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LA RELIGION ET LA MORALITÉ POPULAIRE

au moins dans les limites de la coquetterie, voilà le devoir. Trop souvent, pour les classes hautes, le devoir se réduit à s'abstenir, à n'être pas aussi mauvais qu'on pourrait l'èlro. Les tentations de faire le mal vont croissant à mesure qu'on monte réchelle de la vie, tandis que ce qu'on pourrait appeler les tentations de bien faire vont en diminuant. La fortune permet de s'acheter, pour ainsi iire, un remplaçant dans toutes les occasions du devoir: malades à soigner, enfants à nourrir, à élever, etc. La belle chose au contraire que d'avoir, suivant l'expression populaire et si vraie, à « payer de sa personne », sans repos ! La richesse produit trop souvent comme effet une avarice de soi, une restriction de la fécondité morale en même temps que de la fécondité physique, un appauvrissement de l'individu et de la race. La petite bourgeoisie est en fait la classe la moins immorale , et cela parcequ'elle a gardé des habitudes de travail; mais elle est attirée sans cesse par l'exemple des classes les plus hautes, qui mettent leur amour-propre à être inutiles. Le reste de moralité qui existe dans la classe bourg'eoise tient en partie à l'amour de l'argent; l'argent, en effet, a cela de bon, qu'il faut en général travailler pour l'acquérir. Nobles et bourgeois aiment l'argent, mais de deux façons différentes : les fils des hautes familles ne l'aiment que pour le dépenser et par prodigalité, la petite bourgeoisie l'aime pour lui-même et par avarice. L'avarice est une puissante sauvegarde pour les derniers restes de moralité d'un peuple. Elle coïncide, dans presque tous ses résultats, avec l'amour du travail ; elle n'exerce de mauvaise influence que sur les mariages, où la considération de la dot l'emporte sur toute autre, et sur les naissances, dont elle redoute le nombre. Malgré tout, entre la prodigalité et l'avarice, le moraliste est forcé de donner sa préférence à la seconde parce que, ne favorisant pas la débauche, elle ne tend pas à dissoudre la société; toutes deux sont des maladies qui engourdissent et peuvent noua tuer, mais la seconde est contagieuse et gagne de proche en proche. Ajoutons que l'amour de la dépense peut rarement servir à encourager un travail régulier; il produit plutôt la tendance au jeu et même au vol : les coups de bourse, en certains cas, sont des vols purs et simpios. De là un nouvel effet démoralisateur. Les prodigues seront nécessairement attirés par les spéculations financières plus ou moins véreuses où, sans travail proprement dit, on peut gagner

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plus que parle travail; l'avare, au contraire, hésitera, préférera l'effort au jeu, et son effort sera plus profitable pour la société. En somme, ce qui seul pourrait maintenir une société en bon état, ce serait Yamour du travail pour le travail, qu'il est si rare de rencontrer et qu'il faudrait travailler à développer; mais cet amour du travail intellectuel et matériel n'est pas lié à la religion : il est lié à une certaine culture générale de l'esprit et du cœur qui rend l'oisiveté impossible à supporter.

De même pour les autres vertus morales et sociales qu'on nous représente comme inséparables de la religion. En tout temps il a fallu à l'humanité une certaine moyenne de vices comme de vertus ; les religions mêmes ont toujours dû se ployer devant les habitudes ou les passions. Si nous vivions au temps de la Réforme, nous verrions des prêtres catholiques soutenir le plus sérieusement du monde que, sans les dog-mes catholiques et l'autorité du pape, la société se dissoudrait et périrait. Heureusement l'expérience a prouvé que la vie sociale pouvait se passer de ces dogmes et de cette autorité ; les consciences n'ont plus besoin d'un gardien et se gardent elles-mêmes. Un jour viendra, sans doute, où un Français ne se sentira pas plus le désir d'entrer dans une maison de pierre pour invoquer Dieu au son des cantiques qu'un Anglais ou un Allemand n'éprouve dès aujourd'hui le besoin de s'agenouiller devant un prêtre qui tend l'oreille.

III. — LE PROTESTANTISME EST-IL UNE TRANSITION NÉCESSAIRE POUR LES PEUPLES ENTRE LA RELI- GION ET LA LIBRE PENSÉE?

Outre les libres-penseurs proprement dits, il existe dans tout pays une classe d'hommes qui, tout en comprenant les défauts de la religion en honneur autour d'eux, n'ont cependant pas la force d'esprit nécessaire pour s'élever au-dessus de tout dogme révélé, de tout culte extérieur et de tout rite. Alors ils se prennent à envier la religion des peuples voisins. Celle-ci a toujours un avantage, c'est qu'on la voit de loin : à cette distance on ne distingue guère ses défauts, on la dote au contraire par l'imagination de toutes les qualités possibles. Que de

