CHAPITRE ni
CASTROCARO ,
60UYERIŒUR DSS V ALLÉES.
(De 15«i à 1581.}
Socmcw ST AVTOHiTés. — GiLLU : très-étenda pour cette partie : poutant nppléer h tout les docomeati : loaree principale de ce chapitre. — Ro* laiiao, MêwtorU iëtorickê : àoil être C0Dtr61é par Gilles, dont il était coatcmporaio. — Son premier ourrage était intitulé : Brew narratioru deW inmdmUiome dtgV Aertiiet netU vûUi de Ptimonle, etc., impr. à Tarin en 1€33; petit ta-4o de 111 p., devenu rare. Le» numorû ùloriehe del^ intnduUûme dêW hêrttiê ntUe txUli di Lueema,.. etc. ont été imp. en 1649, iii-40 de XX et 390 p. — CArrai.» Vallium alfinarum Ir^jeeta porlenta.., etc. Sédao 1631 : (Il a publié aussi Doctrine de» Vaudoi* repre'eentee par Claude SêftâM^ petit i&-8« de 111 pagea). ~Toir en outre \e%Hitt. gin, twr la frovinct de Fignerol; les Mémairee hietoriquee sur le Piémont ou la Jfatlende Savoie, par Costa de Beauregard, Cbiesa, Cibrario, Huletti, etc., et enfin. VÀrt d0 vérifier lee datée, pour le classement des faits politiquaa. — Somrcte manueeritee : peu nombreuses; quelques documents égrenés dans kt Arch. de Cour, à Turin, et à la Bibl. du Roi.
Après une aussi longue interruption des travaux
agricoles y après tant de pillages et d'incendies, tant
de pertes de toute nature . qu'avaient subies les Vau- «- 3**
dois, une profonde misère se fit sentir dans leurs vallées.
I>es biens confisqués avaient été dépouillés de tout avant d'être rendus, et plusieurs ne furent qu'incomplètement restitués.
Les moines de Pignerol continuaient d'avoir à leur solde une troupe de malfaiteurs , pour nuire incessamment aux religionnaires inoffensifs des alentours.
Outre cela, on voyait encore fréquemment arriver aux Vallées quelques malheureux réchappes des massacres de la Galabre : nus comme des naufragés^ sortis des Apennins , où ils s'étaient traînés de caverne en caverne; dénués à la fois de vêtement, d'abri, de nourriture et de moyens d'en acquérir. Les populalations appauvries de nos Alpes hospitalières accueillirent néanmoins ces frères et ces sœurs avec l'empressement sympathique des malheurs éprouvés.
La pitié s'éveille aisément en ceux qui en sont dignes. Les Vaudois partagèrent à ces nouveaux venus le peu qui leur restait.
Les uns et les autres avaient eu les mêmes aïeux. Mais les faibles ressources de nos campagnes ravagées eussent été insuffisantes pour de si grands besoins.
On fit pour eux des collectes en Suisse, en Allemagne et même en France.
À peine commençaient-ils à se relever, que Castrocaro, le même qui avait été leur prisonnier et qu'ils avaient si généreusement relâché , manifestant, auprès de la duchesse de Savoie qui était leur protectrice , les meilleures intentions à leur égard ^ obtint d'être nommé gouverneur des Vallées.
On crut à sa bienveillance pour eux , en raison de la gratitude qu'il leur devait. Mais perfide des deux cMés , il trompa sa bienfaitrice et ses bienfaiteurs. L'archevêque de Turin , seul , avait reçu de lui une promesse à laquelle il ne manqua pas. Il lui avait promis de retirer graduellement aux Vaudois toutes les libertés qui leur avaient été accordées; et de travailler ainsi à l'anéantissement complet de leur Eglise.
Au lieu de chercher à y parvenir par une destruction subite , il procéda par voie de restrictions successives, et commença par demander, en 1565 , une révision du traité de Cavour, conclu en 1561.
Les Vaudois s'y refusèrent. Il prétendit alors qu'ils l'avaient transgressé. On recourut au duc pour en maintenir les dispositions; Gastrocaro se rendit à Turin j et en revint avec de nouvelles conditions qu'il
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préscinta de la part du prince à la signature des Vaudois. Mais ces pièces ne portaient pas la signature du duc. Nouveaux refus des premiers.
