‹ L'Isle-verteChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ufie ti ibu cle Sauvages : — Les MaléchiUs. — Leur histoire jusqu'à nos joftr^.

Lorsque les missionnaires et les colons vinrent sur nos bords commencer leur œuvre d'avenir,-les premiers, travaillant à conquérir des âmes à Dieu, et les autres, cherchant à s'implanter au sol qti'ils avaient choisi pour y fonder un foyer, une demeure stable, — ils trouvèrent établie auprès delà grande Rivière Yerte qui partage le village d'aujourd'hui en deux parties, — une tribu sauvage dont l'histoire est presqu'inconnue et menace de s'éteindre avec la race elle-même qui disparait.

Tronçon d'une race autrefois grande et peut-être, branche détachée de

— en —

l'arbre à uue époque déterminé 3 dans les secrets de la Providence, ces sauvages, fuyant leur pays, poussés par le souffle de Dieu sans doute, vinrent s'échouer sur les rives de la Eivière-Yerte où les missionnaires, — ayant soif d'âmes, — ne tardèrent pas à les découvrir et à les évangéliser.

Ils avaient bâti, — sur les hauteurs, — aux bords les plus escarpés de la rivière, leurs cabanes couvertes d'écorce de bouleaux.

Qu'étaient ces sauvages et d'où venaient-ils ?

Nous n'en savons que peu de choses, ils existent encore de nos jours en très petit nombre et disséminés sur les rives du fleuve, de Rimouski à la Rivière-du-Loup. Ils ne r-omptent pas quatre cents âmes, et le plus grand nombre d'eux se voient aux places d'eau, — l'été, — durant la belle saison, oflFraut aux étrangers les mille et une choses délicates qu'ils fabriquent avec tant d'art et de goût.

On les appelle " L-^s Malécites ", — d'autres disent " Les Maléchites " et nous croyons que c'est ce dernier nom qui doit prévaloir, car c'est 1p plus répandu, si Ton s'en rapporte

à Mgr Gru:iy, dans ses ''Chroniques de Riniouski'\ et J. C. Taché, dans "Les Forestiers etVoyageiirs" au sujet de l'épisode du " massacre de la caverue du Bic. "

Ils venaient des hauteurs des terres pardelà la ligne 45e qui nous sépare aujourd'hui des Etats-Unis, disent les vieux, et auraient descendu la rivière St J» an pour venir se jeter dans le G-randLac Témiscoaata, cette adorable mer intérieure dont nous parlerons plus tard au cours de notre ouvrage sur Lorigine des Paroisses.

A la tète du Lac Témiscouata, ils n'auraient pas tardé à gagner la Rivière des Trois Pistoles, et par elle, descendre jusqu'au fleuve vSt Laurent, Rendus là, ils ne crurent pas que leur pèlerinage était enfin fini, et leur sort fixé aux bords de cette rivière qui ne leur semblait pas assez avantageuse à plusieurs points devue.

D'abord, les eaux y sont très basses et de plus, pas un seul poisson, autre que la truite des rivières ; et le poisson, pour les sauvages, c'est un article essentiel qui leur permet de ne pas craindre, au moins, la disettp, si la chasse manquait tout-à-coup.

Donc, pas ass?z d'avantages pour y fixer nue demeure stable et permanente. On aurait dit que leur vie n'était pas faite pour s'écouler là. Ils pressentaient au loin une terre plus hospitalière, plus convenable, et ils se laissèrent aller au courant du fleuve à la mer montante. Ils côtoyèrent, de leurs canots d'écorce, les rives de la côte sud, ayant à leur droite les îles connues de nos jours sous les noms "d'//e aux Basques" (1) et '^à'Ile aux Po)nmes'\ et ne tardèrent pas à se trouver à 'lembouchure de la Rivière - Verte où le poisson abondait tellement, il n'y a pas même encore longtemps, que l'eau en était troublée et que le flux et le reflux de la mer jetaient sur les grèves nombre de saumons et de truites aux proportions colossales.