choses et de personnes gagnent ainsi à être vues de loin! Quand on a un idéal en tête, il est bon quelquefois de ne pas l'approc.'ier de trop près pour lui garder luut son culte. En Angleterre plus d'un esprit, s'indignant de la sécheresse de cœur et du fanatisme aveugle des protestants trop orthodoxes, jette un regard d'envie sur l'autre côté du détroit, où semble régner une religion plus amie de l'art, plus esthétique et plus mystique tout ensemble, capable de mieux satisfaire certains penchants humains. Parmi ces esprits assez favorables à un catholicisme bien entendu, nous citerons M. Malthew Arnold, nous rappellerons le nom du cardinal Newman ; on pourrait compter de ce nombre la reine même d'Angleterre. Chez nous, comme on devait s'y attendre, un effet contraire se produit. Fatigués de l'Eglise catholique et de son intolérance, nous voudrions échapper à sa domination : à côté des inconvénients du catholicisme qui nous sautent aux yeux, ceux du protestantisme nous paraissent peu de chose. Aussi une même idée s'est-ello présentée simultanément à beaucoup d'esprits distingués de notre époque et de notre pays : pourquoi la France resterait-elle calholique, au moins de nom? pourquoi n'adopterait-elle pas la religion du peuple robuste qui l'a récemment vaincue, de l'Allemagne, la religion de l'Angleterre, des Etats-Unis, de toutes les nations jeunes, fortes et actives? Pourquoi ne pas recommencer l'œuvre interrompue jadis par la Saint- Barlhélemy et l'édit de Nantes? Même en supposant qu'on ne parvînt pas à convertir la masse du peuple français, il suffirait, suivant les partisans du protestantisme, d'entrainer vers la religion nouvelle l'élite de la population pour modifier d'une manière très sensible la marche générale de notre gouvernement, notre esprit national, notre code même. Les lois réglant les rapports de l'Eglise et de l'État ne tarderaient pas non plus à être corrigées : on en viendrait à leur faire protéger le développement de la religion protestante comme elles protègent en ce moment de mille façons le catholicisme vieilli. Enfin, le protestantisme finirait par être déclaré la religion nationale de la France, en d'autres termes celle vers laquelle elle doit tendre, celle qui constitue son véritable idéal et son seul avenir possible, celle qui est pour les nations latines l'unique moyen d'échapper à la mort et de se sur\ivre en quelque sorte à elles-mêmes. Ajoutons que, d'après les auteurs de C3tt8 hypothèse, la religion protestante mise en

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présence du calliolicisme et luttant avec lui h armes égales, ne pourrait pas ne pas l'emporter assez vite : le pot de fer aurait bientôt fait de briser le pot de terre. Les partisans du protestantisme invoquent l'bistoire : le protestantisme a été vaincu chez nous par la force, non par la persuasion; sa défaite n'est donc pas nécessairement définitive. Partout où le catholicisme n'a pas eu pour se maintenir la violence, la persécution et le crime, il a toujours succombé; il n'a eu raison qu'à condition de tuer ses contradicteurs. Aujourd'hui qu'il a perdu ce moyen commode d'avoir raison, il est condamné pourvu qu'on l'attaque. Il renferme d'ailleurs un \'ice essentiel, irrémédiable : la confession. Par la confession il a su s'attirer l'hostilité ouverte ou secrète de tous les maris et de tous les pères, qui voient le prêtre s'interposer entre eux et leurs femmes, entre eux et leurs enfants. Le confesseur est comme un membre surnuméraire dans toute famille, un membre qui n'a ni les mêmes intérêts ni les mêmes idées et qui, cependant, n'ignore rien de ce que font les autres, peut par mille moyens contrarier leurs projets et, au moment où ils s'y attendent le moins, se mettre en travers de leur chemin. Si on tient compte de cet état de guerre sourde qui existe souvent entre l'homme marié et le prêtre catholique, si on analyse toutes les autres causes de dissolution qui travaillent le catholicisme, si on songe par exemple que le dogme de l'infaillibilité est impossible à admettre sérieusement pour toutes les personnes dont la conscience n'est pas absolument faussée, on conviendra que le projet de «protestantiser » laFrance, si étrange au premier abord, est cependant digne d'examen.

Aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait séduit beaucoup de personnes et provoqué un certain mouvement intellectuel, ^lichelet et Quinet eussent voulu que la France se fit protestante au moins « transitoiroment. » En 1843, dans un voyag-e à Genève, Michclet discuta avec des pasteurs sur les moyens d'accélérer en France les progrès du protestantisme et de créer une église vraiment nationale. Deux hommes dont le nom est connu de tous ceux qui s'occupent de pliilosophie ou de science sociale. ]\IM. Rcnouvieret do Laveleye, sont parmi les promoteurs de ce mouvement. Des libres penseurs convaincus, comme M. Louis Ménard, y acquiescent, en se réclamant de Turgot et de Quinet; M. Pillon a également soutenu ce projet. Plusieurs pasteurs protestants v ont consacre toute leur acli-

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vite, ont fondé des journaux, écrit dans les revues; des brochures, des ouvrages parfois remarquables ont été composés et répandus. Les protestants ont plus que les catholiques l'esprit de prosélytisme, précisément parce que leur foi est plus personnelle; ils sentent qu'ils forment dans un bon nombre de provinces un noyau important, qui peut s'accroître et faire la boule de neige. Déjà plusieurs villages de l'Yonne, de la Marne, de l'Aude, etc., ont été convertis ; malgré tous les obstacles apportés par l'auLorité ci^ile et religieuse, malgré des vexations et des péripéties de toutes sortes, les néophytes ont fini par appelei un pasteur protestant parmi eux. Ces résultats sont minimes au point de vue matériel; ils pourraient avoir un jour de l'importance au point de vue moral. On ne se doute jamais combien, dans notre bonne et crédule humanité, il y a de gens prêts à écouter et à croire, d'autres à prêcher et à convertir. Il ne faudrait donc pas s'étonner de voir un jour des pasteurs protestants sortir de dessous de terre et parcourir nos campagnes. Le clergé catholique, maintenant formé presque tout entier d'incapacités, aurait peine à tenir contre un parti nouveau et ardent.

Les adversaires les plus sérieux d'une rénovation protestante ne sont pas, en France, les catholiques; ce sont les libres-penseurs. C'est au nom de la libre-pensée que nous examinerons la question suivante : — Notre pays doit-il se proposer pour idéal une religion quelconque, fût-elle supérieure à celle qu'il est censé professer actuellement? Prendre une religion comme but, n'est-ce pas précisément aller à l'encontre du grand mouvement qui entraîne la France depuis la Révolution?

