‹ L'irrigation, ses conditions géographiques, ses modes et son organisation dans la Péninsule Ibérique et dans l'Afrique du NordChapitre 30 sur 58 · RECOLTES ET CAMPAGNES POIDS DE CANNE BRUTE POIDS DE SUCRE · texte numérisé non relu

RECOLTES ET CAMPAGNES POIDS DE CANNE BRUTE POIDS DE SUCRE

SUCRIÈRES EN KANTARS EN KANTARS

De 1896-1897 20 71 1374 2083995

1898-1899 20 957 d'il 19.50750

Aujourd'hui tout le monde en Egypte rêve de pouvoir planter et récolter la canne à sucre ou le coton, et c'est un réel danger que le gouvernement est obligé de conjurer grâce à des règlements rigoureux et à une surveillance active.

1 Id., ibid., p. 12 et i3. L'hiver 1896-97 a été le plus froid qu'on ait subi depuis longtemps en Egypte, et c'est ce qui explique la diminution de la récolte en 1897 : c'est un fait exceptionnel. Id., ibid., p. 10. Nous pouvons encore noter les chiffres qui sont fournis pour les années antérieures à 1897 par les Statistical Returns que nous citions tout à l'heure ; mais ils ne concordent pas absolument avec ceux des Rapports du Service de l'irrigation, et ils nous paraissent moins dignes de confiance: d'abord, en ce qui concerne les poids bruts de sucre produit, on les donne en kantars, alors que les chiffres fournis ne peuvent en tout cas se rapporter qu'aux poids en kilogrammes (et cette grave erreur a été reproduite dans Arthur Silva White, The Expansion of Egypt, p. 3 12). Moyennant ces réserves, voici quelques-unes de ces données :

1881 13977550 kilogrammes.

Elles indiquent en tout cas le très rapide développement de la culture de la canne à sucre.

2 D'après Report upon the Adm. of the Pub. Works Dep. for 1900, Cairo, 1901, p. 16. — Sur la culture de la canne à sucre, sur les sucreries et notamment sur la Société des sucreries de la Haute-Egypte, voir Ch. Pensa, La culture de la canne à sucre et les sucreries en Egypte, Revue des cultures coloniales, I, 1897; sur les sucreries de la Daïra Sanieh, voir p. i44 et suiv. — « Les plantations de canne à sucre égyptiennes ont parfois à souffrir du refroidissement nocturne qui descend quelquefois jusqu'à zéro. Ce phénomène vient de se produire pendant trois années consécutives, en causant de grands dégâts » ; voir L'extension géographique de la canne à sucre, dans Revue des cultures coloniales, VIT, 1900, p. 601, article qui est un résumé de l'étude de Walter Luck, publiée dans les Beihefte der Tropenpflanzen de Berlin.

L \ SITUATION tCTUELLE ET SES CAUSES

On a peine à imaginer quelles étaient les préoccupations générales des savants et des cultivateurs en Egypte, il \ a ri< > ;ms. tant la situation a changé! Si l'on consulte par exemple les comptes rendus i\vs séances de l'Institut égyptien, et le Bulletin du même Institut, on constateque vers 18C0 tout le monde parlait et s'occupait principalement de la question du blé1. L'Egypte paraissait devoir être avant tout comme jadis pour l'Ancien monde un ((grenier à blé»2. Aujourd'hui du blé presque personne n'a souci: le blé est devenu, dans les préoccupations de ceux qui ont la direction des idées, la direction des affaires, ou la direction de la politique en Egypte, une culture secondaire. Que sont devenues également des cultures jadis florissantesP La question de l'opium est pour ainsi dire finie; c'est à peine si l'on ramasse maintenant quelques tetes de pavots ' ! On sont les oliviers, les vignes, les figuiers? On ne les retrouve pins aujourd'hui que dans le Fayoum. Dans le Delta en particulier, le coton a presque tout remplacé.

Le (( dessalage » des terres et le drainage des eaux d'irrigation. — Le savant Prof. Schweinfurth écrivait très justement

1 Voir par exemple dans le Bulletin de l'Institut égyptien : d'Ori, Mémoire sur la culture du l)lé en Egypte, ai octobre i85o, ; Figajri bet, Note sur la culture du blé en Egypte, 17 lévrier 1860; (jkkgotre, Du khamsin et de son cfïét sur le blé, 19 octobre i8(io ; ou encore : Dr Schnepp. Importance de l'étude de la conservation du blé, 7 octobre t85<); et D1 Vbbate, Inutilité d'études pour la conservation du blé en Egypte, etc., etc. — En 1887, ^c D'(> représentait encore pour la superficie cultivée le cinquième de toutes les cultures de l'Egypte entière, voir Boinet BEY, Essai de statistique agricole, p. [\.

- « La culture des céréales, implantée aux bords du Nil, s'y développa dès les temps les plus anciens au point de tout envahir, et l'Egypte devint ce qu'elle est demeurée jusqu'à nos jours (?) un \aste grenier à blé. » (J. Maspero, Egypte et Ghaldée. p. 67.

3 \u contraire, en i8(i<>, la culture du pavot intéressait l'opinion; voir par exemple dans le Bulletin <!<■ l'Institut égyptien: ^.ubergier, La culture du pavot en Egypte, 5 octobre i8(io; Gastini-i., Sur les opiums de la Haute-Egypte, 7 septembre 18G0, etc

334 ÉG'JP TE

au sujet du chimiste Sickenberger: « Le sel marin contenu dans le sol nilotiquc était surtout l'objet de ses constantes recherches. Depuis l'année 189/4, Sickenberger avait institué des analyses hebdomadaires de l'eau du Nil, afin d'établir les variations quantitatives du sel marin dont elle est chargée. 77 regardai! à juste liirc la question du sel comme la plus importante de la chimie agricole en Egypte, et envisageait V agriculture de ce pays comme un combat incessant, une lutte perpétuelle contre l'envahissement du sel » !. Cette dernière phrase nous paraît caractériser admirablement l'un des problèmes les plus graves sinon les plus connus de la question des irrigations en Egypte. Le sol de l'Egypte est imprégné de sels, en particulier de sel marin 2 ; et c'est à cause de la salinité du sous-sol qu'il convient de labourer très légèrement et que l'introduction de la forte charrue européenne a été dans les rares essais qu'on en a faits plus préjudiciable qu'utile : il ne faut pas que le soc de la charrue pénètre assez profondément pour faire remonter les sels à la surface3. Il faut au contraire que les eaux qui sont déversées à la surface du sol soient assez abondantes pour laver les terres superficielles et entraîner les sels, ou encore pour pénétrer dans le sol jusqu'à une profondeur de quelques centimètres au moins et refouler pour ainsi dire ces éléments salins qui sont une cause implacable de stérilité.