Les vieux de l'endroit se rappellent encore ce temps où ils prenaient plaisir à voir sauter le poisson dans la rivière. Ou mangeait la " ventraîche ", disait l'un d'eux,

(1) Lris Basques étaient au port de Tadoussac dès 1608, où ils faisaient la pêche et la chasse à la baleine. L'Ile aux Basques est à l'est de Tadoussac, plus rapproché de la côte sud. C'est un endroit très commode qui devait servir de poste d'observation aux pêcheurs basques. Ce dût être un ssspèce de " rendez-vous " général où l'on devait se reposer, s'»:»nr,endre et se ravitailler.

et le reste ne se consommait pas, tant il y en avait du saumon !

A partir de la Rivière des Trois-Pistoles les sauvages pèlerins remontant le fleuve, voyaient se lever, à Tavant de leurs canots, des nué?s de canards sauvages et d'outardes géantes ; au-dessus de leurs têtes passaient des volées de sarcelles, de moignacs et d'alouettes aux proportions multiples et aux couleurs diverses. Tout près d'eux, jusque dans la Rivière-Yerte où ils venaient seiner le poisson, les loups-marins montraient hors de l'eau leur tête fine et luisante comme un caillou poli ; et plus près de l'île-verte, — au larg«^ — les dos blancs ou grisâtres des marsouins, venaient tacher d'un point plus clair la surface sombre des flots.

Il semblait que le ciel se fit complice pour les séduire.

Entendirent-ils alors une voix commune qui leur disait à tous : " Yous resterez ici. aux bords de cette rivière, et vous n'irez pas plus loin ?" Le Dieu de V avenir pouvait bien leur crier : — Je vous^ appelle aux grandes lumières d'une vérité nouvelle, mais ancienne comme le monde, et bientôt vous verrt-z

venir, sur le fleuve d'en face, de grandes demeures flottantes déployant au vent leurs ailes immenses ; puis des hommes nouveaux viendront vous apporter, dans les plis de leur ample vêtement, la divine vérité qui éclairera vos âmes et vous fera chrétien. Oui, vous n'irez pas plus loin !

Et ils s 3 fixèrent à l'endroit qu'on appellera plus tard risle-Yerte et où tout se donnait la main pour les captiver et les attacher, les forçant pour ainsi dire à y élever leurs ivigivams. En effet, les sauvages vivent de chasse et de pêche et le plus souvent c'est sur la chasse d'hiver, dans les bois, qu'ils comptent pour passer la belle saison. Or, quel endroit pouvait leur offrir plus d'avantages que celui qu'ils venaient de choisir ?

A l'automne, tout le printemps et l'été, la chasse aux gibiers de mer leur promettait des milliers de victimes chaque jour , de plus, le marsouin et le loup-marin, morceaux capables de captiver plus d'un enfant des bois, s 3 trouvaient pour ainsi dire à portée de leurs mains.

A deux pas de leur tente, le saumon et la truite saumonnéî, aux chairs rosé?S5

succulentes et d'uaa saveur exquis \ s 3 pressaient par centaines, et i's n'avaient qu'à jeter le filet pour en amaner sur le rivage un nombre capable de nourrir toute la tribu pendant plusieurs jours. Enfin, la baleine monstre abondait aux environs de Tadousac dont les sauvages n'étaient séparés que par une distance de sept lieues seulement. De nos jours, les navigateurs en rencontrent encore aux alentours de l'île-Yerte et leur donnent la chasse sans trop de difficulté, mais sans succès toujours.

Eal720, un missionnaire écrivait : Tadoussac est un bon port ; sa figure est presque ronde , des rochers escarpés d'une hauteur

prodigieuse l'environnent de toutes parts

Tout ce pays est plein de marbre , mais sa plus grande richessa s?rait la pêche des baleines." —

Tout concourait donc à faire de l'Isle- Yerte l'endroit le plus propice aux sauvages, puisqu'en toutes saisons, ils étaient assurés d'y trouver des subsistances capables de les prémunir contre la famine et la disette des provisions.