On a dit que, si la Révolution française a été étouffée sans produire tous les résultats qu'on attendait d'elle, c'est précisément qu'elle a été faite non pas au nom d'une religion libérale, mais contre toute religion. La nation s'est soulevée tout entière contre le catholicisme, mais elle n'avait pas de quoi le remplacer; c'était un effort dans le vide, après lequel elle devait nécessairement retomber inerte sous la domination de son ennemi. — Adresser un tel reproche à la Révolution, c'est méconnaître précisément ce qui la rend unique dans le monde. Jusqu'à présent la religion avait été la plupart du temps mêlée aux dissensions politiques des hommes. La révolution d'Angleterre, par exemple, était en partie religieuse. Quand par hasard on se soulevait contre un culte éta-

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bli, c'était en invoquant une autre religion : il fallait un dieu nouveau pour combattre l'ancien; sans Jésus ou quelque autre divinité inconnue, Jupiter trônerait encore dans l'Olympe. Aussi le résultat de ces révolutions religieuses était-il facile à prévoir : au bout d'un certain nombre d'années l'un des deux cultes adverses finissait par l'emporter, par s'installer partout, et ses prêtres nouveaux reproduisaient à peu de chose près l'intolérance de leurs prédécesseurs. La révolution avait « abouti », c'est-à-dire qu'elle était finie, que tout était rentré dans l'ordre, que tout était revenu à peu près dans le même état. On avait poursuivi un but bien déterminé et pas trop lointain, on l'avait atteint ; cela formait un petit chapitre de l'histoire universelle, après lequel on pouvait mettre un point et dire : c'est tout. Ce qui, dans la Révolution française, fait précisément le désespoir de l'historien, c'est l'impossibilité où il se trouve de dire : c'est tout, c'est fini. Le grand ébranlement dure encore et se propage aux générations futures. — « La Piévolution française, répète-t-on, n'a pas abouti; « mais c'est peut-être qu'elle n'a pas avorté. Au fond, elle est encore à son début : si on ne peut savoir oii nous allons, on peut affirmer hardiment que nous allons quelque part. C'est précisément l'incertitude et le lointain du but qui font la noblesse de certains efforts ; il faut se résigner à ne pas toujours très bien savoir ce qu'on veut quand on veut quelque chose de très grand. 11 faut de plus se résigner à être mécontent de tout ce qui vous est donné et qui ne remplit pas l'idéal fuyant que vous poursuiviez. N'être jamais satisfait, voilà une chose inconnue à bien des peuples. Il y a eu en Chine, il y a quelques milliers d'années, des révolutions qui ont abouti à des résultats si précis et si incontestables, que depuis trois mille ans c'est toujours la même chose. La Chine seraitelle l'idéal de ceux qui veulent un peuple à jamais satisfait, ayant trouvé son équilibre, son milieu, sa forme et sa coquille? Certes l'esprit français est absolument l'opposé de l'esprit chinois. Nous avons jusqu'à l'excès l'horreur de la coutume, de la tradition, de ce qui est établi en dehors de la raison. Raisonner la politique, raisonner le droit, raisonner la religion, voilà précisément quel a été l'esprit de la Révolution française. Ce n'est pas chose facile et c'est même chose chimérique d'introduire partout à la fois la logique et la lumière; on se trompe souvent, on raisonne faux, on a des défaillances, on tombe dans les

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concordats et les empires. Malgré tant d'écarts passagers, on peut déjà connaître assez la direction vers laquelle la Révolution tend, pour affirmer que cette direction n'est pas religieuse; la Révolution française a même été, pour la première fois dans le monde, un mouvement libérd et égalitaire en dehors de toute religion. Vouloir avec Quirret que la Révolution se fît protestante, c'est ne pas la comprendre; républicaine dans l'ordre politique, .'a Révolution tendait aussi à affranchir la pensée de touie domination religieuse, de toute croyance dogmatique uniforme et irrationnelle. Elle n'a pas atteint ce but du premier coup, et surtout elle a imité l'intolérance même des catholiques; c'est sa grande faute, c'est son crime; nous en souffrons encore. Mais le remède n'est pas dans l'adoption d'une religion nouvelle, qui ne serait qu'un retour déguisé au passé.

Examinons cependant la substantielle apologie du protestantisme qu'a présentée M. de Laveleye. Il a montré la supériorité de la religion protestante sur trois points principaux : 1° elle est favorable à l'instruction; 2' elle est favorable à la liberté politique et religieuse ; 3° elle ne possède pas un clergé vivant dans le célibat, hors de la famille et même hors de la patrie. Reprenons ces divers points. Dans le protestantisme, le besoin de s'instruire et pour cela de savoir lire est une nécessité, par cette raison que, comme on l'a remarqué souvent, le culte réformé repose sur un livre, la Bible. Le culte catholique au contraire repose sur les sacrements et sur certaines pratiques, comme la confession et la messe, qui n'exigent point la lecture. Aussi le premier et le dernier mot de Luther a été : « Instruisez les enfants, c'est un commandement de Dieu. » Pour le prêtre catholique, la lecture n'a pas d'avantage certain au point de vue religieux, et elle offre des dangers, car elle est la voie qui peut conduire à l'hérésie. L'organisation de l'instruction populaire date de la Réforme. La conséquence c'est que les Etats protestants sont beaucoup plus avancés sous le rapport de l'instruction populaire que les pays catholiques \ Partout où l'instruction est plus répandue, le travail sera

1. Tous les États protestants. Saxe, Danemark, Saède, Prusse, Ecosse (sauf l'Angleterre), ont le minimum d'illettrés. Les pays catholiques les plus favorisés, comme la France et laBelgique, ont un tiers au moins d'ignorants. Dans ce coutraste, la race aest pour riea; on peut le vérifier en Suisse : lei

dirigé avec plus d'intelligence et la situation économique sera meilleure; le protestantisme crée donc une supériorilé non seulement sous le rapport de l'instruction, mais sons celui du commerce et de l'industrie, de l'ordre et de la propreté'.

