‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 6 sur 104 · INTRODUCTION. VU · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. VU

C'est seulement plus tard que cette idée de dépendance réciproque deviendra toute métaphysique : elle aboutira alors au concept de l'o absolu» et au sentiment d'adoration ou de pur «respect».

Outre la conscience de notre dépendance et le besoin corrélatif de libératfon, nous trouvons encore dans le sentiment religieux l'expression d'un autre besoin social non moins important, celui d'arfTection, de tendresse, d'amour. Notre sensibilité, développée par l'instinct héréditaire de sociabilité et par l'élan même de notre imagination , déborde par delà ce monde, cherche une personne, une grande âme à qui elle puisse s'attacher, se confier. Nous éprouvons dans la joie le besoin de bénir quelqu'un, dans le malheur, celui de nous plaindre à quelqu'un, dé gémir, de maudire même. Il est dur de se résigner à croire que nul ne nous entend, que nul ne sympathise de loin avec nous, que le fourmillement de l'univers est entouré d'une immense solitude. Dieu est l'ami toujours présent de la première et de la dernière heure, celui qui nous accompagne partout, que 'nous retrouverons là même où les autres ne peuvent nous suivre, jusque dans la mort. A qui parler des êtres qui ne sont plus et que nous avons aimés? Parmi ceux qui nous entourent, les uns se souviennent à peine d'eux, les autres ne les ont même pas connus ; mais en cet être divin et omniprésent nous sentons se reformer la société brisée sans cesse par la mort. In eo vivùnus, en lui nous ne pouvons plus mourir. A cepoint de vue, Dieu, objet du sentiment religieux, n'apparaît plus seulement comme un tu-

Tni ixTEonrcTioîi.

leur et un maître; il est mieux encore qu'un ami: c'est un véritable père. D'abord un père rude et toutpuissant, comme les très jeu nés enfants se représentent ' le leur. Les enfants croient facilement que leur père peut tout, qu'il fait des miracles : une parole de lui, et le monde est remué; fiât lux, et le jour naît; sa volonté fait le bien et le mal, sa défense violée entraîne le châtiment. Ils jugent sa puissance par leur faiblesse vi<-à-vis de lui. De même les premiers hommes. Plus tard se produisit une conception supérieure ; l'homme, en grandissant, grandit son Dieu, il lui donna un caractère plus moral : ce dieu est le nôtre. Nous avons besoin d'un sourire de lui après un sacrifice; sa pensée nous soutient. La femme surtout, qui est plus jeune sous ce rapport que l'homme, a eu plus besoin du père qui est aux cicux. Quand on nous ôte Dieu, quand on veut nous affranchir de la tutelle céleste, nous nous trouvons tout à coup orphelins. On pourraitvoir une vériti^ profonde dans le grand symbole du Christ, du Dieu mourant dont la mort doit affranchir la pensée humaine : ce nouveau drame de la passion ne s'accomplit que dans la conscience, et il n'en est pas moins déchirant; on s'indigne, on y songe de longs jours, comme on songe au père qui est mort. On sent moins l'affranchissement promis que la protection et l'affeclion perdue-. Carlyle, ce pauvre génie bizarre et malheureux, ne pouvait manger que le pain pri'paré par sa femme môme, fait de ses propres mains et un peu avec son cœur : nous en sommes tous lu ; nous avons besoin d'un pain quotidien môle d'amour et de ton-

INTRODaCTION. IX

dresse; ceux qui n'eut pas de main adorée dont ils piiis-ent le recevoir, le demandent à leur dieu, à leur idéal, à leur rêve; ils se font une famille pour leur pensée, ils inventent un cœur dans l'infini.

Le besoin social de protection et d'amour n'a évidemment pas été aussi élevé chez les peuples primitifs. La fonction de tutelle attribuée aux divinités fut d'abord bornée aux accidents plus ou moins vulgaires de la vie. Plus tard elle eut pour objet la libération morale et s'éti-ndit au delà môme du tombeau. Le besoin de protection et d'affection finit alors par toucher aux problèmes de la destinée de l'homme et du monde. C'est ainsi que la religion, presque physique à l'origine, aboutit à une métaphysique.

n. — Le livre qu'on va lire se relie étroitement aux deux autres que nous avons publiés sur l'e-thétique et sur la morale. Pour nous, le sentiment esthétique se confond avec la vie arri\ ée à la conscience d'ellemême, de son intensité et de son harmonie intérieure : le beau, avons nous dit, peut se définir une perception ou une action qui stimule la vie sous ses trois formes à la fois (sensibilité, intelligence, volonté), et qui produit le plaisir par la conscience immédiate de celte stimulation générale. D'autre part, le sentiment moi'al se confond, pour nous, avec la vie la plus intensive et la plus extensive possible, arrivée à la conscience de sa fécondité pratique. La principale forme de cette fécondité est l'action pour autrui et la sociabilité avec les autres hommes. Enfin, le sentiment religieux se

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