Il les menace alors de leur déclarer une guerre plus cruelle que la précédente. De longs pourparlers sont entamés; on nomme des parlementaires des deux parts; quelques concessions sont arrachées à ceux des Vallées, et le peuple vaudois désavoue ses députés.
Les choses commençaient donc à s'embrouiller : c'était le vœu de Castrocaro.
Il se fit assigner le commandement d'un corps de troupes, pour maintenir l'ordre , et s'établit avec cette garnison dans le château de La Tour.
Fuis il ordonna aux habitants de Bobi de renvoyer leur pasteur (1), et à ceux de Saint-Jean de ne plus recevoir les protestants de la plaine à leur culte.
Les Vaudois, par l'entremise de la duchesse de Savoie, obtinrent d'abord la cessation de ces hostilités. Mais comme un délai de vingt jours leur avait été proposé par GasUx)caro pour qu'ils recourussent au duc , contre ses décisions, il profita du dernier terme de ce
(1) Hunibert Artus, qui avait offert à des motncf polémittes de discuter avec eux, en grec, en latin on en bébrev, i leur ckots.
délai, pour rendre ces décisions exécutoires, quoique le duc les eût invalidées , et le 40 septembre 1565, il fait publier dans la vallée de Luserne qu'on passerait au fil de l'épée tous ceux qui ne s'y conformeraient pas. Quelle anarchie dans le pouvoir , quel arbitraire dans les magistratures], quelle ignorance du droit social en ces temps malheureux !
Castrocaro , écrivant à la cour , présenta la résistance des Vaudois à ses ordres comme une rébellion de leur part contre l'autorité ducale ; et il obtint du prince, une intimation aux peuples d'ob^r à leur gouverneur. Ceux-ci envoient des députés à la cour; ce furent Dominique Vignaux, pasteur du Villar (1) , le pasteur Gilles de La Tour, et trois laïques. La bonne duchesse de Savoie les pourvut d'un sauf-conduit, et les accueillit à Turin avec beaucoup de bienveillance ; mais elle ne put se résoudre à rappeler le gouverneur qu'elle leur avait donné : tant il avait su lui persuader que ses intentions étaient justes , et elle engagea au contraire les Vaudois à lui soumettre toutes leurs diflBcultés : a Chers et bien-aimés, leur disait-elle dans
(1) Il «tait remplacé depuis deux ans, TaocieD pasteur, nommé Pierre- Tal.
une lettre datée du 6 décembre 1565, nous louerons toujours le bon désir que vous montrez au service de Dieu, ainsi que de votre prince, et ne voulons penser que parliez en feintise ; mais nous vous demandons deux choses : la première, que, vous réservant les choses qui seules peuvent toucher à poinct votre conscience, vous procédiez en ce fait d'aussi bonne sagesse que de bon zèle, car Tun sans l'autre vaut bien peu; l'autre est que vousveuilliez soumettre vos délibérations à ceux qui étant sur les lieux peuvent juger sûrement de ce qui est expédient à Tune et à l'autre partie ; et si vous vous laissez conduire par ceux qui entendeut les affaires et aiment votre repos , vous ne vous en trouverez jamais trompés, ni mal contents. »
Digne dame! c'est elle qui était trompée.
Les belles âmes croient difficilement le mal , tandis que les méchants le supposent même là où il n'est pas. Marguerite de France croyait aux bonnes intentions de Castrocaro : aussi ajoute-t-elle dans cette lettre qu'elle espère que le temps et l'expérience permettraient aux Vaudoisde lui rendre justice. I^ temps ne fit que justifier leurs appréhensions.
Son animosité redoubla en raison des plaintes élevées contre lui; il rançonnait, emprisonnait ou pour-
suivait ces pauvres gens sous toute sorte de prétextes : accusant les uns de s'opposer à ses projets , d'autres de les bUmer; ceux-ci, de ne pas le voir de bon œil ; ceux<-là de lui rendre trop peu de déférences. Il parvint ainsi à éloigner des Vallées le docte Scipion Lentoius, sous prétexte qu'il était d'origine étrangère(l). D fit arrêter le pasteur de La Tour , Gilles des Gilles , sous prétexte qu'il avait été à Grenoble et à Genève dans le but d'amener des troupes lointaines contre son souverain.