De même, clans l'ordre civil et politique, les protestants se sont toujours montrés partisans du self-govemmeiii , de la liberté, de l'autonomie locale et de la décentralisation. En même temps que la Réforme se sont répandus en Suisse, en Hollande, en Angleterre et aux Etats-Unis, des principes de liberté qui sont devenus plus tard ceux mêmes de la Révolution française. Les Calvinistes, notamment, ont eu de tout temps un idéal libéral et égalitaire qui les rendit à bon droit suspects à la monarchie française; ils ne

cantons purement latins, mais protestants, de Neuchàtel, de Vaux et de Genève sont au niveau des cantons germaniques de Zurich et de Berne, et ils sont très supérieurs à ceux du Tessin, du Valais ou de Lucerne.

1. En Suisse, les cantons de Neuchàtel, de Vaud et de Genève l'emportent d'une manière frappante sur ceux de Lucerne, du haut Valais et des cantons forestiers : ils sont non seulement plus instruits, mais plus industrieux, plus commerçants, plus riches; enfin ils offrent une plus grande production littéraire et artistique. « Aux États-Unis, dit Tocqueville, la plupart des catholiques sont pauvres. » Au Canada, les grandes affaires, les industries, le commerce, les principales boutiques dans les villes sont aux mains des protestants. M. Audiganne, dans ses études sur les populations ouvrières de la France, remarque la supériorité des protestants dans l'industrie, et son témoignage est d'autant moins suspect qu'il n'attribue pas cette supériorité au protestantisme. «La majorité des ouvriers nimois, dit-il. notamment les taffetassiers, sont catholiques, tandis que les chefs d'industrie et du commerce, les capitalistes en un mot, appartiennent en général à la religion réformée. » — « Quand une même famille s'est divisée en deux branches, l'une restée dans le giron de la croyance de ses pères, l'autre enrôlée sous l'étendard des doctrines nouvelles, on remarque presque toujours, d'un côté, une gène progressive et, de l'autre, une richesse croissante. » — « A Mazamet, l'Elbœuf du Midi de la France, dit encore M. Audiganne, tous les chefs d'industrie, excepté un, sont protestants, tandis que la grande majorité des ouvriers est catholique. Il y a moins d'instruction parmi ces derniers que parmi les familles laborieuses de la classe protestante. » Avant la Révocation del'édit de Nantes, les réformés l'emportaient dans toutes les branches du travail, et les catholiques, qui ne pouvaient soutenir la concurrence, leur firent défendre, à partir de 166-2, par plusieurs édits successifs, l'exercice de différentes industries où ils excellaient. Après leur expulsion de France, les protestants apportèrent eo Angleterre, en Prusse, en Hollande leur esprit d'entreprise et d'économie; ils enrichissaient le district où ils se fixaient. C'est à des latins réformés que les Germains doivent en partie leurs progrès. Les réfugiés de la Révocation ont introduit en Angleterre différentes industries, entre autres celle de la soie, et ce sont les disciples de Calvin qui ont civilisé l'Écœse. (Voir M. de Laveleye, De l'avenir des peuples catholiques.)

devaient réaliser cet idéal que par delà les mers, dans la (lonslilulion américaine, qui marque en quelque sorte l'épanouissement des idées calvinistes. Dès 1633, un américain, Roger Williams, réclame la liberté pour tous et pailiculièrement la liberté religieuse; il revendique h, complète égalité des cultes devant la loi civile, et sur ces principes il fonde la « démocratie » de Rhode Island et la ville de Providence. Les États-Unis, avec l'autonomie lies provinces et la décentralisation, sont encore aujourd'hui le type de l'État protestant. Dans un tel État la liberté la plus g-rande existe, mais, à vrai dire, cette liberté se meut surtout au sein du christianisme : les fondateurs de la Constitution américaine n'avaient guère prévu le jour où on aurait besoin de sortir des limites de la foi chrétienne la plus larg-e. Aussi serait-ce se faire des États-Unis une idée très fausse que de s'y représenter le pouvoir civil comme tout à fait étranger à la religion. La séparation de l'Etat et des églises est loin d'être aussi absolue chez les Américains qu'on se plaît souvent à nous le dire, et, sur ce point, M. Goblet d'Alviella corrige très justement les affirmations trop enthousiastes de Guizot et de M. deLaveleye'.

Enfin, à la supériorité politique du protestantisme il faut ajouter la supériorité inteliectuelle et morale de son clergé. La nécessité de lire et d'interpréter la Bible a pro-

1. « Les institutions publiques sont encore fort imprégnées de christianisme. Le Congrès et les législatures d'État ont leurs chapelains, ainsi que la Hotte, l'armée et les prisons. On continue à lire la Bible dans un grand nombre d'écoles. L'invocation à la divinité est généralement obligatoire dans le serment judiciaire et même administratif. En Pensylvanie, la Constitution exige de quiconque veut remplir un emploi public la croyance à Dieu et aux rémunérations de la vie future. La Constitution du Maryland n'accorde la liberté de conscience qu'aux déistes. Ailleurs, les lois sur le blasphème n'ont jamais été formellement abrogées. Dans certains États, les tribunaux prêtent la main plus ou moins indirectement à l'observation du repos dominical. En 1880, une cour a décliné de reconnaître, même comme obligation naturelle, une dette contractée le dimanche, et un voyageur, blessé dans un accident de chemin de fer, s'est vu refuser des dommages-intérêts par ce considérant qu'il n'avait pas à prendre le train un jour du Seigneur. Enfin, les biens-fonds afïectés au service du culte sont, dans une large proportion, soustraits à tout impôt. » (M. Goblet d'Alviella, Évolution religieuse, p. 233.)

