‹ L'Israël des Alpes (volume 3)Chapitre 6 sur 23 · LA PESTE ET LES MOINES · texte numérisé non relu

LA PESTE ET LES MOINES

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NHTicn ST ACTOBiTÛ : — Les mèmeft qu'au chapitre llf .

La science doit-elle repousser toiile solidarité entre les phénomènes extraordinaires de la nature et les grandsévénementsquis'accomplissent dans le mondet On le pense aujourd'hui ; mais les peuples ne le pensaient pas autrefois , et leur imagination , attentive aux signes extérieurs, aimait à recueillir le témoignage de ces faits remarquables, à Tappui de leurs craintes ou de leurs espérances.

En 1628, la famine s'était déclarée en Piémont. L'année d'après , les pauvres habitants des vallées vaudoises, qui, n'ayant pas de moissons en propre,

avaient l'habitude d'aller dans les riches domaines du Piémont, offrir leurs services de forfaiteurs au prix de quelques émines de blé, furent privés de cette ressource par une défense expresse, que les curés firent à leurs ouailles de recevoir un seul journaUer protestant. Les Yaudois réclamèrent; le duc mit à néant cette défense ; mais en quelques lieux, dit Gilles, ce on trouva de ces ecclésiastiques quasi enragés, qui se vantèrent de tuer de leurs propres mains ceux de la religion qui s'aviseraient de venir aux récoltes. » Odiumtheohgicum I disait le moyen-ftge^ qui ne connaissait encore que le papisme.

En i6i9, le 23 d'août, vers les huit heures du matin, un orage formidable, ou plutôt une de ces trombes d'eau extraordinaires , qui sont comme un cataclysme, un déluge local suspendu dans les airs, s'abattit tout à coup sur les cimes du col Julian, et produisit, en quelques heures, une effrayante inondation des deux côtés de la montagne. Le village de Pral, dans la vallée de Saint-Martin, et celui de Bobi, daiis^ la vallée de Luseme, furent au même instant envahis par les eaux, avec tant de force, que les familles eurent à peine le temps d'abandonner les maisons les plus exposées. Le débordement remplit ces deux vil-

lages des rochers qu'il entraînait avec lui , plusieurs maisons furent emportées , quelques personnes périrent; mais le fléau disparut avec la rapidité qu'il avait mise à venir.

Il ne devait pas en être de même de la peste qui éclata en 1630 dans toutes les Vallées. Elle fut précédée, en septembre 16S9, par un vent extraordinairement froid, qui, selon les expressions de Gilles, marchait en compagnie d'un nuage fort sec, et fit évanouir la dernière espérance de récolte que laissaient concevoir encore les magnifiques châtaigniers dont nos collines sont couvertes; puis des pluies inaccoutumées détruisirent celle des raisins. On s'attendait à une famine plus cruelle que la précédente. Les ministres vaudois se réunirent en synode le 12 de septembre, et firent en cette assemblée, dit le même historien, des actions extraordinaires en témoignage de leur fraternelle union , sans savoir qu'ils ne se retrouveraient plus ensemble en ce monde, et que de ces quinze pasteurs, deux seulement survivraient à leurs frères au bout de quelques mois.

Vers la fin de Tannée on fit bâtir le couvent et l'égiise des Minimes à La Tour, sur l'emplacement où ^ trouvait la maison paternelle de Rorengo. Là près

s'élève aujourd'hui une maison d'édueaCkm pour U» jeunes filles protestantes , et plus loin le collège de te Trinité, construit en 1830, deux siècles précisément après l'érection de ce couvent, qui a depuis long<temps disparu.

En 1630, une armée française, mise par le cardinal de Richelieu sous le commandement des trois mare* chaux de France, de Scbomberg j de la Force et de Créqui, vint s'opposer aux projets de la Savoie sur le Montferrat. Elle descendit en Piémont par la vallée de Suze, puis rétrograda vers les vallées vaudoises.

Sur les sommations qui leur furent faites, celle de Pérouse se rendit le 24 , Pignerol le S3, et sa citadelle le S9. Mais les vallées de Luseme et de Saint» Martin ne s'étaient point encore rendues. Elles près* saient le duc de leur envoyer du secours, et deman-* daient aux chefs ennemis du temps pour capituler.