Ce pasteur cependant avait sauvé la vie à Castrocaro, et à une multitude de catholiques , en arrêtant maintes fois la terrible légion d'artilleurs qu*il accompagnait en 4561 , comme un ange de paix dont la mission n'était que de faire cesser le carnage. Castrocaro avait été un des prisonniers ; les droits de la guerre autorisaient sa mort. On lui laissa la vie; on lui donna la liberté ; mais ces motifs si naturels de gratitude le tourmentaient comme un désir de ven* geance. Il fit épier son libérateur par une troupe de soldats 9 et au commencement de février 1566, ces
(I) Il était oé à Naplet; il était alon patteur de Saiat-Jeao, et il §« retira à Chiaveooa.
derniers s'emparent du pasteur , le jettent en prison or non moins étroitement et rudement traité, dit son petit-fils, que s'il eût été quelque insigne brigand. »
Tous les autres pasteurs des Vallées offrirent d'être caution pour leur collègue , demandant qu'il fût relâché, jusqu'à ce que les inculpations dont on le chargeait eussent été soumises au duc de Savoie ; mais l'impitoyable gouverneur refusa d'apporter aucun adoucissement au sort de son captif.
Lorsqu'il fut transféré à Turin , la maison du duc eut pour lui les plus grands égards ; mais le clergé s'acharnait à sa perte en aggravant autant que possible les charges qui pesaient sur lui.
Un jour l'avocat fiscal Barbèri vint lui dire : — Votre affaire va mal; une condamnation à mort est imminente; vous ne pouvez y échapper qu'en changeant de religion.
— Cela changerait-il ma culpabilité , ou mon innocence, par rapport aux choses qui me sont imputées?
— Non, mais on cesserait de s'en occuper, et vous recevriez autant de faveurs que vous avez à craindre de peines.
— Ce n'est donc pas de la justice que l'on se préoccupe?
— C'est de votre salut, ce qui est bien plus impor-» tant. Tenez! signez seulement les choses qui sont contenues dans ce livre et votre vie sera sauvée.
— J'aime mieux sauver mon ftme. Mais voyons toutefois ce livre.
— Ah ! Son Altesse a exigé que votre afiaire fût poursuivie sans délai; il faut donc vous décider tout de suite.
— Je ne puis signer ce que je ne connais pas.
— Eb bien, je vous laisse le livre, et je viendrai savoir votre réponse dans trois jours.
Barbèri étant venu à cette époque :
— C'est un tissu d'erreurs et de blasphèmes, s'écria le pasteur; j'aimerais mieux mourir que designer cela.
— Gomment, erreurs I blasphèmes ! C'est vous qui blasphémez, et vous serez brûlé vif rien que pour ces paroles.
Si telle est la volonté de Dieu , je suis entre ses mains.
Maia à cette époque avaient lieu à la fois de violentes persécutions contre les réformés de Saluces, de Barcelonnette et de Suze ; l'électeur palatin avait envoyé l'un de ses conseillers d'Etat en députation au duc de Savoie dans le but de les faire cesser, et cet
ambassadeur ne quitta pas Turia sans avoir fait proclamer rinnocence de Gilles et sa mise en liberté.
Alors Castrocaro fit publier dans son gouvernement que tous les protestants qui n'y étaient pas nés dussent en sortir sous peine de la vie et de la confiscation de tous leurs biens (i).
Mais on obtint, par Tentremise de la duchesse de Savoie, l'annulation de cet ordre barbare.
Sur les instigations de Tarchevéque de Turin, ce perfide gouverneur voulut interdire aux Vaudois de s'assembler en synode. Il n'y réussit pas. Alors il demanda à y assister, sous prétexte de prévenir les complots qu'on pourrait y tramer contre la sûreté de l'Etat. « On protesta, dit Gilles, contre cette nouveauté, non par crainte qu'il connût ce dont on traitait dans ces assemblées, mais pour la conséquence de l'avenir.»
