grandeur, la beauté, la richesse c'un uir
simple et modeste. Il parlait de ses écuries, de ses chasses, des officiers de sa com^onne, de ses ministres, de ses conseillers, des intendants de ses provinces ; il ne se trompait jamais ni sur leurs noms ni sur leur mérite, mais il se plaignait amèrement d'avoir été détrôné par la race maudite, et la vieille sage-femme Sapience Cocjueliu, chaque fois qu'elle l'entendait gémir à ce sujet, pleurait à chaudes larmes, et d'autres aussi. Alors lui, levant le doigt au ciel, s'écriait :
;« 0 femmes! ô femmes! souvenez-vous!... souvenez-vous!... L'heure est proche... l'esprit des ténèbres s'enfuit... La vieille race... les maîtres de vos maîtres s'avancent comme les Îlots de la mer ! »
Et chaque printemps il avait l'habitude de faire un tour dans les vieux nids de hibou, les antiques castels et tous les décombres qui couronnent les Vosges au fond des bois, au Nideck, au Géroldseck, à Lutzelbourg, à Turkestein, disant qu'il allait visiter ses leudes, et parlant de rétablir l'antique splendeur de ses états , et de remettre les peuples révoltés en esclavage, avec l'aide du Grand Gôlo, son cousin.
Jean-Claude Hullin riait de ces choses, n'ayant pas l'esprit assez élevé pour entrer dans les sphères invisibles ; mais Louise en éprouvait un grand
10 LE FOU YEGOF.
trouble, surtout lorsque le corbeau battait de l'aile et faisait entendre son cri rauque.
Yégof descendait donc la rue sans s'arrêter nulle part, et Louise, tout émue, voyant qu'il regardait leur maisonnette, se prit à dire :
« Papa Jean-Glaude, je crois qu'il vient chez nous.
— C'est bien possible, répondit Hullin ; le pauvre diable aurait grand besoin d'une paire de sabots fourrés par un froid pareil, et s'il me la demande, ma foi, je serai bien en peine de la lui refuser.
— Oh ! que vous êtes bon ! fit la jeune fille en l'embrassant avec tendresse.
— Oui... oui... tu me câlines, dit-il en riant, parce que je fais ce que tu veux... Qui me paiera mon bois et mon travail?... Ce ne sera pas Yégof ! »
Louise l'embrassa de nouveau, et Hullin, la regardant d'un œil attendri, murmura :
« Cette monnaie en vaut bien une autre. »
Yégof se trouvait alors à cinquante pas de la maisonnette, et le tumulte croissait toujours. Les gamins , s'accrochant aux loques de sa veste , criaient : « Carreau ! Pique ! Trèfle ! » Tout à coup il se retourna levant son sceptre, et d'un air digne, quoique furieux, il s'écria :
« Retirez-vous, race maudite !... Retirez-vous...
LE FOU YÉOOF. ii
ne m'assourdissez plus... ou je déchaîne contre vous la meute de mes molosses ! »
Celte menace ne fit que redoubler les sifflets et les éclats de rire ; mais comme au même instant Hullin parut sur le seuil avec sa longue tarière, et que, distinguant cinq ou six des plus acharnés, il les prévint que le soir même il irait leur tirer les oreilles pendant le souper, chose que le brave homme avait déjà faite plusieurs fois avec l'assentiment des parents, toute la bande se dispersa, consternée de cette rencontre. Alors, se tournant vers le fou :
« Entre, Yégof, lui dit le sabotier, viens te réchauffer au coin du feu.
— Je ne m'appelle pas Yégof, répondit le malheureux d'un air offensé, je m'appelle Luitprandt, roi d'Austrasie et de Polynésie.
— Oui, oui, je sais, fit Jean-Claude, je sais ! Tu m'as déjà raconté tout cela. Enfin n'importe, que tu t'appelles Yégof ou Luitprandt, entre toujours. Il fait froid ; tâche de te réchauffer.
— J'entre, reprit le fou, mais c'est pour une affaire bien autrement grave, c'i st pour une affaire d'état... pour former une alliance indissoluble entre les Germains et les Triboques,
— Bon... nous allons causer de cela. »
Yégof, se courbant alors sous la porte, entra tout rêveur, et salua Louise de la tête en abaissant sou
LE FOU YEGOF.
sceptre ; mais le corbeau ne voulut pas entrer. Déployant ses grandes ailes creuses, il fit un vaste circLiit autour de la baraque et vint s'abattre de plein vol contre les vitres pour les briser.
« Hans , lui cria le fou , prends garde ! J'arrive ! . . . »
Mais l'oiseau ne détacha point ses griffes aiguës des mailles de plomb, et ne cessa pas d'agiter aux fenêtres ses grandes ailes, tant que son maître resta dans la cassine. Louise ne le quittait pas des yeux : elle en avait peur. Quant à Yégof, il prit place dans le vieux fauteuil de cuir, derrière le poêle, les jambes étendues, comme sur un trône, et, promenant autour de lui des regards superbes, il s'écria :
« J'arrive de Jérôme en ligne droite pom* conclure une alliance avec toi, Hullin. Tu n'ignores pas que j'ai daigné jeter les yeux sur ta fille, et je viens te la demander en mariage. »
Louise, à cette proposition, rougit jusqu'aux oreilles, et Hullin partit d'un éclat de rire retentissant.
« Tu ris ! s'écria le fou d'une voix creuse. Eh bien ! tu as tort de rire... Cette alUance peut seule te sauver de la ruine qui te menace, toi, ta maison et tous les tiens... En ce moment môme mes armées s'avancent... elles sont innombrables... elles couvrent la terre... Que pouvez-vons contre moi ? Vous serez ^aillcus, anéantis ou r<'"''iits en esclavage,
comme vous l'avez déjà été pendant des siècles, car moi, Luitprandt, roi d'Austrasie et de Polynésie, j'ai décidé que tout rentrerait dans l'ancien ordre de choses... Souviens-toi ! »
Ici le fou leva le doigt d'un air solennel : « Souviens-toi de ce qui s'est passé !... Vous avez été battus!... Et nous, les vieilles races du Nord, nous vous avons mis le pied sur la tête... Nous vous avons charge les plus grosses pierres sur le dos, pour construire nos châteamx forts et nos prisons souterraines... Nous vous avons attelés à nos charrues, vous avez été devant nous comme paille devant l'ouragan... Souviens-toi, souviens toi, Triboque, et tremble !
— Je me souviens très-bien, dit Hullin toujouu en riant ; mais nous avons pris notre revanche... Tu sais ?
— Oui, oui, interrompit le fou en fronçant le sourcil; mais ce temps est passé. Mes guerriers sont plus nombreux que les feuilles des bois... et votre sang coule comme l'eau des ruisseaux... Toi, je te connais, jeté connais depuis plus de mille ans !
— Bah! fit Hullin.
— Oui, c'est cette main, entends-tu, cette main qui t'a vaincu, lorsque nous sommes arrivés la première fois au milieu de vos forêts... Elle t'a coiu-bé la tête sous le joug, elle te la coiu-bera en-
core ! Pai*ce qne vous êtes liraves , vous vous croyez à tout jamais les maîtres de ce pays et de toute la France... Eli bien, vous avez tort! nous vous avons partagés, et nous vous partagerons de nouveau : nous rendrons l'Alsace et la Lorraine à l'Allemagne , la Bretagne et la Normandie aux hommes du Nord, avec les Flandres et le Midi à l'Espagne. Nous ferons un petit royaume de France autour de Paris... un tout petit royaume, avec un descendant de la vieille race à votre tète... et vous ne remuerez plus... vous serez bien tranquilles... Hé! hé! hé! »
Yégof se prit à rire.
Hullin, qui ne connaissait guère l'histoire, s'ctonnait que le fou sût tant de noms.
« Bah! laisse cela, Yégof, dit-il, et tiens, mange un peu de soupe pour te réchauffer l'estomac.
— Je ne te demande pas de soupe, je te demande celle fille en mariage... la plus belle de mes étals... Uonne-la-moi volontairement, et je t'élève aux marches de mon trône; sinon, mes armées la prendront de force, et tu n'auras pas le mérite de me l'avoir donnée. »
En parlant ainsi, le malheureux regardait Louise d'un air d'admiration profonde.
« Qu'elle est belle !... fit-il. Je la destine aux plus grands honneurs... Réjouis-toi, ô jeune fille, réjouis-toi... Tu seras reine d'Austrasie !
— Écoute, Yégof, dit Hullin, je suis très- flatté de ta demande... cela prouve que tu sais apprécier la heauté... C'est très-bien... mais ma fille est déjà fiancée à Gaspard Lefèvre.
— Et moi, s'écria le fou d'un accent irrité, je ne veux pas entendre parler de cela ! »
Puis se levant :
« Hullin, dit-il en reprenant son air solennel, c'est ma première demande : je la renouvellerai deux fois encore... entends-tu... deux fois! Et si tu persistes dans ton obstination... malheur... malheur sur toi et sur ta race !
— Comment ! tu ne veux pas manger de soupe?
— Non ! non ! hurla le fou, je n'accepterai rien de toi tant que tu n'auras pas consenti... rien! rien ! »
Et se dirigeant vers la porte à la grande satisfaction de Louise, qui voyait toujours le corbeau baltre de l'aile contre les vitres, il dit en levant son sceptre:
« Deux fois encore!... »
Et sortit.
Hullin partit d'un immense éclat de rire.
« Pauvre diable! s'écria-t-il. Malgré lui, son nez se tournait vers la marmite... Il n'a rien dans l'estomac... ses dents claquent de misère... Eh bien! la folie est plus forte que le froid et la faim.
— Oh ! qu'il m'a fait peur ! dit Louise.
f6 LE FOU YÉGOF.
— Allons, allons, mon enfant, remets-toi... Le voilà dehors... Il te tronve jolie, tout fou qu'il est ; il ne faut pas que cela t'effraie. »
Malgré ces paroles et le départ du fou, Louise tremblait encore et se sentait rougir, en songeant aux regards que le malheureux dirigeait vers elle.
Yégof avait repris la route du Yaltiu. On le voyait s'éloigner gravement, son corheau sur l'épaule, et faire des gestes bizarres, quoiqu'il n'y eût plus personne autour de lui. La nuit approchait ; bientôt la haute taille du Roi de Carreau se fondit dans les teinles grises du crépuscule d'hiver et disparut.
Le soir du même jour, après le souper, Louise, ayant pris son rouet, était allée faire la veillée chez la mère Rochart, où se réunissaient les bonnes femmes et les jeunes filles du voisinage jusqu'à près de minuit. On y racontait de vieilles légendes, on y causait de la pluie, du temps, des mariages, des baptêmes, du départ ou du retour des conscrits... que sais-je? Et cela vous aidait à passer les heures d'une manière agréable.
Hullin, rfisté seul eu face de sa petite lampe de
cuivre, ferrait les sabots du vieux bûcheron ; il ne songeait déjà plus au fou Yégof ; son marteau s'élevait et s'abaissait, enfonçant les gros clous dans les épaisses semelles de bois, et tout cela machinalement, à force d'habitude. Cependant mille idées lui passaient par la tête ; il était rêveur sans savoir pourquoi. Tantôt il songeait à Gaspard, qui ne donnait plus signe de vie, tantôt à la campagne, qui se prolongeait indéfiniment. La lampe éclairait de son reflet jaunâtre la petite cassine enfumée. Au dehors, pas un bruit. Le feu commençait à s'éteindre ; Jean-Claude se leva pour y remettre une bûche ; puis il se rassit en murmurant :
« Bah! tout cela ne peut durer... nous allons recevoir une lettre un de ces jours. »
La vieille horloge se mit à tinter neuf heures, et comme Hullin reprenait sa besogne, la porte s'ouvrit, et Catherine Lefèvre, la fermière du Boisde-Chênes, parut sur le seuil à la grande stupéfaction du sabotier, car elle ne venait pas d'habitude à pareille heure.
Catherine Lefèvre pouvait avoir soixante ans, mais elle était encore droite et ferme comme à trente; ses yeux gris clair, son nez crochu tenaient de l'oiseau de proie ; ses joues tirées et les coins de sa bouche abaissés par la réflexion avaient quelque chose de sombre et d'amer. Deux ou trois grosses mèches de cheveux d'un gris verdâtre toDibaivntle
48 LE FOU YEGOF.
long de ses .tempes; une capuche brune rayée de cendait de sa tête sur ses épaules et jusqu'au bas des coudes. En somme, sa physionomie annonçait im caractère ferme, tenace, et je ne sais quoi de grand etde triste, qui inspiraitlerespectetla crainte. « C'est vous, Catherine? dit Hullin tout surpris.
— Oui, c'est moi, répondit la vieille fermière d'un ton calme. Je viens causer avec vous, Jean- Claude... Louise est sortie?
— Elle fait la veillée chez Madeleine Rochart
— C'est bien. »
Alors Catherine rejeta sur son cou la capuche, et vint s'asseoir au coin de l'établi. Hullin la regardait fixement ; il lui trouvait quelque chose d'extraordinaire et de mystérieux qui le saisissait.
« Que sepasse-t-il donc? » dit-il en déposant son marteau.
Au lieu de répondre à cette question, la vieille, regardant vers la porte, sembla prêter l'oreille ; puis, n'entendant rien, elle reprit son expression méditative :
« Le fou Yégofa passé la nuit dernière à la forme, dit-elle.
— Il est aussi venu me voir cette après-midi, fit Hullin , sans attacher d'autre importance à ce fait, qui lui paraissait indilîérent.
— Oui, reprit la vieille à voix basse, il a passé la nuil chez nous, et hier soir, à celle heure, dans
LE FOU YÈGOF. !9
la cuisine, devant tout le monde, cet homme, ce fou nous a raconté des choses épouvantables ! »
Elle se tut, et les coins de ses lèvres semblèrent s'abaisser davantage.
« Des choses épouvantables ! murmura le sabotier, d'e plus en plus étonné, car il n'avait jamais vu la fermière dans un pareil état, mais quoi donc, Catherine... dites... quoi?
— Des rêves que j'ai eus !
— Des rêves?... Vous voulez rire de moi, sans doute !
— Xon. »
Puis, après un instant de silence, regardant Hulhn ébahi, elle poursuivit lentement :
« Hiersoirdonc, tous nos gens étaient réunis après souper dans la cuisine, sous le manteau de la cheminée ; la table restait encore là avec les écuelles vides, les assiettes et les cuillers. Yégof avait soupe avec nous, et il nous avait réjouis de l'histoire de ses trésors, de ses châteaux et de ses provinces. Il pouvait être alors neuf heures ; le fou venait de s'asseoir sur le coin de 1 atre, qui flamboyait... Duchêne, mon garçon de labour, repiquait la selle de Bruno, le pâtre Robin tressait une corbeille, Annette rangeait ses pots sur l'étagère ; moi, j'avais approché -mon rouet du feu pour filer une quenouille avant d'aller me coucher. Au dehors, les chiens aboyaient à la lune • il devait faire très-froid.
20 LE FOU YEGOF.
Nous étions là, causant de l'hiver qui vient ; Duchêne disait qu'il serait rude, car il avait vu de grandes bandes d'oies sauvages. Ecle corbeau de Yégof, sur le rebord du manteau de la cheminée, sa grosse tête dans ses plumes ébourifîées, semblait dormir; mais, de temps en temps, il allongeait le cou, se nettoyait une plume du bec, puis nous regardait, écoutant an seconde, et se renfonçant ensuite la tête dans les épaules. »
La fermière se tut un moment comme pour recueillir ses idées : elle baissa les yeux, son grand nez crochu se recourba jusque sur ses lèvres, et une pâleur étrange parut s'étendre sur sa face.
« Où diable veut-elle en venir? » se disait Hullin.
La vieille poursuivit :
« Yégof au bord de l'dtre, avec sa couronne de for-blanc, son bâton court entre les genoux, rêvait à quelque chose. 11 regardait la grande cheminée noire, le grand manteau de pierre, où l'on voit taillés des figures et des arbres, et la fumée qui montait en grosses boules autour des quartiers de lard. Tout à coup, comme nous y pensions le moins, il frappa du bout de son bâton sur la dalle, et s'écria comme en rêve : « — Oui... oui... j'ai «vu ça... il y a longtemps... longtemps! » Et comme nous le regardions tous, stupéfaits : « Dans « ce temps-là, reprit-il, les forêts de sapins étaient « des forêts de chênes... Le Nidcck, le Dagsbcrg,
« le Falkenstein, le Géroldseck, tous les vieux châ- « teaux en ruine n'existaient pas encore. Dans ce « temps-là, on chassait les bœufs sauvages au fond « des bois, on péchait le saumon dans la Sarre, « et vous autres, les hommes blonds, enterrés dans « les neiges six mois de l'année, vous viviez de lait « et de fromage, car vous aviez de grands trou- « peaux sur le Hengst, le Schnéeberg , le Gros- « mann, le Donon. En été vous chassiez, vous « descendiez jusqu'au Rhin, à la Moselle , à la « Meuse-: je me rappelle tout cela! »
« Chose étrange, Jean-Claude, à mesure que lo fouparlail, il me semblait revoir ces pays d'autrefois, et m'en souvenir comme d'un songe... J'avais laissé tomber ma quenouille, et le vieux Duchéne,| Robin, Jeanne, enfin tout le monde écoutait. « Oui,' « il y a longtemps, reprit le fou. Dans ce temps-là, « vous bâtissiez déjà ces grandes chemmées, et tout « autour, à deux ou trois cents pas, vous plantiez « vos palissades hautes de quinze pieds et la pointe « durcie au feu... Et là dedans vous teniez vos (( grands chiens aux ioues pendantes, qui aboyaient « nuit et jour. »
« Ce qu'il disait, Jean-Claude, nous le voyions... Lui ne semblait pas faire attention à nous, il regardait les figures de la cheminée, la bouche béante ; mais, au bout d'un instant, ayant baissé la tête et nous voyant tous attentifs, il se prit à
22 LE FOU YEGOF.
rire d'un rire de fou, en criant : « Et, dans ces « temps , vous croyiez être les seigneurs du « pays, oh ! hommes hlonds, aux yeux Liens, à la « chair hlanche, nourris de lait et de fromage, et « ne huvant le sang qu'en automne, aux gran- « des chasse , vous vous croyiez les maîtres de la « plaine et de la montagne , lorsque nous , les a hommes roux aux yeux verts, venus de la mer... « nous qui buvions le sang toujours et n'aimions « que la bataille un beau matin nous sommes- ar- « rivés avec nos haches et nos épieux, en remon- « tant la Sarre à l'ombre des vieux chênes !... Ahl « ce fut une rude guerre, et qui dura des semaines « et des mois... Et la vieille... là... — dit-il en me « montrant avec un sourire étrange, — la Mai-ga- « reth du clan des Kilbérix , celte vieille au nez « crochu, dans ses paHssades, au milieu de ses « chiens et de ses guerriers, elle s'est défendue « comme une louve ! Mais au bout de cinq lunes la « laim arriva... les portes des palissades s'ouvri- « rent pour la fuite, et nous, embusqués dans le « ruisseau, nous avons tout massacré!... tout!... « excepté les enfants et les belles jeunes filles!... « La vieille seule, avec ses ongles et ses dents, se « défendit la dernière. Et moi, Luitprandt, je lui « fendis sa tête grise, et je pris son père, l'aveugle, « le vieux des vieux, pour l'enchaîner à la porte « de mon château fort comme un chien ! »
« Alors, Hullin, poursuivit la fermière en courbant la tête, alors le fou se mit à chanter une longue chanson : — la plainte du vieillard enchaîné à sa porte. — Attendez que je me rappelle... C'était triste... triste comme un miserere! Je ne puis me la rappeler, Jean-Claude ; mais il me semble encore l'entendre : elle nous faisait froid dans les os. Et comme il riait toujours, à la fm tous nos gens poussèrent un cri terrible ; la colère les prit tous à la fois. Le vieux Duchêne sauta sur le fou pour l'étrangler; mais lui, plus fort qu'on ne pense, le rei)oussa, et, levant son Mton d'un air furieux, il nous dit : « A genoux, esclaves, à genoux ! Mes « armées s'avancent... Entendez-vous? la terre en a tremble ! Ces châteaux, le Nideck, le Haut-Barr, « leDagsberg, le Turkestein, vous allez les rebâtir... « A genouxi »
« Je n'ai jamais vu de figure plus épouvantable que celle de ce Yégof en ce moment ; mais pour la seconde fois, voyant mes gens se jeter sur lui, il me fallut le défendre. « C'est un fou, leur dis-je; n'avez- vous pas honte de croire aux paroles d'un fou ? » Ils s'arrêtèrent à cause de moi ; mais moi, je ne pus fermer l'œil de la nuit. Ce que ce misérable m'avait dit me revenait d'heure eu heure. Il me semblait entendre le chant du vieillard, l'aboiement de nos chiens, et des bruits de bataille. Depuis longtemps je n'ai pas éprouvé de pa-
reilles inquiétudes. Yoilà pourquoi je suis venue vous voir... Que pensez -vous de tout cela, HuUin?
— Moi ! fit le sabotier, dont la figure rouge et charnue trahissait une sorte d'ironie triste et de pitié ; si je ne vous connaissais pas aussi Lien, Catherine, je 'dirais que vous avez perdu la tète... vous, Duchêne, Robin et tous les autres. ... Tout cela me produit l'effet d'un conte de Geneviève de Brabant, une histoire faite pour eîïrayer les petits enfants, et qui nous montre la bêtise de nos anciens.
— Vous ne comprenez pas ces choses-là, dit la vieille fermière d'un ton calme et grave; vous n'avez jamais eu d'idées de ce genre?
— Alors vous croyez à ce que Yégof vous a chanté ?
— Oui, j'y crois,
— Comment, vous, Catherine, vous, une femme de bon sens I Si c'était la mère Rochart, je ne dis pas... mais vous ! »
Il se leva comme indigné, détacha son tablier, haussa les épaules, puis se rassit brusquement en s'écriant :
« Ce fou, savez-vous ce que c'est? Je vais vous le dire, moi : c'est bien sûr un de ces maîtres d'école allemands qui se farcissent la tête de vieilles histoires de ma tante l'Oie, et vous les débitent gravement. A force d'étudier, de rêvasser, de ruminer, de chercher midi à quatorze heures, leur cervelle
se détraque ; ils ont des visions, des idées Liscornues, et prennent leurs rêves pour des vérités. J'ai toujours regardé Yégof comme un de ces pauvres diables ; il sait une foule de noms, il parle de la Bretagne et de l'Austrasie, de la Polynésie et du Nideck, et puis du Géroldseck, du Turkestein, des bords du Rhin, enfin de tout, au hasard; ça finit par avoir l'air de quelque chose et ça n'est rien. Dans des temps ordinaires, vous penseriez comme moi, Catherine; mais vous souffrez de ne recevoir aucune nouvelle de Gaspard... Ces Lruits de guerre, d'invasion, qu'on fait courir, vous tourmentent et vous dérangent... Vous ne dormez plus... et ce qu'un pauvre fou vient vous raconter, voub le regardez comme parole d'Evangile.
— Non, Hullin, ce n'est pas cela... Vous-même, si vous aviez entendu Yégof...
— Allons donc! s'écria le brave homme. Si je l'avais entendu , je lui aurais ri au nez comme tantôt... Savez-vous qu'il est venu me demander Louise pour la faire reine d'Austrasie ? »
Catherine Lefèvre ne put s'empêcher de sourire ; mais, reprenant aussitôt son air sérieux :
« Toutes vos raisons, .Tean-Cîaude, dit-elle, ne peuvent me convaincre ; mais, je l'avoue, le silence de (jaspard m'effraie... Je connais mon garçon, il m'a certainement écrit. Pouruuoi ses lettres ne me
LE FOU YÉGÛF.
sont-elles point arrivées?... La guerre va mal, liullin. nous avons tout le inonde contre nous. On ne veut pas de notre Révolution, vous le savez comme moi. Tant que nous étions les maîtres, que nous remportions victoire sur victoire, on nous faisait bonne mine ; mais, depuis nos malheurs de Russie, ça prend une vilaine tournure.
— Là, là, Catherine, comme votre tête s'emporte !... Yous voyez tout en noir.
— Oui, je vois tout en noir, et j'ai raison... Ce qui m'inquiète le plus, c'est de ne recevoir aucune nouvelle du dehors ; nous vivons ici comme dans un pays de sauvages, on ne sait rien de ce qui se passe... Les Autrichiens et les Cosaques nous tomberaient sur le dos du jour au lendemain, qu'on en serait tout surpris. »
Hullin observait la vieille femme, dont le regard s'animait, et malgré lui il subissait l'influence des mêmes craintes.
« Écoutez, Catherine, dit-il tout à coup, lorsque vous parlerez d'une manière raisonnable, ce n'est pas moi qui viendrai vous contredire... Tout ce que vous dites maintenant est possible... Je n'y crois pas, mais il faut en avoir le cœur net. Je me proposais d'aller à Phalsbourg, dans la huitaine, achefor des peaux de mouton pour faire des garnitures de sabots : j'irai demain. A Phalsbourg, jjlace forte et bureau de poste, on doit avoir des nouvelles
LE FOU YEGOF.
sûres... Croirez -vous alors à celles que je vous rapiwrferai de là-Las?
— Oui.
— Bon, c'est donc entendu. . . Je partirai demain de bonne heure... Il y a cinq lieues, vers six heures je serai de retour... Vous verrez, Catherine, que toutes vos idées tristes n'ont pas le sens commun.
— Je le souhaite, répondit la fermière en se levant, je le souhaite ! Vous m'avez un peu rassurée, Hullin... Maintenant je remonte à la ferme, et j'espère mieux doi'mir que la nuit dernière... Bonne nuit, Jean-Claude ! »
Le lendemain, au petit jour, Kullin, revêtu de sa culotte de gros drap bleu des dimanches, de son ample veste de velours brun, de son gilet rouge à boutons de cuivre, et coiffé du large feutre montagnard, relevé en cocarde sur le devant de sa face vermeille, se mettait en route pour Phalsbourg, un grand bâton de cormier au poing.
Phalsbourg est une petite place forte, à cheval sur la route impériale de Strasbourg à Paris : elle commande la côte de Saverne, les défilés du Haut-
23 LE FOU YECnF.
BaiT, de la Roche-Plate, de la Bonne-Fontaine et du Grauflhal. Ses bastions, ses avancées, ses demilunes se découpent en zigzags sur un plateau rocheux : de loin on croirait pouvoir en franchir les murs d'une enjambée; mais, en arrivant, ou découvre le fossé large de cent pieds, profond de trente, et les sombres remparts taillés dans la roc en face. Cela vous arrête tout court. Du reste , sauf l'église , la maison commune , les deux portes de France et d'Allemagne en forme de mitre, les aiguilles des deux poudrières, tout le reste se cache derrière les glacis. Telle est la petite ville de Phalsbourg, qui ne manque pas d'un certain caractère de grandeur, surtout lorsqu'on traverse ses ponts et qu'on pénètre sous ses portes trapues, garnies de herses à dents de fer. A l'intérieur, les maisons se distribuent par quartiers réguliers : elles sont basses, bien alignées, construites en pierre de taille ; tout y porte le cachet militaire.
HuUin , poussé par sa robuste nature et son humeur joyeuse à ne jamais s'alarmer pour les choses à venir, considérait tous les bruits de retraite, de débâcle et d'invasion qui circulaient dans le pays, comme autant de mensonges propagés par la mauvaise foi. Aussi qu'on juge de sa stupéfaction, lorsqu'au sortir de la montagne et sur 1.1 lisière des bois, il vit le tour de la ville rasé connue un ponton : plus un jardin, plus un verger,
LE FOU YEGOF. 29
plus une promenade, plus un arbre, pius une broussaille ; tout était abattu à portée de canon. Quelques pauvres diables rare-assaient les derniers débris de leurs maisonnettes et les portaient en ville. On ne voyait plus rien à l'horizon que le cordon des remparts, traçant sa ligne sombre au-dessus des chemins couverts. Ce fut un coup de foudre pour Jean-Claude ; durant quelques minutes, il ne put articuler une parole ni faire un pas.
« Oh ! oh ! dit-il enfin, cela va mal, cela va trèsmal ! On attend l'ennemi ! »
Puis, ses instincts guerriers reprenant le dessus, un flot de sang colora ses joues brunes.
« Ce sont pourtant ces gueux d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, et tous ces misérables ramassés jusqu'au fond de l'Europe qui sont cause de tout cela ! s'écria-t-il en agitant sa trique ; mais gare ! nous lem' ferons payer le dégât !... »
Il était possédé d'une de ces colères blanches, telles qu'en éprouvent les honnêtes gens lorsqu'on les pousse à bout. Malheur à celui qui l'aurait regardé de travers en ce moment !
Yingt minutes après, il entrait en ville, à la suite d'une longue file de voitures attelées de cinq et six chevaux , traînant à grand'peine d'énormes troncs d'arbres destinés à construire des blockhaus sur la place d'armes. Entre les conducteurs, les paysans et les chevaux hennissant, tempêtant, fai-
sant feu des quatre pieds, marchait gravement ua gendarme à cheval, le père Kels, qui semblait ne rien entendre et disait d'un ton rude :
« Courage, courage, mes amis... nous ferons encore deux tournées jusqu'à ce soir... Vous aurez bien mérité de la patrie ! »
Jean-Claude franchit le pont.
Un nouveau spectacle s'offrit à lui dans la ville. Là régnait l'ardeur de la défense : toutes les portes étaient ouvertes ; hommes , femmes, enfants allaient, couraient, aidaient à transporter les poudres et les projectiles. On s'arrêtait par groupes de trois, quatre, six, pour s'informer des nouvelles.
« Hé ! voisin 1
— Quoi donc ?
— Un courrier vient d'arriver ventre à terre... lî est entré par la porte de France.
— Alors il vient annoncer la garde nationale do Nancy.
— Ou peut-être un convoi de Metz,
— Vous avez raison... Les houlets de seize manquent... Il faudrait aussi de la mitraille. On va casser les fourneaux pour en faire. »
Quelques bons bourgeois en manches de chemise, debout sur des labiés, le long des trottoirs, s'occupaient à blinder leurs fenêtres avec de grosses pièces de bois et des paillasses ; d'autres rou-
laient devant leurs portes des cuves d'eau. Cet enthousiasme ranima Hullin.
« A ]a bonne heure ! s'écria-t-il, tout le monde est de la fête ici... Les alliés seront hien reçus. ))
En face du collège, la voix glapissante du sergent de ville Harmentier criait : « Faisons savoir que (( les casemates vont être ouvertes, à celte fin que « chacun puisse y faire transporter un matelas et « deux couvertures par pcrscnne. — Et que mes- « sieurs les commissaires de la place vont com- « mencer leur tournée d'inspection, pour rccon- « naître que chaque habitant a trois mois de vivres « d'avance, dont il devra justifier. — Cejourd'hui « 20 décembre 1813. — Jean-Pierre Meunier, gou- « verneur. »
Tout cela, Ilullin le vit et l'entendit en moins d'une minute, car toute la ville était en l'air.
Les scènes étranges, sérieuses, comiques, se succédaient sans interruption.
Vers la ruelle de l'arsenal, quelques gardes nationaux traînaient une pièce de vingt-quatre. Ces braves gens avaient une pente assez rapide à gravir ; ils n'en pouvaient plus. « Kue ! de l'ensemble, mille tonnerres ! Encore un coup d'épaule !,.. En avant ! » Tous criaient à la fois, poussaient aux roues, et la grosse pièce, allongeant son long cou de bronze sur son immense affût, au-dessus des têtes, roulait lentement et faisait frémir le pavé.
32 LE FOU YEf.OF.
HuUin, tout réjoui, n'était plus le même homme: ses instincts de soldat, le souvenir du bivac, des marches, de la fusillade et de la bataille, tout cela lui revenait au pas de charge ; son regard étincelait, son cœur battait plus vite, et déjà des idées de défense, de retranchements, de lutte à mort, allaient et venaient dans sa tête.
« Ma foi ! se .disait-il , tout va bien ! J'ai fait assez de sabots dans ma vie, et puisque l'occasion se présente de reprendre le mousquet, eh bien! tant mieux : nous allons montrer aux Prussiens et aux Autrichiens que nous n'avons pas oublié la charge en douze temps. »
Ainsi raisonnait le brave homme, entraîné par ses souvenirs belliqueux ; mais sa joie no fut pas de longue durée.
Devant l'église, sur la place d'armes , stationnaient quinze ou vingt charrettes de blessés, arrivant de Leipzig et de Hanau. Ces malheureux , pâles, hâves, l'œil sombre, les uns déjà amputés, les autres n'ayant pas même été pansés, attendaient tranquillement la mort. Auprès d'eux , quelques vieilles haridelles rousses , le dos couvert d'une peau de chien, mangeaient leur maigre pitance, tandis que les conducteurs, de pauvres diables mis en réquisition en Alsace, enveloppés de leurs grands manteaux troués, dormaient, malgré le froid, le feutre ratettu et les bras repliés, sur les marches de l'éjiise. On frissonnait à voir ces groupes d'hom-
mes mornes, avec leurs grandes capotes grises , entassés sur la paille sanglante, l'un portant son bras cassé sur ses genoux, l'autre la tête bandée d'un vieux mouchoir; un troisième, déjà mort, servant de siège aux vivants, les mains noires pendant entre les échelles. Hullin, en face de ce lugubre spectacle, resta cloué au sol. Il ne pouvait en détacher ses yeux. Les grandes douleurs humaines ont ce pouvoir étrange de nous fasciner; nous voulons voir comment les hommes périssent, comment ils regardent la mort : les meilleurs ne sont pas exempts de cette aiîreuse curiosité. Il semble que l'éternité va nous livrer son secret !
Là donc, près du timon de la première charrette, à droite de la file, étaient accroupis deux carabiniers en petite veste bleu de ciel, deux véritables colosses , dont la puissante nature fléchissait sous l'étreinte du mal : on eût dit deux cariatides écrasées sous le poids d'une masse énorme. L'un , aux grosses moustaches rousses , les joues terreuses, vous regardait de ses yeux ternes, comme du fond d'un affreux cauchemar ; l'autre, plié en deux, les mains bleues, l'épaule déchirée d'un couj» de mitraille, s'affaissait de plus en plus, puis se relevait par sursaut en parlant tout bas comme au milieu d'un rêve. Derrière étaient étendus deux à deux des soldats d'infanterie , la plupart frappés d'une balle, une jambe, un bras fracassés. Ils sem-
LE FOU YEr.np
Liaient supporter leur port avec plus de fermeté que les colosses. Ces malheureux ne disaient rien ; quelques-uns seulement, les plus jeunes, demandaient d'un air furieux de l'eau et du pain. Et, dans la charrette voisine, une voix plaintive, la voix d'un conscrit , appelait : « Ma mère ! ma mère !... » Tandis que les vieux souriaient d'un air sombre, comme pour dire : « Oui... oui... elle va venir, tamère! »Peut-être aussi ne pensaient-ils à rien.
De temps en temps une sorte de frisson parcourait tout le convoi. Alors on voyait plusieurs Messes se lever à demi avec de longs gémissements et retomber aussitôt, comme si la mort eût fait sa tournée en ce moment.
Puis tout redevenait silencieux.
Et, comme Hullin regardait ainsi, sentant ses entrailles frémir, voilà qu'un bourgeois du voisinage, Sôme le boulanger, sortit de chez lui portant une grande marmite pleine de bouillon. Alors, il fallut voir tous ces spectres s'agiter, leurs yeux étinceler, leurs narines se dilater; ils semblaient renaître : les malheureux mouraient de faim !
Le bon père Sôme, les larmes aux yeux, s'approcha disant :
«J'arrive, mes enfants! Un peu de patience... C'est moi... vous me reconnaissez ! »
Mais à peine fut-il près de la promière chari'elfe, que le grand carabinier aux joues verddîrcs, se ra-
LE FOU YÉGÛF. 35
nimant, plongea le Lras jusqu'au coude dans la marmile bouillante, y saisit la viande et la cacha sous sa veste. Cela se fit avec la rapidité de l'éclair; des hurlements sauvages s'élevèrent aussitùtde tous côtés. — Ces gens, s'ils avaient eu la force de bouger, aiu-aient dévoré leur camarade. — Lui, les deux bras serrés contre la poitrine, la dent sur sa proie, l'œil louche, épiant en tout sens , ne semblait rien entendre. A ces cris, un vieux soldat, un sergent s'élança de l'auberge voisine. C'était un vieiLX routier ; il comprit tout d'abord ce dont il s'agissait, et sans réflexions inutiles, il arracha la viande à la bête féroce en lui disant :
« Tu mériterais de ne pas en avoir 1... On va faire les parts. Nous allons découper dix rations!
— Nous ne sommes que huit ! di t un des blessés, fort calme en apparence, mais l'œil étincelant sous son masque de bronze.
— Comment, huit ?
— Vous voyez bien, sergent, que ces deux sont en train de battre de l'aile... Ce seraient des vivres perdus ! »>
Le vieux sergent regarda.
« C'est juste, fit-il, huit parts ! »
Hullin ne put en voir davantage ; il se retira cliez l'aubergiste Wittmann, en face, plus pâle que la mort. Wittmann était aussi marchand de cuir et de fourrures. En le voyant entrer ;
26 LE FOU YEGOF.
« Hé ! c'est vous, maître Jean-Claude ! s'écriat-il, vous arrivez plus tôt qu'à l'orclinaire : je ne vous altendais que la semaine prochaine. »
Puis, le voyant chanceler :
^ Mais dites donc... vous avez quelque chose?
■— Je viens de voir les hlessés.
.^ Ah ! oui, les premières fois, cela vous tombe ' dans les jambes ; mais si vous en aviez vu passer quinze mille, comme nous autres, vous n'y penseriez plus !
— Une chopine de vin, bien vite ! dit Hullin, qui se sentait mal. Oh! les hommes, les hommes!... Et dire que nous sommes frères !
— Oui, frères jusqu'à la bourse, répondit Wittmann. Tenez, buvez un coup, ça vous remettra !
— Aiusi vous en avez vu passer quinze mille? reprit le sabotier.
— Au moins... depuis deux mois... sans parler de ceux qui sont restés en Alsace et de l'autre côté du Rhin ; car, vous comprenez, on ne trouve pas de charrettes pour tous, et puis beaucoup ne valent pas la peine d'être emportés.
— Oui , je comprends ! mais pourquoi sont-ils là, ces malhem-eux? Pom-quoi n'entrent-ils pas à l'hôpital ?
— L'hôpital! qu'est-ce qu'un hôpital... dix hôpitaux... pour cinquante mille blessés? Tous les hôpitaux, depuis Mayeuce et Coblentz jusqu'à Pliais-
bourg, sont encombrés. Et d'ailleurs celte mauvaise maladie, le typhus, voyez-vous, Hullin, tue plus de monde que le boulet. Tous les villages de la plaine, à vingt lieues d'ici, en sont infectés ; on meurt partout comme des mouches. Heureusement la ville est en état de siège depuis trois jours, on va fermer les portes, il n'entrera plus personne. J'ai perdu pour ma part mon oncle Christian et ma tante Lisbeth, des gens aussi sains, aussi solides que vous et moi, maître Jean-Claude. Enfin le froid est A-enu ; il y a eu cette nuit gelée blanche.
— Et les blessés sont restés sm* le pavé toute la nuit ?
— Non, ils sont arrivés de Saverne ce matin ; dans une heure ou deux, le temps de laisser reposer les chevaux, ils partiront pour Sarrebourg. »
En ce moment, le vieux sergent qui venait de rétablir l'ordre dans les charrettes, entra en se frottant les mains.
« Hé ! hé ! dit-il, ça fraîchit, papa Wittman, vous avez bien fait d'allumer du feu au poêle. Un petit verre de cognac pour rabattre le brouillard. Hum I hum! »
Ses petits yeux plissés, son nez en bec de corbin, les pommettes de ses joues séparées du nez par deux grosses rides en paraphe, lesquelles se perdaient dans une large impériale roussàtre, tout riait dans la physionomie du vieux soldat, tout res-
pirait une bonne humeur joviale. C'était une vraie figure militaire, hâlée, brunie par le grand air, pleine de franchise, mais aussi de finesse goguenarde ; son grand schako, sa grosse capote grisbleu, le baudrier, l'épaulette, semblaient faire partie de son individu. On n'am-ait pu se le représenter auti^ement. Il se promenait de long en large dans la salle, continuant à se frotter les mains, tandis que Wittmann lui versait un petit verre d'eau-de-vie ; Hulliu , assis près de la fenêtre , avait remarqué d'abord le numéro de son régiment : — C^ d'infanterie légère ; — Gaspard , le fils de la mère Lefèvre, servait dans ce régiment, Jean-Claude allait donc avoir des nouvelles du fiancé de Louise; mais, aa moment de parler, son cœur battit avec force : — Si Gaspard était mort ! s'il avait péri comme tant d'autres 1
Le brave sabotier se sentit comme étranglé ; il se tut. « Mieux vaut, pensait-il, ne rien savoir. »
Pourtant au bout de quelques instants il ne put y tenir.
« Sergent, dit-il d'une voix enrouée, vous êtes du 6* léger?
— Mais oui, mon bourgeois, fit l'autre en se retournant au milieu de la salle.
— Ne connaîtriez-vous pas un nommé Gaspard Lefèvre ?
— Gaspard Lefèvre, de la 2* du ler; parbleu! si je
LE FOU YÉGÛF. 39
le connais : c'est moi qui l'ai mis au port d'armes ; un brave soldat, morLleu ! dur à la fatigue... Si nous en avions cent mille de cette trempe...
— Alors il vit?... Il se porte bien?
— Oui, mon bourgeois. Après ça, depuis huit jours que j'ai quitté le régiment à Frédéricsthal, pom' escorter ce convoi de blessés... vous comprenez, cela chauffe... on ne peut répondre de rien; d'un moment à l'autre, chacun de nous peut recevoir son afféiire. Mais il y a huit jours, à Frédéricsthal, le 15 décembre, Gaspard Lefè^Te répondait encore à l'appel. »
Jean-Claude respira.
« Mais alors, sergent, faites-moi l'amitié de me dhe pom^quoi Gaspard n'a pas écrit au village depuis deux mois ? »
Le vieux soldat sourit, ses petits yeux clignotèrent.
« Ah ça, mon bourgeois, croyez-vous par hasard qu'on n'ait rien de mieux à fane en route que d'écrire ?
— Non ; j'ai servi , j'ai fait les campagnes de Sambre-et-Meuse , d'Egypte et d'Italie, mais cela ne m'empêchait pas de donner de mes nouvelles.
— Un instant, camarade, interrompit le sergent, j'ai passé jjar l'Egypte et l'Itahe comme vous ; la campagne que nous venons de finir est tout à £ait particulière.
10 LE FÛU YÈGOF.
— Elle a donc été bien rude ?
— Rude ! c'est-à-dire qu'il faut avoir rame chevillée dans tous les membres, pour ne pas y avoir laissé ses os. Tout était contre nous : la maladie,
j les traîtres, les paysans, les bourgeois, nos alliés, enfin tout ! De notre compagnie, au grand complet lorsque nous sommes partis de Phalsbourg le 21 janvier dernier, il n'est revenu que trente-deux hommes. Je crois que Gaspard Lefèvre est le seul conscrit qui reste. Ces pauvres conscrits! ils se battaient bien ; mais ils n'avaient pas l'habitude de se serrer le ventre : ils fondaient comme du beurre dans la poêle. »
Ce disant, le vieux sergent s'approcha du comptoir et but son petit verre d'un seul coup :
« A votre santé, mon bourgeois. Seriez-vous par hasard le père de Gaspard?
— Non, je suis un parent.
— Eh bien ! on peut se vanter d'être solidement bâti dans votre famille. Quel homme à vingt ans ! Aussi, malgré tout, il a tenu bon, lui, pendant que les autres descendaient la garde par douzaines.
— Mais, reprit Hulhn après un instant de silence, je ne vois pas encore ce qu'il y avait de si particulier dans la dernière campagne ; car nous aussi, nous avons eu des maladies, des traîtres...
— De particulier ! s'écria le sergent ; tout était particuherr Autrefois, si vous avez fait la guerre
LE FOU YÈGOF. 41
en Allemagne, vous devez vous rappeler qu'après une ou deux victoires c'était fini; les gens vous recevaient Lien ; on buvait du petit vin blanc, on mangeait de la choucroute et du jambon avec les bourgeois ; on faisait danser les grosses commères. Les maris, les grands papas riaient de bon cœur, et quand le régiment partait, tout le monde pleurait d'attendrissement. Mais cette fois, après Lutzen et Bautzen, au lieu de se radoucir, les gens vous faisaient des mines de cinq cents diables ; on ne pouvait rien en obtenir que par la force; enfin on se serait cru en Espagne ou en Vendée. Je ne sais pas ce qu'on leur a fourré dans la tcte contre nous. Encore si nous n'avions été que des Français, si nous n'avions pas eu des tas de Saxons et d'autres alliés, qui n'attendaient que le moment de nous sauter à la gorge, nous en serions venus à bout tout de même, un contre cinq ; mais les alliés, ne me parlez pas des alliés ! — Tenez , à Leipzig , le 1 8 octobre dernier, au beau milieu de la bataille, nos alliés se tournent contre nous et nous tirent des coups de fusil dans le dos : c'étaient nos bons amis les Saxons. — Huit jours après, nos anciens bons amis les Bavarois viennent se mettre en travers de notre retraite : il faut lem- passer sur le ventre à Haiiau. — Le lendemain , près de Francfort, un{3 autre colonne de bons- amis se présente : il faut les écraser. — Enfin, plus on en tue, plus il en re-
<3 LE FOU YÈGOF.
pousse ! — Nous voilà maintenant de ce côté-ci du Rhin. Eh Lien ! il y en a Lien sûr en marche depuis Moscou, de ces bons amis. Ah ! si nous avions prévu cela après Austerlitz, léna, Friedland, Wagram ! »
Hullin était devenu tout pensif.
« Et maintenant où en sommes-nous, sergent?
— Nous en sommes qu'il a fallu repasser le Rhin, et que toutes nos places fortes de l'autre côté sont bloquées. Le 10 novembre dernier, le prince de Neuchâlel a passé la revue du régiment à Bleckheim. Le 3^ bataillon a versé ses soldats dans le 2^, et le cadi-e a reçu l'ordre de se tenir- prêt à partir pom^ le dépôt. Les cadres ne manquent pas , mais les hommes. Depuis plus de vingt ans qu'on nous saigne aux quatre membres, ce n'est pas étonnant... Toute l'Europe s'avance... L'empereur est à Paris : il dresse son plan de campagne... Pom'vu qu'on nous laisse respirer jusqu'au printemps !.. . »
En ce moment , Wittmann , debout près de la fenêtre, se prit à dire :
« Voici le gouverneur qui vient d'inspecter lc3 abatages autour de la ville. »
En effet le commandant Jean -Pierre Meunier, coiffé d'un grand chapeau à cornes et l'écharpe tricolore autour des reins, traversait la plaœ.
LE FOU YEGOF. 43
« Ah ! dit le sergent, je vais lui faire signer la feuille de route. Pardon, bourgeois, il faut que je vous quitte.
— Faites, mon sergent, et merci. Si vous revoyez Gaspard, dites-lui que Jean-Claude Hullin l'embrasse, et qu'on attend de ses nouvelles au village.
— Bon... bon... je n'y manquerai pas. »
Le sergent sortit, et ITullin vida sa chope tout rêveur.
« Père Wittmann, dit-il au bout d'un instant, et mon paquet?
— Il est prêt, maître Jean-Claude. »
Puis, se penchant à la porte de la cuisine ;
« Grédel!... Grédel!.,. apporte le paquet ne HuUin. ))
Une petite femme parut et déposa sur la table un rottleau de peaux de mouton. Jean-Claude y passa son bâton et le mit sur son épaule.
« Comment ! vous allez partir tout de suite ?
— Oui, Wittmann, les journées sont courtes, et les chemins difficiles par les bois après six heures ; il faut que j'arrive à temps.
— Alors, bon voyage, maître Jean-Claude. » Hullin sortit et traversa la place, en détournanc
les yeux du convoi, qui slationnait encore devant réalise.
a LE FOU YÉGOF.
Et l'aubergiste à sa fenêtre, le regardant s'éloigner d'un bon pas, se disait :
« Comme il était pâle en entrant ; il ne se tenait plus sur ses jambes. C'est drôle, un bomme rude, un vieux soldat, qui n'a pas d'énergie pour deux liards. Moi, je verrais passer cinquante régiments sur des cbarrettes, que je m'en soucierais comme de ma première pipe. »
Tandis que Hullin apprenait le désastre de nos armées, et qu'il s'acheminait lentement, la tète basse., le front soucieux, vers le village des Charmes, tout suivait son train habituel à la ferme du Bois de-Chénes. On ne songeait plus au récit bizarre de Yégof, on ne pensait pas à la guerre : le vieux Duchêne menait ses bœufs à l'abreuvoir, le pâtre Robin retournait la litière du bétail, Annette et Jeanne écrémaient leurs pois de lait caillé. Catherine Lefèvre seule , sombre et silencieuse, soiitjeait aux temps passés, tout en surveillant d'uu
visage impassible les allées et les venues de son inonde. — Elle était trop vieille, trop sérieuse pour oublier d'un jour à l'autre ce qui l'avait si fortement agitée. — La nuit venue, après le repas du soii', elle entra dans la salle voisine, où ses gens l'entendirent tirer le grand registre de l'armoire, et le déposer sur la table, poui- régler ses comptes comme d'habitude.
On se mit aussitôt à charger la voiture de blé, de légumes et de volaille , car c'était le lendemain marché à Sarrebom-g, et Duchêne devait partir au petit jour.
Représentez-vous la grande cuisine et tous ces braves gens en train de finir leur ouvrage, avant d'aller se coucher ; la grosse marmite noire, pleine de betteraves et de pommes de terre destinées au bétail, fumant sur un immense feu de sapin en tulipes pourpre et or ; — les plats , les écuelles , les soupières étincelant comme des soleils sur l'étagère ; — les bottes d'ail et d'oignons mordorés suspendues à la file aux poutres brunes du plafond, parmi les jambons et les quartiers de lard ; — Jeanne, en cornette bleue et petite jupe coquelicot, remuant le contenu de la marmite, de sa grande cuiller de bois ; — les cages d'osier où caquettent les poules avec le grand coq roux, qui passe la tête à travers les barreaux et regarde la flamme d'un œil émerveillé, la crête sur l'oreille ; — le dogue
Michel , la tête plate , les joues pendantes , en quête d'une écuelle oubliée ; — Dubourg, descendant l'escalier sombre qui crie, à gauche, le dos courbé, un sac sur l'épaule et le poing arc-bouté sur la hanche, — tandis qu'au dehors, au miheu de la nuit noire, le vieux Duchêne, debout sur la voiture, lève sa lanterne et crie : « Ça fait le quinzième, Dubourg; encore deux. » — On voyait aussi, pendus contre la muraille, un vieux lièvre roux apporté par le chasseur Heinrich, pour être vendu au marché, et un beau coq de bruyère moiré de vert et roux, l'œil terne, une goutte de sang au bout du bec.
Il était environ sept heures et demie, lorsqu'un bruit de pas se fit entendre à l'entrée de la cour. Le dogue s'avança sur le seuil en gTondant. Il écouta, aspira l'air de la nuit, puis revint tranquillement se remettre à lécher son écuelle.
« C'est quelqu'un de la ferme, dit Annette, Michel ne bouge pas. »
Presque aussitôt le vieux Duchêne cria dehors :
« Bonne nuit, maître Jean-Claude. C'est vous?