1 Bulletin de l'Institut égyptien, 3e série, n° 7 (1896). Le Caire, 1897, Notice sur Sickenberger, p. i3.

2 Dans son livre Le jardinage en Egypte, Manuel de l'horticulture dans la Dasse- Égypte, Le Caire, Dieiner, 1898, Walter Draper parle à diverses reprises de la question du sel, si grave au point de vue agricole ; il note p. f\ combien le terrain sablonneux est imprégné de sel dans les environs d'Alexandrie.

:! Voir la description de la çbarrue indigène ou melirât dans la thèse remarquable el beaucoup trop peu connue de kamel Gali, Essai sur l'agriculture de l'Egypte, Paris, 1889, p. 190- 191 ; cette charrue n'a pas de versoir. Kamel Gali, tout en reconnaissant que des améliorations devraient être apportées à ce type primitif de charrue, en indique par ailleurs les avantages ; et l'on pourrait être sur ce dernier point encore plus catégorique.

i. \ siT(\Tio\ a cri /•: /, /, /•: /: r s /■; s CAD s /■: s 335

Avant que les terres profitent de L'eau nécessaire au développement et à l'alimentation des végétaux, elles doivent avoir reçu une quantité d eau suffisante pour être en partie dessalées. ^ oilà qui complique encore le problème de l'irrigation, et qui augmente la quantité d'eau dont on doit pouvoir disposer.

Le problème serait encore simple, s'il se réduisait à ces termes que nous venons d'indiquer. Cette salinité très forte du sous-sol de l'Egypte est combattue par une circulation superficielle de l'eau ou par des arrosages qui pénétrent de la surface vers l'intérieur; si au contraire les eaux passent par infiltration dune terre à une autre, située en contre-bas de la première, elles gâtent la seconde au lieu de l'améliorer, i° parce quelles arrivent déjà chargées de sels, et 2°parcequeces eaux par capillarité montent jusqu'à la surface, s'évaporent au contact de l'air et par conséquent déposent les sels à la partie supérieure du sol : tout se passe comme si ces eaux qui pénètrent dans les terres en contre-bas allaient ebereber les sels dans les couclies profondes et les ramenaient à la surface: c'est ainsi que ces terres basses se recouvrent d'eiïlorescences salines qui les fait ressembler aux terres naturellement stériles, telles que les chotts sabariens ou les bararis du Nord du Delta ; la couleur blancbàtre de ces tacbes de sels, auxquelles le soleil prête un éclat aveuglant, révèle au voyageur le plus inexpérimenté l'infertilité, au moins temporaire, du sol qui en est revêtu.

Si la pénétration par infiltration des eaux qui proviennent de terres plus élevées dans les terres plus basses a pour conséquence d'en compromettre la fertilité, cette conséquence est particulièrement grave, lorsque ces terres basses, riebes de leur nature et bien arrosées, sont déjà bien cultivées et en plein rapport. C est en ce cas une perte, une ruine que rien ne saurait compenser. — On connaît par exemple cette dépression allongée qui représente le cours d'un ancien bras du Nil, fait communiquer le Delta du Nil avec le canal de Suez, et débouche vers le lac Tinisab : c'est le Ouadi Toumilat, l'ancienne terre de

Gcsscu, région qui était jadis renommée pour sa fertilité1. Or, lorsqu'on voulut creuser le canal de Suez, on dut se préoccuper d'assurer une alimentation d'eau douce suffisante, d'abord aux chantiers temporaires échelonnés le long du tracé, puis à ces centres nouveaux et durables, qui portent chacun le nom d'un Khédive, Port Saïd, Ismaïlia et Port Tewfik (près de Suez); on creusa le canal Ismaïlia le long de la dépression ; et, pour conserver aux eaux ainsi amenées un niveau assez élevé et pouvoir les conduire jusqu'aux deux extrémités du canal sur la Méditerranée et sur la Mer Rouge, on l'établit à mi-versant sur le flanc Nord de la dépression, au lieu de le faire passer par la ligne de plus bas niveau ; les terres cultivées, se trouvant ainsi en contre-bas de ce canal d'eau douce, furent envahies par les eaux d'infiltration ; et sur 27000 feddans de bonnes terres en pleine culture, 22000 furent perdus. Quand on va aujourd'hui de Tell el Kébir à Ismaïlia, on traverse des régions absolument incultes, parsemées de mares et couvertes d'efïlorescences blanchâtres : le désert qui s'étend au Nord et au Sud a repris possession de l'oasis fertile \

De même, lorsque la région que l'on veut conquérir par l'irrigation est complètement inculte, il faut se résigner d'avance à sacrifier les zones qui sont à un niveau un peu inférieur par rapport à l'ensemble de la surface mise en exploitation. Le fait est aisément visible dans les contrées du Delta qui avoisinent

1 Voir Major R. H. Brown, The Land of Goshen and the Exodus, London, 1899, 85 p., avec 2 cartes et [\ planches.

2 Depuis trois ans des efforts sont tentés pour reconquérir une partie de ces bonnes terres perdues ; on a installé un poste de pompes à Kassassin et creusé un grand drain qui s'écoule dans le lac Timsah ; les résultats obtenus commencent à être satisfaisants, d'après le Report upon the Administration of the Public WorksDepartnient for 1900, Cairo, 1901, p. 26 et 36. — Charles Pknsa, Les cultures de l'Egypte, Paris, André, 1897, cite un autre exemple emprunté à la Moyenne-Egypte, celui des champs de canne à sucre situés sur le parcours du canal Ibrahimieh; « le manque d'entrelien du canal a empêché le lavage de certaines terres... qui furent sérieusement détériorées par les sels » (p. 26).

/. 1 SITUATION ACTl ELLE ET SES CAUSES 337

les bararis ; on s'aperçoit là que les différences de niveau constituent souvent les plus grandes différences de qualité entre les terres ; on n'a qu'à lire les cotes surunc carte, et l'on sait quelle est la fertilité de la surface considérée. Ainsi à l'Est et au Sud- Est du village de Sakha qui est lui-même à la cote 4m,6 4 audessus du niveau de la mer, on trouve des terrains qui sont seulement à f\ mètres, d'autres même à 3m,5o, comme Malboul, ou à 3m,3o comme Ncmreh. Et ce sont effectivement àMatboul et à Nemreh, de très mauvaises terres: on dirait des poches où les sels se sont accumulés, et qui sont pas conséquent stériles. Il m'est arrivé de suivre dans les environs de Sakha un petit chemin qui séparait deux champs de bersim sur une grande longueur : le champ qui était à ma droite était situé à environ i5 centimètres au-dessous de celui qui était à ma gauche, et je ne saurais assez dire à quel degré l'aspect plus chétif et moins pressé du bersim de droite rendait significative cette différence de niveau.