Quelle ne dût pas être la surprise des

Maléchites d'entrevoir, uu bon soir du mois de septembre 1535, tout près des rives où ils avaient fixé leurs cabauBs, les trois navires de Cartier, attendant le retour du matin pour entrer dans le Saguenay !

Comme ils devaient accourir sur les grèves afin de voir de plus près ces objets nouveaux pour eux ! Pourtaiit, qui sait si la frayeur et l'étonnement ne les chassèrent pas au plus profond des sombres retraites de la forêt ? Alors ce jne fut pas sans une joie bruyamment manifestée qu'ils saluèrent, au matin, le départ des galiotes du navigateur malouin gagnant la haute mer pouf s'enfoncer dans la vaste entrée de la grande rivière du Nord : L? Saguenay. Us devaient s 3 familiariser vite avec ces grandes maisons flottantes allant sur la mer, les ailes déployées au souffle du vent et montées par des hommes au visage-pâle. L^ur crainte première allait bientôt se dissip er pour faire place à la confiance, à l'amitié.

Au printemps de l'année suivante les Maléehites, revenus de la chass3 à l'intérieur des terres, reverront Cxrtier descendre le fleuve ramenant en Franc ^ L^ reste de son

équipage, ceux-là qu9 le scorbut avait épargnés ; et les plus jeuues sauvag-^s

Demeurés sur les grèves, Regardaient s'enfoncer les mâts comme des rêves Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil; Et leurs eerveaux obscurs, à la fin de leur âge. Se rapî>elaient encore le morveill'?ux mirage De ces grands vaisseaux noirs entrés d ins le soleil.

Plus tard, en 1541, ils l'apercevront de nouveau le brave navigateur de St M ilo, à la tête de cinq vaisseaux cette fois, remontant le fleuve St Laurent, mais pour retourner sur ses pas au printemps suivant comme en 1535. Voyage pénible et triste retour.

Puis, ce sera le tour de Samuel de Champlain passant, en 1603, sous les yeux des Maléchites étonnés et venani fonder une colonie sur les ruines de la bourgade de Stadaconé, '' amas de cabanes indiennes blotties comme des poussins sous une aile d'oiseau." (1)

Un quart de siècle plus tard, d'autres vaisseaux remonteront le St Laurent, mais les sauvages ne reconnaîtront pas en ceux qui les montent les hommes accoutumés, ceux-là d'autrefois. Les couleurs flottant au

(1) Voir une " Fête di> Noël " sons Jacques -Cartier, par Ernêst :\lyrand page 26.

haut des mâts auront changé et le langage nouveau qui se fera entendre les rangera parmi les peuples de contrées inconnues. En effet ce sont des anglais. Ce sera l'amiral Kertk venant s'emparer de Tadoussac et de Québec. Mais le drapeau anglais repassera bientôt les mers au grand plaisir peut-être dos sauvages, pour être remplacé par les couleurs connues., nous allions dire aimées..., tant il est vrai que l'écrivain trahit parfois ses sentiments et ses préférances. Ce sera de Champlain, de glorieuse mémoire qui les ramènera au bourg de Québec, ces couleurs françaises qui ont passé à travers le vieux monde étonné et .qui, sur ce sol d'Amérique, ont abrité toutes les grandes et saintes eau ses, tous les dévouements, toutes les abnégations, tous les faits héroïques qui constituent notre histoire nationale.

Les années iront leurs cours et les sauvages, aux rives de l'Isle-Yerte, se familiariseront vite potir s'étonner de nouveau lorsqtie le canot sauvage amènera dans leur rivière et jusqu'au milieu de leurs cabanes la " Robe- Noire " apportant la bonne notivelle, cette sublime et consolante parole qui ne meurt

