‹ L'invincible raceChapitre 20 sur 34 · AMBLEUR CONTRE TROTTEUR US · texte numérisé non relu

AMBLEUR CONTRE TROTTEUR US

sourire ont un cachet Ae vitalité irréductible ; toute sa personne vibrante et fine incarne tes -contradictions de son caractère ; passionnée et légère, simple et hautaine, soudaine dans ses caprices, persévérante & les réaliser, narquoise et sentimentale, cultivée et fniate... c'est une âme souple et profonde.

Son rire prompt et facile accentue ses paroles -rapides ; ses manières ont la brusquerie gracieuse d'un enfant ; l'habitude d'être obéie lui donne un accent bref, celle de chercher à plaire, une voiK douce.

Elle descend le perron au bas duquel son intendant, espèce de géant aux cheveux drus tombant sur des yeux enfoncés que surplombent des bosses sourcilières énormes, surveille les cochers attelant à deux traîneaux d'osier argenté, légers comme des coques d'œu&, les deux chevaux si dissemblables qui vont mesurer leurs forces.

Saturne, le nez à terre, renifle la neige d'un air de profonde lassitude ; le vieux cheval vacille sur quatre jambes raidies, grosses oux

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paturons ; sa tète fine et musclée, à t'œil proéminent, aux. oreilles trépidentes comme les antennes d'un papillon, révèle l'aristocnite déchu, et l'excessive maigreur de son corps sur lequel les eûtes tracent des saillies parallëtemeot courbes, son ventre levreté et ses jarrets creux disent le surmenage de son dur passé chevalin. Pour comble de disgrflce, privé de crinière et de queue, il semble nu, d'une nudité de misère. L'animal est superbe et lamentable. Une ruine, moins qu'un reste- La comtesse le considère avec curiosité. Elle sait que l'expérience de Semen se trompe rarement.

— Cette bâte extraordinaire ne peut avoir de fond, dit-elle en sautant dans le traîneau, car le système nerveux une fois surmené ne soutient plus un effet prolongé I Quel monstre I

— Je l'ai essayé sur un parcours de trente verstes. Votre Excellence, répond Semen en rassemblant les rênes.

— Et sa crinière et sa queue, peuvent-ellf^ repousser ?

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— Son Excellence peut se fier à moi ; les dames et les messieurs ont bien des perruques et des râteliers. . .

— MaisSemen... comment?...

— Oh ! rien de plus facile, grâce à la disposition des harnais. Si le cheval répond au désir de madame la comtesse, je me fais fort de le rendre aussi chevelu qu'un moujick...

Deux mois plus tard, la comtesse Lorie, enveloppée d'une robe de chambre jaune or brodée de fleurs et d'oiseaux, les pieds chaussés de mules en cuir rouge gaufré, étendue sur les profonds coussins d'u;i divan turc, causait avec un homme d'une cinquantaine d'années, aux favoris blancs, l'air important et empressé tout à la fois. Son uniforme aux lourdes épaulettes serrait uue taille épaisse ; un sourire discret soulevait deux grosses moustaches jaunâtres, ses petits yeux clignotaient. C'était un personnage, un très haut personnage : le préfet de police de Moscou, Négrief. L'hiver tirait à sa fin, les

jours s'étaient allongés, mais la neige, brunie par endroits, résistait aux souffles tièdes des vents du sud.

— Me ferez-vou3 voir cette merveille aujourd'hui, comtesse?

— Si vous êtes bien sage, général !

— Il s'agit de savoir ce que vous appelez bien sage?

— Pour un général, c'est d'avoir toutes les mille et une vertus qu'il exige du soldat.

— Hum! mais encore?... Je voudrais que vous soyez plus précise, comtesse. . .

— Combien de nihilistes avez-vous arrêté cette année, général ?

— Hélas I madame, le type en devient fort rare.

— Et votre zèle, général? Qu'en faites-vous de ce zèle, chose rare aussi par le temps qui court ?

— Ah ! madame, si je vous racontais. . .

— Quoi ?

— Non ! rien...

— Qui dit rien veut dire beaucoup. . .

— Non, c'est une réflexion qui vient de me passer par la tète. . .

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. — Faites la repasser. . .

— Impossible, comtesse. . .

— Impossible? alors je le veux et tout de suite. . .

— Comtesse, vous êtes cruelle. . .

— Général, si vous ne m'obéissez pas, jamais je ne vous montrerai la merveille en question.

— Mon Dieu, comtesse, en ce cas tout simplement. . .

— Achevez !

— Eh bien, j'ai pensé que vous seriez bien étonnée si vous saviez où je vais en sortant de chez vous...

— Oui ! Et pourquoi? Où allez-vous?...

— Chez un nommé Léon Bronski, un des avant-derniers mohicans de ces Don Quicholtes du Nihil, que je dois cueillir ce soir même dans sa propre souricière.