L'année suivante, les guerres religieuses se railumèrent en France; le duc de Glèves, dirigeant une armée espagnole sur les Flandres, devait traverser le Piémont. Ses premiers exploits, disait-on, seraient l'extermination des Vaudois. Les fanatiques se réjouirent, les chrétiens s'attristèrent; le trouble et l'in-
(i) Onire du 90 avril 1566.
qaiétade se répandit de nouveau dans les Vallées. Un jeûne solennel y fut observé sur la fin de mai, pour prévenir les visitations de Dieu dans un avenir redouté. Fut-ce aux supplications unanimes de tout ce peuple humilié dans la pénitence et la prière, qu'il dut de voir passer Torage sans en être atteint? Sa foi en fut convaincue ; Thistoire doit Tenregistrer. Cette immense extermination qu'on avait crue imminente, ces perspectives de sang, ces menaces et ces craintes de mort passèrent comme un nuage, dont la présence ne s'est révélée sur la terre que par l'ombre qu'il y a jetée. Et pendant que l'Europe était en combustion, le peuple vaudois jouit alors de quelques années de paix.
Gastrocaro profita de ce répit pour faire construire OQ plutôt terminer le fort de Mirabouc. Les habitants de Bobi virent surtout s'élever cette forteresse avec déplaisir, à cause de l'obstacle qu'elle établissait sur la route du Queyras, dont le libre transit offrait quelques ressources à leurs colayers (1), par l'échange
(t) Oa nomine cotoy^rf le» hommei de peine on de petit commerce dont le métier eit de tratener lei eoU de montagnes en portant inr leur épaulei des marehandiees d'une vallée dani l'antre. — L'un d'eux diiait un jonr , poar exprimer lei rigueur* d'un pareil état : t Le pain que nous mangeons a sept croûtes , dont la meilleure est brûlée ! i
OU la vente de leurs produits dans le Haut-Dauphiné.
GastrocarOy de son côté, voua une inimitié particulière awxBubiareb (i),ety au nom du curé de La Tour, il demanda qu'on lui remit le temple de Bobi, et les biens attachés au presbytère du pasteur.
LesVaudois refusèrent, et, par une sentence du 26 octobre 1574, il les condamna à une amende de cent écus d'or, payable dans les vingt-quatre heures, sous peine de vingt-cinq écus d'or de sur-amende pour chaque jour de retard apporté au payement de la première somme.
Tous les Vaudois firent cause commune dans cette circonstance. Ds envoyèrent des députés à Emmanuel-Philibert, et obtinrent encore la cessation de ces poursuites.
Mais voyant néanmoins qu'on renouvelait contre eux les atteintes persécutrices par lesquelles on avait cherché précédemment à les détruire, ils renouvelèrent aussi le serment d'alliance et de solidarité chrétienne , source de leurs précédents triomphes , et signèrent à nouveau les conventions suivantes :
(1) Eipreuion vaudoise , pour déiigoer lei habitants de la oommuoc de Bobi.
a Lorsqu'une de nos Eglises sera atteinte en son particulier, toutes ensemble répondront comme d'une seule bouche pour maintenir les droits communs. Nul d'entre nous ne se déterminera, en chose semblable, sans consulter ses firères.
« ToQs enfin , nous promettons sous serment de persévérer sans relftche en cette antique union trans* mise par nos pères, de ne jamais abandonner notre sainte reli{^on, et de demeurer fidèles à nos souverains légitimes, o
Ainsi fait et ratifié à Bobi, le li de novembre i 571 .
Cependant les vexations continuaient toujours, surtout contre les protestants du bas Piémont, et une particularité assez curieuse dans cette circonstance, c'est que Charles IX écrivit au duc de Savoie une lettre des plus pressantes en faveur des persécutés, a Je vous veux faire une requête, dit-il, non point ordinaire, mais tant affectionnée que vous sauriez avoir de moi car, durant les troubles de guerre, la passion ne permet, non plus que la maladie au patient,
de juger ce qui est expédient et de même qu'avez
traité vos sujets extraordinairement en cette cause
pour l'amour de moi aussi, veuilliez aujourd'hui,
en ma faveur, à ma prière et spéciale recommanda-
lion, les recevoir en votre bénigne grâce, les remettre et rétablir en leurs biens confisqués
a Cette cause est si juste^de soi et si pleine d* affection de ma part, que je m'assure que m'en concédiez volontiers l'effet, d
Cette lettre est datée de Blois, 28 septembre 1571 . Charles IX avait alors vingt et un ans.
