‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 2)Chapitre 125 sur 219 · PUBLIÉE EN 18S · texte numérisé non relu

PUBLIÉE EN 18S

Il faut des circonstances vraiment exceptionnelles pour quQ je sorte ici du silence que j'aurais voulu m'imposer. Le sentifnent qui a porté un homme aussi distingué que M. le docteur Taylor à traduire mon livre et en faire Tobjet d'une étude approfondie m'a causé une vive et sincère gratitude, à l'expression c)e laquelle il me coûte de mêler l'apparence d'un grief. Mais, tout en conservant dans son entier la reconnaissance que je lui dois, tout en rendant une pleine justice à ses loyales intentions , je suis obligé, en conscience, de constater que son livre n'est pas une exacte traduction du mien.

Si M. le docteur Taylor se fût borné à faire dans sa traduction les suppressions dont il prévient le lecteur dans sa préface *, l'an-

* Ireland social, political and religious, by Gustave de Beaumont, edited by W. G. Taylor LL. D. of Trinity collège, Dublin. Richard Bentley, London, 18S9.

* Voici ce que dit dans sa préface H. le D* Taylor : « M. de Beaumont designed his work exclusively fort continental readers, and therefore , on

leur pourrait 'éprouver quelques regrets de voir disparaître des développements qu'il croit utiles même pour le traducteur anglais, mais enfin il n'aurait rien à dire. Un traducteur est libre de prendre ou de retrancher ce qui lui convient» pourvu qu'il dise ce qu'il garde et annonce ce qu'il supprime.

Que même, sans en prévenir le lecteur, M. le docteur Taylor eût , comme il l'a fait , supprimé toute la préface du livre ; effacé cent pages de notes à la fin du volume, omis au bas des pages l'indication des sources auxquelles on a puisé, et qui sont pour tout lecteur, anglais ou autre, la garantie d'exactitude de l'écrivain : si à cela se fussent bornées les licences du traducteur, j'aurais pu les regretter, les trouver excessives , mais je n'aurais rien dit. Car après tout le caractère de mon livre n'eût pas été altéré , et si le lecteur anglais n'eût pas connu toute mon œuvre, rien d'opposé à ma pensée n'aurait du moins été mis sous ses yebx.

Mais M. le docteur Taylor, évidemment animé du seul désir d'améliorer mon ouvrage, a cru devoir et pouvoir faire plus encore. Ainsi il est des chapitres entiers du livre que M. le docteur Taylor ne supprime pas , mais qu'il analyse en quelques lignes, sans que le lecteur soit averti si cette analyse est le texte ou l'œuvre du traducteur. J'en citerai un seul exemple : le chapitre de l'introduction relatif aux lois pénales. Il est certain que, si cette partie de l'ouvrage a quelque valeur, elle réside tout entière dans Iç développement rationnel des faits et la déductiou philosophique des idées , qui montre tous les actes de la tyrannie anglaise en Irlande s'engendrant les uns les autres avec une sorte de fatalité logique. Maintenant qui ne voit que tout l'intérêt de

many points, entered into long and minute explanations respecttng the détails of british Law and administraUon, whicb are unnecessary for engUsh readers, and hâve therefore bêen omitted. This t« the only libfritf which the transistor bas taken with the text, unies» the conséquent mo* diflcations of the division of the niatter he deemed changes that ought to be aknowledged. •

l'ouvrage et la pensée mAme de Taiiieur disparaissent, si au travail original on substitue une courte et sèche analyse ? Or c'est précisément ce qu*a fait M. le docteur Taylor, qui a réduit le cha- - pitre de moitié, tantôt en supprimant des pages entières, tantôt en résumant les autres ^ On comprend qu'un traducteur supprime, pourvu qu*il le dise; qu'il ajoute, pourvu qu'il le dise encore. Mais analyser n'est pas traduire. Ou bien s'il veut analyser, c'est encore à la condition de dire ce qui est son œuvre et celle de l'auteur. J'ai cité cet exemple d'une analyse mise à la place* du texte ; j'en pourrais citer d'autres*, mais je viens à quelque chose de plus grave.