— Vous dites? Bronski?... Et quelle est cette souricière? Voua m'intriguez!...

— Mais chez lui, tout bonnement. Il parait qu'il revient ce soir à Moscou, après une assez

longue absence. Sa concierge, une brave femme, fort offusquée des faits et gestes de ce monsieur et des amis qu'il reçoit, est venue m'avertir; nous étions sur sa piste depuis longtemps.

— Etc'est... ce soir, dites- vous?...

— Oui. A votre tour, madame... votre promesse?...

— Immédiatement ! dit la comtesse en se levant un peu p&le pour sonner. A propos, avez-vous votre fameux bossu ?. . .

— Certes, comtesse. Vous pouvez le voir. Il attend & votre porte.

— Merci, je le connais. Eti bien, nous allons faire une course...

Semen parait.

— Faites atteler Saturne, c'est vous qui conduisez. Vite!

Semen se retire en s'inclinant.

— Le temps de mettre un chapeau et je suis à vous, dit la comtesse.

Elle sort en courant, se précipite dans t

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chambre. Là, elle bouscule robes, chapeaux, toutes 363 armoires et tous ses tiroirs. Enfin elle trouve une valise, elle l'ouvre de ses mains tremblantes, en retire une barbe, une jolie barbe blonde et frisée qu'elle s'essaie en se regardant au miroir. Un rire involontaire jaillit de ses lèvres ; elle remet la tnrbe dans la valise qu'elle ferme après y avoir jeté un habit, une ceinture et un bonnet de cocher qu'elle arrache à un porte-manteau. Elle sonne; une femme de chambre parait : < Vous mettrez ceci au fond du traîneau auquel on attelle Saturne, t La femme de chambre sort. La comtesse met un délicieux chapeau, s'enveloppe d'une pelisse et revient au salon. Le général descend avec elle l'escalier de marbre tapissé de fleurs et sort sur le perron, devant lequel Semen attend avec le traîneau de la comtesse, attelé d'un grand cheval blanc argent ; sa crinière somptueuse flotte sur une encolure puissante ; sa queue soyeuse et ondée retombe à flots jusqu'à terre. Le général regarde la royale béte avec admiration et quelque étonnement.

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— D'honneur I jamais je n'ai vu de cheval aussi t>eau, il s l'air d'un coursier de Neptune, un peu maigre cependant.

— Ah ! ah ! dit la comtesse avec un petit rire moqueur! voilà bien les hommes! La toilette, mon général, la toilette, quelle belle chose '

Le général ouvre des yeux surpris.

— Général, ne me regardez pas ainsi ! vous me feriez mourir ! Partons.

— Madame la comtesse, vous êtes ahurissante.

— Montez dans votre traîneau, général, nous prendrons par les grands boulevards où les équipages sont plus rares ; de )à au parc... Kd avant.

Le soleil de mars darde ses rais adoucis sur la robe étincelante de Saturne. La neige est molle, l'air printanier. La comtesse jette k peine un regard distrait sur l'attelage du général, et cependant il mérite une certaine attention, cardans les brancards, flanqué de deux gros petits suédois jaune serin, marche un éton-

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nant petit spécimen de l'espèce chevaline, vrai caprice de la nature. Noir, d'une noirceur que nulle étrille ne sut jamais lustrer, il semble racorni sur des pattes torses. Chevelu comme un ourson, bcûssant une tète énorme aux oreilles d'àne, le petit avorton, lïimeux dans la Russie entière, se dandine en somnolant. 11 est bossu entre ses deux omoplates; une excroissance difforme semble l'écraser ; il a l'air pétrifié dans sa laideur atone. Ses deux compagnons, plus éveillés, piétinent sur place et reniflent comme des chiens. Les deux traîneaux partent; une buée irisée, des cascades de diamants humides montent autour d'eux, soulevées par les multiples sabots.

— Allons, Dourak, pense le général, montre ta beauté de diable bossu, et que les cent roubles payés pour ta carcasse, une fois encore abattent le caquet aux trotteurs de cinquante mille.

Les deux suédois, d'un coup de collier, font démarrer Dourak et son traîneau, plus lourd que celui de Saturne, chargé en outre d'un gros bedon de cocher dont la voix de stentor avertit

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passants et équipages de se garer et retentit comme un trombone dans les rues. Le petit moricaud tire les pattes & contre cœur; il se fait trainer, ses longues oreilles ballottent. Saturne prend de l'avance et, malgré les efTorts des suédois, commence à disparaître dans l'éloignement... Mais les boulevards font place aux faubourgs, espèces de villages dont les huttes basses deviennent de plus en plus espacées, et les deux traîneaux , après avoir dépassé ies belles allées du parc de Moscou, se trouvent en rase campagne.

