Principes de sociologie, p
a. Ajoutons que, lorsque l'animal ou l'homme primitif ont constaté une propriété particulière dans un certain objet, ils ont souvent de la peine à étendre cette propriété aux objets simplement analogues : un jour que je faisais courir un jeune chat, comme un petit chien, après une boule de Ijois que je lançai^, la boule vint à le blesser ; il cria, je l'apaisai, puis je voulus recommencer le jeu : il courut volontiers après les pierres les plus grosses que je jetai, mais il refusa obstinément de courir de nouveau après la boule. Ainsi c'était bien à la boule seule qu'il avait attaché la propriété de blesser ; il la regardait peut-être de mauvais œil ; peut-être la considérait-il comme un être méchant, qui ne se prêtait pas au ieu: faute de généraliser
que TAuslralion sauvage traite le fusil du blanc comme un être vivant et puissant, qu'il l'adore, le couronne de fleurs, le supplie de ne pas le tuer. La légende attribue toujours un pouvoir magique aux épées des grands capitaines, aux Joyeuse ou aux Durandal. De nos jours même,
suffisamment son induction, il avait créé une soi'te de fétiche qu'il n'adorail pas sans doute, mais qu'il craignait, ce qui est déjà quelque chose.
M. Spencer lui-même admet chez les sauvages une certaine inaptitude à généraliser. Cette opinion, qui a paru un paradoxe, est peut-être une vérité importante. Si les intelligences primitives, comme l'a remarqué entre autres M. Taine, sont très promptes à saisir les ressemblances superficielles des objets, ce n'est pas toujours un signe de véritable perspicacité, car la ressemlilance aperçue entre deux sensations peut s'expliquer moins par la généralisation de l'intelligence que par une sorte de coniusioû des s^nsalions mêmes; que deux sensations soient analogues ou maisxmcies, eusse fondront naturellement sans que l'intelligence y soit pour rien. De là \» peu de portée de beaucoup d'exemples tirés du langage. La vraie généralisation semble surtout consister dans la réduction des faits en lois, c'est-àdire dans l'abstraction réiléchie des dillérences. dans la conscience du déterminisme fondamental qui lie les choses et qui, précisément, échappe si souvent aux sauvages comme aux animaux.
Constatons enfin que la plupart des animaux et des sauvages, lorsqu'ils se sont une fois trompés, sont assez lents à revenir de leurs erreurs, gardent même longtemps un sentiment de défiance envers l'objet qui les a trompés. Un chien des Pyrénées, rentrant le soir à la maison, aperçut à une place inaccoutumée un tonneau vide; il eut une peur extrême, aboya longtemps; au jour seulement, il osa approcher assez près de l'objet d'épouvante, l'examina, tourna autour et finit, comme les grenouilles de La Fontaine, par reioni.aîire que ce soliveau était inoffensif. Si le tonneau en question av.aii disparu pendant la nuit, le chien eût évidemment gardé le souvenir d'un être redoutable aperçu la veille dans la cour. Un singe, à qui je laissai un mouton en carton pendant toute une journée, neput jamais se persuader entièrement qu'il était inanimé; je crois pourtant que cette persuasion fût veime à la fin, car le singe commençait à lui arracher les poils et à le traiter un peu trop familièrement. .Mais la nature nous laisse rarement la possibilité d'un aussi long tête-à-tête avec les objets qui nous épouvantent.
M.M. Spencer et Max iMùller nous feront observer, il est vrai, que la nature ne nous montre pas de montons en carton, pas plus que d'orgues de barliarie, démontres, etc. Nous leur répondrons ^ue la nature nous fait voir des choses bien plus étonnantes encore, des rochers et des forêts qui parlent (l'écho), des sources d'eaux chaudes, des fontaines intermittentes. Al. Fei-gusson {Tree and serpent worsfiip), raconte que, dans l'Inde, il vit de ses yeux un arbre qui saluait le lever ou le coucher du soleil en relevant ses rameaux ou en s'inclinant devant l'as) re. Déjà des temples étaient élevés à l'entour, le peuple accourait de toutes parts pour voir l'arbre merveilleux. Gel at lue était un vieux dattier à moitié i)ourri, qui pemlait sur la route: pour jiouvoir passer dessous, on l'avait tourné de côté et attaché; mais, pendant celte opération, les fibres qui composaient le tronc s'étaient tordues comme les fils d'une corde Ces libres se contractaient vers midi, à la chaleur du suleil ; l'arbre se délordail alors et se relevait; elles se relâchaient à la rosée du soir, ce qui faisait retomber le dattier (V. M. Girard de Uiaile, iiy'.hcluyic comparée, t. l).
LA PHYSIQUE RELIGIEUSE ET LE SOCIOilORPHISME. 37
on voit souvent les combattants s'acharner non seulement contre leurs ennemis, mais aussi contre tout ce qui leur appartient : il semble que quelque chose d'eux ait [lassé k ce qu'ils possédaient. Rien de plus difficile à se figurer que la profonde indifférence de la nature.