— Oui, j'arrive de Phalsbourg, et je viens me reposer un instant avant de descendre au village. Cathel'ine est-elle là ? »
Et l'on vit le brave honnne apparaître à la vive lumière, son large feutre sur la nuque, et
LE FOU YÉGOF. 4f
son rouleau de peaux de mouton sur l'épaule. « Bonne nuit, mes enfants, dit-il, bonne nuit !... toujours à l'ouvrage ?
— Mon Dieu, oui, monsiem' Hullin, comme voua voyez , répondit Jeanne en riant. Si l'on n'avait rien à faire, la vie serait Lien ennuyeuse !
— C'est vrai, ma jolie fille, c'est vrai, il n'y a que le travail pour vous donner ces fraîches couleurs et ces grands yeux brillants. »
Jeanne allait répondre, quand la porte de la salle s'ouvrit, et Catherine Lefèvre s'avança, jetant un regard profond sur Hullin, comme pour deviner d'avance les nouvelles qu'il apportait ;
« Eh bien ! Jean-Claude , vous êtes de retour?
— Oui, Catherine. Il y a du bon et du mauvais. »
Ils entrèrent dans la salle, haute et vaste pièce boisée jusqu'au plafond, avec ses armoires de vieux chêne à ferrures brillantes, son poêle de fonte en pyramide s'ouvrant dans la cuisine, sa vieille horloge marquant les secondes dans son étui de noyer , et son grand fauteuil de cuir à crémaillère, usé par dix générations de vieillards. — Jean Claude n'entrait jamais dans cette salle sans se rappeler le grand-père de Catherine, qu'il lui semblait voir encore avec sa tête blanche, assis dans l'ombre derrière le fourneau.
«8 LE FOU YEGOF.
K Eh bien ? demanda la fermière en présentant un siège au sabotier, qui venait de déposer son rouleau sur la table.
— Eh bien, de Gaspard, les nouvelles sont bonnes : le garçon se porte bien. Il en a vu des dures!... Tant mieux, cela forme la jeunesse!... Mais quant au reste , Catherine , ça va mal : la guerre ! la guerre ! . . . »
Il hocha la tête, et la vieille, les lèvres serrées, s'assit en face de lui, droite dans son fauteuil, les yeux fixes, attentifs.
« Ainsi ça va mal... décidément... nous allons avoir la guerre chez nous ?
— Oui, Catherine, du jour au lendemain il faut nous attendre à voir les alliés dans nos montagnes.
— Je m'en doutais.... j'en étais sûre ; mais parlez, Jean-Claude. »
Hullin alors, les coudes en avant, ses grosses oreilles rouges entre les mains et baissant la voix, se mit à raconter tout ce qu'il avait vu : les abatages autour de la ville, l'organisation des batteries sur les remparts, la pubhcation de l'état de siège, les charrettes de bkssés sur la place d'armes, sa rencontre avec le vieux sergent chez Wittmann et le résumé de la campagne. De temps en temps il faisait une pause, et la vieille fermière chgnait des yeux lentement, comme pour gra-
T.E rOU YÉGOF. 49
ver les faits dans sa mémoire. Quand Jean-Claude en vint aux blessés, la brave femme murmura tt)ut bas : (c Gaspard en est réchappé ! »
Puis à la fin de cette lugubre histoire il y eut un long silence, et tous deux se regardèrent sans prononcer une parole.
Que de réflexions, que de sentiments amers se pressaient dans leur âme !
Au bout de quelques instants, la vieille se remettant de ces terribles pensées :
« Vous le voyez, Jean-Claude, dit-elle d'un ton grave, Yégof n'avait pas tort?
— Sans doute, sans doute, il n'avait pas pas tort, répondit Hullin ; mais qu'est-ce que cela prouve ? Un fou qui va de village en village, qui descend en Alsace, qui remonte en Lorraine, qui vague à droite, à gauche, ce serait bien étonnant s'il ne voyait rien, s'il ne disait pas de temps en temps nue vérité parmi ses folies. Tout s'embrouille dans sa tête, et les autres croient comprendre ce qu'il ne comprend pas lui-même. Mais il ne s'agit pas de ces histoires de fou, Catherine. Les Autrichiens arrivent. Il s'agit de savoir si nous les laisserons passer, ou si nous aurons le com-age de nous défendre.
— De nous défendre ! s'écria la vieille, dont les joues pâles frémirent; si nous aurons le courage de nous défendre ! Ce n'est pas à moi, Hullin que
50 LE FOU YEGOF.
VOUS croyez parler. Comment ! . . . mais est-ce que noiis valons moins que nos anciens ? Est-ce qu'ils ne se sont pas défendus, eux?... Est-ce qu'il n'a pas fallu les exterminer, hommes, femmes et enfants ?
— Alors vous êtes pour la défense, Catherine?
— Oui... oui... tant qu'il me restera un morceau de chair sur les os ! Q^^'ils arrivent ! qu'ils arrivent I La vieille des vieilles est toujours là ! »
Ses grands cheveux gris s'agitaient sur sa tête, ses joues pâles et rigides frémissaient, et ses yeux lançaient des éclairs. Elle était helle à voir, belle comme cette vieille Margai'eth dont avait parlé Yégof. Hullin lui tendit la main en silence ; il souriait d'un air enthousiaste.
« A la bonne heure, fit-il, à la bonne heure!... Nous sommes toujours les mêmes dans la famille. Je vous recomiais, Catherine : vous voilà debout ; mais im peu de calme, écoutez-moi. Nous allons nous battre... et par quels moyens ?
— Par tous les moyens ; tous sont bons, les haches, les fauLx, les fourches...
— Sans doute, mais les meilleurs sont les fusns et les balles. Nous avons des fusils : chaque montagnard garde le sien au-dessus de sa porte; malheureusement la poudre et les balles nous manquent, »
La vieille fermière s'était calmée tout à coup;
elle fourrait ses cheveux sous son bonuet, regardant devant elle comme au hasard, l'œil pensif.
« Oui, reprit-elle d'un ton hrusque, la poudre et les halles nous manquent, c'est vrai, mais nous en aurons. Marc Divès, le contrebandier, en a. \o\is irez le voir demain de ma part. Vous lui direz que Catherine Lefèvre achète toute sa poudre et toutes ses balles, qu'elle paie; qu'elle vendra son bétail, sa ferme, ses terres, tout... tout... pour en avoir... Comprenez- vous, Hullin?
— Je comprends; c'est beau ce que vous faites là, Catherine.
— Eah! c'est beau... c'est beau! répliqua la vieille, c'est tout simple : je veux me venger! Ces Autrichiens, ces Prussiens, ces hommes roux qui nous ont déjà exterminés, eh bien ! je leur en veux... je les exècre de père en fils. . . Voilà ! — Vous achèterez la poudre, et ce gueux de fou verra si nous rebâtissons ses châteaux ! »
Hullin s'aperçut alors qu'elle songeait toujours à l'histoire de Yégof ; mais voyant combien elle était exaspérée, et que d'ailleurs son idée contribuait à la défense du pays, il ne lit aucune observation à ce sujet, et dit simplement :
« Ainsi, Catherine, c'est entendu, je vais chez Marc Divès demain?
— Oui ; vous achèterez toute sa poudre et son plomb. Il faudrait aussi faire un tour dans les
52 LE FOU YEfiOF.
villages de la montagne, prévenir les gens de ce qui se passe, et convenir avec eux d'un signal pour se réunir en cas d'attaque.
— Soyez tranquille, dit Jean-Claude, je m'en charge. »
Tous deux s'étaient levés et se dirigeaient vers la porte. Depuis une demi-heure, le bruit avait cessé dans la cuisine : les gens de la ferme étaient allés se coucher. La vieille déposa sa lampe au coin de l'âtre et tira les verrous. Au dehors, le froid était vif, l'air calme et limpide. Toutes les cimes d'alentour, et les sapins du Jaegerthâl se détachaient sur le ciel, par masses sombres ou lumineuses. Au loin, bien loin derrière la côte, un renard à la chasse glapissait dans la vallée du Blanru,
« Bonne nuit, Hullin, dit la mère Lefèvre.
— Bonne nuit, Catherine. »
Jean-Claude s'éloigna rapidement sur la pente des bruyères, et la fermière, après l'avoir suivi des yeux une seconde, referma sa porte.
Je vous laisse à penser la joie de Louise, lorsqu'elle apprit que Gaspard était sain et sauf. La pauvre enfant, depuis deux mois, ne vivait plus. Hullin se garda bien de lui montrer le nuage sombre qui s'avançait à l'horizon. Toute la mut, il l'entendit caqueter dans sa petite chambre, se parler .'i elle-même comme pom* se féliciter, murmurer le nom de Gaspard, et ouvrir ses tiroirs, ses
bcîtes, sans doute afin d'y retrouver quelques souvenirs et leur parler d'amour.
Ainsi la fauvette inondée par l'orage, tout en grelottant se met à chanter et cà sautiller de branche en iiranriie, au premier rayon de soleil.
Lorsque Jean -Claude Hullin , en manches de chemise, poussa le lendemain les contrevents de sa maisonnette, il vit toutes les montagnes voisines, — le Jsegerthâl, le Grosmann, le Donon, — couvertes de neige. Ce premier aspect de l'hiver, survenu pendant notre sommeil, a quelque chose de saisissant : les vieux sapins, les rochers moussus, parés encore la veille de leur verdure, et maintenant scintillants de givre, remplissent notre dme d'une tristesse indéfinissable. « Encore une année finie, se dit-on, encore une rude saison à passer avant le retour des fleurs ! » Et l'on s'empresse de revêtir la grosse houppelande, d'allumer le feu- Votre sombre réduit est plein de blanche lumière, et dehors, pour la première fois, vous entendez les
54 LE FOU YEGOF.
moineaux, les pauvres moineaux blottis sous le chaume, la plume ébouriffée, crier : « Pas de déjeuner, ce matin, pas de déjeuner! »
HuUin mit ses gros souliers ferrés à double gemelle, et passa sur sa veste la grande camisole de bure.
Il entendait Louise marcher au-dessus de sa tête dans la petite mansarde.
« Louise, cria-t-il, je pars !
— Comment! vous sortez encore aujourd'hui?
— Oui, mon enfant, il le faut; mes affaires ne sont pas terminées. »
Puis, s'étant coiffé de son large feutre, il monta l'escalier et dit à demi-voix :
« Tu ne m'attendras pas de sitôt, mon enfant. J'ai des courses à faire assez loin. Ne sois pas inquiète. Si l'on te demande où je suis, tu répondras : « Chez le cousin j\feithias, à Saverne. »
— Vous ne déjeunez donc pas avant de partir?
— Non; j'ai mis une croûte de pain et la petite gourde d'eau-de-vie dans ma poche. Adieu, mon enfant; réjouis-toi, rêve à Gaspard. »
Et, sans attendre de nouvelles questions, il prit son bâton et sortit de la maisonnette, en se dirigeant vers la colline des Bouleaux, à gauche du village. Au bout d'un quart d'heure environ, il l'avait dépassée et gagnait le sentier des Trois-Fontaines, qr.i tourne autour du Falkenstein, en suivaot un
petit mur de pierres sèches. Les premières neiges, qui ne tiennent jamais à l'ombre hmnide des vallons, commençaient à se fondre et s'écoulaient dans le sentier. Hullin monta sur le mur pour gravir la côte. Jetant alors par hasard un coup d'œil sur le village, à deux portées de carabine, il vit quelques commères balayer le devant de leur porte, quelques bons vieux se souhaiter le bonjour, en fumant leur première pipe sur le seuil des chaumières. Ce calme profond de la vie, en présence des jjensées qui l'agitaient, le saisit; il poursuivit sa route tout songeur, se disant : <i Comme tout est tranquille là-bas!... Personne ne se doute de rien, et dans quelques jours quelles clameurs, quels roulements de fusillade vont déchirer l'air! »
Comme il s'agissait d'abord de se procurer de la poudre, Catherine Lefèvre avait tout naturellement jeté les yeux sur Marc Divès, le contrebandier, et sa vertueuse épouse, Hexe-Baizel.
Ces gens vivaient de l'autre côté du Falkenstein, sous la roche même du vieux burg en ruine ; ils s'étaient creusé là dedans une sorte de tanière forl commode,' laquelle n'avait qu'une porte d'entrée et deux lucarnes, mais qui, d'après certaines rumeurs, communiquait à de vieux souterrains par une crevasse ; jamais les douaniers n'avaient pu la découvrir, malgré de nombreuses visites domici-
ro LE FOU YÉGOF.
liaires pratiquées dans ce but. Jean-Claude et Marc Divès se connaissaient depuis leur enfance; ils avaient déniché ensemble des éperviers et des 'chouettes, et depuis ils se voyaient presque toutes les semaines au moins une fois, à la scierie du Val- , tin. Hulhn se croyait donc sûr du contrebandier, mais il doutait un peu de madame Hexe-Baizel, personne fort circonspecte , et qui n'abonderait peut-être pas dans le sens de la bataille. « Enfin, se disait-il, tout en marchant, nous allons voir. »
Il avait allumé sa pipe, et, de temps en temps, il se retournait pour contempler l'immense paysage, dont les limites s'étendaient de plus en plus.
Rien de beau comme ces montagnes boisées, s'élevant les unes par-dessus les autres dans le ciel pâle, — comme ces vastes bruyères s'étendant à perte de vue toutes blanches de neige, — comme ces ravins noirs encaissés entre les bois , leur torrent, au fond, courant sur les galets verdâtres pohs comme du bronze.
Et puis le silence, — ce grand silence de l'hiver!... — cette neige encore tendre, tombant de la cime des hauts sapins sur les branches inférieures qui s'inclinent ; les oiseaux de proie tourbillonnant par couple au-dessus des forêts, en jetant leur cri de guerre : voilà ce qu'il faut voù', voilà ce qu'on no peut décrire !
Environ une heure après son dépari du village
LE FOU YÉGOf\
des Charmes, HuUin, grimpant le sommet du pic, atteignait la base du rocher des Arbousiers. Tout autour de cette masse granitique s'étend une sorte de terrasse rocailleuse, large de trois à quatre pieds. Cet étroit passage, entouré des plus hautes cimes des sapins élancés du précipice, a quelque chose de sinistre, mais il est sûr : à moins de vertige, on ne risque rien à le parcourir. Au-dessus s'avance en demi-voûte la roche couverte de ruines.
Jean-Claude approchait de la retraite du contrebandier. Il s'arrêta quelques secondes sur la terrasse, remit sa pipe en poche, puis s'avança sur le passage, qui décrit un demi-cercle et se termine de l'autre côté par une brèche. Tout au bout et presque au bord de cette brèche, il aperçut les deux lucarnes de la tanière et la porte entr'ouverte. Un gros tas de fumier se trouvait amoncelé sur le seuil.
Dans le même instant apparut Hexe-Baizel, repoussant avec un grand balai- de genêts verts, le fumier dans l'abîme. Cette femm.e était petite, sèche ; elle avait les cheveux roux ébouriffés, les joues creuses, le nez pointu , les yeux petits , brillants comme deux étincelles, la bouche mince, garnie de dents très-blanches, et le teint rougeâtre. Quant à son costume, il se composait d'une jupe de laine très-courte et très-sale, d'une chemise d e grosse
toile assez Llanche ; ses petits bras bruns musculeux, recouverts d'une sorte de duvet jaune, étaient nus jusqu'aux coudes, malgré le froid excessif de l'hiver à cette hauteur; enfin pour toute chaussure elle traînait deux longues savates en lam>beaux.
« Hé! bonjour, Hexe-Baizel, lui cria Jean-Claude, d'un ton de bonne humeur railleuse. Vous êtes donc toujours grosse et grasse, contente et réjouie? Ça me fait plaisir ! »
Hexe-Baizel s'était retournée comme une belette surprise à l'affût ; sa chevelure rousse avait frémi, et ses petits yeux lançaient des éclairs. Cependant elle se calma tout de suite, et s'écria d'une voix brève, comme se parlant à elle-même :
« Hullin!... le sabotier!... Qu'est-ce qu'il veut?
— Je viens voir mon ami Marc , belle Hexe- Baizel, répondit Jean-Claude ; nous avons à causer d'affaires.
— Quelles affaires ?
— Ah ! cela nous regarde. Voyons, laissez-moi passer, que je lui parle,
— Marc dort.
— Eh bien ! il faut l'éveiller, le temps presse. » Ce disant, Hullin se courbait sous la porte et
pénétrait dans un caveau dont la voûte, au lieu d'être ronde, affectait des courbes irrégulières sillonnées de fissures. Tout près de l'entrée, à deux
LE FOU YÉGÛF. Êd
pieds du sol, la roche formait une sorte d'àtre naturel ; sur l'âtre brûlaient quelques charljons et des branches de genévrier. Tous les ustensiles de cuisine de Hexe-Baizel consistaient en une marihite de fonte , un pot de grès rouge , deux assiettes ébréchées et trois ou quatre fourchettes d'étain; tout son mobiher en un escabeau de bois, une hachette à fendre des bûches, une boîte à sel accrochée contre la roche, et son grand balai de genêts verts. A gauche de cette cuisine s'ouvrait une autre caverne, à porte irrégulière, plus large du haut que du bas, se fermant au moyen de deux planches et d'une traverse.
« Eh bien! où est donc Marc? dit Hullin en s'asseyant au coin de l'âtre.
— Je vous ai déjà dit qu'il dort. Il est revenu hier très-tard. Il faut que mon homme dorme, entendez-vous ?
— J'entends très-bien, chère Hexe-Baizel; mais je n'ai pas le temps d'attendre.
— Alors allez-vous-en.
— Allez-vous-en , c'est bientôt dit ; seulement je ne veux pas m'en aller. Je n'ai pas fait une lieue pour m'en retourner les mains dans les poches.
— C'est toi, Hullin? interrompit une voix brus que sortant de la cave voisine.
— Oui, Marc.
-'- Ah ! j'arrive. »
On entendit un bruit de paille remuée, puis le couvercle de bois fut tiré : un grand corps, large de trois pieds d'une épaule à l'autre, sec, osseux, voûté, le cou et les oreilles couleur de brique, les cheveux bruns touffus, se courba sous l'ouverture, et Marc Divès se dressa devant Hullin, en bâillant et détirant ses longs bras avec un soupir saccadé.
Au premier abord, la physionomie de Marc Divès semblait assez pacifique : son front large et bas, les tempes dégarnies, ses cheveux courts, frisés, s'avançant en pointe jusque près des sourcils, son nez droit et long, son menton allongé, surtout l'expression calme de ses yeux bruns, l'eussent fait classer dans la famille des ruminants, plutôtque des fauves ; mais on aurait eu tort de s'y fier. Certains bruits couraient dans le pays que Marc Divès, en cas d'attaque des douaniers, ne se faisait nul scrupule de se servir de la hache et de la carabine pour en finir plus vite ; c'est à lui qu'on attribuait plusieurs accidents graves survenus aux agents du fisc ; mais les preuves manquaient absolument. Le contrebandier, grâce à sa connaissance approfondie de tous les défilés de la montagne, et de tous les chemins de traverse de Dagsburg à Sarrbriick, et de Raon-L'Etape à Bâle en Suisse, se trouvait toujours à quinze lieues de tous les endroits où l'on avait commis un mauvais coup. Et puis il avait l'air
LE FOU YET.OF. 6i
bonasse, et ceux qui faisaient courir sur son compte de mauvais bruits finissaient toujours mal, — ce qui prouve bien la justice du Seigneur en ce monde.
« Ma foi, Hullin, s'écria Marc après être sorti de son trou, je pensais à toi hier soir, et, si tu n'étais pas venu, j'aurais été tout exprès à la scierie du Yaltin pour te rencontrer. Assieds-toi ; Hexe-Baizel, donne la chaise à Hullin ! »
Puis il s'assit lui-même sur l'âtre, le dos au feu, en face de la porte ouverte, où soufflaient tous les vents de l'Alsace et de la Suisse.
Par cette ouverture, on jouissait d'une vue magnifique : on aurait dit un véritable tableau encadré dans le roc, mais un tableau immense, embrassant toute la vallée duBhin,et par delà, des montagnes qui se fondaient dans la brume. Et puis on respirait frais, et le petit feu, qui dansait dans le nid de hiboux, faisait plaisir à voû" avec ses teintes rouges, lorsqu'on s'était baigné les yeux dans l'étendue bleuâtre.
« Marc, dit Hullin après un instant de silence, puis-je parler devant ta femme?
— Elle et moi nous ne faisons qu'un.
— Eh bien ! Marc, je viens t'acheter de la poudré et du plomb.
— Pour tirer des lièvres, n'est-ce pas? fit le contrebandier en clignant des yeux,
— Non, pour nous battre contre les Allemands et les Russes. »
Il y eut un instant de silence.
« Et il te faudra beaucoup de poudre et de plomb?
— Tout ce que tu pourras fournir.
— Je puis en fournir aujourd'hui pour trois mille francs, dit le contrebandier.
— Je les prends.
— Et autant dans huit jours, ajouta Marc, du même ton calme et l'œil attentif.
— Je les prends.
— Vous les prenez! s'écria Hexe-Baizel, vous les prenez ! je le crois bien 1 mais qui esl-ce qui les paie?
— Tais-toi, dit Marc d'un ton rude, Hullin les prend ; sa parole me suffit. »
Puis, lui tendant sa large main avec une expression cordiale :
« Jean-Glaude, voici ma main : la poudre et le plomi) sont à toi; mais je veux en dépenser ma part, tu compre»nds !
— Oui, Marc; seulement je compte te payer tout de suite.
— Il paierai dit Hexe-Baizel, tu l'entends?
— Ehl je ne suis pas sourd! Baizel, va nous chercher une bouteille de brlmbcUe-wasser, que nous nous réchauffions un peu le cœur. Ce que Hullin vient de me dire me réjouit. Ces gueux de haisciiilis n'auront pas aussi beau jeu contre nous
LE FOU YÉGCF. 6.3
que je le croyais. Il paraît qu'on vaut se défeudi-e, et solidement ?
— Oui, solidement!
— Et il y a des gens qui paient?
— C'est Catherine Lefèvre qui paie, et c'est elle qui m'envoie, » dit Hullin.
Alors Marc Divès se leva, et d'une voix grave, la main étendue vers les précipices, il s'écria :
« C'est ime femme... une femme aussi grande que .ce rocher là-bas, l'Oxenstein, le plus grand que j'aie jamais vu de ma vie! — Je hois à sa santé! — Bois aussi, Jean-Claude ! »
Hullin hut, puis la vieille.
« Maintenant tout est dit, s'écria Divès; mais écoute, Hullin, il ne faut pas croire que ce sera facile de se mettre en travers; tous les braconniers, tous les ségarcs ('), tous les schlittcurs, tous les bûcherons de la montagne ne seront pas de trop. J'arrive de l'autre côté du Rhin. Il y en a!., des Russes, des Autrichiens, des Bavarois, des Prussiens, des Cosaques, des houzards... il y en a... la terre en est toute noire ! Les villages ne peuvent pas les tenir ; ils campent dans les plaines, da'is les vallons, sur les hauteurs, dans les villes, eu plein air, partout, partout il y en a! »
En ce moment, un cri aigu traversa l'air.
* Les ségarcs sont les ouvriers d'une scierie.
6V LE FOU YÉr.OF.
(I C'est un busard à la chasse ! » fit Marc en s'interrompant.
Mais au même instant une ombre passa sur le rocher. Un nuage de pineons franchissait l'abîme, et des centaines de busards, d'éperviers se débattaient au-dessus d'un vol rapide, anguleux, avec des cris stridents pour effrayer leur proie, tandis que la masse semblait immobile, tant elle était dense. Le mouvement régulier de ces milliers d'ailes produisait dans le silence un bruit semblable à celui des feuilles mortes traînées par la bise.
« Voici le départ des pinsons d'Ardennes, dit Hullin.
— Oui, c'est le dernier passage ; la faîne est enterrée dans la neige et les semailles aussi. Eh bien ! regarde : il y a plus d'hommes là-bas que d'oiseaux dans cette passe. C'est égal, Jean-Claude, nous en viendrons à bout, pourvu que tout le monde s'en mêle ! — Hexe-Baizel, allume la lanterne, je vais montrer à Hullin nos provisions de poudre et de plomb. »
Hexel-Baizel, à cette proposition, ne put retenir une grimace.
« Personne, depuis vingt ans, dit-elle, n'est entré dans la cave. Il peut bien nous croire sur parole. Nous croyons bien, nous, qu'il nous paiera. Je n'allumerai pas la lanterne, non ! »
Marc, sans rien dii-e, étendit la main et saisit près du bûcher une grosse trique ; alors la vieille, toute hérissée, disparut dans le trou voisin comme un furet, et, deux secondes après, elle en sortait avec une grande lanterne de corne, que Divès alluma tranquillement au feu de l'cltre.
« Baizel, dit-il en replaçant le hàton dans son coin, tu sauras que Jean-Claude est mon vieil ami d'enfance, et que je me ûe beaucoup plus à lui qu'à toi, vieille fouine ; car si tu n'avais pas peur d'être pendue le même jour que moi, il y a longtemps que je me balancerais au bout d'ime corde. — Allons, Hullin, suis-moi. »
Ils sortirent, et le contrebandier, tombant à gauche, se dirigea droit vers la brèche, qui formait saillie sur le Yaltin, àdeux cents pieds dans les airs. Il écarta de la main le feuillage d'un petit chêne enraciné au-dessous, allongea la jambe et disparut comme lancé dans l'abîme. Jean-Claude frémit; mais presque aussitôt il vit, contre la paroi du roc, s'avancer la tête de Divès, qui lui cria :
« Hullin, pose ta main à gauche, il y a un trou ; étends le pied hardiment, tu sentiras une marche, et puis tourne sur le talon. »
Maître Jean-Claude obéit, non sans trembler ; il sentit le trou dans le roc, il rencontra la marche, et, faisant un demi-tour, il se trouva face à face avec son camarade, dans une sorte de niche en
Ogive, aboutissant autrefois sans doute à quelque poterne. Au fond de la niche s'ouvrait une voûte basse.
« Comment diable as-tu découvert cela? s'écria Hullin tout émerveillé.
— C'est en cherchant des nids il y a trente-cinq ans. J'étais im jour sur la roche, et j'avais vu sortir souvent de là un grand-duc avec sa femelle, deux oiseaux magnifiques, la tête grosse comme mon poing et les ailes larges de six pieds. J'entendais crier leurs petits, et je me disais : « Ils sont près de la caverne, au bout de la terrasse. Si je pouvais tourner un peu plus loin que la brèche, je les aurais I » A force de regarder, de me pencher, je finis par voir un coin de la marche au-dessus du précipice. Il y avait un houx solide à côté. J'empoigne le houx, j'étends la jambe, et, ma foi, j'arrive ici. Quelle bataille, Hullin ! Le vieux et la vieille voulaient m'arracher les yeux. Hem-eusement il faisait jour. Ils sautaient sur moi comme des coqs, ouvraient le bec, sifflaient ; mais le soleil les éblouissait. Je leur donnais des coups de pied. A la fin ils allèrent tomber sur la pointe d'un vieux sapin, làbas, et tous les geais du pays, les grives, les pinsons, les mésanges, volèrent autoiu' d'eux jusqu'à la nuit pour leur arracher des plumes. Tu ne peux pas te figurer, Jean-Claude, la masse d'os, de peaux de rats, de levreaux, de charognes de toute espèce qu'ils avaient entassée dans cette niche. C'était une
véritable peste. Je pousse tout ra dans le .Tsegerthàl, et je vois ce conduit. Il faut te dii-e cju'il y avait deux petits. Je commençai par leur tordre le cou et par les fourrer dans mon sac. Après cela, bien tranquille, j'entre, et tu vas voir ce que je trouve. Arrive ! »
Ils se glissèrent alors sous la voûte étroite et basse, formée de pierres rouges énormes, où la lumière projetait en fuyant sa lueur vacillante.
Au bout de trente pas environ, un vaste caveau de forme circulaire, effondré par le baut et bâti sur le roc vif, apparut à HuUin. Au fond s'élevaient une cinquantaine de petites tonnes enpyramides, et, sur les côtés, un grand nombre de lingots de plomb, des sacs de tabac, dontla forte odeur imprégnait l'air.
Marc avait déposé sa lanterne à l'entrée de la voûte, et regardait son repaire, le front haut, le eourire aux lèvres.
« Voilà ce que je découvris, dit-il; la cave était ■vide, seulement au milieu se trouvait la carcasse d'une bête aussi blanche que la neige, — sans doute quelque renard mort de vieillesse, — le gueux avait connu le passage avant moi ; il dormait ici sm- les deux oreilles : qui diable aurait eu l'idée de le suivre ! Dans ce temps-là, Jean-Claude, j'avais douze ans. Je pensai tout de suite que cette cachette pourrait un jour m'étre utile. Je ne savais pas encore à quoi... mais, plus tard, quand
j'eus fait mes premières tom-nées de contrebande à Landau, Kehl, Bâle, avec Jacob Zimmer, et que durant deux hivers tous les douaniers furent à nos trousses, l'idée de mon vieux caveau se mit à me poursuivre du matin au soir. J'avais fait la connaissance deHexe-Baizel, qui était alors servante à la ferme du Bois -de -Chênes, chez le père de Catherine. Elle m'apporta vingt-cinq louis en dot, et nous vînmes nous établir dans la caverne des Arbousiers. »
Divès se tut, et Hullin tout rêveur lui demanda : « Ce trou te plaît donc beaucoup, Marc?
— S'il me plaît!... c'est-à-dire que je ne voudrais pas aller demeurer dans la plus belle maison de Strasbourg, quand on me ferait deux mille livres de rente. Il y a vingt-trois ans que je cache ici mes marchandises : sucre , café , poudre , tabac , eau-àe-vie ; tout y passe. J'ai huit chevaux toujours en route.
— Mais tu ne jouis de rien.
— Je ne jouis de rien ! Tu trouves donc que ce n'est rien de se moquer des gendarmes, des rats de cave, des douaniers, de les faire enrager, de les dépister, d'entendre dire partout : « Ce gueux de Marc, est-il fin!... Comme il vous mène ses affaires!... Il mettrait toute la régie sur les dents... Et ceci... et cela. » Hé! hé! hé! Je te réponds, moi, que c'est le plus grand plaisir du monde. Et puis
les gens vous aiment : on leur vend tout à moitié prix ; on rend service aux pauvres, et l'on s'entretient l'estomac chaud.
— Oui, mais quels dangers !
— Bah ! jamais un douanier n'auia l'idée de passer la brèche.
— Je le crois bien! pensa HuUin, en songeant qu'il lui faudrait de nouveau franchir le précipice.
— C'est égal, reprit Marc, tu n'as pas tout à fait tort, Jean-Claude. Dans les premiers temps, lorsqu'il me fallait entrer ici avec ces petites tonnes-là sur l'épaule, je suais à grosses gouttes ; maintenant j'y suis habitué.
— Et si le pied te glissait ?
— Eh bien ! ce serait fini ! Autant mourir embroché dans un sapin, que de tousser des semaines et des mois sur une paillasse. »
Divès éclairait alors de sa lanterne les piles de tonnes entassées jusqu'à la voûte.
« C'est de la poudre fine anglaise, dit-il; ea coule comme des grains d'argent sur la main , et ça chasse en diable. Il n'en faut pas beaucoup, un dé à coudre suffit. Et voici du plomb sans mélange d'étain. Dès ce soir, Hexe-Baizel fondra des balles. Elle s'y connaît ; tu verras. »
Ils s'apprêtaient à reprendre le chemin de la brèche, lorsque tout à coup un bruit confus de paroles se mil à bourdonner dans l'air. Marc souffla
sa lanterne ; ils restèrent plongés dans les ténèbres.
« Quelqu'un marche là-liaut, dit tout bas le contrebandier; qui diable a pu grimper sur le Falkenstein par ce temps de neige? »
Ils écoutèrent , retenant leur haleine, l'œil fixé sur le rayon de lumière bleuâtre, qui descendait d'une étroite fissure au fond de la caverne. Autour de cette fenie croissaient quelques broussailles scintillantes de givre ; plus haut, on apercevait la crête d'un vieux mur. Comme ils regardaient ainsi dans le plus profond silence, voilà qu'au pied du mur apparut une grosse tête ébouriffée, le front serré dans un cercle luisant, la face allongée, puis une barbe rousse en pointe, le tout se découpant en silhouette bizarre sur le ciel blanc de l'hiver,
« C'est le Roi de Carreau ! fit Marc en riant.
— Pauvre diable ! murmura Hullin d'un ton grave, il vient se promener dans son château , les pieds nus sur la glace, et sa couronne de fer-blanc sur la tête ! Tiens , regarde , le voilà qui parle; il donne des ordres à ses chevaliers, à sa cour ; il étend son sceptre au nord et aa midi, tout est à lui ; il est maître du ciel et de la terre !... Pauvre diable ! rien qu'à le voir avec son ealeron et sa peau de chien râpée sur le dos, j'ai froid le long des reins.
— Oui, Jean-Claude, ra me produit l'effet d'un bourgmestre ou d'un maire de village, qui s'arron-
LE FOU YEGOF.
dit le ventre comme mi bouvreuil, et souffle dans Bes joues rouges en disant : « Moi, je suis Hans Aden, j'ai dix arpents de beaux prés, j'ai deux maisons, j'ai une vigne, mon verger, mon jardin, hum ! hum ! j'ai ceci, j'ai cela ! » Le lendemain il lui arrive une petite colique, et... bonsoir! — Les fous, les fous... qui est-ce qui n'est pas fou? — Allons-nous-en, Hullin, la vue de ce malheureux qui parle au vent, et de son corbeau qui chante la lamine me font claquer les dents. »
Ils entrèrent dans le couloir, et l'éclat du jour, au sortir des ténèbres, faillit éblouir Hullin. Heureusement la haute taille de son camarade, debout devant lui, le préserva du vertige.
« Appuie-toi solidement, dit Marc, imite-moi : la main droite dans le trou, le pied droit en avant sur la marche, un demi-tour ; nous y sommes ! »
Ils revinrent dans la cuisine, où Hexe-Baizeî leur dit que Yégof était dans les ruines du vieux burg.
« Nous le savons, répondit Marc, nous venons de le voir prendre le frais là-haut ; chacun son goût. »
Au même instant, le corbeau Hans, planant audessus de l'abime, passa devant la porte en poussant un cri rauque; on entendit les broussailles secouer leur grésil, et le fou apparut sur la terrasse. Il était tout hagard, et, lançant un coup d'œil vers le foyer, il s'écria :
« Mii'C Divès, tâche de déménager bientôt. Je
LE FÛU YKC.UI'.
t'en préviens, je suis las de ce désordre. Les fortifications de mes domaines doivent être libres. Je ne souffrirai pas que la vermine se niche chez moi. Prends tes mesures en conséquence. »
Puis , apercevant Jean - Claude , son front se dérida.
« Toi ici, Hullin? dit-il. Serais-tu enfin assez clairvoyant pour accepter les propositions que j'ai daigné te faire? Sentirais-tu qu'une alliance telle que la mienne, est le seul moyen de vous préserver de la destruction totale de votre race? S'il en est ainsi, je te félicite ; tu montres plus de bon sens que je ne t'en supposais. »
Hullin ne put s'empêcher de rire.
« Non, Yégof, non, le ciel ne m'a pas encore assez éclairé, dit-il, pour que j'accepte l'honneur que tu veux bien me faire. D'ailleurs Louise n'est pas encore d'âge à se marier. »
Le fou était redevenu grave et sombre. Debout au bord de la terrasse, le dos à l'abîme, il semblait là comme chez lui, et son corbeau, tourbillonnant à droite, à gauche, ne pouvait le troubler.
Il leva son sceptre, fronça le sourcil et s'écria :
« Donc c'est pour la seconde fois, Hullin, que je te réitère ma demande, et c'est pour la seconde fois que tu oses me refuser ! Maintenant je la renouvellerai encore une fois, — une fois, entendstu? — Puis, que les destinées s'accomplissent! »
Et tournant gravement les talons, le pas ferme, la tête haute et droite malgré l'extrême rapidité de la pente, il descendit le sentier de la roclie.
Hullin, Marc Divès et Hexe-Baixel elle-même partirent d'un grand éclat de rire.
« C'est un grand fou, dit Hexe-Baizel.
— Je crois que tu n'as pas tout à fait tort, lui répondit le contrebandier. Ce pauvre Yégof, décidément il perd la tête. Mais il ne s'agit pas de ça; Baizel, écoute-moi bien : tu vas commencer à fondre des balles de tous les calibres ; moi, je vais me mettre en route pour la Suisse. Dans huit jours au plus tard, le reste de nos munitions sera ici. Donnemol mes bottes. »
Puis, frappant du talon et se liant autour du cou une grosse cravate de laine rouge, il décrocha de la muraille un de ces manteaux vert sombre, comme en portent les pâtres, le jeta sur ses épaules, se coiffa d'un vieux feutre râpé, prit un gourdin et s'écria :
<c N'oublie pas ce que je viens de te dire, vieille ; ou gare! En route, Jean-Claude ! »
Hullin le suivit sur la terrasse, sans souhaiter le bonjour à Hexe-Baizel, qui, de son côté, ne daigna pas même s'avancer sur le seuil, pour les voir partir. Lorsqu'ils furent à la base du rocher, Marc Divès, s'arrêtant, dit :
tt Tu vas dans les villages de la montagne, n'estce pas, Hullin?
n LE FOU YÉGOF.
— Oui, c'est la première chose à faire : il faut que je prévienne les bûcherons, les charhonriiers, les flotteurs, de ce qui se passe.
— Sans doute; n'oublie pas Materne du Hengst et ses deux garçons, Labarbe de Dagsburg, Jérôme de Saint-Qnirin, Dis-leur qu'il y aura de la poudre, des balles; que nous en sommes, Catherine Lefèvre, moi, Marc Divès, et tous les braves gens du pays.
— Sois tranquille, Marc, je connais mes hommes.
— Alors à bientôt! »
Ils se donnèrent une vigoureuse poignée de main.
Le contrebandier prit le sentier à droite, vers le Donon ; liullin le sentier ù gauche, vers la Sarre.
Ils s'éloignaient d'un bon pas, lorsque Hullin rappela son camarade : j
tt lié ! iilarc, avertis en passant Catherine Lefèyre que tout marche bien. Dis-lui que je vais dans la montagne. »
L'autre répondit par un signe de tête qu'il avait compris, et tous deux poursuivirent leur route.
LE FOU YEr.OF. 75
Une agitation extraordinaire régnait alors sur tonte la ligne des Vosges ; le bruit de l'invasion prochaine se répandait de village en village, jusque dans les fermes et les maisons forestières du Hengst et du Xideck. Les colporteurs, les rouliers, les chaudronniers, toute cette population flottante, qui va sans cesse de la montagne à la plaine et de îa plaine à la montagne, apportaient chaque jour, de l'Alsace et des hords du Rhin, une foule de nouvelles étranges : « Les places, disaient ces gens, se mettent en état de défense ; on fait des sorties pour les approvisionner en blé, en viande; les routes de Metz, de Xancy, de Huningue, de Strasbourg, sont sillonnées de convois. On ne rencontre partout que des caissons de poudre, de boulets et d'o])us ; de la cavalerie, de l'infanterie, des artilleurs se rendant à leur poste. Le maréchal Victor, avec ses douze mille hommes, tient encore la route de Saverne; mais les ponts des places fortes sont déjà levés de sept heures du soir à huit heures du malin. »
Chacun pensait que tout cela u'amionra't rien de qon. Cependant, — si plusieurs ('prouvaient une
76 LE FOU YÉGOP.
crainte sérieuse de la guerre, si les vieilles femmes, levaient les mains au ciel en criant « Jésus-Marie- Josepli! » — le plus grand nombre songeait au moyen de se défendre. Jean-Glaude Hullin, en de telles circonstances, fut bien reçu partout.
Ce jour même, vers cinq heures du soir, il atteignit la cime du Hengst, et s'arrêta chez le patriarche des chasseurs forestiers, le vieux Materne. C'est là qu'il passa la nuit, car, en temps d'hiver, les journées sont courtes et les chemins difficiles. Materne promit de surveiller le défilé de la Zorn avec ses deux fils Kasper et Frantz, et de répondre au premier signal qui lui serait fait du Falkenstein.
Le lendemain, Jean-Claude se rendit de bonne heure à Dagsburg, pour s'entendre avec son ami Laharbe le bûcheron. Ils allèrent ensemble visiter les hameaux du voisinage, ranimer dans les cœurs ('l'amour du pays, et, le jour suivant, Labarbe accompagna Hullin jusque chez l'anabaptiste Christ- Nickel, le fermier de la Paiubach, homme respectable et de grand sens, mais qu'ils ne purent entraîner dans leur glorieuse entreprise. Christ- Nickel n'avait qu'une réponse à toutes les observations : a C'est bien... c'est juste... mais l'Évangile a dit : a Remettez vôtre bâton en son lieu... Celai qui se sert de l'épée périi-a par l'épée, » 11 leur promit cependant de faire des vœux pour la
LE FOU YEGOF. 71
bonne cause ; c'est tout ce qu'ils en purent obtenir.
Ils allèrent de là jusqu'à Walsch, échanger de Bolides poignées de main avec Daniel Hirsch, ancien canonnier de marine, qui leur promit d'entraîner tous les gens de sa commune.
En cet endroit, Labarbe laissa Jean-Claude poursuivre seul sa route.
Durant huit jours encore, il ne fit que battre la montagne, de Soldatenthal au Léonsberg, à Meien thâl, à Abreschwiller, Voyer, Loëttenbach, Cirey, Petit-Mont, Saint-Sauveur, et le neuvième jour il se rendit chez le cordonnier Jérôme, à Saint-Quirin. Ils visitèrent ensemble le défilé du Blanru, après quoi Hullin, satisfait de sa tournée, reprit enfin le chemin du village.
Il marchait depuis environ deux heures d'un bon pas, se représentant la vie des camps, le bivac, la fusillade, les marches et les contre-marches, toute cette existence du soldat qu'il avait regrettée tant de fois, et qu'il voyait revenir avec enthousiasme, quand, au loin, bien loin encore, dans les ombres du crépuscule, il. découvrit le hameau des Charmes aux teintes bleuâtres, sa petite cassine, déroulant sur la nuée blanche un écheveau de fumée presque imperceptible, les petits jardins entourés de palissades, les toits de bardeaux, et, sur la gauche, à mi-côte, la grande ferme du Bois-de-Chénes, avec la scierie du Yallin au fond, dans le ravin déjà sombre.
78 LE FOU YEGOF.
Alors, tout à coup, et sans savoir pourquoi, son âme fut remplie d'une grande tristesse.
Il ralentit le pas, songeant à la vie calme, pai-. sible, qu'il abandonnait peut-être pour toujours ; à sa petite chambre, si chaude en hiver et si gaie au printemps, lorsqu'il ouvrait les petites fenêtres à la brise des bois ; au tic-tac monotone de la vieille horloge, et surtout à Louise, à sa bonne petite Louise, filant dans le silence, les paupières baissées, en chantant quelque vieil air de sa voix puré et pénétrante, aux heures du soir où l'ennui les gagnait tous deux. Ce souvenir le saisit si vivement que les moindres objets, chaque instrument de son métier, — les longues tarières luisantes, la hachette à manche courbe, les maillets, le petit poêle, la vieille armoire , les écuelles de terre vernissée , l'antique image de saint Michel clouée au mur, le vieux lit à baldaquin au fond de l'alcôve, l'escabeau, le bahut, la lampe à bec de cuivre, — tout se retraça dans son esprit comme une vivante peinture, et les larmes lui en vinrent aux yeux.
Mais c'est surtout Louise, sa clrère enfant, qu'il plaignait. Qu'elle allait répandre de larmes ! qu'elle allait le suppher de renoncer à la guerre! Et comme elle allait se pendre à son cou, lui disant : « Oh! ne me quittez pas, papa Jean-Claude ! Oh ! je vous aimerai bien ! Oh ! n'est-ce pas que vous ne voulez pas m'abandonner/* »
Et le brave homme voyait ses beaux yeux effrayés ; il sentait ses bras à son cou. Il songeait à la tromper, à lui faire croire quelque chose , n'importe quoi, pour expliquer son absence et la rassurer ; mais de tels moyens n'entraient pas dans son caractère, et sa tristesse en devenait plus grande.
En passant devant la ferme du Bois-de-Chênes, il entra pour dire à Catherine Lefèvre que tout allait bien, et que les montagnards n'attendaient plus que le signal.
Un quart d'heiu-e après, maître Jean-Claude débouchait par le sentier des Houx en face de sa maisonnette.
Avant de pousser la porte criarde, l'idée lui vint de voir ce que faisait Louise en ce moment. Il jeta donc un coup d'oeil dans la petite chambre, par la fenêtre : Louise était debout contre les rideaux de l'alcôve; elle semblait fort animée, arrangeant, pliant et dépliant des habits étendus sur le lit. Sa douce figure rayonnait de bonheur, et ses grands yeux bleus brillaient d'une sorte d'enthousiasme ; elle parlait même tout haat. Hullia prêta l'oreille, mais une charrette passait justement dans la rue, il ne put rien entendre.
Prenant alors sa résolution à deux mains, il entra en disant d'une voix ferme :
« Louise, me voilà de retoui*. »
ea LE FOU YÉGOF.
Aussitôt la jeune tille, toute joyeuse et bondis- Bant comme une biche, accourut l'embrasser.
«Ah! c'est vous, papa Jean-Claude, je vous ïttendais. Mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes ^nc resté longtemps! Enfin vous voilà.
— C'est que , mon enfant , répondit le brave homme d'un accent moins décidé, en déposant son bâton derrière la porte et son chapeau sur la table, c'est que... »
Il ne put en dire davantage.
« Oui, oui, vous êtes allé voir nos amis, dit Louise en riant ; je sais tout, maman Lefèvre m'a tout dit.
— Comment, tu sais?... Et ça ne te fait rien?... Tant mieux, tant mieux, cela prouve ton bon sens. Moi qui craignais de te voir pleurer !
— Pleurer! et pourquoi donc, papa Jean-Claude? Oh ! j'ai du courage ; vous ne me connaissez pas, allez ! »
Elle prit un petit air résolu qui fit sourire Hullin, mais ce sourire s'effaça bien vite quand elle ajouta :
«Nous allons faire la guerre... nous allons nous battre... nous allons courir la montagne...
— Comment? nous allons! nous allons!... s'écria le brave homme tout ébahi.
— Mais oui. Est-ce que nous ne partons pas? dit-elle d'un ton de regret.
— C'est-à-dire... il faut que je te quitte pour quelque temps, mon enfant.
— Me quitter... oh ! que non ; je pars avec vous, c'est convenu. Tenez, voyez, mon petit paquet est déjà prêt, et voici le vôtre que j'arrange. Ne vous inquiétez de rien, laissez-moi faire, et vous serez content! »
HuUin ne revenait pas de sa stupeur.
« Mais, Louise, s'écria-t-il, tu n'y songes pas... Réfléchis donc : il faudra passer des nuits dehors, marcher, courir ; et le fi"oid, la neige, les coups de fusil ! Cela ne se peut pas.
— Voyons, s'écria la jeune fille d'une voix pleine de larmes en se jetant dans ses bras, ne me faites pas de peine! Vous voulez rire de votre petite Louise... vous ne pouvez pas l'abandonner !
— Mais tu seras bien mieux ici... tu auras chaud... tu recevras de nos nouvelles tous les jours.
— Non, non, je ne veux pas, moi ; je veux sortir. Le froid ne me fait rien. Il y a tiop longtemps que je suis enfermée ; je veux prendre un peu d'air aussi. Est-ce que les oiseaux ne sortent pas? Les rouges-gorges sont dehors tout l'hiver. Est-ce que je n'ai pas senti le froid toute petite ? et la faim encore ! »
Elle frappait du pied , puis pour la troisième fois entourant le cou de Jean -Claude de ses bras:
« Allons, papa Hullin, dit-elle d'une voix tendre, maman Lefèvre a dit oui... serez-vous plus mé-
chant qu'elle? Ah! si vous saviez comme je voua aime ! »
Le brave homme tout attendri s'était assis, et détournait la tête, pour ne pas se laisser fléchir, et ne pas permettre qu'on l'embrassât,
(( Oh ! que vous êtes méchant aujourd'hui, papa Jean-Claude !
— C'est pour toi, mon enfant.
— Eh bien I tant pis... je me sauverai, je courrai après vous! Le froid... qu'est-ce que le froid? Et si vous êtes blessé, si vous demandez à von* votre petite Louise pour la dernière fois, et qu'elle ne se trouve pas là, près de vous, pour vous soigner, pour vous aimer jusqu'à la fini... Oh 1 vous me croyez donc bien mauvais cœur ! »
Elle sanglotait. Hullin ne put y tenir davantage. « Est-ce bien vrai que maman Lefèvre consent?" demanda-t-il.
— Oh ! oui, oh ! oui, elle me l'a dit. Elle m'a dit : « Tâche de décider papa Jean-Claude ; moi, jei ne demande pas mieux; je suis contente. »
— Eh bien!... que puis-je faire contre voua deux?... tu viendras avec nous... c'est entendu. »
Alors ce fut un cri de joie dont toute la cassine retentit :
« Oh! que vous êtes bon ! »
Et d'un tour de main les lai-mes furent essuyées :
« Nous allons pai'tir, courir les bois, faire la guerre 1
— Hé ! s'écria Hiillin en hochant la tête, je le vois maintenant, tu es toujours la petite heimathslos. Allez donc apprivoiser une hirondelle I »
Puis, l'attirant sur ses genoux :
« Tiens , Louise , voilà maintenant douze ans passés que je t'ai trouvée dans la neige ; tu étais toute hleue, pauvre petite ! Et quand nous fûmes dans la baraque, près d'un hon feu, et que tu revins tout doucement, la première chose que tu fis, ce fut de me sourire. Et depuis j'ai toujours voulu ce que tu as voulu. Avec ce sourire-là, tu m'as conduit par tous les chemins. »
Alors Louise se mit à lui sourire, et ils s'embrassèrent.
« Eh bien donc, regardons les paquets, dit le brave homme avec un soupir. Sont-ils bien faits au moins ? »
Il s'approcha du lit et regarda tout émerveillé ses plus chauds habits, ses gilets de flanelle, tout cela bien brossé, bien plié, bien empaqueté ; puis le paquet de Louise avec ses bonnes robes , ses jupes et ses gros souliers en un bel ordre. A la fin, il ne put s'empêcher de rire et de s'écrier :
« 0 heiwathslds, heimathslôs, il n'y a que vous pour faire les beaux paquets, et vous en aller sans tourner la tête 1 »
Louise sourit.
• "Vous êtes content?
— Il le faut bien ! Mais, pendant tout ce bel ouvrage, tu n'as pas songé, j'en suis sûr, à préparer mon souper.
— Oh ! ce sera bientôt fait ! Je ne savais pas que vous reviendriez ce soir, papa Jean-Claude.
— C'est juste, mon enfant. Apprête-moi donc quelque chose, n'importe c]uoi, mais vite, car j'ai ])on appétit. En attendant, je vais fumer une pipe.
— Oui, c'est cela, fumez une pipe. »
11 s'assit au coin de l'établi et battit le briquet tout rêveur. Louise courait à droite , à gauche, comme un véritable lutin, ranimant le feu, cassant les œufs dans la poêle, et faisant sau'er une omelette en un clin d'œil. Jamais elle n'avait été si leste, si riante, si jolie. Hullin, le coude sur la table, la joue dans la m.ain, la regardait faire gravement, pensant à tout ce qu'il y avait de volonté, de fermeté, de résolution, dans ce petit être, léger comme une fée et décidé comme un hussard. Au bout d'un instant, elle vint lui servir l'omelette sur •un grand plat fleuronné, le pain, le verre et la bouteille.