Le cheval blanc marche, levant les pieds à la hauteur du nez, la tète au vent, le corps nageant sous la douga légère en bois fin, les harnais imperceptiblement incnistésdecouronnes d'or h peine visibles et sonnant très doucement sur ses flancs comme des clochettes lointaines. Il est superbe. Son museau noir, ses yeux cerclés de bistre le rendent semblable à ces fameux

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étalons de Napo)éon qu'Horace Vernet aimait tanl à reproduire.

Insensiblement le traîneau du général se rapproche, les membres raidis de Dourak s'assouplissent ; il se couche résolument sur le collier, dresse les oreilles; ses yeux ternes s'allument, et, porté par ses compagnons, ronflant comme des toupies, il augmente de vitesse & tel point que ses quatre jambes se confondent comme les rais d'une roue en une brume sombre sur l'écume blanche de la neige. La distance entre lui et le trotteur s'amoindrit.

Saturne, de son côté, s'élance ; mais quel trotteur, fùt-il du sang du Djebel ou de Smetana elle-même, quel champion de tous les hippodromes internationaux oserait rêver de battre l'ambleur célèbre du préfet de police?...

Vers la cinquième verste, la troïka minuscule atteint le traîneau de la comtesse, se tient à niveau pendant quelques secondes et file, laissant Saturne loin derrière elle. La comtesse ordonne à Semen d'arrêter. Un sourire

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plisse ses lèvres, elle sait ce qu'elle voulait savoir.

Bientôt le général revient, et les deux traîneaux retournent vers la ville. Ils marchent à présent au pas, côte & cdte :

t Tous mes compliments, dit, en levant sa casquette. NégriefT, Saturne a dignement luUé avec Dourak. c'est son plus bel éloge, sans le vanter ; et quelle lutte homérique, ma parole ! C'est une bète superbe ! De quel haras?

— Je vous montrerai ses papiers plus tard :

oui, il court bien.

Le général dévisage Saturne :

— Regardez-le, comtesse, il semble porter le poids étincelant de ses crins avec un orgueil humain.

— C'est vrai ! dit simplement la comtesse, j'ai toujours pensé que les bétes sont flères de leur beauté et de leur harnachement, tout autant que les femmes de leurs chifTons. Et maintenant, où allez-vous, général ?

— Chez moi, me mettre en petite tenue et partir pour la chasse. . .

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— La chasse à l'homme? interrompit la comtesse avec une amabilité souriante. Bonne chance et au revoir.

 l'entrée des faubourgs, ils se séparent. Dès que la comtesse eut perdu de vue la troïka, elle donna un ordre à Semen. Celui-ci enfila des rues sombres, passa rapidement la rivière sur un pont de bois, et, après avoir suivi d'autres voies toujours plus obscures et plus misérables, il arrêta le traîneau au coin d'un cul-de-sac, noir de boue et de charbon. Dans le soir qui tombait, la neige ressemblait à un amas de fumier. La comtesse sauta à terre, prit la valise qu'elle dissimula sous sa pelisse et se dirigea vers une maison d'affreuse apparence, haute de cinq étages, dont les fenêtres, borgnes pour la plupart, trouaient irrégulièrement la façade. Klle entra par une porte étroite et montait déjà l'escalier de bois obscur et tortueux, lorsque la concierge l'interpella : — Où allez-vous, la belle dame?

— M. Léon fironski est-il chez lui ?

— Non, on ne l'attend que demain.

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— Ne faites-vous pas erreur, ma brave femme *? Tenez, dix roubles que voici, j'ea suis sûre, vous persuaderont ; -je sols une amie de Léon, je voudrais le voir.

— Ah ! une amie de M. Bronski? Iln'aguère d'amies aussi bien attifées que vous. Mais cependant, montez, si vous le voulez. Il n'y est pas. Au cinquième, la première porte à droite. Voici la clef.

— Merci, dit la comtesse, disparaissant dans le boyau de l'escalier.

Klle arrive au cinquième et se précipite dans la chambre ; quatre murs de crue maculée, quelques chaises, un lit de bois, une table, sous les pieds des carreaux rougeàtres ; «lie hésite un moment, la misère de la pièce semble l'arrêter comme sous le coup d'unedouleur subite... Mais se reprenant, elle laisse glisser son nianteau, arrache son chapeau, qu'elle tord, aplatit et fourre dans son corsage ; puis retire de la valise la barbe qu'elle ajuste à son joli menton,

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pose sur ses cheveux une toque de velours r&pâ, endosse rapidemeot la houppelande du cocher qu'elle serre à sa taille par une ceinture de cuir, puis, essoufflée, s'assied et attend.

Quelques minutes à peine s'écoulent. Des pas montent l'escalier et Bronskî entre ; il aperçoit la comtesse et s'arrête hésitant, soupçonneux.

— Vite 1 vite 1 crie-t-elle en s'élançant vers lui, on est sur vos traces, on va venir vous arrêter, vite, je viens vous sauver.

