DEUXIÈME PARTIE
ne l'ait prodigieusement hâté et développé? Il n'a pas, il est vrai, fabriqué les instruments de liberté que possède l'Irlande; mais quel autre aurait su les manier comme lui? Quel est celui qui, en face des besoins de l'Irlande, en eût fait une aussi savante étude, les eût saisis avec une aussi profonde intelligence, et eût mis à leur service d'aussi grandes facultés?
.l'ai dit que l'intérêt de l'Irlande demandait une guerre constitutionnelle, une paix sans cesse agitée, un état intermédiaire entre le régime des lois et l'insurrection.
Considérez avec quel art O'Connell organise le plan de celte association qui va devenir maîtresse de l'Irlande, et qu'il s'agit de créer en dépit des lois destinées à l'empêcher de naître ! Il est aujourd'hui bien reconnu de tous que l'association irlandaise n'a dû sa vie et ne doit chaque jour son salut qu'à l'infinie sagacité d'O'Connell qui, après l'avoir préservée dès son berceau de l'atteinte des lois alors en vigueur, sait ensuite la garantir des coups dont la menacent sans cesse de nouvelles lois; si le parlement la dissout, la fait revivre aussitôt; imagine toujours pour elle une forme que le législateur a omis d'interdire; s'expose personnellement, pour la sauver, à tous les périls auxquels on est sujet en éludant les lois, et arrache enfin à ses adversaires cet aveu, qu'il est bien aisé de dire qu'il faut arrêter M. O'Connell et le livrer à la justice, mais que la difficulté est de le surprendre en défaut, et de trouver une loi qu'on puisse l'accuser d'avoir formellement violée (1). Enfin l'association triomphe de toutes les attaques, elle est dominante, O'Connell en est le chef ; et quel chef! quel zèle ! quelle prudence ! quelle sagesse impétueuse! quelle fécondité d'expédients! quelle variété de moyens !
Voyez O'Connell paraissant en 1825 devant le comité de la chambre des communes qui se livrait à une enquête sur l'état de l'Irlande : admirez avec quelle simpHcité lucide, avec quelle ingénieuse candeur O'Connell expose les rigueurs
qui alors encore pesaient sur l'Irlande catholique, ne mêlant pas à son récit un seul mol d'amertume, ne parlant que de paix, d'union et d'harmonie; assurant ses auditeurs qu'une l'ois rémancipalion parlementaire accordée, les protestants et les catholiques, divisés entre eux, mais non ennemis, s'aimeront comme des frères; répondant à toutes les objections, disant tous les griefs, indiquant le remède à tous les maux, ne laissant pas obscure une seule des misères de rirlande, pas incertaine une seule de ses persécutions, et prononçant, au miheu de mille pièges tendus et de mille interruptions inévitables dans tout interrogatoire de cette espèce, le plaidoyer, sinon le plus beau, du moins le plus utile, qui jamais ait été fait dans l'intérêt d'un peuple opprimé (i)!
Mais cet homme timide et modeste qui, devant une commission du parlement anglais, tient ce langage conciliant, est-ce le même dont la voix formidable retentit dans le comté deClare (2) et qui dit au peuple :« La loi vous défend d'envoyer un cathohque au parlement! eh bien! je suis cathohque, nommez-moi.» Est-cele même homme, tout à l'heure si calme, qui maintenant fait un appel à toutes les passions du peuple, excite ses plus ardents enthousiasmes, brise d'un seul coup les Hens par lesquels l'aristocratie tenait ses inférieurs dans sa dépendance, sépare le catholique du protestant, le fermier du propriétaire, le vassal du seigneur, attire à lui tous les suffrages, et laisse dans un isolement profond et imprévu cette aristocratie toute stupéfaite de l'audace et du succès de son ennemi !
Les principales armes dont se sert O'Connell, dans cette 'guerre constitutionnelle dont il est le général, sont ses discours dans le parlement, dans l'association, dans les meetings; ses harangues électorales et ses publications par le moyen de la presse. Les travaux du parlement qui le retient la moitié de l'année, et où il se fait entendre à l'occasion de toute question de quelque importance, ceux de l'association