M. Spencer, qui nie que l'enfant soit poalé spontanément à frapper le meuble oii il s'est blessé, n'ignore pourtant point que tel sauvage, l'Indien Tupis, par exemple, s'il vient à heurter du pied contre une pierre, entre en fureur contre elle et la mord comme un chien. M. Spencer ne voit dans les faits de ce genre qu'un phénomène tout physique, le besoin de décharger sa colère sous forme de violentes actions musculaires ; mais ce besoin même ne peut que favoriser la naissance d'une illusion psychologique, dont la ténacité sera proportionnée à l'intensité du scnlimcnt. Le physique et le moral sont trop liés pour qu'une décharge physique de la colère ne produise pas au moral une croyance correspondant à celte action : si un instiiict puissant vous porte à traiter une pierre comme un ennemi, vous en viendrez à voir très réellement un ennemi dans cette pierre.
M. Romanes a imaginé des expériences, du même ordre que celles de M. Spencer, sur un terrier de Skye fort intelligent. Ce terrier avait, comme beaucoup d'autres chiens, l'habitude de jouer avec des os desséchés, les jetant en l'air et leur donnant l'apparence de la vie afin d'avoir le plaisir de courir après. « Une fois, j'attachai un long et mince fil à un os dénudé, et lui donnai cet os pour s'en amuser. Après qu'il eut joué quelque temps, je choisis un moment opportun, lorsque cet os fut tombé à terre à quelque distance et que le terrier allait le rejoindre, et j'éloignai doucement l'os en tirant sur le fil. Aussitôt l'attitude du terrier changea entièrement. L'os qu'il avait fait semblant de considérer comme vivant lui paraissait réellement tel, et son étonnement n'avait pas de bornes. Il commença à s'en approcher nerveusement et avec précaution, comme le décrit M. Spencer; mais le lent mouvement de l'os continuait ; et le chien devenait de plus en plus certain que ce mouvement ne pouvait être expliqué par un restant de l'impulsion qu'il avait lui-même communiquée à l'os : son élonnement devint de la terreur, et il courut se cacher sous des meubles pour contempler à distance ce spectacle déconcertant d'un os desséché revenant à la vie. »
Une autre expérience de M. Romanes sur le même chien
montra que le sentiment du mystérieux était, chez cet animal, assez puissant pour expliquer à lui soûl sa conduite. Après avoir amené le terrier dans une chambre garnie d'un tapis, M. Romanes fit des bulles de savon qu'un courant d'air intermittent entraînait à ras du sol. Le chien prit un grand intérêt à la chose et semblait ne pouvoir décider si l'objet était vivant ou non. « Tout d'abord il fut très prudent et il ne suivait les bulles qu'à distance ; mais, comme je l'encourageai à les examiner de plus près, il s'approcha, oreilles dressées, queue basse, avec beaucoup d'appréhension é\idemment : dès que la bulle s'agitait, il reculait. Après un certain temps, cependant, durant lequel j'avais toujours au moins une bulle sur le sol, il gagna du courage et, l'esprit scientifique prenant le dessus sur le mystérieux, il de\int assez courageux pour s'approcher lentement de l'une d'elles et puis mettre la patte dessus, non sans quelque anxiété. Naturellement, la bulle éclata aussitôt, et je n'ai certainement jamais vu étonnement plus \\(. Je fis encore des bulles, mais je ne pus persuader le chien d'approcher, pendant un assez long temps : il finit cependant par le faire et recommença à mettre la patte dessus avec précaution. Le résultat fut le même qu'avant. Après cette seconde tentative, impossible de l'amener à s'approcher de nouveau des bulles : en insistant, je n'arrivai qu'à lui faire quitter la chambre, dans laquelle aucune caresse ne put le faire rentrer. » La même expérience, ayant été refaite parle professeur Delbœuf sur son chien Mouston, a donné un résultat plus marquant encore, a A la quatrième bulle qui éclatait, sa fureur ne connut plus de bornes ; mais il ne chercha pas à la saisir ; il se contenta d'aboyer contre elle avec tous les accents de la colère, jusqu'à ce qu'elle s'éclipsât à son tour. J'aurais voulu recommencer le jeu, et je l'ai tenté; mais, à mon grand regret, je dus m'en abstenir, parce que l'état dans lequel je mettais mon chien était vraiment inquiétant. Dès que je prenais le vase contenant l'eau de savon, il n'écoutait plus ma voix. Cet état était évidemment dû, chez lui, à une contradiction mentale entre le fait et cet axiome d'expérience : Tout ce qui est coloré est tangible. L'inconnu se dressait devant lui avec ses mystères et ses menaces, l'inconnu, source de la peur et des superstitions. » Selon M. Romanes, la peur que beaucoup d'animaux ont du tonnerre est due à quelque sentiment du mystérieux. « J'avais une fois un settc?' qui n'entendit le tonnerre pour