De la situation que nous venons d'exposer, il résulte que les eaux d'irrigation elle-mêmes, destinées à l'arrosage proprement dit, ne doivent pas séjourner trop longtemps sur les terres ; il faut qu'elles soient fréquemment renouvelées : et il est par conséquent désirable qu'elles s'écoulent aussi vite et aussi aisément qu'elles sont apportées. À ce besoin répondent les canaux de drainage appelés masrâfs ; ils sont multipliés et développés tous les ans de plus en plus ; toutefois leur nombre est loin d'être encore assez considérable. Le Service de l'irrigation se rend mieux compte aujourd'hui de leur nécessité, qu'il ne l'a fait dans les premières années l. C'est depuis l'année 189/1 seulement

1 Les ingénieurs anglais qui venaient de l'Inde, où le sol est tous les ans abondamment lavé par les pluies de moussons, n'étaient pas préparés à comprendre et à résoudre ce problème égyptien du « dessalage » des terres.

Brun h ns. 11

qu'un crédit spécial est consacré aux travaux de drainage1. Et quoique l'on travaille activement à faire un réseau de masrâfs en rapport avec le réseau touffu des canaux d'irrigation, on n'est pas encore près d'avoir réalisé cet idéal2. En attendant, les ingénieurs, dans toutes les exploitations agricoles habilement dirigées, ne construisent jamais un canal d'irrigation sans creuser en même temps un canal correspondant pour l'écoulement des eaux ; le second est la condition de l'efficacité du premier: ainsi canaux d'irrigation et canaux de drainage, rigoles d'arrosage et rigoles d'écoulement se correspondent et s'enchevêtrent ; je dois à l'obligeance de M. Golani qui dirige à Sakha une des belles exploitations de l'Administration des Domaines, et à la bienveillante autorisation de M.E. Bouteron, la communication de plans à i : 3oooo qui m'ont permis d'établir la figure 46 à i : i5oooo.

Convenons enfin que la question est fort délicate ; un canal de drainage doit avoir le plafond assez bas pour que les terres voisines. ne souffrent pas des infiltrations qui se produisent dès qu'il est rempli ; et d'autre part, il doit avoir une pente assez rapide pour que l'écoulement se produise avec une vitesse suffisante ; or ce sont là conditions qui se contredisent : caries parties les plus élevées des deux tiers du Delta sont à moins de 12 mètres

1 Voici, d'après les Statistical Returns, ouv. cité, p. 37, quels sont les crédits annuels qui ont été depuis 1894 consacrés à cet ordre de travaux ; on remarquera l'année 1897 qui marque le début de la véritable campagne de creusement des masrâfs :

1894 i5 391 livres égyptiennes.

soit plus de 6 millions de francs.

2 Consulter par exemple les excellentes cartes schématiques qui sont annuellement publiées par le Ministère des Travaux publics d'Egypte, sous la direction de Ravon bey, Map of Lower Egypt showing the principal Ganals and Drains : les canaux d'irrigation sont indiqués en bleu et les canaux de drainage (masrâfs) en vert.

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES 339

au-dessus de la mer1. Comment donc combiner ces deux nécessités : abaisser le niveau du plafond autant que possible par

Fig. 46. — Sakha. Administration des domaines, Teftiche de Rowineh : Disposition et enchevêtrement des canaux d'irrigation et des canaux de drainage (masrâfs) dans les parties septentrionales du Delta, i : i5oooo.

rapport aux terres environnantes, et le maintenir aussi élevé que possible pour conserver une pente qui permette aux eaux d'arriver promptement jusqu'à la mer2? — Le problème technique

1 Voir la carte du Delta avec courbes de niveau, dressée par Willcocks, Egyptian Irrigation, 2. edit., Plate 18, reproduite dans Suess, La Face de la terre, traduction de Margerie, II, fig. 123, p. 735.

2 Nous ne pouvons traiter ici la question du drainage dans toute son ampleur et

Uo EGYPTE

exige des solutions très minutieusement étudiées. On ne doit pas ignorer qu'en essayant de gagner à la culture des terres un peu plus élevées et rapprochées de terres plus basses, on risque de compromettre les. secondes au profit des premières. On ne doit pas ignorer surtout l'illustration saisissante que fournit de cette vérité d'expérience cette petite oasis-annexe de l'Egypte, le Fayoum.

Le Fayoum.

Le Fayoum est sans contredit l'un des petits coins d'Afrique dont la littérature est le plus abondante. Depuis Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile et Pline, combien d'historiens, d'archéologues et d'ingénieurs ont voulu étudier la question du fameux lac Moeris et élucider les problèmes du Fayoum ' !

dans toute sa complexité : toutefois pour signaler à quel degré ce problème se complique dans la Basse-Egypte, nous voulons donner un spécimen des discussions techniques auxquelles il a donné lieu, en citant quelques lignes de l'Introduction que le major Brown a écrite pour le livre de W. Willcocks : « La seconde erreur que M. Willcocks meta la charge du Département est la transformation des biefs terminaux de plusieurs canaux en canaux de drainage. M. Willcocks a une qualité : c'est d'être toujours prêt à admettre la part qu'il a prise dans une erreur ; il ne fera pas d'objection à ce que je relève dans la première édition de son livre, p. n5, le passage où il montre qu'il était partie consentante à cette erreur, si erreur il y a. Mais je conteste que cela ait été une erreur, et je ne peux admettre comme exacte l'affirmation suivante : « Le Département eut ainsi à bon marché des drains mal situés, mais perdit ses biefs d'égouttement (Jlood escapes). Par la suppression de ces biefs terminaux, plus d'un canal a été changé en une mare stagnante durant huit mois de l'année. » Je ne comprends pas comment les biefs d'égouttement sont perdus ; le lit existe ; qu'on les appelle drains ou biefs d'égouttement ou comme on voudra ; ils sont utiles pour entraîner l'excès de l'eau à une époque quelconque de l'année... » (p. xxm). « Cette idée de séparer les canaux de drainage et les biefs d'égouttement est plus complètement développée dans le chapitre Drainage (VIII). Le problème est de se débarrasser de l'excès de l'eau durant la saison de la crue et durant l'hiver : il n'y a pas d'excès en été. M. Willcocks voudrait résoudre le problème en ayant un canal qui permit à l'excès de la crue de s'échapper, et un autre qui servît au flot normal ainsi qu'au drainage d'hiver... Je ne vois pas pourquoi le petit chat ne prendrait pas la même porte que le gros chat... » (p. xxiv).