De même, en Suisse, au mois de février 1886, le tribunal criminel de Glaris, chef-lieu de canton de 7000 habitants, à 130 kilomètres de Berne, rendait un curieux jugement. Un manœuvre, nommé Jacques Schies?er, occupé à travailler dans l'eau par une température excessivement froide, grelottant, les mains bleuies, s'était emporté contre la température dans un

voqué dans les universités de théolog^ie proteslanle, un travail d'exégèse qui aboutit à la formation d'une science nouvelle, la science des relisions. Les pasteurs, plus instruits que nos prêtres catholiques, ont en outre une famille, des enfants, une vie semblable à celle de tous les citoyens ; ils sont nationaux, parce que leur église est une église nationale; ils n'obéissent pas à un mot d'ordre venu de l'étranger; de plus ils n'ont pas dans leurs mains le terrible pouvoir que le prêtre catholique doit au confessionnal, pouvoir qui a coûté à la France la révocation de l'Édit de Nantes et tant d'autres mesures déplorables'.

Ces divers avantages du protestantisme sont si incontestables que , s'il fallait absolument choisir entre deux religions, on ne saurait hésiter entre la foi protestante et la foi catholique. Mais un tel choix n'est pas nécessaire, et l'on peut briser les cornes du dilemme. La libre-pensée a encore plus besoin de l'instruction et elle est plus propre à la favoriser que le protestantisme, puisqu'elle repose sur l'instruction même; elle a plus besoin encore de la liberté dans l'ordre pratique, par cela même qu'elle est la complète liberté dans l'ordre théorique; enfin elle supprime le clergé, ou plutôt, pour redonner à un mot du moyen âge le sens large qu'il a eu si longtemps, elle remplace le prêtre par le clerc, c'est-à-dire par le savant, le professeur, le lettré, l'homme instruit, à quelque état qu'il appartienne. Le mot le plus juste sur la question du protestantisme en France a été dit par M. de Narbonne, causant avec Napoléon : « Il n'y a pas assez de religion en France pour en faire deux. » Au lieu d'une religion nationale, nous avons en France une sorte d'irréligion nationale : c'est là même ce qui constitue notre originalité au milieu des autres peuples. En France, les deux tiers au moins de la population mas-

monvement d'impatience et avait proféré des paroles irrévérencieuses envers Dieu. Procès-verbal fut aussitôt dressé contre lui. Il comparut devant les juges, qui le condamnèrent, pour blasphème, à deux jours de prison. On est étonné de voir la Suisse ramenée ainsi aux coulumes du moyen âge par son vieux fonds de protestantisme.

I. ft Par le confessionnal, dit .M. de Laveieye, le prêtre tient le souverain, les magistrats ei les électeurs, et par les ôlerfeurs les Chambres. Tant que le prêtre dispose des sacrements, la séparation de l'Église et de l'État n'est donc qu'une dangereuse illusion... L'ahsolue soumission de toute la hiérarchie ecclésiastique à une volonté unique, le célibat des prêtres et la multiplication des ordres monastiques, constituent pour les pays catholiques un danger que ne connaissent pas les pays protestants. •

culine vivent à peu près en dehors de la relig-ion traditionnelle. A la campag-ne comme à la ville, l'église renferme un homme pour dix femmes, quelquefois un pour cent, quelquefois pas un. C'est une rareté, dans le plus grand nombre des déparlements, qu'un homme accomplissant les « devoirs religieux. » L'ouvrier des grandes villes e.'t l'ennemi ouvert de la religion, le paysan est indilférenl. Si le paysan garde pour la forme un certain respect du culte, c'est qu'il est forcé de compter avec le curé : il a avec lui des relations fréquentes, il le craint ou l'estime généralement assez pour ne sourire de lui que par derrière. On ne saurait arrêter dans notre pays le mouvement produit par la Révolution; il suffira à engendrer tôt ou tard l'entière liberté civile, politique et religieuse ; aujourd'hui même, dans le domaine politique, ce n'est pas par le manque de liberté que nous péchons, au contraire. Il est donc bien inutile, pour les Français, d'embrasser le protestantisme sous le prétexte qu'il favorise l'instruction, la dilTusion des idées modernes, la liberté civile et politique.

Reste la considération de la moralité publique en France. Mais il est impossible de démontrer que la moralité des peuples protestants soit supérieure à celle des autres; peut-être même, sur un certain nombre de points, les statistiques tendraient à prouver le contraire , — si on pouvait induire la moralité d'une statistique. L'ivrognerie, par exemple, est un fléau beaucoup moindre chez ■ les peuples catholiques, qui habitent des climats plus tempérés où l'alcool est moins tentant. Les naissances illégitimes sont plus fréquentes en Allemagne qu'en France, peut-être à cause des lois qui règlent le mariage. La moyenne des délits et des crimes n'offre pas, d'un pays à l'autre, des variations très considérables; ou bien ces variations s'expliquent par des raisons de climat, de race, d'agglomération plus ou moins grande, non de religion. Aujourd'hui, grâce à la facilité croissante des communications, le niveau des \ices tend à s'égaliser partout, comme celui des mers. Ils se propagent à la manière des maladies contagieuses ; tous les individus qui offrent un milieu favorable à leur développement sont contaminés tour à tour, à quelque race et à quelque religion qu'ils appartiennent. Les eflèts de telle religion sur la moralité de tel peuple ne sont certes pas négligeables, mais ils sont tout à fait relatifs au caractère de ce peuple et

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ne prouvent rien sur la vertu morale absolue de cette religion. Le mahométisme rend les plus grands services aux peuplades barbares en les empêchant de s'enivrer, et tous les voyag-eurs constatent la supériorité morale des tribus mahométanes sur les tribus converties au christianisme : les premières sont composées de pasteurs et de commerçants relativement honnêtes, les secondes d'i\Tog-nes que l'alcool a transformés en bêtes brutes et en pillards. S'ensuit-il qu'il faille nous convertir au mahométisme, et même que les défenses du Coran, toutes puissantes sur un esprit sauvag^e, agiraient avec la même force sur un ivrog'ne de Londres ou de Paris? Hélas non. Sans quoi on pourrait essayer de ce moyen : la sobriété est plus importante encore pour les basses classes que la continence, son absence aboutit plus vite à la bestialité ; d'ailleurs l'ouvrier, le paysan surtout , sont forcés d'abuser des femmes moins que du petit verre, par cette raison que les premières coûtent plus cher que les seconds ; même parmi les croyants de Mahomet, les pauvres ne peuvent avoir qu'une femme.

