‹ L'Israël des Alpes (volume 4)Chapitre 20 sur 22 · EXPULSION TOTALE DES VAUDOIS · texte numérisé non relu

EXPULSION TOTALE DES VAUDOIS

DÉPORTÉS A VERCEIL, OU CONDUITS EN EXIL. (De septembre 1686 à septembre 1687.)

Sources et avtotutés. — La dernière partie des sources indiquées au chap. XV; plus Moser , Hist. des Yaudois et de leur admission dans le duché de Wurtemberg, tirée des actes les plus authentiques ; Zurich, 1798; un vol. petit in-8o de 558 p. (en allemand.) — Dieterici, Histoire de l'introduction des Vaudois dans le Brandeburg ; Berlin 1831 ; un vol. in-8o de XX et 414 p. (en allemand). Mémoires divers, par Erman et Réclam t. VI; Lamberty, Keller, etc. (Tous, auteurs allemands). — Extraits des registres du conseil d'Etat de Genève, depuis février 1687 à décembre 1690, concernant tout ce qui est relatif aux Yaudois dans cetts époque. Un MSC in-4° transmis par M. Le Fort. — Divers extraits des Archives de Berne, communiqués par M. Monastier. — Autres, des Archives de Stutgart, de Zurich et de Darmstadt. Enfin, les journaux du temps: Gazettes de France, de Leyde, d'Angleterre, etc. — Et pour ce qui est relatif à l'état des Vaudois en Piémont, Archives d'Etat et de la cour des comptes à Turin.

Pendant le cours des événements que nous venons de rappeler, un grand nombre de lettres avaient été écrites en Suisse , en Hollande , et en Prusse (alors le Brandebourg), ainsi qu'en Wurtemberg, pour é-

veiller en faveur des Vaudois la sollicitude des puissances protestantes, qui eussent pu les secourir par leur intercession , leurs aumônes ou leur hospitalité.

L'expression des sympathies les plus généreuses répondit à cet appel. Dès le commencement de la persécution, l'Avoyer de Berne avait adressé dans toutes les paroisses du canton, et probablement aussi dans les autres cantons protestants de la Suisse (1), une circulaire pressante pour recommander la célébration d'un jeûne public, accompagné de collectes universelles en faveur des Vaudois. Cette circulaire commençait ainsi : « Comme dans ces temps doulou- « reux, nos frères de Piémont, poursuivis par le fer « et par le feu, tués, faits prisonniers, et bannis de « leurs pays , sont fugitifs et à l'état le plus déplo- « rable, etc.... (2); » d'où il résulte qu'à cette époque déjà, un certain nombre de Vaudois avaient été bannis de leurs pays et se trouvaient fugitifs. Dès le commencement de l'année, il paraît même que l'idée d'un inévitable et prochain exil s'était répandue aux

(1) Ce qui parait résulter des termes suivants de cette circulaire: Tous les pays confédérés et alliés sont invités, etc..

(2) Celte circulaire est datée du 14 mai 1686; et le jeûne qu'elle indique devait avoir lieu le 24 du même mois. Archives de Berne. Communication de M. Mouastier.

Vallées, puisqu'on s'y préoccupait déjà d'assurer à leurs habitants un asile en pays étranger (I).

On sait comment ils furent décimés par le massacre et les prisons. L'héroïque résistance des derniers défenseurs de ces montagnes dépeuplées prépara la délivrance des captifs qui s'étaient rendus. Les combattants ne consentirent à terminer la lutte qu'à la condition de pouvoir se retirer librement avec leurs frères prisonniers ; et ils se hâtèrent d'en donner connaissance aux cantons évangéliques. Yictor-Amédée, sans paraître accepternulle condition delà part de ses sujets rebelles, comme on les appelait, ratifia implicitement cette clause, en disant de ses prisonniers : « Je souhaite que la résolution que je prendrai à leur égard vous soit agréable (2). » Huit jours après la réception de cette lettre, les cantons protestants de la Suisse nommèrent des députés, qui se réuni-

(1) Lettres écrites dans ce but, en janvier 1686, par les députés vaudois : lo au grand électeur de Brandebourg (Frédéric-Guillaume) ; 2° au duc de Wurtemberg; 3o à l'électeur du Palatinat; 4o au comte de Waldeck. Réponse favorable de l'électeur de Brandebourg, le 31 janvier; autre lettre du même aux cantons suisses, du 12 mars, pour leur recommander les Vaudois, et du 3 juin, pour demander des renseignements sur leur nombre, leur fortune, leurs industries, etc.. (Citées par Dielcrici.)

(2) Lettre aux cantons évangéliques , du 17 daoût 1686. (Archives de cour, Turin.)

rent à Arau (1) , pour conférer sur la sortie projetée des Vaudois , et l'asile qu'on pouvait leur offrir. Ayant pris connaissance de tous les documents, cette assemblée remit à deux mandataires, nommés par elle, le soin de s'entendre à cet égard avec le comte Gavon, chargé d'affaires du Piémont près le gouvernement helvétique. Ils se rendirent à Luserne, où il résidait; et leurs négociations ne firent qu'arrêter d'une manière officielle les bases de l'accord sur lequel les derniers combattants des Vallées avaient posé les armes.