pas, ayaut puisé sa force au seuil même de l'éternité, éternelle comme Celui qui en est l'auteur divin et sacré ; parole d'amour et parole de vie. Oui la " Eobe-Noire " viendra vers eux pour en faire des néophytes d'abord et de bons et fervents chrétiens ensuite, fervents à rendre des pointes à plus d'un visage pâle. Lorsque les missionnaires vinrent à Tadoussac en 1636, à la recherche des âmes, les Maléchistes devaient y être allés déjà, puisque la traite de la pelleterie s'y faisait sur une grande échelle. C'est là que les jésuites les connurent et s'attachèrent à leur conversion avec toute l'énergie que leur inspirait la grande cause à laquelle ils avaient voué leur vie. Le temps de la mission finie, les saints missionnaires repartaient pour Québec, demeure de l'Ordre, et ne revenaient au milieu de leurs ouailles qu'au printemps suivant. Quelques uns, cependant, emportés par leur zèle et par leur amour de Dieu, s'attachaient à la tribu qu'ils voulaient convertir et passaient l'hiver dans les bois, instruisant les sauvages, baptisant les nouveaux nés et les convertis, et assistant les malades et les mourants. Yie de dévouement» vie d'abnégation par amour pour les âmes.

— :yj —

Bien avaut l'aunée 1663, époque de la fondation du séminaire de Québec par Mgr Laval et de la dissolution de la société des " Cent Associés " fondéa par Richelieu ie 29 avril 1637, la Relation des Jésuites nous apprend que le Père G-abriel s'est rendu en mission dans le bas du fleuve St Laurent, bornant sa visite à l'Ile Verte, sans se rendre à la terre ferme, au sud. Le Père Henri Nouvel dans une lettre qui trouvera sa place ici, raconte qu'il rencontra sur l'Ile-Verte un capitaine sauvage Papinachois sachant bien ses prières et qu'il baptisa ; puis il ajoute : " Avant que de quitter ce premier poste. Dieu voulut avoir les prémises du troupeau qu'il me donnait en garde, atyan appelé au ciel une petite fille de mon hôte que le père Gabriel avait baptisée ; cette mort affligea beaucoup le père, la mère et toute la parenté. Dieu les consola dans leur perte par la ferme croyance qu'ils ont qu'elle est au ciel ; ils l'invoquent tous les jours afin qu'elle les aide auprès de Dieu. "

On peut donc dire que Tannée 1663 est le point de départ, la date où les maléchites rencontrèrent, presque chez eux, les mission-

naires catholiques. L'histoire ne uous dit pas qu'ils étaient à la mission du Père Henri Nouvel sur Tlle en 1663, mais dans le cours de la lettre cité.^ plus haut et c^ue nous trouvons toute entière dans la relation des jésuites, on lit les paroles suivantes : " Nous trouvâmes en cette Isle, tous nos sauvages tant Papinachois que " (f autres nations " qui faisait en tout soixante et huit. J^es maléchites étaient peu nombreux alors puisqu'en 1870, ils n'étaient que -100 âmes dans leur réserve sur la hauteur des terres. Ces mots " clautres nations "' nous laissent i^roire que les sauvages de la Eivière-Yerte devaient être, en partie, à la maison du 24 novembre 1663 sur l'Ile- Yerte. S'ils n'y étaient pas, les missionnaires, scrutant toutes les profondeurs, examinant, interrogeant les bois, les lacs et les rivières, auraient certainement appris leur existence en face de l'Ile et les auraient visités sur le champ comme ils les visitèrent dans la suite. L'œuvre donc de la conversion commencée avant 1663 parmi les maléchites, ne traîna pas en langueur.

L'^Eglise naissante du Canada les compta tous bientôt au nombre de s^s enfants sou-

mis et dévou^'s, comme ils le son encore aujourd'hui sans aucune exception. L'Eglise du Canada se montra pleine de zèle et de sollicitude pour les enfants des bois. Elle les regarda sans C3ss3 comme une partie importante de son troupeau. D'ailleurs, que venaient faire sur nos rives les premiers missionnaires catholiques ? Pourquoi quittaient-ils le ciel paisible et toujours beau de leur patriej)our traverser les mers et atteindre le nouveau continent ? Ils n'y venaient pas uniquement pour les colons français, mais bien plutôt pour les tribus sauvages qui se partageaient le Nouveau-Monde.