allavait reçu de la nature, disent les Bénédictins (1), un excellent esprit et de rares talents^ il était brave , intrépide, doué d'une pénétration merveilleuse, d'une conception vive, d'un jugement sûr; il s'exprimait avec une noble facilité. Mais la séduction dont il était environné pervertit ce naturel heureux; la reine-mère le forma elle-même dans l'art de feindre et de dissimuler; le maréchal de Rez lui apprit à se jouer des serments, et les Guises, par leurs conseils sanguinaires, tournèrent l'impétuosité naturelle de son caractère à la cruauté, o Placé eu d'antres circonstances, il eût été peut-être un des princes les plus accomplis dont les fastes de la royauté auraient gardé le souvenir. On ne peut savoir combien de crimes ont produits le mauvais exemple et les funestes leçons. Si Charles IX
(l) Art d« Tértfi«r 1m datti.
avait été nourri des enseignements de la Bible , la France eût échappé à bien des calamités. Mais un an q)rès l'envoi de cette lettre éclataient les massacres de la Saint-Barthélémy (i)«
Aussitôt la plus douloureuse consternation succéda, dans toutes les Eglises réformées , aux espérances d'avenir qu'elles avaient conçues.
Castrocaro surtout épouvanta les vallées vaudoises par ses menaces d'extermination. — a S'il a péri soixante mille huguenots en France , s'écriait-il avec emportement, il ne faut pas croire que cette poignée d'hérétiques puisse s'attendre à subsister, d Et les pa* pistes, dit Gilles, les papistes passionnés, selon le langage de sa grave impartialité, s'applaudissaient déjà de l'abolition prochaine des Vaudois. Ces der* niers, alarmés de cet écho lointain d'un massacre si grand, et des fureurs plus rapprochées qui s'élevaient autour d'eux, commençaient de transporter leiurs enfants et leur ménage dans les lieux les plus iuacces* âbles des montagnes; les hommes préparaient leurs armes et, en attendant qu'ils fussent forcés d'en faire Qsage, ils continuaient à veiller et à prier.
(1) Dn ta M as d'août 1579.
Mais le cri d'horreur qui retentit dans toute l'Europe civilisée à cet immense assassinat, épouvanta le duc de Savoie lui-même. A Vaspect d'une telle conflagration , son cœur fut indigné , et sa sagesse réser^ vée. n protesta énergiquement contre les cruautés de Charles IX, jura qu'il ne se souillerait jamais par des crimes semblables, rassura les Vaudois sur leur avenir, et les engagea à rentrer paisiblement dans leurs demeures, où ils n'auraient rien à craindre.
Quelques troubles eurent lieu cependant à cette époque dans la vallée de Pérouse, qui appartenait à la France et dont l'histoire est trop intimement liée à celle du Pragela pour qu'on puisse l'en détacher. C'est donc en racontant l'histoire du Pragela dont les destinées politiques ont été bien distinctes de celles des autres vallées vaudoises, que nous retracerons les événements qui agitèrent alors le val Pérouse.
Un fait néanmoins mérite de trouver place ici , parce qu'il rentre dans le mouvement général des contrées qui nous occupent.
Au milieu de cette furie presque universelle contre les protestants, le pasteur de Saint-Germain, nommé François Guérin, ne craignit pas d'entreprendre, à lui seul, d'aller combattre le catholicisme par des arme^
plus terribles et moins sanglantes r celle du raisonnement (1573). Un jour , il monte à Pramol où le papisme ruinait en plein. C'était un dimanche ; le peuple se trouvait réuni dans l'église; le curé célébrait la messe. François Guérin se mêle parmi les auditeurs, et attend en «lence que les offices soient terminés.
Nul ne se doutait que dans cette foule obscure , un chevaKer du Christ, armé, selon les expressions scriptuiaires, du casque du salut, et du glaive de l'esprit, qui est la parole de Dieu (1), allait bientôt faire triompher cette parole avec toute la puissance de Tamour et du courage , sur les forces serviles de la superstition.