« Voilà, papa Jean-Claude, régalez-vous ! »
Elle le regardait manger d'un œil tendre.
I,a flamme sautait dans le poêle , éclairant de sa vive lumière les poutres basses, l'escalier de bois dans l'ombre, le grand lit au fond de l'alcôve, toute
celte demeure tant de fois égayée par l'humeur joyeuse du sabotier, les chansonnettes de sa fille et l'entrain au travail. Et tout cela, Louise le quittait sans peine; elle ne songeait qu'aux bois, au sentier neigeux, aux montagnes sans fin allant du village à la Suisse, et bien plus loin encore. Ah ! maître Jean-Claude avait bien raison de crier : ((Hcimathslés! heimathslos ! i) L'hirondelle ne peut s'apprivoiser, il lui faut le grand air, le ciel immense, le voyage éternel ! Ni l'orage, ni le vent, ni la pluie par torrents ne l'effraient à l'heure du départ. Elle n'a jjIus qu'une pensée, plus qu'un soupir, un cri : (f En route ! en route ! »
Le repas terminé, Hullin se leva et dit à sa fille :
« Je suis las , mon enfant ; embrasse-moi , et allons nous coucher.
— Oui, mais n'oubliez pas de m'éveiller, papa Jean-Claude, si vous partez avant le joiu*.
— Sois donc tranquille. C'est entendu, tu viendras avec nous. »
Pufs, la regardant grimper l'escalier et disparaître dans la petite mansarde :
« A-t-elle peur de rester au nid! » se dit-il.
Le silence était grand au dehors. Onze heures sonnaient à l'église du village. Le bonhomme s'assit pour défaire ses souliers. En ce moment, ses regards reiicontrèrent par hasard son fasil de muni-
tion suspendu au-dessus de la porte. Il le décrocha, puis il l'essuya lentement et en fit jouer la batterie. Toute son âme était à cette besogne.
« Cela va bien encore, » murmurait-il.
Et d'une voix grave :
« C'est drôle, c'est drôle ; la dernière fois que je le tenais... à Marengo... il y a quatorze ans... il me semble que c'était hier ! »
Tout à coup au dehors, la neige durcie cria sous un pas rapide. Il prêta l'oreille : « Quelqu'un !... »
Presque aussitôt deux petits coups secs retentirent aux vitres. Il courut à la fenêtre et l'ouvrit. La tête de Marc Divès , avec son large feutre tout raide de glace, se pencha dans l'ombre. Eh bien, Marc, quelles nouvelles?
— As-tu prévenu les montagnards , Materne , Jérôme, Labarbe?
— Oui, tous.
- Il n'est que temps : l'ennemi a passé.
— Passé ?
— Oui... sur toute la ligne... J'ai fait quinze lieues dans les neiges depuis ce matin pour te l'annoncer.
— Bon ! il faut donner le signal : un grand feu sur le Falkenstein. »
Ilullin était tout pâle ; il remit ses souliers. Deux miaules après, sa grosse camisole sur les épaules
et son bâton au poing, il ouvrait doucement la porte, et suivait Marc Divès à grands pas dans le sentier du Falkenstein.
A partir de minuit jusqu'à six heures du matin, une flamme brilla dans les ténèbres sur la cime du Falkenstein, et toute la montagne fut debout.
Tous les amis de Hullin, de Marc Divès et de la mère Lefèvre, les hautes guêtres aux jambes, le vieux fusil sur l'épaule, s'acheminèrent, dans le silence des bois, vers les gorges du Valtiii. La pensée de l'ennemi, traversant les plaines de l'Alsace pour venir surprendre les défilés, était présente à l'esprit de tous. Le tocsin de Dagsburg, d'Abi-eschwiller, de Walsch, de Saint-Quirin et de tous les autres villages ne cessait point d'appeler les défenseurs du pays aux armes.
Maintenant il faut se représenter le Jœgerthâl au pied du vieux burg, par un temps de neige extraordinaire, à cette heure matinale où les grands massifs d'arbres commencent à sortir de l'ombre, où
le froid excessif de la nuit s'adoucit à l'approche du jour. Il faut se figurer la vieille scierie avec sa large toiture plate, sa roue pesante chargée de glaçons, sa hutte trapue vaguement éclau'ée par un feu de sapin, dont la lumière pâlit aux lueurs du crépuscule ; et, tout autour du feu, des bonnets de peau, des feuires, de noirs profils regardant les uns pardessus les autres et se serrant comme une muraille ; plus loin, le long des hois, dans toutes les sinuosités du vallon , d'autres feux éclairant des groupes d'hommes et de femmes accroupis dans la neige.
L'agitation commençait à se calmer. A mesure que le ciel grisonnait, les gens se reconnaissaient.
« Tiens , le cousin Daniel de Soldatenthal ! vous êtes donc aussi venu ?
— Mais oui, comme vous voyez, Heinrich, avec ma femme encore.
— Gomment ! la cousine Nanette ! Mais où donc est-elle ?
— Là-bas , près du grand chêne , au feu de ' l'oncle Hans. »
' On se serrait la main. D'autres faisaient entendre de longs bâillements, d'autres jetaient au feu des débris de planches. On se passait les gourdes; on se retirait du cercle pour faire place aux voisins qui grelottaient. Cependant l'impatience gagnait la foule.
<i Ah ra ! criait-on , nous ne sommes pas venus ici pour nous roussir la plante des pieds. Il serait temps de voir, de s'entendre.
— Oui, oui, qu'on s'entende ! qu'on nomme des chefs !
— Non ! tout le monde n'est pas encore réuni. Voyez, il en arrive toujours de Dagsburg et de Saint-Quirin. »
En effet, plus le jour grandissait, plus on découvrait de gens accourant de tous lés sentiers de la montagne. Il y avait bien alors quelques centaines d'hommes dans la vallée : bûcherons , charbonniers, flotteurs , — sans compter les femmes et les enfants.
Rien de pittoresque comme cette halte au milieu des neiges, au fond du défilé encaissé de hauts sapins jusqu'aux nuages ; à droite les vallées s'engrenant les unes dans les autres à perte de vue, à gauche les ruines du Falkenstein debout dans le ciel. On aurait dit de loin des bandes de grues abattues sur les glaces ; mais de près il fallait voir ces hommes rudes, la barbe hérissée comme la soie du sanglier, l'œil sombre , les épaules larges et carrées , les mains calleuses. Q^^elques-uns , plus hauts de taille, appartenaient à cette race des roux ardent, blancs de peau, poilus jusqu'au bout des doigts et forts à déraciner des chênes. De ce nombre étaient le vieux Materne du Hengst et ses deux
80 LE FOU YEGOF.
fils Frantz et Kasper. Ces gaillards-là, tous trois armés de petites carabines d'Insprtick, les hautes guêtres de toile Lieue à boutons de cuir remontant au-dessus des genoux , les reins couverts d'une sorte de casaque en peau de chèvre, le feutre rabattu sur la nuque, n'avaient pas même daigné s'approcher du feu. Depuis une heure ils étaient assis sur une tronce (') au bord de la rivière, l'œil au guet, les pieds dans la neige comme à l'affût. De temps en temps le vieux disait à ses fils :
« Qi^i'ont-ils donc à grelotter là-bas ? Je n'ai jamais vu de nuit plus douce pour la saison ; c'est une nuit de chevreuil ; les rivières ne sont pas même prises I »
Tous les chasseurs forestiers du pays, en passant, venaient leur serrer la main, puis se réunissaient autour d'eux, et formaient en quelque sorte bande à part. Ces gens-là causaient peu, ayant l'habitude de se taire des journées et des nuits entières, de peur d'effaroucher le gibier.
Marc Divès, debout au milieu d'un autre groupe qu'il dominait de toute la tête , parlait et gesticulait, désignant tantôt un point de la mctotagne, tantôt rm autre. En face de lui se tenait le vieux pâtre Lagarmitte, avec sa grande souquenille de toile grise, sa longue trompe d'écorce sur l'épaule,
" Tronc d'iibre non équarri.
LE FDU YÉGOF. 91
et son chien. Il écoutait le contrebandier, la bouche béante, et de temps en temps inclinait la tête. Du reste, toute la bande semblait attentive ; elle se composait surtout de bûcherons et de flotteurs, avec lesquels le contrebandier se trouvait journellement en rapport.
Entre la scierie et le premier feu, sur la traverse de l'écluse, était assis le cordonnier Jérôme de Saint- Quirin , un homme de cinquante à soixante ans , la face longue, brune, les yeux caves, le nez gros, les oreilles couvertes d'un bonnet de peau de loutre, la barbe jaune descendant en pointe jusqu'à la ceinture. Ses mains, couvertes de gants de grosse laine vert-grenouille, s'appuyaient sm' un énorme bâton de cormier noueux. Il était vêtu d'une longue capote de bure ; on l'aurait pris poru* un ermite. Chaque fois que des rumeurs s'élevaient quelque part, le père Jérôme tournait lentement la téte-v et prêtait l'oreille en fronçant le sourcil.
Jean Labarbe, lui, le coude sur le manche de sa hache, restait impassible. C'était un homme aux joues pâles, au nez aquilin, aux lèvres minces. Il exerçait une grande influence sur ceux de Dagsbiu-g par sa résolution et la netteté de son esprit. Quand on criait autour de lui : a II faut délibérer I nous ne pouvons rester là sans rien faire ! » il se bornait simplement à dire : « Attendons ; Hullin n'est pas encore arrivé, ni Catherine Lelèvre.
M LE FOU YÈGOF.
Rien ne presse. ■» Tout le monde alors se taisait, regardant avec impatience vers le sentier des Charmes.
Le ségare^ Piorette , petit homme sec , maigre , énergique, les sourcils noirs joints sur le front, un tout de pipe aux dents, se tenait sur le seuil de sa hutte, et contemplait, d'un œil vif et profond à la fois, l'ensemble de cette scène.
Cependant l'impatience grandissait de minute en minute. OLielqucs maires de village, en hahit carré et chapeau cà cornes, se dirigeaient vers la scierie, appelant leurs communes à délibérer. Fort heureusement la charrette de Catherine Lefèvre apparut enfin dans le sentier, et mille cris d'enthousiasme s'élevèrent aussitôt de tous côtés :
« Les voilà ! les voilà ! ils arrivent ! »
Le vieax Materne se dressa sur une troncc, et descendit gravement, disant :
« Ce sont eux ! »
Il se fit une grande agitation. Les groupes éloignés se rapprochèrent, chacun accourut. Une sorte de frisson d'impatience dominait la foule. A peine vit-on distinctement la vieille fermière, le fouet en main, sur sa botte de paille avec la petilc Louise, que de toutes parts retentirent jusqu'au fond des échos les cris de :
« Vive la France ! — vive la mère Catherine! »
IluUin, resté en arrière, son grand chaocau sur
la nuque, le fusil de munition en bandoulière, traversait alors la prairie de l'Eichmath, distrUjuaut des poignées de main énergiques :
« Bonjour, Daniel ! Lonjoui-, Colon ! bonjour, bonjour !
— Hé ! cela va chauffer, Hullin.
— Oui, oui, nous allons entendre éclater les marrons cet hiver. Eonjour, mon vieux Jérôme, nous voilà dans les grandes affaires.
— Mais oui , Jean-Claude. Il faut espérer que ' nous en sortirons avec la grâce de Dieu. »
Catherine, arrivée devant la scierie, disait alors à* Labarbe de déposer à terre une petite tonne d'eaude-vie qu'elle avait amenée de la ferme, et de chercher la cruche doi ségare dans la hutte.
Quelque temps après, Hullm, en s'approchant du feu, rencontra Materne et ses deux garçons.
« Vous arrivez tard 1 lui dit le vieux chasseur. — Hé ! oui. Que veux-tu? il a fallu descendre du Falkenstein, prendre le fusil, embarquer les femmes. Enfln nous voilà, ne perdons plus de temps ; Lagarmitte,soufîle dans ta corne, que tout le monde se réunisse! Avant tout, il faut s'entendi-e, il faut nommer des chefs. »
Lagarmitte soufflait déjà dans sa longue trompe, les joues gonflées jusqu'aux oreilles, et les bandes encore dispersées le long des sentiers, sui- la
lisière des Lois, hûtaieut le pas pour arriver à temps. Bientôt tous ces braves gens furent réunis en face de la scierie. Hullin, devenu grave, monta sur une pile de tronces^ et, promenant sur la foule des regards profonds, il dit au milieu du plus grand silence :
« L'ennemi a passé le Rhin avant-hier soir ; il marche sur la montagne pour entrer en Lorraine : Strasbourg et fluningue sont Ijloqués. Il faut nous attendi-e à voir les Allemands et les Russes dans trois ou quatre jours. »
Il y eut un cri général de « Vive la France ! »
a Oui, vive la France! reprit Jean-Claude, car si les alhés arrivent à Paris, ils sont maîtres de tout : ils peuvent rétabhr les corvées, les dîmes, les couvents, les privilèges et les potences ! Si vous voulez ravoir tout ça, vous n'avez qu'à les laisser passer. «
On ne saurait peindre la fureur sombre de toutes ces figures en ce moment.
« Voilà ce que j'avais à vous dire! cria Hullin tout pâle. Puisque vous êtes ici, c'est pour vous battre.
— Oui ! oui 1
— C'est bien ; mais écoutez-moi. Je ne veux pas vous prendre en traître. Il y a parmi vous des pères de famille. Nous serons un contre dix, contre cinquante : il faut nous attendre à périr! Ainsi, que
les hommes qui n'auraient pas rétléchi à la cnose, qui ne se sentiraient pas le cœur de faire leur devoir jusqu'à la fm, s'en aillent : on ne leur en voudra pas. Chacun est libre. »
Puis il se lut, regardant autour de lui. Tout le monde restait immobile ; c'est pourcjiioi d'une voix plus ferme il finit ainsi :
« Personne ne se retire ! tous, tous , vous êtes d'accord pour vous battre ! Eh bien , cela me réjouit de voir qu'il n'y a pas un seul gueux parmi nous! Maintenant il faut nommer un chef. Dans les grands dangers, la première chose est l'ordre, la discipline. Le chef que vous allez nommer aura tous les droits de commander et d'être obéi. Ainsi réfléchissez bien, car de cet homme va dépendre le sort de chacun. »
Ayant dit cela, Jean-Claude descendit des tronccs, et l'agitation fut extrême. Chaque \'illage délibérait séparément, chaque maire proposait son homme ; cependant l'heure avançait. Catherine Lefèvre se consumait d'impatience. Enfin, n'y tenant plus, elle se leva sur son.siége et fit signe qu'elle voulait parler.
Catherine jouissait d'une grande considération. D'abord quelques-uns, puis un grand nombre s'approchèrent pour savoir ce qu'elle voulait leur communiquer.
« Mes amis, dit-elle, nous perdons trop de
56 LE FOU YEGOF.
temps. Que vous faut-il? Un homme sûr, n'est-ce pas ? un soldat, im liomme qui ait fait la guerre et qui sache profiter de nos positions? Eh hieni pom-quoi ne choisissez-vous pas Hullin ? En est-il un seul qui puisse trouver mieux ? Qu'il parle tout de suite et l'on décidera. Moi, je propose Jean- Claude HuUin. Hé! là-bas! entendez-vous? Si cela continue, les Autrichiens seront ici avant qu'on ait un chef.
— Oui ! oui! Hullin ! s'écrièrent Labarhe, Divès, Jérôme et plusieurs autres. Voyons, qu'on vote pour ou contre ! »
Marc Divès, grimpant alors sur les tronces, s'écria d'une voix .tonnante :
« Que ceux qui ne veulent pas de Jean-Claude Hullin pour chef lèvent la main. »
Pas une main ne se leva.
« Que ceux qui veulent Jean-Claude Hullin pour chef lèvent la main. »
On ne vit que des mains en l'air.
« Jean-Claude, dit le contrebandier, monte ici regarde... c'est toi qu'on veut! »
Maître Jean-Claude étant monté, vit qu'il était nommé, et tout aussitôt d'un ton ferme il dit :
K C'est bon ! vous me nommez votre chef : j'accepte ! Que Materne le vieux, Labarbe de Dagsburg, Jérôme de Saiut-Quirin, Marc Divès, Piorette le ségare, et Catherme Lefèvre entrent dans la scierie.
Nous allons délibérer. Dans un quart d'heure ou vingt minutes, je donnerai les ordres. En attendant, chaque village va fournir deux hommes à Marc Divès, pour chercher de la poudre et des balles au Falkensteiu. »
Tous ceux que Jean-Claude HuUin avait désignés se réunirent dans la hutte du ségare, sous le manteau de l'immense cheminée. Une sorte de bonne humeur rayonnait sur la figure de ces braves gens.
« Depuis vingt ans que j'entends parler de Russes, d'Autrichiens et de Cosaques, disait le vieux Materne en souriant, je ne serai pas fâché d'en voù' quelques-rms au bout de mon fusil ; ça change les idées.
— Oui, répondit Labarbe, nous allons eu voir de drôles : les petits enfants de la montagne pourront en raconter sur leurs pères et leurs grands-pères! Et les vieilles, à la veillée, vont-elles en faire des histoires dans cinquante ans d'ici I
«8 LE FOU YEGOF.
— Camarades, dit Hullin, vous connaissez tau le pays, vous avez la montagne sous les yeux, dej puis Thann jusqu'à Wissembourg. Vous savez qu<; deux grandes routes, deux routes impériales, traversent l'Alsace et les Vosges. Elles partent touteii les deux de Bâle; l'une longe le Rhin jusqu'î Strasbourg, de là elle va remonter la côte de Saverne et entre en Lorraine, Huningue , Neuf- Brisach, StraslDourg et Phalsbourg la défendent L'autre tourne à gauche et passe à Schlestadt ; de Schlestadt, elle entre dans la montagne et gagne Saint-Dié, Raon-l'Etape, Baccarat et Lunéville. L'ennemi voudra d'abord forcer ces deux routes, les meilleures pour la cavalerie, l'artillerie et les bagages ; mais, comme elles sont défendues, nous n'avons pas à nous en inquiéter. Si les alliés font le siège des places fortes, — ce qui tramerait la campagne en longueur, — alors nous n'aurons rien à craindre ; mais c'est peu probable. Après avoir sommé Huningue de se rendre, Belfort, Schlestadt, Strasbourg et Phalsbourg de ce côté des Vosges; Bitche, Lulzelstein et Sarrebriiclc de l'autre, je crois qu'ils tomberont sur nous. Maintenant écoutez-moi bien. Entre Phalsbourg et Saint- Dié, il y a plusieurs défilés pour l'infanterie ; mais il n'y a qu'une route praticable au canon : c'est la route de Strasbourg à Raon-les-Leaux par Urmatt, Mutzig, Lutzelhouse, Phramond, Grand fontahie.
'L'ne fois maîtres de ce passage, les alliés pourraient déboucher en Lorraine. Cette route passe au Donon, à deux lieues d'ici, sur notre droite. La première chose à faire est de s'y établir solidement , dans l'endroit le plus favorable à la 'défense, c'est-à-dire sur le plateau de la montagne; de la couper, de casser les. ponts et de jeter en travers de solides abatis. Quelcpies centaines de gros arbres en travers d'un passage, avec toutes leurs branches, valent des remparts. Ce sont les meilleures embuscades, on est bien à couvert, et l'on voit venir. Ces gros arbres tiennent en diable ! Il faut les dépecer morceau par morceau ; on ne peut jeter des ponts dessus ; enfin c'est ce qu'il y a de mieux. Tout cela, camarades, sera fait demain soir ou après-demain au plus tard, je m'en charge; mais ce n'est pas tout d'occuper une position et de la mettre en bon état de défense, il faut encore faire en sorte que l'ennemi ne puisse la tour* ner. . .
— Justement j'y pensais, dit Materne; une fois dans la vallée de la Bruche, les Allemands peuvent entrer avec de l'infanterie dans les collines de Haslach et tourner notre gauche. Rien ne les empêchera d'essayer la même manœuvre siu- notre droite, s'ils parviennent à gagner Raon-l'Etape...
— Oui, mais pour leur ôter ces idées-là, nous avons ime chose bien simple à faire : c'est d'occu-
100 LE FOU YEGOF.
per les défilés de la Zorn et de la Sarre sur notre gauche, et celui du Blanru sur notre droite. On ne garde un défilé qu'en tenant les hauteurs; c'est pourquoi Piorette va se mettre, avec cent hommes, du côté de Raon-les-Leaux ; Jérôme, sur le Grosmann,avec un même nombre, pour fermer la vallée de la Sarre ; et Labarbe, à la tête du reste, sur la grande côte, pour surveiller les collines de Haslach. Vous choisirez votre monde parmi ceux des villages les plus voisins. Il ne faut pas que les femmes aient beaucoup de chemin à faire pour apporter des vivres. Et puis les blessés seront plus près de chez eux, ce qu'il faut aussi considérer. Voilà provisoirement tout ce que j'avais à vous dire. Les chefs de poste auront soin de m'envoyer chaque jour au Donon, où je vais établir ce soir notre quartier général, un bon marcheur pour m'avertir de ce qui se passe et recevoir le mot d'ordre. Nous organiserons aussi une réserve ; mais, comme il faut aller au plus pressé, nous parlerons de cela quand vous serez tous en position, et qu'il n'y aura plus de surprise à craindre de la part de l'ennemi.
— Et moi, s'écria Marc Divès, je n'aurai donc rien à faire ? Je resterai les bras croisés à regarder les autres se battre ?
— Toi, lu surveilleras le transport des munitions; aucun de nous ne saurait traiter la poudre
LE FOU YÉGOF. iOl
comme toi, la préserver du feu et de l'humidité, fondre des balles, faire des cartouches.
— Mais c'est un ouvrage de femme cela, s'écria le contrebandier ; Hexe-Baîzel le ferait aussi bien que moi. Comment ! je ne tirerai pas un coup de fusil?
— Sois tranquille, Marc, répondit Hulliu en riant, les occasions ne te manqueront pas. D'abord le Falkenstein est le centre de notre ligne, c'est notre arsenal et notre point de retraite en cas de malheur. L'ennemi saura, par ses espions, que nos convois partent de là; il essaiera probablement de les enlever : les balles et les coups de baïonnette ne te manqueront pas. D'ailleurs, quand tu serais à couvert, cela n'en vaudrait que mieux, car on ne peut confier tes caves au premier venu. Cependant, si tu voulais absolument...
— Non, dit le contrebandier, que la réflexion de Hullin sur ses caves avait touché, non, touf bien considéré, je crois que tu as raison, Jean-Claude; j'ai mes hommes, ils sont bien armés, nous défendrons le Falkenstein, et si l'occasion de placer une balle se présente, je serai plus libre.
— Yoilà donc une affaire entendue et bien comprise ? demanda Hulhu.
— Oui, oui, c'est entendu.
— Eh bien , camarades, s'écria le brave homme d'un accent joyeux, allons nous réchauffer le cœur avec quelques bons verres de vin. Il est dix heures,
que chacun retourne à son village et fasse ses provisions. Demain matin au plus tard, il faut que tous les défilés soient occupés solidement. »
Ils sortirent alors de la hutte, et Hullin, en présence de tout le monde, nomma Labarhe, Jérôme, Piorette chefs de défilés ; puis il dit à tous ceux de la Sarre, de se réunir le plus tôt possible près de la ferme du Bois-de-Chénes avec des haches , des pioches et des fusils.
a Nous partirons à deux heures, leur dit-il, et nous camperons sur le Donon, en travers de la route. Demain au petit jour, nous commencerons les ahatis. »
Il retint le vieux Materne et ses deux garçons Frantz et Kasper, leur annonçant cpe la bataille commencerait sans doute au Donon, et qu'il fallait de ce côté de bons tireurs, ce qui leur fit plaisir.
La mère Lefèvre n'avait jamais paru plus heureuse ; en remontant sur sa charrette elle embrassa Louise et lui dit à l'oreille :
« Tout va bien... Jean-Claude est un homme... il voit tout... il entraîne tout le monde... Moi, qui le connais depuis quarante ans, il m'étonne. »
Puis se tournant :
«Jean-Claude, s'écria-t-elle, nous avons là-bas un jambon qui nous attend, et quelques vieilles bouteilles, que les Allemands ne boii'ont pas.
— Non, Catherine, ils ne les boiront pas. Allez toujours; j'arrive. »
Mais au moment de donner le coup de fouet, et comme déjà bon nombre de montagnards grimpaient la côte pour regagner leurs villages, voilà que tout au loin on vit poindre dans le sentier des Trois- Fontaines, un homme grand, maigre, enfourché sur une longue bique rousse, la casquette de peau de lièvre, à large visière plate, enfoncée jusqu'au cou, le nez en l'air. Un grand chien berger à longs poils noirs bondissait-près de lui, et les pans de son immense redingote flottaient comme des ailes. • Tout le monde s'écria :
a C'est le docteur Lorquin de la plaine, celui qui soigne les pauvres gens gratis ; il arrive avec son chien PliUon : c'est un brave homme ! »
Eu effet, c'était bien lui ; il galopait en criant :
a Halte ! . . . arrêtez ! . . . halte ! ... »
Et sa face rouge, ses gros yeux vifs, sa barbe d'un brun roussdtre, ses larges épaules voûtées, son grand cheval et son chien, tout cela fendait l'air et grandissait à vue d'oeil. En deux minutes, il eut atteint le pied de la montagne, traversé la prairie , et il déboucha du pont en face de la hutte. Aussitôt d'une voix essoufflée il se prit à du'e :
« Ah ! les sournois, qui veulent entrer en campagne sans moi ! Ils me le paieront î » •
Et frappant sur un petit coffre qu'il portait en croupe :
« Attendez, mes gaillards, attendez : j'ai Là dedans quelque chose dont vous me donnerez des nouvelles; j'ai là dedans de petits couteaux et des grands, des ronds et des pointus, pour vous repêcher les balles, les Liscaïens, les mitrailles de toute sorte dont on va vous régaler. »
Alors il partit d'un grand éclat de rire, et tous les assistants eurent la chair de poule.
Ayant fait cette plaisanterie agréable, le docteur Lorquin i-eprit d'un ton plus grave :
« Hullin, il faut que je vous tire les oreilles. Comment! lorsqu'il s'agit de défendre le pays, vous m'oubliez ! 11 faut que d'autres m'avertissent. Il me semble pourtant qu'un médecin n'est pas de trop ici. Je vous en veux !
-r Pardonnez-moi, docteur, j'ai tort, dit Hullin en lui serrant la main. Depuis huit jours il s'est passé tant de choses! On ne pense pas toujours à tout. Et, d'ailleurs, un homme comme vous n'a pas besoin d'être prévenu pour remplir son devoir. »
Le docteur se radoucit :
« Tout cela est bel et bon, s'écria-t-il, mais cela n'empêche pas que, par votre faute, j'arrive trop lard; les bonnes places &cnt prises, les croix distribuées. Voyons, où est le général, que je me p^iigne !
— C'est moi.
— Oh ! oh ! vraiment ?
— Oui, docteur, c'est moi , et je vous nomme notre chirurgien en chef.
— Chirurgien en chef des partisans des Vosges ! Eh bien, cela me va. Sans rancune, Jean-Claude. »
S'approchant alors de la voiture, le brave homme dit à Catherine qu'il comptait sur elle pour l'organisation des ambulances.
« Soyez tranquille, docteur, répondit la fermière, tout sera prêt. Louise et moi, nous allons nous en occuper dès ce soir ; n'est-ce pas, Louise?
— Oh ! oui, maman Lefèvre , s'écria la jeune fille, ravie de voir qu'on entrait décidément en campagne, nous allons bien travailler, nous passerons la nuit s'il le faut. Monsiem* Lorquin sera content.
— Eh bien donc ! en route ! Vous dînez avec nous, docteur. »
La charrette partit au trot. Tout en la suivant, le brave docteur racontait en riant à Catherine, comment la nouvelle du soulèvement général lui était parvenue, la désolation de sa vieille gouvernante Marie, qui voulait l'empêcher d'aller se faire massacrer par les kaiserlicks, enfm les différents épisodes son voyage, depuis Quibolo jusqu'au village des Charmes. Hullin, Materne et ses garçons mar-
chaieiit à quelques pas en arrière, la carabine sur l'épaule, et c'est ainsi qu'ils montèrent la côte, se dirigeant vers la ferme du Cois-de-Chénes.
On peut se figurer l'animation de la ferme, les allées et les venues des domestiques, les cris d'enthousiasme de tout le monde, le cliquetis des verres et des fourchettes, la joie peinte sur toutes ces figm^es, lorsque Jean-Claude, le docteur Lorquin, les Materne et tous ceux qui avaient suivi la voiture de Catherine furent installés dans la grande salle, autour d'un magnifique jambon, et se mirent à célébrer leurs futiu's triomphes, la cruche en main.
C'était justement un mardi, jour de cuite à la ferme.
La cuisine flamboyait depuis le matin; le vieux Duchêne, en manches de chemise, le bonnet de coton sur la nuque, retirait du four des miches de pain innombrables, dont la bonne odeur remplissait toute la maison. Annetle les recevait et les empilait au coin de l'àtre, Louise s^'rvait les con-
LE FOU YÉGOF. i07
vives et CaUierine Lefèvre veillait à tout, criant :
« Dépî'chez-vous, mes enfants, dépêchez-vous. Il faut que la troisième fournée soit prête lorsque ceux de la Sarre arriveront. Ça fera six livres de pain par homme. »
Hullin, de sa place, regardait la vieille fermière aller et venir.
a Quelle femme! disait-il, quelle femme! Elle n'oublie rien. Allez donc en trouver deux pareilles dans tout le pays ! A la santé de Catherine Lefèvre !
— A la santé de Catherine, » répondaient les autres.
Les verres s'entre-choquaient et l'on se remettait à causer de combats, d'attaques, de retranchemenîs. Chacun se sentait animé d'une confiance invincible, chacun se disait en lui-même : « Tout ira bien I »
Mais le ciel leur réservait encore une grande satisfaction en ce jour, surtout à Louise et à la mère Lefèvre. Vers midi, comme un beau rayon de soleil d'hiver blanchissait la neige et faisait fondre le givre des vitres, et que le grand coq rouge, sortant la tête du poulailler, lançait son cri de triomphe dans les échos du Yaltin en battant de l'aile, tout à coup le chien de garde, le vieux Yohan, tout édenté et presque aveugle, se mit à pousser des aboiements si joyeux et si
plaintifs à la fois, que tout le monde prêta l'ûreille.
On était dans le plus grand feu de la cuisine ; la troisième fournée sortait du four, et pourtant Catherine Lefèvre elle-même s'arrêta.
« Quelque cliose se passe, » dit-elle à voix basse.
Puis elle ajouta toute émue :
« Depuis le départ de mon garçon, YohaJi n*a pas aboyé comme ça. »
Dans le même instant des pas rapides traversaient la cour ; Louise s'élançant vers la porte, criait : « C'est lui ! c'est lui ! » Et presque aussitôt une main cherchait la clenche en frémissant ; la porte s'ouvrait, et un soldat paraissait sur le seuil, — mais un soldat si sec, si bâle , si décharné , sa vieille capote grise à boutons d'étain si râpée, Jt^es hautes guêtres de toile si déchirées, que tous les assistants en furent saisis.
Il ne semblait pouvoir faire un pas de plus, et posa lentement la crosse de son fusil à terre. Le bout de son nez d'aigle, — le nez de la mère Lefèvre, — luisait comme du bronze, ses moustaches rousses tremblaient : on eût dit un de ces grands éperviers maigres, que la famine pousse en hiver jusqu'à la porte des étables. Il regardait dans la cuisine, tout j^âle sous les couches brunes de ses joues, et SCS grands yeux creux remplis de larmes, Bans pouvoir avancer ni dire uû mot.
Dehors le vieux chien bondisFciit, pleurait, so-
LE FOU YÉGÛF. i09
couait sa chaîne ; à l'intérieur on entendait le feu pétiller, tant le silence était grand; mais Lientôt , Catherine Lefèvre d'une voix déchirante s'écria :
« Gaspard !... mon enfant!... C'est toi!
— Oui, ma mère ! » répondit le soldat tout haj comme suffoqué.
Et, dans la même seconde, Louise se prit à sangloter, tandis que dans la grande salle s'élevait comme un bruit de tonnerre.
Tous les amis accouraient, maître Jean-Claude en tète, criant : « Gaspard!... Gaspard Lefèvre ! »
En arrivant, ils virent Gaspard et sa mère qui B'emhrassaient : cette femme si forte, si courageuse pleurait à chaudes larmes; lui ne pleurait pas, il la tenait serrée sur sa poitrine, ses moustaches rousses dans ses cheveux gris, et ^mmmm^ait :
a Ma mère !... ma mère !... Ah ! que j'ai sauvent pensé à vous ! »
Puis d'une voix plus haute :
« Louise ! dit-il, j'ai vu Louise ! »
Et Louise se précipitait dans ses bras : leurs baisers se confondaient.
« Ah ! tu ne m'as pas reconnu, Louise !
— Oh! que si... oh! que si... je t'ai reconnu rien qu'à ta marche. »
Le vieux Duchêne, son bonnet de coton à la main, près du feu, bégayait :
« Seigneur Dieu... est-ce possible... mon pauvre enfant... comme le voilà fait ! »
Il avait élevé Gaspard et se le représentait toujours, depuis son départ, frais et joufflu, dans un bel uniforme à parements rouges. Cela dérangeait toutes ses idées de le voir autrement.
En ce moment Hullin élevant la voix dit :
« Et nous autres, Gaspard, nous tous, tes vieux amis, tu veux donc nous laisser en friclie ? »
Alors le brave garçon se retourna et ne fit qu'un cri d'enthousiasme :
« Hullin ! Le doctem- Lorquin ! Materne ! Frantz ! Tous, tous, ils sont tous là! »
Et les embrassades recommencèrent, mais cette fois plus joyeuses, avec des éclats de rire et des poignées de main qui n'en finissaient plus.
« Ah ! docteur, c'est vous ! — Ah ! mon vieux papa Jean-Claude ! »
On se regardait dans le blanc des yeux, la figure épanouie ; on s'entraînait bras dessus, bras dessous dans la salle, et la mère Catherine avec le sac, Louise avec le fusil, Duchêne avec le grand schako^^ suivaient riant, s'essuyant les yeux et les joues ; on n'avait jamais rien vu do pareil.
« Asseyons-nous... buvons ! s'écriait le docteur Lorquin ; voici le bouquet de la fête
LE FOU YÉGOF. lli
— Ah ! mon pauvre Gaspard, que je suis donc content de te revoir sain et sauf, disait Hullm. Hé ! hé ! sans te flatter, je t'aime mieux comme ça qu'avec tes grosses joues rouges. Tu es un homme maintenant, morbleu ! Tu me rappelles les ^eux de notre temps, ceux de la Samhre, de l'É- ,^te, ha! ha! ha! nous n'avions pas le nez rond, nous n'étions pas luisants de graisse ; nous regardions comme des rats maigres qui voient un fromage, et nous avions les dents longues et blanches !
— Oui, oui, ça ne m'étonnp pas, papa Jean- Claude, répondait Gaspard. Asseyons-nous, asseyons-nous ; on cause plus à l'aise. Ah çà ! pourquoi donc êtes- vous tous à la ferme?
— Comment, tu ne sais pas? Tout le pays est en l'air, de la Houpe à Saint-Sauveur, pour se défendre.
— Oui , l'anabaptiste de la Painbach m'a dit deux mots de cela, comme je passais; c'est dono vrai ?
— Si c'est vrai I Tout le monde s'en mêle. Et moi je suis général en chef.
— A la bonne heure, à la bonne heure, mille tonnerres! Que ces gueux de kaiserlicks ne nous mangent pas la laine sur le dos dans notre pays ; came fait plaisir ! Mais passez-moi donc le couteau. C'est égal, on est heureux de se retrouver chez soi. Hé ! Louise, viens donc un peu t'asseoir ici.
Tenez;, papa Jean-Glaude, avec cette petite-là d'un côté, le jambon de l'autre, la cruche en avant sur la ligne, il ne me faudrait pas quinze jours pour me remplumer, les camarades ne me reconnaîtraient plus à la compagnie. »
■ Tout le monde s'était assis et s'émerveillait de voir le brave garçon tailler, déchiqueter, lever le coude, puis regarder Louise et sa mère les yeux attendris, et de l'entendre répondre aux uns et aux autres sans perdre un coup de dent.
Les gens de la ferme, Ducliêne, Annette, Robin, Dubourg, rangés en demi -cercle, regardaient Gaspard d'un air d'extase; Louise remplissait son verre, la mère Lefèvre, assise près du fourneau, visitait son sac, et n'y trouvant que deux vieilles chemises, toutes noires, avec des trous gros comme le poing, des souliers éculés, de la cire à giberne, un peigne à trois dents et une bouteille vide, elle levait les mains au ciel et se dépêchait d'ouvrir l'armoire au linge en murmurant :
a Seigneur ! faut-il s'étonner si tant de monde périt de misère ! »
Le docteur Lorquin, en présence d'un si vigoureux appétit, se frottait les mains tout joyeux et nau-murait dans sa grosse barbe :
« Quel gaillard ! quel estomac ! quel râtelier I II croquerait d cailloux comme des noisettes. »
LE FOU YEGOF. H3
Et le vieux Materne lui-même disait à ses garçons :
« Dans le temps, après deux ou trois jours de chasse dans la haute montagne, en hiver, il m'arrivait aussi d'avoir une faim de loup, et de manger un cuissot de chevreuil- sur le pouce ; maintenant, je me fais vieux, une ou deux livres de viande me suffisent. Ce que c'est pourtant que l'âge ! »
Hullin avait allumé sa pipe et paraissait tout rêveur; évidemment quelque chose le tracassait. Au bout de quelques minutes, voyant l'appétit de Gaspard 'se ralentir, il s'écria brusquement :
« Dis donc, Gaspard, sans t'interrompre, comment diable se fait-il que tu sois ici? nous te croyions encore sur le bord du Rhin, du côté de Strasbourg.
. — Ah! ah! l'ancien, je comprends, dit le fils Lefèvre en chgnant de l'œil; il y a tant de déserteurs, n'est-ce pas?
— Oh! une idée pareille ne me viendra jamais, et cependant...
— Vous ne seriez pas fâché de savoir si nous sommes en règle! Je ne puis vous donner tort, papa Jean-Claude, vous êtes dans votre droit ; celui qui manque à l'appel quand les kaiscrlicl^s sont en France mérite d'être fusillé ! Soyez tranquille, voici ma permission. »
il4 LE FOU YÉGOF.
Hullin, qui n'avait pas de fausse délicatesse, lut :
« Permission de vingt-quatre heures au grena- « dier Gaspard Lefèvre de la 2^ du l«r.
«Ce jouid'hui, 3 janvier 1814.
a Gémeau, chef de bataillo7i. »
« Bon, bon, lit-il, serre ça dans ton sac ; tu pourrais la perdre. »
Toute sa bonne humeur était revenue.
« Voyez- vous, mes enfants, dit-il, je connais l'amour ; c'est très-beau, et c'est très-mauvais, mais c'est mauvais particulièrement pour les jeunes soldats qui s'approchent trop de leur village après une campagne. Ils sont capables de s'oublier jusqu'à revenir avec deux ou trois gendarmes à lem's trousses. J'ai vu ça. Enfin, puisque tout est en ordre, buvons un verre de rihevir. Qu'en pensezvous, Catherine? Ceux de la Sarre peuvent arriver d'une minute à l'autre , et nous n'avons pas un instant à perdre.
— Vous avez raison , Jean-Claude , répondit la vieille fermière fort triste ; Annette, descends à la cave ; apporte trois bouteilles du petit cellier. »
La servante sortit en courant, « Mais cette permission , Gaspard , reprit Catherine, depuis combien de temps dure-t-elle?
— Je l'ai reçue hier, à huit heures du soir, à Vasselonne, ma mère. Le régiment est en reti'aite
LE FOU YEGOF. 115
sur la Lorraine ; je dois le rejoindre ce soir à Phalsbourg.
— C'est bien ; tu as encore sept heures devant toi ; il ne t'en faudra pas plus de six pour arriver, quoiqu'il y ait beaucoup de neige au Foxthâl. »
La brave femme vint se rasseoir près de son fils, le cœur gros ; elle ne pouvait cacher son trouble. Tout le monde était ému. Louise, le bras sur la vieille épaulette râpée de Gaspard, la joue sur son oreille , sanglotait. Hullin vidait les cendres de sa pipe au bout de la table, les sourcils froncés, sans rien dire ; mais, quand les bouteilles arrivèrent et qu'on les eut débouchées :
« Allons, Louise, s'écria-t-il, du com^age, morbleu ! Tout cela ne peut durer Jongtemps ; il faut que ça finisse d'une manière ou d'une autre, et je dis, moi, que ça finira bien ; Gaspard reviendra, et nous ferons la noce. »
Il remplissait les verres, et Catherine s'essuyait les yeux en murmm-ant :
« Et dire que tous ces brigands sont cause de ce qui nous arrive. Ah 1 qu'ils viennent, qu'ils viennent par ici 1 »
On but d'un air mélancolique ; mais le vieux rikcvir, entrant dans l'âme de ces braves gens, ne tarda point à les ranimer. Gaspard, plus ferme qu'il ne l'avait paru d'abord, se mit à raconter les terribles afiaires de Bautzen, de Lutzen, de Leipzig
no LE FOU YEGOF.
et de Hanau, où les conscrits s'étaient battus comme des anciens, remportant victoire sur victoire, jusqu'à ce que les traîtres se missent de la partie.
Tout le monde l'écoutait en silence. Louise, dans les moments de grand danger, — au passage des rivières sous le feu de l'ennemi, à l'enlèvement d'une batterie à la baïonnette , — lui serrait le bras comme pour le défendre. Les yeux de Jean- Claude étincelaient ; le docteur demandait chaque fois la position dé l'ambulance ; Materne et ses garçons allongeaient le cou, leurs grosses mâchoires rousses serrées ; et, le vieux vin aidant, l'enthousiasme grandissait de minute en minute: « Ah! les gueux! ah! les brigands! Gare, gare, tout n'est pas fini!... »
La mère Lefèvre admirait le courage et le bon-' heur de son fils au milieu de ces événements, dont les siècles des siècles garderont le souvenir.
Mais quand Lagarmitte, grave et solennel dans sa longue jaquette de toile grise, son large feutre noir sur les boucles blanches de ses cheveux, et sa longue trompe d'écorce sur l'épaule, traversa la cuisine et parut à l'entrée de la salle, disant : « Ceux de la Sarre arrivent ! » Alors toute celte exaltation disparut, et l'on se leva, songeant à la lutte •terrible qui bientôt allait s'engager dans la monta ;^ne.
Louise, jetant ses bras au cou de Gaspard, s'écria :
« Gaspard, ne t'en va pas !... Reste avec nous ! »
1) devint tout pâle.
« Je suis soldat, dit-il ; je m'appelle Gaspard Lefèvre ; je t'aime mille fois plus que ma propre vie, mais un Lefèvre ne connaît que son devoir. »
Et il dénoua ses bras. Louise, alors, s'affaissant sur la table , se mit à gémir tout haut. Gaspard se leva. Hullin se posa entre eux, et lui serrant les mains avec force, les joues û'émissantes :
« A la bonne heure ! s'écria-t-il, tu viens de parler comme un homme. »
Sa mère s'avança d'un air calme, pour lui boucler le sac sur les épaules. Elle fit cela, les sourcils froncés , les lèvres serrées sous son grand nez crochu, sans pousser un soupir, mais deux grosses • larmes suivaient lentement les rides de ses joues. Et quand elle eut fmi, se détournant, la manche sur les yeux, elle dit :
« C'est bien... va... va... mon enfant, ta mère te bénit. Si la guerre te prend, tu ne seras pas mort... tiens, Gaspard, voici ta place, là, entre Louise et moi: tu y seras toujours! Ceite pauvre enfant n'est pas encore assez vieille pour savoir que vivre c'est souffrir!... »
Tout le monde sortit; Louise seule resta dans la salle, à se lamenter. Quelques instants après, comme
118 LE FOU YEGOF.
la crosse du fusil retentissait sur les dalles de la cuisine, et que la porte extérieure s'ouvrait, «lie jeta un cri déchirant, et se précipitant dehors :
« Gaspard ! Gaspard ! dit-elle, regarde, j'ai du com^age, je ne pleure pas ; je ne veux pas te retenir, non, mais ne me quitte pas fâché : aie pitié de moi !
— Fâché ! fâché contre toi , ma bonne Louise. Oh ! non, non, fit-il. Mais de te voir si malheureuse, ça me crève le cœur... Ah ! si tu avais un peu de courage... maintenant je serais heureux I
— Eh bien, j'en ai, embrassons-nous ! Regarde, je ne suis plus la même ; je veux être comme maman Lefèvre ! »
Ils se donnèrent les embrassades d'adieu avec calme. lluUin tenait le fusil ; Catherine agita la main comme pour dire : « Ya ! va ! c'est assez ! »
Et lui, saisissant tout à coup son arme, s'éloigna d'un pas ferme et sans tourner la tête.
De l'autre côté, ceux de la Sarre, avec leurs pioches et leurs haches, grimpaient à la file le sentier du Valtin.
Au bout de cinq minutes, au détour du gros chêhe, Gaspard se retourna levant la main; Catherine et Louise lui répondirent, Hullin s'avançait alors à la rencontre de son monde. Le docteur- Lorquin seul restait avec les femmes ; quand Gaspard, poursuivant sa route, eut disparu, il s'écria ;
LE FOU YEGOF. 1Î9
«Catherine Lefèvre, vous pouvez vous giorifieF d'avoir pour fils un homme de cœur. Dieu veuille qu'il ait de la chance ! »
On entendait les voix lointaines des arrivants qui riaient entre eux, et marchaient à la guerre comme on court à la noce.
Tandis que Hullin, à .a tète des montagnards, prenait ses mesm'es pour la défense, le fou Yégof, — cet être sans conscience de lui-même, ce malheureux couronné de fer-blanc, cette image désolante de l'âme humaine h'appée dans ce qu'elle a de de plus noble, de plus grand, de plus vital : l'intelligence ! — le fou Yégof, la poitrine ouverte à tous les vents, les pieds nus, insensible au froid, comme le reptile dans sa prison de glace, vaguait de montagne en montagne, au milieu des neiges.
D'où vient que l'insensé résiste aux atteintes les plus âpres de la température, alors que l'être intelligent y succombe? Est-ce une concentration plus puissante de la vie , une circulation plus ra-
pide du sang, un état de fièvre continu? Est-ce l'efTet de la surexcitation des sens, ou toute autre cause ignorée ?
La science n'en dit rien. Elle n'admet que les causes matérielles, impuissantes à rendre compte de tels phénomènes.
Yégof allait donc au hasard, et la nuit venait, ]e froid redoublait, le renard claquait des dents à la poursuite d'un gihier invisible; la buse affamée relombait les serres vides sur les broussailles, en jetant un cri de détresse. Lui, son corbeau sur l'épaule, gesticulant, parlant comme en rêve, marchait, marchait toujours, du Holderloch auSonueberg, du Sonueberg au Blutfeld.
Or, en cette nuit, le vieux pâtre Robin de la ferme du Bois-de-Chênes devait être témoin du plus étrange et du plus épouvantable spectacle.
Quelques jours auparavant , ayant été surpris par les premières neiges au fond de la gorge du Blutfeld, il avait laissé là sa charrette, pour reconduire son troupeau à la ferme ; mais s'élaut aperçu qu'il avait oubhé sa peau de mouton dans la guérite ambulante, il s'était ce jour-là, sa besogne faite, mis en route, vers quatre heures du soir, pour aller la chercher.
Le Blutfeld, situé entre le Schnéeberg et le Grosmann, est une gorge étroite bordée de rochers à pic. Un filet d'eau y serpente, été comme hiver, à i'oni-
LE FOU YEGOF. 121
bre de hautes broussailles, et dans le fond s'étend un grand pâturage tout parsemé de larges pierres grises.
On descend rarement dans ce défilé, car le Blutfeld a quelque chose de sinistre, surtout au clair de lune d'hiver. Les gens instruits du pays, le maître d'école de Dagshurg, celui de Hazlach, disent qu'en cet endroit s'est livrée la grande bataille des Triboques contre les Germains, lesquels voulaient pénéirer dans les Gaules, sous la conduite d'an chef nommé Luitprandt. Ils disent que les Triboques, des cimes d'alentour, précipitant sur leurs ennemis des masses de rochers, les broyèrent là dedans comme dans un mortier, et que de ce grand carnage, la gorge a conservé le nom de Bliitfeld (champ du sang). On y trouve des pots cassés, des fers de lance rouilles, des morceaux de casques, et des épées longues de deux aunes, ea forme do croix.
La nuit, lorsque la lune éclaire ce champ et ces grosses pierres couvertes de neige, lorsque la bise souffle, agitant les buissons glacés comme des cymbales, il semble qu'on entend le grand cri des Germains au moment de la surprise, les pleurs des femmes, les hennissements des chevaux, le roulement immense des chariots dans le défilé ; car il paraît que ces gens conduisaient dans leurs voitures couvertes de peaux, femmes, enfants, vieillards,
122 LE FOU YEGOF.
et tout ce qu'ils possédaient en or, en argent, en meubles, comme les Allemands qui partent pour l'Amérique,
Les Trrboques ne se lassèrent point de les massacrer pendant deux jours, et, le troisième, ils remontèrent au Donon, au Sclméeberg, au Grosmann, au Giromâni, auHengst, leurs larges épaules courbées sous le butin.
Voilà ce qu'on raconte touchant le Blutfeld; et certes, à voir cette gorge encaissée dans les montagnes comme une immense citerne, sans autre issue qu'un étroit sentier, on comprend que les Germains ne devaient pas s'y trouver à leur aise.
Robin n'arriva qu'entre sept et huit heures, au lever de la lune.
Le brave homme était descendu cent fois dans le précipice, mais il ne l'avait jamais vu si vivement éclairé et si morne.
De loin, sa charrette blanche, au fond de l'abîme, lui produisait l'effet d'une de ces grosses pierres couvertes de neige, sous lesquelles on avait enterré les Germains. Elle était à l'entrée du gouffre, derrière un gros massif de broussailles, et le petit torrent murmurait auprès et se répandait dans les flèches d'eau, brillantes comme des glaives.
AiTivé là, le paire se mit à chercher la clef du cadenas, puis, ayant ouvert sa guérite, et se traînant sur les mains et les genoux, il retrouva fort
LE FOU YEGOF. 123
heureusement sa casatiue, et même une vieille hachetle à laquelle il ne pensait plus.
Mais qu'on juge de sa surprise, lorsqu'en se retournant pour sortir, il vit le fou Yégof apparaître au détour du sentier, et s'avancer droit à lui sous les vifs rayons de la lune.
Le brave homme se rappela tout de suite l'histoire terrible de la cuisine du Bois-de-Chênes, et L eut peurl... mais ce fut bien autre chose, lorsque derrière le fou, à quinze ou vingt pas, débouchèrent à leur tour cinq loups gris, deux grands et trois petits.
D'abord il crut que c'étaient des chiens, mais c'étaient des loups. Ils suivaient Yégof pas à pas, et lui ne semblait pas les voir; son corbeau voltigeait, allant de la pleine lumière dans l'ombre des rochers, puis revenant ; les loups, les yeux brillants, leurs naseaux pointus en l'air, flairaient ; le fou levait son sceptre.