Quant à la route que les Vaudois devraient suivre pour sortir des Etats de Savoie, Victor- A médée avait d'abord désigné celles du Saint-Bernard et du Valais; mais comme ils n'eussent pu traverser ce dernier territoire sans l'assentiment préalable de l'évêque de Sion, les délégués des cantons protestants qui étaient demeurés à Luserne, auprès de l'ambassadeur piémontais,' demandèrent que les proscrits Vaudois fussent dirigés sur la Suisse par la route du mont Cenis. Le comte Gavon écrivit à Turin dans ce sens, et cette direction fut adoptée.

(1) En septembre 1686. Introduction de la Rentrée, par Arnaud

Alors aussi commencèrent d'arriver à Genève les deux détachements vaudois qui avaient lutté avec tant de courage dans les vallées de Luserne et de Saint-Martin, et dont la glorieuse capitulation avait déterminé la délivrance de leurs frères. Ils étaient les premiers à en jouir, comme ils avaient été les derniers à se rendre ; et n'ayant point passé par les prisons, ils avaient aussi moins souffert : car les maladies des cachots sont plus meurtrières que les blessures du combat. Les magistrats de Genève n'avaient pas même encore connaissance de leur départ des Vallées, lorsqu'ils entrèrent dans cette ville avec armes et bagages, le 25 novembre 1686.

Ils étaient quatre-vingts personnes , tant hommes que femmes et enfants. Le conseil d'Etat décida que leurs armes seraient déposées sous les halles pour leur être rendues au sortir de la cité (1).

Bientôt on reçut avis que le duc de Savoie avait élargi une partie des prisonniers (2). C'était ceux de Turin. Saivajot, dont on connaît les mémoires , faisait partie de ce premier départ ; mais ce n'était pas encore là une mesure générale. Les mandataires suisses

(1) Registres du conseil d'Etat de Genève, séance du 26 novembre 1686.

(2) Id. séance du 3 décembre.

renouvelèrent leurs instances, et le 3 de janvier 1687 parut enfin un édit par lequel il était accordé aux Vaudois non catholisés d'être mis en liberté , quel que fût le motif pour lequel ils fussent détenus, à condition qu'ils sortiraient immédiatement des Etats de Savoie , sans s'écarter , sous peine de la vie, de la route qui leur serait désignée.

Mais ils ne partirent pas sans éprouver de nouvelles peines.

La Propagande voyait avec regret un si grand nombre d'hérétiques échapper , même par l'exil , à ses tentatives de conversion.

On sait combien d'éminents personnages et de grandes familles s'étaient intéressées à son œuvre avec une ferveur mal éclairée, sans doute , mais peut-être sincère. Leur prosélytisme avait d'abord été du zèle; il devint ensuite de l'ambition.

Les faveurs de la cour et du clergé avaient récompensé le dévouement des premières personnes qui s'étaient généreusement chargées de l'entretien et de l'éducation de quelques enfants vaudois. Ce fut un moyen de parvenir; chacun voulut avoir son converti. Le beau monde fit une mode de cet empressement , et l'on écrivait de Turin : « On voit rarement passer

« un carrosse qui n'ait son Barbet [i) derrière lui ; il i y en a même quelquefois jusqu'à deux, distingues par « leur bonnet à la dragonne (8). »

Mais, comme tout ce qui est une affaire de mode, cet engouement passa vite . et ces pauvres enfants tombèrent dans l'oubli, souvent dans la misère, parfois dans la dégradation.

Lors du départ de leurs familles, on cherchait encore à s'emparer de quelques-uns d'entre eux.

« Les prisonniers de ma brigade, écrivait le directeur de l'une d élies, m'ont dit qu'à leur sortie de la citadelle de Turin le major leur avait enlevé plusieurs enfants par force (3). »

Les Yaudois qui avaient abjuré dans les Vallées ou dans les prisons, étaient aussi fort nombreux (4). On conçoit l'entraînement, ou plutôt le vertige, qui, pour les esprits faibles, avait dù multiplier de tels moments d'oubli clans la terreur de la persécution. Plusieurs des convertis n'avaient d'ailleurs abandonné leur Eglise

(1) Terme de mépris par lequel on avait désigné les Vaudois, en raison du nom de Barbas qu'ils donnaient anciennement à leurs pasteurs.

(â) Lettre des commissaires suisses à leurs seigneurs de Berne . 24 mars 1687. (Archives de Berne, onglet C.)

(3) Lettre à M. Panchaud, 12 mars. ' Archives de Berne. C.)

•{k) Leur recensement donne le chiffre 2. "226. [Arckices d'Etat , Turin . pièces diverses.)

ir

qu'avec l'espoir de demeurer dans leur patrie ; mais ils en furent bien cruellement punis. Pour les empêcher de se joindre à ceux qui se rendaient en Suisse, on ne les laissa sortir de prison qu'après le départ du dernier de leurs frères. La vogue des convertis était alors passée ; les Yaudois fidèles avaient conquis les égards et l'admiration , même de leurs ennemis ; les apostats demeuraient suspects, même à leurs nouveaux coreligionnaires; et enfin, au lieu de pouvoir rentrer dans leurs Alpes natales , ils se virent relégués dans les plaines marécageuses de Yerceil (1) , avec défense d'en sortir, sous peine de dix ans de galères. Leur vie y fut très misérable; plusieurs d'entre eux moururent des fièvres typhoïdes qu'ils contractèrent dans ces climats, si différents des leurs.

