‹ L'Irlande, le Canada, Jersey (volume 2)Chapitre 7 sur 92 · TEBSEY · texte numérisé non relu

TEBSEY

rées de nécessité ou de confort qui sont les matériaux de la vie coûtent en moyenne, autant qu'il m'a été possible d'en juger par un examen sommaire des prix, un tiers de moins que sur le continent. Aussi la vie est-elle facile et le bien-être partout visible. Il y a sans doute des ombres à ce tableau : le commerce de Jersey a subi, il y a peu d'années, une crise désastreuse causée par les excès de la spéculalion et la cbute des banques; dans la classe inférieure l'alcoolisme fait des progrès meurtriers, malgré l'intervention active des Sociétés de tempérance, parmi lesquelles je citerai la Société des Templiers, devenus les patrons des buveurs d'eau. Une autre cause d'affaiblissement pour cette population confinée dans une île, c'est le défaut de croisements : tous les Jersiais ont fini par être un peu parents, et ils subissent les conséquences délétères des unions consanguines : les scrofules, la surdité, l'idiotisme, la folie deviennent de plus en plus communs, mais ce n'est pas la faute do la concurrence, au contraire!

La plupart des services publics se trouvent concentrés dans un édifice situé sur la place Royale de Saint-Hélier et assez singulièrement nommé « la Cobue ». Là se tiennent les Etats, sous la présidence du bailli nommé par la reine. A côté du bailli siège le général-gouverneur qui a droit de veto sur certaines décisions des Etats, — celles qui ont force de loi pendant trois ans sans la sanction de la reine, — mais qui use rarement de son veto. Dans une salle voisine se tiennent les audiences des tribunaux, Cour d'assises, tribunal civil et tribunal de police correctionnelle. A la Cour d'assises, les juges siègent en robes rouges, les avocats sont revêtus de robes noires,

mais ils portent barbe et moustaches. C'est la première fois que j'aperçois un costume officiel à Jersey. On juge un vaurien, dont le dossier est orné de quinze récidives, les plaidoiries ont lieu en français, — demeuré la langue officielle quoique l'accusé ne sache que l'anglais. On le condamne à un an de prison, et le président lui adresse, en anglais cette fois, une admonestation paternelle. Ce speech ne produit qu'un médiocre effet sur le condamné : il se tourne vers le procureur général et lui lance une bordée d'injures ; le président se contente de faire un signe à l'huissier, qui se hâte d'emmener ce condamné peu respectueux. A Jersey, on a encore vingt-quatre heures pour maudire ses juges! — Une autre scène me montre dans tout ce qu'elles ont de patriarcal les habitudes judiciaires de cet aimable pays. Je passais sur la place du marché de Saint-Aubin. Un groupe qui écoutait attentivement un orateur fort animé se trouvait réuni en face d'une maison de médiocre apparence. C'était une séance du jury d'expropriation. L'orateur, — un avocat ayant, comme on dit, la langue bien pendue, — plaidait avec chaleur la cause d'une veuve respectable, propriétaire de la maison qu'il s'agissait d'abattre pour livrer passage à un chemin de fer. Il s'apitoyait sur le sort de sa cliente, qu'on allait expulser de son foyer en échange d'une indemnité de 30 quartiers de froment de rente, — encore une originalité de ce pays original, on continue à y évaluer les rentes en blé. Au moins si cette rente était garantie autrement que par les prospectus de la Compagnie ! Mais est-il donc sans exemple à Jersey que les Compagnies n'aient pas tenu les promesses de leurs prospectus? (Sourires approbatifs de l'auditoire.) Supposons que celle-ci

fasse de mauvaises affaires, — ce qui ne serait pas sans exemple (nouveaux sourires), que deviendrait la malheureuse veuve dont on veut abattre la maison en échange d'une indemnité dérisoire et précaire? Il lui resterait un terrain nu avec quelques yards de rails rongés par la rouille. Ah ! s'il s'agissait de quelque personnage influent, de l'écuyer X... par exemple, on y regarderait à deux fois avant de toucher à sa propriété ; mais il s'agit d'une veuve sans appui, etc., etc. L'avocat conclut en faisant un appel chaleureux à la justice du jury, il s'éponge la figure et remet tranquillement sur sa tête un large chapeau de paille. Le jury est visiblement impressionné ; mais voici un petit homme sec, en simple paletot, d'une tenue correcte, qui prend la parole. C'est le procureur général, que je retrouve plus tard à la Cour d'assises, vôtu de la robe rouge. Celui-ci fait bon marché des raisons de sentiment sur lesquelles s'était étendu avec complaisance l'avocat au chapeau de paille. Ce n'est pas une affaire, dit-il, dans laquelle y ait lieu de s'apitoyer sur la veuve et l'orphelin, et vous pouvez vous dispenser de faire sortir vos mouchoirs de vos poches. On a offert à la dame une maison confortable en échange de la sienne : elle l'a refusée, preuve manifeste qu'elle ne craint pas d'être réduite à loger sur de vieux rails ; mais vous, membres du jury d'expropriation, vous n'avez pas à vous occuper du mode de payement de l'indemnité, c'est une question qui n'est pas de votre ressort; vous avez à décider simplement si l'indemnité offerte est équitable. Or, la maison n'a jamais été estimée à plus de 20 quartiers de froment de rente ; visitez-la en détail et décidez si une offre de 30 quartiers, — la question du mode et des garanties de