la première fois qu'à l'âge de dix-huit mois, et qui faillit en mourir de peur, ainsi que je l'ai vu pour d'autres animaux dans diverses circonstances. L'impression que lui ; laissa sa terreur fut si forte que, lorsque dans la suite il entendait les exercices du tir d'artillerie, confondant ce :bruit avec celui du tonnerre, il prenait uq aspect pitoyable; si l'on était à la chasse, il cherchait à se cacher ou à g-agner la maison. Après avoir entendu de nouveau le tonnerre à deux ou trois reprises, son horreur pour le canon devint plus grande que jamais, si bien que, malgré son amour pour la chasse, il fut désormais impossible de le tirer du chenil, tant il craignait que les exercices du canon ne commençassent lorsqu'il serait loin de la maison. Mais le g'ardien, qui avait une g-rande expérience en ce qui concerne l'éducation des chiens, m'assura que, si je permettais que celui-ci fût une fois amené à la batterie pour y apprendre la véritable cause du bruit analogue à celui du tonnerre, il pourrait redevenir apte à chasser. Je doute peu que tel n'eût été le cas, car une fois, lorsqu'on déchargeait des sacs de pommes dans le fruitier, le bruit dans la maison rappelant celui du tonnerre éloigné, le setter en fut fort inquiet, mais, lorsque je l'eus mené au fruitier et que je lui eus montré la vraie cause du bruit, sa terreur l'abandonna : en rentrant à la maison, il écouta le sourd g^rondement avec une parfaite quiétude d'esprit. » A examiner les choses de près, on est étonné de voir combien de causes portent incessamment à placer dans tels ou tels objets réellement passifs l'activité, la vie, et une vie ou une activité d'un caractère extraordinaire, mystérieux. Ces mêmes causes agirent évidemment avec beaucoup plus de force sur le sauvag-e, sur l'homme primitif, sur l'homme des temps quaternaires ou sur l'anthropoïde encore inconnu dont on retrouve les instruments dans les terrains tertiaires. Les animaux vulgaires, en effet, sont à peu près dépourvus d'attention, ce qui fait que, pour créer en eux une idée durable, il faut la répétition prolongée d'une même sensation, il faut une habitude. Aussi, dans leur intelligence encore grossière ne se gravent que les faits les plus fréquents ; il ne connaissent le monde extérieur que par des moyennes. Les faits exceptionnels les frappent un instant , mais glissent bientôt sur leur cerveau sans s'y -fixer. Dans cette machine imparfaite, l'usure est très rapide et fait vite disparaître les traces des phénomènes particuliers qui ne peuvent se fondre avec tous
les autres. Si les animaux ont la mémoire des sens les
f)lus grossiers, ils manquent tout à fait de la mémoire de 'intelligence : ils sont capables d'étonnement, mais ils ne se souviennent pas de s'être étonnés. Pour faire naître chez eux un souvenir vivace , il faut une douleur ou un plaisir, et même alors, s'ils se rappellent la sensation qu'ils ont éprouvée, ils en oublient aisément les raisons. Ils sentent passivement, au lieu d'observer. Du moment où, avec l'homme, l'esprit d'observation entre en scène, tout chang-e. Un fait exceptionnel, par la même raison qu'il doit s'effacer rapidement de l'intellig-ence de l'animal, doit pénétrer plus avant dans celle de l'homme. En outre, l'homme a une sphère d'action beaucoup plus étendue que l'animal, conséquemment un champ d'expérience beaucoup plus vaste ; plus il modifie la nature, plus il est capable de reconnaître et d'observer les modifications qui s'y produisent sans son intervention. Il acquiert une notion toute nouvelle, inconnue à l'animal, celle des choses artificielles , des résultats obtenus de propos délibéré par une volonté sachant ce qu'elle fait. On se rappelle que fétiche \'ient de factitiiis, artificiel. L'homme, connaissant l'art du feu, verra, par exemple, d'un tout autre œil que l'animal une forêt embrasée par la foudre : l'animal se sauvera sans autre sentiment que l'épouvante ; l'homme supposera naturellement l'existence d'un allume\ir procédant en grand comme il procède lui-même. De même, si tous deux rencontrent une source d'eau bouillante, ce phénomène dépassera trop l'intcUigence de l'animal pour le frapper vivement ; au contraire l'homme, habitué à faire chauffer l'eau sur le feu, imag^inera un chauffeur souterrain. Tous les phénomènes naturels tendent ainsi à apparaître comme artificiels^ pour l'être qui s'est une fois familiarisé avec les procédés de l'art. J'ai assisté récemment, avec quelques personnes du peuple, au jaillissement d'une source intermittente : parmi les assistants, personne ne voulait croire que la chose fût naturelle, ils y voyaient l'effet d'un mécanisme, d'un artifice. La même croyance s'est produite évidemment chez les peuples primitifs, avec cette différence (\\x artificiel, au lieu d'être pour eux synonyme de scientifique et de mécanique, impliquait lidée d'une puissance plus qu'humaine et merveilleuse.
Ainsi, de même que l'animal voit toutes choses sous l'aspect de la vie et de l'activité, l'homme tend à voir tout sous l'aspect de l'art et de l'intelligence. Pour l'un, les
LA PHYSIQUE IIELIGIEUSE ET 1,E SOCIOilORPHISilE. 41
phénomènes surprenants sont des aciioiis inexplicables; pour l'autre, ce sont les clîets complexes d'une volonté délibérante, ce sont des chefs-d'œuvre. Mais l'idée d'activité, loin de s'effacer, ne fait ainsi que se fortifier et se préciser. Étant donnée l'expérience incomplète de l'Iiomme primitif, il avait parfaitement raison d'attribuer la conscience et l'intelligence à la nature, il ne pouvait faire autrement : son esprit se trouvait enfermé dans une impasse dont la superstition était la seule issue. A un moment donné de l'évolution humaine, la superstition fut parfaitement rationnelle.