Le moine Bonaventure, dont il a déjà été question, allait aUernativcraent vers les deux partis, disant au duc de ^avoie : les Vaudois occupent de fortes positions dans les montagnes, et ne peuvent se rendre sans infidélité , tandis que les catholiques, habitant im pays ouvert, ne pourraient résister à l'armée ennemie et doivent être excusés en cas de capitulation.

Pnisil dit aux Français : Les catholiques se rendront avec empressement, mais les Yaudois sont des l'ebei^ les qui vous résisteront et qui méritent toute rigueur.

Pendant ce temps, l'armée se livrait an pillage ; il y eut des conflits entre les soldats et les habitants, les uns s'efforçant de ravir les biens, les autres de les conserver. Les Yaudois envoyèrent alors des députés au maréchal de la Force qui commandait un détacbement campé à Briqueras.

— Rendez-vous au roi, répondit-il , et nous vous protégerons; autrement nous vous ferons ravager, toer, brûler et exterminer.

Déjà les troupes sardes s'étaient retirées au-delà du Pô; on n'avait aucun secours à attendre de leur part; les Vallées se rendirent le 5 d'avril , sur la garantie çue tous leurs privilèges seraient respectés^ et qu'elles ne prendraient jamais les armes contre leur souverain.

V Mais elles étaient continuellement foulées , dit Gilles, par le passage des grosses troupes de gendarmerie allantes et venantes de France en Piémont ; et 'es chemins étaient couverts d'une fourmilière de gens qui transportaient les grandes provisions de blé

que le roi (Loai8 Xill) avait fait amasser en Fiance pour l'armée du Piémont, s

Vers la fin d'avril , le roi de France étant à Lyon avec toute sa cour, se mit en marohe pour la Savoie. Le cardinal de Richelieu alla à sa rencontre \ les Vau* dois lui envoyèrent une députation composée de Joseph Chanforan , Jean Berton y Joseph Gros et Jacques Àrdoin , qui lui remit, dans la petite ville de Moutiers, une requête par laquelle ils demandaient, la confirmation de leurs privilèges, ce qui leur fut ac-cordé.

1^ 10 de juin, les troupes du maréchal de la Foi*cc, prirent d'assaut la ville de Cavour et l'incendièrent.

Le ^ juillet, toute l'armée se dirigea sur Salures, dont elle s'empara au commencement d'août. Après y avoir séjourné quelque temps, les troupes se remirent en marche et parvinrent le 26 octobre devant Casai. Cette ville était alors défendue par les Autrichiens et assiégée par les Espagnols, alliés du duc de Savoie. Enfin, au 13 de novembre, fut signé le traité de Ratisbonne qui mettait fin à cette guerre ; les Vallées de Luserne et de Saint-Martin furent rendues au Piémont, mais celles de Pérouse et de Pragela, ainsi que Pignerol, restèrent à la France. Ce ne fut qu'en sep-

tmbfe 1631 , que Fon démolit les fortificatiai» de Briquèns.

Mais un fléau bien plus terrible que la guerre vint^ dans cette déplorable année de iOdOy enlever aux Vaudois près des deux tiers de leur population.

Les chaleurs étaient excessives ; une maladie contagieuse, la peste, qui régnait en France, avait grossi Tariuée de Richelieu d'un grand nombre d'enrôlés volontaires qui fuyaient le danger. Ils l'apportèrent avec eux. Dès les premiers jours du mois de mai , celte terrible maladie se fit sentir au village des Portes, situé près de Pérouse. Puis elle parut à Saint*Germain où elle fut apportée, dit*on, par un fossoyeur, puis ensuite à Pral où elle arriva avec des marchandises venues de Pignerol. Bientôt elle ne tarda pas à 3c répandre dans toutes les Vallées.

A peine les pasteurs eurent-ils été instruits de son apparition, que selon Tusage de leur Eglise, ils se réunirent pour consulter les conseils du Seigneur et s'éclairer parla prière, la méditation, et le colloque, sur les devoirs que leur imposaient ces difficiles circonstances. Ils étaient unanimes à proposer la célébration d'un jeûne extraordinaire. « Mais ne voyant pas, dit Gilles , comment on pouiTait célébrer convenable-

ment cette solennité au milieu d'un si grand tracas de gendarmerie et de provisionnaires, ii fut convenu que chaque ministre ferait dans son Eglise tout c« qu'il pourrait pour disposer les fidèles à une sérieuse repentance et effective conversion.

a On avisa aussi à se pourvoir des antidotes nécessaires à la calamité, et à secourir les pauvres par des aumônes publiques. »

Cette réunion pastorale avait eu lieu à Pramol. Quelques jours après, la peste s'y manifesta en débutant par le quartier des Pelencs. On conunença alors à prêcher en rase campagne à Pramol et à Saint-Germain. C'était vers la fin de mai.