Le curé de Pramol ayant terminé son service , le
pasteur se lève et lui demande s'il a fini (S). — Oui , répond le curé. — Qu'est-ce donc que vous venez de
^) Bpitce ftox Ephédeot, cb. VI, Tera. 16 êl 17*
(3) Cet déUils soot tiréf d'un maamcrit de l*époque : Cirea la religionê, c domtmio gpirUmale... étU Fra AfOiUno di CMtttUamonie , Cttftpueino : « «ft/folft dêi pntestmUi t» quett« mMû — 33 pag. io-fol. (ArehitM de rEr. de Pignerot.)
Bn voici quelques paueges : ■ FiuiU la mena il miniftro dice al ett*> nto : Hontignor haveto delto oietta f — RiepoM il cnrato ; Hetter , ei. -> Replieo il Mioiatro : Quid Ml mina ? <- Il curato non seppe riipondcre
faire t — • Je viens de dire la meue T — Et qu'est-ce que la messe? Cette interrogation était faite en latin. Le curé ne sut pas y répondre. François Guérin la renouvela en italien; et lui dit : — Veuillez bien m*expliquer ce que c'est que la messe t
Même silence de la part du curé. ^
Alors le pasteur, enflammé de zèle pour son Dieu , d'ardeur compatissante et dévouée pour tant d'âmes asservies , monte en chaire , au milieu de l'auditoire stupéfait : a Pauvres gens ! s'écria-t-il , voyez par qui vous vous laissez guider! Par un homme qui ne sait ce qu'il fait ; il dit la messe tous les jours, et il ne sait pas ce que c'est que la messe. Il vous repaît d'une chose que ni vous ni lui ne connaissez. Ah! sortez de votre ignorance , laissez ces vaines superstitions ! Le prix des âmes est trop grand pour s'en jouer ainsi.
paroU. ~ II mlolftro toroo ba dire lo Tnlgare, perche forte il pOTero eurato ooQ inleadeva il latino! — 0 monti^or, cbe enta emesiat — Ne meno teppe rispoodere. AU' bon il ministro monto in pulpito, e comincio da predicare contre la mettur contra il ptpa« « Ara le altre cote, dice : — 0 potera geùU ! iredete ehe haTCte qua, nn uomo ebe non la quelle ehe li facciaT Ogni giorno dice mcasa, e non aa ehe coaa tia metsa, Fa naa cota die ne voi, ne lui intende 1 Tedete que la Bibla, lentile la parole di Dio... S eqipe dire tante chiacbierie, ehe perverti tutia qoella terra, e al présente non vi è più ne curato ne ment. * Gilles fait auisi mention de ce fait, mais avee Doin& de detaiti , dam ion chapitre 97.
Voilà la Bible ^ reprit-il , en la posant devant lui , écoutez la parole de Dieu et vous serez sauvés ! »
Le peuple, ému et immobile, n'osait se prononcer. — Or bien, ajoute le pasteur, je ne veux prendre per* sonne par surprise , et pour laisser le temps à votre curé de préparer ses réponses, je reviendrai dimanche prochain pour lui prouver et par la Bible et par son propre Missel , que la messe est pleine de faussetés; en attendant, priez Dieu qu'il vous éclaire et vous dispose à recevoir la vérité, sans faiblesse comme sans prévention.
Guérin sortit alors de Féglise et redescendit à Saint- Germain. Pendant la semaine , plusieurs habitants de Pramol vinrent le trouver, lui ouvrir leur cœur, lui demander conseil; et à chacun il remettait une Bible, en lui disant , voilà votre meillejur conseiller ! Consultez^Ie souvent et vous n'aurez pas besoin d'autres directions.
Le dimanche d'après , il remonta à Pramol. L'affluence du peuple était considérable; la curiosité, la surprise, mille émotions diverses agitaient les cœurs.
Le nouvel apôtre pénètre dans l'église; la foule se presse autour de lui; il semble déjà en être le pasteur. Hais le curé ne paraît pas ; nul ne se présente pour
célébrer ni pour défendre la messe. — Monsieur le pasteur, dit une voix , pariez-nous encore de la Parole de Dieu. — Oui je vous en parlerai ! et je serai votre pasteur; ou plutôt vous n'aurez qu'un berger qui est Christ ! vous serez ses brebis ; mais il faut que ses brebis le connaissent.
Et sans retard il se mit à leur exposer les grandes vérités du salut.