De nos jours même, les savants sont fort embarrassés de dire oii l'inanimé devient animé; comment les hommes primitifs auraient-ils pu connaître oii l'animé devenait inanimé, où mourait la vie? Comment distinguer, par exemple, ce qui dort de ce qui est inanimé? Pendant toute une période de la \'ie, pendant le sommeil, les corps vivants offrent l'aspect des corps inertes ; pourquoi les corps inertes ne prendraient-ils pas aussi, par moments, l'aspect des corps vivants? La nuit surtout, tout se transforme, tout s'anime, un simple frisson du vent suffit pour faire tout palpiter ; il semble que la nature se réveille de son sommeil du jour; c'est l'heure où les bêtes fauves vont en quête de leur proie, et des rumeurs étranges emplissent la forêt. L'imagination la plus calme crée du fantastique. Une nuit que je me promenais au bord de la mer, je vis distinctement une bête g-igantcsque se mouvoir à quelque distance : c'était un rocher parfaitement immobile au milieu des autres; mais les flots, qui tour à tour le couvraient et le découvraient en partie, lui prêtaient leur mouvement à mes yeux. Que de choses dans la nature empruntent ainsi au milieu, au vent, à une lumière plus ou moins incertaine l'apparence de la vie M Là où les yeux
1. M. Id. Russel, l'explorateur des Pyrénées, remarque aussi les effets fantastiques que produisent les rayon? lunaires dans les montagnes. « A mesure que la lumière remplaçait l'ombre sur la face ou aux angles des rochers, » dit-il dans le récit d'une ascension au pic d'Eristé, « ils avaient tellement l'air de remuer que plus d'une fois je les pris pour des ours. Aussi j'avais mon revolver chargé à côté de mon sac. » Le même explorateur remarque aussi les transformations étonnantes que subissent les objets de la nature dans le passage du jour à la nuit ou de la nuit au jour : à l'aube, il se fait une sorte de tressaillement universel qui semble tout animer : « Le bruit de la cascade voisine changeait souven* : à l'aube, après avoir gémi et tonné tour à tour, elle se mit à gronder. Car le matin, dans les montagnes, les sons grandissent, ils s'entlent, et les torrents surtout élèvent
•Vl GENESE DES RELIGIONS.
seuls ne pourraient pas tromper s'ajoute l'influence de ces terreurs folles si fréquentes chez les enfants et chez les êtres habitués à la vie sauvage. La susceptibilité émotionnelle se développe d'autant plus chez eux qu'elle est fréquemment pour eux le salut. Aussi l'homme primitif estil beaucoup plus porté que l'homme moderne à ces sortes d'hallucinations causées par la terreur, qui ne créent pas toujours de toutes pièces un être fantastique, mais transforment d'une façon fantastique les données réelles des sens. Le voyageur Park, rencontrant deux nègres à cheval, les vit s'enfuir au g'alop, emportés à sa vue par la plus vive terreur; ces deux nègres, ayant rencontré dans leur fuite la suite du voyag'eur, lui firent un récit effrayant. « Dans leur effroi, ils m'avaient vu revêtu de la robe flottante des esprits redoutables ; l'un d'eux affirma que, lorsque je lui étais apparu, il s'était senti enveioppé d'une bouflee de vent froid venue du ciel, qui lui avait causé l'impression d'un jet g-lacé. » Supprimez dans ce passag'e le mot esprit, qui implique une croyance aux esprits déjà existante, et vous verrez comment les hallucinations de la terreur peuvent donner naissance à des persuasions d'autant plus tenaces qu'elles ont un certain fondement dans la réalité.
Les rêves ont joué aussi un rôle considérable dans la formation des superstitions; c'est ce qu'avaient entrevu Epicure et Lucrèce, c'est ce que confirment les travaux de MM. Tylor et Spencer. Le langage primitif ne permet pas de dire : « J'ai rêvé que je voyais «, mais : « j'ai vu. y^ Or, dans ces rêves que le sauvage distingue à grand peine de la réalité, il ne voit que métamorphoses perpétuelles, transformation de l'homme en bête féroce, des bêtes féroces en hommes; il ramasse une pierre, et cette pierre devient vivante dans sa main; il regarde un lac immobile, et ce lac devient tout à coup un fouillis de crocodiles et de serpents'. Comment après cela M. Spencer soutiendra-t-il que l'homme primitif distingue à coup sûr l'animé de l'inanimé? Non seulement pendant le rêve, mais pendant la veille, tout lui suggère l'idée de changements de substance, de métamorphoses magiques : les œufs,
la voix comme s'ils s'impatientaient. A l'arrivée du jour l'air devient plus sonore, et on entend de bien plus loin. Ce sentiment étrange me frappe toujours, mais je n'en comprends pas la cause. » {Club alpin, année 1877.) 1. Al. H. Spencer, Sociologie, t. I, p. 201.
LA PHYSIQUE EELIGIEL'.SE ET LE S0CIOiIORPHI?MK. 43
chose inanimée, deviennent oiseaux ou insectes, la chair morte se chang-e en vers vivants, une effigie, sous l'influence du souvenir qui en ranime les traits, semble respirer et revivre '.
