PREMIER SUCCÈS — ASSAUT
Des soldats se précipitèrent dans la chambre sacrée do la jeune fille; mais ils trouvèrent Clotilde dans un si horrible état d’immobilité, que le fidèle Albanais, qui les conduisait, le sabre nu, demeura stupéfait à l’aspect du regard fixe et hébété de sa jeune maitresse.
— Madame! dit-il respectueusement. La jeune fille, toujours immobile, regardant sans voir, ne répondit rien à ï’Albanais. — Madame! répéta Castriot. — Il est mort!... murmura Clotilde. — Ah ! venez au plus tôt, reprit l’Albanais. Marie vient demettre nos soldatsà une rude épreuve; l’alarme est dans la forteresse, et vous seule pouvez calmer l'Innocente.
La princesse suit Castriot machinalement ; elle descend et s’avance dans les cours à demi sombres. Elle arrive vis-à-vis le portail, et le spectacle de l’Innocente échevelée, tenant une torche qu’elle secoue semblable à la Discorde, et se débattant au milieu de tout le premier corps d’armée qui suffit à peine pour la Contenir, frappe ses regards sans qu’elle le voie intellectuellement. Ce tableau nocturne et pittoresque dans ses effets, les figures des soldats éclairées par la lueur des torches, les murs grisâtres,
et Marie en proie à ses convulsions, sont devant elle comme s’ils n’y étaient pas.
Cependant C otilde s’aproche de l’Innocente, et, apercevant alors sa nourrice, elle eut une idée vague de ce dont il s’agissait; mais sa pensée dominante ayant trop d’empire, ces mots errèrent sur ses lèvres pâlies par la douleur :
— Mariel... ma bonne Marie!... vous ne savez pas tous les malheurs que vous causez I... Ah! nous sommes bien malheureux; si vous avez perdu votre fils, j’ai... La jeune fille effrayée s’arrête.
A ces accents chéris, l’Innocente revient à elle, arrange sa chevelure en désordre, se tait, regarde fixement celle qui . fait vibrer encore quelques cordes d’un cœur mort au plaisir des mères, et ses yeux ne lardent pas à se remplir de larmes!...
Cette jeune fille, pâle, immobile au milieu de ces soldats étonnés; ces torches qui ne rompaient l’obscurité de la nuit qu’en un seul endroit, en colorant les vieux murs couverts de mousse, celte femme calmée d’un regard, offraient le tableau d’une jeune magicienne évoquant un mort aux yeux d’un peuple effrayé; car la pauvre Marie, par son air délabré et la nudité de ses membres décharnés, avait l’air de sortir d’une tombe et de se couvrir, par une pudeur renaissante. du linceul, dernier vêtement de l’homme I...
Le calme reprit peu à peu son empire. Chacun retourna à son poste. Marie, dont on avait laissé la logeentr’ouverte, fut renfermée, et la princesse, suivie de Castriot, revint à pas lents.'
Elle rentre et s’assied en tombant sur un fauteuil : elle y resta dans la même position, jusqu’au lever de l’aurore, et ces heures douloureuses doivent être encore plus effacées
de sa vio que si elle eût dormi
A peine le jour commence-t-il à poindre, qu’elle se lève doucement, va vers la fenêtre et l’ouvre en tremblant, avec l’anxiété d’nne mère qui reçoit des nouvelles de l’armée, et qui, ne reconnaissant pas l’écriture de son fils, pâlit en décachetant la lettre fatale!
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It’lgRAKLlTK
Giotildo regarde avec l’avidité de la douleur sur lo rocher, dans le fossé, sur les dunes... l’œil de l’amour lui découvre du sang... elle en suit la trace, elle voit les vestiges des mains rougies du bel Israélite 1... Ces déchirants indices sont empreints des soins de l’amour le plus délicat. En effet, ces marques sanglantes sont effacées à moitié, et recouvertes de sable afin de déconcerter des recherches trop curieuses... Ces précautions prises au milieu des angoisses de la mort, cette attention do se trainçr pour aller expirer loin des lieux qui pourraient paraître suspects et flétrir l’honneur d’une maîtresse adorée, cet ensemble touchant, frappa lame de Clotildo comme un éclair.,, mais comme un éclair qui précède la foudro; car un froid glacial parcourt sos membres; un nuage se répand sur ses yeux ; à peiue a-t-elle io temps de dire : « .t. Étais-je aimée /...» qu’elle tombe!. . et blanche comme un lis abattu par l’orage, elle git décolorée, les bras étendus et l’œil fermé. Ses longs cils, sa noire chevelure et les deux arcs d’ébène qui surmontent ses yeux tranchent seuls sur cette effrayante pâleur.
Inquiète et impatientée d’attendre, la jolie Proveuçale entra en chantant chez sa maifresse. L'effroi de Josette fut presque égal à la douleur de la princosse. La suivau te, muette de stupeur, soulève Clotilde ; elle parvient à la prendre dans ses bras, et elle la porte surlo lit qu’elle s’étonne de trouver en ordre. Elle réchauffe la princesse, l’appelle en pleurant, et laisse tomber ses larmes sur le visage de Clotilde; la Provençale porte sa main sur le cœur de sa maîtresse et le sent battre faiblement... L’espèce de sourire que fait naître l’espoir vint errer sur les lèvres de la fille de l’intendant; ce sourire, au milieu do ses larmes, ressemblait au rayon de soleil qui perce la nue au milieu d’un orage.