Leurs compatriotes, qui avaient préféré l'exil à l'a-

(1) L'ordre de les y diriger arriva le 3 mars 1687. Un premier départ de 650 personues, toutes de la vallée de Saint-Martin, eut lieu le. 8. Elles furent embarquées sur le Pô. Un second convoi partit le 15. D'après un dénombrement fait à Cigliano, le 17, il se composait de 792 hommes, 260 femmes, 501 infirmes et 23 enfants. Ce petit nombre d'enfants s'explique par les nombreux enlèvements dont ils avaient été l'objet. Les chiffres qui précèdent sont tirés d'une pièce intitulée : Dislribuzione délie cattolizati délie valli di Luzerna, nella citlà e terre délia provincia di Vercelli. (Archives de cour.) Un autre tableau, où le peuple vaudois est groupé par familles, porte à 1973 le nombre des familles qui existaient dans les Vallées avant 1686, et à 424 le nombre de celles qui se sont catholissées. (Même source, Rislretlo degli abilanti délie Valli etc..)

postasie, étaient libres de choisir un asile en pays étranger, tandis que. pareils aux descendants de Jaob en Egypte, les malheureux déportés se virent retenus comme des esclaves dans les rizières méphitiques de Yerceil. Une peine de dix ans de galères était prononcée contre tout habitant qui, hors de cette province, aurait reçu chez lui un des Vaudois catholisés. Ils ne pouvaient s'en éloigner, même momentanément, sans une autorisation formelle du gouvernement, étant tenus, en outre, de produire à \evv retour des attestations d'exactitude aux offices de l'Eglise romaine, signées par les curés de toutes les paroisses dans lesquelles ils auraient séjourné. N'a-t-on pas raison de dire qu'au lieu de la dignité de l'exil, ils avaient choisi la honte de la servitude?

Enfin, il leur était interdit de la manière la plus rigoureuse de jamais remettre le pied dans les vallées vaudoises , pour quelque motif ( 1 ) et avec quelque autorisation que ce fût. Quiconque y eût été surpris devait être puni de mort ; et deux mille francs de récompense (v2) étaient assurés à celui qui arrêterait un tel contrevenant.

(1) Solto qualsivoglio pretesto imaginabile.

(-2) E promesse, e sari realme>te sborzato (insistance qui prouve le

On voit que ces malheureux déportés, qui avaient espéré un sort plus doux parleur apostasie, furent au contraire bien moins favorablement traités que leurs compatriotes fidèles et proscrits. Ces derniers, après être sortis sans bassesse des Etats de Savoie , furent accueillis par l'estime, l'affection, les sympathies universelles des pays étrangers, et parvinrent plus tard à rentrer dans leur patrie , qu'ils ne quittèrent plus ; tandis que les misérables catholisés, objet de défiance et de mépris pour tout le monde, abandonnés de leur propre estime, languissant loin de leurs montagnes, et sans perspective d'y rentrer jamais, traînèrent dans l'oubli les derniers restes d'une existence pénible et dédaignée. Quelles hautes leçons ressortent de ce profond abaissement !

Avant l'arrivée de ces tristes colons, Verceil déjà avait eu des Vaudois dans ses murs; mais comme ils n'étaient que prisonniers et non catholisés, ils furent appelés à s'expatrier avec leurs fidèles coreligionnaires et partirent en même temps que les prisonniers de Turin.

peu de foi qu'on mettait et qu'on ajoutait alors aux promesses même les plus authentiques : ce caractère apparaît partout où le catholicisme a été triomphant) ; il premio di duppie cinquante/, , etc.. Somme exacte : iiOli fr, 30 cent.

C'était dans l'hiver de 1686 à 1687. Ces montagnards, autrefois si vigoureux, étaient maintenant pâles, débiles, sans habits, sans souliers, atteints de fièvres et de dyssenteries (1). La mort avait éclairci leurs rangs dans une longue réclusion (2) ; les rigueurs de l'hiver menaçaient maintenant ces existences affaiblies à peine échappées aux rigueurs des cachots (3).

Ils arrivèrent à Turin ; là des scènes plus tristes encore les attendaient. A cause du mauvais temps, sans doute, on avait donné l'ordre de ne pas laisser partir les enfants au-dessous de douze ans ; mais on avait promis à leurs parents de les leur renvoyer au retour de la belle saison (4). Ces pauvres gens, déjà si souvent trompés , ne virent là qu'une ruse par laquelle on voulait les priver de leurs enfants, les retenir loin d'eux , les faire catholiques et les leur enlever pour jamais.

(1) Rapports sur la prochaine arrivée des premières bandes de proscrits vaudois, dressés par les commissaires qui avaient été envoyés à leur rencontre. (Registres du conseil d'Etat de Genève, séances du 14, du 15, du 24 et du 31 janvier 1687.)

(•2) ... Quei di Torino e di Vercelli erano pochi; il motivo è, che erano quasi tutti morti. (Mémoires de Salvajot.)

(3) Il en mourut plusieurs en route. (Lettres et rapports des commissaires.)

(4) « Si era ordine di non lasciar andare nessun figliuoli minori di dodeci « anni ; e dicevano che gli mauderebbero nel bel tempo ; e che i signori « che ne vorebbe ne pigliassen.» (Mémoires de Salvajot.)

Les cris, les larmes et les gémissements remplissaient toutes les prisons (1); les mères surtout étaient désolées; plusieurs d'entre elles eussent préféré voir leurs enfants sans vie que livrés à leurs persécuteurs (2). Au premier acte d'enlèvement que l'on voulut tenter en vertu de cet ordre, il y eut du sang répandu (3) ; la résistance fut si vive qu'on renonça à faire exécuter cette mesure (4), dont l'humanité eût approuvé l'exécution si le souvenir des perfidies passées n'eût trop permis d'en suspecter le but. Nonseulement les enfants que ces familles émigrantes gardaient avec elles leur furent donc laissés, mais encore plusieurs de ceux qui leur avaient été précédemment enlevés, apprenant que leurs parents allaient partir, quittèrent les grandes maisons dans lesquelles ils avaient été placés et se sauvèrent pour venir se joindre au cortège des exilés (5).