L'animal n'est pas assez maître de ses sensations pour en suivre les modifications successives; il n'assiste pas, comme l'homme, au prog'rès, au mouvement perpétuel qui transforme toutes choses. La nature est pour lui une série de tableaux détachés dont il ne saisit pas les contrastes et les visibles discordances. Quand l'homme, au contraire, accompag'ne du regard l'évolution plus ou moins lente des choses, il voit s'efFacer toute différence fondamentale entre l'animé et l'inanimé, il assiste au travail sourd qui fait jaillir la vie des objets les plus inertes en apparence. Dans cette naïveté même avec laquelle il interprète la nature, n'y a-t-il pas quelque chose de profond.de rationnellement justifiable? La poésie est souvent la plus pénétrante des philosophies. Qui de nous ne s'est demandé parfois si une vie puissante et cachée ne circule pas à notre insu dans les grandes montag-nes dressées vers le ciel, dans les arbres immobiles, dans les mers éternellement agitées, et si la nature muette ne pense pas à quelque chose d'inconnu pour nous? Puisque, encore aujourd'hui, nous en sommes là, croit-on qu'il nous serait facile de convaincre de ses erreurs un de ces hommes primitifs qui crurent sentir palpiter ce que les Allemands appellent le <* cœur de la nature? «Après tout, cet homme avait-il tort? Tout vit autour de nous, rien n'est inanimé qu'en apparence, et l'inertie est un mot; la nature est une tension, une aspiration universelle. La science moderne peut seule mesurer plus ou moins les degrés de cette activité répandue en tout, nous montrer qu'elle est ici diffuse, là concentrée et consciente, nous faire con-
1. Les sauvages prétendent voir remuer les yeux des portraits. J'ai vu un enfant de deux ans, habitué à jocer avec des gravures, ranger pourtant un jour brusquement et avec effroi le doi^rt de sa grandmère posé sur l'image d'une bête féroce : « Grosse bête mordre bonne maman ! » — Ces idées, qui suppriment toute différence profonde et définitive entre l'anirné et l'inanimé, sont maintenant encore ancrées dans les esprits : un homme d'une éducation distinguée me soutenait un jour fort sérieusement que certaines sources pétrifiantes des Pvrénées avaient la propriété de changer en serpents les bâtons qu'on y plantait. Pour celui qui s'imagine ainsi qu'un bout de bois peut devenir un ser^iient, quoi d'étonnant à penser que le bois vit même le bois mort}, que la source vit (surtout les sources de propriétés si merveilleuses . enfin que la montagne vit? Tout s'anime à ses yeux et se revêt d'un pouvoir magique.
naître la différonco qui sépare les organismes supérieurs dos organismes inférieurs, el ceux-ci des mécanismes, des assemblages rudimentaires de la matière. Pour l'homme primitif, à qui toutes ces distinctions, toutes ces graduations sont impossibles, il n'y a qu'une chose évidente, c'est que la nature tout entière \dt ; et il conçoit naturellement cette vie sur le type de la sienne, comme accompag'née d'une conscience, d'une intelligence d'autant plus étonnante qu'elle est plus mystérieuse ; encore une fois il est homme et il humanise la nature; il vit en société avec d'autres hommes, et il étend à toutes choses les relations sociales d'amitié ou d'inimitié.
De là à diviniser la nature, il n'y a plus qu'un pas; essayons de le franchir. Qui dit un dieu, dit un être vivant et fort, particulièrement digne de crainte, de respect ou de reconnaissance. Nous avons déjà la notion de vie; il nous faut maintenant celle de puissance, seule capable d'inspirer le respect à l'homme primitif. Cette notion ne semble pas d'abord difficile à olatenir, car celui qui place vie et volonté dans la nature ne peut tarder à reconnaître en certains grands phénomènes la manifestation d'une volonté beaucoup plus puissante que celle des hommes, conséquemment plus redoutable et plus respectable. Cependant, ici encore, nous rencontrons les objections sérieuses de M. Spencer, celles d'anthropologisles comme M. Le Bon : la question va de nouveau se compliquer.