En définitive les religions ne font pas h elles seules les mœurs ; elles peuvent encore moins les refaire ; elles peuvent seulement les maintenir quelque temps, renforcer l'habitude par la foi, La force de la coutume et du fait acquis est si considérable que la religion même ne peut guère la heurter de front. Lorsqu'une religion nouvelle pénètre chez un peuple, elle ne détruit jamais le fonds de croyances qui avait pris racine au cœur de ce peuple; elle le fortifie plutôt en se le subordonnant. Pour A'aincre le paganisme, le christianisme a dû se transformer : il s'est fait latin dans les pays latins, germain dans les pays germains. Nous voyons le mahométisme de la Perse, de l'Plindoustan, de Java, ne servir que de vêtement et de voile aux vieilles croyances zoroastriennes, brahmaniques ou bouddhiques. Les mœurs, les caractères nationaux et les superstitions sont choses plus durables que les dogmes. Dans le caractère des hommes du Nord il y a toujours quelque chose de dur et de tout d'une pièce, qui produit dans les mœurs plus de régularité au moins extérieure, plus de discipline, parfois aussi plus de sauvagerie et de brutalité. Les hommes du Midi sont, au contraire, mobiles, malléables, faciles à toutes les tentations. Affaire de climat, non de relinion. Le sapin rigide est un arbre du Nord, tandis que dans le Midi croissent les grands

roseaux. La discipline de l'armée cl des administrations prussiennes ne tient point à la religion de l'Etat, mais à la religion du règlement. Dans toute la vie du Nord, il est une certaine raideur qui se traduit dans les moindres choses, jusque dans la démarche, dans l'accent, dans le regard; la conscience aussi est brusque et âpre, elle commande, il faut obéir ou désobéir; dans le Midi elle parlemente. Si l'Italie était protestante, elle n'aurait probablement guère de quakers. Nous croyons donc qu'on prend souvent l'effet pour la cause, quand on attribue à la religion protestante ou catholique une influence prépondérante sur la moralité privée ou publique, par cela même sur la vitalité des peuples. Cette influence a été autrefois énorme, elle tend à diminuer de plus en plus, et c'est la science, aujourd'hui, qui tend à devenir le principal arbitre des destinées d'une nation.

S'il en est ainsi, que faut-il penser des inquiétudes que l'avenir de notre pays inspire à certains esprits? Ceux pour qui la religion est la condition sine quâ non de vie et de supériorité dans la lutte des peuples ne peuvent manquer de considérer la France comme en danger de disparaître ; mais ce critérium de la vitalité nationale est-il admissible ?

Nous nous retrouvons ici en présence de M. Matthew Arnold. Selon lui, les deux peuples qui ont fait le monde moderne tel qu'il est, les Grecs et les Juifs, représentent l'un et l'autre deux idées distinctes, presque opposées, qui se disputent encore l'esprit moderne. Pour la Grèce, cette nation brillante, un peu superficielle malgré sa subtilité d'esprit, l'art, la science étaient le tout de la vie. Pour les Hébreux, la vie se résumait dans un mot : la justice. El par justice il ne faut pas entendre seulement le respect strict du droit d'autrui, mais le renoncement à son propre intérêt, à son propre plaisir, l'effacement du moi devant la loi éternelle du sacrifice, personnifiée dans Javeh. La Grèce, la Judée sont mortes ; la Grèce fidèle jusqu'au dernier moment à sa maxime, tout pour l'art et pour la science ; la Judée infidèle à sa maxime, tout pour la justice, et tombant à cause de cette infidélité même. M. Matthew Arnold figure ces deux nations dans un vieux récit biblique. C'était avant la naissance d'Isaac, ce véritable héritier des promesses divines, qui devait être humble, mais élu. Abraham regardait son premier fils Ismaël, jeune, vigoureux,

brillant et hardi; et implorant son Dieu: « 0 Seigneur, disait-il, permets qu'Ismaël vive devant toi ! « Mais cela ne pouvait êlre. La Grèce, cet Ismaël parmi les peuples, a péri. Plus tard, la Renaissance se présente pour lui succéder ; elle est pleine d'avenir, on s'écrie de toutes parts en la vovant : le rêve, le sombre cauchemar est passé, plus d'ascétisme religieux, revenons à la nature. La Renaissance prend en horreur le moyen âge tonsuré et encapuchonné, dont l'esprit est le renoncement et la mortification ; pour elle, l'idéal est la plénitude de la vie, c'est l'élargissement de soi, c'est la satisfaction libre et joyeuse de tous nos instincts, c'est l'art, c'est la science, c'est le bien vivre; notre Rabelais la personnifie. Hélas ! la Renaissance devait tomber comme la Grèce était tombée autrefois, et le successeur naturel de la Renaissance, suivant M. Matthew Arnold, c'est Georges Fox, le premier quaker, le contempteur déclaré des arts et des sciences. Enfin, de nos jours, un peuple en Europe a pris la succession de la Grèce; cette Grèce moderne chère aux hommes éclairés de toutes les nations, amie de l'art et des sciences, c'est la France. « Que de fois, avec quelle ardeur, n'a-t-on pas adressé en sa faveur cette prière au Dieu du ciel : Laisse Ismaël vivre devant toi. La France, c'est l'homme sensuel moyen, Paris est sa ville ; qui de nous ne s'y sent attiré? » Le Français a cette supériorité sur l'homme de la Renaissance qu'il y a dans notre esprit quelque chose de plus pondéré que dans celui des autres [teuples ; aussi, quoique la France ait voulu donner la liberté à l'homme et l'affranchir de la règle austère du sacrifice, elle n'a point fait de l'homme quelque chose de monstrueux, et la liberté n'est point devenue folie. Nos idées se sont formulées dans un système d'éducation qui est le développement réguher, complet, mesuré de toutes les facultés humaines. Aussi l'idéal français ne choque pas les autres nations, il les séduit ; pour elles, notre pays s'appelle « la France du tact, de la mesure, du bon sens, de la logique ». Nous développons l'être entier a en toute confiance , sans douter, sans rien violenter. » De cet idéal nous avons tiré notre « fameux évangile des droits de l'homme «. Les droits de l'homme ne font que systématiser les idées grecques et françaises, consacrer la suprématie du moi, s'épanouissant en pleine liberté, sur l'abnégation et le sacrifice religieux. En France, dit M. Matthew Arnold, « on jirend les désirs de la chair et les pensées courantes pour les