1 Les textes principaux des historiens anciens sont rassemblés dans le plus important travail qui ait été jusqu'ici consacré au Fayoum : la monographie du Major

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES :;',

Entre les théories qui sont en présence, celle deLinant, celle de Flinders Pétrie, celle du major Brown, celle de Fourtau, etc., ce n'est pas ici le lieu d'instituer un débat critique; nous reprendrons ailleurs cette discussion dont l'intérêt est purement historique.

Tandis que les historiens se disputaient, tandis que les géologues et les archéologues exploraient le pays et nous disaient les résultats de leurs courses ou de leurs fouilles, tandis que les ingénieurs nous exposaient en de savantes monographies techniques les travaux anciens et les travaux les plus récents, on n'a peut-être pas assez mis en lumière les traits géographiques qui donnent au Fayoum une physionomie spéciale. Ce sont ces traits que nous voulons d'abord brièvement indiquer et coordonner.

Le Fayoum est une petite Egypte, en ce sens qu'il doit toute sa fertilité à l'eau du Nil ; le Nil y envoie ses eaux par un émissaire, le Bahr Yousef, qui entre dans le Fayoum à El Lahoun et qui se ramifie à la manière d'un véritable système artériel (voir fig. 4 7). Les eaux se réunissent dans la partie la plus basse de la dépression et forment le Birket Karoun : le niveau de cette grande lagune subit de loin les fluctuations atténuées de la crue du Nil ; et au moment des fortes eaux, le Birket englobe tous les marécages qui l'entourent, tous ces bas espaces recouverts d'herbes et de tamarix et que peuplent de nombreux oiseaux.

Ainsi le Fayoum est une oasis du désert créée par le Nil, et il rappelle comment l'Egypte elle-même, malgré ses grandes dimensions qui pourraient le faire oublier, n'est pas autre chose qu'une oasis. Pourtant entre la vallée du Nil et le Fayoum, les

R. H. Brown, The Fayùm and Lake Mœris, London, Stanford, 1892, p. 19-24. — Voir encore G. Schweinfurth, Reise in das Depressionesgebiet im Umkreise des Fajùm im Januar 1886, dans Zeilschr. der Gesellschaft fur Erdkunde zu Berlin, XXI, 1886, et Ueber die Topographie von Arsinoe-Krokodilopolis dans/f/em, WII. 1887, p. 54etsuiv., et pi. 2; et Fouktau, Le Nil et son action géologique, 2e partie, Le Fayoum et le lac Mœris, Bul. Institut égyptien, 3e série, n° 6, 1895, p. 39-0G.

différences ne sont pas insignifiantes. Dès les premières courses à travers le Fayoum on est frappé de certains aspects qui appartiennent bien plutôt à d'autres types géographiques qu'à la vallée du Nil. Et si le Fayoum est un département naturel de l'Egypte vraiment original, voici quelles sont en somme les principales raisons géographiques de son originalité : le Fayoum est une E(jypte avec des différences de niveau relativement grandes et c'est une oasis alimentée par un fleuve qui se présente comme un fleuve à régime relativement régulier.

Différences de niveau au Fayoum. Conséquences. — Tandis que d'Assouan à la Méditerranée, le Nil ne descend que de 9/i mètres sur une longueur de 1 200 kilomètres, tandis que du Caire à la mer, la pente est encore plus réduite (la ville du Caire est à i8m,65 au-dessus du niveau de la mer), les eaux du Bahr Yousef à El Lahoun sont à la hauteur de 27 mètres (aux hautes eaux), et la surface du Birket Karoun est à 43 mètres au-dessous du niveau de la mer. Les eaux avant d'atteindre leur niveau de base ont donc à descendre de 70 mètres. Et comme la plus grande largeur du Fayoum est inférieure à 5o kilomètres, on voit que les profds d'équilibre des cours d'eau issus du Bahr Yousef et venant d'El Lahoun ont une pente beaucoup plus rapide que la pente du Nil de la première cataracte à la mer '.

Ces différences de niveau, tout à fait exceptionnelles pour l'Egypte, marquent le Fayoum de quelques traits bien distinctifs.

Le Bahr Yousef, étant l'artère maîtresse du Fayoum etl'unique dispensateur de l'eau, est maintenu à un niveau aussi élevé que possible; la pente en est ménagée parcimonieusement jusqu'à Medinet qui constitue le grand centre de dispersion (voir fig. 4 7). Mais dès qu'un canal se détache du Bahr Yousef, l'eau tombe de quelques dizaines de centimètres et ces petites chutes sont

1 Voir en particulier dans W. Willcocks. Egyptian Irrigation, 2. edit., Plate (\, en face de la p. 27, Plan of the Basin of the Nile à 1 : 12 000000 ; Plate 18, en face de la p. iG5, Plan of Lower Egypt à 1 : 1 600 000 ; et Plate 16, en face de la p. i5l, Longitudinal Section of the Fayoum.

Fig. 48. — Une des roues (sacjuiehs) à pots et à palettes de Medinet.

Cliché .le L'auteur, février 1899.

Fig. 'iy. — A Medinet el Fayouni : parties supérieures de trois roues (sacpiiehs) à pots

et à palettes

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES 347

immédiatement utilisées dans ec pays où l'on connaît l'emploi des chutes d'eau comme forces motrices. Ces chutes suffisent en effet à mettre en mouvement de grandes roues à volants accouplées à de grandes roues à pots, vraies saquichs, destinées à élever l'eau et mues par l'eau elle-même (voir fig. l\S et fig. Zip,). Une chute de 55 centimètres sert dans quelques cas à élever

Cliché de l'auteur, février 1899.

Fig. 5o. — Tabouts à palettes, près de Medinet el Fayoum.

l'eau jusqu'à 2m,4o. De même des tabouts munis de palettes sont mis en mouvement par l'eau (voir fig. 5o). C'est là chose unique en Egypte : en dehors du Fayoum, la seule force élévatrice, exception faite des pompes hydrauliques récentes, est la force des muscles humains et celle des animaux. Les grandes saquiehs ou les tabouts à palettes sont une des particularités du Fayoum1.