Selon M. Spencer, nous l'avons vu, les phénomènes les plus importants de la nature, entre autres le lever et le coucher du soleil, sont précisément ceux qui ont dû frapper le moins l'homme primitif; il n'y voyait rien à'cxtraorc?^?/^/>'e puisque cela arrive tous les jours; il n'éprouvait donc en face d'eux ni étonnement, ni admiration. Cet argument, fort ingénieux, n'est-il pas aussi un peu sophistique? Si on le poussait jusqu'au bout, il reviendrait à soutenir qu'il n'y a rien dans la nature d'inattendu, rien qui rompe les associations d'idées préconçues, rien qui semble manifester l'intervention subilede puissances fortes ou\iolentcs. Or, tout au contraire, la nature est à notre égard pleine de surprises et de terreurs. La journée était belle ; tout d'un coup les nuages s'assemblent, le tonnerre éclate. On sait le tremblement qui saisit les animaux au bruit du tonnerre; dans les montagnes surtout, les roulements qui se répercutent leur causent une terreur indicible; les troupeaux de bœufs sont affolés, se perdent souvent en se jetant tète
LA PHYSIQUE REIJGIEUSE ET LE SOCIO.MORPÎIISilE. 45
baissée dans les précipices. C'est à grand p( ine si la présence et les exhortations du berger réussisseï t à maintenir le troupeau dans le calme ; probablement les animaux voient dans le berger un ami puissant, capable de les protéger contre cet être terrible que les Hindous appelaient le «hurleur. » Si les animaux tremblent ainsi devant la foudre, il est bien invraisemblable que l'homme n'y voie rien que de normal et d'ordinaire. De même pour l'ouragan, qui semble une respiration immense, un souffle haletant. De même pour la tempête. On connaît le proverbe basque : « Si tu veux apprendre à prier, va sur mer. » C'est que tout homme qui se met aux mains d'un ennemi victorieux est porté à demander grâce. Qu'au moment de la tempête ou de l'orage le calme se produise tout à coup, que le soleil reparaisse comme une grande figure souriante, chassant les nuages avec ses « flèches d'or, » victorieux en se montrant, ne semblera-t-il pas un bienfaisant auxiliaire, ne l'accueillerat-on pas avec des cris de joie et d'enthousiasme? Sans cesse la nature nous montre ainsi des changements de décor imprévus, des coups de théâtre qui ne peuvent pas ne pas nous faire croire qu'un drame se joue, dont les astres et les éléments sont les vivants acteurs. Et que de choses étranges se passent au ciel, pour ceux dont l'attention est une fois attirée là-haut 1 Les éclipses de lune ou de soleil, les simples phases de la lune sont bien faites pour étonner ceux mêmes que MM. Spencer ou Max Millier déclarent « incapables d'étonnement. » Remarquons que la simple vue des astres, la nuit, provoque la plus vive admiration chez celui qui est habitué au sommeil sous un abri; je me rappelle encore ma surprise d'enfant lorsque, veillant pour la première fois un soir, je levai par pur hasard les yeux en haut et aperçus le ciel étincelant d'étoiles : c'est une des choses qui m'ont le plus frappé dans ma vie'. En
1. Rappelons à ce propos que, d'après Wuttke, J.-G. Millier et Schultze^ le culte de la lune et des astres nocturnes aurait précédé celui du soleil, contrairement aux opinions admises jusqu'ici. Les phases de la lune étaient très propres à frapper les peuples primitifs, et elles durent éveiller de très bonne heure leur attention. Toutefois il faut se garder, en ces questions, de généraliser trop vite et de croire que l'évolution de la pensée humaine a suivi partout la même voie. Les milieux sont trop différents pour n'avoir pas, dès l'origine, diversifié à l'infini les conceptions religieuses. En Afrique, par exemple, il est é.vident a pr/on' que le soleil ne possède pas tous les caractères d'une divinité; il no se fait jamais désirer ni regretter, comme dans les pays du Nord ; il est plutôt malfaisant que bienfaisant; aussi les Africains adoreront-ils de préférence la lune et les astres nocturacs, dont la
somme, la terre et surtout le ciel réservent sans cesse aux hommes des impressions nouvelles, capables d'aviver les imaginations les plus lentes et d'exciter tous les sentiments humains et sociaux : crainte, respect, reconnaissance. Avec ces trois éléments, nous pouvons facilement composer le sentiment religieux'. Si donc nos ancêtres ont adoré l'aurore, nous ne croirons pas, avec M. Max Millier, que ce soit parce qu'en « ouvrant les portes du ciel » elle semblait ouvrir au regard un accès sur l'infini devenu visible; nous n'admettrons pas plus, avec M. Spencer, que le culte des astres se ramène à une simple méprise de noms, ne soit qu'une branche du culte des ancêtres, qu'on ait simplement enveloppé dans la même adoration l'âme d'un ancêlre appelé métaphoriquement le soleil et l'astre qui portait le même nom. Il nous semble qu'on peut fort bien révérer le soleil et les astres pour eux-mêmes, ou plutôt pour leur relation avec nous.
En résumé, la conception la plus simple, la plus primitive que l'homme puisse se former de la nature, c'est d'y voir non pas des phénomènes dépendants les uns des autres, mais des volontés plus ou moins indépendantes et douées d'une puissance extrême, pouvant agir les unes sur les autres et sur nous; le déterminisme scientifique ne devait être qu'une conception postérieure, incapable de venir d'abord à la pensée de l'homme. Le monde étant ainsi conçu comme un ensemble de volontés physiquement très puissantes, l'homme a qualifié moralement et socialement ces volontés selon la manière dont elles se conduisaient envers lui. « La lune est méchante ce soir, me disait un
douce lumière éclaire sans brûler, rafraîchit, délasse du jour. La lune sera considérée par eux comme un être mâle et tout-puissant, dont le soleil est la femelle. C'est surtout lorsque, morle à son dernier quartier et disparue de l'horizon, la lune y remonte soudain pour recommencer ses phases, qu'elle sera saluée et fêtée par des cris et des danses. Les noirs du Conpro verront même en elle un symbole de l'immortalité (.M. Girard de Rialle, Mythologie comparée, p. U8). Au contraire, l'Amérique a été le centre du culte du soleil. En général, il semble que l'agriculture ait dû amener le triomphe de ce dernier culte sur celui de la lune, car le laboureur a plus besoin du soleil que le chasseur ou le jruerrier Selon J.-G. .Muller, les races sauvages et guerrières ont de préférence adoré la lune.