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droits de l'homme. » Tandis que nous poursuivions notre idéal, les autres peuples, plus étroitement enchaînés par les idées hébraïques, continuaient de cultiver la justice faite de renoncement. Par instants, tandis qu'ils menaient leur vie austère et terne, c'était avec envie, avec admiration qu'ils contemplaient l'idéal français, « si positif, si clair, si satisfaisant » ; par moments ils eurent envie d'en essayer au lieu du leur. La France a exercé un attrait sur le monde entier. « Tous, dans la vie, à un instant ou à l'autre, nous éprouvons la soif de l'idéal français, nous désirons en faire l'essai, » Les Français apparaissent comme « le peuple chargé du beau, du charmant évangile de Taveiiir, » et les autres nations s'écrient: puisse Ismaël vivre devant toi ; et Ismaël semble de plus en plus brillant, il grandit, il parait sûr du succès, il va conquérir le monde. « Mais, h ce moment, toujours surviennent les désastres; quand il touche au triomphe, arrive la crise, le jug'ement de la Bible : voi'i /e jiii/t^7^ieiif du mori'le. » Le monde, pour M. Matthew Arnold, a été jug'é en 1870 : les Prussiens remplaçaient Javeh. De nouveau Ismaël, et avec lui l'esprit de la Grèce, l'esprit de la Renaissance, l'esprit de la France, la Libre-Pensée et la Libre-Conduite ont été vaincus par Israël, par l'esprit biblique et l'esprit du moyen âge. La civilisation brillante, mais superficielle, a été écrasée au choc d'un ascétisme barbare et dur. d'une foi plus ou moins naïve. Javeh est encore aujourd'hui le Dieu des armées; et malheur au peuple, malheur aux individus qui ne croient pas, avec le peuple juif, que rabnég"ation constitue les trois quarts de la vie, que l'art et la science en forment à peine le dernier quart.

Pour apprécier cette philosophie de l'histoire, plaçonsnous au point de vue même oii s'est placé M. Arnold, et qui n'est pas sans une nuance de vérité. Assurément la Grèce et la Judée, quoique leurs idées se soient fondues dans le christianisme, sont pour ainsi dire deux nations antithétiques représentant deux conceptions opposées de la vie et du monde. Ces deux nations ont lutté perpétuellement l'une contre l'autre dans une lutte tout intellectuelle, et on peut accepter comme très honorable pour la France le rôle que lui assigne M. Arnold, d'être la Grèce moderne, de représenter la lutte de l'art et de la science contre la foi mystique ou ascétique. La Grèce et la France ont été vaincues, il est vrai; mais

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en conclure la défaite de l'esprit grec et français, la défaite de l'art et de la science par la foi, c'est aller un peu vite. Il y a une guerre eng-agée, l'issue définitive est encore bien incertaine. S'il fallait établir un calcul des probabilités, toutes les probabilités seraient pour la science : si nous avons été vaincus, ce n'est pas par la foi germanique, mais par la science germanique. Eti général, il est bien difficile de déclarer une doctrine inférieure parce que le peuple qui la soutenait a été vaincu dans l'histoire. L'histoire est une suite d'événements dont les causes sont si complexes qu'on ne peut jamais affirmer, étant donné un fait historique, connaître absolument toutes les raisons qui l'ont produit. Il y a d'ailleurs chez un peuple divers courants de pensées coulant les uns à côté des autres, quelquefois en sens contraires. La patrie de Rabelais est aussi celle de Calvin. Bien plus, chez d'autres nations, on voit une sorte de doctrine officielle, professée par une série de penseurs marquants, qui semble plus ou moins en opposition avec la doctrine populaire plus inconsciente, dans laquelle se résument la conduite et la pensée de la grande multitude. Quelle est, par exemple, la vraie doctrine du peuple Juif? lî]st-ce l'acte de foi passionné des Moïse, des Elie ou des Isaïe? Est-ce, au contraire, le doute del'Ecclésiaste déjà annoncé par le livre de Job? Est-ce l'explosion des instincts sensuels éclatant dans le Cantique des Cantiques? Il est bien difficile do le décider. On pourrait affirmer sans invraisemblance que le tempérament de la nation juive, prise en masse, est plutôt encore sensuel que mystique; on pourrait voir dans la doctrine officielle que nous a léguée la Bible une réaction contre ces tendances populaires, réaction d'autant plus violente que les tendances étaient plus enracinées. En somme, les grands jours du peuple hébreu ont été bien plutôt ceux oii, sous le règne de Salomon, florissaient les arts et la vie facile, que ceux où les prophètes pleuraient cette splendeur disparue. De môme, quel a été le véritable esprit populaire du moyen âge? Peut-on le trouver dans les livres mystiques des moines du temps? D'ailleurs, le moyen âge est-il la grande époque ? Même en supposant avec M. Matlhew Arnold que tout âge brillant, comme la Renaissance, tout âge des lettres et de la science renferme en lui-même des germes de mort, est-ce une raison pour vouloir rabaisser des époques qui ont été des moments de vie intense, et ne vaut-il pas mieux pour un peuple avoir vécu, fût-ce