M. le docteur Taylor ne se borne pas à pratiquer des suppressions et des analyses dont le lecteur n'est pas averti , mais encore il fait, également sans le dire, de certaines additio;Qs qui expriipent sa pensée et non celle de l'auteur. Ceci est grave dans toute circonstance, mais l'est plus encore dans le cas présent.

Si le jugement porté sur un pays par m) étranger a en général ipielque prix , c'est parce que d'ordinaire il est empreint d'une impartialité que ne peut avoir ropinion*de8 nationaux. Ce caractère impartial est surtout recherché dans un livre qui a pour sujet l'Irlande, c'est-à-dire le pays où il est le plus difficile de démêler le vrai au milieu des passions violentes que soulève l'esprit de parti. Cependant, telle est la nature des additions faites à mon livre par M. le docteur Taylor, qu'elles tendraient à le dépouiller de ce caractère impartial que l'auteur a eu la volonté si constante de lui conserver. Je n'en citerai qu'un exemple. La traduction de M. le docteur Taylor prêle à l'auteur la note que voici à propos du pacte de persécution qui , à l'époque des lois pénales,

* Voy. de la page i13 à la page i39 de la traduction.

* Par exemple le chapitre dans lequel Fauteur ftiit la comparaison des effets si différents que produisent en Angleterre et en Irlande des institutions olitiques identiquement pareilles.

intervînt entre le parti protestant dlrlande et le gouvemanent anglais.

« It was in fact the argument of the fond father to the nanghty child : • Take your physic, master Tommy, and you shall hâve « the dog to kick. » Thé Irish protestants took the physic, and kicted the popish dogs with a vengeance *. »

Un peu plus loin, à propos de la triste situation du parlement irlandais vis-à-vis de l'Angleterre , M. le docteur Taylor cite des vers très-plaisants de Swift *, et il fait la citation sans constater qu'elle est de lui. Je pourrais indiquer une foule dénotes semblables. Ces plaisanteries, ces bons mots plus ou moins piquants, annotés par M. le docteur Taylor, sont contraires à Fesprit général du livre, et portent précisément Tempreinte de la disposition d'esprit contre laquelle je me suis tenu en garde. Chacun cependant les attribuera à Tauteur, puisque rien n'indique qu'elles ne sont pas de lui. Assurément, je le répète, je ne conteste pas la parfaite bonne foi de M. le docteur Taylor. Les changements qu'il a faits, il les a certainement introduits en vue d'améliorer l'ouvrage. Il les a quelquefois indiqués et il a eu certainement toujours l'intention de faire cette indication, alors même qu'il l'a omise. S'il fallait donner de sa bonne intention une autre preuve que celle qui résulte de son honorable caractère, je dirais qu'il m'attribue de la même manière plusieurs notes, à mon avis excellentes, en harmonie parfaite avec le ton général de mon livre et très-propres à en accroître la valeur. Je ne doute donc pas un instant que ce dont je me plains ne soit le résultat d'une omission involontaire, ou dans tous les cas bien intentionnée. Mais je n'en suis pas moins plein du regret qu'il ait agi ainsi qu'il l'a fait , parce qu'il en est résulté que plusieurs fois, dans sa traduction, considérée en Angleterre comme l'image fidèle de mon livre, c'est

* Voyez page 109 de la traduction.

* Voyez page 411 de la traduction.

sa pensée et non la mienne qui se trouve exprimée ; que cette pensée révèle souvent une tendance politique qui n'est pas celle de Fauteur ; que peut-être en se livrant sur mon ouvrage à un travail . pejTsonnel, il en a fait ^n livre meilleur; mais qu'en même temps il en a fait un autre livre.

Je me suis rigoureusement interdit d'entrer dans une polémique au sijyet de cet ouvrage, quoique assurément je ne sois pas indifférent aux appréciations diverses dont il peut être Fobjet ; ma'is s'il convient que l'écrivain assiste à la controverse et la mette à profit sans s'y mêler, il est aussi en possession d'un droit dont il ne saurait faire l'abandon : c'est œlui de n'être jugé que sur ses œuvres.

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