ACTE PREMIER
HECTOR
Et toujours jeune, chère madame, jeune et charmante comme au temps jadis !
ANNA
Prenez garde d'exagérer mes mérites passés devant ce témoin qui a bonne mémoire... Il faut que vous fassiez connaissance... Hector Bagadais... Comte Franz de Teplitz, un autre de mes bons amis...
Les deux hommes se saluent.
HECTOR, à Franz.
N'ai- je pas eu l'honneur de vous rencontrer, il y a quelque vingt ans, à Nice ?
FRANZ
Je crois, monsieur, que vous faites erreur.
ANNA
Mais non, c'est fort possible... M. de Teplitz est, en effet, venu à Nice il y a une vingtaine d'années. J'y étais.
HECTOR
Parfaitement. J'y étais aussi.
FRAXZ.
J'y étais, c'est vrai. Mais je ne me rappelle pas y avoir rencontré monsieur.
HECTOR
Je vous ai souvent aperçu chez madame qui n'était pas encore mariée et habitait avec sa mère.
ANNA, riant.
C'est cela même ! Vous y veniez tous deux. Et pour le même motif, probablement... Que c'est loin! Où sont mes songes d'alors?
FRANZ, sentimental.
La plupart des miens vivent encore... Les sentiments ne changent pas forcément avec l'âge.
HECTOR
Non, pas forcément... Us suivent une pente naturelle qu'ils ont à ne pas rester les mêmes.
A N N A, fouriant.
M. Bagadais tâche de nous faire croire que les Français sont capricieux... En politique, cela saute aux yeux, mais sur la question d'amitié, je ne les suppose pas plus fragiles que d'autres.
HECTOR, lui baisant la main.
Merci, chère madame, merci pour mes compatriotes ! (s'adressant à rranz.) En y réfléchissant, vous ne pouvez pas me reconnaître. Je suis un tout autre homme... En ce tempslà, j'avais des préoccupations de cœur qui me rendaient méconnaissable... Les grandes passions mangent et boivent mal.
Les Français ont de grandes qualités, mais ce sont d'incorrigibles bavards.
HECTOR
J'explique pourquoi j'étais si gringalet.
FRANZ
Depuis cette époque, vous avez bien repris.
HECTOR
Mon père a vécu quatre-vingt-dix ans, et avec une constitution comme la mienne...