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quelques années, que d'avoir dormi pendant des siècles? Rien n'est éternel. Lorsqu'une nation a brillé pendant un certain nombre d'années ou de siècles, lorsqu'elle a produit de grands artistes ou de grands savants, il vient nécessairement une période oii elle s'arrête épuisée. Les religions aussi ont leur naissance, leur floraison, leur mort. Que faut-il accuser? — Les lois mêmes de la vie, qui ne permettent pas que les plantes fleurissent éternellement et qui font qu'en général, dans tous les règnes de la nature, il n'y a rien de si fragile que ce qui ressemble à une fleur. Mais, si toutes les choses humaines n'ont qu'un temps, faire de l'éclosion de l'intelligence, faire de l'art et de la science le but suprême de la vie, c'est précisément poursuivre ce qu'il y a de moins périssable : l'art, la science, les résultats derniers auxquels aboutit l'intelligence humaine, ne passent pas; l'homme seul, l'individu disparaît, et nous revenons à l'antique parole : l'art est long, la vie est courte. Quant à la vraie «justice,):» elle est à coup sûr éternelle, mais, si on entend par là « la loi dure de Jéhovah », le culte de cette loi a toujours correspondu aux époques inférieures de l'histoire, et précisément aux époques d'injustice et de barbarie. C'est pour cela que ce culte coïncide avec les teinps où les peuples sont le plus solides, le plus difficiles à entamer : leurs mœurs sont farouches, leur vie est au fond tout le contraire de la justice idéale ; leur foi se ressent de ces mœurs, elle est violente et sauvage comme elles, elle les porte à l'intolérance, au fanatisme, aux massacres ; mais tous ces éléments d'injustice n'en constituent pas moins, chez le peuple oii ils se trouvent réunis, des chances de victoire sur les autres peuples. Plus tard, quand les mœurs se policent, que la foi diminue, que l'art et la science naissent, la nation tout à l'heure si forte s'affaiblit souvent dans la proportion même oii elle s'ennoblit : plus un organisme est supérieur, plus il est délicat, plus il est facile à briser. Le renoncement à soi, la soumission des faibles aux forts et des plus forts à un sacerdoce tout-puissant, cette hiérarchie que la Judée, l'Inde, le moyen âge nous ont offerte à un suprême degré, tout cela donnait autrefois à un peuple sur les autres la supériorité du roc sur la plante, du chêne sur la sensitive, du bœuf ou de l'éléphant s'ir l'homme; mais est-ce là l'état idéal d'une société, est-ce là un but que nous puissions proposer à nos efforts? L'art et la science, pour arriver à leur plus haut déve-

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loppement, exigent une dépense considérable de force; ils usent donc, ils fatiguent le peuple chez lequel ils se produisent. Après ces époques d'effervescence en viennent d'autres oii la nation se repose, recueille ses forces; c'est, pour ainsi dire, les époques de jachère dans la culture intellectuelle. Ces alternatives de repos et de production, de stérilité et de fécondité, se reproduiront dans le cours de l'histoire aussi longtemps qu'on n'aura pas trouvé un moven de fertiliser l'esprit d'une manière continue, comme on fertilise la terre, et de faire pour ainsi dire morter indéfiniment la sève dans des fleurs indéfiniment épanouies. Peut-être y arrivera-t-on un jour ; peut-être trouvera-t-on dans l'éducation d'un peuple des procédés analogues à l'assolement, dont les agriculteurs se servent dans la culture des terres. Quoi qu'il en soit, dans l'histoire passée, la grandeur d'un peuple l'a trop souvent épuisé. Il ne s'ensuit pas qu'il faille prendre, pour ainsi dire, l'histoire à rebours et voir dans les périodes de tâtonnement, de barbarie, de despotisme, celles où la «loi de justice» a été le mieux observée et a sauvé les peuples.

Si la grandeur tue, il est beau de mourir par sa grandeur même ; mais, quand il s'agit d'une nation, la mort n'est jamais que partielle. Qui est la plus vivante aujourd'hui, quoi qu'en dise M. Matthew Arnold, de la Grèce ou de la Judée? Qui sera la plus \dvante demain, de la France abaissée aujourd'hui ou des nations qui semblent lui être supérieures? Si nous étions parfaitement sûrs que la France représentât mieux qu'aucun autre peuple 1' « art » véritable et la véritable « science » , nous pourrions affirmer en toute certitude qu'elle aura l'avenir, et dire avec confiance : Ismaël vivra. 11 est vrai que, selon M. Matthew Arnold, Ismaël ne représente pas seulement le savant, mais le sensuel, « l'homme des désirs de la chair». En vérité, il est étrange de voir des quakers dans ceux qui ont vaincu la France, et Paris n'est pas plus que Londres ou Berlin la Babvlone moderne. Nous pourrions railler un peu à cet endroit les épouvantes mystiques de M. Matthew Arnold. Ce qu'il remarque très justement, c'est que le Français, dans la recherche même du plaisir, met plus de modéra tion, plus de mesure, plus d'art que tout autre peuple; par là il se rapproche donc, sinon du fond, du moins de la forme de toute morale, qui est, comme l'a montré Aristote, un juste miliou. un équilibre entre les penchants. Seulement, pour M. Matthew Arnold, sous cette forme morale

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