L — LOIS QUI RÈGLENT LA SOCIÉTÉ DES DIEUX ET DES HOMMES
Nous sommes aujourd'hui portés à voir surtout dans la religion la morale, depuis que Kant a fait de l'élhique lo but et l'unique fondement de toute véritable idée de Dieu. 11 n'en était point ainsi à l'origine. D'après ce que nous avons vu dans les chapitres précédents, la religion a été d'abord une explication physique des événements, surtout des événements heureux ou terribles pour l'homme, au mo\en de ce? //.se.? agissant pour une fin, comme la volonté humaine : c'était donc à la fois une explication par les causes efficientes proprement dites et parles causes finales : la tlu'iil'igie a été un développement de la téléoloyii'. primitive. L'homme s'est placé, par l'imagination, en société avec des êtres bienfaisants ou malfaisants, d'abord visibles et tangibles, puis de plus en plus invisibles et séparés des objets qu'ils hantent : voilà, avons-nous dit, le début de la religion. Celle-ci n'a été d'abord que l'agrandissement de ia aocicté, l'explication des choses par des volontés analogues aux volontés avec lesquelles l'homme vit, mais d'un autre ordre et d'un autre degré de puissance.
Or, les volontés sont tantôt bonnes, tantôt mauvaises, tantôt amies, tantôt ennemies : l'amitié et la haine, voilà donc les deux types sous lesquels l'homme ne pouvait manquer de se représenter les puissances supérieures avec lesquelles il croyait être en rapport. La moralité n'était nullement le caractère propre de ces puissances favorables ou défavorables ; l'homme leur attribuait tout aussi bien la méchanceté que la bonté, ou plutôt il sentait vaguement que ses règles propres de conduite n'étaient pas nécessairement les règles de ces êtres à la fois analogues aux hommes et ditlerents. Aussi, dans la société avec les dieux, avec les puissances de la nature, il ne croyait nullement que les règles de la société humaine, de la famille, de la tribu, de la nation, fussent toujours et de tout point applicables. De là vient que, pour se rendre les dieux propices, l'homme recourait à des pratiques qu'il eût blâmées au nom de la morale humniiic : sacrifices humains, anthropophagie, sacrifice de la pudeur, etc. *.
Si on se souvient que les lois morales sont en grande partie l'expression des nécessités mêmes de la vie sociale, et que la généralité de certaines règles tient à l'uniformité des conditions de la vie sur la surface du globe, on comprendra que la société avec les dieux, c'est-à-dire avec des êtres d'imagination, n'étant pas dominée aussi directement que la société humaine par les nécessités de la ^'ie pratique, fût réglée par des lois beaucoup plus variables , fantaisistes, renfermant ainsi un germe visible d'immoralité. La société avec les dieux était un grossissement de la société humaine, mais ce n'était pas un perfectionnement de cette société. C'est la crainte pln/sl'jiiH , limor, ce n'est pas le respect moml qui a fait les premiers dieux. L'imagination humaine , travaillant ainsi sous l'empire de la crainte, devait aboutir beaucoup plus souvent au prodi-
1. On a remarqué que des peujiles qui, depuis des siècles, avaient renoncé à l'anthropophagie, ont persisté longtemps à offrir pour pâture à leurs dieux des victimes humaines; que des milliers de femmes ont fait, dans cei'tîiins sanctuaires, le douloureux sacrifire Je leur chasteté à des divinités de la sensualité furieu>e. Les dieux 'lu paganisme sont di-solus, arbitraires, vindicatifs, impitoyahles, et cependant leurs adorateurs s'élèvent peu à peu à des notions de pureté morale, de clémence, de justice. Javeh est vindicatif, exterminateur, et c'est sur ce terrain du judaïsme « que germera la morale par excellence de la mansuétude et du pardon. » Aussi la moralité réelle des ho.-nmes ne fut-elle jamais proportionni'lle à l'inten>itéde leurs sentiments religieux, souvent fanatiques. — Voir il. Réville {Prolégomènes), p. 281.
gieux et au difforme qu'à un idéal quelconque. Pour la conscience primitive, comme pour l'art primitif, \q grand ne se distingue pas d'ailleurs du monstrueux. L'immoralité est donc en germe, comme la moralité même, au début de toute religion. Et, encore une fois, ce serait une erreur de croire que les religions soient immorales en tant qu'anthropomorphiques et sociomorphiques ; c'est plutôt le contraire : elles ne sont morales que comme manifestations de l'instinct social, du sentiment naturel des conditions de la vie collective. Telle mutilation religieuse, par exemple, telle cruauté, telle obscénité, est une pratique d'origine étrangère aux idées directrices de la conduite humaine. On peut vérifier, pour toutes les religions, ce qu'on observe dans le christianisme, où le dieu vraiment moral est précisément le dieu-homme, Jésus, tandis que Dieu le père, qui sacrifie son fils sans pitié, est un type antihumain et immoral par cela même qu'il est surhumain. En somme, nous voyons de nouveau se confirmer notre proposition fondamentale : la religion est une sociologie conçue comme explication physique^ métaphysique et morale de toutes choses ; elle est la réduction de toutes les forces naturelles et même supra-naturelles à un type humuin et de leurs relations à des relations sociales. Aussi le progrès de la religion a-t-il été exactement parallèle au progrès des relations sociales, qui lui-même a dominé et entraîné le progrès delamoralité intérieure, àa laconscience. Les dieux se sont d'abord partagés en deux camps, les bienfaisants et les malfaisants, qui ont fini par être les boiis et les méchants; puis, ces deux légions se sont absorbées dans leurs chefs respectifs, dans OrmuzdetAlirimane, dans Dieu et Satan, dans un principe de bien et dans un principe de mal. Ainsi, par un dualisme nouveau, on dédoul3lait les esprits et on les rangeait en deux classes, comme on avait déjà séparé les esprits des corps. Enfin, le principe du bien a subsisté victorieusement sous le nom de Dieu : il est devenu la personnification de la loi morale et de la sanction morale, le souverain législateur et le souverain juge, en un mot, la loi vivante dans la société uni verselle, comme le roi est la loi vivante dans la société humaine. Aujourd'hui, Dieu tend à devenir la conscience même de l'homme, élevée à l'infini, adéquate à l'univers. Pour les derniers et les plus subtils représentants du sentiment religieux, Dieu n'est plus même que le symbole de la moralité et de l'idéal. On jjeut voir, dans cette évolution
des idées religieuses, le triomphe graduel du sociomorphisme, puisqu'elle est caractérisée par rextension à l'univers de rapports sociaux qui vont se perfectionnant sans cesse entre les hommes.