Un mois après , la commune d'Angrogne, fut envahie par le fléau; et le iO juillet moururent à la fois le pasteur de Saint-Jean , dans la vallée de Luserne , et celui de Méane, près de Pérouse.

Cependant la peste n'avait pas encore paru à La Tour. Un médecin célèbre (i) y résidait; ii s'y trouvait en outre deux chirurgiens (2) et trois apothicai-

(1) Vioecal Gost.

(3) Daoiel Gilles, filt de l'historien , et Jean Bressour, arrière-petit- filt de Paaialéoa Bressour, l'un des toeiens persécuteurs des Yaodois, dont le famille avait embrassé le protestantisme.

Ks (f ). La présence de ces hommes de Fart y attira beaucoup de monde; mais ils furent las premicffs no (imes da fléau qui ravageait alors Pignerol. Las per* sonnes épargnées se hâtaient d'en sortir.

Un grand nombre d'entre elles se retirèrent à La Tour, ainsi que plusienrs des généraux français (9). Les denrées, les loyers d'appartement et les senrices niercenaires s'élevèrent à un prix excessif. Une charge de vin se vendait quatorze ou quinze écns.

Le chirurgien Gilles étant mort et son collègue se trouvant malade y un chirurgien français demanda cinquante pistoles d'or y pour faire à ce dernier une saignée. Le lendemain , il exigea un écu d'or, pour lui dire de la rue à travers la croisée , et sans entrer dans la maison, comment il devait se poser des ventouses. Plusieurs personnes promettaient d'avance la cession d'une de leurs propriétés pour obtenir l'assurance d'être ensevelies : car les morts encombraient les maisons y et quelques-unes furent brûlées avec les cadavres qu'elles contenaient.

(1) ThoiUAS DaMCi, Daniel Cupin et Jean Col.

(i) Entre autres le fils du maréchal de la Force , le comte deServieal. et le baron de Bonne.

Le 12 de juillet mourut le pasteur de Pral (1), et le U celui d'Angrogne (2) ; sept autres pasteurs vaudois moururent le mois suivant (3). Ceux qui survivaient se réunirent alors sur une montagne isolée au centre des trois vallées ; sur la Saumette près de la Vachère, à portée à la fois d*Angrogne, de Pramol et de Prarusting. Cette réunion eut lieu le 2 d'août.

Après des larmes et des prières , les six ministres épargnés se répartirent les soins dus aux Eglises devenues vacantes. Celui de Bobi , Daniel RozeK fut chargé de conduire le second fils de Gilles à Genève, afin qu'il y terminât ses études ; mais ils moururent à peu de distance l'un de l'autre, frappés tous deux avant d'avoir pu accomplir ce dessein (4).

n ne restait plus dans les vallées vaudoises que trois pasteurs en activité et un vieux pasteur émérite. Ce dernier mourut bientôt après. Les trois derniers

(1) Jtcquet Bemardio, âgé de 40 ans.

(2) Barthélémy Appia; 45 ans.

(3) Jacques Gay, k Rocheplate, 60 ans. Barnabat, son fils, 38 ans. Brunerol à Rora/.43 ans. Laurent Joli à Haneîlle, 45 ans. Joseph Chanforao, à Saiut-Gernisin, 50 ans. Jean Yignaux (fils de Dominique) au Tillar, 56 ana. David Javel, à Pioache, 50 ans. Ce dernier laissait par testament tons set biens aux Vallées, afin d'entretenir des étudiants poui le saint ministère.

(4) Rotel mourut le 98 septembre et Sarouel Gilles le 33 ; ce dernier était âgé de 19 ans.

témoins du sacerdoce de l'Eglise vaudoise tinrent une nouvelle réunion synodale sur les hauteurs d'Angrogne, avec les députés de toutes les paroisses des Vallées pour aviser aux moyens de pourvoir à lein* culte. On écrivit à Constantinople afin d'en rappeler Antoine Léger, puis à Genève afin de demander le « secours de quelques nouveaux ministres, et à Grenoble pour engager ceux du Dauphiné à venir aussi consoler et raffermir cette Eglise vaudoise si cruellement éprouvée.