— Mais qui étes-vous ? comment ? balbutie le jeune homme ; pourquoi ce déguisement, pourquoi cette bonté? Je ne vous...

— Vou3nemereconnai3sezpas,LéonBron8ki?

avez-vou3 oublié Zoé et Krasnoé?. . .

— Zoé ?.. . vous. . . la petite Zoé. . . la sœur de mes élèves ?. . .

— Oui, maintenant devenue Zoé Lorie. Vous ne savez pas.. . les vacances pendant lesquelles vous veniez à Krasnoé, comme répétiteur de mes frères, c'était moi qui en profitais. Vous ignoriez avec quelle attention je vous écoutais lorsque vous parliez de Iwnté, de justice, de

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tous les souftrants, de ceux qui font souffrir ; je comprenais mal, mais je me souvenais fort bien. . . J'avais quinze ans et vous vingt. Et le jour, vous en souvenez- vous encore? où mon oncle, dans un mofnent de mauvaise humeur, écrasa ma chatte d'un coupde botte, cette pauvre Mimouquej'adorais...lapremière passion, oh! si profonde, de mon cœur d'enfant ?... Ce jour-là, avec quel mépris et quelle juste colère (elle me semblait divine cette colàre) vous lui avez reproché sa l&cheté. Oh I je vous vois encore ! Vous étiez beau, Bronski t vous, ai p&le, si maigre, si r&pé. Vous avez crié, vous avez vomi votre indignation humaine contre la brute qui, pour un caprice, prit la vie de la pauvrette innocente que j'aimais, moi, la petite fille solitaire, abandonnée au milieu de cette famille riche, si dure et si méprisante pour toute faiblesse, pour toute tendresse, oublieuse que Zoé n'avait que sa chatte sur laquelle déverser cette ardente affection, suprême besoin de la femme, jeune flUe ou aïeule, dans tous les âges et dans toutes les circonstances de la vie ; vous fûtes.

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pour cette action (qui peut-être aujourd'hui va vous sauver) honteusement chassé de notre maison, vous, le pauvre étudiuit, qui aviez osé dire la vérité aux mattrea... Mais vous aviez vengé mon gros chagrin !... J'ai appris ce soir, par hasard,que vousétiez traqué. ..que vousalliez être pris cette nuit même et, voyez... me voilà. Votre adresse, mes frères me l'avaient donnée; nous parlons souvent de vous. Ne perdons plus un instant, suivez-moi, voici mille roubles dans ce pli. Vite, prenez-le ; mais prenez-le donc I Courage, ayez confiance en votre cocher. J'espère être suffisamment déguisée, hein I Et puis la nuit... tous les chats sont gris!. ..

Sans attendre la réponse de fironski, la comtesse sort vivement, Léon se précipite après elle. . , Au bas de l'escalier, il trouve Semen qui tient le cheval par la bride. La comtesse monte sur le siège et Bronski dans le traîneau. Semen s'efface et disparait, Saturne s'élance au rooment même où une sonnerie redoublée annonce la troïka de Négrieff lancée ventre à terre.

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La nuit était venue, mais quelque chose dans l'aspect de rhomme qui avait sautés! lestement dans le traîneau et surtout la rapidité fou* droyante du départ de ce traîneau parut suspecte au général. L'obscurité des rues mal éclurées, lui laissait distinguer fort confuse* ment l'équipage.

Il lança Dourak à la poursuite ; pendant près d'un quart d'heure, de rues en rues, de carre* fours en carrefours, il suivit le sillage lumineux du cheval blanc, tantdt disparaissant presque dans les ténèbres, tantdt éclairé par les rares becs de gaz -, enfin à un tournant, il le perdit de vue, revint sur ses pas et, après quelques détours, guidé par les indications d'un passant, se précipita dans la direction conseillée.

A l'entrée d'un grand boulevard sombre, il vit, arrêté près d'une borne, un traîneau qui lui parut celui d'un flacre ; un tout petit cocher semblait dormir sur le siège, la tète appuyée dans ses mains, et un homme, vêtu de la légendaire peau de mouton des paysans, descendait du traîneau. Le cheval, une grande haridelle.

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tète basse, dépourvue de crinière et de queue, somnolait entre les brancards.

— Hé l'ami I cria NégriefT, as-tu vu passer un traîneau avec un trotteur marchant d'un train d'enfer ?

— Oui, oui, Excellence, dit l'homme d'une voix sourde, voilà bien cinq minutes qu'il a tourné par cette rue h gauche, du cAté du Kremlin.

— Au Kremlin ! tonna le général, et la troïka disparut dans les ténèbres

Le surlendemain, le général prenait le thé chez la comtesse. Celle-ci, plus indolente que jamais, répondait languissamment k toutes les assiduités du galant général. Et comme il se disposait à prendre congé, elle lui tendit la main et de dessous ses cils baissés jaillirent deux éclairs.