Le pâtre tù-a la porte de sa guérite aussi prompt gue l'éclair, mais Yégof ne le vit pas. Il s'avança dans la gorge comme dans une salle immense ; à droite et à gauche se di-essaient les rochers à pic, au-dessus brillaient des milliards d'étoiles. On aurait entendu voler une mouche ; les loups ne faisaient aucun bruit en marchant, et le corbeau venait de se poser à la cime d'un vieux chêne desséché sur l'une des roches en face; son plu-
124 LE FOU YEGOF.
mage luisant paraissait bleu sombre, il tournait la tête et semblait écouter.
C'était étrange.
Robin se dit :
« Le fou ne voit rien, il n'entend rien : ils vont le dévorer. S'il trébuche, s'il glisse, c'est fini I »
Mais, au milieu de la gorge,Yégofs'étant retourné, s'assit sur une pierre, et les cinq loups, tout autour de lui, le nez en l'air, s'assirent dans la neige.
Alors, chose vraiment terrible, le fou, levant son sceptre, leur fit un discours en les appelant par leurs noms.
Les loups lui répondaient par des cris lugubres.
Or, voici ce qu'il leur disait :
« Hé ! Child, Bléed, Merweg, et toi, Sirimar, mon vieux, nous voilà donc encore une fois ensemble ! Vous êtes revenus gras... il y a eu bonne chair en Allemagne, hé ! »
Puis montrant la gorge blanche :
« Vous rappelez-vous la grande bataille? »
L'un des loups se mit à hurler lentement d'une Toix plaintive, puis un autre, puis tous les cinq ensemble.
Cela dura bien dix minutes.
Le corbeau, perché sur la branche desséchée, ne bougeait pas.
Robin aurait voulu fuir; il priait, invoquant tous les saints, et surtout son patron, pour lequel
LE FOU YÈGOF. 123
les pâtres de la montagne ont la plus grande vénération.
Mais les loups hurlaient toujours, et tous les échos du Blulfcld avec eux. .
A la fin, l'un, le plus vieux, se tut, puis un autre, puis tous, et Yégof reprit :
« Oui, oui, c'est une triste histoire. — Oh ! regardez. Voici la rivière où coulait notre sang ! — C'est égal, Merweg, c'est égal, les autres ont aussi laissé de leurs os dans la hruyère. — Et la lune a vu leurs femmes s'arracher les cheveux durant trois jours et trois nuits ! — Oh ! la terrible journée ! — Oh! les chiens, ont-ils été fiers de leur grande victoire ! — Qu'ils soient maudits... maudits ! »
Le fou avait jeté sa couronne à terre ; il la ramassa en gémissant.
Les loups, toujours assis, l'écoutaient comme des personnes attentives. Le plus grand se mit à hm-ler, et Yégof lui répondit ;
«Tu as faim, Smmar! réjouis-toi, réjouis-toi, la chair ne manquera pas longtemps : les nôtres arrivent ; on va recommencer la bataille. »
Puis, se levant et frappant de son sceptre une pierre :
« Tiens, voilà tes os ! »
Il s'approcha d'une autre :
« Et les tiens, Merweg, les voiuà ! » fit-iL
Toute la bande le suivit ; lai, se dressant siu- une
petite roche et regardant le gouffre silencieux , s'écria :
« Notre chant de guerre est mort ! notre chant de guerre est un gémissement! l'heure est proche, il va se réveiller ! — Et vous serez des guerriers ; vous aurez encore une fois ces vallons et ces montagnes.
tt Oh ! ces bruits de charrettes, ces cris de femmes, ces coups de masse, je les entends, l'ah" en est plein !
« Oui, oui, ils descendaient de là-haut, et nous étions entourés ! — Et maintenant tout est mort : écoutez, tout est mort ; vos os dorment, mais vos enfants arrivent, votre tour reviendra : — chantez, chantez ! »
Et lui-même se mit à hurler, tandis que les loups reprenaient leur chant sauvage.
Ces plaintes devenaient déplus eu plus navrantes, et le silence dts rochers d'alentour, les uns sombres, les autres éclairés de face ; l'immobilité des bois sous leur fardeau de neige; les échos lointains répondant au lugubre concert d'une voix mystérieuse, tout était fait pour saisir le vieux pâtre d'une horreur éternelle.
Cependant il craignait moins, car Yégof et son funèbre cortège se trouvaient plus loin de lui, et s'éloignaient vers Hazlach.
A son tom- le corbeau, jetant un cri rauque,
déploya ses ailes et prit son vol dans l'azur pâle.
Toute cette scène disparut comme un rêve !
Robin, longtemps encore, écouta les hurlements qui s'éloignaient. Ils avaient complètement cessé depuis plus de vingt minutes, et le silence de l'hiver régnait seul dans l'espace, lorsque le brave homme se sentit assez rassuré pour sortir de sa guérite, et reprendre en courant le chemin de la ferme.
En arrivant au Bois-de-Ghêne, il trouva tout le monde en l'air. On était eu train d'abattre un bœuf pour la troupe du Donon. Hullin, te docteur Lorquin, Louise, étaient partis avec ceux de la Sarre. Catherine Lefèvre faisait charger sa grande voiture à quatre chevaux, de pain, de viande et d'eau-de-vie. On allait, on courait, tout le monde prêtait la main aux préparatifs.
Robin ne put raconter à personne ce qu'il avait vu. D'ailleurs, cela lui paraissait à lui-même tellement incroyable, qu'il n'osait en ouvrir la bouche.
Lorsqu'il fut couché dans sa crèche, au milieu de l'étable, il finit par se dire que Yégof avait sans doute apprivoisé dans le temps une nichée de loups, et qu'ils parlait de ses folies avec eux, comme on parle quelquefois à son chien.
Mais il lui resta toujours de cette rencontre une crainte superstitieuse, et, même dans l'âge le plus avancé, le brave homme ne parla jamais de ces choses qu'en frémissant.
IJg LE FOU YÉGOF.
Tout ce que Hullin avait ordonné s'était accompli : les défilés de la Zorne, de la Sarre étaient gardés solidement; celui du Blanru, point extrême de la position, avait été mis en état de défense par Jean-Claude lui-même et les trois cents hommes qui formaient sa force principale.
C'est là, sur le versant oriental du Donon, à deux kilomètres de Grandfontaine, qu'il faut nous porter pour attendre les événements ultérieurs.
Au-dessus de la grande route, qui longe la côte en écharpe jusqu'aux deux tiers de la cime, on remarquait alors une ferme entourée de quelques arpents de terre cultivée : la métairie de Pelsly l'anabaptiste, une large construction à toiture plate, telle qu'il la fallait pour ne pas être enlevée par les grands courants d'air. Les étables et les réduits à porcs s'étendaient derrière, vers le sommet de la montagne.
Les partisans bivouaquaient aux alentours ; à leurs pieds se découvraient Grandfontaine et Framont, serrés dans une gorge étroite; plus loin.
au tournant de la vallée, Schirmeck et son vieux pan de ruines féodales; enfin, dans les ondulations de la chaîne, la Bruche s'éloignant en zigzag, sous les brumes grisâtres de l'Alsace. A leur gauche montait la cime aride du Donon, semée de rochers et de quelques sapins rabougris. Devant eux se trouvait la route effondrée : les talus écroulés sur la neige, de grands arbres jetés à la traverse avec toutes leurs branches.
La neige fondante laissait paraître la glèbe jaune de loin en loin; ailleurs elle formait de grosses vagues gercées par la bise.
C'était un coup d'œil sévère et grandiose. Pas un piéton, pas une voiture n'apparaissait le long du chemin de la vallée, qui serpente sous les tailhs à perte de vue : on aurait dit un désert.
Les quelques feux éparpillés autour de la métairie, envoyant au ciel leurs bouffées de fumée humide, indiquaient seuls l'emplacement du bivouac.
Les montagnards, assis autour de leurs marmites, le feutre rabattu sur la nuque, le fusil en bandoulière, étaient tout mélancoliques : depuis trois jom"s ils attendaient l'ennemi. Dans un de ces groupes, les jambes repliées , le dos arrondi, la pipe aux lèvres, se trouvaient le vieux Materne et ses deux garçons.
De temps en temps, Louise apparaissait sur le seuil de la ferme, puis sRe rentrait bien vite se remettre à l'ouvrage» Jîn grand coq grattait le
fumier de la patte, chantant d'une voix enrouée ; deux ou trois poules se promenaient le long des broussailles. Tout cela réjouissait la vue ; mais la grande consolation des partisans était de contempler de magnifiques quartiers de lard, aux côtes Llanclies et rouges, embrochés dans des piquets de bois vert, fondant leur graisse goutte à goutte sur la braise, et d'aller remplir leurs cruches à une petite tonne d'eau-de-vie posée sur la charrette de Catherine Lefèvre,
Vers huit heures du matin, un homme se montra subitement entre le grand et le petit Donon : les sentinelles le découvrirent aussitôt; il descendait en agitant son feutre.
Au bout de quelques minutes, on reconnut Nickel Betz, l'ancien garde forestier de la Houpe.
Tout le camp fut en éveil; on courut avertir Hullin, qui dormait depuis une heure dans la métairie, sur une grande paillasse, côte à côte avec le docteur Lorquin et son chien Pluton.
Ils sortirent tous les trois, accompagnés du vieux pâtre Lagarmitte, qu'on avait nommé trompette, et do l'anabaptiste Pelsly, homme grave, les bras enfoncés jusqu'aux coudes dans les larges poches de sa tunique de laine grise garnie d'agrafes de laiton, un large collier de barbe autour des mâchoires, et la houppe de son bonnet de coton au milieu du dos,
Jean-Claude semblait joyeux.
«Eh Lieu, Kickel, que se passe-t-il là Las? s'écria-t-il.
— Jusqu'à présent, rien de nouveau, maître Jean-Glaude ; seulement du côté de Phalsbourg, on entend gronder comme un orage. Labarbe dit que c'est le canon, car toute la nuit on voyait passer des éclairs sur la forêt de Hildehouze,et, depuis ce matin, des nuages giis s'étendent sur la plaine.
•— La ville est attaquée, dit Hullin ; mais du côté de Lutzelstein.
On n'entend rien, répondit Bentz.
— Alors, c'est que l'ennemi essaie de tourner la place. Dans tous les cas les alliés sont là-bas : il doit y avoir terriblement de monde en Alsace. »
Puis se tournant vers Materne, debout derrière lui:
« Nous ne pouvons plus rester dans l'incertitude, dit-il, tu vas partir avec tes deux fils en reconnaiscance. »
La figure du vieux chasseur s'éclaircit.
« A la bonne heure ! je vais donc pouvoir me dégourdir un peu les jambes, dit-il, et tacher de décrocher un de ces gueux d'Autrichiens ou de Cosaques.
— Un instant, mon vieux, il ne s'agit pas ici de décrocher quelqu'un ; il s'agit de voir ce qui se passe. Frantz et Kasper resteront armés, mais toi, je te connais, tu vas laisser ici ta carabine, ta corne à poudre et ton couteau de chasse.
132 LE FOU YEGOF.
— Pomquoi cela?
— Parce qu'il faut entrer dans les villages, et que si l'on te prenait armé, tu serais fusillé tout de suite.
— Fusillé?
— Sans doute. Nous ne sommes pas des troupes régulières ; on ne nous fait pas prisonniers, on nous fusille. Tu suivras donc la route de Schirm^ck, un Mton à la main, et tes fils t'accompagneront de loin dans les taillis, à demi-portée de carabine. Si quelques maraudeurs t'attaquent, ils viendront à ton secours, mais si c'est une colonne, un peloton, ils te laisseront prendre.
— Ils me laisseront prendre ! s'écria le vieux chasseur indigné, je voudrais bien voir ça.
— Oui, Materne, et ce sera le plus simple, car un homme désarmé, on le relâche ; un homme armé, on le fusille. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il ne faut pas chanter aux Allemands que tu viens les espionner.
— Ahl ah! je comprends. Oui, oui, ça n'est pas mal vu ; moi, je ne quitte jamais ma carabine, Jean-Claude, mais à la guerre comme à la guerre; tiens la voilà ma carabine, et ma corne, et mon couteau. Qui est-ce qui me prêtera sa blouse et son bâton ? »
Nickel Bentz lui passa son sarrau bleu et son feutre. Tout le monde les entom-ait avec admiration.
Lorsqu'il eut changé d'habits, malgré ses grosses moustaches grises, on aurait pris le vieux chasseur pour un simple paysan de la haute montagne.
Ses deux garçons, tout fiers d'être de cette première expédition, vérifiaient l'amorce de leurs carabines et mettaient au bout du canon la baïonnette du sanglier droite et longue comme une épée. Ils tâtaient leur couteau de chasse, poussaient la gibecière d'un mouvement d'épaules sur leurs reins, et s'assuraient que tout se trouvait bien en ordre, promenant autour d'eux des regards étincelants.
« Ah çà ! leur dit le docteur Lorquin en riant, n'oubliez pas la recommandation de maître Jean- Claude : de la prudence ! Un Allemand de plus ou de moins sur cent mille n'embellirait pas considérablement nos affaires ; tandis que si vous nous reveniez endommagés l'un ou l'autre, on vous remplacerait difficilement.
— Oh ne craignez rien, docteur, nous allons ouvrir l'œil. .
— Mes garçons, répondit fièrement Materne, sont de vrais chasseurs : ils savent attendre et profiter du moment. Ils ne tireront que si j'appelle. Vous pouvez être tranquille ! Et maintenant, en route ; il faut que nous soyons de retour avant la nuit. »
Ils partirent.
« Bonne chance ! » leur cria Hullin, tandis qu'ils
remontaient dans les neiges, pour faire le tour des abatis.
, Ils descendirent bientôt vers le petit sentier qui coupe au court sur la droite de la montagne.
Les partisans les suivaient du regard. — Leurs grands cheveux roux frisés, leurs longues jambes sèches, leurs larges épaules, leurs mouvements souples, rapides, tout annonçait qu'en cas de rencontre, cinq ou six kaiserlichs n'auraient pas beau jeu contre de pareils gaillards.
Au bout d'un quart d'heure ils tournèrent la sapinière et disparurent.
Alors Hullin rentra tranquillement à la ferme, en causant avec Nickel Bentz.
Le docteur Lorquin marchait derrière, suivi de Platon, et tous les autres allèrent reprendre leurs places autour des feux de bivouac.
Materne et ses deux garçons marchèrent longtemps en silence ; le temps s'était mis au beau ; le pâle soleil d'hiver brillait sur la neige éblouissante
LE FOU YEGOF. 135
sans parvenir à la dissoudre ; le sol restait ferme et sonore. Au loin, dans la vallée, se dessinaient avec une netteté surprenante les flèches des sapins, la poi?jte rougeâtre des rochers, les toits des hameaux, avec leurs stalactites de glace suspendues aux tuiles, leurs petites fenêtres scintillantes, et leurs pignons aigus.
Les gens se promenaient dans la rue de Grandfontaine; une troupe de jeunes filles stationnait autour du lavoir, quelques vieux en bonnet de coton fumaient leur pipe sur le seuil des maisonnettes. Tout ce petit monde, au fond de l'étendue bleuâtre, allait, venait et vivait, sans qu'un soufîle, un soupir parvînt à l'oreille des forestiers.
Le vieux chasseur fit halte à la lisière du bois, et dit à ses fils :
« Je vais descendre au village, chez Dubreuil, l'aubergiste de la Pomme de pin. »
Il leur désignait de son bâton une longue bâtisse blanche, les fenêtres et la porte entourées d'une bordure jaune, et une branche de pin suspendue à la muraille en guise d'enseigne.
« Vous m'attendrez ici; s'il n'y a pas de danger, je sortirai sur le pas de la porte et je lèverai mon chapeau, vous pourrez alors venir prendre mi verre de vin avec moi. »
Il descendit aussitôt la côte neigeuse, jusqu'aux petits jardins échelonnés au-dessus de Grandfon-
taine, ce qui dura bien dix minutes, puis il prit entre deux sillons, gagna la prairie, traversa la place du -village, et ses deux garçons, l'arme au pied, le virent entrer à l'auLerge, Quelques instants après, il reparut sur le seuil et leva son ehapeau, ce qui leur fit plaisir.
Au bout d'un quart d'heure, ils avaient rejoint leur père dans la grande salle de la Pomme de pin ; une pièce basse, chauffée par un grand fourneau de fonte bleui à la mine de plomb, le plancher sablé, et les longues tables de sapin bien récurées à la couronne de prêle.
Sauf l'aubergiste Dubreuil, — le plus gros et le plus apoplectique des cabaretiers des Vosges, le ventre replié en outre sur ses cuisses énormes, les yeux ronds, le nez épaté, une verrue sur la joue droite et le triple menton retombant en cascade sm^ son col rabattu à la Colin, — sauf ce curieux personnage, assis dans un grand fauteuil de cuir près du fourneau, Materne se trouvait seul. Il venait de remplir les verres; la vieille horloge sonnait neuf heures, et son coq de bois battait de l'aile avec un grincement bizarre.
« Salut, père Dubreuil, dirent les deux garçons iVune voix l'ude.
— Bonjour, mes braves, bon jour, » répondit ji'aubergiste en grima'jant un sourire.
>- Puis, d'une voix grasse, il demanda :
LE FOU YEGOF. 137
« Rien de neuf?
— Ma foi, non ! répondit Kasper, voici l'hiver, lo temps du sanglier, j)
t Puis tous deux, posant leur carabine dans l'angle de la fenêtre, à portée de la main en cas d'éveil, ils passèrent une jambe au-dessus du banc, et s'assirent en face de leur père, qui tenait le hautbout de la table.
En même temps ils burent, en disant : « A notre santé ! » Ce qu'ils avaient toujours soin de faire.
« Ainsi, dit Materne en se retournant vers le gros liomme, comme pour reprendre la suite d'une conversation interrompue, vous pensez, père Dubreuil, que nous n'aurons rien à craindre au bois des Baronies, et que nous pourrons chasser tranquillement le sanglier ?
— Oh! pour ra, je n'en sais rien, s'écria l'aubergiste ; seulement , jusqu'à présent , les alliés n'ont pas encore dépassé Mutzig. Et puis, ils ne font de mal à personne ; ils reçoivent tous les gens de bonne volonté, pour combattre l'usurpateur.
— L'usurpateur? qu'est-ce donc?
— lié! Napoléon Bonapai te, l'usurpateur, c'est connu. Regardez un peu au mur. »
Il leur désignait une grande pancarte de papier collée à la muraille, près de l'horloge.
« Regardez ça, et vous verrez que les Autrichiens sont nos véritables amis. »
Les sourcils du vieux Materne se rapprochèrent, mais réprimant aussitôt ce tressaillement : « Ah bah ! fit-il.
— Oui, lisez ra.
— Mais je ne sais pas lire, monsieur Dubreuiî, ni mes garçons non plus ; expliquez-nous seulement la chose. »
Alors le vieux cabaretier, appuyant ses deux grosses mains rouges aux bras de son fauteuil, se leva en soufflant comme un veau, et fut se poser devant la pancarte, les bras croisés sur sa croupe énorme. Puis, d'un ton majestueux, il lut une proclamation des souverains alliés, déclarant « qu'ils faisaient la guerre à Napoléon en personne, et non pas à la France. En conséquence de quoi, tout le monde devait se tenir tranquille et ne pas se mêler de leurs affaires, sous peine d'être brûlé, pillé et fusillé. »
Les trois chasseurs écoutaient cela, se regardant l'un l'autre d'un œil étrange.
Quand Dubreuil eut fini, il alla se rasseoir et dit :
«c Vous voyez bien !
— Et d'où tenez-vous ça ? demanda Kasper.
— Ça, mon garçon, c'est affiché partout !
— Eh bien, ça nous fait plaisir, dit Materne, en portant la main sur le bras de Fràntz, qui se levait les yeux étincelants. Tu veux du feu, Fi'autz? voici mon briquet. »
LE FOU YEGOF. 139
Frantz se rassit, et le vieux reprit d'un air bonhomme :
« Et nos bons amis les Allemands ne prennent rien à personne ?
— Tous les gens tranquilles n'ont rien à craindre, mais les mauvais gueux qui se lèvent, on leur prend tout, et c'est juste, il ne faut pas que les bons pâtissent pour les mauvais. Ainsi, vous, par exemple, au lieu de vous faire du mal, on vous recevrait très-bien au quartier général des alliés. Vous connaissez le pays, vous serviriez de guides, et l'on vous paierait grassement. »
Il y eut un instant de silence ; les trois chasseurs se regardèrent de nouveau , le père avait étendu les mains sur la table, tout au large, comme pour recommander le calme à ses fils. Cependant il était tout pâle.
L'aubergiste qui ne s'apercevait de rien reprit : « Vous auriez bien plutôt à craindre, au bois des Caronies, ces brigands de Dagsburg, de la Sarre et du Blanru qui se sont révoltés en masse et qui veulent recommencer 93.
— En étes-vcus bien sûr? demanda Materne, faisant eflort pour se dominer. 1
— Si j'en suis sur ! Vous n'avez qu'à regarder par la fenêtre, et vous les verrez sur la route du Donon. Ils ont surpris l'anabaptiste Pelsly ; ils l'ont attaché au p-ed de son lit; ils pillent, ils volent.
i;0 LE FOU YÉGOF.
ils défoncent les routes, mais gare, gare! D'ici quelques jours ils vont en voir de drôles. Ce n'est pas avec des mille hommes qu'on va les attaquer, pas avec des dix mille, mais avec des milliards de milliasses... Ils seront tous pendus! »
Materne se leva.
« Il est temps de se remettre en route, dit-il d'un ton bref. A deux heures il faut être au bois, et nous sommes là tranquillement à causer comme des pies. Au revoir, père Dubreuil. »
Ils sortirent précipitamment, n'y tenant plus de rage.
« Réfléchissez bien à ce que je vous ai dit ! » leur cria l'aubergiste de son fauteuil.
Une fois dehors, Materne se retournant les lèvres frémissantes, s'écria :
(c Si je ne m'étais pas retenu, j'allais lui casser la bouteille sur la tète.
— Et moi, dit Frantz, je lui passais ma baïonnette dans le ventre. »
Kasper, un pied sur la marche, semblait vouloir rentrer ; il serrait le manche de son couteau de chasse, sa figure avait une expression terrible. Mais le vieux le prit par le bras, et l'entraîna en disant :
« Allons... allons... nous retrouverons ça plus tard ! Me conseiller, à moi, de trahir le pays! Hullin nous avait bien dit d'être sur nos gardes ; il avait raison, i»
" Ils descendirent alors la rue, jetant à droite et à gauche des yeux hagards. Les gens se demandaient entre eux : « Qu'est-ce qu'ils ont donc? »
Arrivés au bout du village, en face de la vieille croix, tout près de l'égUse, ils firent halte, et Materne, d'un ton plus calme, leur montrant le sentier qui tourne autour de Phrdmond, dans les bruyères, dit à ses fils :
« Vous allez prendre ce chemin-là. Moi, je suis la route jusqu'à Schirmeck. Je n'irai pas trop vite, pour vous laisser le temps d'arriver avec moi. » Ils se séparèrent, et le vieux chasseur tout pensif, la tête inclinée, marcha longtemps, se demandant par quelle force intérieure il avait' pu s'empêcher de casser la tête au gros aubergiste. Il se dit que c'était sans doute la peur de compromettre ses fils. Tout en rêvant à ces choses, Materne rencontrait de temps en temps des troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres qu'on menait dans la montagne. Il y en avait qui venaient de Wisch, d'Urmatt, et même de Mutzig; les pauvres bêtes n'en pouvaient plus.
« Où diable courez-vous si vite ? criait le vieux chasseur aux pâtres mélancoliques ; vous n'avez donc pas confiance dans la proclamation des Russes et des Autrichiens, vous autres ? »
Et ces gens, de mauvaise humeiu-, lui répondaient :
a II VOUS est facile de rire. Les proclamations I nous savons ce qu'elles valent maintenant. On pille tout, on volé tout, on met des contributions forcées, on enlève les chevaux, les vaches, les bœufs, les voitures.
— Tiens! tiens! tiens! pas possible... Qu'est-ce que vous me racontez là? faisait Materne, ra me renverse, des gens si braves, de si bons amis, des sauveurs de la France ! Je ne peux pas ^ous croire. Une si belle proclamation !
— Eh bien, descendez en Alsace, et vous verrez! » Les pauvres gens s'en allaient, hochant la tête
d'un air d'indignation profonde, et, lui, riait dans sa barbe.
Plus Materne avançait , plus le nombre des troupeaux devenait grand; il n'y avait plus seulement des troupeaux de bétail, beuglant, mugissant, mais encore des bandes d'oies à perte de vue, criant, nasillant, se traînant sm' le ventre tout le long du chemin, les ailes levées, les pattes à demi gelées : cela faisait pitié !
En approchant de Schirmeck, c'était bien pis encore; les gens se sauvaient en masse avec leurs grandes voitures chargées de tonneaux, de viandes fumées, de meubles, de femmes et d'enfants, frappant les chevaux à les faire périr sur place, et disant d'une voix lamentable : « Nous sommes perdus ; les Cosaques arrivent ! »
Ce cri : « les Cosaques ! les Cosaques ! » passait d'un bout de la route à l'autre comme un coup de veut ; les femmes se retournaient Louche béante, et les enfants se dressaient sui* les voitm^es pour voir de plus loin. On n'avait jamais rien vu de pareil, et Materne, indigné, rougissait de la peur de ces gens, qui pouvaient se défendre, tandis que l'égoïsme et le désir de sauver leurs biens les faisaient fuir lâchement.
A l'embranchement du Fond des Saules, tout près de Schirmeck, Kasper et Frantz rejoignirent leur père, et tous trois entrèrent au bouchon de la Clé d'or que tenait la veuve Faltaux, à droite de la route, au premier tiers de la côte.
La pauvre femme et ses deux filles regardaient d'une fenêtre la grande émigration, en joignant les mains.
En effet, le tumulte grandissait de seconde eu seconde; le bétail, les voitures et les gens semblaient vouloir passer sur le dos les uns des autres. On ne se possédait plus, on hurlait, on frappait pour avoir de la place.
Materne poussant la porte et voyant les femmes plus mortes cjue vives, pâles, échevelées, cria, frappant de son bâton sm* le plancher :
«Hé! la mère, devenez-vous folle? Comment, vous qui devez le bon exemple à vos filles, vous perdez tout courage : c'est honteux I a
Alors la vieille se retournant, répondit d'une voix lamentable :
a Ali ! mon pauvre Materne, si vous saviez, si vous saviez !
— Eh bien, quoi? L'ennemi arrive ; il ne vous mangera pas.
Non, mais il dévore tout sans miséricorde.
La vieille Ursule de Schlestadt, arrivée liier soir, dit que les Autrichiens ne veulent que des knoêpfe et des noudel, les Russes du schnaps, et les Bavarois de la choucroute. Et quand on les a bourrés de tout cela jusqu'à la gorge, ils crient encore la bouche pleine : « schokolate! schokolate' ! y> Mon Dieu... mon Dieu... comment nourrir tous ces gens?
— Je sais bien que c'est difficile, dit le vieux chasseur ; les geais n'ont jamais assez de fromage blanc. Mais d'abord, où sont-ils ces Cosaques, ces Bavarois et ces Autrichiens? Depuis Grandfontaine nous n'en avons pas rencontré un seul.
— Ils sont en Alsace du côté d'Urmatt, et c'est ici qu'ils viennent 1
— En attendant, dit Kasper , servez-nous une cruche de vin; voici un écu de trois livres, vous le cacherez plus facilement que vos tonneaux. »
L'une des lilles descendit à la cave, et, dans le niéme instant, plusieurs autres personnes entrèrent :
• Du choco'al
LE FOU YÉGOF. ij^
un marchand d'almanachs du côté de Strasbourg, un roulier en blouse de Sarrebmck, et deux ou trois bourgeois de Mutzig, de Wisch et de Schirmeck, qui se sauvaient avec leurs troupeaux, et n'en pouvaient plus à force de crier.
Tous s'assirent à la même table, en face des fenêtres, pour surveiller la route ; on leur servit du vin, et chacun se mit à raconter ce qu'il savait : lun disait que les aUiés étaient si nombreux, qu'on les faisait coucher côte à côte dans la vallée de Hirsohenthal, et si remplis de vermine, qu'après leur départ, les feuilles mortes marchaient toutes seules dans les bois ; — un autre, que les Cosaques avaient mis le feu dans un village d'Alsace, parce qu'on leur avait refusé des chandelles pour dessert après leur flînpr ; — que certains d'entre eux , surtout les Kalmoucks, mangeaient le savon conume du from-ase, et la corne de lard comme de la galette ; — qu'un grand nombre buvaient i'eau-de-vie à la chope, après avoir eu soin dy mettre des poignées de poivre ; — qu'il fallait tout leur cacher , car tout leur était bon à manger et à bou^.
Le roulier dit à ce propos que, trois jours avant, un corps d'armée russe étant passé, la nuit, sous le canon de Bitsch, il avait dû stationner plus d'une heure sur la glace, dans le petit village de Rorbach, et que tout ce corps d'armée avait bu dar.s une bassinoù-e, oubliée sur la fenêtre d'une vieille
146 LE FOU YKGOF.
femme de quatre-vingts ans ; — que ces races de sauvages cassaient la glace pour se baigner, et se mettaient ensuite dans les fours à brique, pour se sécher ; — enfin qu'ils n'avaient peur que du caporal schlague !
Ces braves gens se communiquaient l'im à l'autre des choses si singulières, — qu'ils prétendaient avoir vues de leurs propres yeux, ou tenir de personnes sûres, — qu'on pouvait à peine y croire.
Au deh"brs,le tumulte, le roulement des voitures, le beuglement des troupeaux, le cri des pâtres, les clameurs des fuyards continuaient toujours, et produisaient l'effet d'un immense bom'donnement.
Vers midi, Materne et ses garçons allaient partir, lorsqu'un cri, plus grand, plus prolongé que les autres, se fit entendre : «Les Cosaques ! les Cosaques !»
Alors tout le monde s'élança au dehors, excepté les chasseurs, qui se contentèrent d'ouvrir une fenêtre et de regarder : tout le monde se sauvait à travers champs ; hommes, troupeaux, voitures, tout se dispersait comme les feuilles au vent d'automne.
En moins de deux minutes, la route fut libre, sauf dans Schirmeck, où régnait un encombrement tel, qu'on n'aurait pu faire quatre pas. Materne portant le regard au loin sur la route, s'écria ;
« J'ai beau regarder, je ne vois rien.
— Ni moi, reprit Kasper.
— Allons, allons, s'écria le vieux chasseur, jû
LE FOU YÈflOF. iM
vois Lien que la peur de tout ce monde donne plus de force à l'ennemi qu'il n'en a. Ce n'est pas de cette manière que nous recevrons les Cosaques dans la montagne, ils trouveront à qui parler ! »
Puis, haussant les épaules avec une expression de dégoût :
« La peur est une vilaine chose, dit-il ; nous n'avons pourtant qu'une pauvre vie à perdre ! Allonsnous-en. »
Ils sortirent de l'auherge, et le vieux ayant pris le chemin çle la vallée, pour gravir en face la cîme du Hirschberg, ses fils le suivirent. Bientôt ils eurent atteint la lisière du hois , Materne dit alors qu'il fallait monter le plus haut possible, afin de découvrir la plaine, et de rapporter des nouvelles positives au hivouac ; que tous les propos de ces fuyards ne valaient pas un simple coup d'œil sur le terrain.
Kasper et Frantz en demeurèrent d'acord, et tous trois se mirent à grimper la côte, qui forme une sorte de promontoue avancé sur la plaine.
Lorsqu'ils en eurent atteint le somm.et, ils virent distinctement la position de l'ennemi, à trois lieues de là, entre Urmatt et LutzelhoUse ; c'étaient de grandes lignes noires sur la neige ; plus loin, quelques masses sombres, sans doute l'artillerie et les bagages. D'autres masses tournaient autour des villages, et, malgré la distance, le scintillement des
J58 LE FOU YEGOF.
baïonnettes annonçait qu'une colonne venait de se mettre en marche pour Yisch.
Après avoir longtemps contemplé ce tableau d'un œil rêveur, le vieux dit :
« Nous avons bien là trente mille hommes sous les yeux. Ils s'avancent de notre côté ; nous serons attaqués demain ou après demain au plus tard. Ce ne sera pas une petite affaire, mes garçons ; mais s'ils sont beaucoup , nous avons la bonne place, et puis c'est toujours agréable de tirer dans le tas : il n'y a pas de balles perdues. »
Ayant fait ces réflexions judicieuses, il regarda la hauteur du soleil, et ajouta : •
« Il est maintenant deux heures ; nous savons tout ce que nous voulions savoir. Retournons au bivouac. »
Les deux garçons mirent leur carabine en bandoulière, et laissant sur leur gauche la vallée de la Brocque, Schirmeck et Framont, ils gravirent la pente rapide du Hengsbach, que domine le petit Donon à deux lieues ; ils redescendirent de l'autre côté , sans suivre aucun sentier dans les neiges, ne se guidant que sur les cîmes, pour couper au court.
Ils allaient ainsi depuis environ doux heures ; le soleil d'hiver s'inclinait à l'horizcn, la nuit venait, mais lumineuse et calme. Ils n'avaient plus qu'à descendre et à remonter de l'autre côté la gorge
LE FOU YEGOr. 449
solitaire du Riel formant un large bassin circulaire au milieu des bois, et renfermant un petit étang bleuâtre, où viennent s'abreuver parfois les che' vreuils.
Tout à coup, et comme ils sortaient du fourré, ne songeant à rien, le vieux, s'arrêtant derrière un rideau de broussailles, dit :
« Chut ! »
Et, levant la main, il indiqua le petit lac, alors couvert d'une glace mince et transparente. Les deux garçons n'eurent qu'à lancer un coup d'œil de ce côté pour jouir du plus étrange spectacle : une vingtaine de Cosaques, la barbe jaune ébouriffée, la tête couverte de vieux bonnets de peau en forme de tuyau de poêle, leur maigre échine drapée de longues guenilles, le pied dans l'étrier de corde, étaient assis sur leurs petits chevaux, à la crinière flottant jusqu'au poitrail, à la queue rare, à la croupe tachetée de jaune, de noir et de blanc somme des chèvres. Les uns avaient pour toute arme une grande lance, d'autres un sabre, d'autres une -hachette suspendue par une corde à la selle, et un grand pistolet d'arçon passé dans la ceinture. Plusieurs, le nez en l'air, regardaient avec extase la cime verdoyante des sapins échafaudés d'assise en assise jusque dans les nuages. Un grand maigre cassait la glace du gros bout de sa lance, tandis que son petit cheval buvait, le cou tendu et la crinière
jfiO LE FOU YEGOF.
tombant en barbe sur la joue. Quelques-uns, ayant mis pied à terre, écartaient la neige et désignaient le bois ; sans doute pour indiquer que c'était une bonne place de campement. Leurs camarades, encore à cheval, causaient, montrant à leur droite le fond de la vallée, qui s'abaisse en forme de brèche jusqu'au Grinderwald.
Enfin, c'était une halte, et rien ne sam-ait rendre ce que ces êtres venus de si loin avec leurs physionomies cuivrées, lem^s longues barbes, lem-s yeux noirs, leur front plat, leur nez épaté, lem's guenilles grises avaient d'étrange et de pittoresque au bord de cette mare, et sous les hauts rochers à pic, portant les sapins verdâtres dans le ciel.
C'était un monde nouveau dans le nôtre, une espèce de gibier inconnu, curieux, bizarre, que les trois chasseurs roux se prh-ent à contempler d'abord avec une curiosité singulière. Mais, cela fait, au bout de cinq minutes, Kasper et Frantz mirent lem-s longues baïonnettes au bout de leurs carabines, puis reculèrent d'environ vingt pas dans le fourré. Ils atteignirent une roche haute de quinze à vingt pieds, où Materne monta, n'ayant pas d'arme, puis après quelques paroles échangées à voi'c basse, Kasper examina son amorce et épaula lentement, tandis que son frère se tenait prêt.
Un des Cosaques, celui qui faisait boire son cheval, se ti'ouvait environ à deux cents pas. Le coup
LE FOU YEGOF. 121
partit, retentissant dans les échos profonds de la gorge, et le Cosaque, filant par-dessus la tête de sa monture, disparut sous la glace de la mare.
Impossible de rendre la stupeur de la halte à cette détonation. Les regards de ces gens se portaient en tous sens , et l'écho répondait toujours comme au bruit de la fusillade, tandis qu'un large flocon de fumée montait au - dessus du bouquet d'arbres où se tenaient les chasseurs.
Kasper, en moins d'un quart de minute, avait rechargé son arme, mais, dans le même espace de temps, les Cosaques à terre avaient bondi sur leurs chevaux et tous partaient sur la pente du Hartz, se suivant à la file , comme des chevreuils , et criant d'une voix sauvage : « Hom-ah ! hourah I »
Cette fuite ne fut qu'une vision ; au moment où Kasper épaulait pour la seconde fois, la queue du dernier cheval disparaissait dans le taillis.
Le cheval du Cosaque mort restait seul près de l'eau , retenu par une chconstance bizarre : son maître, la tête dans la vase jusqu'à mi-corps, avait encore le pied à l'étrier.
Materne sur son rocher écouta, puis il dit d'un ton joyeux :
« Ils sont partis 1 eh bien... allons voir... Frantz, reste ici... s'il en revenait quelques-uns... »
Malgré cette recommandation, tous trois descen*
dirent près du cheval; Materne saisit aussitôt la bride en disant :
(cEhl vieux, nous allons t'apprendre à parler /""ançais.
— Allons-nous-en ! s'écria Kasper.
— Non, il faut voir ce que nous avons tiré; voyez-vous , ça fera du bien aux camarades : les chiens qui n'ont pas senti la peau de la bête, ne sont jamais bien dressés. »
Alors ils repêchèrent le cosaque dans la vase, et l'ayant posé en travers du cheval, ils se mirent à grimper la côte du Donon par un sentier tellement rapide, que Materne répéta plus de cent fois : « Le cheval ne peut passer là ! »
Mais le cheval, avec sa longue échine de chèvre, passait plus facilement qu'eux, c'est pourquoi le vieux chasseur finit par dire :
«Ces Cosaques ont de fameux chevaux. Si je deviens tout à fait vieux, je garderai celui-ci pour aller au chevreuil. Nous avons un fameux cheval, garçons ; avec son air de vache, il vaut un cheval de rouher. »
De temps en temps il faisait aussi ses réflexions sur le Cosaque :
«Quelle drôle de figure, hein? un nez rond et un front comme une boîte à fromage. Il y a pourtant de drôles d'hommes dans le monde ! Tu l'as bien pris, Kasper : juste au milieu de la poitrine ; et
LE FOU YEGOF. 153
regarde, la balle est sortie par le dos. De la fameuse poudre ! Divès a toujours de la bonne marchandise. »
Vers six heures ils entendirent le preçiier cri de leurs sentinelles :
a Qui vive ?
— France ! » répondit Materne en s'avançant. Tout le monde accom^ut à leur rencontre : « Voici
Materne ! »
Hullin lui-même, aussi curieux que les autres, ne put s'empêcher d'accouru" avec le docteur Lorquin. Les partisans stationnaient déjà autour du cheval, le cou tendu, la bouche béante, à côté d'un grand feu où cuisait le souper.
a C'est un Cosaque, dit Hullin, en serrant la main de Materne.
— Oui, Jean-Claude, nous l'avons pris à l'étang du Piiel ; c'est Kasper qui a tké. »
On étendit le cadavre près du feu. Sa figure d'un jaune rance avait des reflets bizarres aux rayons de la flamme.
Le docteur Lorquin, l'ayant regardé, dit :
« C'est un bel échantillon de la race tartare; si j'avais le temps, je le ferais mitonner dans uu bain de chaux, pour me procurer un squelette de cette famille. »
Puis s'agenouillant , et lui ouvrant sa longue souquenille :
« La balle a traversé le péricarde, ce qui XDrodiiit à peu près l'effet d'un anévrisme qui crève. »
Les autres gardaient le silence.
Kasper, la main appuyée siu- le canon de sa caraLine, semblait tout content de son gibier, et le vieux Materne se frottant les mains disait :
« J'étais sûr de vous rapporter quelque chose ; nous ne revenons jamais, mes garçons et moi, les mains vides. Enfin, voilà 1 »
HuUin alors, le tii'ant à part, ils entrèrent ensemble à la ferme, tandis qu'après le premier moment de sujrprise, cliacun conmienrait à faire ses réflexions persoqnelles sur le Cosaque.
Cette nuit là, qui tombait la veille d'un samedi, la petite métairie de l'anabaptiste ne cessa pas une minute d'être remplie par les allants et venants.
Hullin avait établi son quartier-général dans la grande salle du rez-de-cliaussée , à droite de la grange, faisant face à Framont; de l'autre cùté
de l'allée se trouvait l'ambulance ; au-dessus habitaient les gens de la ferme.
Quoique la nuit fut très-calme et parsemée d'étoiles innombrables, le froid était si vif, qu'il y avait près d'un pouce de givre sur les vitres.
Au dehors ou entendait le « qui vive? » des sentinelles, le passage des rondes, et sur les cimes d'alentour, les hurlements des loups qui suivaient nos armées par centaines depuis 1812. Ces animaux carnassiers assis sur les glaces, leur museau pointu entre les pattes, et la faim aux entrailles, s'appelaient du Grosmann au Donon avec des plaintes semblables à celles de la bise.
Plus d'un montagnard alors se sentait pâlir : « C'est la mort qui chante, pensaient-ils, elle flaire la bataille, elle nous appelle ! »
Les bœufs mugissaient à l'étable, et les chevaux lançaient des ruades terribles.
Une trentaine de feux brillaient sur le plateau; tout le bûcher de l'anabaptiste était ravagé, on entassait bûche sur bûche, on se rôtissait la figure et le dos grelottait, on se chauffait le dos, et le givre se pendait aux moustaches.
Hullin, seul, en face de la grande table de sapin songeait à tout. — D'après les derniers rapports de la soirée, annonçant l'arrivée des Cosaques à Framont, il était convaincu que la première attaque aurait lieu le lendemain. Il avait fait distribuer
{Eç LE FOU YÉGOF.
les cartouches, il avait doublé les sentinelles, ordonné des patrouilles, et marqué tous les postes le long des abattis. Chacun connaissait d'avance la place qu'il devait prendre. Hullm avait aussi envoyé l'ordre à Piorette, à Jérôme de Saint-Quirin, et à Labarbe de lui détacher leurs meilleurs tireurs.
La petite allée noire, éclairée par une lanterne graisseuse, était pleine de neige, et, à chaque instant, on voyait passer, sous la lumière immobile, les chefs d'embuscade, le feutre enfoncé jusqu'aux oreilles, les larges manches de lem^s houpelandes tirées sur le poing , les yeux sombres, et la barbe hérissée de glace.
Pluton ne grondait plus au pas lourd de ces hommes. Hullin rêveur, la tête entre les mains, les coudes sur la table, écoutait tous les rapports :
s Maître Jean-Claude, on voit remuer quelque chose du côté de Grandfontaine ; on entend galoper.
— Maître Jean-Claude, l'eau-de-vie est gelée
— Maître Jean-Claude, plusiem's demandent de la poudre.
— On manque de ceci... de cela.
— Qu'on observe Grandfontaine, et qu'on change les sentinelles de ce côté toutes les demi-heures. — Qu'on approche l'eau-de-vie du feu. — Attendez que Divès arrive; il nous amène des munitions.' — Qu'on distribue le reste des cartouches, —
que ceux qui en ont plus de vingt en donnent à leurs camarades. »
Et ce fut ainsi toute la nuit.
Vers cinq heures du matin , Kasper, le fils de Materne, vint dire à Hullin que Marc Divès avec un tombereau de cartouches, Catherine Lefèvre sur une voiture, et un détachement de Labarbe venaient d'arriver ensemble et qu'ils étaient déjà sur le plateau.
Cette nouvelle lui fît grand plaisir, surtout à cause des cartouches, car il avait craint un retard.
Aussitôt il se leva, et sortit avec Kaspt3).\
Le plateau présentait un coup d'œil étrange.
A l'approche du jour, des masses de brume commençaient à s'élever de la vallée, les feux pétillaient à l'humidité, et tout autour se voyaient des gens endormis : l'un étendu sur le dos, les deux mains nouées derrière son feutre, la face pourpre, les jambes repliées; l'autre la joue sur son bras, les reins à la flamme ; la plupart assis , la tête penchée et le fusil en bandoulière. Tout cela silencieux, enveloppé d'un flot de lumière pourpre ou de teintes grises, selon que le feu montait ou s'abaissait. Puis, dans le lointain, se dessinait le profil des sentinelles, l'arme au bras ou la crosse au pied, regardant dans l'abîme plein de nuages.
Sur la droite, à cinquante pas du dernier feu, on entendait hennir des chevaux et des gens frap-
per du pied pour se réchauffer, en causant tout haut.
a Maître Jean-Claude arrive, » dit Kasper en s'avançant de ce côté.
L'un des partisans ayant jeté dans le feu quelques brindilles de bois sec, il y eut un éclair, et les hommes de Marc Divès à cheval, douze grands gaillards enveloppés de leurs longs manteaux gris, le feutre rabattu sur les épaules, les grosses moustaches retroussées ou retombant jusque sur leur col, le sabre au poing, immobiles autom* du tombereau; plus loin Catherine Lefèvre accroupie entre les échelles de sa voiture, la capuche sur le nez, les jambes dans la paille, le dos contre une grosse tonne ; derrière elle une marmite , un gril, un porc frais éventré, nettoyé, blanc et rouge, quelques bottes d'oignons, et des têtes de choux pour faire de la soupe : tout cela sortit une seconde de l'ombre, puis retomba dans la nuit.
Divès s'était détaché du convoi, et s'avançait sur son grand cheval.
« C'est toi, Jean-Claude?
— Oui, Marc.
— J'ai là quelques milles de cartouches. Hexe- Caizel travaille jour et nuit.
— Bon, bon !
— Oui, mon vieux. Et Catherine Lefèvre apporte aussi des vivres; elle a tué hier.
— C.'est bien, Marc, nous aurons besoin de tout cela. La bataille approche.
— Oui, oui, je m'en doute ; nous sommes arrivés à fond de train. Où faut-il mettre la poudre?
— Là bas, sous le hangar, derrière la ferme. Hé ! c'est vous, Catherine ?
— Mais oui, Jean-Claude; il fait joliment froid ce malin.
— Vous serez donc toujours la même; vous na vez peur de rien ?
— Tiens ! est-ce que je serais femme, si je n'étais pas curieuse ? Il faut que je fourre mon nez partout.
— Oui, vous avez toujours des excuses pour ce que vous faites de beau et de bien .
— Hullin, vous êtes un rabâcheur; laissez-moi tranquille avec vos compliments. Est-ce qu'il ne faut pas que ces gens là mangent? Est-ce qu'ils peuvent vivre de l'air du temps? Avec ça qu'il est nourrissant l'air du bon Dieu, par un froid pareil : des aiguilles et des rasoirs! Aussi, j'ai pris mes mesures ; hier nous avons abattu un bœuf, — vous savez, ce pauvre Schwartz, — il pesait bien neuf cents; j'en apporte le quartier de derrière, pour la soupe de ce matin.
— Catherine, j'ai beau vous connaître, s'écria Jean-Claude attendri, vous m'étonnez toujours. Kienne vous coûte, rien . ni l'argent, ni les soms, ni les peines.
ICO LE FOU YÈGOF.
— Ah ! répondit la vieille fermière en se levant et sautant de sa voiture, tenez, vous m'ennuyez, Hullin. Je vais me chauffer, »
Elle remit les rênes de ses chevaux à Duhourg, puis se retournant :
« C'est égal, Jean-Claude, ces feux-là font plaisir à voir! Mais Louise, où est-elle?
— Louise a passé la nuit à découper et à coudre des bandages avec les deux filles de Pelsly. Elle est à l'embulance ; voyez, là-has, où hrille ma lumière.
— Pauvre enfant, dit Catherine, je cours l'aider- Ça me réchauffera. »
Hullin, la regardant s'éloigner, fit un geste comme pour dire : « Quelle femme ! »
En ce moment Divès et ses gens conduisaient la poudre au hangar, et comme Jean-Claude se rapprochait du feu le plus voisin, quelle ne fut pas sa surprise de voir au nombre des partisans, le fou Yégof, la couronne en tête, gravement assis sur une pierre, les pieds à la braise , et drapé de ses guenilles comme d'un manteau royal.
Rien d'étrange comme cette figure à la lueur du foyer ; Yégof était le seul éveillé de la troupe ; on l'eût réellement pris pour quelque roi barbare rêvant au milieu de sa horde endormie.
Hullin, lui, n'y vit qu'un fou, et lui posant doucement la main sur l'épaule :
LE FOU YEfiOF. ICi
« Salut, Yégof! dit-il d'un ton ironique; tu viens donc nous prêter le secours de ton bras invincible et de tes innombrables armées ! »
Le fou, sans montrer la moindre surprise, répondit :
« Cela dépend de toi, Hullin ; ton sort, et celui de tout ce monde, est entre tes mains. J'ai suspendu ma colère, et je te laisserai prononcer l'arrêt.
— Quel arrêt? » demanda Jean-Claude.
L'autre, sans répondre, poursuivit d'une voix basse et solennelle :
« Nous voici tous les deux comme il y a seize cents ans, à la veille d'une grande bataille. Alors, moi, le chef de tant de peuples, j'étais venu dans ton klan te demander le passage...
— Il y a seize cents ans ! dit Hullin ; diable, Yégof, ça nous fait terriblement vieux ! Enfin n'importe, chacun son idée.
— Oui, reprit le fou, mais avec ton obstination ordinaire, tu ne voulus rien entendre : il y eut des morts au Blutfeld, et ces morts crient vengeance !
— Ah! le Blutfeld, dit Jean-Claude, oui, oui, une vieille histoire ; il me semble en avoir entendu parler. »
Yégof rougit, ses yeux étincelèrent :
« Tu te glorifies de ta victoire ! s'écria-t-il ; mais
prends garde, prends garde : le sang appelle le
sang!... »
J62 LE FOU YÈGOF.
Puis d'un ton radouci :
« Ecoute, ajouta-t-il, je ne t'en veux pas : tu es brave, les enfants de ta race peuvent se confondre avec ceux de la mienne. J'ambitionne ton alliance, tu le sais...
— Allons, le voilà qui revient à Louise, » pensa Jean-Claude.
Et prévoyant une demande en forme :
« Yégof, dit-il, j'en siiis fâché, mais il faut que je te quitte ; j'ai tant de choses à voir... »
Le fou n'attendit pas la fin de ce congé, et se levant la face bouleversée d'indignation : •
« Tu me refuses ta fille ! s'écria-t-il en levant le doigt d'un air solennel.
— Nous causerons de cela plus tard.
— Tu me refuses!
— Voyons, Yégof, tes cris vont éveiller tout le monde...
— Tu me refuses!... Et c'est pour la troisième fois ! . . . Prends garde ! . . Prends garde ! . . . »
Ilullin, désespérant de lui faire entendre raison, s'éloignait à grands pas, mais le fou, d'un accent furieux, le poursuivit de ces étranges paroles :
« Huldrix malheur à toi ! Ta dernière heure est proche; les loups vont se repaître de ta chair. Tout est fini : je déchahie les tempi-tes de ma eolère ; qu'il n'y ait pour toi et pour les tiens, ni grâce, ni pitié, ni merci. Tu l'as voulu ' »
LE FOU YEGOF. {G3
Et, jetant sur son épaule gauche un pan de ses guenilles, le malheureux s'éloigna rapidemeat vers la cime du Douon.
