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ses membres parmi les fermiers et les marchands; et cette partie des presbytériens d'Ulster, qu'on voit dans leur secte à la tète du mouvement intellectuel et libéral, se compose pour la plupart de petits propriétaires et de petits rentiers que le commerce a nouvellement enricliis.
L'absence de classes moyennes, en Irlande, a été et est encore un des plus grands maux de ce pays. Lorsqu'un peuple a le malheur d'être soumis à l'empire d'une aristocratie anti-nationale et radicalement vicieuse^, quelle chance peut-il avoir d'échapper à l'oppression ou du moins de la voir se tempérer s'il demeure immobile dans son ignorance et dans sa misère, et si de son propre sein ne s'élèvent pas des hommes qui, supérieurs par leur instruction, par leurs talents ou par leur fortune, soient capables de prendre en main sa cause, et de le guider dans ses efforts de délivrance?
D'où vient que, pendant presque tout le dixhuitième siècle , l'Irlande succombant sous la plus pesante tyrannie , ne présente qu'une longue suite de rébellions individuelles et de partielles insurrections, dépourvues de plan , d'ensemble et de moralité ? c'est que le peuple , au milieu de ses souffrances, était abandonné à lui-même, et que, n'ayant au-dessus de lui aucune classe amie pour l'éclairer et le conduire, il se livrait dans ses colères à des violences qui ne pouvaient qu'appeler sur sa tête de nouvelles rioueurs.
L'impossibilité où est le peuple le plus opprimé de se soulever quand il n'a point l'appui d'une classe supérieure, ne se montra jamais plus claire-
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ment que lors du mouvement populaire de 1798, où il y eut autant d'insurrections que de villages, et où l'on ne vit que des soldats et point de chefs. Tout ce qu'il y avait alors d'aristocratie en Irlande étant hostile à ce mouvement national , le peuple n'aurait pu trouver quelque assistance que dans la classe moyenne; or, celle-ci n'existait pas alors en Irlande. Il s'y trouvait bien quelques individus propres à faire partie de celte classe, mais en trop petit nombre pour la constituer. On peut dire qu'il n'y eut point en Irlande de classe moyenne , aussi longtemps que furent en vigueur les lois pénales qui, frappant les catholiques irlandais jusque dans leur vie civile , leur interdisaient la propriété foncière, les gênaient dans le négoce, et leur fermaient l'accès du barreau.
Il y avait, à la vérité, dans ce même temps en Irlande, des avocats, des négociants, des banquiers et des industriels; mais on se trompe étrangement si l'on croit que les membres de ces diverses professions forment nécessairement, et en quelque lieu qu'on les rencontre, une classe moyenne. Dans un pays où n'existerait aucune aristocratie à privilèges, ils seraient naturellement la classe supérieure, et l'on devrait alors chercher la classe moyenne dans une couche sociale intermédiaire entre eux et la masse du peuple. Et dans une société même dont une aristocratie héréditaire occupe le sommet, ils peuvent, s'ils s'unissent étroitement avec celle-ci, s'identifier tellement avec elle , que , pour trouver une classe moyenne il faille encore descendre au-dessous d'eux. Voyez l'Angleterre , où l'aristocratie titrée et celle
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qui ne l'ost pas se confondent, formant une classe supérieure, à laquelle aspire et peut prétendre lout ce qui est riche et puissant; dans ce pays, le haut négoce et la hanque , à cause de leurs grandes fortunes, la médecine et le barreau, à cause de leurs privilèges, pactisent si intimement avec l'aristocratie, qu'ils s'absorbent en elle, et aidés par sa nature malléable, ne forment avec elle qu'un seul et même corps. Aussi peut-on dire qu'en Angleterre la classe moyenne, à proprement parler, ne commence qu'aux fermiers, aux petits marchands, aux rentiers médiocres, pour finir aux électeurs à dix livres sterling. Telle n'était point la classe moyenne, en France, avant 1789. Alors tout ce qui n'était pas noble étant de droit inférieur à la noblesse, dont il existait des signes certains , les plus éminents dans le commerce, dans l'industrie et dans les professions libérales, appartenaient forcément à la classe moyenne , c'est-à-dire à celle qui , n'étant pas le bas peuple, n'est pas non plus la classe supérieure.
Les conditions de la classe moyenne ne sont en Irlande, ni ce qu'elles étaient en France avant 1789, ni ce qu'elles sont de nos jours en Angleterre. A la vérité, pendant tout le temps que durèrent les incapacités civiles des catholiques, les hautes professions industrielles et libérales étant à peu près le monopole des protestants, furent en Irlande comme en Angleterre , et plus encore qu'en Angleterre, associées à l'aristocratie vers laquelle les attirait invinciblement la sympathie d'un même culte, source de leurs communs privilèges. Alors il était vraiment impossible que tout ce qui , en Irlande ,
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était protestant, grands seigneurs, commerçants ou avocats, ne formât pas une plialange unicpie et serrée en face des catholiques que révoltait le monopole prolestant de la richesse, non moins que le monopole prolestant du pouvoir. Il pouvait bien y avoir encore des rangs divers parmi les protestants; mais vis-à-vis des catholiques, c'est-à-dire vis-à-vis du peuple, les protestants semblaient ne former qu'une seule classe, toute supérieure, entre laquelle et le peuple il n'existait aucun intermédiaire.
Mais le jour où, en Irlande, les professions industrielles et libérales deviennent également accessibles aux catholiques aussi bien qu'aux protestants, la scène change et présente deux aspects divers qu'il importe de ne pas perdre de vue. Quand elles sont remplies par des protestants, ces professions continuent à fournir leur tribut à l'aristocratie protestante, avec laquelle elles s'allient d'autant plus étroitement, qu'elles se sentent plus ennemies des catholiques devenus des rivaux d'industrie en même temps que des citoyens libres. Au contraire , occupées par des catholiques, elles se donnent bien de garde d'approcher de cette aristocratie, dont l'intérêt politique les sépare et la passion religieuse les éloigne. De sorte que du même élément social jaillissent à la fois comme deux sources différentes coulant en sens opposés, dont l'une vase jeter dans le sein de l'aristocratie où elle se perd et disparaît, tandis que l'autre possède un cours qui lui est propre, et le conserve entre le peuple dont elle est sortie et la classe supérieure à laquelle elle ne peut se mêler. Cette seconde source est véritablement