Bien plus, sur tous les canaux d'arrosage, comme sur les moindres rigoles, on est beaucoup moins économe de la pente

1 II y a quelques points de l'Espagne où l'on trouve aussi des roues à eau mues par l'eau, notamment à Palma del l\io (voir plus haut, p. i3o.)

que dans la Vallée et dans le Delta du Nil. Aux points de bifurcation on ne prend pas toujours la peine d'établir dans l'une des deux branches une digue de terre bien tassée et soigneusement construite : un simple obstacle assez léger dérive l'eau dans la branche secondaire où elle est entraînée grâce à une pente relativement forte. C'est ainsi crue parfois les dérivations sont assurées par de simples barrages élémentaires en tiges de palmes ou en tiges de cannes (voir fig. 5i).

Sur les deux grands Bahr du Fayoum qui servent aujourd'hui de canaux d'écoulement, de principaux masrdfs, au Nord et au Sud, — il est encore moins besoin de ménager les pentes que sur les canaux d'irrigation. Et d'ailleurs, ce sont d'anciens cours d'eau naturels, dont la puissance d'érosion a jadis déterminé ces lits profonds et raides en rapport avec le niveau de base du Birket Karoun : dans ces véritables canons à méandres, il a été facile de créer, au moyen de petits barrages en pierre, des chutes d'eau qui sont utilisées par des moulins à eau. Ces moulins possèdent un mécanisme primitif identique à celui des moulins de toute l'Egypte ; ce sont toujours deux pierres tournant l'une sur l'autre ; mais, au Fayoum, de même que pour la saqaieh l'eau remplace le bœuf ou le buffle, de même c'est l'eau qui remplace la bête pour mettre en mouvement ces meules du petit moulin rudimentaire.

Régularité du régime du Bahr ITousef. Conséquences. — Le Fayoum est encore unique en Egypte, parce que le cours d'eau principal qui le traverse a le régime et la physionomie d'un lleuve régulier coulant paisiblement entre des rives basses. C'est que le Bahr Yousef est pour ainsi dire surveillé et maîtrisé par le double régulateur d'El Lahoun (voir fig. 62); et grâce à ces deux écluses il a un tempérament beaucoup plus régulier et tranquille que le Nil1. Les habitants peuvent vivre jusque sur

1 La différence de niveau entre les basses et les hautes eaux atteint rarement 1 mètre, voir Diagram of Gauges of Bahr Yusef, dans Report upon the Adm. of the Pub. Works Dep. for 1900, Cairo, 1901, Plate I, face à la p. 74.

Cliché de l'auteur, février 1899.

Fig. 5i. — Entre Tobhar et Medinct el Fayoum, simple petit barrage de dérivation en tiges de cannes.

Cliché de railleur, l'é\ lier [81

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES 35i

ses bords. Il ressemble à des cours d'eau d'un autre monde géograpbiquc: et, loin de le fuir, les hommes se sont immédiatement rapprochés de lui. Dans la Haute, dans la Moyenne et dans la Basse-Egypte, les maisons des villages et des villes se tiennent toujours plus ou moins à l'écart des rives ; ce n'est que tout à fait à l'extrémité du Delta, près de la mer, sur une branche du Nil, alors que le flot de la crue se trouve fortement divisé et brisé, qu'une ancienne ville s'élève avec de hautes maisons plongeant directement par leurs fondements dans les eaux du fleuve : Damiette1. La capitale du Fayoum, Medinet, est encore plus en contact avec le Bahr Yousef que Damiette ne l'est avec la branche du Nil: autrefois même, des maisons et une mosquée (qu'on vient de démolir) étaient bâties jusque sur le Bahr Yousef2, et ces ponts de Medinet couverts de constructions faisaient songer à des villes bien éloignées de l'Egypte, — à Florence ou à Nuremberg.

Autres caractères du Fayoum. — Dans la campagne, les émissaires du Bahr Yousef serpentent irrégulièrement, formant des méandres qui frappent l'œil, lorsqu'on vient de la Basse- Egypte, où toute l'eau canalisée et endiguée circule entre deux lignes droites et le plus souvent rigoureusement parallèles. Il y a dans cette souplesse et cette variété des lignes un charme qui

1 D'après la description cTEdrîsî, il semble qu'au xne siècle, à l'extrémité d'une autre branche du Nil, une autre ville, Alexandrie, se faisait remarquer par le même caractère : « Les eaux de la branche occidentale du Nil, qui coule vers cette ville, passent sous les voûtes des maisons, et ces maisons sont contiguës les unes aux autres ». Description de l'Afrique et de l'Espagne, traduction Dozy et de Goeje, p. 166.

2 On trouvera de belles reproductions de ces anciens « ponts habités » de Medinet dans l'excellente monographie du major Brown, The Fayûm and Lake Moeris ; voir Plate II, Bridge carrying the Bazaar Street, Medinet el Fayûm, over the Bahr Yûsuf, et Plate III, Tunnel on Bahr Yûsuf, over which the Kait Bey Mosque in Medinet el Fayûm is built. — Dans une vieille description du Fayoum, récemment publiée, nous lisons : « Le canal passe sous la mosquée métropolitaine construite sur un pont qui, primitivement, avait quatre arches et qui aujourd'hui n'en a plus que deux. » Ahmed -Zkki-Bet, Une description arabe du Fayoum au vne siècle de l'Hégire, Bal. Soc. khéd. géog., 1899, P- 2^1-

est un des principaux facteurs de cette impression plus fraîche, et sans doute « moins africaine » , que le voyageur éprouve au Fayoum.

D'ailleurs, ce qui distingue nettement le Fayoum, c'est que toute la campagne ou à peu près y est parsemée d'arbres. L'arbre, si rare dans la Basse-Egypte, si rare en dehors des villages dans une grande partie de la Haute-Egypte, y apparaît par petits groupes, par gros bosquets ou même en véritables bois.

Il est des régions, comme par exemple dans toute la contrée centrale qui s'étend entre Tobhar, Abouxa, Sanhour, Sanourès et Medinet, où la vue est partout bornée par de longs alignements touffus de palmiers; par delà les champs plats et homogènes de fèves ou de canne à sucre, l'arbre arrête et ferme l'horizon. Le grand nombre de palmiers-dattiers laisse bien vite deviner que souvent le palmier n'est pas là seulement un arbre de rapport, mais un protecteur et une condition de quelques autres cultures.