Mais la plupart de ces pauvres enfants se virent

(1) « Era un gran pianto in quel giorno, fra i padri e le madré. » (Id.)

(2) « Moite madré erano risolte, se venivano per pigliar i loro fanciuoli, « di tirarli un cotello nel ventre. » (/ci.)

(3) « Comminciarono a pigliar una figlia di Davide Gonino di San Gio- « vanni, e la batevano, e gli fece molto sangue. Il padre volendo difen- « derla lo misse in prigione, per qualche giorni. » (ld.)

(4) « Ma, per la volonta di Dio, quel ordine ne duro che quel giorno. » {ld.)

(5) Dissipation des Eglises vaudoises, p. 29.

poursuivis , atteints et ramenés des bras de leur famille proscrite dans les palais qui leur servaient de prisons. En traversant la Savoie, quelques-uns de ceux qui avaient pu partir firent encore enlevés : ici par des religieux (1) , là par des gentilshommes (2), ailleurs par des soldats (3).

Il faut néanmoins observer que la plupart de ces enfants furent plus tard rendus (-4).

.Mais combien de peines de tout genre ajoutées aux souffrances de leurs parents! « Ces misérables, dit Arnaud (S) , étaient accablés d'infirmités et de langueur : les uns rongés par la vermine, d"autres épuisés par leurs blessures ; couverts de plaies et de haillons , ils ressemblaient à des ombres plutôt qu'à des êtres humains. »

Tel est l'état dans lequel les premiers détachements de ce peuple expatrié parurent sous lesmursde Genève.

« Enfin, les voici qui arrivent, ces braves gens, ces

(1) A Aiguebelle.

(2) A Suze, à Saint-Jeaa de Maurienne, à Annecy.

(3) A Frangy, à Saint-Julien.

(4) « Toutes les personnes enlevées depuis le mont Ceuis ont été ren- « dues, quoiqu'avec assez de peine, à la reserve d'une jeune fille, qu'un a gentilhomme de Saint-Jean-de-Maurienne , nomme M. Galafl're, n'a pas « voulu rendre, maigre mes instances et celles du commissaire de S. A. R. » (Lettre du 1er mars, Archives de Berne, C D.)

(5) Renirée, p. 4.

« généreux confesseurs de notre Seigneur Jésusce Christ ! » s'écriait un témoin oculaire de leur entrée dans cette ville.

« Nous n'avons encore que la première brigade, « composée de soixante-dix personnes, de tout sexe « et de tout âge, arrivées par un froid cjlii a gelé le « Rhône jusque dans son fond. Ils sont le reste de « plus de mille qui étaient emprisonnés en deux lieux « différents , et ont encore laissé une vingtaine des « leurs sur les chemins où ils ont achevé d'expirer de « froid, de faim et de misère. Leurs conducteurs n'ont « pas voulu leur permettre de les secourir. Peut-être « était-ce un père qui laissait son enfant; une mère, sa « fille; des enfants, les auteurs de leurs jours (1). »

Ils arrivèrent en divers temps et en diverses brigades, au nombre d'environ trois mille personnes (2). Mais ils étaient presque tous dans un tel état de dénûment que la plupart d'entre eux n'eussent pu at-

(1) Juribd, Lettres pastorales; édition de Rotterdam, 1688, t. I, p. 287.

(2) Voici sur quelles bases ce chiffre est établi :

Sont arrivées le 25 novembre 1686: 80 personnes. (Le 10 décembre, même année, le conseil d'Etat de Genève est averti que prochainement devaient arriver encore quatre brigades, de mille personnes chacune.) Nouveaux proscrits arrivés le 14 janvier 1687 , au nombre de 70. Le 24 du même mois, 208; le 26, item, 340. A partir de cette époque, je ne trouve plus d'évaluation précise, jusqu'au 31 d'août 1687, où arrivèrent à Genève

teindre les frontières de la Savoie sans de nombreux secours. Les uns, courbés par l'âge et par la maladie, ne possédaient rien pour se vêtir ; d'autres, percés de blessures qui s'étaient agrandies et envenimées dans l'oubli des cachots, avaient à peine du linge pour les panser; plusieurs étaient perclus de leurs membres, gelés en route, et ne pouvaient se servir de leurs mains même pour recevoir ou porter à leur bouche les aliments qu'on leur offrait ; il y en avait dont l'estomac souffrant ne pouvait digérer sans des douleurs cuisantes la moindre nourriture. Les plus malades avaient