Plusieurs des partisans, à demi éveillés par ses cris, le regardèrent d'un œil terne s'enfoncer dans les ténèbres. Ils entendirent un battement d'ailes autour du feu ; puis, comme dans la vision d'un rêve, ils se retournèrent et se rendormirent.
Environ une heure après, la come de Lagarmitte sonnait le réveil. En quelques secondes, tout le monde fut d,ebout.
Les chefs d'embuscade réunissaient leur monde ; les uns se dirigeaient vers le hangar, où l'on distribuait des cartouches; les autres emphssaient leur gourde d'eau-de-vie à la tonne : tout cela se faisait avec ordre, le chef en tête, puis chaque peloton s'éloignait dans le demi jom-, vers les abattis aux flancs de la côte.
Quand le soleil parut, le plateau était désert, et, sauf cinq ou six feux qui fumaient encore, rien n'annonçait que les partisans occupaient tous les points de la montagne et qu'ils avaient passé la nuit dans cet endroit.
Hullin m.angeait alors un morceau sur le pouce el buvait im verre de vin. avec ses amis, le docteur Lorqum et l'anabaptiste Pelsly.
Lagarmitte était avec eux, car il ne devait pas
(6i LE FOU YÉGOF.
quitter maître Jean-Claude tout le jour, et transmettre ses ordres en cas de besoin.
A sept heures, aucun mouvement n'apparaissait encore dans la vallée.
De temps en temps, le docteur Lorquin ouvrait le châssis d'une fenêtre de la grande salle et regardait : rien ne bougeait ; les feux étaient éteints, tout restait calme.
En face de la ferme, à cent pas, sur un talus, on voyait le Cosaque tué la veille par Kasper ; il était blanc de givre et dur comme un caillou.
A l'intérieur on avait fait du feu dans le grand poêle de fonte.
Louise, assise près de son père, le regardait avec une douceur inexprimable; on aurait dit qu'elle avait peur de ne plus le revoir ; ses yeux rouges annonçaient qu'elle venait de répandre des larmes.
HuUin, quoique ferme, paraissait ému.
LE FOU YEGOF. 163
Le docteur et l'anaLaplisle, tous deux graves et solennels , causaient des affaires présentes , et Lagarmitte derrière le fourneau, les écoutait avec recueillement.
« Nous avons non seulement le droit, mais encore le devoir de nous défendre, disait le docteur ; nos pères ont défriché ces bois, ils les ont cultivés : c'est notre bien légitime.
— Sans doute, répondait l'anabaptiste d'un ton sententieux, mais il est écrit : « Tu ne tueras point ! Tu ne répandras point le sang de tes frères ! »
Catherine Lefèvre, alors en train de dépêcher une tranche de jambon, et que cette conversation impatientait sans doute, se retourna brusquement et répondit :
« Ça fait que si nous avions votre religion, les Allemands, les Russes et tous ces hommes roux nous mangeraient la laine sur le dos. Elle est fameuse, votre rehgion, oui, fameuse et agréable pour les gueux ! Ça leur procure des facilités pour houspiller les gens de bien. Les alliés nous en souhaiteraient bien une pareille , j'en suis sûre ! Malheureusement tout le monde n'a pas de goût au métier de mouton. ]\Ioi, sans vouloir vous faire injure, Pelsly, je trouve que c'est un peu bête de s'engraisser pour les autres. Enfin , vous êtes de braves gens , on ne peut pas vous en vouloir ;
iûG LE FOU YEGOF.
VOUS avez été nourris de père en fils dans lesmémes idées ; là où le grand-père a sauté, le petit-fils saute aussi. Mais nous allons vous défendre malgré vous, et vous nous ferez des discours plus tard sur la paix éternelle. J'aime beaucoup les discours t;ur la paix, quand je n'ai rien à faire, et que je rumine après le dîner : ra me réjouit le cœur. »
Ayant parlé de la sorte, elle se retourna et finit tranquillement son jambon.
Pelsly restait la boucbe béante, et le docleur Lcrquin ne pouvait s'empêcher de sourire.
Au même instant la porte s'ouvrit, et l'une des sentinelles restées en observation siu" le bord du plateau, cria :
« Maître Jean-Claude, venez voir, je crois qu'ils veulent monter.
— C'est bien, Simon, j'arrive, dit Hullin en se levant. Louise, embrasse-moi; du courage, mon enfant ; n'aie pas peur, tout ira bien ! »
Il la pressait sur sa poitrine les yeux gonflés de larmes. Elle semblait plus morte que vive.
« Et surtout ,dit le brave homme, en s'adressant à Callierine, que personne ne sorte ; qu'on n'approche pns des fenêtres ! »
Puis il s'élança dans l'allée.
Tous les assistants étaient devenus pdles.
Lorsque maître Jean-Claude eût atteint le bord de la terrass,?, plongeant les yeux sur Grandfon-
taine et Framont à trois mille mètres au-dessous de lui, voici ce qu'il vit :
Les Allemands arrivés la veille au soir, quelques heures après les Cosac[ues , ayant passé la nuit, au nombre de cinq ou six mille dans les granges, les écuries, les hangars, s'agitaient alors ' comme une vraie fourmilière. Ils sortaient de toutes les portes par files de dix, quinze, vingt, se hâtant de boucler leurs sacs, d'accrocher leurs sabres, de mettre leurs baïonnettes.
D'autres, les cavaliers, — hulans. Cosaques , hussards, en habits verts, gris, bleus, — galonnés de rouge, de jaune ; en toque de toile cirée, de peau d'agneau, kolbacs, casquettes, — sellaient leurs chevaux et roulaient leurs grands carricks à la hâte.
Les officiers , le manteau en écharpe , descendaient les petits escaliers, quelcpes-uns le nez levé regardant le pays, les autres embrassant les femmes sur le seuil des maisons.
Des trompettes, le poing sur la hanche, le coude en l'air, sonnaient le rappel à tous les coins de rues ; les tambours serraient les cordes de leurs caisses. Bref, dans cet espace grand comme la main, on pouvait voir toutes les attitudes militaires au moment du départ.
Quelques paysans, penchés à leurs fenêtres, regardaient cela ; les femmes se montraient aux
lucarnes des greniers. Les aubergistes remplissaient les gourdes, le caporal schlague debout à côté d'eux,
Hullin avait l'œil perçant, rien ne lui échappait; d'ailleurs il connaissait toutes ces choses depuis longues années; mais Lagarmitte, qui n'avait jamais rien vu de pareil, était stupéfait ;
« Ils sont beaucoup ! faisait-il en hochant la tête.
— Bah! qu'est-ce que ça prouve? dit Hullin. De mon temps, nous en avons exterminé trois armées de cinquante mille de la même race, en six mois; nous n'étions pas un contre quatre. Tout ce que tu vois là, n'aurait pas fait notre déjeuner. Et puis, sois tranquille, nous n'aurons pas besoin de les tuer tous ; ils vont se sauver comme des lièvres. J'ai vu ça !
Après ces réflexions judicieuses, il voulut encore visiter son monde.
« Arrive ! » dit-il au pâtre.
Tous deux s avançant alors derrière les abatis, suivirent une tranchée pratiquée dans les neiges ieux jours auparavant. Ces neiges, durcies par la gelée, étaient devenues de la glace. Les arbres, tombés au devant et tout couverts de grésil, formaient une barrière infranchissable, qui s'étendait environ à six cents mètres. La route effondrée passait au-dessous.
En approchant, Jean-Claude vit les montagnards
Le fou YÉGOF. 469
du Dagsberg, accroupis de vingt pas en vingt pas, dans des espèces de nids ronds qu'ils s'étaient creusés.
Tous ces braves gens se tenaient assis sur leur havresac, la gourde à droite, le feutre ou le bonnet de peau de renard enfoncé sur la nuque, le fusil entre le genoux. Ils n'avaient qu'à se lever, pour voir la route à cinquante pas au-dessous d'eux, au bas d'une rampe glissante.
L'arrivée de HuUin leur fit plaisir.
« Hé ! maître Jean-Claude, va-t-on bientôt commencer ?
— Oui, mes garçons, ne vous ennuyez pas; avant une heure l'affaire sera en train.
— Ah tant mieux !
— Oui, mais surtout visez bien, à hauteur de poitrine, ne vous pressez pas, et ne montrez pas plus de chair qu'il ne faut.
— Soyez tranquille, maître Jean-Claude. »
Il allait plus loin ; partout on le recevait de même.
« N'oubliez pas, disait-il, de cesser le feu, quand Lagarmitte sonnera de la corne, ce seraient des balles perdues. »
Arrivé près du vieux Materne, qui commandait tous ces hommes , au nombre d'environ deux cent cinquante, il trouva le vieux chasseur en train de fumer une pipe, le nez rouge comme
une braise, et la barbe hérissée de froid comme un sanglier.
« Hé ! c'est toi, Jean-Claude.
— Oui, je viens te serrer la main.
— A la bonne heure. Mais dis donc, ils ne so pressent guère de venir ; s'ils allaient passer ailleurs.
— Ne crains rien, il leur faut la route pour l'artillerie et les bagages. Regarde, on sonne le bouteselle.
— Oui, j'ai déjà regardé ; ils se préparent. » Puis, riant tout bas :
« Tu ne sais pas, Jean-Claude , tout à l'heure, comme je regardais du côté de Grandfontaine, j'ai vu quelque chose de drôle.
— Quoi, mon vieux ?
— J'ai vu quatre Allemands empoigner le gros Dubreuil, l'ami des alliés ; ils l'ont couché sur le banc de pierre, à sa porte, et un grand maigre lui a donné je ne sais combien de coups de trique sur les reins. Hé ! hé I hé ! devait-il crier le vieux gueux ! Je parie qu'il aura refusé quelque chose à ses bous amis ; par exemple, son vin de l'an xi. »
Hullin n'écoutait plus, car, jetant par hasard un coup d'œil dans la vallée, il venait de voir un régiment d'infanterie déboucher sur la route. Plus loin, dans la rue, s'avançait de la cavalerie, et cinq ou six officiers galopaient en avant.
LE FOU YEGOF. 171
« Ah ! ha ! les voilà qui viennent ! s'écria le vieux soldat, dont la figure prit tout à coup une expression d'énergie et d'enthousiasme étrange. Enfin, ils se décident ! »
Puis il s'élança de la tranchée en criant :
« Mes enfants, attention! »
En passant, il vit encore Riffi, le petit tailleur des Charmes , penché sur un grand fusil de munition ; le petit homme s'était fait une marche dans la neige pour ajuster. Plus haut, il reconnut aussi le vieux bûcheron Rochart, avec ses gros sabots garnis de peau de mouton ; il buvait un bon coup à sa gourde, et se dressait lentement, la carabine sous le bras et le bonnet de coton sur l'oreille.
Ce fut tout ; car pour dominer l'ensemble de l'action, il lui fallait grimper jusqu'à la cime du Donon, où se trouve un rocher.
Lagarmitte suivait, allongeant ses grandes jambes comme des échasses. Dix minutes après, lorsqu'ils atteignirent le haut de la roche tout haletants, ils aperçurent à quinze cents mètres au-dessouô d'eux la colonne ennemie, forte d'environ trois mille hommes, avec les grands habits blancs, les bufQeteries, les guêtres de toile, les schakos évasés, les moustaches rousses ; les jeunes officiers à casquette plate, dans l'intervalle des compagnies, se dandinant à cheval l'épée au poing, et se retournant
i72 LE FOU YÉGOF.
poui- crier d'une voix grêle : « Forvertz ! forvcrtz ! * »
Tout cela hérissé de baïonnettes scintillantes, et montant au pas de charge vers les abatis.
Le vieux Materne , son grand nez d'épervier relevé au-dessus d'une brindille de genévrier et le sourcil haut, observait aussi l'arrivée des Allemands. Et comme il avait la vue très-nette, il distinguait même les figures de cette foule, et choisis sait l'homme qu'il voulait abattre.
Au milieu de la colonne, sur un grand cheval bai, s'avançait tout droit un vieil officier à perruque blanche, le chapeau à cornes galonné d'or, la taille enveloppée d'une écharpe jaune, et la poitrine décorée de rubans. Lorsque ce personnage relevait la tête, la corne de son chapeau, surmonté d'une touffe de plumes noires, formait visière. Il avait de grandes rides le long des joues, et ne semblait pas tendre.
« Voilà mon homme ! » se dit le vieux chasseur en épaulant lentement.
Il ajusta, fit feu, et quand il regarda, le vieil officier avait disparu.
Aussitôt, la côte se mit à pétiller de coups de fusil tout le long des retranchements ; mais les .Mlcmands, sans répondre, continuèrent d'avan-
* En avant 1 en avanl!
LE FOU YEGOF. 173
cer vers les abatis, le fusil sur l'épaule, et les rangs Lien alignés comme à la parade.
Pour dize la vérité, plus d'un brave montagnard, père de famille, voyant monter cette forêt de baïonnettes, malgré la fusillade, pensa qu'il aurait peut-être mieux fait de rester au village, que de se fourrer dans une pareille affaire. Mais comme dit le proverbe : « Le vin était tiré ; il fallait le boire ! »
Rifïi, le petit tailleur, se rappela les paroles judicieuse de sa femme Sapience : « Piifiî, vous vous ferez estropier, et ce sera bien fait ! »
Il promit un ex-voto superbe à la chapelle de Saint-Léon, s'il revenait de la guerre ; mais en même temps, il résolut de faire bon usage de son grand fusil de munition.
A deux cents pas des abatis , les Allemands firent halte et commencèrent un feu roulant tel qu'on n'en avait jamais entendu dans la montagne : c'était un véritable bourdonnement de coups de fusil ; les balles, par centaines, hachaient les branches, faisaient sauter des morceaux de glace, s'écrasaient sur les rochers, à droite, à gauche, en avant, par derrière. Elles ricochaient avec des siflements bizarres, et passaient parfois comme des a olées de pigeons.
Cela n'empêchait pas les montagnards de continuer leur feu, mais on ne l'entendait plus. Toute
jo.
m LE FOU YÉGOF.
la côte s'envelopiDait d'une fumée bleuâtre qui empêchait d'ajuster.
Au bout d'environ dix minutes, il y eut un roulement de tambour, et toute cette masse d'hommes se prit à courir sur les abatis, leurs oificiers comme les autres, criant : « Forvertz ! »
La terre en tremblait.
Materne, se dressant de toute sa hauteur, à côlô de la tranchée, les joues frémissantes, la voix terrible, s'écria :
« Debout!... Debout!... »
Il était temps, car bon nombre de ces Allemands, presque tous des étudiants en philosophie, en droit, en médecine, balafrés dans les brasseries de Munich, d'Icna et d'ailleurs, et qui se battaient contre nous, parce qu'on avait promis de leur accorder des libertés après la chute de Napoléon, tous ces gaillards intrépides grimpaient des pieds et des mains le long des glaces, et voulaient sauter dans les retranchements.
Mais à mesure qu'ils grimpaient, on les assommait à coups de crosse, et ils retombaient dans leurs rangs comme la grêle.
C'est en ce moment qu'on vit la belle conduite du vieux bûcheron Rochart. A lui seul, il renversa pins de dix de ces enfants de la vieille Germanie. U les saisissait sous les bras et les lançait sur la l'oule. Le vieux Materne avait sa baïonnetto
LE FOU YEGOF. 175
toute gluante de sang. Et le petit Riffi ne cessait pas de charger son grand fusil, et de tirer dans le tas avec enthousiasme; et Joseph. Larnette, qui reçut malheureusement un coup de fusil dans l'œil ; Hans Baumgarten qui eut l'épaule fracassée ; Daniel Spitz qui perdit deux doigts d'un coup de sabre, et une foule d'autres, dont les noms devront être honorés et vénérés de siècle en siècle, ne cessèrent pas une seconde de charger et de décharger leurs fusils.
Au-dessous de la rampe, on entendait des cris affreux, et quand on regardait par dessus, on voyait des baïonnettes hérissées , des hommes à cheval. Cela dura bien un bon quart d'heure. On ne savait ce que les Allemands voulaient faire, puisqu'il n'y avait pas de passage. Mais, tout à coup, ils se décidèrent à s'en aller. Presque tous les étudiants avaient succombé, et les autres, vieux routiers habitués aux retraites honorables, ne s'acharnaient pas avec le même enthousiasme.
Ils commiencèrent par battre lentement ea retraite, puis plus vite. Les officiers, derrière eux, les frappaient du plat de leur épée, les coups de fusil les suivaient, et finalement, ils se sauvèrent avec autant de précipitation, qu'ils avaient mis d'ordre à venir.
Materne, debout sur le talus avec cinquante autres, brandissait sa carabine en riant de bon cœur.
Au bas de la rampe se tramaient à terre des masses de blessés. La neige trépignée était rouge de sang. Au milieu des morts entassés, on voyait deux jeunes officiers encore vivants engagés sous les cadavres de leurs chevaux.
C'était horrible ! Mais les hommes sont \Taiment féroces : il n'y en avait pas un parmi les montagnards qui plaignît ces malheureux ; au conti'aire, plus ils en voyaient, plus ils étaient réjouis.
Le petit Riffî, en ce moment, transporté d'un noble enthousiasme, se laissa glisser le long du talus. Il venait d'apercevoir, un peu à gauche, au-dessous des abatis , un superbe cheval , celui du colonel tué par Materne, et qui s'élait retiré dans cet angle sain et sauf.
« Tu seras à moi, se disait-il; c'est Sapience qui va être étonnée ! »
Tous les autres l'enviaient. Il saisit le cheval par la bride et monta dessus. Mais qu'on juge de la stupéfaclion générale, et surtout de celle de Riffi, lorsque ce noble animal prit sa course ventre à terre du côté des Allemands.
Le petit tailleur levait les mains au ciel, implorant Dieu et les saints.
Materne eut envie de tirer, mais il ne l'osa pas, le cheval allait trop vite.
A peine au milieu des baïonnettes ennemies Riffi disparut.
LE FOU YEGOF. 177
Tout le monde crut qu'il avait été massacré;
seulement une heure pli^s tard, on le vit passer
dans la grande rue de Grandfontaine, les mains
liées sur le dos, et le caporal schlague derrière
lui, la baguette en l'air.
Pauvre Riffi ! seul, il ne jouit pas du triomphe, et ses camarades finirent même par rire de son triste sort, comme s'il se fut agi d'un kaiserlick.
Tel est le caractère des hommes : pourvu qu'ils soient contents, la misère des autres les touche peu.
Les montagnards ne se connaissaient plus d'enthousiasme ; ils levaient les mains , se glorifiant les uns les autres, et se regardant comme les héros des héros.
Catherine, Louise, le docteur Lorquin, tout le monde était sorti de la ferme, criant, se félicitant, regardant les traces des balles, les talus noircis par la poudre ; puis Joseph Larnette, la tête fracassée, étendu dans son trou; Baumgarten, le bras pendant, qui se rendait à l'ambulance tout pâle , et
17v8 LE FOU YÉGOF.
Daniel Spitz qui, malgré son coup de sabre, voulait rester et se battre ; mais le docteur n'entendit pas de cette oreille, et le força d'entrer à la ferme.
Louise, arrivée avec la petite charrette, versait de l'eau-de-vie aux combattants, et Catherine Lefèvre, debout au bord de la rampe, regardait les morts et les blessés épars sur la route, au bout de longues traînées de sang. Il y avait là de pauvres jeunes gens et des vieux, la figure blanche comme de la cu-e, les yeux tout grands ouverts, les bras étendus. Quelques-uns cherchaient à se relever et retombaient aussitôt; d'autres regardaient en l'air, comme s'iU avaient encore peur de recevoir des coups de fusil. Ils se traînaient le long du talus pour se mettre à l'abri des balles.
Plusieurs semblaient résignés et cherchaient une place pour mourir, ou bien ils regardaient au loin leur régiment qui s'en allait à Framonl ; ce régiment, avec lequel ils avaient quitté leur village, avec lequel ils venaient de faire une longue campagne, et qui les abandonnait ! « Il reverra la vieille Allemagne ! pensaient-ils . Et quand on demandera au capitaine, au sergent : « Avez- vous connu un tel : Ilans, Kasper, Nickel de la k« ou de la 2''" compagnie ? » Ils répondront : « Attendez... c'est bien possible... n'avait-il pas une balafre à l'oreille ou sur la joue? les cheveux blonds ou bruns, cuiq pieds si.\ pouces? Oui,
LE FOU YÉGOP. 179
je l'ai connu. Il est resté eu France, du côté d'un petit village dont je ne me rappelle plus le nom. Des montagnards l'ont massacré le même jour que le gros major Yéri-Peter ; c'était un Lrave garçon. » Et puis bonsoir !
Peut-être, dans le nombre, s'en trouvaient-ils qui songeaient à leur mère... à une jolie fille de là-bas, Gretchen ou Lotchen, qui leur avait donné un ruban en pleurant à chaudes larmes au moment du départ : « J'attendrai ton retour, Kasper ; je ne me marierai qu'avec toi ! » Oui , oui , tu attendi'as longtemps !
Ce n'était pas gai.
La mère Lefèvre, voyant cela, songeait à Gaspard
Hullin, qui venait d'arriver avec Lagarmitte, criait d'un ton joyeux :
« Eh bien, mes garçons, vous avez vu le feu, mille tonnerres ! ça marche ! — Les Allemands ne se vanteront pas de cette jom-née. »
Puis il embrassait Louise, et courait à la mère Lefèvre :
« Etes- vous contente Catherine? voilà nos atfairea en bon état ! Mais qu'avez-vous donc ? vous ne riez pas.
— Oui, Jean-Claude, tout va bien... je suis contente ; mais regardez un peu sur la route... quel massacre !
— C'est la guerre ! répondit gravement Hullin.
180 LE FOU YÉGÛF.
— Est - ce qu'il n'y aurait pas moyen d'aller prendre ce petit là-bas... qui nous regarde avec ses grands yeux bleus ? il me fait de la peine... ou ce grand brun qui se bande la jambe avec son mouchoir ?
— Impossible, Catherine, j'en suis fâché; il faudrait tailler un escalier dans la glace pour descendre, et les Allemands qui vont revenir dans une ou deux heures , nous suivraient par là. Allons-nous-en. Il faut annoncer la victoire à tous les villages : à Labarbe, à Jérôme , à Piorette. Hé ! Simon, Kiklo, j\Iarchal, arrivez ici ! vous allez partir tout de suite porter la grande nouvelle aux camarades. Materne, ouvre l'œil; au moindre mouvement, fais-moi prévenir. »
Ils s'approchèrent de la ferme, et Jean-Claude vit en passant la réserve, et Marc Divès à cheval au milieu de ses hommes. Le contrebandier se plaignait amèrement de rester les bras croisés. Il se regardait comme déshonoré de n'avoir rien à faire.
«Bah! lui dit Ilullin, tant mieux! D'ailleurs tu surveilles notre di'oite. Regarde ce plateau là bas. Si l'on nous attaque de ce côté, tu marcheras ! »
Divès ne dit rien; il avait une figure à la fois triste et indignée , et ses grands contrebandiers , enveloppés de leurs manteaux, leurs longues bretles pendant au-dessous, ne semblaient pas non plus de
Lonne humeur : on aurait dit qu'ils méditaient une vengeance.
Hullin, ne pouvant les consoler, entra dans la mélairie. Le docteur Lorquin était en train d'extraire la Lalle de la Llessure de Baumgarten, qui jetait des cris terribles.
Pelsly, sur le seuil de sa maison, tremblait de tous ses membres. Jean-Claude lui demanda du papier et de l'encre, pour expédier ses ordres dans la montagne ; c'est à peine si le pauvre anabaptiste put les lui donner, tant il était troublé. Cependant il y parvint, et les piétons partirent tout fiers d'être chargés d'annoncer la première bataille et h. victoire.
Quelques montagnards, entrés dans la grande salle, se réchauffaient au fourneau et causaient avec animation. Daniel Spitz avait déjà subi l'amputation de ses deux doigts, et se tenait assis derrière le poêle, la main enveloppée de linge.
Ceux qui avaient été postés derrière les abatis avant le jour, n'ayant par déjeuné, cassaient alors une croûte et vidaient un verre de vin, tout en criant, gesticulant, et se glorifiant la bouche pleine. Puis on sortait, on allait jeter un coup d'oeil danâ la tranchée, ou revenait se chauffer , et tout le monde, en parlant de Riffi, de ses lamentations à cheval, et de ses cris plaintifs, riait à se tordre les côtes.
i82 LE FOU YÈGOF.
Il était onze heures. Ces allées et oes venues durèrent jusqu'à midi, moment où Marc Divès entra tout à coup dans la salle, en criant :
« Hullin ! où est Hullin ?
— Me voilà !
— Eh hien, arrive ! »
L'accent du conlrehandier avait quelque chose do bizarre ; tout à l'heure, fmieux de n'avoir pas pris part au combat, il semblait triomphant. Jean- Claude le suivit fort inquiet, et la grande salle fut évacuée sur-le-champ, tout le monde étant convaincu, d'après l'animation de Marc, qu'il s'agissait d'une affaire grave.
A droite du Donon s'étend le ravin des Minières, où bouillonne un torrent à la fonte des neiges ; il descend de la cime de la montagne jusqu'au fond de la vallée.
Juste en face du plateau défendu par les partisans, et de l'autre côté de ce ravin, à cinq ou six cents mètres, s'avance une sorte de terrasse découverte à pente escarpée, que Hulhn n'avait pas jugé nécessaire d'occuper provisoirement, ne voulant pas diviser ses forces, et voyant, du reste, qu'il lui serait facile de tourner cette position par les sapinières ; et de s'y établir, si l'ennemi faisait mine de vouloir s'en emparer.
Maiïitenant qu'on se ilgure la consternation du brave lionmie, lorsqu'arrivé sur le seuil de la iiiô-
LE FOU YEGOF. 483
tairie, il vit deux compagnies d'Allemands grimper à cette côte, au milieu des jardins de Grandfontaine, avec deux pièces de campagne enlevées par de forts attelages, et comme suspendues au précipice. Tout le monde poussait aux roues, et dans quelques instants les canons allaient atteindre le plateau. Ce fut un coup de foudre pour Jean-Claude ; il pâlit, puis il entra dans une fureur épouvanlaLle contre Divès :
« Ne pouvais-tu m'avertir plus tôt? liui'la-t-il. Est-ce que je ne t'avais pas recommandé de surveiller le ravin ? Nous sommes tournés J Ils vont nous prendre en écharpe, couper la route plus loin I tout est au diable ! »
Les assistants et le vieux Materne lui-même, qui venait d'accourir en toute hâte, û'émirent du coup d'oeil qu'il lança au contrebandier.
Celui-ci, malgré son audace ordinaire, resta tout interdit, ne sachant que répondre.
a Allons, allons, Jean-Claude, dit-il enfin, calmetoi ; ce n'est pas aussi grave que tu le dis. Nous n'avons pas encore donné, nous autres. Et puis^ il nous manque des canons , ça fera juste notre affaire.
— Oui, notre affaire, grand imbécile ! L'amourpropre t'a fait attendre jusqu'à la dernière minute, n'est-ce pas ? Tu voulais te battre, pouvoir te vanter, te glorifier. Et, pour cela, tu risques notre peau
à tous! Tiens, regarde, voilà déjà les autres qui se préparent à Framont. »
En effet, une nouvelle colonne, beaucoup plus forte que la première, sortait alors de Framont an pas de charge et montait vers les abatis. Dives ne disait mot. Hullin, dominant sa colère, se calma BuLitement en face du danger.
« Allez reprendre vos postes, dit-il aux assistants d'une voix brève ; que tout le monde soit prêt pour l'attaque qui s'avance. Materne, attention!
Le vieux chasseur inclina la tête.
Cependant Marc Divès avait repris son aplomb.
« Au lieu de crier comme une femme, dit-il, tu ferais mieux de me donner l'ordre d'attaquer làbas, en tournant le ravin par les sapinières.
— Il le faut bien, mille tonnerres ! » répliqua Jean-Claude.
Et d'un ton plus calme :
« Ecoute, Marc, je t'en veux à mort ! Nous étions vainqueurs, et, par ta faute, tout est remis en question. Si tu manques ton coup, nous nous couperons la gorge ensemble !
— Bon, bon, l'affaire est dans le sac, j'en réponds ! »
l'uis sautant à cheval, et rejetant le pan de son manteau sur l'épaule, il tira sa grande latle d'un air superbe. Se» hommes en firent autant.
Alors Divès, se tournant vers la réserve, composée
LE FOU YEGOF. 185
de cinquante montagnards, leur montra le plateau de la pointe de son salDre, et dit :
t Yous voyez cela , garçons ; il nous faut cette position. Ceux de Dagsburg ne diront pas qu'ils ont plus de cœur que ceux de la Sarre. En avant! »
Et la troupe, pleine d'ardeur, se mit en marche, côtoyant le ravin. Hullin tout pâle, cria :
« A la baïonnette ! »
Le grand contrebandier, sur son immense rousein à la croupe musculeuse et luisante, se retourna, riant du coin de sa moustache ; il balança sa latte d'un air expressif, et toute la troupe s'enfonça dans la sapinière.
Au même instant les Allemands, avec leurs pièces de huit, atteignaient le plateau et se mettaient en batterie, tandis que la colonne de Framont escaladait la côte. Tout se trouvait donc dans le même état qu'avant la bataille ; avec cette différence que les boulets ennemis allaient être de la partie, et prendre les montagnards à revers.
On voyait distinctement les deux pièces, les crampons, les leviers, les écouvillons, les artilleurs et l'ofTicier, un grand maigre, large des épaules, les longues moustaches blondes flottantes. Les couches d'azur de la vallée rapprochant les dislances, on aurait cru pouvoir y porter la main ; mais Ilullin et Materne ne s'y trompaient pas ;
{86 LE FOU YEGOF.
il y avait Lien six cents mètres ; aucun fusil ne portait jusque-là.
Néanmoins, le vieux chasseur, avant de retourner aux abatis, voulut en avoir la conscience nette. Il s'avança donc aussi près que possible du ravin, suivi de son fils Kasper et de quelques montagnards, et, s'appuyant contre un arbre, il ajusta lentement le grand officier aux moustaches blondes.
Tous les assistants retenaient leur haleine, dans la crainte de troubler cette expérience.
Le coup partit, et lorsque Materne posa sa crosse à terre pour voir, rien n'avait bougé.
« C'est étonnant comme l'âge trouble la vue, dit-il.
— Vous, la vue trouble ! s'écria Kasper ;• il n'y en a pas un, des Vosges à la Suisse, qui puisse se vanter de placer une balle à deux cents mètres aussi bien que vous ! »
Le vieux forestier le savait bien, mais il ne vou«» lait pas décourager les autres.
« C'est bon, reprit-il, nous n'avons pas le temps de disputer. Voici les ennemis qui montent; que chacun fasse son devoh\ »
Malgré ces paroloe, simples et calmes en apparence, Materne éprouvait un grand trouble intérieur. En entrant dans la tranchée, de vagues mmem's frappèrent son oreille : le frémissement
des armes, îe Lruit régulier d'une foule de pas; il regarda par-dessus la rampe et vit les Allemands qui arrivaient cette fois avec de longues échelles garnies de crampons.
Ce fut pour le Lrave homme un coup d'œil désagréable ; il fit signe à son garçon d'approcher, et lui dit tout bas :
« Kasper, ça va mal, ça va très- mal; ies gueux arrivent avec des échelles; donne-moi la main. Je voudrais bien t'avoir près de moi, et Frantz aussi! mais nous allons défendre notre peau solidement. »
En ce moment, un choc terrible ébranla tous les abatis jusqu'à la base ; on entendit une voix rauque crier : « Ali ! mon Dieu ! »
Puis un bruit sourd à cent pas; un sapin se pencha lentement et tomba dans l'abîme. C'était le premier coup de canon : il avait coupé les jambes du vieux Rochart. Ce coup fut suivi presque au même instant d'un autre, qui couvrit tous les montagnards de glace broyée, avec un ronflement terrible. Le vieux Materne lui-même s'était courbé sous ce ronflement, mais aussitôt se relevant, il s'écria :
« Yengeons-nous, mes enfants! Les voici... Vaincre ou mourir ! »
Heureusement l'épouvante des montagnards ne dura qu'une seconde ; tous comprirent qu'à la
J88 LE FOU YEGOF.
moindre hésitation ils étaient perdus. Deux échelles se dressaient déjà dans les airs malgré la fusillade, et s'abattaient avec leurs crampons sur la rampe. Cette vue fit bondir tous les partisans de la tranchée, et le combat recommença plus terrible, plus désespéré que la première fois.
Hullin avait remarqué les échelles avant Materne, et son indignation contre Divès s'était encore accrue ; mais, comme en pareil cas l'indignation n'est bonne à rien, il avait envoyé Lagarmitte dire à Frantz Materne, qui sa trouvait posté de l'autre côté du Donon, d'arriver en toute hâte avec la m-oitié de ses hommes. On peut s'imaginer si le brave garçon, prévenu du danger que courait son père, perdit une seconde. Déjà l'on voyait les larges feutres noirs grimp(?r la côte à travers les neiges, la carabine en bandoulière. Ils accouraient aussi vite qu'ils pouvaient, et pourtant Jean- Claude, descendant à leur rencontre, la sueur au Iront; l'œil hagard, leur criait d'une voix vibrante :
« Allons donc... plus vite !... de ce Irain-là vous n'arriverez jamais! »
Il frémissait de rage, attribuant tout le malheur au contrebandier.
Cependant Marc Divès, au bout d'une demiheure environ, avait fait le tour du ravin, et, du haut de sou grand roussin, il commençait à découvrir les deux compagnies d'Allemands, l'arme au
LE FOU YEGOF. 189
pied, à cent pas derrière les pièces qui faisaient lèu sur les retranchements. Alors, s'approchant des montagnards, il leur dit en étouffant sa voix, tandis que les détonations se répercutaient coup sur coup dans la gorge, et qu'au loin s'entendaient les clameurs de l'assaut :
« Camarades, vous allez tomber sur l'infantoric à la baïonnette ; moi et mes hommes nous nous chargeons du reste. — Est-ce entendu?
— Oui, c'est entendu.
— Eh bien donc, en route ! »
Toute la troupe en bon ordre s'avança vers la lisière du bois, le grand Piercy de Soldatenihal en tête. Presque au même instant il y eut le : « verdà * .' » d'une sentinelle ; puis deux coups de fusil ; puis un grand cri : « vive la France ! » et le bruit sourd d'une foule de pas qui s'élancent ensemble : les braves montagnards fondaient sur l'ennemi comme une bande de loups !
Divès, debout sur ses étriers, son grand nez en l'air et les moustaches hérissées, les regardait en riant :
« Ça va bien, » disait-il.
La mêlée était épouvantable, la terre en tremblait. Les Allemands, pas plus que les partisans, ne faisaient feu ; tout se passait en silence ; le frois*
* Qui vive!
sèment des baïonnettes et le bruit des crosses, traversés de loin en loin par un coup de fusil, des cris de rage, des trépignements, du tumulte : on n'entendait pas autre chose.
Les contrebandiers, le cou tendu, le sabre au poing, flairaient le carnage, attendant le signal de leur chef avec impatience.
« Maintenant, c'est notre tour, dit enfin Marc. A nous les pièces! »
FA, de l'épaisseur du fourré, leurs grands manl^viux flottant comme des ailes, les reins penchés, et la brette en avant, ils partirent.
« Ne sabrez pas, pointez ! » dit encore Marc.
Ce fut tout.
Les douze vautours en une seconde furent sur les pièces. Il y avait parmi eux quatre vieux dragons d'Espagne et deux anciens cuirassiers de la garde, que le goût du péril altachait à Marc. Je vous laisse •i penser ce qu'ils firent. Les coups de levier, d'é- ;ouvillon et de sabre, seules armes que les artileurs eussent sous la main, pleuvaient autour d'eux comme la grêle. Tout était paré d'avance, et chaque riposte mettait un homme à terre.
Marc Divôs reçut à bout portant deux coups de pistolet, dont l'un lui noircit la joue gauche et l'autre enleva son feutre. Lui, courbé sur sa selle, son long bras en avant, il clouait en mémo temps le grand afficier à moustaches blondes sur
une de ses pièces; puis se relevant lentement, et regardant autour de lui, les sourcils froncés :
« Les voilà tous nettoyés, dit-il d'un ton sententieux ; les canons sont à nous ! b
Pour concevoir l'ensemble de cette scène terrible, il faut se figurer la mêlée sur le plateau des Minières ; les hurlements, les hennissements des chevaux, les cris de rage, la fuite des uns, jetant leurs armes pour courir plus vite, l'acharnement des autres ; — au delà du ravin, les échelles couvertes d'uniformes blancs, hérissées de baïonnettes; — les montagnards sur la rampe se défendant avec désespoir ; — les flancs de la côte, la route et surtout le bas des abatis encombrés de morts et de ilessés ; — la masse des ennemis, le fusil sur l'épaule, les officiers au miheu d'eux, se pressant de suivre le mouvement; — enfin. Materne, debout sur la crête du talus, la crosse en l'air, la bouche: ouverte jusqu'aux oreilles, appelant à grands cris son fils Frantz, qui accourait avec sa troupe, maître Jean-Claude en tête, au secours de la défense, — Il faut entendre la fusillade : ces décharges, tantôt par pelotons, tantôt successives ; et surtout les cris lointains, vagues, immenses, traversés de plaintes aiguës expirant dans les échos de la montagne. Tout cela concentré dans un seul ■ instant, et sous un coup d'œil : voilà ce qu'il faut se représenter I
192 LE FOU YEGOF.
Mais Divès n'était pas contemplatif, il ne perdit pas de temps à faire des réflexions poétiques sur le tumulte et l'acharnement de la bataille. L'un regard il eut jugé la situation, et, pau- 'tant de son cheval, il s'allongea sur la première pièce encore chargée, saisit les leviers de l'alfùt pour en changer la direction, poinia au pied des échelles, et, ramassant une mèche qui fumait à terre, il fit feu.
Alors, au loin, s'élevèrent des clameurs étranges, et le contrebandier, regardant à travers la fumée, vit une trouée sanglante dans les rangs de l'enneimi. Il agita les deux mains en signe de triomphe, et les montagnards, debout sur les abalis, lui répondirent par un hourra général.
« Allons, pied à terre, dit-il à ses hommes, il ne faut pas s'endormir. Une gargousse par ici, un boulet, du gazon. C'est nous qui allons balayer la route. — Gare! »
Les contrebandiers se mirent en position, et le feu continua sur les habits blancs avec enthousiasme. Les boulets bondissaient dans leurs rangs en enfilade. A la dixième décharge, ce fui un sauvcqui-peut général.
« Feu ! feu ! » criait Marc.
Et les pai'tisans, enfin appuyés par la li-onpe de l'rantz, et dirigés par Ilullin, reprenaient les posi* tiens qu'ils avaient un instant perdues,
LE FOU YEfiOF. J93
Tout le long de la côte ce ne furent bientôt que fuyards, morts et blessés. Il était alors quatre heures du soir; la nuit venait. Le dernier boulet tomba dans la rue de Grandfontaine, et, rebondissant sur l'angle du guévoir, il alla renverser la cheminée du Bœuf rouge.
Environ six cents hommes périrent en ce jour, I» y eut des montagnards, il y eut des Kai&erlicks en bien plus grand nombre. Mais sans la canonnade de Divès, tout était perdu, car les partisans n'étaient pas un contre dix, et l'ennemi commençait à se rendre maître de la tranchée.
Les Allemands, entassés dans Grandfontaine s'enfuyaient par bandes du côté deFramont, à pied, à cheval, allongeant le pas, traînant leurs caissons, jetant leurs sacs au revers de la route, et regardant derrière eux, comme s'ils eussent craint de voir les partisans à leurs trousses.
Dans Grandfontaine ils brisaient tout par esprit
19S LE FOU YEGOF.
de vengeance, ils défonçaient les fenêtres et les portes, brutalisaient les gens, demandaient à manger, à boii'e tout de suite, et poursuivaient les Glles jusqu'au grenier. Leurs cris, leurs imprécations, les commandements des chefs, les plaintes 'les bourgeois, le roulement sourd, continu des pas sur le pont de Framont, le hennissement grêle des chevaux blessés, tout cela montait en rumeurs confuses jusqu'aux abatis.
Sur la côte, on ne voyait que des armes, des schakos, des morts, enfin tous les signes d'une grande déroute. En face apparaissaient les canons de Marc Divès, braqués sur la vallée et prêts à faire feu en cas d'une nouvelle attaque.
Tout était donc fini, bien fini. Et pourtant, pas un cri de triomphe ne s'élevait des retranchements : les pertes des montagnards avaient été trop cruelles dans ce dernier assaut. Le silence, succédant au tumulte, avait quelque chose de solennel, et tous CCS hommes, échappés du carnage, se regardaient l'un l'autre d'un air grave, comme étonnés de se voir. Quelques-uns appelaient un ami, d'autres un frère qui ne répondaient pas. Alors ils se mettaient à leur recherche dans la tranchée, le long des abatis, ou sur la rampe, criant : « Hé ! Jacob, Philippe, est-ce toi ! »
Et puis la nuit venait ; ses feintes grises s'éiendaient sur les retranchements et sur l'abîme,
ajoulant le mystère à ce que ces scènes avaient d'effrayant. Les gens allaient et venaient à travers les débris sans se reconnaître.
Materne, après avoir essuyé sa baïonn.ette, appela ses garçons d'un accent rauffue :
« lié ! Kasper ! Frantz I »
Et les voyant approchei: dans l'onilire, il se prit à leur demander :
« Est-ce vous ?
— Oui, c'est nous r
— Tous n'avez rien ?
— Non. »
La voix du vieux chasseur, de sourde qu'elle était, devint tremblante*:
« Nous voilà donc encore tous les trois réunis ! » fit-il d'un ton bas.
Et lui, qu'on ne pouvait pas accuser d'être tendre, il embrassa fortement ses fils, ce qui les surprit. Ils entendirent quelque chose bouillonner dans sa poitrine, comme des sanglots intérieurs ; /.ous deux en furent émus, et ils se disaient : <( Comme il nous aime ! Nous n'aurions jamais cru cela ! »
Eux-mêmes ils se sentirent remués jusqu'aux entrailles.
Mais bientôt, le vieux revenant à lui, s'écria :
« C'est égal, voilà une rude journée, mes garçons. Allons boire un coup; j'ai soif I »
Alors, lançant un dernier regard sur le tains sombre, et voyant de trente pas en trente pas, les sentinelles que Hullin venait de poser en passant, ils se dirigèrent ensemble du côté de la vieille métairie.
Ils traversaient la tranchée encombrée de morts, levant les pieds lorsqu'ils sentaient quelque choso de mou, quand une voix étouffée leur dit :
« C'est toi. Materne? »
— Ah! mon pauvre vieux Rochart... pardon... pardon, répondit le vieux chasseur en se courbant, je t'ai touché! Comment, tu es encore là?
— Oui... je ne peux pas m'en aller,, . puisque je n'ai plus de jambes, »
Tous trois restèrent silencieux, et le vieux bûcheron reprit :
« Tu diras à ma femme, qu'il y a derrière l'armoire, dans un bas, cinq écus de six livres. J'avais mé»agé cela.,, si nous tombions malade l'un ou l'autre... Moi, je n'en ai plus besoin...
— C'est-à-dire, c'est-à-dire... on en réchappe tout de même... mon pauvre vieux! Nous allons t'emporter.
— Non, ça n'en vaut pas la peine, je n'en ai plus pour une heure ; on me ferait traîner. »
Materne, sans répondre, fit signe à Kasper de mettre sa carabine en brancart avec la sienne, et à Trantz, de placer le vieux bûcheron dessus, mal-
gré ses plaintes, ce qui fut fait aussitôt. C'est ainsi qu'ils arrivèrent ensemble à la ferme.
Tous les blessés, qui pendant le combat avaient eu la force de se traîner à l'ambulance s'y étaient rendus. Le docteur Lorquin et son confrère Despois , arrivé pendant la journée , avaient eu de l'ouvrage par-dessus la tète, et tout n'était pas encore fini de ce côté, tant s'en faut.
Comme Materne, ses garçons et Rochart traversaient l'allée sombre sous la lanterne, ils entendirent à gauche un cri qui leur donna froid dans les os, et le vieux bûcheron, à moitié mort, s'écria :
« Pourquoi m'amenez-vous là ? Je ne veux pas, moi... Je ne me laisserai rien faire !
— Ouvre la porte, Frantz, dit Materne, la face couverte d'une sueur froide, ouvre, dèpéchetoi! »
Et Frantz ayant poussé la porte, ils virent sur une grande table de cuisine, au milieu de la salle basse, aux larges poutres brunes, entre six chandelles, le fils Colard étendu tout de son long, un homme à chaque bras, un baquet dessous. Le docteur Lorquin, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, une scie courte et large de trois doigts au poing, était en train de couper une jambe au pauvre diable, taudis que Despois tenait une grosse éponge. Le sang clapotait dans le baquet, Colard était plus pâle que la mort. Catherine
193 LE FOU YEGOF.
Lefèvre, debout à côté, un rouleau de charpie sur les bras, semblait ferme ; mais deux grosses ride, sillonnaient ses joues le long de son nez croclnr tant elle serrait les dents. Elle regardait à terre sans rien voir.
« C'est fini ! » dit le docteur en se retournant. Et jetant un coup d'œil sur les nouveaux venus : «lîé! c'est vous, père Rochart? fit-il.
— Oui, c'est moi ; mais je ne veux pas qu'on me touclie. J'aime mieux finir comme ça ! »
Le docteur levant une chandelle, regaj-da et fit une grimace.
« Il est temps, mon pauvre vieux; vous avez perdu beaucoup de sang, et si nous attendons encore, il sera trop tard.
— Tant mieux ! j'ai assez souffert dans ma vie.
— Comme vous voudrez. Passons à un autre ! » Il regardait une longue file de paillasses au fond
de la salle ; les deux dernières étaient vides, quois que inondées de sang. Materne et Kasper posèrent le vieux bûcheron sur la dernière, tandis que Despois s'approchait d'un autre blessé, lui disant :
« Nicoias, c'est ton tour ! »
Alors on vit le grand Nicolas Cerf se lever la face pâle et les yeux luisants de frayeur.
« Qu'on lui donne un verre d'eau-de-vie, dit le docteur.
— Non, j'aime mieux fumer mu pipe.
LE FOU YEGOF. 109
— Où est-elle, ta pipe ?
— Dans mon gilet.
— Bon, la Yoilà. Et le tabac?
— Dans la poclie de mon pantalon,
— C'est cela. BouiTez sa pipe, Despois. Il a du courage, cet homme; c'est bien! ça fait plaisir de voir des gens de cœur. Nous allons t'enlever ton bras en deux temps et trois mouvements.
— Est-ce qu'il n'y a pas moyen de le conserver, monsieur Lorquin, pour élever mes pauvres enfants? c'est leur seule ressource.
— Non, l'os est broyé, ça ne tient plus. Allumez la pipe, Despois. Tiens, Nicolas, fume, fume. »
Le malheureux §e prit à fumer sans en avoir grande envie.
« Nous y sommes? demanda le docteur.
— Oui, répondit Nicolas d'une voix étranglée.
— Bon. — Despois, attention! épongez. » Alors, avec un grand couteau, il fit un tour rapide dans les chahs, Nicolas grinça des dents. Le sang jaillit , Despois liait quelque chose. La scie grinça deux secondes, et le bras tomba lourdement sur le plancher.
<( Yoilà ce que j'appelle une opération bien enlevée ! » dit Lorquin.
Nicolas ne fumait plus ; la pipe était tombée de ses lèvres. David Schlosser de Walsch, qui l'a-
vaittenu, le lâcha. On entoura le moignon de linge, et, tout seul, Nicolas alla se recouclier sur la paillasse.
« Encore un d'expédié ! Epongez bien la table Despois, et passons à un autre, » fit le docteur en S3 lavant les mains dans une grande écuelle.
Chaque fois qu'il disait : « Passons à un autre ! » tous les blessés se remuaient de frayeur, à cause des cris qu'ils avaient entendus, et des couteaux qu'ils voyaient reluire ; mais que faire ? Toutes les chambres de la ferme, la grange, les deux pièces d'en haut, tout était encombré. Il ne restait de libre que la grande salle pom' les gens de la métairie. 11 fallait donc bien opérer sous les yeux de ceux qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, devaient avoir leur tour.
Tout ceci s'était passé en quelques instants. Materne et ses fils avaient regardé, comme on regarde les choses horribles, pour savoir ce que c'est ; puis ils avaient vu dans un coin, à gauche, sous la vieille horloge de faïence, un tas de bras et de jambes. On avait déjà jeté dessus le bras de Nicolas, et l'on était en train d'extraire une balle de l'épaule d'un montagnard du Harberg aux favoris roux. On lui faisait de larges entailles en croix dans le dos, sa chair frémissait, et de ses reins poilus le sang coulait jusque dans ses bottes.
Chose bizarre, le chien Pluion, derrière le doc-
Le fou yégof. 901
leur, regardait cela d'an air attentif, comme s'il eut compris, et, de temps en temps, il détirait ses jambes et fléchissait son dos en bâillant jusqu'aux I veilles.
Materne ne put en voir davantage.
« Allons-nous-en, » dit-il,
A peine entrés dans l'allée sombre, ils entendîrent le docteur s'écrier : « Je tiens la balle ! »
Ce qui dut faire grand plaisir d l'homme du
Harberg
Une fois dehors, Materne respirant l'air froid à pleine poitrine, s'écria :
• Et quand je pense qu'il aurait pu nous en ai-river autant !
— Oui, répondit Kasper ; recevoir une balle dans la tête, ça n'est rien ; mais être découpé de cette manière, et aller ensuite mendier son pain le reste de ses jours...
— Bah ! je ferais comme le vieux Rochart, moi, s'écria Frantz, je me laisserais finir. Il a raison, le vieux ; quand on a fait son devoir, est-ce qu'on a besoin d'avoir peur? Le bon Dieu est toujours le bon Dieu 1 »
En ce moment un bourdonnement de voix s'éleva sur leur droite.
« C'est Marc Di\'ès et Hullin , dit Kasper en prêtant l'oreille.
202 LE FOU YEGOF.
— Oui, ils viennent Lien sûr de faire des abatis derrière la sapinière, pour garder les canons, » ajouta Frantz.
l'is écoutèrent de nouveau; les pas se rapprochaient.
« Te voilà bien embarrassé de ces trois prisonniers, disait Hullin d'un ton brusque ; puisque tu retournes au Falkenstein cette nuit, pour chercher des munitions, qu'est-ce qui t'empêche de les emmener?
— Mais où les mettre?
— Parbleu, dans la prison communale d'Abreschwiller; nous ne pouvons les garderie!.
— Bon, bon, je comprends, Jean-Claude. Et s'ils veulent s'échapper pendant la route, je leur plante ma latte entre les deux épaules.
— Ça va sans dire I »
Ils arrivaient alors à la porte, et Hullin, apercevant Materne, ne put relenirun cri d'enthousiasme.
« Hé ! c'est toi, mon vieux, je te cherche depuis une heure. Où diable élais-tu?
— Nous avons porté le pauvre Rochart à l'ambulance, Jean-Claude.
— Ah! c'est triste, n'est-ce pas^
— Oui, c'est triste ! »
Il y eut un instant de silence ; puis la satisfaolion du brave homme reprenant le dessus :
« Ça n'est pas gai, fit-il, mais que voulez-vous?
LE FOU YEGOF. 203
quand on fait la guerre I Vous n'avez rien, vous autres ?