— A propos, général, et... ce misérable...

vous savez... comment donc son nom ?... Léonède ?... Bronski... l'autre soir? L'avez-vous déniché, est-il entre vos mains?

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— Hélas ! comtesse, l'oiseau s'était envolé '.

— Oh ! prenez garde, général ! murmura la jeune femme avec une affectation exquise de sympathie inquiète, — voua faiblissez... Gare au nouvel an et au cordon de Saint-Wladimir !.,.

LES TABOUNS

JE me souviens d'un lointain printemps de ma lointaine enfance.

Vivace, il se détache des poussières accumulées de tant de printemps disparus, poussières denses soulevées par la fuite rapide des ans.

A travers leurs brumes j'aperçois, découpée à grands traits, pareille à une chasseresse de l'âge de pierre, l'image rude et nette d'une enfant, fille de gardiens de chevaux mi-sauvages errant sur les plaines du Don et du Dnieper par troupeaux géants appelés là-bas Tabouna.

Se vois encore sa silhouette carrée, solide, sa

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face bruae aax traits camus, à la chevelure embroussaillée, sombre et striée de mèches d'un roux cru; par la pensée, je reucoDlre le regard intense et fouilleur de deux yeux p&les, étroits, cerclés de cils noirs, aux coins relevés vers les tempes, j'entends le cri guttural soulevant sa gorge robuste. Vêtue d'une peau de mouton fauve tachée de boue et de goudron, aux pans rapiécés, une ceinture de laine rouge passé serrant sa taille, elle passe campée sur sa haute selle cosaque, un knout de cuir noir à la main, un long lasso enroulé autour de son bras.

Le maigre cheval qui la porte a les yeux égar^ et la crinière en écheveaux brouillés pendant jusqu'aux genoux.

Eh bien, cet être fruste et contemplatif, jaillissant de vie et de force en même temps que si simple d'attitude, fut celui qui, le premier, éveilla dans mon imagination naïve le sentiment humiliant de l'envie avec celui de l'admiration exaltée.

J'étais alors &gée de huit à neuf ans, m&igre

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comme un clou, avec des muscles en Til de far, une apparence délicate, farouche et timide un peu, nerveuse plus que les jeunes hérons qui courent & l'aube sur les bords plats des étangs et font des écarts au moindre plongeon d'une grenouille dans le marécage : en somme, un mélange de douceur extérieure et de folie d'imaginations intimes en proie à quelles chevauchées futures & travers des mondes féeriques..., une nature complexe, formée par des lectures hétéroclites et -par une éducation agreste encadrée dans le luxe mi-barbare des pays limitrophes de l'Orient.

Que devenaient nos mesquines cavalcades de poneys, nos chasses rapides mais réglementées sur des chevaux sages, nos matinées de haute école savante dans tes manèges, auprès des hauts faits de cette amazone inculte, avec sa force de sauvagesse, son audace de peau-rouge, toujours calme et indifférente au moment des luttes équestres les plus effrénées?. . .

C'était donc, il m'en souvient, au mojs de mai. Un mien parent, propriétaire de vastes

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terrains en Ukraine, m'avait emmenée dans ces plaines de la Russie méridionale sillonnées de grands fleuves tranquilles, aux horizons circulaires ininterrompus, aux monotonies monochronies laides et libres où le gris bleuté de la terre se perd dans le bleu pâle du ciel.

Le thaumaturge printemps de ces climats spontanés ressuscitait la sève des herbages jaunes abattus sur le sol détrempé comme un fouillis de fumier limoneux, et la vie revenait par révulsions rapides à la nature abtmée sous la pluie glaciale et les bises tenipestueuses du long hiver.

Par une métamorphose si aubitequ'elle tenait du miracle, les tapis incommensurables de gazon court et soyeux, d'un vert de malachite tendre, déjà semé de jacinthes violacées et de tulipes oranges zébrées de rouge, s'étalaient comme un cachemire naturel où des troupeaux de moutons, de chevaux et de bœufs paissaient en liberté.

Sur le ciel velouté, nul nuage; seuls, de rares monticules en forme de tentes plaquaient l'éten-

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due horizontale : c'étaient les tumulus, vestiges derniers des anciennes invasions tartares.

Le parfum un peu acre, particulier à ces étendues songeuses , me revient encore par soufUes brusques lorsque j'erre parfois dans les solitudes comparatives de Saint-Cloud ou de Compiègne ; il revient avec celte persistance des impressions jeunes qui font que, chaque renouveau de l'année, nous éprouvons quelque ' chose des sensations et des parfums de nos printem ps-faatdmes .