Les Maléchites étaient des idolâtres et à ce titre, ils méritaient qu'une âme d'apôtre comme celles des Pères Grabriel, Henri Nouvel et autres s'attachât à leur procurer les secours de la religion du vrai Dieu en les convertissant au christianisme. Ils furent dociles à ïa voixdu prêtre et jamais, depuis, l'apostasie et l'idolâtrie n'ont amoindri leurs rangs. Nous avons connu de fervents disciples parmi ces pauvres sauvages. A une foi solide ils savaient unir les charmes d'une piété doucp, confiante et sans ostentation. On les a vus

Yl

prier au temple avec une ferveur sans ég'ale et auxjours des grandes solennités religieuses, ris^e-Yerte ne connaissait pas de plus empressés et de plus joyeux catholiques pratiquants que les sauvages Maléchites.

Aussi, le curé de la paroisse les surveillait de près, en ce sens qu'ils se montrait plein d'égard et de douceur pour eux. C'est avec la douceur que lenfant des bois demande à être conduit ; une réprimande sévère ne saurait atteindre de bons résultats. Le prêtre le savait et jamais une parole d'aigreur ne trouvait place entre un sauvage et sou curé. Qu'il faisait bon voir prier ces humbles sauvages. Leur intelligence peu fournie, leurs connaissances bornées leur timidité naturelle les rendent gauches, lourds et empesés. Mais le cœur est bon et l'âme est trempée. Elle le sera aussi longtemps que la vie commune les rassemblera sur un même point, autour d'une chapelle ou non loin d'une église. Ils garderont leur foi naïve, leurs mœurs pures et solides, tant que le souffle de la destinée humaine ne les dispersera pas aux quatre vents de la Province, les noyant aii milieu des populations blanches

qui les pervertiront. Ils resteront fermes et vaillants, ils seront paisibles et sobres tant que les exigences de la vie ne lesobligeront pas à se disperser, à se débander, à se désunir, brisant ainsi les liens d'union qui faisaient leur force comme nous allons le voir bientôt.

Plus tard les Maléchites, continuant leur vie aventureuse de chasse et de la pêche, deviendront un obstacle au développement de la colonisation et de l'agriculture dans cette partie-ci du pays Leur nature indolente et peu active menaça de se communiquer aux colons vivant aux alentours de la bourgade indienne. Combien de fois les pauvres pionniers de risle-Yerte se virent tentés d'abdiquer tous leurs droits au sol nouveau qu'ils défrichaient avec tant de peine et de sueurs, pour mener cette vie errante des bois, cette pénible existence de "trappeurs" qui a pourtant des charmes et des attraits, qui en eut du moins pour un grand nombre des nôtres à certaines époques de notre histoire.

Les années se succédèrent rapidement et risle Verte progressait, se développant et prenant de l'importance tant au point de vue du défrichement du sol que du côté de

la populatiou qui allait se doublant en peu d'années. La chasse à la baleine devint bientôt lettre morte et le poisson de la rivière, chassé autant par le bruit des moulins que par la descente des billots provenant des chantiers, ne revint plus aux rives accoutumées où, naguère, on le retrouvait inanimé sur la grève, laissé là par le reflux de la mer. Les terres jusque là fortement boisé:s, se virent promptement dépouillées de leur hôtes séculaires ; là où l'ombre seule avait établi sa demeure on vit surgir des champs superbes où les moissons les plus abondantes, l'espoir du laboureur,étalaient au soleil leurs longs épis dorés.