Il ne lui restait plus qu'un seul pasteur dans chacune des trois vallées , savoir : Pierre Gilles, dans celle de Luserne, Valère Gros, dans celle de Saint- Martin, et Jean Barthélémy, dans celle de Pérouse. Mais ce dernier ayant été appelé dans la paroisse de Saint-Jean en 1631 , et de là s'étant rendu à La Tour le 22 avril , pour conférer avec le pasteur du lieu sur des affaires d'Eglise , il prolongea cet entretien assez avant dans la soirée^ puis il se retira chez lui, car il était né à La Tour , et la maison paternelle était toujours la sienne^ mais il ne pouvait dire à son âme : Réserve-toi pour plusieurs années! car cette môme nuit elle lui fut redemandée. La peste le saisit au sortir de cette conférence, et il mourut trois jours après.

Ce fléau mystérieux et Acrrible , doai la puissance avait faibli durant l'hiver, s'était relevé avec énergie au printemps de 1631. II parcourut alors les sommités d'Angrogoe et de fiobi , qu'il avait épargnées jusquelà. Plus de douze mille personnes étaient mortes dans les vallées {i);k La Tour seulement, cinquante famiUes furent complètement éteintes. Les moissons pourrissaient dans les champs sans être récoltées, les fruits tombaient des arbres sans être recueillis.

On vit, durant les fortes chaleurs de Tété, des cavaliers choir de leurs chevaux au milieu de la route, et rester morts sur la place. « Les grands chemins , dit Gilles, étaient jonchés de tant de cadavres d'hommes et de bétes , qu'on n'y pouvait paaser Ans danger. Plusieurs domaines étaient abandonnés, bute de propriétaires ou de cultivateurs. Les boui^s et les vilkiges,

qui abondaient naguère d'hoounes de lettres, de marchanda, d'artisans de toute espèce et de manou* vriers pour toute sort^de travaux, étaient sans vie maintenant; le désert semblait y avoir passé ; les rai-

(t) tes morts , do cMé des faiMtou tetUimeiU fùreot ainsi répsrtis : Daas la vallée de Lus«nie 6,000. Dans Celle de Saint-Martin 1,SOO, dans celle de Pérouse 2,900. Sur les colières de Prarusting et de Rocheplate 550 T«ta1 10,280.

sins pendaient aux vignes, et les blés couvraient les champs , mais les ouvriers manquaient partout. Le salaire des gens à gages s'accrut jusqu'au quadruple. Les nourrices surtout étaient devenues si rares pour les pauvres petits enfonts qui étaient nés durant ces calamités, qu'on ne savait où s'adresser pour en avoir. Leurs gages moyens, qui ne s'élevaient qu'à 12 ou 14 flcH-ins de Piémont avant la peste , ne tardèrent pas à monter jusqu'à 60 et 80, sans môme que l'on eût l'assurance de pouvoir s'en proeurer à ce prix. Toutes les familles étaient privées de qucfques-uns de leurs membres; plusieurs d'entre elles avaient complète^ ment disparu.

Le ministre Gilles, que nous venons de citer, avait

perdu ses quatre fils aînés; et le vieux père, resté

seul d'entre tous les pasteurs de la vallée , voyait ses

devoirs s'augmenter avec ses douleurs; mais Dieu lui

donna la force de porter cette charge si pesante de

tant de deuils accumulés, de tant d'Eglises à desservh*.

Il allait dans toutes les paroisses , préchant deux fois

chaque dimanche , et une fois au moins chaque jour

de la semaine; visitant les malades et consolant les

aflSigés sans craindre la mort, que tous ses collègues

avaient trouvée (1) dans raoeomplîssenient de cette t&cbe pénible et dangereuse. Il poursuivait avec cou* rage l'œuvre de son niinistère; calme et serein , au milieu des mourants , il leur communiquait sa confiance inébranlable en celui qui frappe et qui relève, qui Gût la plaie et la guéiit.

« Je passais , dil*il y au milieu des pestiférés et de ces vilUkges pleins d'épouvantement t|Ui n'offiraieiit partout que les traits^ la mort ou des deuils domeatiques ; » et selon la seule citaUon latine qu'il se soit permise éàsis sein ouvrage à une époque oà elles étaient prodiguées partout :

Ubique luctus , ubique pavor , et plurAus moHk

bnago.