— Non , nous sommes tous les trois sains et saufs.
— Tant mieux, tant mieux. Ceux qui restent peuvent se vanter d'avoir de la chance.
— Oui, s'écria Marc Divès, eu riant, j'ai vu le moment où Materne allait battre la cham.ade ; sans les coups de canon de la fin, ma foi, ça prenai|5.^e vilaine tournure. » ''-'■■-■''
Materne rougit, et lançant au contrebandier uu regard oblique :
« C'est possible, fit-il d'un ton sec, mais sans les coups de canon du commencement, nous n'aurions pas eu besoin de ceux de la fîri ; le vieux Rochart, et cinquante autres braves gens, auraient encore Iras et jambes, ce qui ne gâterait pas notre victou-e. --..i»»
— Bah I interrompit Hullin, qui voyait poindre la dispute entre deux gaillards peu conciliants de leur natm'e, laissons cela ; tout le monde a fait son devoir, voilà le principal. »
Puis, s'adressant à Materne ;
«Je viens d'envoyer un parlementaire â Framont, dit-il, pour avertir les Allemands de faire enlever leurs blessés. Dans une heure ils arriveront sans doute ; il faut prévenir nos avant-postes de les laisser approcher, mais sans armes et avec
204 LE FOU YEGOF.
des flambleaux ; s'ils arrivaient autrement, qu'on les reçoive à coups de fusil.
— J'y vais tout de suite, répondit le vieux chasseur.
— Hé ! Materne, tu viendras ensuite souper à la ferme avec tes garçons.
— C'est entendu, Jean-Claude. »
Il s'éloigna.
Hullin dit encore à Frantz et à Kasper de faire allumer de grands feux de bivouac pour la nuit ; — à Marc, de donner de l'avoine à ses chevaux, pour aller, sans retard, chercher des munitions) — et, les vovant s'éloigner, il entra dans la métairie.
Au bout de l'allée sombre était la cour de la ferme, où l'on descendait par cinq ou six marches usées. A gauche s'élevaient le grenier et le pressoir, à droite les écm-ies et le colombier, dont le pignon se découpait en noir sur le ciel obscur et nuageux ; enfin, tout en face de la porte, se trouvait la buanderie.
LE FOU YEGOF. 203
Aucun bruit du dehors n'arrivait là; Hullin, après tant de scènes tumultueuses, fut saisi de ce profond silence. Il regarda les bottes de paille pendant entre les poutres de la grange jusque sous le toit, les herses, les charrues, les charrettes enfouies dans l'ombre des hangars, avec un sentiment de calme et de bien-être indéfinissable. Un coq grasseyait tout bas au milieu de ses poules endormies le long du mur. Un gros chat passa comme l'éclair et disparut dans le trou de la cave. Hullin croyait sortir d'un rêve.
Après quelques instants de cette contemplation silencieuse, il se dirigea lentement vers la buanderie, dont les trois fenêtres brillaient au milieu des ténèbres. La cuisine de la ferme ne pouvant sufïïre à préparer la nourriture de trois à quatre cents hommes, en l'avait transportée dans ce local.
Maître Jean-Claude entendait la voix fraîche de Louise donner des ordres d'un petit ton résolu qui l'étonnait :
« Allons, allons, Katel, dépêchons-nous, le moment du souper approche. Doivent-ils avoir faim DOS gens î Depuis six heures du matin, n'avoir rien pris, et toujours se battre ! Il ne faut pas les faire attendre. Hop! hop! Lesselé, voyons, remuez-vous, du sel, du poivre. »
Le cœiu? de Jean-Claude sautillait à cette voix. 11 ne put s'empêcher de regarder une minute à la
2C6 LE FOU YEGOF.
fenêtre avant d'entrer. La cuisine était grande, mais assez basse, et blanchie à la chaux. Un grand feu de hêtre pétillait sur l'àtre, enroulant ses spirales dorées autour des flancs noirs d'une immense marmite. Le manteau de la cheminée, fort haut et peu large, sutfisait à peine aux flots de fumée qui s'élevaient de l'âtre. Sm' ce fond ardent se dessmait le charmant profil de Louise, en petite jupe pour courir plus vite, la ligure enliuninée des plus vives couleurs, etle sein enfermé dans un petit corsage t> toile rouge, laissant à découvert ses rondes épaules et son cou gracieux. Elle était là dans tout le feu de l'action, allant, venant, goûtant aux sauces avec son petit air capable, dégustant le bouiillon, approuvant et critiquant :
(a Encore un peu de sel, encore ceci, encore cela. Lesselé , aurez-vous bientôt fini de plumer notre grand coq maigre? De ce train nous n'ariiverons jamais ! »
C'était charmant de la voir commander ainsi; Ilullin en avait les larmes aux yeux.
Les deux grandes filles de l'anabaptiste , l'une longue, sèche et pâle, ses larges pieds plats dans des souliers ronds, ses cheveux roux dans une petite coiffe de taffetas noir, sa robe de toile bleue descendant en longs plis jusqu'aux, talons ; l'autre grasse, joufQue, marchant comme une oie en levant les pieds l'un après l'autre lentement et se
balançant sur les hanches ; ces deux hraves filles formaient arec Louise le plus étrange contraste.
La grosse Katel allait et venait tout essoufflée sans rien dire, et Lesselé, d'un air rêveur, faisait tout par compas et par mesure.
Enfin, le brave anabaptiste lui-même, assis au fond de la buanderie sur une chaise de bois, les jambes croisées, le nez en l'air, le bonnet de colon sur la nuque et les mains dans les poches de sa souquenille, regardait tout cela d'un air émerveillé, et, de temps en temps, disait d'une voix sententieuse '•
<■(■ Lesselé, Katel , obéissez bien , mes enfants ; que ceci soit pour votre instruction, vous n'avez pas encore vu le monde, il faut marcher plus vite.
— Oui, oui, il faut se remuer, ajoutait Louise; Seigneur, que deviendrions-nous si l'on réfléchissait des mois et des semaines pour mettre un peu d'ail dans une sauce I Vous, Lesselé, qui êtes la plus grande, décrochez-moi ce paquet d'oignons du plafond. >»
Et la grande fille obéissait.
Hullin n'avait jamais eu de plus beau moment dans sa vie.
« Comme elle fait marcher les autres, se disaitil; hé 1 hé ! hé ! c'est un petit hussard, une maîtresse femme ; je ne m'en doutais pas encore. »
Et seulement, au bout de cinq minutes, après avoii' tout vu, il entra
203 LE FOU YEGOF,
« Hé ! bon courage, mes enfants! »
Louise tenait justement une cuiller à sauce, elle abandonna tout, et com'ut se jeter dans ses bras ea criant :
« Papa Jean-Claude , papa Jean-Claude , c'est vous!.., vous n'êtes pas blessé?... vous n'avez rien? »
Hullin, à cette voix du cœur, pâlit et ne put répondre. Ce n'est qu'après un long silence, et retenant toujours sa chère enfant pressée tendrement, qu'il dit enfin d'une voix frémissante :
«Non, Louise, non, je me porte bien, je suis bien heureux !
— Asseyez-vous , Jean-Claude, dit l'anabaptiste qui le voyait trembler d'émotion ; tenez, voici ma chaise. »
Hullin s'assit, et Louise, s'asseyant sur ses genoux, les bras sur son épaule, se prit à pleurer.
« Qu'as-tu donc, chère enfant? disait le brave homme tout bas en l'embrassant. Voyons, calmetoi. Tout à l'heure encore , je te voyais si courageuse.
— Oh ! oui, je faisais la courageuse ; mais, voyezvous, j'avais bien peur... Je pensais : « Pourquoi ne vient-il pas ? »
Elle lui jeta ses bras autour du cou ; puis une idée folle lui passant par la tête, elle prit le jjonhomme par la main, en criant :
LE FOU YEGOF. 209
«Allons, papa Jean-Claude, dansons, dansons ! »
Et ils firent trois ou quatre tours.
Hullin, souriant malgré lui et se tournant vers l'anabaptiste toujours grave :
«Nous sommes un peu fous, Pelsly, dit-il; il ne faut pas que cela vous étonne.
— Non, maître Hullin, c'est tout simple. Le roi David lui-même, après sa grande victoire sur les Philistins, dansa devant l'arche. »
Jean-Claude, étonné de ressembler au roi David, ne répondit rien.
«Et pour toi, Louise, reprit-il en s'arrêtant, tu n'as pas eu peur pendant la dernière bataille ?
— Oh ! dans les premiers moments, tout ce bruit, ces coups de canon !... mais ensuite, je n'ai plus pensé qu'à vous et à maman Lefèvre. »
Maître Jean-Claude devint silencieux :
« Je savais bien, pensait-il, que cette enfant-là était brave. Elle a tout pour elle! »
Louise, alors, le prenant par la main, le conduisit en face d'un régiment de marmites autour du feu, et lui montra, d'un air glorieux, toute sa cui sine :
« Voici le bœuf, voici le rôti, voici le souper du général Jean-Claude, et voici le bouillon pour nos blessés ! Ah ! nous nous sommes remuées ! Lesselé et Katel peuvent le dire. Et voici notre
ÏIO LE FOU YEGOF.
grande fournée, dit-elle en montrant luie longue file de miches rangées sur la table. C'est maman Lefèvre et moi qui avons brassé la pâte. »
HuUin écoutait tout émerveillé.
a Mais ce n'est pas tout, ajouta-t-elle, venez par ici. »
Elle ôta le couvercle do tôle du four au fond de la buanderie, et la cuisine se remplit aussitôt d'une odeur de galette au lard à vous réjouir le cœur.
Maître Jean-Claude en fut vraiment attendri.
En ce moment la mère Lefèvre entrait :
« Eh bien! dit-elle, il faut dresser la table, tout le monde attend là-bas. Allons, Katel, allez mettre la nappe. »
La grosse fille sortit en courant.
Et tous ensemble, traversant la cour obscure à la file, se dirigèrent vers la salle. Le docteur Lorquin, Despois, Marc Divès, Materne et ses deux garçons, tous gens bien endentés et pourvus d'un appétit Lolidc, attendaient le potage avec iu<patience.
a Et nos blessés, docteur ? s'écria Hullin en enti-ant.
— Tout est terminé, maître Jean-Claude. Vous nous avez donné une rude besogne ; mais le temps est favorable, il n'y a pas à craindre de fièvres putrides, tout se présente bien. »
Katel, Lesselé et Louise entrèrent bientôt, portant une énorme souj)ière fumante, et deux magnifiques
LE FOU YEGOF. 211
rôtis de bœuf qu'elles déposèrent sur la table. On s'assit sans cérémonie, le vieux Materne à la droile de Jean-Glaude, Catherine Lefèvre à gauche, et dès lors le cliquetis des cuillers et des fourchettes, le glou-glou des bouteilles remplacèrent la conversation jusqu'à huit heures et demie du soir. On voyait au dehors le reflet de grandes flammes sur les vitres, annonçant que les partisans étaient en train de faire honneur à la cuisine de Louise, et cela contribuait encore à la satisfaction des convives.
A neuf heures, Marc Divès était en route pour le Falkenstein avec les prisonniers. A dix heures , tout le monde dormait à la ferme et sur le plateau, autour des feux du bivouac.
Le silence ne s'interrompait de loin en loin, que par le passage des rondes et le « qui vive ! » des sentinelles.
C'est ainsi que se termina cette journée, où les montagnards prouvèrent qu'ils n'avaient pas dégénéré de la vieille race.
D'autres événements, non moins graves, allaient bientôt succéder à ceux qui venaient de s'accomplir, car, ici-bas, un obstacle vaincu, d'autres se présentent. La vie humaine ressemble à la mer agitée : une vague suit l'autre, de l'ancien monde au nouveau, et rien ne peut arrêter ce mouvement éternel.
Durant toute la Lataille, jusqu'à la nuit close, les gens de Granclfontaine avait vu le fou Yégof debout à la cime du petit Donon, la couronne en tète, le sceptre levé, transmettre, comme un roi mérovingien, des ordres à ses armées imaginaires. Ce qui se passa dans l'âme de ce malheureux quand il vit les Allemands en pleine déroute, nul ne le sait. Au dernier coup de canon, il avait disparu. On s'é(ait-il sauvé? Voici ce que racontent à ce sujet les gens de Tiefenbach :
Dans ce temps-là vivaient sur le Bocksberg deux créatures singulières, deux sœurs, l'une appelée la pelUe Katcline, et l'autre la grande Berbel. Ces deux êtres déguenillés s'étaient établis dans la caverne de Lui tprandt, ainsi nommée, disent les vieilles chroniques, parce que le roi des Germains, avant de descendre en Alsace, fit enterrer sous cette voûte immense de grès rouge les chefs barbares tombés dans la bataille du Blutfeld. La source chaude qui fume toujours au milieu de la caverne, protégeait les deux sœurs contre les froids rigoureux de l'hiver, et le bûcheron Daniel llorn de Tiefenbach
LE FOU YEGOF.
avait eu la charité de fermer l'entrée principale de la roche, avec de grands tas de genêts et de hruyères. A côté de la source chaude se trouve une autre source, froide comme la glace et limpide comme le cristal. La petite Katehne, qui buvait à cette source, n'avait pjas quatre pieds de haut ; elle était grasse, bouffie, et sa ligure étonnée, ses yeux ronds, son goitre énorme, lui donnaient la physionomie singulière d'une grosse dinde en méditation. Tous les dimanches, elle traînait jusqu'au village de Tiefenbach un panier d'osier, que les braves gens remplissaient de pommes de terre cuites, de croûtes de pain, et quelquefois, — les jours de fête, — de galettes et d'autres débris de leurs festins. Alors le pamTe être, tout essoufflé, remontait à la roche, gloussant , riant , se dandinant et picorant. La grande Berbel se gardait bien de boire à la sourco froide; elle était maigre, borgne, décharnée comme une chauve-souiis ; elle avait le nez plat, les oreiller larges, l'oeil scintillant, et vivait du butin de sa sœur. Jamais elle ne descendait du Bocksberg; mais en juillet, au temps des grandes chalem-s, elle secouait du haut de la côte, un chardon sec sur les moissons de ceux qui n'avaient jjas rempli régulièrement le panier de Kateline, ce qui leur attirait des orages épouvantables, de la grêle, des rats et des mulots en abondance. Aussi craignait-on les sorts de Berbel comme la peste; on l'appelait partout
214 LE FOU YÈGOF.
Wctterhexe (*), tandis que la petite Kateline passait pour être le bon génie de Tiefenhach et des environs. De cette façon, Berbel vivait Iranquillemcnt à se croiser les bras, et l'autre à glousser sur les quatre chemins.
Malheureusement pour les deux sœurs, Yégof avait établi, depuis nombre d'années, sa résidence d'hiver dans la caverne de Luilprandt. C'est de là qu'il partait au printemps, pour visiter ses châteaux innombrables, et passer en revue ses leudes jusqu'à Geierstein, dans le Hundsriiclv. Tous les ans donc, vers la fin de novembre, après les premières neiges, il arrivait avec son corbeau, ce qui faisait toujours jeter des cris d'aigle à Wetterhexe.
« De quoi te plains-tu? disait-il en s'installant tranquillement à la meilleure place ; ne vivez-vous pas sur mes domaines? Je suis encore bien bon de souffrir deux valkiries inutiles dans le Valhalla de mes pères! »
Alors Berbel , furieuse , l'accablait d'injures ; Kateline gloussait d'un air fâché; mais lui, sans y prendre garde, allumait sa pipe de vieux buis, et se mettait à raconter ses pérégrinations lointaines aux âmes des guerriers germains enterrés dans la caverne depuis seize siècles, les appelant par leur nom et leur parlant comme à des personnes vivaii-
* Sorcière des orages.
tes. On peut se figurer si Berbel et Kateline voyaient arriver le fou avec plaisir : c'était pour elles une véritable calamité. Or, cette année-là,Yégof n'étant pas venu, les deux sœui's le croyaient mort et se réjouissaient à l'idée de ne plus le revoir. Cependant , depuis quelques jours , Wetterhexe avait remarqué de l'agitation dans les gorges voisines ; les gens partaient en foule le fusil sur l'épaule, du côté du Falkenstein et du Donon, Évidemment quelque chose d'extraordinaire se passait. La sorcière, se rappelant que l'année précédente Yégof avait raconté aux âmes des guerriers, que ses armées innombrables allaient bientôt envahir le pays, éprouvait une vague inquiétude. Elle aurait bien voulu savoir d'où provenait cette agitation ; mais personne ne montait à la roche, et Kateline, ayant fait sa tournée le dimanche précédent, n'aurait pas bougé pour un empire.
Dans cet état, Wetterhexe allait et venait sur la côte, toujours plus inquiète et plus irritée. Durant cette journée du samedi, ce fut bien autre chose encore. Dès neuf heures du matin, de sourdes et profondes détonations roulèrent comme un bruit d'orage, dans les mille échos de la montagne, et tout au loin, vers le Donon, des éclairs rapides sillonnèrent le ciel entre les pics ; puis, vers la nuit, des coups plus graves, plus formidables encore, retentirent au fond des gorges silencieuses. A
chaque détonation , on entendait les cimes du Hengst, de la Gantzlée, du Giromani, du Grosmann, répondre jusqae dans les profondeurs de l'abîme.
« O^i'est-ce que cela? se demandait Berhel, Estce la fin du monde ? »
Alors, rentrant sous la roche et voyant Kateline accroupie dans son coin, qui grignottait une pomme de terre, elle la secoua rudement en criant d'une voix sifQante :
« Idiote, tu n'entends donc rien? Tu n'as peur de rien, toil Tu manges, tu bois, tu glousses. Oh! le monstre ! »
Elle lui retira sa pomme de terre avec fureur, et s'assit toute frémissante près de la source chaude, qui envoyait ses nuages gris à la voûte. Une demiheure après, les ténèbres étant devenues profondes et le froid excessif, elle alluma un feu de bruyères, qui promena ses pâles lueurs sur les blocs de grès rouge, jusqu'au fond de l'antre où dormait Katelme, les pieds dans la paille et les genoux au menton. Au dehors, tout bruit avait cessé. Wetterhexe écarta les broussailles pour jeter un coup d'œil sur la côte, puis elle revint s'accroupii* auprès du feu, sa large bouche serrée, ses flasques paupières closes, traçant de grandes rides cù'culaires autour de ses joues ; elle attira sur ses genoux une vieille couverture de laine et parut s'assoupir. On
LE FOU YEGOF. 217
n'entendit plus qu'à de longs intervalles le bruit de la vapeur condensée, qui retombait de la voûte dans la source avec un clapotement bizarre.
Ce silence durait depuis environ deux heures ; minuit approchait, quand, tout à coup, un bruit lointain de pas, mêlé de clameurs discordantes, se fit entendre sur la côte. Berbel écouta ; elle reconnut des cris humains. Alors, se levant toute tremblante et armée de son grand chardon, elle se glissa jusqu'à l'entrée de la roche, écarta les broussailles et vit, à cinquante pas, le fou Yégof, qui s'avanrait au clair de lune; il était seul et se débattait, frappant l'air de son sceptre, comme si des milliers d'êtres invisibles l'eussent entouré.
« A moi, Roug, Bled, Adelrik ! hui'lait-il d'un© voix éclatante, la barbe hérissée, sa grande chevelure rousse éparse et sa peau de chien autour du bras comme un bouclier. A moi ! hé ! m'entendrezvous à la fin ? Ne voyez-vous pas qu'ils arrivent ? Les voilà qui fondent du ciel comme des vautours. A moi, les hommes roux ! à moi ! Que cette race de cliiens soit anéantie! Ah! ahl c'est toi, Mmau, c'est toi, Kochart... Tiens ! tiens ! »
Et tous les morts du Donon, il les nommait avec un ricanement féroce, les défiant comme s'ils eussent été là ; puis il reculait pas à pas, fi^appant toujours l'air, lançant des imprécations, appelant les siens et se débattant comme dans une mêlée. Cette
kI8 LE FOU YEGOF.
lutte épouvantable contre des êtres invisibles saisit Berbel d'une frayeur superstitieuse : elle sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque , et voulut se cacher ; mais, au même instant, un vague bourdonnement la fit se retourner, et qu'on juge de son effroi, lorsqu'elle vit la source chaude bouillonner plus que d'habitude, et des flots de vapeur s'en élever, s'en détacher et s'avancer vers la porte.
Et tandis que, pareils à des fantômes, ces nuages épais s'avançaient lentement, tout à coup Yégof parut, criant d'une voix brève :
« Enfin vous voilà ! Vous m'avez entendu I »
Puis, d'un geste rapide, il écarta tous les obstacles : l'air glacial s'engoufira sous la voûte, et les vapeurs se répandirent dans le ciel immense, se tordant et s'élançant au-dessus de la roche, comme si les morts du jour et ceux des siècles écoulés eussent recommencé dansd'autressphcrcslecombatéternel.
Yégof, la face contractée sous les pâles rayons de la lune, le sceptre étendu, sa large barbe étalée sur la poitrine, les yeux étincelants, saluait chaque fantôme d'un geste et l'appelait par son nom, disant :
a Salut, Bléd! salut, Roug! et vous tous, mes braves, salut!... L'heure que vous attendiez depuis des siècles est proche, les aigles aiguisent leur bec, la terre a soif de sang : — souvenez- vous du Elut feld ! »
Berbel était anéantie, l'épouvante seule la tenait debout; mais bientôt les derniers nunges s'échap-
pèrentde la caverne et se fondirent dans l'azur sans Lornes.
Alors Yégof entra brusquement sous la voûte et s'accroupit près de la soiu-ce, sa grosse tête entre les mains, les coudes aux genoux, regardant d'un œil hagard bouillonner l'eau.
Kateline venait de s'éveiller et gloussait comme on sanglotte ; Wetterhexe, plus morte que vive, observait le fou du coin le plus obscur de l'antre.
« Ils sont tous sortis de la terre ! s'écria tout à coup Yégof; tous, tous ! Il n'en reste plus ! Ils vont ranimer le courage de mes jeunes hommes et leur inspirer le mépris de la mort ! »
Et relevant sa face pâle, empreinte d'une douleur poignante :
« 0 femme, dit-il en fixant sur Wetterhexe ses yeux de loup, descendante des valkiries stériles, toi qui n'as pas recueilli dans ton sein le souffle des guerriers pour leur rendre la vie, toi qui n'as jamais rempli leurs coupes profondes à la table du festin, ni posé devant eux la chair fumante du sanglier Sériraar, à quoi donc es-tu bonne? A filer des -linceuls I Eh bien, prends ta quenouille et file jour et nuit, car des milliers de hardis jeunes hommes sont couchés dans la neige!... Ils ont vaillamment combattu... Oui, ils ont fait leur devoir; mais l'heure n'était pas venue ! . . . Maintenant les corbeaux se disputent leur chair! »
Puis, d'un accent de rage épouvantable, arracliant sa couronne à deux mains avec des poignées de cheveux :
«Oh! race maudite ! hurla-t-il , tu seras donc toujours sur notre passage? Sans toi, nous aurions déjà canquis l'Europe : les hommes roux seraient les maîtres de l'univers!... Et je me suis humilié devant le chef de cette race de chiens!... Je lui ai demandé sa fille, au lieu de la prendre et de l'emporter, comme le loup fait de la hrebis!... Alil Huldrix ! Huldrixl... »
Et s'interrompant :
a Ecoute, écoute, valkîrîe! » fit-il à voix basse.
Il levait le doigt d'un air solennel.
Wetterhexe écouta : un grand coup de vent venait de s'élever dans la nuit, secouant les vieilles forêts chargées de givre. Combien de fois la sorcière avait-elle entendu la bise gémir, durant les nuits d'iiiver, sans même y prendre garde ; mais alors elle eut peur !
Et comme elle était là, toute tremblante, voilà qu'un cri rauque se fit entendre au dehors, et, presque aussitôt, le corbeau Hans, plongeant sous la roche, se mit à décrire de grands cercles à la voûte, agitant ses ailes d'un air effaré et poussant des croassements lugubres.
Yégof devint pâle comme un mort.
• Yùd, Vùd, s'écria-t-il d'une voix déchirante,
LE FOU YEGOF. 221
que t'a fait ton fils Luitprandt? Pourquoi le choisir plutôt qu'un autre ? »
Et, durant quelques secondes, il resta comme anéanti; mais, tout à coup, transporté d'un sauvage enthousiasme et brandissant son sceptre, il s'élança liors de la caverne.
Deux minutes après, Wetterhexe, debout à l'entrée de la roche, le suivait d'un regard anxieux.
Il allait droit devant lui, le cou tendu, le pas allongé ; on aurait dit une bête fauve marchant à la découverte. Hans le précédait, voltigeant de place en place.
Ils disparurent bientôt dans la gorge du Blutfeld.
Cette nuit-là, vers deux heures, la neige se mit à tomber ; à la naissance du jour il fallut se secouer et battre de la semelle.
Les Allemands avaient quitté Grandfontaine , Framont et même Schirmeck. Au loin, bien loin, dans les plaines de l'Alsace , on remarquait des points noirs indiquant leurs bataillons en retraite
«2 LE FOU YEGOF.
Hullin, éveillé de bonne heure, fit le tour du bivouac : il s'arrêta quelques instants à regarder sur le plateau, les canons braqués vers la gorge , les partisans étendus autour du feu, la sentinelle l'arme au bras; puis, satisfait de son inspection, il entra dans la ferme où Louise et Catherine dormaient encore.
Le jour grisâtre se répandait dans la chambre. Quelques blessés, dans la salle voisine, commençaient à ressentir les ardeurs de la fièvre ; on les entendait appeler leurs femmes et leurs enfants. Bientôt le bourdonnement des voix, les allées et les venues rompirent le silence de la nuit. Catherine et Louise s'éveillèrent; elles virent Jean- Claude, assis dans un coin de la fenêtre, qur les regardait avec tendresse, et, honteuses d'être moins matinales que lui, elles se levèrent pour aller l'embrasser.
« Eh bien? demanda Catherine.
— Eh bien, ils sont partis; nous restons maîtres de la route, comme je l'avais prévu. »
Cette assurance ne parut pas tranquilliser la vieille fermière ; il lui fallut regarder à travers les vitres, et voir la retraite des Allemands jusqu'au fond de l'Alsace, Encore, tout le reste du jour sa figure sévère conserva-t-elle l'empreinte d'une inquiétude indéfinissable.
Enire huit et neuf heures arriva le curé Saumaize, du village des Charmes. Quelques monta-
gnards descendirent alors jusqu'au has de la côte relever les morts ; puis on creusa sur la droite de la ferme une longue fosse, où partisans et kaiscrlicks, avec leurs habits, leurs feutres, leurs schalios, leurs uniformes, furent rangés côte à côte. Le curé Saumaize, un grand vieillard à tête blanche, lut les antiques prières de la mort, de cette voix rapide et mystérieuse qui vous pénètre jusqu'au fond de l'âme, et semble convoquer les générations éteintes , pour attester aux vivants les horreurs de la tombe.
Toule la journée, il arriva des voitures et des schlittes' i30ur emmener les blessés, qui demandaient à grands cris à revoir leur village. Le docteur Lorquin, craignant d'augmenter leur irritation, était forcé d'y consentir. Vers quatre heures, Catherine et Hullin se trouvaient seuls dans la grande salle; Louise était allée préparer le souper. Au dehors, de gros flocons de neige continuaient à descendre du ciel , et se posaient au rebord des fenêtres, et d'instant en instant on voyait un traîneau partir en silence, avec son malade enterré dans de la paille; tantôt une femme, tantôt un homme conduisant le cheval par la bride. Catherine, assise près de la table, pliait des bandages d'un air préoccupé.
« Qu'avez-vous donc, Catherine? demanda Hul-
* Traîneaux vosuiens.
224 LE FOU YEGOF.
lin. Depuis ce matin je tous vois toute soucieuse. Pourtant nos affaires marchent bien. »
La vieille fermière alors, d'un geste lent repoussnnt le linge, répondit :
« C'est vrai, Jean-Claude, je suis inquiète.
— Inquiète, et de quoi? L'ennemi est en pleine retraite. Encore tout à l'heure, Frantz Materne que j'avais envoyé en reconnaissance, et tous les piétons de Piorette, de Jérôme, de Labarbe, sont venus me dire que les Allemands retournent à Mutzig. Le vieux Materne et Kasper, après avoir relevé les morts, ont appris à Grandfontaine qu'on iûe voit rien du côté de Saint-Blaize-la-Roche. Tout cela prouve que nos dragons d'Espagne ont solidement reçu l'ennemi sm' la route de Senones, et qu'il craint d'être tourné par Schirmeck. Je ne vois donc pas, Catherine, ce qui vous tourmente. »
Et comme Hullin la regardait d'un air interl'ogatif :
« Vous allez encore rire de moi, dit-elle ; j'ai fait un rêve,
— Un rêve?
— Oui , le même qu'à la ferme du Bois-de- Chênes. »
Puis s'animant, et d'une voix presque irritée :
« Vous direz ce que vous voudrez, Jean-Claude ;
mais un grand danger nous menace... Oui, oui,
tout cela pour vous n'a pas l'ombre de bon sens...
D'ailleurs ce n'était pas un rêve, c'était comme une vieille histoire qui vous revient, une chose qu'on revoit dans le sommeil et qu'on reconnaît ! Tenez, nous étions comme aujourd'hui, après une grande victoire, quelque part... je ne sais où... dans une sorte de grande baraque en bois traversée de grosses poutres, avec des palissades autour. Nous ne pensions à rien ; toutes les figm^es que je voyais, je les connaissais; c'était vous, Marc Divès, le vieux Duchêne et beaucoup d'autres, des anciens déjà morts : mon père et le vieux Hugues Rochart du Harberg, l'oncle de celui qui vient de mourir, tous en sarrau de grosse toile grise , la barbe longue, le cou nu. Nous avions remporté la même victoire et nous buvions dans de grands pots de terre rouge, quand voilà qu'un cri s'élève : « L'ennemi revient! » Et Yégof, à cheval, avec sa longue barbe, sa couronne garnie de pointes, une hache à la main, les yeux luisants comme un loup, parait devant moi dans la nuit. Je cours sur lui avec un pieu, il m'attend... et, depuis ce moment, je ne vois plus rien!... Seulement je sens une grande douleur au cou, un vent froid me passe sur la figure, il me semble que ma tête ballotte au bout d'une corde : c'est ce gueux de Yégof qui avait pendu ma tête à sa selle et qui galopait! » dit la vieille fermière d'un tel accent de con-dotion que Hullin en iï-émii;.
226 LE FOU YEGOF.
Il y eut quelques instants de silence, puis Jean- Claude se réveillant de sa stupeur, répondit :
« C'est un rêve... Il m'arrive aussi de faire des rêves... Hier vous avez été tourmentée, Catherine, tout ce bruit. . . ces cris. . .
— Non, fit-elle d'un ton ferme en reprenant sa besogne, non ça n'est pas cela. Et, poiu? vous dire la vérité, pendant toute la bataille, et même au moment où le canon tonnait contre nous, je n'ai pas eu peur ; j'étais sûre d'avance que nous ne pouvions pas être battus : j'avais déjà vu ça dans le temps!... maintenant j'ai peur !
— Mais les Allemands ont évacué Scliirmeck ; toute la ligne des Vosges est défendue, nous avons plus de monde qu'il ne nous en faut, il nous en arrive de minute en minute.
— N'importe ! »
Hullin haussa les épaules :
« Allons, allons, vous avez la fièvre, Catherine; tâchez de vous calmer, de penser à des choses plus gaies. Tous ces rêves, voyez-vous, moi, je m'en moque comme du grand Turc avec sa pipe et ses bas bleus. Le principal est de se bien garder, d'avoir des munitions, des hommes et des canons : ça vaut encore mieux que des rêves couleur de rose.
— Vous riez, Jean-Claude?
— Non, mais à entendre une femme de bon sens,
de grand courage, parler comme vous faites, on se rappelle malgré soi Yégof, qui se vante d'avoir vécu 1 y a seize cents ans.
— Qui sait? dit la vieille d'un ton obstiné ; s'il se rappelle, lui, ce que les autres ont oublié! »
Hullin allait lui raconter sa conversation de la veille, au bivouac avec le fou, pensant renverser ainsi de fond en comble toutes ses visions lugubres, mais la voyant d'accord avec Yégof sur le chapitre des seize cents ans, le brave homme ne dit plus rien, et reprit sa promenade silencieuse, la tète basse, le front soucieux. « Elle est folle, pensait-il; encore une petite secousse, et c'est fini, »
Catherine, au bout d'un instant de rêverie, allait dire quelque chose, quand Louise entra comme une hii'ondelle, en criant de sa plus douce voix :
« Maman Lefèvre, maman Lefèvre, une lettre de Gaspard ! »
Alors la vieille fermière, dont le nez crochu s'était recourbé jusque sur ses lèvres, tant elle s'indignait de voir Hullin tourner son rêve en ridicule, releva la tète, et les grandes rides de ses joues se détendirent.
Elle prit la lettre, en regarda le cachet rouge, et dit à la jeune fille :
« Embrasse-moi, Louise ; c'est une bonne lettre.»
Ce que Louise fît avec enthousiasme.
Hullin s'était rapproché, tout heiu-euxde cetinci-
223 LE FOU YEGOF.
dent, et le facteur Brainstein, ses gros souliers roussis par la neige, les deux mains appuyées sur son bâton, -les épaules affaissées, stationnait à la porte d'un air harassé.
La vieille mit ses besicles, ouvrit la lettre avec une sorte de recueillement, sous les yeux impatients de Jean-Claude et de Louise, et lut tout haut :
« Celle-ci, ma bonne mère, esta cette fin de vous « prévenir que tout va bien, et que je suis arrivé le « mardi soir à Phalsbourg, juste comme on fermait « les portes. Les Cosaques étaient déjà sur la côte « de Saverne ; il a fallu tirailler toute la nuit contre a leur avant-garde. Le lendemain, un parlemen- « taire est venu nous sommer de rendre la place. tt Le commandant Meunier lui a répondu d'aller se « faire pendre ailleurs, et, trois jours après, les gran- « dus giboulées de bombes et d'obus ont commencé « à pleuvoir sur la ville. Les Russes ont trois batte- « ries, l'une sur la côte de Mittelbronn, l'autre aux « Baraques d'en haut, et la troisième derrière la tui- <c lerie de Pernette,près du guévoir; mais les boulets « rouges nous font le plus de mal : ils brûlent les « maisons de fond en comble, et, quand l'incendie « s'allume quelque part, il arrive des obus en masse « qui empêchent les gens de l'éteindre. Les femmes « et les enfants ne sortent pas des blockhaus ; les « bourgeois restent avec nous sur les remparts : ce « sont de braves gens ; il y a dans le nombre quel-
LE FOU YEGOF. 229
« ques anciens de Sambre-et-Meuse , d'Italie et «d'Egypte, qui n'ont pas oublié le service des « pièces. Ça m'attendrit de voir leurs vieilles « moustaches grises s'allonger sur les caronades « pour pointer. Je vous réponds qu'il n'y a pas de « mitraille perdue avec eux. C'est égal, quand on a « fait trembler le monde, c'est dur tout de même « d'être forcé, dans ses vieux jours, de défendre sa <c baraque et son dernier morceau de pain. »>
— « Oui, c'est dur, fit la mère Catherine en essuyant ses yeux, rien que d'y penser, ça vous remr,e le cœur. » —
Puis elle poursuivit :
ce Avant-hier, le gouverneur décida qu'on irait « défoncer les grilles à boulets de la tuilerie. Vous « saurez que ces Russes cassent la glace du guéic voir pjour se baigner par pelotons de vingt ou « trente, et qu'ils entrent ensuite se sécher dans « le four de la briqueterie. Bon. Vers quatre heu- « res, comme le jour baissait, nous sortons par la « poterne de l'arsenal, nous montons aux chemins « couverts, et nous enfilons l'allée des Vaches, le (c fusil sous le bras, au pas de course. Dix minutes ce après , nous commençons un feu roulant sur a ceux du guévoir. Tous les autres sortent de la « tuilerie ; ils n'avaient que le temps de passer < leur giberne , d'empoigner leur fusil et de se « mettre en rangs, tout nus sur la neige, comme de
830 LE FOU YEGOF
« véritables sauvages. Malgré cela, les gueux étaient. n dix fois plus nombreux que nous , et ils commente çaient un mouvement à droite, sur la petite cha- « pelle de Saint- Jean, pour nous entourer, quand « les pièces de l'arsenal se mirent à souffler dans a leur direction une brise carabinée, comme je n'en « ai jamais vu de pareille ; la mitraille en enlevait « des files à perte de vue. Au bout d'un quart « d'heure, tous, en masse, se mirent en retraite sur « les Quatre- Vents, sans ramasser leurs culottes, les a officiers en tête, et les boulets de la place en « serre-file. Papa Jean-Claude aurait joliment ri « de cette débâcle. Enfin, à la nuit close, nous ft sommes rentrés en ville, après avoir détruit les a grilles à boulets et jeté deux pièces de huit dans le « puits de la briqueterie : c'est notre première exa pédition. — Aujourd'hui je vous écris des Bara- « ques du Bois-de-Chênes , où nous sommes en « tournée pour approvisionner la place. Tout cela « peut durer des mois. Je me suis laissé dire que tt les alliés remontent la vallée de Dosenheim jus- « qu'à Weschem, et qu'ils gagnent par milliers la « route de Paris... Ah! si le bon Dieu voulait que « l'empereur eût le dessus en Lorraine ou en Cham- « pagne, il n'en réchapperait pas un seul! Enfin, tt qui vivra verra... Yoici qu'on sonne la retraite a sur Phalsbourg; nous avons récolté pas mal de a bœufs, de vaches et de chèvres dans les envi-
c rons. On va se battre pour les faire entrer sains « et saufs. Au revoir, ma bonne mère, ma chère « Louise, papa Jean-Claude; je vous embrasse long- « temps, comme si je vous tenais sur mon cœm\ »
En finissant, Catherine Lefèvre s'attendrit.
« Quel brave garçon, fit-elle; ça ne connaît que son devoir. Enfin... voilà... Tu entends, Louise, il t'embrasse longtemps ! »
Louise alors se jetant dans ses bras, elles s'embrassèrent, et la mère Catherine, malgré la fermeté de son caractère, ne put retenir deux grosses larmes, qui suivirent les sillons de ses joues, puis se remettant :
« Allons, allons, dit-elle, tout va bien ! Venez, Brainstein, vous allez manger un morceau de bœuf et prendre un verre de vin. Voici toujours un écu de six livres pour votre course ; je voudrais pouvoir vous en donner autant tous les huit jours pour une lettre pareille. »
Le piéton, charmé de cette aubaine, suivit la vieille; Louise marchait derrière, et Jean-Claude venait ensuite, impatient d'interroger Brainstein sm* ce qu'il avait appris en route, touchant les événements actuels, mais il n'en tira rien de nouveau, sinon que les alhés bloquaient Bitche, Lutzelstein, et qu'ils avaient perdu quelques centaines d'hommes, en essayant de forcer le défilé du Graufthàl.
Vers dix heures du soir, Catherine Lefèvre et Louise, après avoir souhaité le bonsoir à HuUin, montèrent dans la chambre au-dessus de la grande salle, pour aller se coucher. Il y avait là deux grands lits de plume, à duvet de toile bleue rayée de ronge, qui s'élevaient jusqu'au plafond.
« Allons, s'écria la vieille fermière en grimpant sur sa chaise, allons, dors bien, mon enfant, moi, je n'en puis plus ; je vais m'en donner ! »
Elle tira la couverture, et cinq minutes après elle dormait profondément.
Louise ne tarda point à suivre son exemple.
Or, cela durait depuis environ deux heures, lorsque la vieille fut éveillée en sursaut par ua tumulte épouvantable :
« Aux armes ! criait-on ; aux armes ! — Hé ! par ici, mille tonnerres ! ils arrivent ! »
Cinq ou six coups de feu se suivirent, illuminant les vitres noires.
« Aux armes ! aux armes ! »
Les coups de fusil retentirent de nouveau. Ou allait, on venait, on courait.
LE FOU YEGOF.
La vo'x de Hullin, sèche, vODrante, s'entendait donnant des ordres.
Puis, à gauche de la ferme, bien loin, il y eut comme un pétillement som-d, profond, dans les gorges du Grosmann.
<c Louise ! Louise ! cria la vieille fermière , tu entends ?
— Oui !... Oh ! mon Dieu, c'est terrible ! » Catherine sauta de son lit.
«Lève-toi, mon enfant, dit-elle; habillonsnous. »
Les coups de fusil redoublaient, passant sur les vitres comme des éclairs.
« Attention ! » criait Materne.
On entendait aussi les hennissements d'un cheval au dehors, et le trépignement d'une foule de monde dans l'allée, dans la cour et devant la ferme : la maison semblait ébranlée jusque dans ses fondements.
Tout à coup les coups de fusil partirent par les fenêtres de la salle du rez-de-chaussée. Les deux femmes s'habillaient à la hâte. En ce moment an pas lom-d fit crier l'escalier ; la porte s'ouvrit, et. Hullin parut avec une lanterne , pâle , les cheveux éboru'ifFés , les joues frémissantes.
« Dépêchez-vous ! s'écria- t-il ; nous n'avons pas une minute à perdre.
— Que se passe-t-il donc? » demanda Catherine.
f3& LE FOU YEGOF.
La fusillade se rapprochait.
a Eh ! hurla Jean-Claude les bras en l'air, est-ce que j'ai le temps de vous l'expliquer? »
La fermière comprit qu'il n'y avait qu'à obéir. Elle prit sa capuche et descendit l'escalier avec Louise. A la lueur treiïiblotante des coups de feu, Catherine vit Materne, le cou nu, et son fils Kasper, tkant du seuil de l'allée sur les abatis, et dix autres derrière eux qui leur passaient les fusils, de sorte qu'ils n'avaient qu'à épauler et à faire feu. Toutes ces figures entassées, chargeant, armant, avançant le bras, avaient un aspect terrible. Trois ou quatre cadavres, affaissés contre le mur décrépit, ajoutaient à l'horreur du combat; la fumée montait dans la masure.
En arrivant sur l'escalier, Hullin cria :
« Les voici, grâce au ciel ! »
Et tous les braves gens qui se trouvaient là, levant la tète, crièrent :
« Courage ! mère Lefèvre ! »
Alors la pauvre vieille, brisée par ces émotions, se prit à pleurer. Elle s'appuya sur l'épaule de Jean-Claude; mais celui-ci l'enleva comme une plume et sortit en courant le long du mur à droite. Louise suivait en sanglotant.
Au dehors, on n'entendait que des sifïlements, des coups mats contre le mur; le crépi se détachait, les tuiles roulaient, etloutenface,ducôlé des abatis,
LE FOU YEGOF. 233
à trois cents pas, on voyait des uniformes blancs, en ligne, éclairés par leur propre feu dans la nuit noire, puis sur leur gauche, de l'autre côté du ravin des Minières , les montagnards qui les prenaient en écharpe.
Hullin disparut à l'angle de la ferme ; là tout était sombre : c'est à peine si l'on voyait le docteur Lorquin, à cheval devant un traîneau, un grand sabre de cavalerie au poing, deux pistolets d'arçon passés à la ceinture, et Frantz Materne, avec une douzaine d'hommes, le fusil au pied, frémissant de rage. Hullin assit Catherine dans le traîneau sur une botte de paille, puis Louise à côté d'elle.
(c Vous voilà ! s'écria le docteur, c'est bien heureux! »
Et Franlz Materne ajouta :
« Si ce n'était pas pour vous, mère Lefèvre, vous pouvez croire que pas un ne quitterait le plateau ce soir ; mais poiu? vous il n'y a rien à dire.
— Non, crièrent les autres, il n'y a rien à dire. »
Au même moment, un grand gaillard, aux jambes longues comme celles d'un héron et le dos voûté, passa derrière le mur en courant et criant :
a Ils arrivent... sauve qui peut! »
Hullin pâut.
ce C'est la grand rémouleur du Harberg, » fit-il , en grirçant des dents.
Frantz, lui, ne dit rien : il épaula sa carabine, ajusta et fit feu.
Louise vit le rémouleur, à trente pas dans l'ombre, étendre ses deux grands bras et tomber la lace contre terre.
Frantz rechargeait son arme en souriant d'un air bizarre.
Hullin dit :
a Camarades, voici notre mère, celle qui nous a donné de la poudre et qui nous a nourris pour la défense du pays, et voici mon enfant : sauvez-les ! »
Tous répondirent :
« Nous les sauverons, ou nous mourrons avec elles !
— Et n'oubliez pas d'avertii* Divès qu'il reste au Falkenstein jusqu'à nouvel ordre !
— Soyez tranquille, maître Jean -Claude.
— Alors en route, docteur, en route ! s'écria le brave homme.
— Et vous, Hullin ? fit Catherine.
— Moi, ma place est ici ; il s'agit de défendre notre position jusqu'à la mort !
— Papa Jean-Claude ! » cria Louise en lui tendant les bras.
Mais il tournait déjà le coin, le docteur frappait son cheval, le traîneau filait sur la neige, et derrière, Frautz Materne et ses hommes, la carabine 6ur l'épaule, allongeaient le pas, tandis que le roule-
ment de la fitsillade continuait autour de la ferme. Voilà ce que Catherine Lefèvre et Louise virent dans l'espace de quelques minutes. Il s'était sans doute passé quelque chose d'étrange et de terrible dans cette nuit. La vieille fermière, se rappelant son rêve, devint silencieuse. Louise essuyait ses larmes et jetait un long regard vers le plateau, éclairé comme par un mcendie. Le cheval bondissait sous les coups du docteur ; les montagnards de l'escorte avaient peine à suivre. Longtemps encore le tumulte, les clameurs du combat, les détonations et le sifflement des balles, hachant les broussailles, s'entendirent ; mais tout cela s'affaiblit de plus en plus, et bientôt, à la descente du sentier, tout disparut comme en rêve.
Le traîneau venait d'atteindre l'autre versant de la montagne, et filait comme une flèche dans les ténèbres. Le galop du cheval, la respuation haletante de l'escorte, de temps en temps le cri du docteiu' : « hue, Bruno ! hue donc ! » troublaient seuls le silence.
Une grande nappe d'air fi-oid,, remontant des vallées de la Sarre, apportait de bien loin, comme un soupu, les rumeurs éternelles des torrents et des bois. La lune écartait un nuage, et regardait en face les sombres forêts du Blanru, avec leurs grands sapins chargés de neige.
Dix minutes après, le traîneau arrivait au coin
238 LE FOU YÈGOF.
de ces Lois, et le docteur Lorquin, se retournant dur sa selle, s'écriait :
« Maintenant, Frantz, qu'allons-nous faire ? Voici le sentier qui tourne vers les collines de Saint- Quiiin, et voici l'autre qui descend au Blanru : lequel prendre? »
Frantz et les hommes de l'escorte s'étaient rapprochés. Comme ils se trouvaient alors sur le versant occidental du Donon, ils commençaient à revoir de l'autre côté, à la cime des airs, la fusillade des Allemands, qui venaient par le Grosmann. On n'apercevait que le feu, et quelques instants après on entendait la détonation rouler dans les abîmes.
« Le sentier des collines de Saiut-Ouirin , dit Frantz, est le plus court pour aller à la ferme du Bois-de-Chênes; nous gagnerons au moins trois bons quarts d'heure.
— Oui, s'écria le docteur, mais nous risquons d'être arrêtés par les kaiserlicks, qui tiennenï maintenant le défilé de la Sarre. Voyez, ils sont déjà maîtres des hauteurs ; ils ont sans doute envoyé des détachements sur la Sarre-Rouge pour tourner le Donon.
— Prenons le sentier du Blanru, dit Frantz, c'est plus long, mais c'est plus sûr. »
Le traîneau descendit à gauche le long des bois. Les partisans à la file, le fusil en arrêt, marchaient
sur le haut du talus, et le docteur, à cheval dans le chemin creux, fendait les flots de neige. Audessus pendaient les branches des sapins en demivoûte , couvrant de leur ombre noire le sentier profond, tandis que la lune éclairait les alentours. Ce passage avait quelque chose de si pittoresque et de si majestueux, qu'en toute autre circonstance Catherine en eût été émerveillée, et Louise n'aurait pas manqué d'admirer ces longues gerbes de givre, ces festons scintillant comme le cristal aux rayons de la pâle lumière ; mais alors leur âme était pleine d'inquiétude, et d'ailleurs, lorsque le traîneau fut entré dans la gorge, toute clarté disparut, et les cimes des hautes montagnes d'alen!our restèrent seules éclah'ées. Comme ils marchaient ainsi depuis un quart d'heure, en silence, Catherine, après avoir longtemps retourné sa langue, ne pouvant y tenir davantage, s'écria :
« Docteur Lorquin, maintenant que vous nous tenez dans le fond du Blanru, et que vous pouvez faire de nous tout ce qu'il vous plaît, m'expliquerez-vous enfin pourquoi on nous entraîne de force ? Jean-Claude est venu me prendre, il m'a jetée sur cette botte de paille... et me voi'.à !
— Hue, Bruno! » fit le docteur.
Puis il répondit gravement :
« Cette nuit, mère Catherine, il nous est arrivé le ' lu s grand des malheurs. Il ne faut pas en vouloir
240 LE FOU YEGOF.
a Jean-Glaude, car, par la faute d'un autre, nous perdons le fruit de tous nos sacrifices !
— Par la faute de qui ?
— De ce malheureux Labarbe, qui n'a pas gardé le défilé du Blutfeld. Il est mort ensuite en faisant son devoir; mais cela ne répare pas le désastre, et, si Piorette n'arrive pas à temps pour soutenir Hullin, tout est perdu ; il faudra quitter la route et battre en retraite.
— Comment ! le Blutfeld a été pris ?
— Oui, mère Catherine, Qui diable aurait jamais pensé que les Allemands entreraient par là? Un défilé presque impraticable pour les piétons, encaissé entre des rochers à pic, où les paires euxmêmes ont de la peine à descendre avec leurs troupeaux de chèvres. Eh bien ! ils ont passé là deux à 'deux ; ils ont tourné la Roche-Creuse, ils ont écrasé Labarbe, et puis ils sont tombés sur Jérôme, qui s'est défendu comme un lion jusqu'à neuf heures du soir; mais, à la fin, il a bien fallu se jeter dans les sapinières et laisser le passage aux kaiserlicks. Voilà le fond de l'histoire. C'est épouvantable. Il faut qu'il y ait eu dans le pays un homme assez lâche, assez misérable pour guider l'ennemi sur nos derrières, et nous livrer pieds et poings liés. — Oh I le brigand 1 s'écria Lorquin d'une voix frémissante, je ne suis pas méchant, mais s'il me tombait sous la patte, comme je
LE FOU YÉGOF. 2it
VOUS le disséquerais !... — Hue, Bruno ! hue donc ! »
Les partisans marchaient toujours sur le talus, Bans rien dire, comme des omhres.
Le traîneau se reprit à galoper, puis sa marche se ralentit ; le cheval soufflait.
La vieille fermière restait silencieuse, pour classer ces nouvelles idées dans sa tête.
« Je commence à comprendre, dit-elle au bout de quelques instants ; nous avons été attaqués cette nuit de front et de côté.
— Justement, Catherine; par bonheur, dix minutes avant l'attaque, un homme de Marc Divès, — un contrebandier, Zimmer, l'ancien dragon, — était arrivé ventre à terre nous prévenir. Sans cela nous étions perdus. Il est tombé dans nos avant-postes, après avoir traversé un détachement de cosaques sur le plateau du Grosmann. Le pauvre diable avait reçu un coup de sabre terrible, ses entrailles pendaient sur la selle; n'est-ce pas, Frantz?