Nous étions arrivés de la veille, après un long voyage en poste, dans une maison bâtie en rondelle à la façon des block-houses d'Amérique, palissadée et basse ; un jardin potager composé d'une douzaine de pommiers chétifs ayant l'aspect de balais fichés en terre l'environnait. Pas une fleur sur le sol d'argile battu, déjà séché et craquelé par les chaleurs nouvelles. Un grand puits à bascule avec une immense auge en bois ; de longs hangars de chaque cdté ; le fleuve somnolent entre des bords crayeux devant la façade, et la steppe se

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déroulant à perte de vue tout alentour dans une symphonie de teintes adoucies : telle est la vision que je garde de cette habitation primitive.

Une curiosité ardente me dévorait. On m'avait promis le spectacle de ces Tabouns géants, dont le nom seul faisait sauter en moi mon cœur de cette joie instinctive que doivent éprouver les jeunes loups pour la première fois l&chés en quête de gibier dans les sous-bois.

Le lendemain matin, à peine les brouillards ressemblant k d'immenses rouleaux de vapeurs denses, mues avec lenteur, élaient-ils dissipés, que nous montâmes dans un véhicule très bas et long, appelé < dos k dos d, formé de deux banquettes parallèles avec un dossier au milieu, où dix personnes pouvaient facilement prendre place. Quatre vigoureux hongres, hauts sur pattes et un peu levretés, aux flancs maigres, au nez busqué, nous emportèrent ventre k terre sur l'herbe drue qui amortissait le bruit des roues.

Après une heure environ de cette course

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folle, nous aperçûmes de loin une espèce de fumée légère montant d'une masse noir&tre mouvante, et bientôt nous distinguâmes une véritable armée de chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs. Au bruit que tît notre voiture lancée à toute vitesse et qui s'arrêta non loin d'eux, ils firent brusquement volte-face vers nous, les tètes levées, les yeux fixes, les jarrets écartés dans un frémissement de curiosité et decrainte. Nous mîmes pied à terre et un homme trapu, à barba rousse frisée, en grandes bottes lui arrivant jusqu'aux cuisses, tenantun cheval bridé et sellé en main, vint à notre rencontre, chapeau bas ; sans parler, il nous conduisit vers oncles petits tertres funéraires disséminés par les prairies; de là nous pouvions contempler à loisir le curieux spectacle de cette horde innombrable grouillante k nos pieds.

Jamais je ne saurais décrire l'étrange spectacle qui s'offrit à mes yeux. Par groupe de vliigt ou de vingt-cinq, les poulinières, avec

laurs poulains, paissaient, étroitement serrées l'une contre l'autre, et surveillées par leur étalon ; celui-ci à l'écart, baissant rarement )a tête pour arracher un brin d'herbe, les gardait à vue d'un œil jaloux, se précipitant dès qu'une jument s'éloignait ou bien hennissait en réponse à l'appel d'un cheval rôdeur, possesseur du sérail voisin, et forçait bien vite l'indépendante à rentrer au bercail.

Cela ressemblait i. des piquets de cavalerie semés par la steppe, et tous ensemble formaient une masse compacte autourde laquelle, majestueusement, marchait d'un pas relevé, crinière au vent, oreilles dressées, un vieil étalon très grand, robe blanche piquée d'avoine, aux crinsdémesurés, apocaly ptiquementmfûgre, un vrai Don Quichotte chevalin ; chacun de ses mouvements portait l'empreinte d'un tel orgueil, d'une telle conscience de souveraineté que jamais depuis je ne retrouvai son pareil en majestueuse puissance parmi les êtres humains, couronnés ou non. De temps à autre, il haltait, la tête haute, immobile et raide, dans une

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tension de surveillance et d'attention jalouses. C'était le Sultan du Taboun, le patriarche, te champion, dont cent batailles avaient établi l'autorité suprême et indiscutée, vétéran d'amour et de beauté dont l'ége et la valeur s'imprimaient par mille cicatrices glorieuses sur son corps sculpté dans l'ivoire et l'acier. Parfois, baissant le front, il partait d'un galop fou, gravissait un tertre élevé, et là, planté sur ses quatre jambes nerveuses, la crinière déployée en étendard, l'œil fixe reflétant les rayons obliques du soleil, il poussait un hennissement rauque, superbe, répercuté dans le silence du matin, et & ce cri répondaient les jeunes étalons arrêtés subitement dans leurs rondes vigilantes, et les grêles poulains partaient comme des lièvres fous de dessous les ventres des larges poulinières broutant, impassibles, l'herbe savoureuse, ne perdant pas un seul instant pour se dédommager des longues abstinences hivernales et se remettre du lait dans leurs mamelles pendantes comme celles des vaches.

Une quinzaine de bergers tout au plus,

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montés sur des coureurs tellement sanglés qu'ils semblaient coupés en deux, stationnaient ou parcouraient lentenaent les groupes. C'étaient des hommes du type mongol, aux laides pommettes, aux yeux luisants sous leurs grands bonnets de fourrure, l'air patientât farouche. Par-ci, par-là, les poulains de deux à trois ans, par bandes à part, tançaient des ruades dans leurs courses fol&tres ressemblant à de véritables parties de barre, et déjà les jeunes m&les se battaient et se mordaient pour affirmer leurs droits à une famille commençante.