de nouvelles troupes d'exilés, au nombre de 800 personnes, la plupart de la vallée de Pragela Tous ces chiffres réunis donnent le nombre 1640. Mais les groupes auxquels ils se rapportent n'ont certainement pas été les seuls; il doit y avoir eu des convois plus forts et plus nombreux. Nous savons, par les mémoires de Salvajot, que celui dont il faisait partie arriva à Genève le 10 février 1687 ; et il ajoute qu'il était des premiers. De février au mois d'août, plusieurs autres caravanes d'exilés ont dû se succéder à Genève. Un grand nombre de pièces en font foi. Dans les registres du conseil d'Etat de cette ville, à la date du 13 d'août (par conséquent avant l'arrivée de la plus forte brigade mentionnée dans cette liste, nous trouvons la distribution suivante des Yaudois déjà expatriés : en Brandebourg, 700; en Wurtemberg, 700; dans le Palalinat, 800; dans les cantons de Zurich et de Berne, 150; à Genève (d'après une note mentionnée au procès-verbal de la séance du 1er juin 1687], 150; total : 2,500; et, en ajoutant le chiffre de la brigade du 31 d'août, on obtient le nombre de 3,300. Le mémoire présenté en juin 1687 à l'électeur de Brandebourg par le délégué suisse David Holzhalb, de Zuricb, donne ainsi le recensement des Vaudois recueillis à cette époque dans la confédération helvétique : 1,001 hommes, 891 femmes, 764 enfants au-dessous de quinze ans; total : 2,656 personnes.

été entassés sur des charrettes ou des montures; les uns chancelaient sous le poids d'une extrême langueur; d'autres étaient si transis qu'ils n'avaient pas la force de parler; plusieurs enfin étaient tellement accablés de peines morales qu'ils eussent préféré mourir. Il y en eut qui rendirent le dernier soupir sur la frontière comme s'ils n'avaient pu survivre à la perte de leur cruelle patrie; d'autres moururent en arrivant à Genève, entre les deux portes de la ville, trouvant ainsi la lin de leurs maux au moment où ils eussent pu en être soulagés.

Tous ces détails sont tirés des relations du temps ; et il n'en est pas un seul, qui ne s'appuie sur quelque témoignage contemporain.

Les habitants de Genève furent admirables de dévouement, de générosité, de sympathies délicates et empressés pour secourir d'aussi grandes infortunes.

C'est avec une sorte d'enthousiasme qu'ils accueillirent les proscrits. La moitié de la population s'était portée à leur rencontre jusque sur les bords de l'Arve qui servait de limite à leur noble pays, si restreint sur la carte, mais si grand dans le monde.

« Les Genevois s'entrebattaient , dit un contemporain, pour recueillir les plus misérables de ces pau-

vres Vaudois. C'était à qui les aurait plus tôt conduits dans sa demeure. Il y en eut qui les portèrent entre leurs bras depuis les frontières jusqu'à la ville. »

Cet empressement à les accueillir était si grand que. pour éviter l'encombrement des routes et la surcharge des maisons, le conseil d'Etat de Genève se vit obligé de rendre un arrêté par lequel il fut prescrit à chaque citoyen d'attendre, pour recevoir les nouveaux venus, la distribution de leurs billets de logement [\).

Mais quelle douleur pour les uns et les autres, lorsque, se cherchant dans la foule, les membres de la même famille ne se retrouvaient pas ! Les Vaudois qui étaient arrivés les premiers, et à qui la généreuse hospitalité de cette ville chrétienne avait rendu quelques forces, accouraient à leur tour à la rencontre des nouvelles brigades dont on annonçait l'arrivée, pour s'informer des parents ou des amis qui leur manquaient.

« Un père demandait son enfant, et un enfant son père; un mari cherchait sa femme, et une femme son mari (ï). » Ces recherches n'étaient souvent suivies que des plus tristes déceptions. « Cela produisait un spectacle si triste et si lugubre, que tous les assistants

(1) Séance du 2 février 1687.

['2) Botbr, p. 281.

fondaient en larmes, pendant que ces malheureux, oppressés et abattus par l'excès de leur douleur, n'avaient ni la force de pleurer ni de se plaindre (1). »

Janavel fut un des premiers à sortir de Genève pour aller au-devant de ses compatriotes. Ses tristes prévisions s'étaient réalisées; ses conseils n'avaient pu prévenir une aussi grande catastrophe, et lui qui, depuis trente-deux ans, avait mangé du pain de l'exil , eût voulu d'autant plus en éviter l'amertume aux enfants des montagnes vaudoises, ah ! s'il avait pu quelquefois regretter d'en être séparé, qui dira si main-* tenant le bonheur de revoir les familles qu'il avait chéries, le peuple qu'il avait défendu, ne combattait pas dans son patriotisme la douleur de cette nouvelle proscription ! Mais au pénible tableau de tant de misères , errantes et sans patrie : à chaque débris de ce grand naufrage qui jetait sous les murs de Genève les déplorables restes de tout un peuple expatrié : cette ville généreuse, aussi vaillante dans la charité que Janavel l'avait été dans les combats, répondait aux proscrits par de nouveaux secours.

D'ailleurs, il se trouvait encore, parmi les exilés, des

(1) Dissipation, etc. p. 34.

bandes épargnées et courageuses , des familles privilégiées, qui excitaient l'admiration en même temps que la pitié.

On citait, parmi les Vaudois, un de leurs Barbas, âgé de quatre-vingt-dix ans, qui menait avec lui une tribu de soixante et douze enfants ou petits enfants (1).

Ces dignes débris de l'Eglise vaudoise semblaient faire revivre au milieu des peuples modernes les imposantes images des émigrations patriarcales, dont la Bible avait rendu le souvenir familier à tous les protestants.