L?s Maléchites, troublés dans leurs demeures, laissèrent la place libre aux colons pour gagner la hauteur des terres où le gouvernement leur avait donné une " Réserve. " C'est en vain que le gouvernement travailla à les attacher au sol en leur envoyant, chaque année, du grain de semence, des instruments aratoires, des couvertes et quelques pièces de monnaie. Tentative inutile ! vains efforts ! car le sauvage est libre de sa nature et mourra de même. L'agriculture lui semble

un fardeau trop lourd, le* travail de la terre un métier ingrat et difficile, un joug qu'il faut secouer. Toujours il rêve de chemins couverts dans la lorêt, de «pièges aux castors et de grands lacs poissonneux où le chevreuil, l'orignal, l'ours et le caribou viennent s'abreuver. Voyant l'inutilité de ses efforts philantropiqu:^s, le gouvernement par la voix de ses ministres en conseil, ordonna la vente de leurs terrains qui font partie aujourd'hui de la paroisse de St Epiphane. C'était une mesure de rigueur, un moyen extrême peut-être, mais c'était une nécessité que commandaient les circonstances. N'étaitce pas leur rendre même un mauvais service que d'encourager leur nature indolente par ces envois toujours dispendieux de grains, d'instruments, de couvertes et de monnaie ? Et puis, cette " Réserve " composéa des meilleures terres des townships, restait inculte, couverte d'arbres géants, ne produisant pas même assez de foin pour nourrir une chèvre ou une vache que les sauvages auraient voulu garder. La rigidité draconienne, du moins en apparence, de cette mesure était donc diminué? de beaucoup par l'ensemble des con-

sidératious ai preuii<;r ordri qai surgissaient d elles-mê-ii?s, et milgré les protestations des pauvres sauvag ^s qui s 3 voyaient abandonné» à la merci d'un avenir incertain, nous croy(wis encore que le gouvernement a agi, dans e temps, avec prudence et discerne aent. Li Réserve devait être vendue

Cette vente eût lieu le 11 mai 1870 et rapporta la jolie somme de $9,368.00. Que de scènes on vit alors ! M. le notaire Gauvreau, Agent des Sauvages à cette époque, soupçonné par les Maléchites d'être l'auteur de leur position pénible, vit la porte de sa maison presqu ^ forcé t par une bande de sauvages avinés.

Ils reculèrent devant la fermeté et la parole énersriquB d'une brave canadienne. Le sauvage, du moins ceux de l'Isle-Yerte, ont cela de beau que la vue d'une femme leur en impose, même aux heures oi\ leurs cerveaux se sentent obscurcis par les vapeurs de la boisson enivrante. Hélas ! dans la bourgade indienne, on ne voulait pas croire à une expropriation aussi radicale de la part du Grouvernemmt et cependant elle n'était qu3 trop vraie et faite dans l'intérêt du plus grand nombrt^

L?s M i -é îhites, sans gite, sans cl niieurc^, durent prendre le chemin de l'exil et mener la vie errante de leurs ancêtres dont l'histoire se p3rd dans la nuit des siècles passés. On les trouve maintenant dissém.iués partout, depuis la côte de G-aspé, jusqu'à Rimouski et de là jusqu'à Québec, voir même au Lac St-Jean et à la Malbaie. Allez sur les plages enchanteresses de Cacouna et vous y trouverez une petite bourgade Ma^é3hite. C'est là que réside le chef On reconnaît sa tente aux proportions plus grandes ; elle est plus en vue quî les autres — chétives mesures aux bords de la mer.

Montez plus loin, poussez une reconnaissance jusqu'à la pointe de la Rivière-du- Loup, cet endroit incomparable destiné à un avenir bruyant, si l'on réussit à s'entendre et à se comprendre, et là encore, vous trouverez un rameau de l'arbre nouveau transplanté aux siècles antérieurs sur ce sol à nous ; là vous trouverez quelques familles maléohites dans d'humbles "wigwams" d'écorce bâtis le long des rochers où les flots du fleuve viennent se briser.

Comme à Cacouna, ils sont venus là

pour la chass? aux loups-marius et surtout pour vendre aux touristes qu'y déversent comme un flot continu, les vastes bateaux de la compagnie du St Laurent et du Saguenay, les milles et un articles fantaisistes et parfois étranges, produits de leur industrie et de leur habileté naturelle.