1. Comme on l'a remarqué, l'adoration des forces naturelles s'est produite sous deux formes. Iple s'est adressée tantôt aux phénomènes réguliers et calmes '.Ch.ildéens, Égyptiens), tantôt aux phénomènes changeants et perturbateurs (.luifs et Indo-Européeas) Elle a abouti presque partout à la personuificalion de ces forces.
enfant; elle ne veut pas se montrer. « L'homme primitif a dit aussi que l'ouragan était méchant, le tonnerre méchant, etc., tandis que le soleil, la lune, le feu étaient, quand il leur plaisait, bons et bienfaisants. Maintenant, voici des volontés tantôt bonnes, tantôt méchantes, armées d'une puissance irrésistible, faciles d'ailleurs à irriter, promptes à la vengeance, comme l'est l'homme lui-même : ne sont-ce pas là des dieux, et que faut-il de plus? Et si nous avons les dieux, n'aurons-nous pas la religion même, la société avec des dieux? Pour créer la religion, nous n'avons plus besoin en effet que d'ajouter une dernière idée à celles dont nous avons déjà vu l'éclosion, l'idée qu'il est possible de modifier par telle ou telle conduite, par des offrandes, par des actions de grâces ou des supplications, les volontés supérieures des êtres de la nature. Cette idée, qui nous semble toute simple, n'a pourtant pris naissance qu'à une phase relativement avancée de l'évolution mentale. L'animal sauvage ne connaît guère, comme moyens d'action sur les autres êtres, que les coups de dents, les grondements et la menace; si ces moyens échouent, il ne compte plus que sur la fuite : une souris n'espère changer en aucune manière la conduite du chat à son égard; quand elle est entre ses pattes, elle sait bien qu'elle n'a qu'une ressource, celle de se sauver. Si cependant l'animal finit, surtout à l'époque des premiers rapprochements sexuels, par apprendre la puissance des caresses et des prévenances, il n'emploie guère ces moyens qu'à l'égard des individus de même espèce. Encore faut-il que l'animal soit sociable pour que cette mimique expressive arrive à un certain degré de développement; elle se réduit généralement aux coups de langue, aux frôlements de la tète, aux frétillements de la queue. De plus, l'animal ne peut évidemment employer de tels moyens qu'à l'égard d'êtres animés faits comme lui, avant de la peau et des poils ; il ne léchera pas une pierre ou un arbre, même s'il vient à leur attribuer quelque pouvoir insolite. La brute eùt-elle, comme le veut Auguste Comte, des conceptions fétichistes plus ou moins vagues, elle serait donc dans une complète incapacité de témoigner d'une façon ou d'une autre à ses fétiches naissants sa volonté prévenante. La crainte superstitieuse est un élément de la religion qui peut, après tout, se rencontrer jusque chez l'animal, mais cette crainte ne sera pas chez lui assez féconde pour produire même l'embryon d'un culte. Il ignore tous les moyens de
touclier, de captiver, le lang-age infiniment complexe de l'alTeclion et du respect. Peu accessible lui-mrme à la pitié, il ne sait comment s'y prendre pour l'exciter chez autrui ; l'idée de don^ iïoff.aiiilp, si essentielle dans les rapports des êtres entre eux et des hommes avec les dieux, lui est, sauf de rares exceptions, presque inconnue. Le culte le plus primilif est toujours la contrefaçon d'un état social avancé, l'imitation, dans le commerce imaginaire avec les dieux, du commerce d'hommes unis par des liens déjà très complexes. La religion implique un art social naissant, une première connaissance des ressorts qui font mouvoir les êtres en société; il y a de la rhétorique dans la prière, dans les g-énuflexions et les prosternations. Tout cela est beaucoup au-dessus de la moyenne des animaux. On peut cependant découvrir chez les animaux supérieurs les traces de l'évolution qui doit amenerl'homme jusque-là. C'est surtout en domesticité que se perfectionne la mimique des animaux. Leur société avec un être supérieur est ce qui, dans la nature, ressemble le plus à la société où l'homme primitif croit vivre avec les dieux. Le chien semble adresser, par moments, une véritable prière au maître qui le frappe, quand il se traîne à ses pieds en gémissant. Toutefois cette attitude, provoquée par l'attente et la crainte du coup, n'est-elle pas en grande partie instinctive, a-t-elle le but réfléchi d'exciter la pitié? La vraie prière du chien consiste à lécher la main qui le blesse; on connaît l'histoire de ce chien qui léchait les doig'ts de son maître pendant que ce dernier pratiquait impitoyablement sur lui une opération de vivisection. J'ai pu observer moi-même un fait analogue chez un énorme chien des Pyrénées dont je dus un jour cautériser l'œil malade : il aurait pu me nriser la main, il se contentait de me la lécher fiévreusement. Il y a là un exemple de soumission presque religieuse ; le sentiment qui se révélait en g-erme chez ce chien est celui qui se développera dans les Psaumes et le livre de Job. Nul autre être que l'homme ne peut faire éprouver un tel sentiment aux animaux. Quant à l'homme lui-même, il ne peut l'éprouver (ju'en face des dieux, d'un chef absolu ou d'un père. Si profond que soit parfois ce sentiment chez l'animal, l'expression en est encore bien imparfaite; je me rappelle pourtant des cas où l'action de lécher, si familière aux chiens, devient presque le baiser humain. Au moment où j'embrassais ma mère sur la porte de notre maison, prêt à partir en
LA PHYSIQUE RELIGIEUSE ET LE SOCIOilORPHISilE. 49
voyage, mon chien des Pyrénées accourut et, posant ses pattes sur nos deux épaules, nous embrassa littéralement tous les deux. Depuis ce temps, nous en finies l'expérience, il ne pouvait nous voir nous embrasser entre nous sans venir demander sa part du baiser.