Ces exilés arrivèrent à Genève en chantant , d'une voix grave et triste, ce psaume d'Israël fugitif, que Théodore de Bèze avait traduit dans la langue de Calvin :

« Faut-il, grand Dieu, que nous soyons épars (2) ! » et dans lequel, en parlant des ennemis du peuple de Dieu, le psalmiste a introduit des détails qui se rap-

(1) Cette famille faisait partie de la troisième bande des exilés. Il ea est question dans un manuscrit de l'époque qui m'a été communiqué par M. Lombard-Odier de Genève. Ce MS '. dit que les Vaudois étaient déjà sous la conduite d'Arnaud pasleur de leur nation. Mais ces derniers mots ne suffisent pas à établir qu'Arnaud fût d'origine vaudoise, surtout en présence des preuves qui le présentent comme un Français réfugié aux Vallées.

(2) C'est le psaume 74«, du recueil en usage dans les Eglises réformées.

portaient si fidèlement aux excès commis dans les Vallées par les persécuteurs de X Israël des Alpes.

Pillons, brûlons, ont dit ces furieux ;

Et trop cruels dans cette injuste guerre,

Ils ont partout ravagé notre terre ,

Et par le feu (Seigneur ! ) consumé tes saints lieux.

Mais les malheurs de la guerre n'avaient été que le prélude de plus longues et plus grièves souffrances que les Vaudois avaient subies dans les prisons. Ils y étaient entrés au nombre d'environ douze mille , et n'en ressortirent que trois mille cinq cents (1). Dans quelques-uns de ces lieux de captivité, on ne leur donnait à boire que de l'eau corrompue ; ailleurs ils n'avaient pour se nourrir que d'insuffisants et mauvais aliments. A Queyrasque et à Asti, ils furent entassés dans les fossés de la ville, exposés à toutes les intempéries des saisons; ailleurs, couchés sur le pavé ou sur la terre nue, et quelquefois si serrés dans une enceinte étroite , qu'ils avaient de la peine à se re-

(1) C'est le chiffre approximatif; mais à un petit nombre d'unités près, je crois pouvoir le donner comme exact. Il avait été dit, dans la séance du 10 décembre 1686 du conseil d'Etat de Genève : 11 en doit venir au plus tôt mille, cl puis trois autres bandes cbacune d'autant. 11 y eut un plus grand nombre de bandes, mais cha.une d'eutre elles était composée d'un moius grand nombre d'émigrants.

muer. La chaleur de l'été en 1686 avait , disent les relations du temps, engendré une telle quantité de poux, que les captifs ne pouvaient dormir; il y avait même de gros vers qui déchiraient la peau (1); on a vu plusieurs de ces pauvres malades tellement rongés, que leur chair s'en allait en pièces. On a compté jusqu'à soixante et quinze malades dans une seule chambrée, et lorsqu'ils sortirent de là, au milieu de l'hiver, sans transition de la captivité au voyage , dénués de forces et de vêtements (2), il y en eut plusieurs qui ne marchèrent qu'à la mort.

A Mondovi, l'ordre de laisser partir les Yaudois ne leur fut communiqué que la veille du jour de Noël, à cinq heures du soir (3) ; et l'on dit en même temps aux prisonniers que, s'ils n'en profitaient pas tout de suite, ils ne pourraient plus sortir le lendemain. Aussitôt les prisons se vidèrent; tous ces malheureux se précipitèrent, malgré la nuit et les neiges, au milieu des grands chemins glacés; ils firent cinq lieues sans s'arrêter; mais cent cinquante des leurs mouru-

(1) Probablement des larves de divers insectes.

(2) « Ces pauvres gens des Vallées sont la plupart très mal vêtus ou nus.» {Registres du conseil d'Etat de Genève; séance du 2 janvier 1687.)

(3) A Luserne, l'ordre fut d'abord affiché dans les rues, sans être communique aux prisonniers qu'il concernait exclusivement.

rent en route. Quelle barbarie de la part de ceux qui les avaient trompés et qui célébrèrent, le lendemain, la fête de Noël , sans embarras dans leur église !

A Fossan , on les fit partir pour le mont Cenis au milieu d'un violent orage; quatre-vingt-six de ces malheureux proscrits périrent dans les neiges , et beaucoup d'autres eurent les pieds ou les mains gelés (1).

La brigade suivante, qui traversa le mont Cenis vers la fin de février (2) , put encore reconnaître sur la neige les cadavres de ceux qui avaient péri en janvier. Mais les réclamations adressées par le gouvernement suisse à la cour de Turin , sur le peu d'égards

(1) Avis d'un grand malheur arrivé aux Vaudois sur le mont Cenis. Note adressée au conseil d'Etat de Genève, par les commissaires suisses envoyés à la rencontre des exilés. Elle est datée du 3 février. — Une lettre de Me Truchet, écrite d'Annecy à M. le colonel Perdriol à Genève, sous la date du 14, donne des détails sur cette catastrophe. [Archives de Berne, C et D.) La troupe vaudoise était de 320 personnes; elle fut réduite à 230, nonseulement par cet accident, mais encore par divers enlèvements qui eurent lieu à travers la Savoie. Ainsi Marie Sarrette de Prarusting, Marie Cardon d'Angrogue, Jean Pasquet, Jacques Pascal, Paul et Jean Cardon furent enlevés à Saint-Jean de Maurienne. Les trois filles de Jean Pasquet avaient été précédemment enlevées à Rivoli, etc.. — Si le cadre de ce travail me l'avait permis, j'aurais donné, sur ce point et sur bien d'autres, des détails beaucoup plus étendus.