— Oui, répondit le chasseur d'une voix sourde.
— Et qu'a-t-il dit ? demanda la vieille fermière,
— Il n'a eu que le temps de crier : « Aux armes !... Kous sommes toiu-nés... Jérôme m'envoie... Labarbe est mort... Les Allemands ont passé au Blutfeld. »
— C'était un brave homme ! fit Catherine.
— Oui, c'était un brave homme! » répondit Frantz la tête inclinée.
Alors tout redevint silencieux, et, longtemps, le traîneau s'avança dans la vallée tortueuse. Par instants, il fallait s'arrêter, tant la neige était profonde ; trois ou quatre montagnards descendaieni alors prendre le cheval par la bride, et l'on continuait.
(I C'est égal, reprit Catherine sortant tout à coup de ses rêveries, Hullin am-ait hien pu me dire...
— Mais s'il vous avait parlé de ces deux attaques, interrompit le docteur, vous auriez voulu rester.
— Et qui peut m'empêcher de faire ce que je veux ? S'il me plaisait de descendre en ce moment du traîneau, est-ce que je ne serais pas lihre?... J'ai pardonné à Jean-Claude ; je m'en repens !
— Oh! maman Lefèvre, s'il allait être tué pendant que vous dites cela ! murmura Louise.
— Elle a raison, cette enfant, » pensa Catherine. Et hien vite elle ajouta :
a Je dis que je m'en repens, mais c'est un si brave homme, qu'on ne peut pas lui en vouloir. Je lui pardonne de toutmon cœur; à sa place, j'aurais lait comme lui. »
A deux ou trois cents pas plus loin, ils entrèrent dans le défilé des Roches. La neige avait cessé de tomber, la lune brillait entre deux grands nuages blancs et noirs. La gorge étroite, bordée de rochers à pic, se déroulait au loin, et sur les côtés les hau-
LE FOU YEGOF. 243
tes sapinières s'élevaient à perte de vue. Là, rien ne troublait le calme des grands bois; on se serait cru bien loin de toute agitation humaine. Le silence était si profond, qu'on entendait chaque pas du cheval dans la neige et, de temps en temps, sa respiration brusque. Frantz Materne s'arrêtait parfois, promenant un coup d'œil sur les côtes sombres, puis allongeant le pas pour rattraper les autres.
Et les vallées succédaient aux vallées; le traîneau montait, descendait, tournait à droite, jjuis à gauche, et les partisans, la baïonnette bleuâtre au bout du fusil, suivaient sans relâche.
Ils venaient d'atteindre ainsi, vers trois heures du matin, la prairie des Brimbelles, où l'on voit encore de nos jours un grand chêne qui s'avance au tournant de la vallée. De l'autre côté, sur la gauche, au milieu des bruyères toutes blanches de neige, derrière son petit mur de pierres sèches et les palissades de son petit jardin , commençait à poindre la vieille maison forestière du garde Cuny, avec ses trois ruches posées sur une planche, son vieux cep de vigne noueux, grimpant jusque sous le toit en auvent, et sa petite cime de sapin suspendue à la gouttière en guise d'enseigne, car Cuny faisait aussi le métier de cabaretier dans cette soHtude.
En cet endroit, comme le chemin longe le haut
du mur de la prairie, qui se trouve à quatre ou ciuq pieds en contre-bas, et qu'un gros nuage voilait la lune, le docteur, craignant de verser, s'arrêta BOUS le chêne.
<c No as n'avons plus qu'une heure de chemin, mère Lefèvre, cria-t-il ; ainsi bon courage, rien ne nous presse.
— Oui, dit Frantz, le plus gros est fait, et nous pouvons laisser souffler le cheval. »
Toute la troupe se réunit autour du traîneau ; le docteur mit pied à terre. Quelques-uns battirent le briquet pour allumer leur pipe ; mais on ne disait rien, chacun songeait au Donon. Que se passait-il lù-bas ? Jean-Claude parviendrait-il à se maintenir sur le plateau jusqu'à l'arrivée de Piorette? Tant de choses pénibles, tant de réflexions désolantes se pressaient dans l'âme de ces braves gens, que pas un n'avait envie de parler.
Comme ils étaient là depuis cinq minutes sous le vieux chêne, au moment où le nuage se retirait lentement, et que la pâle lumière s'avançait du fond de la gorge, tout à coup, à deux cents pas en face d'eux, une figure noire à cheval parut dans le sentier entre les sapins. Cette figure haute, sombre, ne tarda point à recevoir un rayon de la lune ; alors on vit distinctement un cosaque avec son bonnet do peau d'agneau, et sa grande lance suspendue sous le bras, la pointe en arriére. Il s'avançait au petit
pas; déjà Fraiitz l'ajustait, quand, derrière lui, on vit apparaître ime autre lance, puis un autre cosaque, puis un autre... Et, dans toute la profondeur de la futaie, sur le fond pâle du ciel, on ne vit plus alors que s'agiter des banderoles en queue d'hirondelle, scintiller des lances et s'avancer des cosaques à la file, directement vers le traîneau, mais sans se presser, comme des gens qui cherchent, les uns le nez en l'air, les autres penchés sur la selle, pour voir sous les broussailles : il y^en avait plus de trente.
Qu'on juge de l'émotion de Louise et de Catherine, assises au miheu du chemin. Elles regardaient toutes deux la bouche béante. Encore une minute, elles allaient être au milieu de ces bandits. Les montagnards semblaient stupéfaits ; impossible de retourner : d'un côté le mur de la prah-ie à descendre , de l'autre la montagne à gravir. La vieille fermière, dans son trouble, prit Louise par le bras en criant d'une voix étouffée :
« Sauvons-nous dans le bois ! »
Elle voulut enjamber le traîneau, mais son soulier resta dans la paille.
Tout à coup, un des cosaques fit entendre une exclamation gutturale qui parcourut toute la ligne
tt Nous sommes découverts! » cria le doctem\ Lorquin en tirant son sabre.
A peine avait-il jeté ce cri, que douze coups de
246 LE FOU YEGOF.
fusil éclairaient le sentier d'un bout a l'autre, et qu'un véritable hurlement de sauvages répondait à la détonation : les cosaques d^houchaient du sentier dans la prairie en face, les reins affaissés, les jambes pliées en équerrç, lançant leurs chevaux à toute bride, et filant vers la maison forestière comme des cerfs.
a Hé 1 les voilà qui se sauvent au diable ! » cria le docteur.
Mais le brave homme s'était trop hâté de parler : à deux ou trois cents pas dans la vallée, tout à coup, les cosaques se massèrent comme une bande d'étourneauxen décrivant un cercle ; puis, la lance en arrêt, le nez entre les oreilles de leurs chevaux, ils arrivèrent ventre à terre droit sur les partisans, en criant d'une voix rauque : « Hourra I hourra ! »
Ce fut un moment terrible.
Frantz et les autres se jetèrent sur le mur, pour couvrir le traîneau.
Deux secondes après, on ne s'entendait plus; les lances froissaient les baïonnettes, les cris de rage répondaient aux imprécations ; on ne voyait plus BOUS l'ombre du grand chêne, où filtraient quelques rayons de lumière blafarde, que des chevaux debout, la crinière hérissée, cherchant à û'anchir le mur de la prairie, et, au-dessous, de véritables figures barbares, les yeux luisants, le bras levé, lançant leurs coups avec fureur, avançant, reçu-
lant, et poussant des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tête.
Louise, toute pâle , et la vieille fermière , ses grands cheveux gris épars, se tenaient debout dans la paille.
Le docteur Lorquin, devant elles, parait les coups avec son sabre, et, tout en ferraillant, leur criait :
« Couchez - vous , morbleu !... couchez - vous donc !... »
Mais elles ne l'entendaient pas.
Louise, au milieu de ce tumulte, de ces hurlements féroces, ne songeait qu'à couvrir Catherine, et la vieille fermière, — qu'on juge de sa terreur, — venait de reconnaître Yégof sur un grand cheval maigre, Yégof, la couronne de ferblanc en tête , la barbe hérissée , la lanee au poing, et sa longue peau de chien flottant sur les épaules. Elle le voyait là comme en plein jour : c'était lui, dont le "feombre profil s'élevait à dix pas, les yeux étincelants, dardant sa longue flèche bleue dans les ténèbres, etcherchantà l'atteindre. Que faire?... se soumettre, subir son sort!... Ainsi les plus fermes caractères se sentent brisés par un destin inflexible : la vieille se croyait marquée d'avance ; elle regardait tous ces gens bondir comme des loups, se porter des coups, les parer au clair de lune. Elle en voyait quelques-uns s'affaisser; des chevaux, la bride sui- le cou, s'échapper dans la prairie.. Elle
2',8 LE FOU YEGOF.
voyait la plus haute lucarne de la maison forestière s'ouvrir à gauche, et le vieux Cuny, en manches de chemise, mettre son fusil en joue, sans oser tirer dans la bagarre. . . Elle voyait toutes ces choses avec une lucidité singulière et se disait : « Le fou est revenu... Quoi qu'on fasse, il pendra ma tête à sa selle. Il faut que ça finisse comme dans mon rêve ! »
Et tout en effet semblait justifier ses craintes : les montagnards, trop inférieurs en nombre, reculaient. Bientôt il y eut un tourbillon ; les cosaques, franchissant le mur, arrivaient sur le sentier ; un coup de lance, mieux dirigé, fila jusque dans le chignon de la vieille, qui sentit ce fer froid glisser sur sa nuque :
0 Oh ! les misérables ! » cria-t-elle en tombant et se retenant des deux mains aux rênes.
Le docleur Lorquin lui-même venait d'être renversé contre le traîneau. Frantz et les autres, cernés par vingt cosaques, ne pouvaient accourir, Louise sentit une main se poser sur son épaule : la main du fou, du haut de' son grand cheval.
A cet instant suprême, la pauvre enfant, folio d'épouvante, fit entendre un cri de détresse ; puis elle vit quelque chose reluire dans les ténèbres, les pistolets de Lorquin, et, rapide comme l'éclair, les arrachant de la ceinture du docteur, elle fit feu des deux coups à la fois, brûlant la barbe de Yégof, dont la face rouge fut illuminée, et brisant
LE FOU YÈGOF. 249
la tête d'un cosaque qui se penchait vers elle, les yeux Lianes écarquillés de convoitise. Ensuite, elle saisit le fouet de Catherine, et debout, pâle comme une morte, elle cingla les flancs du cheval, qui partit en bondissant. Le traîneau volait dans les broussailles ; il te penchait à droite , à gauche. Tout à coup il y eut un choc : Catherine, Louise, la paille, tout roula dans la neige sur la pente du ravin. Le cheval s'arrêta tout court, renversé sur les jarrets, la bouche pleine d'écume sanglante : il venait de heurter un chêne.
Si rapide qu'eût été celte chute, Louise avait xn quelques ombres passer comme le vent derrière le taillis. Elle avait entendu une voix terrible, celle de Divès, crier : <c En avant! pointez ! »
Ce n'était qu'une vision, une de ces apparitions confuses, telles qu'il nous en passe devant les yeux à la dernière heure; mais, en se relevant, la pauvre jeune fille ne conserva plus -aucun doute : on ferraillait à vingt pas de là, derrière un rideau d'arbres, et Marc criait : <c Hardi, mes vieux!... pas de quartier! »
Puis elle vit une douzaine de cosaques grimper la côte en face, au milieu des bruyères, comme des lièvres, et au-dessous, par une éclaircie, Yégof traversant la vallée au clair de lune, comme un oiseau effaré. Plusieurs coups de fusil partirent ; mais le fou ne fut pas atteint, et, se dressant de plein vol sur ses
2S0 LE FOU YÉr.OF.
étriers, il se retourDa, agitant sa lance d'un air de bravade, et poussant un <c hourra ! » de cette voix perçante du héron qui vient d'échapper à la serre de l'aigle, et gagne le vent à tire-d'aile. Deux coups de fusil partirent encore de la maison forestière; quelque chose, un lambeau de guenille, se détacha des reins du fou, qui poursuivit sa course, répétant ses « hourra! » d'un accent rauque, en gravissant le sentier qu'avaient suivi ses camarades.
Et toute cette vision disparut comme un rêve.
Alors Louise se retourna ; Catherine était debout à côté d'elle , non moins stupéfaite, non moins attentive. Elles se regardèrent un instant, puis elles s'embrassèrent avec un sentiment de bonheur inexprimable.
« Nous sommes sauvées ! » murmura Catherine.
Et toutes deux se mirent à pleurer.
a Tu t'es bravement comportée , disait la fermière ; c'est beau, c'est bien. Jean-Claude, Gaspard et moi, nous pouvons être fiers do toi ! »
Louise était agitée d'une émotion si profonde, qu'elle en tremblait des pieds à la tête. Le danger passé, sa douce nature reprenait le dessus: elle ne pouvait comprendre son courage de tout à l'heure.
Au bout d'un instant, se trouvant un peu remises, elles s'apprélaient à remonter dans le chemin, lorsqu'elles virent cinq ou six partisans
LE FOU YEGOF. 251
et le docteur qui venaient à leur rencontre !
a Alil vous avez jjeau pleurer, Louise, dit Lorquin, vous êtes un dragon, un vrai diable. Maintenant vous faites la bouche eu cœur ; mais nous vous avons tous vue à l'ouvrage. Et, à propos, mes pistolets, où sont-ils? »
En ce moment les broussailles s'écartèrent, et le grand Marc Divès, sa latte pendue au poing, apparut en criant :
« Hé ! mère Catherine, en voilà des secousses. Mille tonnerres! quelle chance que je me sois trouvé là. Ces gueux vous dévalisaient de fond en comble I
— Oui, dit la vieille fermière en fourrant ses cheveux gris sous son bonnet, c'est un grand bonheur.
— Si c'est un bonheiu" ! Je le crois bien : il n'y a pas plus de dix minutes, j'arrive avec mon fourgon chez le père Cuny. « N'allez pas au Donon qu'il me dit, depuis une hem-e, le ciel est tout rouge de ce côté... on se bat pour sûr làhaut. — Vous croyez? — Ma foi oui. — Alors Joson va partir en éclaireur, et voir un j)eu, et nous autres nous viderons un verre en attendant. i> Bon! à peine Joson sorti, j'entends des cris du cinq cents diables : «. Qu'est-ce que c'est, Cuny? — Je n'en sais rien. •» Nous poussons la porte et nous voyons la bagarre. Hé I s'écria le grand contruban-
ijî LE FOU YÉGOF.
dier, c'est nous qui ne faisons pas long feu : je saute sur mon Fox, et en avant. Quelle chance !
— Ah! dit Catherine, si nous étions sûrs que nos affaires vont aussi bien sur le Donon, nous pourrions nous réjouir.
— Oui, oui, Frantz m'a raconté cela, c'est le diable, il faut toujours que quelque chose cloche, répondit Marc. Enfin... enfin... nous restons là, les pieds dans la neige. Espérons que Piorelte ne laissera pas écraser ses camarades , et allons vider nos verres, encore à moitié pleins. »
Quatre autres contrebandiers Tenaient d'arriver, disant que ce gueux de Yégof pourrait bien revenir avec un tas de brigands de son espèce.
« C'est juste, répondit Divès. Nous allons retourner au Falkenstein, puisque c'est l'ordre de Jean- Claude ; mais nous ne pouvons pas emmener notre fourgon, il nous empêcherait de prendre la traverse, et, dans une heure, tous ces bandits nous tomberaient sur le casaquin. Montons toujours chez Cuny ; Catherine et Louise ne seront pas fâchées de boire un coup, ni les autres non plus ; ça leur remettra le cœur à la bonne place. Hue, Bruno ! »
Il prit le cheval par la bride. On venait de charger deux hommes blessés sur le traîneau. Deux autres ayant été tués, avec sept ou huit cosaques étendus sur la neige, leurs grandes bottes écartées, tout cela fut abandonné, et l'on se dirigea vers la
maison du vieux forestier. Frantz se consolait de n'être pas au Donon. Il avait é ventre deux cosaques, et la vue de l'auberge le mit d'assez bonne humeur. Devant la porte stationnait le fourgon de cartouches. Guny sortit en criant :
« Soyez les bienvenus, mèreLefèvre, quelle nuit pour des femmes ! Asseyez-vous. Que se passe-t-il là-haut? »
Tandis qu'on vidait bouteille à la hâte, il fallut encore une fois tout expliquer. Le bon vieux, vêtu d'une simple casaque et d'une culotte verte, la face ridée, la tête chauve, écoutait, les yeux arrondis, joignant les mains et criant :
« Bon Dieu ! bon Dieu ! dans quel temps vivonsnous ! On ne peut plus suivre les grands chemins sans risquer d'être attaqué. C'est pire que les vieilles histoires des Suédois. »
Et il hochait la tête.
<c Allons, s'écria Divès, le temps presse, en route, en route ! »
Tout le monde étant sorti, les contrebandiers conduisirent le fourgon, qui renfermait quelques milliers de cartouches et deux petites tonnes d'eaude-vie, à trois cents pas de là, au milieu de la vallée, puis ils dételèrent les chevaux.
(c Allez toujours en avant! cria Marc ; dans quelques minutes nous vous rejoindrons.
— Mais que veux-tu faire de cette voiture là ?
disait Frantz. Puisque nous n'avons pas le temps de l'emmener au Falkenstein, mieux vaudrait la laisser sous le hangar de Cuny, que de l'abandonner au milieu du chemin.
— Oui, pour faire pendre le pauvre vieux, lorsque les cosaques arriveront, car ils seront ici avant une heure. Ne t'inquiète de rien, j'ai mon idée. »
Frantz rejoignit le traîneau, qui s'éloignait. Bientôt on dépassa la scierie du Marquis, et l'on coupa directement à droite, pour gagner la ferme duBoisde-Ghênes, dont la haute cheminée se découvrait sur le plateau, à trois quarts de lieue. Gomme on était à mi-côte, Marc Divès et ses hommes arrivèrent, criant :
« Halte 1 arrêtez un peu. Regardez là-bas I »
Et tous, ayant tourné les yeux vers le fond de la gorge, virent les cosaques caracoler autour de la charrette, au nombre de deux ou trois cents.
a Ils arrivent, sauvons-nous! cria Louise.
— Attendez un peu, dit le contrebandier, nous n'avons rien à craindre. »
Il parlait encore, qu'une nappe de flamme immense étendait ses deux ailes pourpres d'une mon. tagne à l'autre, éclairant les bois jusqu'au faite, les rochers, la petite maison forestière, à quinze cents mètres au-dessous; puis il y eut une détonatioD telle que la terre en trembla.
LE FOU YEGOF. 255
Et, comme tous les assistants éblouis se regardaient les uns les autres, muets d'éxDOuvante, les éclats de rire de Marc se mêlèrent aux bourdonnements de leurs oreilles.
« Ha ! ha ! ha ! s'écriait-il, j'étais sûr que les gueux s'arrêteraient autour du fourgon, pour boire mon eau-de-vie, et que la mèche aurait le temps de gagner les poudres!... Croyez- vous qu'ils vont nous suivre ? Lem-s bras et leurs jambes pendent maintenant aux branches des sapins!... Allons, hue!... Et fasse le ciel qu'il en arrive autant à tous ceux qui viennent de passer le Rhin !... »
Toute l'escorte, les partisans, le docteur, tout le monde, était devenu silencieux. Tant d'émotions terribles inspiraient à chacun des pensées sans fin, telles que la vie ordinaire n'en a jamais. Et chacun se disait : « Qii'est-ce que les hommes, pour se détruire ainsi, pour se tourmenter, se déchirer, se ruiner? Que se sont-ils faits pour se haïr? Et quel est l'esprit, l'âme féroce qui les excite, si ce n'est le démon lui-même? »
Dives seul et ses gens né s'ém.ouvaient pas de ces îhoses, et, tout en galopant, riant, et s'applaudissant:
« Moi, criait le grand contrebandier, je n'ai jamais vu de farce pareille... Ha! hal ha! dans mille ans j'en rirais encore. »
Puis il devenait sombre et criait :
c C'est égal, tout cela doit venir de Yégof. Il fau-
drait être aveugle pour ne pas reconnaître que c'est lui qui a conduit les Allemands au Blutfeld. Je serais fâché qu'il eut été éclaboussé par un morceau de ma charrette ; je lui garde quelque chose de mieux que ça. Tout ce que je désire, c'est qu'il continue à bien se porter, jusqu'à ce que nous nous rencontrions quelque part, au coin d'un bois. Que ce soit dans un an, dix ans, vingt ans, n'importe, pourvu que la chose arrive I Plus j'aurai attendu, plus j'aurai d'appétit : les bons morceaux se mangent froids, comme la hm'e de sangUer au vin blanc. »
Il disait cela d'un air bonhomme, mais ceux qui le connaissaient, devinaient là-dessous quelque chose de très dangereux pour Yégof.
Une demi-heure après, tout le monde arrivait sm- le plateau de la ferme du Bois-de-Chénes.
Jérôme de Saint-Quirin avait opéré sa retraite sur la ferme. Depuis minuit, il en occupait le plateau.
« Qm vive 1 crièrent ses sentinelles à l'approche de l'escorte.
— C'est nous, ceux du village des Charmes, ;> répondit Marc Divès de sa voix tonnante.
On vint les reconnaître, puis ils passèrent
La ferme était silencieuse ; une sentinelle, l'arme au bras, se promenait devant la grange, où dormaient sur la paille une trentaine de partisans. Catherine, à la vue de ces grands toits sombres, de ces vieux hangars,- de ces étables, de toute cette antique demeure où s'était passée sa jeunesse, où son père, son grand-père avaient écoulé tranquillement leur paisible et laborieuse existence, et qu'elle allait abandonner peut-être pour toujours, Catherine éprouva un serrement de cœur terrible ; mais elle n'en dit rien, et, sautant du traîneau, comme autrefois au retour du marché :
« Allons, Louise, dit-elle, nous voilà chez nous, grâce à Dieu. »
Le vieux Duchêne avait poussé la porte en criant:
« C'est vous, madame Lefèvre ?
— Oui, c'est nous!... Pas de nouvelles de Jean- Claude?
— Non, madame. »
Alors tout le monde entra dans la grande cuisine.
Quelques charbons brillaient encore sur l'âtre, et sous l'immense manteau de la cheminée était assis dans l'ombre Jérôme de Saint-Quirin, avec sa grande capote de bure, sa longue barbe fauve en
pointe, le gros bâton de cormier entre les genoux et la carabine appuyée au mur.
a Hé, bonjour, Jérôme! lui cria la vieille fermière,
— Bonjour, Catherine, répondit le chef grave el solennel du Grosmann. Vous arrivez du Donon?
— Oui... Ça va mal, mon pauvre Jérôme! Les kaiserlicks attaquaient la ferme quand nous avons quitté le plateau. On ne voyait que des habits blancs de tous les côtés. Ils commençaient à franchir les abalis...
— Alors vous croyez que Hullin sera forcé d'abandonner la route?
— Si Piorette ne vient pas à son secours, c'est possible 1 »
Les partisans s'étaient rapprochés du feu. Marc Divès se penchait sur la braise pour allumer sa pipe ; en se relevant, il s'écria :
« Moi, Jérôme, je ne te demande qu'une chose ; je sais d'avance qu'on s'est bien battu où tu commandais...
— On a fait son devoir, répondit le cordonnier ; il y a soixante hommes étendus sur la pente du Grosmann, qui pourrontle dire au dernierjugement,
— Oui ; mais qui donc a conduit les Allemands ; ils n'ont pu trouver d'eux-mêmes le passage du Blutfeld?
— C'est Yégof, le fou Yégof, dit Jérôme, dont les yeux gris, entourés de grosses rides et couverts
d'épais sourcils blancs parurent s'illuminer dans les ténèbres.
— Ah!... tu en es bien sûr?
— Les hommes de Labarbe l'ont vu monter; il conduisait les autres. »
Les partisans se regardèrent avec indignation.
En ce moment, le docteur Lorquin, resté dehors pour dételer le cheval, ouvrit la porte en criant :
« La bataille est perdue ! Voici nos hommes du Donon : je viens d'entendre la corne de Lagarmitte. »
Il est facile de s'imaginer l'émotion des assistants à cette nouvelle. Chacun se prit à songer aux parents,aux amis, qu'on ne reverrait peut-être jamais, et tous, ceux de la cuisine et de la grange, se précipitèrent à la fois sur le plateau. Dans le même instant, Robin et Dubourg, placés en sentinelle au haut duBois-de-Chênes, crièrent :
« Qui vive I
— France! » répondit une voix.
Et, malgré la distance, Louise, croyant reconnaître la voix de son père, fut saisie d'une émotion telle, que Catherine dut la soutenir.
Presque aussitôt un grand nombre de pas retentirent sur la neige durcie, et Louise, n'y pouvant tenir, cria d'une voix frémissante :
« Papa Jean-Claude !. . .
— J'arrive, répondit Hullin, j'arrive I
— Mon père ? s'écria Frantz Materne en courant .iu-devant de Jean-Claude.
— Il est avec nous, Frantz.
— Et Kasper ?
— Il a reçu un petit atout, mais ce n'est rien ; tu vas les voir tous les deux. »
Catherine se jetait au même instant dans les bras de Hullin.
«Oh! Jean -Claude, quel bonheur de vouf revoir !
— Oui, fit le brave homme d'une voix sourde, il y en a beaucoup qui ne verront plus les leurs !
— Frantz, criait alors le vieux Materne, hé 1 par ici! »
Et, de tous côtés, dans l'ombre, on ne voyait que des gens se chercher, se serrer la main et s'embrasser. D'autres appelaient : « Niclau 1 Saphéri ! » mais plus d'un ne répondait pas. Alors les voix devenaient rauques, comme étranglées, et finissaient par se taire. La joie des uns et [la consternation des autres doimaient une sorte d'épouvante. Louise était dans les bras de Hullin et pleurait à chaudes larmes.
« Ah ! Jean-Claude, disait la mère Lefèvre, vous en apprendrez sur cette enfant-là. Maintenant je ne vous dirai rien, mais nous avons été attaqués...
— Oui... nous causerons de, cela plus tard... le temps presse, dit Hullin ; la route du Donon est
LE FOU YEGOF. Î61
perdue, les cosaques peuvent être ici au petit jour, et nous avons encore bien des choses à faire. »
n tourna le coin et entra dans la ferme ; tout le monde le suivit ; Duchêne venait de jeter un fagot sur le feu. Toutes ces figures noires de poudre, encore animées par le combat, les habits déchirés de coups de baïonnette, quelques-unes sanglantes , s'avançant des ténèbres en pleine lumière, offi-aient un spectacle étrange. Kasper, le front bandé de son mouchoir, avait reçu un coup de sabre ; sa baïonnette, ses buffleteries et ses hautes guêtres de toile bleue étaient tachées de sang. Le vieux Materne, lui, grâce à sa présence d'esprit imperturbable, revenait sain et sauf de la bagarre. Les débris des deux troupes de Jérôme et de Hullin se trouvaient ainsi réunis. C'étaient les mêmes physionomies sauvages, animées de la même énergie et du même esprit de vengeance; seulement les derniers, harassés de fatigue, s'asseyaient à droite, à gauche, sur les fagots, sur la pierre de l'évier, sur la dalle basse de l'âtre, la tête entre les mains, les coudes aux genoux. Les autres regardaient en tous sens, et, ne pouvant se convaincre de la disparition de Hans, de Joson, de Daniel, échangaient des ^questions que suivaient de longs silences. Les deux fils de Materne se tenaient par le bras, comme s'ils avaient eu peur de se perdre, et leur père, derrière eux, appuyé contre le mui", le coude sur sa cara-
bine, les regardait d'un œil satisfait. « Il sont là, je les vois, semblait-il se dire ; ce sont de fameux gaillards ! Ils ont sauvé leur peau tous les deux 1 » Et le brave homme toussait dans sa main. Quelqu'un venait-il lai parler de Pierre, de Jacques, de Nicolas, de son fils ou de son frère, il répondait au hasard : « Oui, oui, il y en a beaucoup, là-bas, sur le dos... Que voulez-vous? c'est la guerre... Votre Nicolas, a fait son devoir... il faut se consoler. T> En attendant il pensait : « Les miens sont hors de la nasse, vo'là le principal ! »
Catherine dressait la table avec Louise. Bientôt Duchêne, remontant de la cave une tonne de vin sur l'épaule, la déposa sur le buffet; il en fît sauter la bonde, et chaque partisan vint présenter son verre, son pot ou sa cruche, à la gerbe pourpre qui miroitait aux reflets du foyer.
« Mangez et buvez ! leur criait la vieille fermière; tout n'est pas fini, vous aurez encore besoin de forces. Hé! Frantz, décroche-moi donc ces jambons! Voici le pain, les couteaux. Asseyez-vous mes enfants. •»
Frantz, avec sa baïonnette, embrochait les jambons dans la cheminée.
On avançait les bancs, on s'asseyait, et, malgré le chagrin, on mangeait de ce vigoureux appétit que ni les douleurs présentes, ni les préoccupations de l'avenir, ne peuvent faire oubher aux mon-
LE FOU YEGOF. 263
tagnards. Tout cela n'empêchait pas une tristesse poignante de serrer la gorge de ces braves gens, ef tantôt l'un, tantôt l'autre, s'arrêtant tout à coup, laissait tomber sa fourchette et s'en allait de table disant : « J'en ai assez ! »
Pendant que les partisans réparaient ainsi leurs forces, les chefs s'étaient réunis dans la salle voisine, pour prendre les dernières résolutions de la défense. Ils étaient assis autour de la table, éclairée par une lampe de ferblanc , le docteur Lorquin , son grand chien Pluton le nez en l'air près de lui, Jérôme dans l'angle d'une fenêtre à droite, Hullin à gauche, tout pâle. Marc Divès, le coude sur la table, la joue dans la main, tournait ses larges épaules à la porte ; il ne montrait que son profil brun et l'un des coins de sa longue moustache. Materne seul restait debout, selon son habitude, contre le mur, derrière la chaise de Lorquin, la carabine au pied. Dans la cuisine bourdonnait le tumulte.
Lorsque Catherine, mandée par Jean-Claude, entra, elle entendit ime sorte de gémissement qui la fit tressaillir ; c'était Hullin qui parlait.
« Tous ces braves enfans, tous ces pères de famille qui tombaient les uns après les autres, criaitil d'une voix déchirante, croyez-vous que cela ne me prenait pas au cœur ? Croyez-vous que je n'aurais pas mieux aimé mille fois être massacré moi-
même? Ah! dans cette nuit, vous ne savez pas ce que j'ai souffert! Perdre la vie, ce n'est rien ; mais porter seul une responsabilité pareille !...»
Il se tut; le frémissement de ses lèvres, une larme qui coulait lentement sur sa joue, son attitude, tout montrait les scrupules de l'honnête homme, en face d'une de ces situations où la conscience elle-même hésite et cherche de nouveaux appuis. Catherine alla tout doucement s'asseoir dans le grand fauteuil à gauche. Au bout de quelques secondes, Hullin ajouta d'un ton plus calme :
« Entre onze heures et minuit, Zimmer arrive en criant : « Nous sommes tournés 1 Les Allemands descendent du Grosmann; Labarbe est écrasé ; Jérôme ne peut plus tenir ! » Et puis il ne dit plus rien. Que faire?... Est-ce que je pouvais battre en retraite? est-ce que je pouvais abandonner une position qui nous avait coûté tant de sang, la route du Dopon, le chemin de Paris ? Si je l'avais fait, est-ce que je n'aurais pas été un misérable? Mais je n'avais que trois cents hommes contre quatre mille à Grandfontaine, et je ne sais combien qui descendaient de la montagne ! Eh bien ! coûte que coûte, je me décide à tenir; c'était notre devoir. Je me dis : a La vie n'est rien sans l'honneur I.., nous mourrons tous; mais on ne dha pas que nous avons livré le chemin de la France. Non, non, on ne le du-a pas ! »
LE FOU YEGOF. 263
En ce moment, la voix de Hullin reprit son timbre frémissant ; ses yeux se gonflèrent de larmes, et il ajouta :
« Nous avons tenu, mes braves enfants ont tenu jusqu'à deux heures. Je les voyais tomber. Ils tombaient en criant : « Vive la France I!! » Dès le commencement de l'action, j'avais fait prévenir Piorette. Il arriva au pas de course, avec une cinquantaine d'hommes solides. Il était déjà trop tard! L'ennemi nous dérobait à droite et à gauche ; il tenait les trois quarts du plateau, et nous avait refoulés dans les sapinières du côté de Blanru; son feu plongeait siu- nous. Tout ce que je pus faire, ce fut de réunir mes blessés, ceux qui se tramaient encore, et de les mettre sous l'escorte de Piorette ; une centaine de mes hommes se joignirent à lui. Moi, je n'en gardai que cinquante pour aller occuper le Falkenstein. Nous avons passé sur le ventre des Allemands qui voulaient nous couper la retraite. Heureusement la nuit était noire; sans cela, pas un seul d'entre nous n'aurait réchappé. Voilà donc où nous en sommes : tout est perdu ! Le Falkenstein seul nous reste, et nous sommes réduits à trois cents hommes. Maintenant il s'agit de savoir si nous voulons aller jusqu'au bout. Moi, je vous l'ai dit, je souffre de porter seul une responsabilité si grande. Tant qu'il a été question de défendre la route du Douon, il ne pouvait y avoir aucun
8G8 LE FOTJ YÉGOF.
doute : chacun se doit à la patrie ; mais cette route est perdue, il nous faudrait dix mille hommes pour la reprendre, et, dans ce m.oment, l'ennemi entre en Lorraine... Voyons, que faut-il faire?
— Il faut aller jusqu'au bout, dit Jérôme.
— Oui, oui! crièrent les autres.
— Est-ce votre avis, Catherine?
— Certainement, » s'écria la vieille fermière, dont les traits exprimaient une ténacité inflexible.
Alors Hullin, d'un ton plus ferme, exposa son plan :
« Le Falkenstein est notre point de retraite. C'est notre arsenal, c'est là que nous avons nos munitions ; l'ennemi le sait, il va tenter un coup de main de ce côté. Il faut que nous tous, ici présents, nous y allions pour le défendre ; il faut que tout le pays nous voie, qu'on se dise : « Catherine Lefèvre, Jérôme, Materne et ses garçons, Hullin, le docteur Lorquin sont là. Ils ne veulent pas déposer les armes ! » Cette idée ranimera le courage de tous les gens de cœur. En outre, Piorette tiendra dans les bois; sa troupe se grossira de jour en jour. Le pays va se couvrir de cosaques, de pillards de toute es" prce ; lorsque l'armée ennemie sera entrée en Lorraine, je ferai un signe à Piorette ; il se jefera entre le Donon et la route, et tous les traînards éparpillés dans la montagne seront pris comme dans un épcrvier. Nous pourrons aussi profiter des
LE FOtl YEGOF. 267
chances favorables, pour enlever les convois des Allemands, inquiéter leurs réserves, et, si le bonheur veut, comme il faut l'espérer, que tous ces kaiserlichs soient battus en Lorraine par notre armée, alors nous leur couperons la retraite, »
Tout le monde se leva, et Hullin, entrant dans la cuisine, fit aux montagnards cette simple allocution :
tt Mes amis, nous venons de décider que l'on pousserait la résistance jusqu'au bout. Cependant chacun est libre de faire ce qu'il voudra, de déposer les armes, de retourner à son village ; mais que ceux qui veulent se venger se réunissent à nous ! Ils partageront notre dernier morceau de pain et notre dernière cartouche. »
Le vieux flotteur Colon se leva et dit :
« Hullin, nous sommes tous avec toi ; nous avons commencé à nous battre tous ensemble, nous finirons tous ensemble.
— Oui, oui ! s'écrièrent les autres.
— Vous êtes tous décidés ? Eh bien ! écoutez-moi. Le frère de Jérôme va prendre le commandement.
— Mon frère est mort , interrompit Jérôme ; il est resté sur la côte du Grosmann. »
Il y eut un instant de silence ; puis, d'une voix forte, Hullin poursuivit :
.a Colon, tu vas prendre le commandement du tous ceux qui restent, à l'exception des hommes
qui formaient l'escorte de Catherine Lefèvre, et que je retiens avec moi. Tu iras rejoindre Piorette dans la vallée duBlanru, en passant par les Deux-Rivières.
— Et les munitions, s"écria Marc Divès.
— J'ai ramené mon fourgon, dit Jérôme ; Colon pourra s'en servir.
— Qu'on attelle aussi le traîneau, s'écria Catherine ; les cosaques arrivent, ils pilleront tout. Il ne faut pas que nos gens partent les mains vides; qu'ils emmènent les bœufs, les vaches et les chèvres; qu'ils emportent tout : c'est autant de gagné sur l'ennemi. »
Cinq minutes api'cis, la ferme était au pillage; m chargeait le traîneau de jambons, de viandes fumées, de pain ; on faisait sortir le bétail des écuries, on attelait les chevaux à la grande voiture, et bientôt le convoi se mit en marche, Robiii en tête , soldant dans sa grande trompe d'écorce, et les partisans derrière poussant aux roues. Lorsqu'il eut disparu dans le bois, et que le silence succéda subitement à tout ce bruit, Catherine, en se retournant, vit HuUin derrière elle, paie comme un mort.
« Eh bien, Catherine, lui dit-il, tout est fini!... Nous allons monter là-haut I »
Frantz, Kasper et ceux de l'escorte, Marc Divès, Materne, tous l'arme au pied dans la cuisine, at^ tendaient.
LE FOU YEGOF. 269
« Diichêne, dit la brave femme, descendez au village ; il ne faut pas que l'ennemi vous maltraite • à cause de moi. »
Le vieux serviteur, secouant alors sa tête blanche, les yeux pleins de larmes, répondit :
« Autant que je meure ici, madame Lefèvre. Voilà bientôt cinquante ans que je suis arrivé à la ferme... Ne me forcez pas de m'en aller : ce serait ma mort.
— Comme vous voudrez, mon pauvre Duchêne, répondit Catherine attendrie ; voici les clefs de la maison. »
Et le pauvre vieux alla s'asseoir au fond de l'àtre, sur un escabeau, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte, comme perdu dans une immense et douloureuse rêverie.
On se mit en route pour le Falkenstein. Marc Divès, à cheval, sa grande latte pendue au poing, formait l'arrière-garde. Frantz et HuUin, à gauche, observaient le plateau; Kasper et Jérôme, à droite, la vallée ; Materne et les hommes de l'escorte entouraient les femmes. Chose bizarre I devant les chaumières du village des Charmes, sur le seuil des maisonnettes, aux lucarnes, aux fenêtres, apparaissaient des figures jeunes et vieilles, regardant d'un œil curieux cette fuite de la mère Lefèvre, et les mauvaises langues ne l'épargnaient pas : «Ah I les voilà dénichés! criait-on;
rO LE FOU YEGOF.
mêlez-vous donc de ce qui ne vous regarde pas 1 » D'autres faisaient la réflexion, tout haut, que Catherine avait été riche assez longtemps, et que c'était à chacun son tour de traîner la semeile . Quant aux travaux, à la sagesse, à la bonté de cœur, à toutes les vertus de la vieille fermière, au patriotisme de Jean-Claude, au courage de Jérôme et des trois Materne, au désintéressemeni du docteur Lorquin, au dévouement de Marc Divès, personne n'en disait rien : — ils étaient vaincus I
Au fond de la vallée des Bouleaux, à deux portées de fusil du village des Charmes, sur la gauche, la petite troupe se mit à gravir lentement le sentier du vieux burg. Ilullin, se rappelant qu'il avait suivi le même chemin, lorsqu'il était allé acheter de la poudre à Marc Divès, ne put se défendre d'une tristesse profonde. Alors, malgré son voyage à Phalsbourg, malgré le spectacle des blessés de Hanau et de Leipzig, malgré le récit du vieux sergent, il ne désespérait de rien ; il conservait toute son énergie,
et ne doutait pas du succès de la défense. Maintenant tout était perdu : l'ennemi descendait en Lorraine , les montagnards fuyaient, Marc Divès côtoyait le mur dans la neige ; son grand cheval, ace coutume sans doute à ce voyage, hennissait, levant la tête et l'abaissant sous le poitrail par brusques saccades. Le contrebandier se retournait de temps, en temps, pour jeter un coup d'oeil sur le plateau du Bois-de-Chênes en face. Tout à coup il s'écria : « Hé ! voici les cosaques qui se montrent ! » A cette exclamation, toute la troupe fit halte pour regarder. On était déjà bien haut sur la montagne au-dessus du village et même de la ferme du Bois-de-Chênes. Le jour gris de l'hiver dispersait les vapeurs matinales, et, dans les rephs de la côte, on découvrait la silhouette de plusieurs cosaques, le nez en l'air, le pistolet levé, s'approchant au petit pas de la vieille métairie. Ils étaient espacés en tirailleurs, et semblaient craindre une surprise. Quelques instants après, on en vit poindre d'autres, remontant la vallée des Houx, puis d'autres encore, et tous, dans la même attitude, debout SUT leurs étriers pourvoir de loin, comme des gens qui vont à la découverte. Les premiers, ayant dépassé la ferme et n'observant rien de menaçant, agitèrent leurs lances et firent demi-tour. Tous les autres accoururent alors ventre à terre, comme les corbeaux qui suivent à tire-d'aile celui d'entre eux
272 LE FOU YEGOF.
qui s'élève, supposant qu'il vient d'apercevoir une proie. En quelques secondes, la ferme fut entourée, la porte ouverte. Deux minutes plus tard, lea vitres volaient en éclats ; les meubles, les paillasses, le linge, tombaient par les fenêtres de tous les côtés à la fois. Catherine, son nez crochu recourbé sur la lèvre, regardait tout ce ravage d'un air calme. Longtemps elle ne dit rien ; mais, voyant tout à coup Yégof, qu'elle n'avait pas aperçu jusqu'alors, frapper Duchêne du manche de sa lance et le pousser hors de la ferme, elle ne put retenir un cri d'indignation :
« Oh! le gueux !.. Faut-il être lâche pour frapper un pauvre vieux qui ne peut se défendre... Ahl brigand, si je te tenais !
— Allons, Catherine, cria Jean-Claude, en voilà bien assez ; à quoi bon se rassasier d'un pareil spectacle ?
— Vous avez raison, dit la vieille fermière ; partons : je serais capable de descendre pour me venger toute seule. »
Plus on montait, plus l'air devenait vif. Louise, la fille des Heimathslos, un petit panier de provisions au bras, grimpait en tête de la troupe. Le ciel l)leuâtre, les plaines d'Alsace et de Lorraine, et, tout au bout de l'horizon, celles de la Champagne, toute celte immensité sans bornes où se perdait le regard, lui donnait des éblouissements d'enthou-
LE FOU YEGOF. 273
siasme. Il lui semblait avoir des ailes et plonger dans l'azur, comme ces grands oiseaux qui glissent de la cime des arbres dans les abîmes, en jetant leui cri d'indépendance. Toutes les misères de ce bas monde, toutes ses injustices et ses souffrances étaient oubliées. Louise se revoyait toute petite suv le dos de sa mère, la pamTe bohème errante, et se disait : a Je n'ai jamais été plus heureuse, je n'ai jamais eu moins de soucis, je n'ai jamais tant ri, tant chanté ! Pourtant le pain nous manquait souvent alors. Ahl les beaux jom-s ! » Et des bribes de vieilles chansons lui revenaient à l'esprit.
Aux approches du rocher rougeâtre, incrusté de gros cailloux blancs et noirs, et penché sur le précipice comme les arceaux d'une immense cathédrale, Louise et Catherine s'arrêtèrent en extase. Au-dessus, le ciel leur paraissait encore plus profond, le sentier creusé en volute dans le roc plus étroit. Les vallées à perte de vue, les bois iDfinis, les étangs lointains de la Lorraine, le ruban bleu du Rhin sur leur droite, tout ce grand spectacle les émut, et la vieille fermière dit avec une sorte de recueillement ;
a Jean-Claude, celui qui a taillé ce roc dans le ciel, qui a creusé ces vallées, qui a semé sur tout cela les forêts, les bruyères et les mousses, celui-là peut nous rendre la justice que nous méritons. »
Gomme ils regardaient ainsi sur la première assise du /ûcher, Marc conduisit son cheval dans une
caverne assez proche, puis il revint, et, se mettant à grimper devant eux, il leur dit :
« Prenez garde, on peut glisser ! »
En même temps il leur montrait à droite le précipice tout bleu, avec des cimes de sapins au fond. Tout le monde devint silencieux jusqu'à la terîasse, où commençait la voûte. Là, chacun respira plus librement. On vit, au milieu du passage, les contrebandiers Brenn, Pfeifer et Toubac, avec leurs grands manteaux gris et leurs feutres noirs, assis autom* d'un feu qui s'étendait le long de la roche. Marc Divès leur dit :
«Nous voilai Les kaiserlicks sont les maîtres... Zimmer a été tué cette nuit... Hexe-Baizel est-elle là-haut?
— Oui , répondit Brenn , elle fait des cartouches.
— Cela peut encore servir, dit Marc. Ayez l'œil ouvert, et si quelqu'un monte, tirez dessus. »
Les Materne s'étaient arrêtés au bord de la roche, et ces trois grands gaillards roux, le feutre retroussé, la corne à poudre sur la hanche, la carabine sur l'épaule, les jambes sèches, musculeuses, solidement établis à la pointe du roc, offi-aient un groupe étrange sur le fond bleuâtre de l'abîme. Le vieux Materne, la main étendue, désignait au loin, bien loin, un point blanc presque imperceptible au milieu des sapinières, en disant :
LE FOU YÈGOF. ï"5
c Reconnaissez-vous cela, mes garçons? »
Et tous trois regardaient les yeux à demi fermés.
«c C'est notre maison, répondait Kasper.
« Pau\Te Magrédel ! reprit le vieux chasseur après im instant de silence ; doit-elle être inquiète depuis huit jours ! doit-elle faii'e des vœux pour nous à sainte Odile ! »
En ce moment, Marc Divès, qui marchait le premier, poussa un cri de surprise.
« Mère Lefèvre, dit-il en s'arrêtant, les cosaques ont mis le feu à votre ferme ! »
Catherine reçut cette nouvelle avec le plus grand calme, et s'avança jusqu'au bord de la terrasse ; Louise et Jean-Claude la suivii-ent. Au fond de l'abîme s'étendait un grand nuage blanc ; on voyait, à travers ce nuage, une étincelle sur la côte du Boisde-Chénes, c'était tout ; mais, par instants, lorsque soufflait la hise, l'incendie apparaissait : les deux hauts pignons noirs, le grenier à foin embrasé, les petites écmies flamboyantes; puis tout disparaissait de nouveau.
« C'est déjà presque fini, dit Hulhn à voix basse.
— Oui, répondit la vieille fermière, voilà quarante ans de travail et de peines qui s'envolent en famée; mais c'est égal, ils ne peuvent brûler mes bonnes terres, la grande prairie de l'Eichmath. Nous recommencerons à travailler. Gaspard
876 LE FOU YEGOF.
et Louise referont tout cela. Moi, je ne me repens de rien. »
Au bout d'un quart d'iieure, des milliers d'étincelles s'élevèrent, et tout s'écroula. Les pignons noirs restèrent seuls debout. Alors on se remit à grimper le sentier. Au moment d'atteindre la terrasse supérieure , on entendit la voix aigre de Hexe-Baizel :
a C'est toi, Catherine ? criait-elle. Ah ! je ne pensais jamais que tu viendrais me voir dans mon pauvre trou. »
Baizel et Catherine Lefèvre avaient été jadis à l'école ensemble, et elles se tutoyaient.
a Ni moi non plus, répondit la vieille fermière; c'est égal, Baizel, dans le malheur, on est contente de retrouver une vieille camarade d'enfance. »
Baizel semblait touchée.
« Tout ce qui est ici, Catherine, est à toi, s'écriat-elle, tout!...»
Elle montrait son pauvre escabeau, son balai de genêts verts et les cinq ou six bûches de son dire, Catherine regarda tout cela quelques instants en silence et dit :
« Ce n'est pas grand, mais c'est solide ; on ne brûlera pas ta maison, à toi I
— Non, ils ne la brûleront pas, dit Hexe-Baizel en riant; il leur faudrait tous les bois du comté de Dabo pom- la chauffer un peu. Hé ! hé 1 hé 1 »
Les partisans, après tant de fatigues, sentaient le besoin du repos ; chacun se hâtait d'appuyer son fusil au mur et de s'étendre sur le sol. Marc Divès leui- ouvrit la seconde caverne, où ils étaient du moins à l'ahri ; puis il sortit avec Hullin pour examiner la position.
Sur la roche du Falkenstein, à la cime des airs, s'élève une tour ronde, effondrée à sa base. Cette tom', couverte de ronces, d'épines blanches et de myrtiles, est vieille comme la montagne ; ni les Français, ni les Allemands, ni les Suédois ne l'ont détruite. La pierre et le ciment sont rehés avec une telle solidité, qu'on ne peut en détacher le moindre fragment. Elle a un air sombre et mystérieux qui vous reporte à des temps reculés, où la mémoire de l'homme ne peut atteindre. A l'épcque du passage des oies sauvages, Marc Divès s'y embusquait d'habitude, lorsqu'il n'avait rien de mieux à faire, et quelquefois, à la tombée du jour, au moment où les bandes arrivent à travers la brume et décrivent
S78 LE FOU YË60F.
un large circuit avant de se reposer, il en abattait deux ou trois, ce quiréjouissaitHexe-Baizel, toujours fort empressée de les mettre à la broche. Souvent aussi, en automne, Marc tendait dans les broussailles des lacets, où les grives se prenaient volontiers; enfin la vieille tour lui servait de bûcher. Combien de fois Hexe-Baizel, lorsque le vent du nord soufïlait à décorner des bœufs, et que le bruit, le craquement des branches et le gémissement immense des forêts d'alentour montaient là-haut comme la clameur d'une mer en fmie, combien de fois Hexe-Baizel avait-elle failli être enlevée jusque sur la Kilbéri en face ! Mais elle se tenait cramponnée aux broussailles, des deux mains, et le vent ne réussissait qu'à fane flotter ses cheveux roux.
Divès, s'étant aperçu que son bois, couvert de neige et trempé par la pluie, donnait plus de fumée que de flamme, avait abrité la vieille tour d'un toit en planches. A cette occasion, le contrebandier racontait une singulière histoire : — Il prétendait avoir découvert, en posant les chevrons, au fond d'une fissure, une chouette blanche comme neige, aveugle et débile, pom-vue en abondance de mulots et de chauves-souris. C'est pourquoi il l'avait appelée la grand'mère du pays, supposant que tous les oiseaux venaient l'entretenir à cause de son extrême vieillesse.
A la fin de ce jour, les partisans, placés en ob-
LE FOU YEGOF. 279
servation, comme les locataires d'un vaste hôtel, à tous les étages de la roche, virent les uniformes blancs apparaître dans les gorges d'alentour. Ils débouchaient en masses profondes de tous les côtés à la fois, ce qui démontrait clairement leur intention de bloquer le Falkenstein. Marc Divès, voyant cela, devint tout rêveur. « S'ils nous entourent, pensait-il, nous ne pourrons plus nous procurer de vivres ; il faudra nous rendre ou mourir de faim. »
On distinguait parfaitement l'état-major ennemi, stationnant à cheval autour de la fontaine du village des Charmes. Là se trouvait un grand chef à large panse, qui contemplait la roche avec une longue lunette ; derrière lui se tenait Yégof, et il se retournait de temps en temps pour l'interroger. Les femmes et les enfants formaient cercle plus loin, d'un air d'extase, et cinq ou six cosaques caracolaient. Le contrebandier ne put y tenir davantage ; il prit Hullin à part.
a Regarde, lui dit-il, cette longue file de schakos qui se glissent le long de la Sarre, et. de ce côté-ci, les autres qui remontent la vallée comme des lièvres, en allongeant les jambes : ce sont des kaijer' lieks, n'est-ce pas? Eh bien! que vont-ils faire là, Jean-Claude ?