Les arbres et les arbustes au Fayoum ne sont pas seulement abondants, ils sont variés: les palmiers-dattiers, les oliviers et les cactus sont les plus nombreux : des figuiers de petite taille s'étendent aussi en vastes « champs » ; les orangers forment des jardins, et les vignes même sont disposées en treilles. — Comprend-on maintenant pourquoi le Fayoum exerce un attrait spécial sur les Européens ? — Les habitants des rives méditerranéennes y retrouvent le léger feuillage argenté de l'olivier et les haies irrégulières de cactus (figuiers de Barbarie) ; les eaux d'irrigation coulent dans de petites vallées pittoresques et accidentées (voir fig. 53), et sur les versants de ces vallées s'étagent même par places des cultures en terrasses, comme au village de Fademine.

De plus, les grands arbres, palmiers, sycomores, acaciaslébeks, les arbres fruitiers, figuiers, orangers, s'entremêlent avec des tamarix et des arbustes buissonneux tels que les jujubiers ; sous les hautes palmes, on aperçoit souvent une végétation

t 1 SITUATION ACTl ELLE ET SES CAUSES

mêlée; un véritable sous-bois: double aspect, aspecl de taillis et aspect de sous-bois, qui es! extrêmement rare cm Egypte, où l'arbre apparaîl surtout isolé, se détachant seul et riel sur I horizon. Voilà pourquoi de tout temps les riches habitants de la Vallée du \\\ — à commencer par les vieux Pharaons1 — ont aimé à venir se reposer, ou se distraire, ou chasserau Fayoum.

Cliché .1,- l'auteur, février 1899.

Fie. 53. — Petite vallée naturelle d'un canal d'irrigation, en amont de Fademine (Fayoum).

si varies.

Voilà pourquoi beaucoup de villages, avec leurs jardins si clôturés de palmes liées, nous paraissent encore à nous plus agréables et plus riches (pic les villages égyptiens. Voilà pourquoi le Fayoum produit, dès l'abord, l'impression d'une contrée plus fertile et plus prospère que le reste de l'Egypte.

Cette impression, qui est réelle, est-elle juste ? Correspondelle à la réalilé ?

1 G. Maspero, Egypte et Chaldée, p. 5i4 et p. Brunhes.

Causes qui expliquent la moindre prospérité du Fayoum. — Nous osons répondre que non. Nous avons contre nous l'opinion superficielle de beaucoup de voyageurs, mais nous avons pour nous les faits et les statistiques ; nous avons pour nous les documents archéologiques qui parsèment la contrée, les nombreuses ruines qui entourent même le Birket Karoun et qui attestent l'antique prospérité de tout le Fayoum1. Nous avons enfin l'opinion d'un homme exceptionnellement compétent, W. Willcocks2. Et d'ailleurs, quand on revient en chemin de fer du Fayoum dans la vallée du Nil, on se trouve précisément en une des régions les plus fertiles de la Moyenne-Egypte ; de Ouasta, si l'on se dirige aussi bien au Nord vers Kafr'Amar qu'au Sud vers Beni-Souef, on aperçoit de tous côtés des champs de blés ou de fèves plus beaux, plus verts et plus précoces que les champs qu'on a traversés dans le Fayoum3: les champs indéfinis de fèves viennent drus jusqu'au pied de la digue d'El Lahoun (voir

fig. 54).

En réalité, seule la région voisine de Medinet el Fayoum et de l'ancienne Grocodilopolis est très fertile parce que Medinet est le grand centre de distribution des eaux ; mais dans le reste du pays, encore plus visiblement que dans toute l'Egypte, on

1 Voir G. Masim:ro, Egypte et Ghaldée, p. 5i5, 5i6.

2 L'autorité de VV. Willcocks est reconnue même par ceux qui se séparent de lui sur bien des points ; voici comment parle de lui le major Brown dans son Introduction à l'Egyptian Irrigation, 2e édit. : « M. Willcocks a été le premier à découvrir que le barrage (de la pointe du Delta) avait à tort été classé parmi les Incurables... Gomme Inspecteur d'irrigation pour les provinces du centre de Delta, il lit preuve d'une énergie et d'un enthousiasme qui fascinèrent tous ceux avec qui il eut affaire .. Une telle série de travaux eut une heureuse influence sur un esprit très apte par nature à s'assimiler des connaissances diverses et à tirer parti de l'expérience ; tout cela a contribué à faire de M. Willcocks, et dans une mesure exceptionnelle, un auteur dont l'autorité est extraordinaire en ce qui concerne l'irrigation égyptienne » (p. xvm).

3 Edrisî écrivait déjà au xn" siècle : « Tout ce pays est tellement peuplé que les villes ne sont distantes l'une de l'autre que d'une journée ou de deux au plus et que les champs cultivés se succèdent sans interruption sur les deux rives du fleuve, » Description de l'Afrique et de l'Espagne, traduct. Dozy et dk Goeje, p. 59.

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES

compromet la richesse générale en voulant trop étendre la zone (|in peut rire arrosée par irrigation, Le Fayoum permet encore plus que l'Egypte d'aussi regrettables exagérations. Le Fayoum. c'est-à-dire la dépression qui porte ce nom est trop étendue relativement à la quantité d'eau fournie par le Bahr Yousef, et les hauteurs qui enceignent celte dépression sont situées bien au delà des limites que l'eau peut raisonnablement atteindre:

Cliché de L'auteur, février 1890

Eig. 54. — Moyenne-Egypte : les champs de fèves au pied de la digue d'El La hou n du côté de la vallée du Nil

comment veut-on obtenir des propriétaires qui vivent sur les confins des territoires irrigués et fertiles qu'ils renoncent à étendre davantage leurs propres cultures et leurs bénéfices? Aussi, tandis que toute la vallée du Nil — sauf dans la partie septentrionale du Delta — est caractérisée par le passage brusque des cultures au désert, le Fayoum passe beaucoup plus insensiblement de la région cultivée à la région désertique. En re\<nant du Birket Karoun vers le centre on esi frappé de la lenteur

des transitions : sur les bords du Birket, il n'y a absolument aucune culture ; puis ce sont quelques touffes de tamarix nains qui se détachent légèrement en gris poussiéreux sur la teinte grisâtre du sable salin. Viennent ensuite les dernières cultures chétives, sur des espaces à grand'peine arrachés au désert et que le sable parfois reconquiert ; les derniers sillons préparés pour le blé sont parfois recouverts par le sable avant que le blé ait poussé. Ici rien ne fixe d'aucun côté les limites du désert aussi nettement que les falaises du Nil ; et sur le pourtour entier du Fayoum on constate cette même indécision entre les cultures et le désert qui caractérise également le Nord de la Basse-Egypte, la région des bararis. C'est dès lors une tentation fatale pour tous les cultivateurs que d'étendre trop loin ces cultures jusqu'en des points où les cultures ne sont pas assurées de résister et de pouvoir se développer.