On conçoit aisément qu'elles durent triompher dans ces âmes simples et réveillées , que le papisme ne songea pas d'abord à disputer à l'Evangile.
Cet événement passa inaperçu au milieu des grands troubles du temps. L'Eglise romaine était trop enivrée des triomphes sanglants de la Saint-Barthélémy, pour s'alarmer d'un si petit triomphe de la foi. Mais il n'y a rien de petit dans ce qui touche à l'infini , à l'immortalité; et le salut d'une âme a plus d'impor^ tance devant Dieu que la conquête d'un royaume.
François Guérin en jugeait bien ainsi; car cinq ans après, il se mit de nouveau en course pour aller conquérir des âmes dans un autre pays.
A la tête des milices vaudoises , il pénétra dans le marquisat de Saluées, que la Savoie disputait à la France; et quand les armées s'en furent retirées, le
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pasteur y resta pour y consolider les Eglises évangéliques.
On a trouvé de Théroîsme dans la vie aventureuse des chevaliers errants; et les apôtres ^ les missionnaires, les vieux Barbas vaudois, de quelles émotions d'héroïsme, peut être plus élevées, plus généreuses encore y ne devaient«ils pas être animés , au milieu des dangers quils rencontraient souvent.
Pendant les agitations diverses qui eurent lieu à cette époque , et surtout à la suite des troubles dont la vallée de Pérouse eut à soufirir, plusieurs habitants de cette vallée s'étaient réfugiés dans celle de Luserne. Castrocaro ordonna, le 28 juillet 4573, à tous ceux qui n'étaient pas nés dans son gouvernement, d'en sortir dans cinq jours , sous peine de trois coups d'estrapade , et de la confiscation des biens.
Un nouveau recours à la duchesse de Savoie mit fin à ces poursuites. Mais cette bienveillante protectrice leur fut enlevée le 19 d'octobre i574; et son mari ne tarda pas à la suivre, car il mourut le 30 d'août 1580.
Dans l'intervalle, Lesdiguièrcs avait écrit aux Vaudois pour les prier d'accorder à l'Eglise de Gap , où il résidait alors, le ministère d'Etienne Noël , pasteur
d'Angrogne, qui déjà en J574 avait été demandé par
celle de Grenoble. Son nûnistère fat accordé à Tune et à l'autre de ces Eglises.
En février 1581 eurent lieu des conférences polémiques dans les Vallées. Voici à quel propos.
Un jésuite missionnaire , nommé Vanin , prêchait souvent au sujet des Vaudois , et en particulier de leurs pasteurs. — Qu'ils se présentent, disait-il, ces hérétiques, ces faux prophètes, ces suppôts de Satan, ces ouvriers d'iniquité I Mais ils ne viendront pas. car je les confondrais. — Ce n'est point aux injures qu'on connaît la raison , lui écrivit, le 14 de février, le pasteur de Saint-Jean, nommé François Truchi; mais si, verbalement ou par écrit, vous voulez discuter sérieusement avec moi , ainsi qu'il convient entre théologiens, vous ne me verrez point reculer devant vos attaques. 0
Le jour de la première conférence devait être un dimanche. Vanin présumant que tous les ministres vaudois viendraient y prendre part, et qu'il trouverait alors leurs Eglises abandonnées , se rendit au Villar, pour parler au peuple , au lieu de se rendre à Saint- Jean pour discuter avec les pasteurs. Mais Dominique Vignaux, ministre du Villar, ne laissa pas au jésuite le champ libre qu'il espérait. « Je m'étonne , lui dit-il ,
de vous rovoontrer ici , à Fheure même que vous aviez indiquée , pour la conférence de Saint-Jean ; mais puisque vous voici , vous voudrez bien agféer que je remplace mon collègue Truclii dans cet office, et que nous entrions sur-le-chamj;) en discusâon pu- Uique. »
C'était là précisément ce que le jésuite redoutait, n tourna un regard suppliant vers le lieutenant du gouverneur qui l'avait accompagné , et qui comprit son embarras.
— Je défends qu'il y ait aucune discussion, dit alors ce magistrat.
Mais le pauvre Vanin n'était pas au bout de ses peines; car le pasteur de Saiut-Jean, avec qui la discussion avait été autorisée, ayant appris que son antagoniste s'était rendu au Yillar , l'avait suivi à une petite distance, et arriva bientôt pour l'engager a entrer dans la lice qu'il avait sollicitée.