Son dévouement infatigable se montre réellement plus grand que le danger ; aussi fut-il conservé à l'Eglise vaudoise , à travers les ravages de cette ^idemie , et avec lui le monument le plus complet de l'ancienne histoire des Vaudois» qu'il nous a transmise dans ses chroniques si riches de détails sur une époque des moins connues.

^1) à rcieeption feulement du puteur de Saint-Martin nommé V«|ère Gros, qui paiM ensuite au Villar.

Le pasteur Bninet fut le premier qui aecourut de GeDève au secours des Vallées; il vint en décembre 1630; àx mois avant que la peste eût cessé. D'autres ministres de l'Evangile le suivirent plus tard -, et quoi*

que la langue italienne eût été usitée îusque-là dans

les prédications et les enseignements vaudois y on dut

alors lui substituer l'usage de la langue française,

dans laquelle Gilles transporta plus tard son ouvrage

qui avait été commencé en italien. De cette épocfue

aussi datent les rapports réguliers que l'église vau-

doise a depuis lors entretenus avec l'église de (îenève.

Les fonctions les plus urgentes que ces nouveaux

pasteurs eurent d'abord à accomplir dans les Vallées,

furent relatives à la réorganisation de leurs églises ,

si cruellement décimées, a Ce fut une chose émer-

veSlaUe, dit Gilles, et non encore vue ni ouïe en ces

contrées, que la grande multitude de mariages qui

se irent dans ce temps-là. »

« En la plupart des Heux la peste avait privé les familles de leurs enfants ; ravi aux enfants les acH tenrs de leurs jours, le mari à sa femme, ou la femme h son mari ; tellement que tout étant rempli de désolation, chacun prit parti de s'accompagner d^itne sosur oo d'un frère , pour redresser les maisons

décbéantes et ruinées. » Mais ces mariages n'étaient que le dernier acte des funérailles ; et Tinvocation des grâces divines y tint bien plus que de place le bruit des divertissements et des plaisirs mondains.

On avait eu à subir presque simultanément trois fléaux désastreux : la famine , la peste et la guerre ; mais les deux premiers avaient disparu , et le dernier s'évanouit enfin, sous le règne de Victor-Amédée i^^ qui s'était retiré à Queyrasque pour éviter la contagion. Il signa dans cette ville , le 6 avril 1631 , un traité de paix , par lequel il rentrait en possession de tous ses Etats, et acquérait quelques villes dans le Montferrat en compensation de Pignerol et de la vallée de Pérouse qui restaient à la France.

A peine fut-il paisible possesseur du tr6ne , qu'il s'occupa d'illustrer son règne par des bienfaits plus que par des victoires. Il releva l'université de Turin, pour laquelle il fit construire le palais qu'elle occupe maintenant , et y attira des savants étrangers pour y faire fleurir les lettres et les sciences.

Mais avant de se rendre à Turin il avait séjourné pendant quelque temps à Moutcallier où le clergé ca-> tholique chercha à lui inspirer des sentiments hostiles aux Vaudois. Ces derniers en ayant été avertis

lui envoyèrent une députation (1) chaînée de lui apporter fhonmiage de leur fiéiâfté et l'expre^ion de leurs viBUx. Le comte de Verrue se chargea de les représenter auprès du souverain ; mais plus tard les députés vaudois, ayant pu aborder eux-mêmes le duc de Savoie dans la ville de Carignan et lui exposer robjil de leur mission, il les accueillit avec bonté et leur dit en les congédiant : Soyez-moi fidèles sujets et je vous serai bon prince.

Mais le prieur de Luserne (Rorengo) et le supérieur du couvent de La Tour (Fra Paolo) ayant été instruits de ce bon accueil, cherchèrent à frapper dans leur germe les espérances qu'il faisait concevoir pour le repos des Vallées; ils accusèrent leurs habitants d'une foule de délits et de contraventions. 'Le préfet de la province , nommé Rezan , se rendit à La Tour pour en informer. Une assemblée s'y tint à cet effet le 14 d'août 1630 , et la fausseté de ces inculpations fut reconnue.