Avec l'hiver les portes se ferment et l'on n'entend plus sur les plages de Cacouua ni à la Pointe de la Eivière-du-Loup, les cris des grands chiens de chassa sauvages, ni les coups de- fusils d'un indien, au large, chassant le loup-marin. Seule, la grande voix du fleuve et le bruit du vent dans les arbres qui bordent les rives désertes, se font entendre. C"est la désolation, c'est presque la mort !

L'animation n'y renait qu'aux premiers beaux jours chauds du printemps, alors que les rives sont libres de glace et que le loupmarin et les marsouins commencent à prendre leurs ébats dans le grand lit du fleuve.

La race Maléchite s'en va en dégénérant. L'arbre n*a plus qu'un reste de vie, vie factice et d'apparence. La boisson fait parmi eux des ravages terribles et profondément tristes à constater. L^ur nom ne S'^ra bientôt plus

connu que daus les livras qui auront parlé de leur origine, de leur vie, et de leur sort que plus d'un trouvera certainement peu enviable. Ils sont fatalement condamnés à disparaître : on Cirait qu'ils ont vécu comme peuple. En s'alliant à des canadiennes, ils ont commencé l'œuvre de l'anéantissement. Ils ont pour ainsi dire devancé leur sort. La race blanche se les assirail-jra tôt ou tard et l'on ne trouvera nulle part la trace de leurs pas. Yoilà l'histoire des Maléchites, histoire qui nous est sympathique à plus d'un titre. Xous avons grandi pour ainsi dire au milieu d'eux. Souv entes fois, au revers des coteaux où des falaises de l'Ik-Yerte, nous avons causé, avec ces pauvres enfants des bois, de leur histoire et de leur vie errante, alors qu'ils attendaient l'appoint de la marée pour chasser le loup-marin. Nous venons de payer une espèce de tribut à k-ur douce mémoire en écrivant c -s lignes qui diront leur histoire, histoire simple comme eux, simple coinme la nature qui les a bercés, qui les a vus grandir et qui les a formés. Rencontrez-le quelque bon jour sur la grève de Cacouna, sur les bord de la Rivière-Yerte ou bien aux

rives de Métis et parlez-lui du passé, au temps où libre, et heureux, il vivait d'une douce vie sur sa reserve de St. Epiphaue. Yous le verrez s'auim?r subitement, lui pourtant d'apparence et de nature lourdes, paraissant incapable de s'émouvoir, vous le verrez, disons-nous, s'animer subitement et fermant son poing robuste, il menacera dans le vide un ennemi visible de lui seul et il vous dira : " ah ! si le chef n'avait pas été vieux et faible et si nous avions été plus courageux, on ne nous aurait pas enlevé nos terres î " Et ce sera tout. Il aura mis tous les regrets, toutes les amertumes, voire même toute sa haine dans ces paroles dites saccadées et avec lenteur. Il retombera dans son mutisme ordinaire et vous ne lui arracherez que rarement quelque bribe de conversation. Il parle très bas, avec beaucoup de douceur et ne vous interroge jamais. C'est le plus curieux spécimen de de la race indienne. Il aimera beaucoup les blancs, et les grands chasseurs américains et anglais qui visitent les rives du fleuve où vont à la découverte des lacs poissonneux, n'ont pas de guide plus sûr qu^ 1^ fidèle et dévoué maléchite de l'Isle-

erte. Tous sont illetrés et i^arlent plusieurs iigui^s : le français, l'anglais, le «micmac, le ontagnais, et leur langue propre qui nous irait être très douce, très harmonieuse et imagé?.

Il nous fait peine de les voir so noyer

nsi dans les flots de l'abrutissement et de

dépravation. L?ur nature sympathique

3US attire sous plus d'un aspect et nous

oudrions les voir vivre d'une vie à part,

une vie qui leur permettrait de rester une

ibu distincte, une caste en dehors des

litres groupes, des autres nationalités. C'est

1 rêve que nous caressons là et la triste

alité ne nous permet pas d'espérer une

stauration de leur race.

Leur sort semble donc scellé à jamais.

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