Après bien des hésitations , la conférence fut ou* verte. On présume de quel côté dut être l'avantage.
Mais Vanin, pour se venger de sa défaite, fit enlever de nuit lé fils du pasteur de La Tour , nommé Gilles des Gilles. Ce jeune homme fut transporté à Turin
dans le couvent des jésuites , et de là on le fit partir pour les Indes , d'où jamais depuis lors on n'en ouït parier.
Qu'on juge de la douleur de sa fannlle ! Elle ne cessa qu'à leur mort, dit son petit-neveu.
Bientôt Castrocaro fit courir le bruit qu'une nouvelle armée allait détruire les Vaudois. Ceux-ci retirèrent leurs familles dans les montagnes, et le gouver^ neur écrivit au duc qu'ils s'y fortifiaient pour résister à son autorité. Un commissaire, envoyé sur les lieux, reconnut à la fois l'innocence des Vaudois et les vexations odieuses de leurs calomniateurs : « Car « ce cruel Castrocaro ne se souciait guère, dit Gilles, a que de vivre en délices dans son château de I^ Tour, « où il était devenu gras et riche; laissant, et qucla quefois faisant commettre à sa garnison toute sorte a d'excès. Il nourrissait dans son palais une troupe de a chiens, parmi lesquels il y en avait de monstrueuse c grandeur. Son fils André était un tel débauché, ff que les femmes d*aIentour, qui avaient leur honneur 0 en recommandation, n'osaient sorth* sans être bien « accom[>agnées. Ses trois filles allaient indifféremc ment à la messe et au prêche des réformés, ne se a souciant pas plus d'une religion que de l'autre, mais
c seulement d'être bien aNKées et pimpantes, et lui , c de rapiner paMnt. »
Leduc de Savoie, informé d'une telle conduite, résolut de «letbre fin à ces excès. Il fit dire à Castrocaro de se rendre à Turin; mais, sous divers prétextes, cet indigne gouverneur cefusa toujours d'obéir ; sa résistance trahit sou infidélité.
Le duc alors voyant bien que, s'il y avait des rebelles à La Tour, ce n'était pas du c6té des Yaudois, mais plutôt du côté de leurs dénonciateurs, ordonna au comte de Luseme, nommé Emmanuel-Philibert, de se saisir de Castrocaro et de le faire prisonnier. Ce n'était pas chose facile, à cause des fortifications, des soldats et des dogues féroces dont il était environné.
Ijbl trahison vint en aide à la tactique. Les traîtres sont toujours trompés. Un capitaine, nommé Simon, s'entendit avec le comte de Luserne, et, le 13 de juin 1582, congédia une partie des soldats de la garnison.
Le comte avait aposté sa troupe à portée du chftteau. n s'y porta impétueusement et le surprit presque sans défense; le portier fut tué au moment oii il allait lever le pont-levis devant les assaillants ; ils s'emparèrent de toutes les issues. Castrocaro et son
fils étaient encore au lit; les chiens énormes qui les gardaient essayèrent seuls de les défendre.
Les trois filles du gouverneur montèrent au beffroi du ohftteau et sonnèrent l'alarme. On accourut d' Angrogne et de Sidnt-Jean an secours du château . Mais le comte de Luserne - exhiba Tordre ducal en vertu duquel il avait agi ; et Ton conçoit que les Vaudois ne firent pas de bien grandes instances pour s'opposer à l'arrestation de leur persécuteur. II fut conduit à Turin et mourut en prison.
Son fils expia ses débordements dans les cachots du sénat. Tous leurs biens furent confisqués, à la réserve d'une petite pension qu'on assura aux filles et à la mère.
Ainsi finit le règne honteux et tracassier de Castrocaro. Selon les paroles de l'Ecriture : «La veille il était puissant et fier , le lendemain il n'était plus.
0 Le méchant , ajoute la Bible , ne prospérera pas sur ses iniquités. »
CHATIPRE IV.
ÉTAT DES VAUDOJS
SSLON LE RÈGNE DE GHÀBLE8-EMAUNUEL.
(De 1580 & 1680.)