payement étant réservée, — est acceptable ou non. L'auditoire semble retourné par cette parole précise et nette; l'avocat renonce à répliquer, et les membres de ce jury en plein vent se mettent en devoir de visiter la maison, objet du litige. — Les habitudes administratives ne sont pas moins patriarcales. Voici, par exemple, comment se perçoit l'impôt, ou plutôt le prix de location des places sur le marché : Le samedi est le grand jour de marché; c'est une véritable foire qui dure jusqu'à onze heures du soir, et à laquelle une bonne partie de la population de l'île se donne rendez-vous. On vient y faire ses provisions pour le dimanche ; le marché et les rues avoisinantes sont illuminés à giorno, les étaux sont encombrés de viandes, de poissons, de légumes, de fruits, de fleurs, — il y a même dans un coin du marché aux légumes, un étal consacré à la vente des journaux, — les magasins exposent leurs plus belles marchandises, aux prix les plus attrayants, les musiciens ambulants font grincer à tous les carrefours harpes et violons; c'est un Derby day au petit pied. Donc, le samedi matin, l'inspecteur général des marchés, un personnage ! s'en va lui-même, la sacoche de cuir au côté et le lorgnon à l'œil, faire la collecte de l'impôt. Le voilà qui entame familièrement un bout de conversation avec les marchandes, et. Dieu me pardonne ! il prend le menton aux plus jolies. On rit et on paye l'impôt. Cette bienheureuse île de Jersey n'est-elle pas voisine du royaume d'Yvetot?

Mais on ne vient pas à Jersey pour rester à Saint- Hélier. Les « excursions », voilà le grand attrait de l'île, et grâce à la merveilleuse beauté des routes, grâce encore à la concurrence des chemins de fer et des « cars » ,

c'est un plaisir que l'on peut se donner à bon marché et avec tout le confort possible. Il y a deux chemins de fer, — qui unissent, l'un Saint-Hélier au petit port de Gorey, situé au pied du château de Montorgueil, l'autre, à la jolie ville de Saint-Aubin. Celui-ci est en partie construit sur pilotis dans le lit même de la mer, et les vagues viennent pousser leur écume jusque sur les wagons à la marée haute. Mais quels charmants wagons ! et commodes ! Une vérandah règne tout le long du train ; on peut s'y promener et y fumer pendant les vingt minutes que dure le trajet. Les gares, à la vérité, sont en planches ; mais le confort des wagons n'est-il pas préférable au luxe des gares ? — Les «cars» sont de grandes voitures ouvertes, à cinq bancs, où vingt personnes peuvent s'asseoir à l'aise, traînées au grand trot ou au galop par quatre chevaux élégants et vigoureux. Ily a les Paragons, les /foyal blue, les FauveVs alliance excursion cars, qui se disputent la préférence des voyageurs, sans autre tapage que celui de leurs affiches. L'excursion dure de onze heures à cinq heures, moyennant la modique somme de 2 sh. 6 d. (3 fr. 25 c). L'île est partagée en trois tranches : en trois excursions on atout vu, ou à peu près. Je vous l'ai dit : c'est un jardin qui a la mer pour pièce d'eau. On passe d'une baie ou d'une crique entourée de rochers abrupts à une vallée ombreuse où les chênes et les ormes couverts de lierre rejoignent parfois leurs branches pour former une longue voûte de verdure ; plus loin, de grasses prairies dans lesquelles des vaches bien portantes et au poil lustré attestent qu'on ne connaît pas l'impôt du sel; des pommiers, des poiriers, des figuiers ployant sous le poids des fruits, des cottages de paysans, avec le gros buisson

de fuchsias à côté de la porte, des géraniums, des capucines, des roses, des œillets aux fenêtres, et sous les fenêtres, des paysannes en chapeau, des enfants propres, dans tous les villages une école; en voici une qui s'appelle Eden house et qui est la bien nommée, car elle surgit d'un vaste parterre de fleurs ; plus loin, encore sur les rochers, des tapis de bruyères violettes. Les cimetières seuls, nus et dépouillés, avec de simples pierres dressées, font tache dans cet ensemble riant ; point de parterres, point de couronnes sur les tombes; les vivants ont cependant bien assez de fleurs pour en céder quelques-unes aux morls. Les « cars » s'arrêtent aux endroits les plus pittoresques, au château de Montorgueil, à Rozel-Bay, à la Grève de Leck, à la pointe de Piémont, au phare de Corbière. On prend des rafraîchissements dans un picnic-room ; on va visiter tantôt un château, tantôt une grève, tantôt un jardin , où les plantes de l'Australie et même des tropiques, le gommier, le phormium tenax, le bambou croissent en plein air dans le voisinage du chêne-vert, de l'orme, du châtaignier et du laurier ; on remonte en voiture et on aperçoit, collée aux arbres ou aux rochers, l'inévitable annonce : ici, c'est l'adresse d'un artisan ingénieux qui n'a pas son pareil pour réparer les souliers et les bottes ; là il est question de pilules dont l'efl'et est «magique». Ou rentre à cinq heures, on dîne à six. Le soir, ceux que n'attire point l'irrésistible miss Lydia Howard ou les Engllsh opéra récitals, qui ont remplacé sans désavantage les incomparables Minstrcls, ceux-là, dis-je, vont se promener sur la jetée, rendez-vous ordinaire de la population de Saint-Hélier.

Depuis quelques jouri la mer est unie comme un

lac; la lune, dans un ciel merveilleusement limpide et transparent, argenté les eaux de la jolie baie de Saint- Aubin, et permet de lire, comme en plein jour, les affiches coloriées du « Grand Bazar » et de la et véritable eau de Cologne de Jersey ». Décidément, cette île charmante serait un morceau détaché du paradis terrestre, — si l'on n'y pendait point.

Page 1