‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 2)Chapitre 29 sur 219 · II · texte numérisé non relu

II

souvent les cliefs opposas, après une lulte violente dans le parlement, se rencontrer le même jour au sein d un cercle ami, où ils n'entrent qu'après avoir déposé tout souvenir de querelle et tout ressentiment. En Irlande, la séparation des deux partis est en quelque sorte matérielle : il y a dans chaque ville l'hôtel catholique et Thôtel protestant. On distingue de même tel ou tel meeting, tel bal, tel dîner; la même distinction s'étend aux chemins et aux rivières, et il n'y a pas longtemps qu'un lord d'Irlande réclamait l'intc^rvention du gouvernement pour empêcher la construction d'un pont papiste (1).

Mais l'esprit de parti ne s'arrête pas' là en Irlande ; et, qui le croirait? il pénètre si profondément dans lésâmes, qu'au milieu d'un pays tout chrétien il parvient à corrompre jusqu'à la source même de la charité. A quoi bon, s'écrie le protestant tory, prendre souci des pauvres et de leur misère? est-ce qu'il ne se trouve pas des pauvres en tous pays? estrce que Tlrlande n'en a pas toujours regorgé? — Maudits soient les grands propriétaires d'Irlande ! s'écrie le radical irlandais. Us voient sans pitié les affreuses mjsfères qui couvrent leurs domaines. Le pauvre, dont la charité est d'aimer les riches, ne leur doit que la haine.

Mais c'est surtout dans le nord de l'Irlande que ces passions haineuses se montrent et sévissent dans toute leur violence; là, les partis ne sont pas autres, mais ils sont dans des conditions différentes. Dans le sud, où il y a, terme moyen, plus de vingt catholiques contre un protestant, le parti tory est numériquement (2) trop faible pour se mesurer sur l'arène avec son adversaire; là tout combat singulier lui serait funeste; il ne prend donc jamais l'ofTensive; et, quand il est attaqué à force ouverte, au lieu de se défendre les armes à la main, il appelle à son secours le gouvernement et la loi, la police et J'armée.

Dans le nord, au contraire, comme les deux partis sont à peu près de, force égale, chacun peut espérer le succès

d*une lutte violente; aussi voit-on toujours les deux partis prêts à entrer dans la lice, et Ton s'y croit toujours à la ▼eille d'une guerre civile. Les violences qui ont coutume de se commettre dans le sud, les attentats des White-Boys et leurs terribles confédérations, tiennent bien moins à l'esprit de parti politique qu'à un vice d'organisation sociale. C'est, au contraire, la passion de parti qui domine dans le nord. i.

Wolf Tone raconte, dans ses Hémoires, qu'en 1792 (1), un de ses amis et lui-même étant allés dans le comté de Derry (Ulster) pour y remplir une mission politique, des aubergistes protestants du village de Rathfriland, sachant qu'ils étaient catholiques, refusèrent de leur servir à déjeuner pour leur argent.

En 1837 j'étais dans la province d'Ulster le l*'' juillet; c'est le jour de l'année où le parti orangiste a coutume de célébrer les glorieux souvenirs de la Boyne et de Guillaume III. Ma qualité d'étranger ne me préserva point des injures dont, en cette circonstances, tout catholique est l'objet; et plus d'une fois je fus assailli de cette clameur populaire :

No papery! (à bas le papisme !)

On s'entretenait alors dans le pays d'un triste événement. Le 28 juin précédent, jour de fête parmi les catholiques d'Irlande, dans le comté de Monaghan, des femmes et des enfants, tous pauvres catholiques, étaient réunis paisiblement autour d*un feu de joie, où une gaieté douce se confondait dans de pieux sentiments.

Tout à coup trois coup^ defusil se font entendre; quatre enfants tombent, frappés de mort. Les meurtriers demeurent inoonnus ; mais aussitôt chacun répète que la haine des protestants contre les papistes a enfanté be crime, et nul n'en doute.

Du reste, le parti orangiste, dont TUIster est le foyer, manifeste de nos jours plus de penchant pour l'emploi de

ia violence qu'il n en avait montré jusqu'ici. Autrefois les menaces de la force matérielle venaient plutôt du parti catholique et radical, de la masse populaire, à laquelle il ne manquait pour s'insurger que des supérieurs et des chefs.

Pendant longtemps, le peuple irlandais a cru sincèrement que sa délivrance et sa régénération ne lui viendraient que d'une révolution politique, qui, remettant en question les droits au gouvernement ot à la propriété, ferait rentrer le pouvoir et les terres dans les mains des premiers possesseurs ou de leurs héritiers. Ces traditions, jadis fauiilières au parti national, se sont d'abord affaiblies dans une longue et stérile attente; et puis, d heureux progrès obtenus au sein du travail et d'institutions libres, ont achevé de dissiper ces rêves de soudaine cl violente prospérité. Mais il semble que, dans l'instant où le principe de violence était abandonné par les catholiques, ir ait été recueilli par le parti orangiste.

Rien n'est plus fréquent que d'entendre des membires de ce parti exprimer le désir ardent d'une lutte à force ouverte.

Il n'est point, disent-ils, d'accord possible entre papistes et protestants ; c'est chimère que de vouloir les faire vivre sur la même terre ; il faut absolument que les uns en repoussent les autres, comme la vérité doit chasser le mensonge; c'est entre eux une querelle de vie ou de mort. Qu'un engagement décisif, qu'une guerre d'extermination termine donc entre eux le débat!

Ce langage n'est point avoué par le parti tory, mais beaucoup de tories le tiennent.

Ceux-ci pensent que si, en définitive, \ï faut «n jour en venir aux mains, autant vaut que ce soit toute de suite que plus tard; ils voient leur puissance déchner chaque jour, et estiment plus sage de livrer le combat pendant qu'ils sont encore forts.

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