A Jean Royère, directeur de la Phalange
Monsieur, je reçois votre papier. A cause du titre, j'ai lu « La Mère de Dieu ». Je ne pense pas qu'il soit possible d'être plus bête et plus immonde. Je vous prie donc de m'épargner à l'avenir cet imprimé qui pourrait tomber dans les mains de mes filles et que je suis honteux de recevoir. Vous me combleriez en m'effaçant de la liste de vos collaborateurs et en invitant M. F... à ne plus mettre les pieds chez moi.
À Philippe Raoux :
... Je vous embrasse comme un lion que je suis ou que je parais être. L'évangile de ce jour, mardi de Pentecôte, dit ceci: « Pastor ovium proprias oves vocat nominatim et edncit eas ». Vous avez raison d'aimer votre nom de Philippe. C'est par ce nom que le Pasteur vous appelle lorsqu'il dit à tous les Philippes passés et futurs : « Qui videt me, videt et Patrem ». Quel mystère que celui des noms! mais quel mystère double ou triple que celui des noms à étymologie tel que le vôtre, ou le mien! Philippe signi-
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fie amateur de chevaux. L'un des Douze, celui qui demandait à voir le Père ; l'un des Sept Diacres sublimes, celui du chapitre VIII0 des Actes ; le piodigieux extatique de Néry et combien d'autres 1 tels sont vos patrons. Peu de chrétiens sont autant favorisés. Qu'y a-t- il de commun entre cette troupe bienheureuse et l'amour qu'on peut avoir pour les chevaux? On le saura certainement un jour. En attendant c'est quelque chose d'en faire la remarque, car outre que rien ne saurait être indifférent, on peut dire que ce qui regarde le nom des saints est d'une importance inexprimable.
Je vous aime, Philippe, parce que je vois que Dieu vous aime. Nous avons senti cela, le 1er mai, quand vous étiez chez nous et nous l'avons senti depuis. Rien ne m'honore autant que l'acquisition des belles âmes qui se donnent à moi depuis quelque temps. 11 y a Termier, d'autres que connaît Termier, enfin vous et votre ami René L... C'est merveilleux, c'est quelque chose comme la sensation ineffable, notée par Edgar Poe, d'apprendre qu'on lait partie de la Voi lactée, car lésâmes sont infiniment plus que les constellations et les nébuleuses. Or, voilà des âmes venues à moi, venant vers moi de plus en plus, comme si j'étais leur attraction. Quelle gloire pour mes livres à ce point bénis et qui ont un tel pouvoir 1
24. — Vendredi de Pentecôte, Non vos relinquam orphanos. Gela me fait penser à Véronique et à «a « Notre Dame des Orphelins », ce
sanctuaire qu'on ne peut aborder qu'après s'être noyé dans le fleuve terrible des Larmes de Marie, Admirable intuition de cette enfant !
Lettre douloureuse de Florian. La mort de Polâk Faccable. Celui-ci, dont la fin a quelque chose de surnaturel, ayant été frappé à l'autel, semble avoir succombé au chagrin de son exil. Son évêque l'avait, malgré ses supplications, relégué dans le poste le plus lointain, châtiment rigoureux et mérité de son excessive noblesse.
29. — On avait fait espérer à Brou la médaille pour son beau monument à la mémoire de Villiers. On la lui refuse, naturellement. Ignoble mais normal.
Juin
1er. — Reçu un catalogue de librairie où je suis mentionné. Mise à prix de plusieurs de mes livres ou autographes. Dans ce catalogue
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les seuls autographes des frères de Napoléon, Joseph et Lucien, sont cotes plus cher que les miens ! Les dessous de ce trafic doivent êlre singulièrement malpropres. Rapacité de ceux qui vendent, sottise de ceux qui achètent. Vilenie probable des uns et des autres. Une lettre de Chateaubriand, cent sous, un billet de Ravachoî, dix mille francs. Et c'est l'acheteur de Chateaubriand qui est volé I
3. — Réveillé, ce matin, par ces mots trèsdistincts à mon oreille : « Plus un travail est horrible à l'âme, plus le salaire est fort ; plus un travail est horrible au corps, plus le salaire est faible ».
6. — Lanfrey. Etonnante volonté systématique de déboulonner Napoléon. On vit un assez grand nombre de ces cuistres à la veille de la guerre. Il s'agissait de confronter la corruption impériale à la fraîcheur printanière de la République, parfum aspiré et respiré aujourd'hui depuis trente-sept ans.
7. — Fête du Sacré Cœur. Foule énorme à la basilique. Toujours même eifet sur moi. Mépris
et horreur de la cohue. Il y a des moutons que cela édifie.
8. — Admirable épisode de l'histoire de saint Benoît Labre, On l'appelait fainéant. Une fois son confesseur lui dit : « Mon ami, vous feriez mieux d'aller en condition, vous faites offenser le bon Dieu. Le monde dit que ce n'est que la paresse qui vous porte à mendier ». Benoît répondit très-humblement : « Mon père, c'est la volonté de Dieu que je mendie. Tirez le rideau de votre confessionnal et vous verrez... » Le prêtre obéit et vit une lumière qui éclaira toute la chapelle.