Là n'est pas encore la principale cause de la mauvaise situation actuelle. On sait que les différences de niveau au Fayoum sont relativement considérables : de très ancienne date, le Fayoum a été divisé en trois bassins successifs par des espèces de digues continues ; ainsi se superposent trois étages principaux qui sont séparés les uns des autres par des dénivellations de 3 ou [\ mètres et à l'intérieur desquels la pente est ménagée. Avec une semblable disposition, on a pu se rendre compte des effets produits par les infiltrations, effets dont nous parlions tout à l'heure. De fait, le bassin inférieur se trouve aujourd'hui presque complètement délaissé et les efflorescences salines s'y étalent de toutes parts. On a voulu garder le plus d'eau possible et garder l'eau le plus longtemps possible dans les bassins supérieurs pour y développer au maximum les territoires cultivés et multiplier sur une même terre la succession des cultures. Il n'est plus resté pour assurer le lavage des terres dans la zone la plus basse une assez grande quantité d'eau : ou bien même il n'est resté que des eaux chargées de sels ; d'ailleurs les eaux d'infiltration ont fait remonter les éléments salins vers la surface.

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES

Bref le troisième bassin, celui qui, a priori, aurait pu paraître le plus facile à fertiliser, celui qui pouvait cire pourvu le plus aisément d'eaux abondantes, est aujourd'hui le plus misérable d'aspect. Dans les environs de Sanhour, du haut du kôm de décombres qui s'élève au Nord du village, j'en ai contemplé la désolation terne1. La culture est de plus en plus difficile et presque impossible en cette steppe conquise parles tamaris el les salsolacées ; et L'aspect morne de celle steppe presque vide d'habitants est loin d'être contredit par la réali té. — Rien ne peut mieux mettre en lumière les considérations que j'ai précédemment exposées. J'aurai l'occasion de dire plus tard dans quelle mesure le Fayoum peut servir à ceux qui ont la charge des intéi vis de l'Egypte de véritable leçon expérimentale.

L'accroissement de la population en Egypte: conséquences économiques et sociales.

Il me reste à mentionner un dernier ordre déconsidérations, qui se rattache, comme on le verra, aux prohlèmes que nous discutons. La population de l'Egypte s'est accrue depuis le premier quart de ce siècle dans une proportion qui est loin d'être négligeable. — « Dans un pays où Ton n'enregistre ni les naissances, ni les morts, disait avec vérité le savant correspondant de l'Institut de France, Edward William Lane, il est presque impossible d'indiquer avec précision le nombre des habitants » 2. Lane a néanmoins tâché de nous fournir quel-

mais l'un est situé en deçà et l'autre au delà de la dernière « marche » du Fayoum ; aussi quelle différence d'aspect ! Sanhour est presque dépourvu d'arbres ; el tout autour du village les orges sont beaucoup moins belles elles cactus moins hauts que dans les environs de Fadcminc.

2 Edward William Lane, correspondent of the Institute of France, An Account of the Maners and Customs of the Modem Egyptians, written in Egypt during the years i833-34 and 35, partly from notes made during a former visit to that Counlry

ques indications, et qui sont pour nous d'autant plus précieuses. Ils nous rapporte d'abord que d'après un compte approximatif des maisons existant en Egypte, compte fait quelques années avantqu'il écrivit, on était arrivé au nombre de 2 5ooooo habitants ; puis, d'après ses observations critiques, il croit pouvoir réduire ce nombre à un peu moins de 2 millions. Nous pouvons donc admettre le chiffre de 2 millions pour i835. — D'après le recensement officiel de 18/17-/18 publié par le Gouvernement, l'Egypte aurait eu i3 ans plus tard une population plus que double : /1 5 f\ 2 620 habitants : mais il faudrait encore sans doute réduire cette évaluation officielle. Le recensement de 1882, également sujet à la critique, donne une population totale de 6 81/1921 habitants. Enfin, le recensement de 1897, beaucoup plus sérieux, le premier même qui soit digne d'être considéré comme une œuvre sérieuse, aboutit au total de 9 734 4o5 habitants dont 8 971 761 musulmans \ — Je crois qu'on peut, sans aucune exagération, affirmer que dans l'espace de 70 ans la population de l'Egypte est passée en gros de 2 millions à 10 millions ; elle a ainsi augmenté d'environ 4oo pour 100. Si l'on craint de remonter aussi' haut, qu'on prenne seulement les chiffres des deux derniers recensements: de 1882 à 1897, nous constatons déjà un accroissement de 43 pour 100.

Aussi bien rappelons des faits qui ont leur valeur. 11 y a trente ans, le problème de la population était grave en Egypte, mais les préoccupations étaient exactement en sens inverse des

in tlie years 1825-26-27 and 28. Fii'th Edition, edited by bis nephew Edward Stanley Poole. London, J. Murray, 1871, 2 vol. in-12, xxm-f-386 p. et 879 p., I, p. 20. — La population de l'Egypte dans l'antiquité semble avoir été beaucoup plus considérable qu'au commencement de notre siècle (environ 7 millions d'habitants), s'il faut en croire Diodore et Josèphe, voir G. Perrot et G. Ghipiez, Histoire de l'art dans l'antiquité, t. I, L'Egypte, p. 477-

1 Ministère des Finances. Gouvernement égyptien. Recensement général de l'Egypte, icr juin 1897. — Ier Moharrem i3i3. Le Caire, Imp. Nat., 1898, 3 vol. in-4; (ces 3 vol. ont été simultanément publiés en français et en arabe); voir J, p. xxxix.

L I SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES 35g

préoccupations d'aujourd'hui: on redoutait alors 1 « • disette d'hommes : la culture intensive pratiquée dans la liasse-Egypte, et les travaux d'entretien des digues, des canaux d'irrigation et des canaux de drainage nécessitaient déjà une main d'œuvre très abondante ; et comme la population d'alors ne pouvait suffire aux besoins qui résultaient de l'essor économique nouveau de l'Egypte, et des grands travaux exéeutés de toutes parts sous l'impulsion du Khédive Ismaïl (le Prodigue), on avait même pensé à faire venir, pour exploiter les terres des Princes, des eoolies chinois. La question, en un quart de siècle, a totalement changé d'aspect. La main-d'œuvre est aujourd'hui Mrs suffisante, et c'est une heureuse condition qui assure l'exécution des travaux actuellement entrepris.' D'autre part, clic crée des exigences économiques qui peuvent devenir très graves, dans le cas où la crue du Nil est très faible, comme durant les années 1900 et iqoi. — Et puis si l'accroissement se continue suivant la même progression, que fera-t-on ? 11 faudra toujours procurer à toute cette population, par ailleurs imprévoyante, et toujours sans ressources1, un travail incessant, pour qu'elle puisse manger, — et comme elle s'accroît sans cesse, un travail sans cesse croissant. — Or l'Egypte produira-t-elle toujours assez de cultures alimentaires pour nourrir toutes ces masses humaines ? 11 conviendrait en tous cas de s'en préoccuper.