Un autre fait bien connu et très digne de remarque est le suivant : quand un chien ou même un chat a commis quelque acte pendable, mangé quelque rût ou fait une maladresse, on le voit bientôt arriver vers vous en vous faisant mille prévenances; j'en étais venu à deviner les peccadilles fie mon chien rien qu'en obsen^ant de sa part des démonstrations insolites d'amitié. L'animal espère donc, à force de bonnes grâces, empêcher son maître de lui en vouloir, compenser la colère que sa conduite coupable doit éveiller par la bienveillance que lui concilieront ses témoignages de soumission et d'affection. Celte idée de compensation entrera plus tard comme élément important dans le culte religieux. Le brigand napolitain qui porte un cierge à l'autel de la vierge, le seigneur du moyen âge qui, après avoir tué son proche parent, fait construire une chapelle en l'honneur de quelque saint, l'ermite qui se déchire la poitrine de son cilice afin d'éviter les souffrances bien autrement redoutables de l'enfer, ne font pas autre chose que d'obéir au raisonnement de mon chien : ils cherchent comme lui à se concilier leur juge et, pour tout dire, à le corrompre ; car la superstition repose en grande partie sur la croyance à la corruption possible de Dieu.
La notion la plus difficile à découvrir chez l'animal est celle de don volontaire et conscient. La solidarité si remarquable qu'on observe chez certains insectes, comme la fourm.i, et qui leur fait mettre tout en commun, est encore trop instinctive et irréfléchie ; le don véritable doit s'adresser à une personne déterminée, non au corps social tout entier; il doit avoir un caractère de spontanéité excluant le pur instinct; enfin il doit être, autant que possible, un signe d'affection, un symbole. Plus il aura un caractère symbolique, plus il sera religieux; les offrandes religieuses, en effet, sont surtout un témoignage svmbolique de respect ; la piété n'y a guère de part ; on ne croit pas, en général, qu'elles répondent à un réel besoin des dieux; on pense qu'elles seront plutôt agréées par eux qu'acceptées avec a\ddité. Elles supposent donc un sentiment déjà assez délicat et raffiné. Précisément nous trouvons ce sentiment en germe chez un chien observé par M. Spencer. Ce chien
(un épagneul très intellig-ent et très bon), rencontra un matin, après une absence de quelques heures, une personne qu'il aimait beaucoup; à son salut ordinaire il en joignit d'abord un qui n'était pas habituel : il écartait ses lèvres de manière à dessiner une sorte de sourire ou de ricanement; puis, une fois dehors, il voulut faire d'autres démonstrations de fidélité. En tant que chien de chasse, il était habitué à rapporter le gibier à son maître. Il aurait bien voulu, sans doute, avoir en ce moment du gibier à aller chercher pour montrer toutes ses bonnes intentions; mais, comme il n'y en avait point, il se mit en quête et, au bout d'un instant, saisissant une feuille morte, il l'apporta avec un redoublement de manifestations amicales '. Évidemment la feuille n'avait pour le chien qu'une valeur symbolique ; il savait que son devoir était de rapporter, que l'action de rapporter faisait plaisir à son maître, et il voulait accomplir cette action sous ses yeux; quant à l'objet même, il lui importait peu : c'est sa bonne volonté qu'il voulait montrer. A ce titre, la feuille morte était une véritable offrande, elle avait une sorte de valeur morale.
Ainsi les animaux peuvent acquérir, au contact de l'homme, bon nombre de sentiments qui entreront comme éléments dans la religion humaine. Le singe, sur ce point comme sur tous les autres, semble de beaucoup en avant ; même à l'état sauvage, plusieurs simiens ont des gestes de supplication pour détourner le coup de l'arme à feu qui les vise ' : ils possèdent donc déjà le sentiment de la pitié, puisqu'ils le projettent chez les autres. Qui sait s'il n'y a pas dans cette prière muette plus de véritable sentiment religieux qu'il n'en existe parfois dans le psitlacisme de certains croyants? En général, les animaux emploient à l'égard de l'homme le maximum des moyens d'expression dont ils disposent, et ce n'est pas leur faute s'ils n'en possèdent pas davantage ; ils semblent considérer l'homme comme un être vraiment royal, à part dans la nature'. Faul-il en conclure, comme on l'a fait parfois, que l'homme soit aux yeux de l'animal un véritable dieu? Pas tout à fait; en général l'animal voit l'homme de trop près ; une religion^ même embryonnaire, a besoin pour se maintenir de ne pas toucher son Dit : du doigt; dans la religion, comme dans
1. H. Spencer, Appendice aux principes de socioL, t. I, p. 59t>.