(2) Elle arriva à Genève le lPr de mars. (Lettre de Me Paschaud , conseiller d'Etat, à L. L. E. E. de Berne.)

témoignés aux Vaudois, et le dénûment dans lequel ils étaient laissés, malgré l'article des stipulations par lequel Victor-Amédée s'était chargé de pourvoir à leurs besoins jusqu'aux frontières de Savoie ; l'indignation que l'on ressentit à la vue de tant de malheurs, la voix même de l'humanité, décidèrent le duc de Savoie à prendre des mesures plus efficaces pour leur conservation. Il fit transportera la Novalèze, au pied du mont Cenis , quinze balles de casaques en gros drap noir, destinées aux convois ultérieurs. Celui qui traversa cette montagne un mois après la catastrophe qui l'avait couverte de deuil, était composé de deux bandes de prisonniers, venues l'une de Luserne et l'autre de Turin , mais réunies à Saint-Ambroise , au nombre de deux cents deux personnes. Une quarantaine de ces capotes de laine, envoyées par Victor- Amédée, leur furent distribuées. Le chevalier de Parelles les avait accompagnés jusques au pont de Frèlerive , et le capitaine Garrel, son frère, les conduisit de là jusques aux frontières de Genève. Ils se louèrent beaucoup des soins qu'on avait eus pour eux pendant ce voyage, et donnèrent une attestation dans ce sens au capitaine qui la leur avait demandée. Cette dernière circonstance prouve que le duc de Savoie

avait enfin pris à cœur de veiller sincèrement au soin des malheureux proscrits (1).

Ils ne laissaient pas néanmoins d'avoir encore à subir de grandes privations. «Ils sont dans un pitoyable état, » écrivait un des commissaires suisses envoyés à leur rencontre (2). « Presque tous sont malades, et sans nos secours, la moitié seraient morts en chemin. J'ai pu ravoir la fille qui avait été enlevée à Lanslebourg , et un joli garçon que le maître de La Ramassa avait gardé au mont Cenis. J'ai écrit au commissaire de Son Altesse Royale pour faire rendre les enfants retenus à Saint-Jean et à Aiguebelles; on en a renvoyé quatre; il en reste encore cinq, qu'on a promis de faire prendre avec les treize malades qui sont restés en route. »

« Ces gens ont bien souffert. Cependant ils sont pa-

(1) Dans tout ce qui s'est passé de pénible à l'égard des Vaudois, on doit moins accuser les intentions de leur souverain, que les menées de leurs ennemis. Il est même des choses qui prouveraient que ces derniers se défiaient encore des bonnes dispositions de Yictor-Amédée à l'égard des Vaudois. Salvajot raconte dans ses mémoires que ce prince venait souvent passer des revues dans la citadelle dé Turin ; mais qu'on défendait alors aux prisonniers vaudois de sortir des bâtiments dans lesquels ils étaien^ renfermes, et même de se montrer aux fenêtres; et que l'on mettait en prison, in un crotlone, quiconque faisait la moindre tentative pour demander grâce à S. A. R.

(•2) Lettre du commissaire Corxillet, datée d'Annecy.... Mars 1687. [Archives de Berne, onglet D.) J'en abrège quelques expressions.

tients et contents, et remercient Dieu aux larmes , en vous faisant d'actuelles (1) bénédictions de voir les soins qu'on prend pour les secourir. » Ces dernières paroles sont extraites textuellement de la lettre que nous avons citée.

Voici maintenant les détails que donne Salvajot sur la marche de ce convoi dont il faisait partie.

« Après nous avoir fait beaucoup de promesses pour nous engager à embrasser le catholicisme , on nous laissa partir le 27 février 1687 (2). Le départ se fit en boa ordre. On mit sur des charrettes les enfants et les personnes qui ne pouvaient marcher. Lorsque la route était trop mauvaise pour les voitures, on nous donnait des mulets, des ânes et des chevaux. Nous traversâmes presque toute la Savoie à cheval , et quand les Savoyards ne faisaient pas leur devoir, le sergent leur donnait des coups de bâton. » On voit que les mœurs de ce temps n'étaient guère plus douces à l'égard des sujets catholiques, que des proscrits

(l) De continuelles.

•2 Voici l'indication de leurs étapes, de Turin à Genève : Iù Saint-Arubroise ; 2o Bussolino ; 3o la Novalèze, où ils arrivèrent le l<*r de mars ; Lanslebourg ; 5o Uodane ; 60 Saint-Jean de Maurienne ; 7o Aiguebelles ; 8° Grisy ; 9<J Favergie; 10o Annecy; llo Crusiglia ; et après douze jours de marche, ils arrivèrent le 10 de mars à Genève, ou ils séjournèrent jusques au 24.

protestants. ïls n'étaient les uns et les antres, pour l'entourage des souverains, que des manants, corvéables et taillables selon leur bon plaisir.)

« Nos sergents étaient très bons, ajoute Salvajot. Us avaient soin qu'on ne nous fit aucun tort. » (Par crainte, sans doute, des châtiments corporels qui les eussent attendus eux-mêmes , en suite des nouvelles dispositions d'esprit qu'avaient produites les accidents survenus par la dureté des premiers conducteurs. )

A Genève, dit la relation de 1689, « les Vaudois furent reçus, non-seulement comme des frères, mais comme des personnes qui portaient avec elles , la paix et la bénédiction dans les familles (1).

On leur prépara des places réservées dans le temple de Saint-Pierre, derrière celles des syndics de la ville (2).

On avait fait disposer pour eux l'hospice Plain-Palais (3); mais presque tous les proscrits, même ceux qui étaient malades, .furent logés et soignés par les habitants de Genève.

Les autres villes protestantes de la Suisse s'empres-

(1) Dissipation.... p. 34.