Il conviendrait d'autant plus de s'en préoccuper que cette multitude qui se multiplie si rapidement, étant de plus en plus incapable d'effort et d'initiative, esta la merci des événements. Les fellahs qui cultivent la terre, dans la Basse-Egypte en particulier, se trouvent surmenés et épuisés par la culture inces-

1 II semble que cette tradition d'imprévoyance remonte à la plus haute antiquité : « Ouvriers, fellahs, employés, petits bourgeois, on vivait sans cesse de la main à la bouche dans l'Egypte des Pharaons». (I. M vsim.ko. Egypte et Chaldée, p. 343. — Lire la très intéressante Causerie ethnographique sur le Fellah de Piot bev, Bull, de la Soc. khéd. de Géog., 5e série, n°4» ïSof), p. 2o3-248.

■M\o EGYPTE

saule et intensive. Le maïs d'Egypte (dourah) joue un rôle prépondérant dans l'alimentation du fellah, qui se nourrit de pain de maïs: sait-on à quel prix le fellah doit s'assurer la quantité de maïs qui lui sera indispensahle? Les grands propriélai rcs qui veulent faire du coton par exemple, louent leurs terres entre la récolte de novembre et les semailles du coton, c'est-à-dire durant trois mois, aux fellahs qui y plantent et récoltent du maïs. Cela permet aux plus pauvres non propriétaires, d'avoir de quoi manger. Mais cela permet aussi trop souvent aux grands propriétaires de les exploiter ; ceux-ci louent parfois 3 ou [\ livres (75 ou 100 francs) un feddanpour trois mois ; encore le fellah est-il tenu de mettre sur cette terre louée une quantité donnée de fumier ou d'engrais, qu'il doit se procurer à ses propres frais. Or le fellah ne peut jamais avoir de grandes économies, puisque la journée de travail dans la Basse-Egypte est régulièrement payée 2 piastres, c'est-à-dire 5o centimes. Le gain annuel du fellah ne dépasse jamais et n'atteint même pas 8 livres (200 francs).

Le régime auquel les hommes sont soumis est donc plus anormal encore que celui auquel les terres sont assujetties ; les ouvriers agricoles ont durant la période de crue à travailler très activement pour veiller à l'entretien et à la protection des digues et des canaux ; puis après la décrue ils doivent se livrer au très pénible labeur du curage des canaux ! : ils travaillent ainsi toute l'année, sans interruption, sans repos.

A coup sur ce sont des populations indolentes et qui sont loin de songer à se révolter ; mais cette misère croissante et irrémédiable des fellahs de la Basse-Egypte, qui les laisse sans ressources et sans provision aucune à la merci de la crue du Nil, peut en cas de famine compliquer et aggraver sérieusement

1 Le travail des curages représente l'enlèvement de i million et demi de mètres cubes pour les seuls canaux Ibrahimich, Ismaïlien et Mahmoudieh. A. Ronna, Les irrigations, III, 1890, p. 565,

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES 36i

la situation; une crise économique est toujours à craindre; en outre, une crise économique persistante ne pourrait-elle pas déterminer un jour sinon une crise proprement sociale, du moins un réveil momentané du fanatisme musulman?

Résumons la situation actuelle de l'Egypte au point de vue agricole et économique: — i" L'eau de la crue du Nil est distribuée sur une beaucoup plus grande étendue grâce à tout un réseau de canaux d'irrigation, grâce aussi à des travaux d'art anciens ou nouveaux cpii mettent en réserve une partie du Ilot annuel; il en est résulté, nous a-t-il Semblé, qu'on a étendu démesurément la zone que peut arroser, avec un réel profil pour la terre, l'eau du fleuve. — Il faut ajouter à cette constatation une considération qui en renforce les conclusions : l'eau ne doit pas servir seulement, sur le territoire de l'Egypte si fortement imprégné de sels, à arroser les terres en vue de la culture, mais encore à les arroser en vue du dessalage, ce qui exige une proportion d'eau beaucoup plus grande par unité de surface.

2° Les assolements actuellement pratiqués ne laissent jamais de repos à la terre, et cette terre, sur laquelle les cultures se succèdent sans discontinuité, doit être bien plus souvent arrosée ; elle a besoin d'eau à de multiples reprises dans l'année. De plus les cultures le plus nouvellement introduites et qui sont aujourd hui développées avec le plus d'intensité, sous l'influence des entreprises ou des administrations à capitaux européens, sont la canne à sucre et le coton. Ces cultures ont d'incroyables exigences d'eau ; elles nécessitent même en vue des semailles (comme le coton) des labours répétés en pleine saison sèclie : et les labours ne sont alors possibles qu'après des arrosages préliminaires. — 11 en résulte encore qu'il faut une proportion d'eau annuelle beaucoup plus grande par unité de surface.

3° Ces cultures industrielles servent à des intérêts qui sont liors de l'Egypte ; et le produit en est exporté ; or, en se déve-

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loppant tous les jours davantage, elles réduisent la surface relative occupée par les céréales : peut-être cette surface occupée par des céréales ou des plantes alimentaires a-t-ellc crû d'une façon absolue ; a-t-elle crû en tout cas proportionnellement à l'accroissement très rapide de la population? nous ne le pensons pas. — Avec quoi pourtant nourrira- t-on cette population indigène de l'Egypte? Il faudrait mettre beaucoup de terres nouvelles en culture pour que les récoltes de blé, de maïs ou de bersim, nécessaires à l'alimentation des fellahs et de leurs bêles, n'eussent pas à souffrir de l'extension progressive et voulue de la canne et du coton. Mais- en Egypte peut-il être question de nouvelles terres cultivées sans qu'on se soit d'abord assuré de nouvelles quantités d'eau disponibles? Et voilà comment le problème que fait surgir l'accroissement prodigieux de la population indigène, en posant comme postulat prochain et nécessaire un accroissement proportionnel de l'eau destinée à l'irrigation, augmente encore les difficultés de la situation actuelle.

Quels sont les travaux evécutés ou projetés par les Anglais et quelles sont les méthodes suivies par eux, dont les conséquences tendent à corriger les effets de cette crise croissante ?

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