Quant & moi, perchée sur le monticule herbeux, je buvais des yeux cette mer, cet océan de chevaux, ces vagues, ces houles, ces marées de tètes aux fines oreilles, de corps gracieux ou puissants, de robes brunes, noires ou bien roux ardent, rarement grises ou blanches, et je restais bouche bée, enivrée, éperdue de joie et de convoitise ; j'ai quelquefois vu plus tard une femme regarder ainsi des vitrines de joaillieroù ruisselaient des rivières de diamant et de perles. L'impression de cette masse imposante de che-

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vaux libres me doonait la sensation d'un seul cheval immense, hyperbolique, prestigieux, faisant à peu près l'efTet du légendaire coursier bossu, de ce coursier-fée de l'Ukraine, dont les exploits miraculeux ne peuvent se comparer qu'àceux de la fée Carabosse.

Tout à coup, le bruit d'un cheval lancé & triple galop m'arracha de mon extase. Il s'arrêta liet è. nos pieds et un être bizarre dégringola plutôt qu'il ne sauta de selle devant nous.

J'entendis le berger dire, en le présentant :

— Excellence, voici ma fille Sacha ; elle vaut dix garçons pour moi, c'est le meilleur lasso d'entre nous. Veuillez lui ordonner de montrer ce qu'elle sait faire.

Le patron fait un signe d'assentiment. Sacha, dont l'accoutrement ne différait en rien de celui de son père, et qui nous dévisageait, imperturbable, ses lèvres rouges ouvertes, sans sourire sur des dents invraisemblablement blanches et régulières, bondit sut son cheval qui s'enfuit

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d'un trait comme une flèche part de l'arc Sacha se penche sur sa selle, et une longue lanière en cuir noir, se déroulant de son bras, flotte comme un serpent vertigineux derrière elle. Tout en bondissant i travers le l^diotiD, elle rassemble dans sa main le lasso et, avisant un beau et vigoureux cheval un peu à l'écart des autres, jette, comme en jouant, la corde autour de son encolure.

Le poulain se cabre, puis, affolé, s'emballe et entraine, par bonds saccadés, la jeune fille & travers le troupeau, zigzaguant et la bousculant sans parvenir & la démonter; soudain il s'alTale, suffoqué et râlant ; en un clin d'œil, elle se précipite sur lui, le bride et lui rel&che le nœud coulant ; il se relève d'un seul élan, mais déj& elle le serre étroitement entre ses genoux ; alors lui, faisant dos de mouton, s'arc-boute, se secoue, puis se laisse choir, se relève encore, retombe, enfin part en sautant comme une chèvre par bonds brusquement perfides. Elle semble sans efforts attachée à ses flancs, comme par un aimant. Elle suit toutes ses révoltes et-

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ses défenses imprévues avec une aisance et une facilité incomparables. Il disparaît avec elle : ils ne sont plus qu'un point sombre dans le lointain. Au bout d'un quart d'heure on les voit apparaître, lui, couvert d'écume, soufflant, dompté, les flancs houleux ; elle, calme, avec la même expression béate sur sa face. Le temps d'arrêter sa monture tremblante et devenue miraculeusement docile près de nous, elle le relance, cette fois, à la poursuite d'un autre cheval, et jusqu'à trois fois elle refait ses prouesses sans manquer une seule fois son coup ; puis lentement amène ses trois élèves en main devant le tertre d'où nous la contemplons, tranquille et souriante, mais les yeux fous sous sa toison rousse.

Rien ne saurait décrire la fureur de jalouse rage, d'admiration et d'humiliation qui s'empara de moi lorsque je fus témoin des hauts faits de l'amazone inculte, et que je vis cette forte et souple flile des steppes dompter et assouplir trois chevaux comme j'aurais pu le

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faire de trois moutons. On s'aperçut de mon trouble et mille plaisanteries écorctièrent ma pauvre vanité blessée.

La place me manque ici pour détailler la longue journée passée dans l'intimité du Taboun : notre repas sur l'herbe fait avec du koumisa (lait de jument fermenté), des cûtelettea grasses de cheval, des racines d'oignons et d'asperges sauvages, le tout relevé par des champignons salés et quelques fruits secs ressemblant k des nèfles ; quant à moi, je croyais être dans le paradis hippique de l'Ile de Gulliver, et j'observais en dessous les mouvements de Sacha préparant te repas avec ses petites mains brunes, fortes et légères. Le soir venu, le grand disque carminé du soleil se baissait lourdement vers la terre et une humidité aromatique se dégageait de toutes ces herbes surchauffées.