13. — Le monument de Villiers a été remarqué, malgré tout. Il en a été parlé, assez sottement, il est vrai, en divers journaux, C'est comme pour mes livres, célèbres, épuisés, demandés, et que, inexplicablement, aucun libraire ne veut rééditer.
— Monsieur l'éditeur, voici vingt millions souscrits par tous les rois de l'Occident pour la réédition du Désespéré que leurs peuples demandent à genoux. — Je ne marche pas. — Pourquoi ? — Parce que l'auteur n'a pas encore
eu de succès. — On vous décorera de tous les ordres imaginables, on vous sanglera de tous les cordons fameux, vous aurez une sous-ventrière d'or. Vous aurez droit à la succession éventuelle de l'Empereur du Maroc et les reines se croiront indignes de peupler votre sérail. — Je ne marche pas. — Que faut-il donc? — L'amitié de Maurice Barrés et l'estime d'Anatole France !
15. — Travail pénible- Il faut, avant tout, que Celle qui pleure soit constamment pathétique. Rien ne sera fait, si la détresse de Dieu n'y est pas montrée.
Il y a des relations qu'on croit précieuses et qui ne sont que l'occasion ou le moyen de former des amitiés véritables. C'est la nasse divine pour mettre ensemble divers poissons. L'instrument disparaît ensuite .Combien de fois avonsnous vu cela ?
16. — Idée d'un chapitre sur le Sacré Cœur, culte moderne envisagé comme suite nécessaire du Découragement de Dieu, de cette « faillite de la Rédemption » dont j'ai parlé au chapitre VI. Jeanne me parlait de la Couronne d'épi-
nés tombée de la Tête de Jésus autour de son Cœur... Urne semble qu'il y alà quelque chose de très-beau.
18, — Combien il nous est difficile de voir les choses les plus rapprochées de nous ! Pour la première fois, je remarque la prière qui suit immédiatement le Pater, à l'ordinaire de la messe : Libéra nos ab omnibus malts prjsteiutis, urœsentibus et futuris. Je n'avais jamais remarqué le mot « praeteritis » par lequel est si fortement affirmée Finexistence du temps.
Je prie Henry Houssaye de ru'envoyer une brochure qu'il vient de publier sur le mot de Cambronne. Je fais observer que c'est aujourd'hui le quatre-vingt-douzième anniversaire de Waterloo et que je parais très-désigné pour lire sa brochure, ayant tellement contribué, dit-on, à la vulgarisation du Mot.
21. — La Révolution commence à gronder. On se massacre à Narbonne et à Montpellier. Les vignerons innombrables que les fraudeurs empêchent de vendre leurs vins, sont las enfin d'être affamés par des gens dont le suffrage universel a fait nos maîtres et à qui les repu-
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blicains les plus héroïques ne confieraient pas leur porte-monnaie.
23. — Deux hommes seulement pourraient aujourd'hui sauver la France : César ou Moïse.-
25. — Reçu dans l'âme cette parole merveilleuse : « ... Tes enfants, pour le tort que tu leur as foit par tes fautes, je les comblerai».
28. — Les prophéties ne pouvant être comprises qu'après leur accomplissement, à quoi servent-elles ? A prouver la liberté de Dieu.
29. — A un prêtre qui voudrait que mon livre s'adressât à la multitude :
... Vous me renouvelez certains avis. J'y réponds par un apologue. Il y a des animaux paissants qui ne peuvent que brouter aux pâturages, d'autres tels que l'homme, qui peuvent se nourrir des fruits des arbres les plus hauts. Moquez-vous de moi, si vous voulez, mais je ne suis pas une pelouse. Il a plu à Dieu de faire de moi un palmier. Je n'y peux rien. À chacun sa tache et sa langue. Si je m'efforçais de parler à la multitude, je perdrais aussitôt tous mes moyens, ayant été créé pour parler uniquement à des êtres d'une culture supérieure, à des prêtres, par exemple. Il faut comprendre cela...
L'indignation de vos paroissiens contre la Femme pauvre ne peut pas me surprendre. J'ai toujours vu cela. C'est l'histoire de la mercière à qui on demande en latin — par distraction —une paire de chaussettes et qui croit qu'on lui dit des obscénités. Le Bourgeois — qu'il soit honnête ou canaille, ce qui est, à peu près, la même chose à cet étage — est un être impur, essentiellement. S'il cessait d'être impur, il cesserait d'être bourgeois. Vous avez la pratique des âmes et je n'ai rien à vous apprendre sur ce point. Il y a des bourgeois catholiques ennemis de saint Paul, à cause du mot prœputium qu'on rencontre exactement vingt fois dans ses Épîtres. Il y en a même qui ne diraient pas la Salutation angélique en latin à cause du mot ventris. Songez donc, l'impureté de l'archange Gabriel ! Il n'y a qu'une réponse à ces hujusmodi : « Cochons ! cochons 1 cochons ! »
Lettres de Barbey d'Aurevilly à une amie. Intérêt nul. Misère infinie. L'amie a dû raturer mon nom plusieurs fois. Je le vois clairement. Je vois surtout que la malheureuse a voulu éperdument que l'on crût qu'elle a été la maîtresse de d'Aurevilly. Presque tous les personnages désignés dans ce triste recueil sont morts. Elle-même est sur le point de mourir, si elle a jamais vécu, et elle ne songe qu'à se déshonorer sur toutes ces tombes.