— Ils vont entourer la montagne.
— C'est très-clair. Combien crois-tu qu'il y ait là de monde?
280 LE FOU YEGOF.
— De trois à quatre mille hommes.
— Sans compter ceux qui se promènent dans la campagne. Eh hien ! que veux-tu que Piorette fasse contre ce tas de vagabonds , avec ses trois cents hommes? Je te le demande franchement, Hulhn.
— Il ne pourra rien faire, répondit le brave homme simplement. Les Allemands savent que nos munitions sont au Falkenstein; ils craignent un soulèvement après leur entrée en Lorraine, et veulent assurer leurs derrières. Le général ennemi a reconnu qu'on ne peut nous prendre de vive force ; il se décide à nous réduire par la famine. Tout cela, Marc, est positif; mais nous sommes des hommes, nous ferons notre devoir : nous mourrons ici ! »
Il y eut un instant de silence ; Marc Divès h'onçait le sourcil, et ne paraissait pas du tout convaincu.
« Nous mourrons ! reprit-il en se grattant la nuque ; moi, je ne vois pas du tout pourquoi nous devons mourir; cela n'entre pas dans mes idées de mourir : il y a trop de gens qui seraient contents!
— Que veux-tu faire ? dit Hullin d'un ton sec ; tu veux te rendre ?
— Me rendre! cria le contrebandier; me prendstu pour un lâche ?
— Alors explique-toi.
— Ce soir, je pars pour t^Phalsbourg. Je risque ma peau en traversant les lignes de l'ennemi , mais
LE FOU YÉGOF. 28i
j'aime encore mieux cela que de me croiser les bras ici et de périr par la famine. J'entrerai dans la place à la première sortie, ou je tâcherai de gagner une poterne. Le commandant Meunier me connaît; je lui vends du tabac depuis trois ans. 11 a fait comme toi les campagnes d'Italie et d'Egypte. Eh bien ! je lui exposerai la chose. Je verrai Gaspard Lefèvre. Je ferai tant,. qu'on nous donnera peutêtre une compagnie. Rien que l'uniforme, vois-tu, Jean-Claude, et nous sommes sauvés : tout ce qui reste de braves gens se réunit à Piorette, et, dans tous les cas, on peut nous délivrer. Enfin, voilà mon idée ; qu'en penses-tu?
Il regardait Hullin, dont l'œil fixe et sombre l'inquiétait.
« Voyons, est-ce que ce n'est pas une chance!
— C'est une idée, dit enfin Jean-Claude. Je ne m'y oppose pas. »
Et regardant le contrebandier à son tour dans le blanc des yeux.
<< Tu me jures de faire ton possible pour entrer dans la place?
— Je ne jure rien du tout, répondit Marc, dont ' les joues brunes se couvrirent d'une rougeur subite ; je laisse ici tout ce que j'ai : mon bien, ma femme, mes camarades, Catherine Lefèvre, et toi, mon plus vieil ami !... Si je ne reviens pas, je serai un traître; mais si je reviens, Jean-Claude, tu
m'expliqueras un peu ce que tu viens de me demander : nous éclaircirons ce petit compte entre nous !
— Marc, dit Hullin, pardonne- moi ; ces jours-ci j'ai trop souffert ! j'ai eu tort; le malheur rend défiant... Donne-moi la main... Va, sauve-nous, sauve Catherine, sauve mon enfant! Je te le dis maintenant : nous n'avons plus de ressource qu'en toi. »
La voix de Hullin tremblait. Divès se laissa fléchir ; seulement il ajouta :
« C'est égal, Jean-Claude, tu n'aurais pas dû me dire cela dans un pareil moment; n'en parlons plus jamais!... Je laisserai ma peau en route, ou bien je reviendrai vous délivrer. Ce soir, à la nuit, je partirai. Les kaiserlicks cernent déjà la montagne ; n'importe, j'ai un bon cheval, et puis j'ai toujours eu de la chance. »
A six heures, les dernières cimes étaient descendues dans les ténèbres. Des centaines de feux, scintillant au fond des gorges, annonçaient que les Allemands préparaient leur repas. Marc Divès descendit la brèche en tâtonnant. Hullin écouta quelques secondes encore les pas de son camarade ; puis il se dirigea, tout soucieux, vers la vieille tour, où l'on avait établi le quarlier-général. 11 souleva la grosse couverture de laine qui fermait le nid de hiboux, et vit Catherine, Louise et les autres accroupis autour d'un petit feu, qui éclairait
les murailles grises. La vieille fermière, assise sui un bloc de chêne, les mains nouées autour des genoux, regardait la flamme d'un œil fixe, les lèvres serrées, le teint verdâtre. Louise, adossée au mur, semblait rêveuse. Jérôme, debout derrière Catherine, les mains croisées sur son bâton, touchait de son gros bonnet de loutre le toit vermoulu. Tous étaient tristes et découragés. Hexe- Baizel, qui soulevait le couvercle d'une marmite, et le docteur Lorquin, qui grattait le crépi du vieux mur avec la pointe de son sabre, conservaient seuls leur physionomie habituelle.
(c Nous voilà, dit le docteur, revenus aux temps des Triboques. Ces mm's-là ont plus de deux mille ans. Il a dû couler une bonne quantité d'eau des hauteurs du Falkenstein et du Grosmann, par la Sarre au Rhin, depuis qu'on n'a pas fait de feu dans cette tour.
— Oui, répondit Catherine comme au sortir d'un rêve, et bien d'autres que nous ont souffert ici le froid, la faim et la misère. Qui l'a su? Personne. Et dans cent, deux cents, trois cents ans, d'autres peut-être viendront encore s'abriter à cette même place. Ils trouveront, comme nous, la muraille froide, la terre humide. Ils 'feront un peu de feu. Ils regai'deront, comme nous regardons, et ils diront comme nous : « Qui a souffert avant nous ici? Pourquoi ont-ils souffert? Ils étaient donc pour-
2S«. LE FOU YEGOF.
suivis, chassés comme nous le sommes, pour venir se cacher dans ce misérable trou? » Et ils songeront aux temps passés... et personne ne pourra leur répondre! »
Jean-Claude s'était rapproché. Au bout de quelques secondes, la vieille fermière, relevant la tête, se prit à dire en le regardant :
« Eh bien ! nous sommes bloqués : l'ennemi veut nous prendre par la famine !
— C'est vrai, Catherine, répondit Hullin. Je ne m'attendais pas à cela. Je comptais sur une attaque de vive force ; mais les kaiserlicks n'en sont pas encore où ils pensent. Divès vient de partir pour Phalsbourg; il connaît le commandant de place... et si l'on envoie seulement quelques centaines d'hommes à notre secours...
— Il ne faut pas compter là-dessus, interrompit Ja vieille. Marc peut être pris ou tué par les Allemands, et puis, à supposer qu'il parvienne à traverser leurs lignes, comment pourra-t-il entrer à Phalsbourg? Vous savez bien que la place est assiégée par les Russes ! »
Alors tout le monde resta silencieux.
Hexe-Baizel apporta bientôt la soupe, et l'on fît cercle autour de la grande écuelle fumante.
Catnerine Lefèvre sortit de l'antique masure vers sept heures du matin ; Loiiise et Hexe-Baizel dormaient encore ; mais le grand' jour, le joursplendide des hautes régions, remplissait déjà les ahîmes. Au fond, à travers l'azur, se dessinaient les bois, les vallons, les rocbars, comme les mousses et les cailloux d'un lac sous le cristal hleudtre. Pas un souffle ne troublait l'air ; et Catherine, en face de ce spectacle immense, se sentit plus calme, plus tranquille que dans le sommeil même. « Que sont nos misères d'un jour, se dit-elle, nos inquiétudes et nos souffrances ? Pourquoi fatiguer le ciel de nos gémissements? pourquoi redouter l'avenir ? Tout cela ne dure qu'une seconde ; nos plaintes ne comptent pas plus que le soupir de la cigale en automne : est-ce que ses cris empêchent l'hiver d'arriver? Ne faut-il pas que les temps s'accomplissent, que tout meure pour renaître ? Nous sommes déjà morts, et nous sommes revenus ; nous mourrons encore, et nous reviendrons. Et les montagnes, avec leurs forêts, leurs rochers et leurs ruines, seront toujours là pour nous dire : « Sou-
2S6 LE FOU YEGOF.
viens-toi, souviens-toi! Tu m'as vu, regarde encore, et tu me reverras dans les siècles des siècles ! »
Ainsi rêvait la vieille, et l'avenir ne lui faisait plus peur ; les pensées pour elle n'étaient que des souvenirs.
Et comme elle était là depuis quelques instants, tout à coup un bourdonnement de voix vint frapper ses oreilles ; elle se retourna, et vit Hullin avec les trois contrebandiers, qui causaient gravement entre eux, de l'autre côté du plateau. Ils ne l'avaient pas aperçue, et semblaient engagés dans une discussion sérieuse.
Le vieux Brenn, au bord de la roche, un bout de pipe noire entre les dents, la joue ridée comme une vieille feuille de choux, le nez rond, la moustache grise, la paupière flasque, plissée sur son œil roux, et les longues manches de sa houppelande retombant à ses côtés, regardait dilTérents points que lui montrait Hullin dans la montagne ; et les deux autres, enveloppés de lem's longs manteaux gris, s'avançaient, reculaient, levaient la main audessus du sourcil, et paraissaient absorbés par une attention profonde.
Catherine s'était rapprochée, bientôt elle entendit :
« Alors vous ne croyez pas qu'il soit possible de descendre d'aucun côté ?
— Non, Jean-Claude, il n'y a pas moyen, ré«
LE FOU YÉGÛF. S;:
pondit Brenn; ces brigands-là connaissent le pays à fond : tous les sentiers sont gardés. Tiens, regarde le paqiiis des Chevreuils le long de cette mare : jamais les gardes n'ont eu l'idée de l'observer seulement ; eh bien 1 eux, ils le défendent. Et là-bas, le passage du Rothsteiu, un vrai chemin de chèvres, où l'on ne passe pas une fois en dix ans... tu vois briller une baïonnette derrière la roche, n'est-ce pas? Et cet autre, ici, où j'ai filé huit ans avec mes sacs, sans rencontrer un gendarme, ils le tiennent aussi : il faut que le diable leur ait montré tous les défilés.
— Oui, s'écria le grand Toubac, et si ce n'est pas le diable qui s'en mêle, c'est au moins Yégof !
— Mais, reprit Hullin, il me semble que trois ou quatre hommes soHdes , décidés, pourraient enlever un de ces postes.
— Non, ils s'appuient l'un sur l'autre ; au premier coup de fusil, on aurait un régiment sur le dos, répondit Brenn.' D'ailleurs, supposons qu'on ait la chance de passer, comment revenir avec des vi\Tes ? Moi, voilà mon avis : c'est impossible! »
Il y eut quelques instants de silence.
« Après ça, dit Toubac, si Hullin veut, nous essaierons tout de même.
— Nous essaierons quoi? dit Brenn; de nous faire casser les reins pour nous échapper, nous, et lais-
ser les autres dans le filet. Ça m'est égal; si l'on va, j'irai ! Mais quant à dire que nous reviendrons avec des provisions, je soutiens que c'est impossible. Voyons, Toubac, par où veux-tu passer et par où veux-tu revenir? Il ne s'agit pas ici de promettre, il faut tenir. Si tu connais un passage, dis-le moi. Depuis vingt ans j'ai battu la montagne avec Marc, je connais tous les chemins, tous les sentiers à dix lieues d'ici, et je ne vois pas d'autre passage que dans le ciel I »
Hullin se retourna en ce moment et vit la mère Lefèvre, qui se tenait à quelques pas, l'oreille attentive.
K Tiens, vous étiez là, Catherine? dit-il; nos affaires prennent une vilaine tournure.
— Oui, j'entends : il n'y a pas moyen de renouveler nos provisions.
— Nos provisions ! dit Brenn avec un som"h*e étrange ; savez-vous, mère Lefèvre, pom* combien de temps nous en avons ?
— Mais pour une quinzaine, répondit la brave fennne.
— Nous en avons pour huit jours, fit le contrebandier, en vidant les cendres de sa pipe sur son ongle.
[ — C'est la vérité, dit Hullm. Marc Divès et moi, nous croyions à une attaque du Falkenstein; nous ne pensions jamais que l'ennemi songerait à le
bloquer comme une place forte. Nous nous sommes trompés!...
— Et qu'allons-nous faire ? demanda Catherine toute pâle.
— Nous allons réduii-e la ration de chacun à la moitié. Si, dans qainze jours, Marc n'arrive pas, nous n'aurons plus rien... alors nous verrons! »
Ce disant, Hulhn, Catherine et les contrebandiers, la tête incHnée, reprirent le chemin de la brèche. Ils mettaient le pied sur la pente, lorsqu'à trente pas au-dessous d'eux apparut Materne, qui grimpait tout essoufflé dans les décombres, et s'accrochait aux broussailles pour aller plus vite.
tt Eh bien, lui cria Jean Claude, que se passe-t-il, mon vieux?
— Ah! te voilà... J'allais te trouver; un officier ennemi s'avance sur le mur du vieux burg, avec un petit drapeau blanc; il a l'air de vouloir nous parler. »
Hullin, se dirigeant aussitôt vers la pente de la roche, vit, en effet, un officier allemand debout sur le mur, et qui semblait attendre qu'on lui fit signe de monter. Il était à deux portées de carabine ; plus loin stationnaient cinq ou six soldats l'arme au pied. Après avoir inspecté ce groupe, Jean- Claude se retourna et dit :
« C'est un parlementaire qui vient sans doute nous sommer de rendre la place.
290 LE FOU YEGOF.
— Qu'on lui tire un coup de fusil! s'écria Catherine ; c'est tout ce que nous avons de mieux à lui répondre. »
Tous les autres paraissaient du même avis, excepté Hullia, qui, sans faire aucune observation, descendit à la terrasse, où se trouvait le reste des partisans.
K Mes enfants, dit-il, l'ennemi nous envoie un parlementaire. Nous ne savons pas ce qu'il nous veut. Je suppose que c'est une sommation de mettre bas les armes, mais il est possible que ce soit autrt cliose. Frantz et Kasper vont aller à sa rencontre ; ils lui banderont les yeux au pied de la roche et l'amèneront ici. »
Personne n'ayant d'objection à fake, les fils de Materne passèrent leur carabine en sautoir et s'éloignèrent sous la voûte en spirale. Au bout de dix minutes environ , les deux grands chassem^s roux arrivèrent près de l'officier ; il y eut une rapide conférence entre eux, après quoi tous les trois se mirent à grimper auFalkenstein. A mesure que montait la petite troupe, on distinguait mieux l'uniforme du parlementaire et même sa physionomie : c'était un homme maigre, aux cheveux blond cendré, à la taille bien prise, aux mouvements résolus. Au bas de la roche, Frantz et Kasper lui bandèrent les yeux, et bientôt on entendit leurs pas sous la voûte. Jean-Claude,
LE FOU YEGOF. 291
allant à leur rencontre, dénoua lui-même le mouchoir en disant :
« Vous désirez me communiquer quelque chose, monsieur : je vous écoute. »
Les partisans étaient alors à quinze pas de ce groupe. Catherine Lefèvre, la plus avancée, fronçait les sourcils; — sa figure osseuse, son nez long et recourbé, les trois ou quatre mèches de ses cheveux gris, tombant au hasard sur ses tempes plates et sur les pommettes de ses joues creuses, la pression de ses lèvres et la fixité de son regard parurent d'abord attirer l'attention de l'officier allemand, puis la douce et pâle figure de Louise derrière elle, puis Jérôme à la longue barbe fauve, drapé dans sa tunique de bure, puis le vieux Materne appuyé su" sa courte carabine, puis les autres, et enfin k haute voûte rouge, dont les masses colossales, pétries de silex et de granit, pendaient au dessus du précipice avec quelques ronces desséchées. Hexe- Baizel, derrière Materne, son long balai de genêts verts à la main, le cou tendu et le talon au bord do la roche, parut l'étonner une seconde.
Lui-même était l'objet d'une attention singuhère. On reconnaissait dans son attitude, dans sa physionomie longue, fine et brune, dans ses yeux grisclair, dans sa moustache rare, dans la déhcatesse de ses membres durcis par les travaux de la guerre, une race aristocratique : il y avait en lui quelque
292 LE FOU YEGOF.
chose du vieux routier et de l'iiomme du monde, du sabreur et du diplomate.
Cette inspection réciproque terminée en un clin- ■ d'œil, le parlementaire dit en bon français :
« C'est au commandant Hullin que j'ai l'honneur de m'adresser?
— Oui, monsieur, » répondit Jean-Claude.
Et comme l'autre promenait un regard indécis autour du cercle :
« Parlez haut, monsieur, s'écria-t-il, que tout le monde vous entende ! Lorsqu'il s'agit d'honneur et de. patrie, personne n'est de trop en France, 1er. femmes s'y entendent aussi bien que nous. Vous avez des propositions à me faire ? Et d'abord de quelle part ?
— De la part du général commandant en chef. Voici ma commission.
— Bon ! nous vous écoutons, monsieur. » Alors l'officier , élevant la voix , dit d'un ton
ferme :
ce Permettez-moi d'abord, commandant, de vous dire que vous avez magnifiquement rempli votre devoir : vous avez forcé l'estime de vos ennemis.
— En matière de devoir, répondit Hullin, il n'y a pas de plus ou de moins ; nous avons fait notre possible.
— Oui, ajouta Catherine d'un ton sec, et puisque nos ennemis nous estiment à cause de cela, eh
LK ^ • U YEGOF. 293
bien, ils nous estimeront encore plus dans huit ou quinze jours, car ncus ne sommes pas au bout de la guerre. On en verra d'autres. »
L'officier tourna la tête, et resta comme stupéfait de l'énergie sauvage empreinte dans le regard de la vieille.
« Ce sont de nobles sentiments, reprit-il après un instant de silence ; mais l'humanité a ses droits, et répandre le sang inutilement c'v*st faire le mal pour le mal.
— Alors pourquoi venez- vous dans notre pays ? cria Catherine d'une voix d'aigle. Allez-vous-en, et nous vous laisserons tranquilles ! »
Puis elle ajouta :
« Vous faites la guerre comme des brigands : vous volez, vous pillez, vous brûlez ! Vous méritez tous d'être pendus. On devrait vous précipiter de cette roche pour le bon exemple. »
L'ofQcier [âlit, car la vieille lui parut capable d'exécuter sa menace ; cependant il se remit presque aussitôt, et répliqua d'un ton calme :
« Je sais que les cosaques ont mit le feu à la ferme qui se voit en facj de ce rocher; ce sont des pillards, comme il s'en trouve à la suite de toutes les armées, et cet acte isolé ne prouve rien contre la discipline de nos troupes. Les soldats français en ont fait bien d'autres en Allemagne, et particulièrement dans le Tyrol ; non contents de piller et
d'incendier les villages, ils fusillaient impitoyablement tous les montagnards soupçonnés d'avoir pris les armes pour défendre leur pays. Nous pourrions user de représailles, ce serait notre droit, mais nous ne sommes point des barbares ; nous comprenons ce que le patriotisme a de noble et de grand, même dans ses inspirations les plus regrettables. D'ailleurs ce n'est pas au peuple français que nous faisons la guerre, c'est à l'empereur Napoléon. Aussi le général, en apprenant la conduite des cosaques , a flétri publiquement cet acte de vandalisme, et, de plus, il a décidé qu'une indemnité serait accordée au propriétaire de la ferme...
— Je ne veux rien de vous, interrompit Gathe • rine brusquement ; je veux rester avec mon injustice... et me venger f »
Le parlementaire comprit, à l'accent de la vieille, qu'il ne pourrait lui faire entendre raison, et qu'il était même dangereux de lui donner la réplique. Il se retourna donc vers Hullin et lui dit :
« Je suis chargé, commandant, de vous offrir les honneurs de la guerre, si vous consentez à rendre cette position. Vous n'avez point de vivres, nous le savons. D'ici à quelques jours, vous seriez forcés d-e mettre bas les armes. L'estime que vous porte le général en chef l'a seule décidé à vous faire ces conditions honorables. Une plus longue
LE FOU YEGOF. 295
résistance n'aboutirait à rien. Nous sommes maîtres duDonon, notre corps d'armée passe en Lorraine ; ce n'est pas ici que se décidera la campagne, vous n'avez donc aucun intérêt à défendre un point inutile. Nous voulons vous épargner les horreurs de la famine siu* cette roche. Voyons, commandant, décidez. »
Hullin se tourna vers les partisans et leur dit simplement :
«Vous avez entendu?... Moi je refuse; mais je me soumettrai, si tout le monde accepte les propositions de l'ennemi.
— Nous refusons tous ! dit Jérôme.
— Oui, oui, tous ! » répétèrent les autres.
Catheruie Lefèvre jusqu'alors inflexible, regardant par hasard Louise, parut attendrie ; elle la prit par le bras, et, se tournant vers le parlementaire, elle lui dit :
« Nous avons une enfant avec nous ; est-ce qu'i» n'y aurait pas moyen de l'envoyer chez im de nos parents'à Saverne ? »
A peine Louise eut-elle entendu ces mots, que, se précipitant dans les bras de Hullin avec une sorte d'effi'oi, elle s'écria :
« Non, non! Je veux rester avec vous, papa Jean-Claude, je veux mourir avec vous !...
— C'est bien, monsieur, dit Hullin tout pâle; allez , dites à votre général ce que vous avez vu ;
206 LE FOU YEGOF.
diles-lui que le Falkenstein nous restera jusqu'à la mort ! — Kasper, Frantz, reconduisez le parlementaire. »
L'officier semblait hésiter ; mais, comme il ouvrait la bouche pour faire une observation, Catherine, toute verte de colère, s'écria :
(c Allez... allez... vous n'êtes pas encore où vous pensez. C'est ce brigand de Yégof qui vous a dit que nous n'avions pas de vivres, mais nous en avons pour deux mois, et dans deux mois notre armée vous aura tous exterminés. Les traîtres n'auront pas toujours beau jeu : malheur à vous ! »
Et comme elle s'animait de plus en plus, le parlementaire jugea prudent de s'en aller ; il se retourna vers ses guides, qui lui remirent le bandeau et le conduisirent jusqu'au pied du Falkenstein.
Ce que Hullin avait ordonné au sujet des vivres fut exécuté le jour même : chacun reçut la demiration pour la journée. Une sentinelle fut placée devant la caverne de Ilexe-Baizel, où se trouvaient les provisions ; on en barricada hi porte, et Jean- Claude décida que les distributions se feraient en présence de tout le monde, afin d'empêcher les injustices ; mnis toutes ces précautions ne devciient pas pi-t'-server les malheureux de la plus horrible famine.
LE FOU YEGOF. 297
Depuis trois joui-s les vivres manquaient complètement au Falkenstein, et Divès n'avait pas donné signe de vie. Combien de fois, durant ces longues journées d'agonie, les montagnards avaient-ils tourné les yeux vers Phalsbourg I combien de fois avaient-ils prêté l'oreille, croyant entendre les pas du contrebandier, tandis que le vague murmure de l'air remplissait seul l'espace !
C'est au milieu des tortures de la faim, que s'écoula tout entière las dix-neuvième journée depuis l'arrivée des partisans au Falkenstein. Ils ne parlaient plus : accroupis à terre, la face amaigrie, ils restaient perdus dans une rêverie sans fin. Parfois ils se regardaient les uns les autres d'un œil étincelant, comme prêts à se dévorer ; puis ils redevenaient calmes et mornes.
Lorsque le corbeau de Yégof, volant de cime en cime, s'approchait de ce lieu de malheur, le vieux Materne épaulait sa carabine ; mais aussitôt l'oiseau de mauvais augure s'éloignait à tire-d'aile, en poussant des croassements lugubres, et le bras Clu vieux chasseur retombait inerte. Et, comme si
298 LE FOU YEGOF.
répuisement de la faim n'eût pas suffi pour combler la mesure de tant de misères, les malheureux n'ouvraient la bouche que pour s'accuser et se menacer les uns les autres.
« Ne me touchez pas, criait Hexe-Baizel d'une voix de fouine, à ceux qui la regardaient; ne me regardez pas, ou je vous mords 1 »
Louise délirait ; ses grands yeux bleus, au lieu d'objets réels, ne voyaient plus que des ombres voltiger sur le plateau, raser la cime des buissons et se poser sur la vieille tour.
« Voici des vivres ! » disait-elle.
Alors les autres s'emportaient contre la pauvre enfant, criant avec fureur qu'elle voulait se moquer d'eux et qu'elle prît garde !
Jérôme seul restait encore parfaitement calme ; mais la grande quantité de neige qu'il avait bue, pour apaiser le déchirement de ses entrailles, inondait tout son corps et sa face osseuse de suem' froide.
Le docteur Lorquin avait noué un mouchoir autour de ses reins et le serrait de plus en plus, prétendant satisfaire ainsi son estomac. Il s'était assis contre la tour, les yeux fermés ; d'heure en heure, il les ouvrait, disant :
« Nous en sommes à la première. . . à la seconde. . . à la troisième période. Encore un jour , et tout sera fini 1 w
Il se mettait ensuite à disserter sur les druides, sur Odin, Brahma, Pythagore, faisant des citations latines et grecques, annonçant la transformation prochaine de ceux du Harberg en loups, en renards, en animaux de toute sorte.
« Moi, criait-il, je serai lion ! je mangerai quinze livres de bœuf par jour ! »
Puis se reprenant :
« Non, je veux être homme; je prêcherai la. paix, la fraternité , la justice ! » Ah ! mes amis , disait-il, nous souffrons par notre propre faute. Qu' avons-nous fait de l'autre côté du Rliin depuis dix ans? De quel droit voulions-nous imposer des maîtres àices peuples? i'ourquoi n'échangions-nous pas nos idées^, nos sentiments, les produits de nos arts et de notre industrie avec eux? Pourquoi n'allions-nous pas les trouver en frères, au lieu de vouloir les asservir? Nous aurions été bien reçus ! Qu'ils ont dû souffrir, les malheureux, pendant ces dix années de violence et de rapine!... Maintenant ils se vengent... et c'est justice!... Que la malédiction du ciel retombe sur les misérables qui divisent les peuples pour les opprimer ! »
Après ces moments d'exaltation, il s'affaissait contre le mur de la tour et murmurait :
a Du pain... oh ! rien qu'un morceau de pain ! »
Les garçons de Materne , accrouijis dans les
300 LE FOU YEGOF.
broussailles , la carabine à l'épaule , semblaient attendre le passage d'un gibier qui n'arrivait jamais ; l'idée de l'affût éternel soutenait leurs forces expirantes.
Quelques-uns , repliés sur eux-mêmes , grelottaient et se sentaient dévorés par la fièvre ; ils accusaient Jean-Claude de les avoir conduits au Falkenstein.
Hullin, avec une force de caractère surhumaine, allait et venait encore, observant ce qui se passait dans les vallées d'alentour, sans rien dire.
Parfois il s'avançait jusqu'au bord de la roche, et ses larges mâchoires serrées, l'œil étincelant, il regardait Yégof assis devant un grand feu, sur le plateau du Bois-de-Chêne, au milieu d'une bande de cosaques. Depuis l'arrivée des Allemands dans la vallée des Charmes, le fou n'avait pas quitté ce poste : il semblait de là surveiller l'agonie de ses victimes.
Tel était l'aspect de ces malheureux sous le ciel immense.
Le supplice de la faim, au fond d'un cachot, est etlrayant sans doute, mais sous le ciel inondé de lumière, aux yeux de tout un pays, en face des ressources de la nature, cela dépasse toute expression*
Or, à la fin de ce dix-neuvième jour, entre quatre et cinq heures du soir, le temps s'était assombri de grandes nuées grises s'élevaient derrière k
LE FOU YÉ(tOF. 301
cime neigeuse du Grosmann ; le soleil , rouge comme un boulet qui sort de la fournaise, jetait quelques derniers éclairs dans l'horizon brumeux. Le silence sur la roche était profond. Louise ne donnait plus signe de vie ; Kasper et Frantz conservaient leur immobilité dans les broussailles comme des pierres. Catherine Lefèvre, accroupie à terre, ses genoux pointus entre ses bras décharnés , les traits rigides et durs , les cheveux pendant sur ses joues verdâtres, l'œil hagard et le menton serré comme un étau, ressemblait à quelque vieille sibylle assise au milieu des bruyères. Elle ne parlait plus. Ce soir-là, Hullin, Jérôme, le vieux Materne et le docteur Lorquin s'étaient réunis autour de la vieille fermière pour mourir ensemble. Ils étaient tous silencieux, et les derniers rayons du crépuscule éclairaient leur groupe noir. A droite, derrière une sailhe du roc, brillaient dans l'abîme quelques feux des Allemands. Et comme ils étaient là, tout à coup la vieille, sortant de son immense rêverie, murmura d'abord quelques mots inintelligibles.
(c Divès arrive ! dit-elle ensuite à voix basse ; js le vois... il sort de la poterne , à droite de l'arsenal... Gaspard le suit, et... »
Alors elle compta lentement :
« Deux cent cinquante hommes... fit-elle ; des gardes nationaux et des soldats... Ils traversent
303 LE FOU YEGOF.
le fossé... Ils montent derrière la demi-lune... Garpard parle avec Marc... Que lui dit-il? »
Elle parut écouter :
a Dépêclions-nous ! » — Oui, dépêchez- vous... le temps presse... Les voilà sur le glacis! »
Il y eut un long silence ; puis, tout à coup, la vieille, se dressant de toute sa hauteur, les hras écai'tés, les cheveux hérissés, la bouche toute grande ouverte, hurla d'une voix terrible :
« Courage ! tuez ! tuez ! ah ! ah 1 »
Et elle retomba lourdement.
Ce cri épouvantable avait éveillé tout le monde ; il eût éveillé des morts. Tous les assiégés semblaient renaître. Quelque chose était dans l'air. Était-ce l'espérance, la vie, l'âme? Je né sais ; mais tous arrivaient à quatre pattes, comme des fauves, retenant leur soufile pour entendre. Louise ellemême se remuait doucement et levait la tête. Frantz et Kasper se tramaient sur les genoux ; et, chose bizarre, Hullin, portant les yeux dans les ténèbres du côté de Phalsboiu-g, croyait voir un pétillement de fusillade annonçant une sortie.
Catherine avait repris sa première attitude; mais ses joues, tout à l'heure inertes comme un masque de plâtre, frémissaient sourdement ; son œil se recouvrait du voile de la rêverie. Tous les autres prêtaient l'oreille : on eût dit que leur existence était suspendue à ses lèvres. 11 s'était passé
près d'un quart d'heure, quand la vieille reprit lentement :
« Ils ont traversé les lignes ennemies... Ils courent à Lutzelbourg. . . Je les vois... Gaspard et Divès sont en avant avec Desmarets, Ulrich, Weber et nos amis de la ville. . . Ils arrivent ! ... ils arrivent ! ... » Elle se tut de nouveau; longtemps encore on écouta, mais la vision était passée. Les secondes succédaient aux secondes, lentes comme des siècles, quand tout à coup Hexe-Baizel se prit à dire d'une voix aigre :
« Elle est folle ! elle n'a rien vu... — Marc... je le connais... il se moque bien de nous. Qu'est-ce que ça lui fait, si nous dépérissons ! Pourvu qu'il ait sa bouteille devin et des andouilles, et qu'il puisse fumer tranquillement sa pipe au coin du feu, le reste lui est bien égal. Ah ! le brigand ! »
Alors tout rentra dans le silence, et les malheureux, uninstantraniméspar l'espoir d'une délivrance prochaine , retombèrent dans le découragement, (c C'est un rêve, pensaient-ils ; Hexe-Baizel a raison ; nous sommes condamnés à mourir de faim ! » Sur ces entrefaites, la nuit était venue. Q^^^nd la lune se leva derrière les hautes sapinières, éclairant les groupes mornes des assiégés, Hullin seul veillait encore au milieu des ardeurs de la fièvre. Il entendait au loin, bien loin dans les gorges, la voLx des sentinelles allemandes criant : « Wcr dà !
30; LE FOU YEGOF.
wer dà! » les rondes du bivouac allant par les bois, le hennissement grêle des chevaux au piquet, leurs ruades et les cris de leurs gardiens. Vers minuit, le brave homme finit cependant par s'endormir comme les autres. Lorsqu'il se réveilla, l'horloge du village des Charmes sonnait quatre heures. Hullin, à ces vibrations lointaines, sortit de son engourdissement, il ouvrit les paupières, et, comme il regardait sans conscience de lui-même , cherchant à recueillir ses souvenirs, une vague luem' de torche passa devant ses yeux; il en eut peur, et se dit : «Est-ce que je deviens fou? La nuit est toute noire, et je vois des torches !... »
Pourtant la flamme reparut; il la regarda mieux, puis se leva brusquement, appuyant durant quelques secondes la main sur sa face contractée. Enfin, hasardant encore un regard, il vit distinctement un feu sur le Giromani, de l'autre côté du Blanru, un feu qui balayait le ciel de son aile pourpre, et faisait tourbillonner l'ombre des sapins sur la neige. Et, se rappelant que ce signal avait été convenu entre lui et Piorette pour annoncer une atlaque, il se prit à tembler des pieds à la tête, sa figm-e se couvrit de sueur, et, marchant dans les iénèbres à tâtons comme un aveugle, les mains étendues., il bégaya :
« Catherine... Louise... Jérôme! »
Mais personne ne lui répondit, et, après avo ir
LE FOU YÉfiOF. 305
tâtonné de la sorte, croyant marcher tandis qu'il ne faisait pas un pas, le malheureiLX tomba ea criant :
« Mes enfants I... Catherine I... on vient !... nous sommes sauvés ! »
Aussitôt il se fit un vague murmure ; on aurait dit que les morts sp réveillaient. Il y eut un éclat de rire sec : c'était Hexe-Baizel devepue folle de souffrance. Puis Catherine s'écria :
« Hullin... Hullin... qui a parlé? »
Jean-Claude, revenu de son émotion, s'écria ' d'un accent plus ferme :
a Jérôme, Catherine, Materne, et vous tous, êtesvous morts? Ne voyez-vous pas ce feu, là-bas, du côté du Blanru? C'est Piorette qui vient à notre secours. »
Et, dans le même instant, une détonation profonde roula dans les gorges du Jaegerthàl avec un bruit d'orage. La trompette du jugement dernier n'aurait pas produit plus d'effet sur les assiégés ; ils se réveillèrent tout à coup :
« C'est Piorette! c'est Marcl criaient des voix cassées, sèches, des voix de squelettes; on vient à notre secours ! »
Et tous les misérables cherchaient à se relever ; quelques-uns sanglotaient, mais ils n'avaient plus de larmes. Une seconde détonation les mit debout.
« Ce sont des feux de peloton, s'écria Hullin, les
nôtres tirent aussi par peloton, nous avons des soldats en ligne ; — vive la France!
— Oui, répondit Jérôme, la mère Catherine avait raison; les Phalsbourgeois viennent à notre secours : ils descendent les collines de la Sarre ; et voilà maintenant Piorette qui attaque par le Blanru. y>
En effet, la fusillade commençait à pétiller des deux côtés à la fois, vers le plateau du Bois-de- Chênes et les hauteurs de la Kilbéri.
Alors les deux chefs s'embrassèrent ; et comme ils marchaient à tâtons dans la nuit profonde, cher- . chant à gagner le bord de la roche, tout à coup la voix de Materne leur cria :
<c Prenez garde, le précipice est là ! »
Ils s'arrêtèrent, regardant à leurs pieds, mais on ne voyait rien ; un courant d'air froid, remontant de l'abîme, vous avertissait seul du danger. Toutes les cimes et les gorges d'alentour étaient plongées dans les ténèbres. Sur les flancs de la côte en face, les lueurs de la fusillade passaient comme des éclairs, illuminant tantôt un vieux chêne, le profil noir d'un rocher, tantôt un coin de bruyères, et des groupes d'hommes allant et venant comme au milieu d'un incendie. — On entendait à deux mille pieds au-dessous, dans les profondeurs de la gorge, des rumeurs sourdes, le galop des chevaux, des clameurs, des commandements. Parfois le cri du
LE FOU YEGOF. 307
montagnard qui hêle, ce cri prolongé qui va d'une cime à l'autre, « hé! oh ! hé ! » s'élevait jusqu'au Falkenstein comme un soupir.
a C'est Marc, disait HulHn; c'est la voix de Marc.
— Oui, c'est Marc qui nous avertit d'avoir bon courage, » répondait Jérôme.
Tous les autres, accroupis autour d'eux, le cou tendu, les mains au Lord de la roche, regardaient. La fusillade continuait toujours avec une vivacité qui trahissait l'acharnement de la bataille, mais impossible de rien voir. Oh! qu'ils auraient voulu prendre part à cette lutte suprême, les malheureux ! Avec quelle ardeur ils se seraient précipités dans le combat ! La crainte d'être encore abandonnés, de voir au jour leurs défenseurs en retraite» les rendait muets d'épouvante.
Cependant le jour commençait à poindre ; le pâle crépuscule montait derrière les cimes noires ; quelques rayons descendaient dans les vallées ténébreuses ; une demi-heure après, ils argentaient les brumes de l'abîme. Hullin, jetant un regard à travers les crevasses de ces nuages, reconnut enfin la position. Les Allemands avaient perdu les hauteurs du Valtin et le plateau du Bois-de-Ghênes. Ils s'étaient massés dans la vallée des Charmes, au pied du Falkenstein, au tiers de la côte, pour n'être pas dominés par le feu de leurs adversaires. En face de la roche , Piorette , maître du Bois-de-Chênes ,
3/73 LE FOU YEGOF.
ordonnait des abatis du côté de la descente des Charmes. Il allait et venait, son bout de pipe aux dents, le feutre sur l'oreille, la carabine en bandoulière. Les haches bleues des bûcherons scintillaient au soleil leyant. A gauche du village, siu* la côte du Valtin, au milieu des bruyères, Marc Divès, sur un petit cheval noir à longue queue traînante, la latte pendue au poignet, indiquait les ruines et le chemin de schlitte. Un officier d'infanterie et quelques gardes nationaux en habits bleus l'écoutaient. Gaspard Lefèvre, seul, en avant de ce groupe, appuyé sur son fusil, semblait méditatif. On comprenait, à son attitude, les résolutions désespérées qu'il formait pour le moment de l'attaque. Enfin, tout au somm.et de la colline, contre le bois, deux ou trois cents hommes, rangés en ligne, l'arme au pied, regardaient aussi.
La vue de ce petit nombre de défenseurs serra le cœur des ass'égés; d'autant plus que les Allemands, sept ou huit fois supérieurs en nombre, commençaient à former deux colonnes d'attaque, pour reprendre les positions qu'ils avaient perdues. Leur général envoyait des cavaliers de tous côtés, porter SCS ordres. Les baïonnettes se menaient à défiler.
a C'est fini ! dit Hullin à Jérôme. Qu'est-ce que cinq ou six cents hommes peuvent faire contre quatre mille en ligne de bataille ? Les Phalsbourgçois retourneront chez eux et diront : « Nous
LE FOU YEGOF. 309
avons fait notre devoir ! » Et Piorette sera écrasé ! »
Tous les autres pensaient de même ; mais ce qui porta leur désespoir au comble, ce fut de voir tout à coup une longue file de cosaques déboucher dans la vallée des Charmes ventre à terre, et le fou Yégof à leur tête, galopant comme le vent : sa barbe, la queue de son cheval, sa peau de chien et sa chevelure rousse, tout cela fendait l'air. Il regardait la roche et brandissait sa lance au-dessus de sa tête. Au fond de la vallée, il piqua droit vers l'état-m-ajor ennemi. Arrivé près du général, il fit quelques gestes,, indiquant l'autre côté du plateau du Bois-de-Chênes.
a Ah le brigand 1 s'écria Hullin. Voyez, il dit que Piorette n'a pas d'abatis de ce côté-là, qu'il faut tourner la montagne. »
En effet, une colonne se mit aussitôt en marche dans cette direction, tandis qu'une autre se dirigeait sur les abatis, pour masquer le mouvement de la première.
a Materne, criaJean-Claude, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'envoyer une balle au fou? »
Le vieux chasseur hocha la tête.
« Non, dit-il, c'est impossible ; il est hors dt portée. I)
En ce moment, Catherine fit entendre un cri sauvage un cri d'épervier ;
310 LE FOU YEGOF.
« Écrasons -les!... Écrasons- les comme au Blutfeld! »
Et cette vieille, tout à l'heure si faible, alla se jeter sur un quartier de roc, qu'elle enleva des deux mains ; puis, ses longs cheveux gris épars, son nez crochu recourbé sur ses lèvres serrées, les joues tendues, les reins plies, elle s'avança d'un pas ferme jusqu'au bord de l'abîme, et la roche partit dans les airs, traçant une courbe immense.
On entendit un fracas horrible au-dessous, des éclats de sapin jailhrent de tous côtés, puis on vit l'énorme pierre rebondir à cent pas d'un nouvel élan, descendre la pente rapide, et, par un dernier bond, arriver sur Yégof et l'écraser aux pieds du général ennemi. Tout cela s'était acompli en quelques secondes.
Catherine, debout au bord de la roche, riait d'un rire de crécelle qui n'en finissait plus.
Et tous les autres, tous ces fantômes, comme animés d'une vie nouvelle, se précipitaient sur les décombres du vieux burg en criant : « A mort ! à mort!... Ecrasons-les comme au Blutfeld ! »
On n'avait jamais vu de scène plus terrible. Ces êtres, aux portes de la tombe, maigres et décharnts comme des squelettes, retrouvaient leur force pour le carnage. Ils ne trébuchaient plus, ils ne chancelaient plus; ils enlevaient chacun sa pierre et
coui-aient la jeter au précipice, puis revenaient en prendre une autre, sans même regarder ce qui se passait au dessous.
Maintenant qu'on se figure la stupeur des kaiserliks à ce déluge de décombres et de roches. Tous s'étaient retournés au bruit des pierres bondissant à la file par-dessus les broussailles et les bouquets d'arbres, et d'abord ils étaient restés comme pétrifiés ; mais levant les yeux plus haut et voyant d'autres pierres descendre etdescendre toujours, et par-dessus tout cela les spectres aller et venir, lever les bras, se décharger et repartir encore ; voyant leurs camarades broyés, — des files de quinze à vingt hommes renversées d'un seul coup, — un cri mimense avait retenti de la vallée des Charmes jusqu'au Falkenstein, et, malgré la voix des chefs, malgré la fusillade qui recommençait à droite et à gauche, tous les Allemands s'étaient débandés pour échapper à cette mort horrible.
Au plus fort de la déroute, le général ennemi élait • cependant parvenu à rallier un bataillon et descendait au pas vers le village. Cet homme, calme au milieu du désastre, avait quelque chose de grand et de digne. 11 se retournait parfois d'un air sombre pour regarder bondir les roches, qui faisaient des trouées sanglantes dans sa colonne,
Jean-Claude l'observait, et, malgré l'enivrement
3ta LE FOU YÉGOF.
du triomphe, malgré la certitude d'avoir échappé à la famine, le vieux soldat ne pouvait se défendre d'un sentiment d'admiration :
« Regarde , disait-il à Jérôme , il fait comme nous autres en revenant du Donon et du Grosmann : il reste le dernier, et ne cède que pas à pas. Décidément il y a des hommes de cœur dans tous les pays ! »
Marc Divès et Piorette, témoins de ce coup de fortune , descendaient alors au milieu des sapinières, pom- essayer de couper la retraite au général ennemi, mais ils ne purent y parvenir. Le bataillon , réduit de moitié, forma le carré derrière le village des Charmes, et remonta lentement la vallée de la Sarre, s'arrêtant parfois, comme un sangher blessé qui fait tête à la meute , lorsque les hommes de Piorette ou ceux de Phalsbourg essayaient de le serrer de trop près.
Ainsi se termina la grande bataille du Falkenstein, connue dans la montagne sous le nom de Bataille des Hoches,
LE FOU YEGOF.
À peine le combat terminé, vers huit he n-es, îilarc Divès, Gaspard et une trentaine de montagnards, avec des hottes de vivres, montèrent au Falkenstein. Quel spectacle les attendait là-haut! Tous les assiégés, étendus à terre semblaient morts. On avait beau les secouer, leur crier dans les oreilles : « Jean-Claude!... Catherine!... Jérôme! » ils ne répondaient pas. Gaspard Lefèvre, voyant sa mère et Louise immobiles et les dents serrées, dit à Marc que si elles n'en revenaient pas, il se ferait sauter la tête avec son fusil. Marc répondit que chacun était libre, mais que, pour sa part, il ne se brûlerait pas la cervelle à cause de Hexe-Baizel. Enfin, le vieux Colon ayant déposé sa hotte sur une pierre, Kasper Materne renifla tout à coup, ouvrit les yeux, et, voyant les vivres, se mit à claquer des dents comme un renard à la chasse.
Alors on comprit ce que cela voulait dire, et Marc Divès, allant de l'un à l'autre, lem^ passa simplement sa gourde sous le nez, ce qui suffisait pour les ressusciter. Ils voulaient tout avaler à la îoisi mais le docteur Lorquin, malgré sa fringale,'
is
314 LE FOU YEGOF.
eut encore le bon sens de prévenir Marc de ne pas les écouter, et que le moindre étouffement les ferait périr. C'est pourquoi chacun ne reçut qu'un peu de pain, un œuf et un verre de vin, ce qui ranima singulièrement leur moral; puis on chargea Catherine , Louise et les autres sur des schlittes^ et l'on redescendit au village.
Quant à peindre maintenant l'enthousiasme et l'attendrissement de leurs amis, lorsqu'on les vit revenir, plus maigres que Lazarus debout dans sa fosse, c'est chose imposible. On se regarda't, on s'embrassait, et à chaque nouveau venu d'Abreschvi^iller, de Dagsburg, de Saint Qu-irin ou d'ailleurs, c'était à recommencer.
Marc Divôs fut obligé de raconter plus de vingt fois l'histoire de son voyage àPhalsbourg. Le brave contrebandier n'avait pas eu de chance : — après avoir échappé par miracle aux balles des kaiserliks, il était allé tomber, dans la vallée de Spartzprod, au milieu d'une bande de cosaques, qui l'avaient dévalisé de fond en comble. Il lui avait fallu rôder ensuite durant deux semaines autour des postes russes qui cernaient la ville, essuyant le fou de leurs sentinelles, el risquant vingt fois d'être arrêté comme espion, avant de pouvoir pénétrer dans la place. Enfin, le commandant Meunier, alléguant la faiblesse de la garnison, avait d'abord refusé tout secours, et ce n'est qu'à la sollicitaliou pressante des boui'geois
de la ville, qu'il avait fini par consentir à détacher deux compagnies.
Les montagnards, écoutant ce récit, admiraient le courage de Marc, sa persévérance au milieu des dangers.
« Eh ! répondait le grand contrebandier d'un air de honne humeur à ceux qui le félicitaient, je n'ai fait que mon devoir ; est-ce que je pouvais laisser périr les camarades? Je sais bien que ce n'était pas facile ; ces gueux de cosaques sont plus fins que les douaniers : ils vous flairent d'une lieue comme les corbeaux; mais c'est égal, nous les avons dépistés tout de même. »
Au bout de cinq ou six jours, tout le monde fut sur pied. Le capitaine Vidal, de Phaisbourg, avait laissé vingt-cinq hommes au Falkenstein, pour garder les poudres ; Gaspard Lefèvre était du nombre, et le gaillard descendait tous les matms au village. Les aUiés avaient tous passé en Lorraine : on n'en voyait plus en Alsace qu'autom- des places fortes. Bientôt on apprit les victoires de Ghamp-Aubert et de Montmirail ; mais les temps étaient venus d'un grand malhem- : les alliés, malgré l'héroïsme de notre armée et le génie de l'Empereur, entrèrent à Paris.
Ce fut im coup terrible pour Jean-Claude, Catherine, Materne, Jérôme et toute la montagne; mais le récit de ces événements n'entre pas dans
notre histoire , d'autres ont raconté ces choses.
La paix faite, au printemps, on rebâtit la ferme du Bois-de-Chênes : les bûcherons, les sabotiers, les maçons, les flotteurs et tous les ouvriers du pays y mirent la main.
Vers la même époque, l'armée ayant été licenciée, Gaspard se coupa les moustaches, et son mariage avec Louise eut lieu.
Ce jour-là arrivèrent tous les combattants du Falkenstein et du Donon , et la ferme les reçut portes et fenêtres ouvertes à deux battants. Chacun apportait ses présents aux mariés : Jérôme , des petits soul'ers pour Louise; Materne et ses fils, un coq de bruyère, le plus amoureux des oiseaux, comme chacun sait ; Divès, des paquets de tabac de contrebande pour Gaspard; et le docteur Lorquin, une layette de fine toile blanche.
Il y eut table ouverte jusque dans les granges et sous les hangars. Ce qu'on consomma de vin, dr> pain, de viande, de tartes et de kougelhof, je ne puis le dire; mais ce que je sais bien, c'est que Jean- Claude, fort sombre depuis l'enlrée des alliés à Paris, se ranima ce jour-là en chantant le vieil air de sa jeunesse, aussi allègrement que lorsqu'il était parti, le fusil sur l'épaule, pour Valmy, Jemmapes et Fleurus. Les échos du Falkenslein en face répétèrent au loin ce vieux chant patriotique; le plus jjrandjle plus noble que l'honnue ait jamais enten-
du SOUS le ciel. Catherine Lefèvre frappait la mesure sur la table avec le manche de son couteau, et s'il est vrai, comme plusieurs le disent, que les morts viennent écouter quand on parle d'eux, les nôtres durent être contents, et le Roi de Carreau dut écumer dans sa harhe rousse.
Vers minuit, Hullin se leva, et^'adressant aux mariés, il leur dit :
« Vous aurez de hraves enfants ; je les ferai sauter sur mes genoux, je leur apprendrai ma vieille chanson, et puis j'irai rejoindre les anciens ! »
Cela dit, il embrassa Louise ; et, bras dessus, bras dessous, avec Marc Divès et Jérôme, il descendit à sa cassine, suivi de toute la noce, qui répétait en chœm' le chant sublime. On n'avait jamais vu de plus belle nuit ; des étoiles innombrables brillaient au ciel dans l'azur sombre ; les buissons au bas de la côte, où l'on avait enterré tant de braves gens, frissonnaient tout bas. Chacun se sentait joyeux et attendri. Sur le seuil de la petite baraque, on se serra la main, on se souhaita le'bonsoir; et tous, les uns à droite, les autres à gauche, par petites troupes, s'en retournèrent à leurs villages.
« Bonne nuit, Materne, Jérôme, Divès, Piorette, bonne nuit! » criait Jean-Claude.
Ses vieux amis se retournaient en agitant leurs feutres, et tous se disaient en eux-mêmes :
'■ Il y a pourtant des jours où l'on est bien heu-
318 LE FOU YEGOF.
reux d'être au monde. Ah! s'il n'y avait jamais ni pestes, ni guerres, ni famines , — si les hommes pouvaient s'entendre, s'aimer et se secoiu-ir, — s'il ne s'élevait point d'injustes défiances entre eux . — la terre serait im vrai paradis ! »