A Emile Godefroy
Mon cher Emile Godefrcy, je pense très-simplement que vous auriez le droit de me mépriser, si je ne vous écrivais pas. Je ne veux donner ce droit à
personne. Vous m'avez fait l'honneur de me dédie, une page éloquente sur le Désespoir. Éloquenter certes I et douloureuse, mais Fauteur du Désespéré a d'autres sentiments, vous le savez. Est-ce bien sûr, cependant ? Est-ce bien cela qu'il laut dire ?
Tout votre article « De profundis » atteste et proclame une âme religieuse, ardente et profonde. Lorsque vous m'écrivîtes en réponse à un conseil trèsamical, vous vous déclarâtes sans appétit pour le bonheur — ce qui était évidemment absurde. Il n'est au pouvoir d'aucun homme de ne pas chercher le Paradis, fût-ce dans le désespoir. Mais, alors, c'est le paradis terrestre. La Douleur n'est pas notre fin dernière, c'est la Béatitude qui est notre fin dernière. La Douleur nous conduit par la main au seuil de la Vie éternelle. Là elle nous quitte, ce seuil lui étant interdit. Vous-même l'entendez ainsi, quand vous écrivez : « Le fondement solide de tout grand édifice moral est le désespoir», parole qui se contredirait dans les termes, si vous n'aviez en vue que le seul désespoir philosophique, lequel consiste à attendre Rien des hommes et Tout de Dieu, « le grand désespoir étoile », comme vous dites avec magnificence. « C'est de là que l'espérance et la religion prennent leur essor vers les cieux ». Nous voilà donc tout à fait ensemble. Une nouvelle édition de mon Désespéré pourrait prendre cette épigraphe tirée de Carlyle :
« Le désespoir porté assez loin complète le cercle et redevient une sorte d'espérance ardente et féconde ».
l'invendable j 05
Pour ce qui est de l'autre désespoir, le Ihéoloyique, celui qui n'attend rien de Dieu, nous l'abandonnerons aux bourgeois qui cherchent la joie de leurs tripes.
— Je suis trop belle pour être aimée ! dît la Douleur, en regardant la littérature où notre place n'est pas marquée, mon cher Godefroy. « Ne tourmentez, pas celui qui connaît la Douleur et la Beauté ; souhaitez-lui un bon voyage : il possède son viatique » Quand on a écrit cette splendeur, on est avec Léon Bloy dans des catacombes obscures, dans des Latoniies effroyables.
Toutefois je ne pense pas avoir été un tourmenteur en vous donnant le conseil que vous savez. J'ai même évité de vous parler du Corps du Christ, qui est précisément ce Viatique dont vous parlez aujourd'hui. Mais vous avez quelque chose à faire, j'en ai la preuve maintenant, et il convient de désirer que l'obstacle disparaisse. D'ailleurs, vous avez été au cachot de la profondeur suffisamment. Votre éducation est faite. Puis toute captivité doit finir...
9. — Visite nécessaire à notre usurier, acheteur à réméré de reconnaissances du mont-de* piété, qui nous trait depuis quinze ans. 250 pour 100 ! Le drôle, naturellement, fait fortune. Il a amplifié son installation et me rafle encore 17 francs, aussi précieux pour nous que 17 diamants. Viatique pour aller au gouffre, in locum
lfifi i/lNVEiNDABLE
suum. [J'ai appris sa mort quelques semaines plus tard.]
11. — La Semaine religieuse nous informe que, mardi, à 9 heures, il y aura, à la basilique, réunion mensuelle des propriétaires chrétiens I II n'y a que les catholiques pour bien souffleter Jésus-Christ, Le choix du jour est, d'ailleurs, étonnant : mardi, 13, Prière de Notre-Seigneur au Jardin des Oliviers !!!
15. — A Raïssa dangereusement malade et non encore devenue chrétienne :
Ma très-chère Raïssa, On pense beaucoup à vous dans noire maison et on y pense avec tendresse. Ce matin, à la messe de l'aube, j'ai pleuré pour vous, mon amie. J'ai demandé à Jésus et Marie de prendre dans mon passé de tourments ce qu'il pouvait y avoir de méritoire et de vous l'appliquer bonnement pour votre guérison, de vous l'imputer, avec force et puissance, pour la paix de votre corps et la gloire de votre âme. Et il m'est venu des larmes si douces que je me suis cru exaucé... Vous êtes grandement aimée, surnaturellement chérie. Écoutez-nous. Vous serez guérie et vous connaîtrez des joies immenses.