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Juillet
1er. — Souffrant un peu plus ce soir, je dis à Dieu en pleurant : « Souvenez-vous de moi quand vous serez dans votre royaume », et je pense aussitôt que c'est une suite de YAdveniat regnum tuum.^lon Dieu ! que vos âmes tristes Font mystérieuses!
4. — Véronique nous chante une sorte de mélopée : Les Ruines de Paris, qu'elle a écrite hier, par la plus étonnante inspiration. Je ne puis dire les mouvements de mon âme en écoutant cela* Cette enfant est douée d'une faculté de vision terrible et mystérieuse qui pourrait sembler prophétique. Sa mélancolie parait vaste comme la mer. C'est une immense nappe de mélancolie sous un ciel noir.
8. — Clergé catholique de Moravie. Florian se plaint de son curé, ennemi de la communion
fréquente, qui va se promener, des mois entiers, laissant son troupeau sans messes ni secours religieux d'aucune sorte. Il faudrait donc, ô prodige ! admirer, par comparaison, notre clergé français !
9. — Lu dans le livre posthume de Verlaine, Voyage en France par un français, un très-beau chapitre sur le Dimanche. Il présente cette idée originale et profonde que la loi du travail, regardée comme une malédiction, est, au contraire, le « dernier et seul souvenir consolant du Paradis terrestre ». Conséquence : Le paresseux accomplit cet acte effrayant de couper la dernière amarre. La sanctification du dimanche est la sanctification du travail. [Utilisé dans Celle gui pleure, chap. XXL]
10. — Triage et classement de vieilles lettres. Destruction d'un grand nombre. Pour sentir le néant de cette vie, il faut se livrer à une occupation de ce genre. Le retour sur le passé ne donne que de la poussière. On est étonné de voir le peu d'importance, la vanité parfaite de tout ce qui avait agité le cœur.
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20. — La maison voisine nous inquiète. C'est une maison à la Edgar Poe ou à la Gonan Doyle. Lesfenètres,nombreuses sur la rue, sont toujours fermées, et celles sur le grand parc derrière sont sans volets, mais aveugles, aux carreaux brisés, pouvant donner l'impression d'une maison en ruines. Seulement il y a le bruit incessant, diurne et nocturne, d'une automobile, et celui, trèsfréquent, d'une sonnerie électrique. On paraît entrer et sortir continuellement, la nuit surtout. Les hôtes, visibles quelquefois, sont dçux hommes de physionomie peu sympathique et une femme très-suspecte. On voit arriver de jeunes personnes appétissantes et d'une grande /ra?cheur.Dès le coucher du soleil, plusieurs chiens hurlent à la mort... Informations prises, tout se clarifie. Ce serait tout simplement un honnête petit abattoir pour quelques boucheries humaines des grands quartiers.
28. — 31 degrés à l'ombre dans mon atelier. Celle qui pleure par celui qui sue.
29. — Est-ce un signe de la findes tribulations? Cette nuit, j'ai eu des rêves très-suaves que je ^'entreprends pas de raconter. On consultait
une carte merveilleuse où se voyaient des îles bénies pleines de saints et on espérait y aller vivre. C'était comme une sensation de Paradis.
31. — Un besoigneux demandait au curé d'Ars un moyen de faire venir l'argent. « C'est simple, répondit le saint, il faut tout donner ». J'en ai fait l'expérience aujourd'hui même.
De Iakub Demi, prêtre de Moravie, ami de Polâk:
Carissime Domine, Post transmigrationem + P. Joseph Polâk, nescio meliorem super terram, cujus memor essem, quam auctorem de Celle qui pleure.
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!•*. — Réponse à Iakub Demi :
Carissime et dilectissime, Utinam conversarer minus longe ab sedibus tuis, domine sacerdos I In lacrymas diu multumque erupimus, amico et fratre nostro Joseph Polâk defuncto etprofecto adPatriam.
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Nos autem derelinquimur in amaro. Diligebamus eura tanquam amicum veterem post tam exiguam commorationem in monte sancto, comilante Florian. Est mihi verecundiae scribere latine tam perperam et aegerrime. Da veniam ignaro vati.
Peracturus sum lsete Celle qui pleure, opus indignationis, caritatis et lacrymarum ante altare. IIlud tibi mittam, prolixo animo, sperare volenste (ieri gallice lectorem meum fervidum in loco lugendi Po-
Ora pro me meisque studiose et peramanter. Hanc gratiam humiliter exopto in Nominibus Jesu et Maria*. Vale.
2. — Confession à un bonhomme de prêtre qui me donne à choisir entre le ciel et l'enfer.