Qne fit alors le digne prieur? Il se rendit auprès du pasteur de La Tour, Gilles, dont les intéressantes chro-

(1) Elle était composée de Mlh Jean Geymet, pour la Talléede Laieroe; François Laurena, pour celle de SaintpUartiu; et Jean Mey nier, pour celles de PérouM, Méane et Pragela.

niques ont conservé le souvenir de cette conférence. — Il ni'est venu une excellente idée, lui dit-îl. Ce — serait aussi heureux que rare, dut penser le pasteur, i^ Pourquoi les protestants et le3 catholiques s'opinifttreraient-iis dans leurs prétentions respectives ajouta le jésuite. Si nous cédions quelque chose chadm de notre cdté , tout n'en irait que mieux , et ^ me ferais fort de Tassentiment de l'Eglise romaine.

— Je suis loin de contester Tautorité qu'elle peut vous avoir déléguée à cet e£fet , répond le pasteur, mais j'en ai beaucoup moins de la part de nos églises, et je vous déclare d'avance que je ne pourrais accepter en leur nom aucun engagement qui les concernât sans qu'elles eussent été préalablement consultées. Voyons toutefois ce que vous me proposez?

Voici, répondit Rorengo : Si les Vaudois consen* tent kl», libre habitation des moines parmi eux, je garantis que nous vous laisserons en paix.

C'est-à-dire que, pour consentir à ne pas nous foire du mal, vous demandez que nous vous mettions à même de pouvoir nous en faire.

On comprend aisément que le prieur fut éconduit.

Les Vaudois cependant avaient demandé à Victor- Amédée I" la ratification de leurs privilèges, et ils

envoyèrent à cette époque des députés à Turin pour en presser l'expédition.

Ces députés furent reçis par le prince ie 8 de septembre 1632, et apprirent de sa bouche qu'un ininistire d'Etat se rendrait aux Vallées pour se renseigner exactement sur les contraventions qu'on leur reprochait, ainsi que poiHr prendre connaissance des griefs qu'ils élevaient eux-mêmes.

Peu de temps après airiva en effet le collatéral Sillan qui, accompagné de Rorengo^ parcourut toute les Vallées, en recueillant les observations des Vaudois, et les dénonciations qui leur étaient contraires.

On ignore le rapport qu'il en fit au souverain; mais Tannée d'après, un nouveau commissaire fut envoyé de sa part datis les mêmes lieux. C'était un mattre des requêtes , nommé Christophe Fauzon ; il arriva à La Tour le 5 de mai i633, et il conyoqtia une réunion des délégués vaudo» pour lé 9 du même mois. Lorsqu'ils furent réunis, il leur dit qu'on les accusait de s'être récemment établis à Luserne et àBubiaUe. Les Vaudois prouvèrent qu'ils y avaient existé de temps immémorial. Puis il prétendit que plusieurs d'entre eux s'étaient engagés à une abjuration et n'avaient pas tenu parole.

— ^Parce qu'elle leur a été arrachée par la violence, répondirent ceux-ci. — La preuve , demanda-t-il? — Si elle avait été volontaire , qui les empêchait de Taccomplir ?

— Mais vous avez des maîtres d'école qui enseignent rhérésiel

— Prouvez que notre foi est une hérésie, et nous y renonçons; mais s'ils n'enseignent que notre foi, respectez la liberté de conscience, qui nous a été garantie par rédit.de i56i •

— N'insistons pas là-dessus, car Son Altesse veut vous envoyer de meilleurs directeurs»

— Qui donc?

— Des pères doctes et modestes.

— ^Ehquoi 1 s'écria le député de Bobi (1), voudraiton nous faire envoyer nos enfants à l'école des moines? J'aimerais mieux que les miens périssent sur un bûcher que de vouer leur âme à la perdition !

Le référendaire Fauzon contesta ensuite, aux Vaudois de Saint-Jean le droit de se servir d'une cloche pour appeler les fidèles à leur culte.

Cet usage n'a pas de date , répondit le délégué de Saint-Jean, et les confirmations successives de nos libertés l'ont implicitement sanctionné.

(t) Pierre Paraviii.

Fâuzon se rejeta alors sur d'autres inculpations, dont il n'était du reste que l'écho sans initiative et sans autorité.

C'est alors qu'éclatèrent unanimement des plaintes trop longtemps contenues.