(2) Conseil d'Etat de Genève, séance du 5 février 1687.

(3) Registres du conseil d'Etat. Séance du 15 janvier.

aèrent de concourir à ce généreux accueil. Celle de Berne avait offert aux magistrats de Genève, de faire vêtir les Vaudois à ses Irais il): mais on y avait déjà pourvu {"2).

Cependant . toutes ces bandes successives d emigrants ne pouvaient s'entasser dans une seule ville. De fréquents couriers étaient échangés entre tous les cantons protestants de la Suisse, pour arriver à y répartir le plus avantageusement possible un aussi grand nombre d'exilés.

Une partie d'entre eux fut dirigée en Wurtemberg et en Brandebourg dans le courant de l'année 1687; mais la plupart hivernèrent en Suisse , en attendant qu'une station définitive leur eût été assignée.

Quelques-uns allèrent en Hollande, et de là en Amérique : le plus grand nombre cependant répugnait à s'éloigner des vallées vaudoises. Les pauvres bannis espéraient encore pouvoir y rentrer quelque jours , et retardaient autant que possible la fixation d'un établissement qui les eût enchaînés sur la terre étrangère.

(1) Même source. Séance du 2 février.

(2) Plusieurs sources de secours y contribuèrent; lo le gouvernement séance du conseil d'Etat, du 2 février) ; 2o la bourse italienne (séance du

8 février) 3o les particuliers; (séances du 19 février, du 12jnars art.)

Janavel nourrissait ces sentiments de patriotisme dans leur cœur. Ils avaient d'ailleurs laissé une partie de leurs compatriotes en Piémont; car, indépendamment de ceux qui se trouvaient à Verceil, tous les Vaudois qui, durant la guerre de 1686, avaient été pris les armes à la main , loin de se voir relâchés avec les autres prisonniers, furent condamnés aux galères, et plus tard, employés aux travaux des fortifications (i).

Enfin tous les pasteurs vaudois, à l'exception d'Arnaud et de Montoux, étaient retenus, malgré les fréquentes et vives représentations de la Suisse, à qui l'on répondait que Victor-Amédée s'était réservé de prononcer sur leur sort, au retour d'un voyage qu'il venait de faire à Venise (2).

« Deux jours avant notre départ de Turin, raconte Salvajot, on mit tous nos ministres avec leurs familles dans une chambre séparée ; des gardes furent placés à la porte, afin que nul ne pût en sortir, et ainsi nos pauvres ministres restèrent en prison, eux qui croyaient devoir être les premiers à partir (3).» Mais Victor-

(1) Lettre du comte de Gavon à M. de Murât, lue au conseil d'Etat de Genève, séance du 7 février 1687. Voy. Registres du conseil.

(2) Même source.

(3) « Gli fecero mettere tutti con le loro famiglie in una caméra... E gli v dissero che prima era péril saluto dell' anima sua; e poi che S. A. R... « gli darebbe qualche intretorie; ma che per le Valle, non pensassero più

Amédée ne se hâta pas de statuer sur leur sort ; car on lit dans un ouvrage publié en 1690 : « Les pasteurs vaudois sont toujours prisonniers ; on à essayé tour à tour des promesses et des menaces pour les faire abjurer; et à présent encore, ils gémissent dispersés et retenus dans trois château x-forts, où ils sont exposés à beaucoup d'incommodités et de misères, sans qu'on voie encore aucune apparence à leur délivrance » (1).

Ils ne furent élargis qu'en juin 1690 (2), lorsque les Vaudois victorieux eurent reconquis leurs vallées, et que Yictor-Amédée eut intérêt à se les rattacher par suite de la rupture politique qui venait d'éclater entre le Piémont et la France.

Le secret de la puissance des rois est d'avoir su opprimer les hommes les uns par les autres; leurs armées sont tirées du peuple et dirigées contre le peuple.

o ad andargli! E i nostri poveri ministri restarono in prigione, e credevauo <i d'essere i primi a partire. i

(1) Hist. de la dissip. des Egl. vaud., p. [35. Ces pasteurs étaieut au nombre de neuf. (Mémoire de David Holzhalb au grand électeur de Brandebourg. — Sur l'état des Vaudois : juin 1687. Archives de Berlin.) Six autres, savoir : MM. Arnaud, Montons, Bayle père et fils, Dumas etc., Javel, avaient pu sortir du pays. Un seul avait abjuré : c'était J. P. Danne. Ou fit un jeu de mots sur son nom en disant qu'il suffisait d'un accent aigu sur la dernière lettre pour indiquer ce qu'il était devenu. Cet homme qu'il est plus facile de croire égare que convaincu, écrivit quelques ouvrages en faveur de l'Eglise romaine.

(2) Mercure historique, t. VU, p. 667.

Les guerres qui surgissent entre les nations ne sont jamais dans l'intérêt des nations : c'est l'ambition des dynasties qui les produit et en profite.

Aussi, tout peuple opprimé est le complice du tyran qu'i' subit ; car, s'il était isolé, nul tyran ne pourrait prévaloir contre un peuple tout entier.

Mais Dieu a permis cette tutelle rigoureuse des sociétés humaines, afin de leur faire sentir le prix de l'émancipation ; et pour avoir la liberté, il faut en être digne.

Une âme indépendante, même dans l'oppression, même dans le martyre, est plus libre encore qu'une âme servile privée de ses maîtres.

Terminons par ces paroles de l'Evangile : « Si Christ vous affranchit, vous serez véritablement libres.»

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