Soudain nous tressaillîmes : un bruit étrange frappait nos oreilles ; alors du haut de cet espèce de promontoire que formait le tumulus, un spectacle inoubliable fut pour ainsi dire

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comme le clou de ce jour d'entre les jours pour moi. Par ses proportions homériques, par l'abrupte diversité de ses péripéties, il m'eat resté dans la mémoire comme une des vastes toiles fulgurantes brossées par Michel-Ange ou Rubans.

De loin, nous aperçûmes un tourbillon volant à ras de terre, s'approchant avec rapidité; la terre tremblait sous des sabots innombrables, des souCflemeots et des hennissements arrivaient déjà jusqu'à nous, tantdt des cris comme ceux des porcs, tantM des sons gutturaux comme des abois. C'était un autre Taboun plus grand encore que le ndtre qui, lancé à toute vitesse (chose très rare, car ordinairement ces troupeaux n'avancent qu'au pas), avait flairé des rivaux à la distance de plusieurs verstes et se précipitait sur eux comme une trombe.

Le Taboun, qui paissait tranquillement, d'un seul coup fit volte-face et se mit en travers de celui qui arrivait. Il semblait que la masse volante allait se briser contre ce mur compact, mais, à quelques brassées, la horde s'arrêta net

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comme à un commandement occulte, et seul l'étalon ancien qui menait la masse s'avança cabré, la gueule ouverte et battant les deux pieds de devant, pareil à l'unicorne fabuleux ; d'un rauquement léonin, il défia le patriarche blanc qui l'attendait, l'encolure dressée à tel point qu'il ressemblait, dans sa maigreur spectrale, à une girafe.

C'était un animal superbe, aux poils roux feu, aux formes plus puissantes que son rival, paraissant plus jeune et plus fort, mais n'ayant point l'ardente vigueur du sang oriental plus pur qui gonflait les veines argentées de notre champion à nous.

Les deux troupeaux massés derrière leurs sultans, pétrifiés dans une stupeur d'attente, semblaient deux camps d'anciennes tribus dont les chefs allaient combattre pour savoir à qui resterait l'ultime suprématie. Pendant un long moment les deux étalons se dévisagèrent avec orgueil et fureur, puis se ruèrent l'un contre l'autre, et ce fut, pendant une heure entière, une

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bataille qui ne pouvait bo comparer qu'aux, duels des héros légendaires de la Grèce ou de Troie.

Od euteudait le claquenaent terrible des puiasaotes mâchoires, les sabots, durs comme du fer, s'entre-choquant avec un bruit de marteaux, les rugissements fauves, les cris féroces des deux combattants, aux lueurs rouges du soleil qui disparaissait rapidement, leurs silhouettes écheveiées semblaient grandies, et la vapeur blanche qui, à l'heure soîr&le, s'élève de l'humus plantureux des steppes, courait, s'épandait, ondulait à ras de terre, de sorte que l'on aurait dit que les deux coursiers foulaient des nuages, augmentant ainsi l'impression fantasmorique de ce combat non pareil.

Enfin, après bien des péripéties, lantât renversés, tantôt roulés l'un sous l'autre mais se relevant chaque fois comme mCis par des ressorts d'acier, l'étalon roux tomba pour ne plus se relever ; il avait une moitié du front emportée par les m&choires elTrayantes de son ennemi; celui-ci, alors, se redressa de toute sa

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hauteur et poussa un long hennissemeot de triomphe. Sa robe blanche était tigrée de sang, et dans sa face, noire de sueur et de I«rra, ses deux yeux énormes brûlaient et renvoyaient leur défi mourant à la mort du jour qui s'étùgnait. Il vacillait, ses pieds de devant plantés sur le cadavre informe qu'il avait piétiné ; on put voir que la jambe montoirde l'arrière-train pendait inerte, et alors se produisit ce foît indicible : les jeunes étalons du propre Taboun du vainqueur, se rendant compte, par on ne sait quel instinct rancuneux et féroce, de la défaite du despote les gouvernant depuis tant d'années, à coups de sabots et de dents, d'un commun accord se précipitant sur lui, le renversèrentets'acharnèrentsurson corps pantelant.

Ce ne fut pas long : sans un cri, sans un effort, 11 tomba.

Les bergers desdeux Tabouns alors se jetèrent avec leurs chiens entre les deux troupeaux et parvinrent, non sans efforts, k les séparer, emmenant chacun d'eux vers des horizons différents.

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Lorsque le aoir je revins chez moi, tremblante de lièvre, je me jetai en sanglotant sur l'oreiller; j'eus alors, pour la première fois, une lueur des iraplacabilités de cette fwnne Nature, qui se sert dea passions inassouvissablement neuves de ses créatures pour incessamment renouveler la vie par la mort, et par la mort, la vie; cette Nature calme qui, jusque dans les instincts généreux ou destructeurs des races nobles, poursuit, sans se détourner, son oeuvre de sélection et de durée.

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