Quoi ! vous laissez en paix les charlatans qui trom^ pent la crédulité publique. Vous laissez en paix les Jnib qui blasphèment le nom du Rédempteur, vous laissez en paix les vagabonds qui exploitent les grandes routes , et nous qui sommes des chrétiens évangéliques tranquilles et laborieux y nous qui n'avons d'autre application que celle de vivre en la crainte de Dieu et en charité fraternelle avec tous les hommes, vous ne cessez de nous poursuivre, de nous harceler, d'exciter à nos trousses des meutes de moines enragés à mal faire ; car, pour ces fanatiques, trahisons fourberies, emprisonnements et vol ne sont que pain béni contre nous !

A l'appui de ces griefs malheureusement trop fondés furent citées une foule de circonstances dont personne ne démentit l'exactitude.

Le commissaire se radoucit alors et promit de faire

cesser de pareils abus; après quoi il leva la séance à la

hâte et quitta les Vallées sans prendre aucune conclues

sion. Mais les influences cachées sous lesquelles il avait d'abord agi, se remirent à l'œuvre pour le circonvenir.

Aussi Fauzon revint-il à La Tour peu de jours après, afin d'obliger les Vaudois à fournir par écrit la preuve de droit, constatant leurs titres à célébrer le culte protestant, dans chacune de leurs paroisses en particulier. On redoutait quelque piège au milieu de ces perpétuelles dilations ; cependant on lui fournit la pièce demandée, le ^ de juin 1633.

Cet écrit demeura sans réponse, et les choses en restèrent là.

Mais les moines n'en mirent que plus d'activité dans leurs attaques contre le protestantisme , et c'est alors que parurent les écrits polémiques de Rorengo et de Belvédère , pour la réfutation desquels Gilles suspendit momentanément ses travaux historiques. Il repondit à ces écrits par un ouvrage intitulé : Considérations sur les lettres apostoliques des sieurs Marc- Aurélie Rorengo, prieur de Luseme, et Théodore Belvcdère, préfet des moines^ publié en 1635.

Cet ouvrage, dont on essaya de faire la réfutation à Turin, fut suivi d'un autre plus considérable encore (|uc rinfatigable pasteur de La Tour publia Tannée d'après, sous le tilre de lorreevangelica.

Ces deux volumes avaient dû leur origine , et donnèrent naissance , à de nombreux écrits polémiques , dont rénumération ne peut trouver place ici.

Des conférences entre les moines et les pasteurs succédèrent à ces publications.

Le pasteur de Saint-Jean, Antoine Léger, revenu en 1637 de son voyage à Constantinople, y déploya tant de talent que Tun de ses adversaires n'ayant pu le vaincre dans la discussion, résolut de s'emparer de lui de vive force. H se mit pour cela à la tête d'une troupe de gens armés auxquels il avait dit : a 11 faut que j'aie ce ministre mort ou vif! » Les Vaudois accoururent à la défense de leur pasteur. Ils empêchèrent le moine Simond d'exécuter sou dessein; mais, par suite de ces conflits et des vexations continuelles qu'on lui suscita, Antoine Léger quitta les Vallées en 1643, et alla à Genève où il finit ses jours.

C'est à cette époque aussi que s'arrêtent les intéressantes chroniques de Gilles que nous avons si souvent citées dans ces derniers chapitres.

Historien riche et précis dans les faits, sobre et grave dans ses appréciations, abondant et naïf dans son style, on ne peut lui reprocher que d'être quelquefois diffus et négligé. Le naturel plein d'abon-

daace avec lequel il raconte les choses reçoit an nouveau prix de la réserve et de Texactitude qui président habituellement à ses narrations.

Gomme auteur polémiste, il a les défauts des écrivains de son temps ; mais il en conserve les qualités et joint à une solide érudition les avantages d'un juge-> ment très sûr et d'une raillerie quelquefois assez vive. Son argumentation paraît Iftche au premier abord, par suite des longs développements qu'il donne à ses pensées^ mais elle est d'une logique très serré3 par l'enchaînement de ces pensées elles-mômes et de leurs déductions.

Gilles fut en outre, pendant plus de dix ans, secrétaire de la Table ou modérateur des Eglises vaudoises, et il compléta, en i60i, la discipline ecclésiastique qui avait été dressée en 1564.

Ces nombreux travaux, accomplis au milieu des fonctions multipliées de son ministère, attestent à la fois son zèle et son activité.

Ce n'est pas sans regret que nous quittons ici ce guide précieux, dont le souvenir est devenn cher à tous ceux qui se sont occupés de l'histoire des Vaudois.

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