Enfin Clotilde remue avec peine sa pesanto paupière, elle la soulève et son œil se découvre ; mais U est terne et dénué de cette flamme qui l’embellissait,
— Ah! madame!
— Josette!... Et la princesse, comme sortant des bras de
L’iSRAÉLITE 17l
la mort, promène un œil sec sur tout ce qui l’environne. Ce regard rencontre les vases de cristal chargés de fleurs du bel Israélite. A cette vue, un torrent de larmes s’échappe, et Clotilde est sauvée. Ces larmes semblent desserrer son cœur; le gonflement qui l’avait étouffée se relâche, et quelques débris de pensées confuses commencent à lui rappeler son malheur.
— Est-il mort, Josette?
— Non, madame ! répondit l’adroite Provençale avec un mouvement de tête assez gracieux. Ce mot produisit dans 1 âme de Clotilde la meme détente que ses larmes opérèrent dans son corps : l’espérance agite son rameau vert, et la jeune fille se confie à la barque légère que la déesse conduit sur un océan sans rivages.
La Provençale ne devina que bien tard le secret de cet accident inconcevable pour elle. Clotilde, en reprenant l’empire sur elle-même, lui recommanda le plus profond silence , et la fille des Lusignan, alléguant le siège de Casin-Grandes, déclara qu’elle voulait rester dans ses appartements, se souciant peu d aller montrer sa pâleur et les larmes involontaires qu’elle répandrait en pensant à ces traces de sang et aux événements de cette fatale nuit.
— S’il existe, je le saurai bientôt, se disait-elle; car., je verrai des fleurs!... mais si je n’en vois pas!...’ (Nouveaux pleurs ) J’enverrai! peut-être... (Nouvel espoir.)
Laissons-la pleurer et sourire alternativement, balancée entre le deuil et l’espoir; et, soit, qu’elle revête les voiles du veuvage, soit qu’elle se couronne de myrtes, prouvant toujours un amour extrême, pur comme ‘ la rosée, naïf comme l’enfance, et violent comme la colère.
Maintenant de plus graves intérêts doivent nous occuper.
Lès l’aurore, l’évêque, Monestan et le connétable, après avoir été saluer le prince, étaient montés sur les tours pour contempler l’ordonnance de l’armée ennemie. Ce ne fut pas sans effroi qu’ils s’aperçurent des desseins de l’habile Mécréant; la perte de Casin-Grandes s’y lisait écrite en lettres majuscules, ainsi qu’au mélodrame, quand on
déroule des papiers où sont imprimées des inscriptions que n’a pas fournies l’Académie.
En effet, deux cents travailleurs avaient apporté des fascines, dés troncs d’arbres et des pierres pendant toute la nuit. Ces matériaux formaient deux monceaux immenses et, comme ils étaient placés de chaque côté de l’endroit où s’abaissait le pont-levis, il fallait être bien maltraité du ciel pour ne pas s’apercevoir que le Mécréant avait l’intention de combler le large fossé, juste en face du portail, afin de l’enfoncer... Ce plan ne demandait pas huit heures pour l’exécution.
Aussi celte manœuvre savante excita l’épouvante parmi les trois ministres ; ils se regardèrent tristement et d’un air bien peu rassurant pour la foule qui les entourait à une distance respectueuse.
— Lorsqu’ils s’approcheront, dit l’évêque en montrant les soldats du Mécréant, nous les accablerons bien de pierres, de traits et d’une foule de projectiles que voici... mais nous les aiderons d’autant à combler le fossé, et notre pont-levis, quoique doublé de fer, ne leur résistera pas longtemps. Kéfalein fit un mouvement de tête perpendieu 1 aire assez expressif — On pourrait, observa Monestan, bâtir un mur sous le portail. — C’est juste dit Kéralein sans songer qu’il ne pourrait plus faire de charge de cavalerie... — Oui, répondit l’évêque, mais notre mur n’aura pas douze pieds d’épaisseur, car nous n’avons pas le temps de le bâtir de cette largeur-là, et le Mécréant l’abattra sans effort.
Le petit état-major se regarda de nouveau silencieusement... A ce moment, les soldats et les travailleurs d’Enguerry commencèrent à combler le fossé avec une effrayante activité... On fit sur-le-cbamp une décharge de pierres et de traits qui en tuèrent quelques-uns ; mais ils levèrent leurs boucliers, formèrent une espèce de tortue protectrice et continuèrent leur ouvrage sans se soucier de la vengeance inutile de ce second ciel.
— Eh quoi ! s’écria Kéfalein, messieurs, verrons-nous consommer notre ruine sans faire des efforts pour la con-
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jurer? Descendons, abaissons promptement le pont-levis! et je vous promets une cliarge semblable à celle d’Édesse, où je sau\ai l'État, où je fus fait connétable, et où...
— Bien, seigneur, interrompit Monestan en arrêtant l’inévitable récit d’Édesse ; ordonnons aux archers et aux arbalétriers de descendre; ils protégeront noire rentrée si nous ne réussissons pas par notre courage à chasser l’ennemi.
L’évêque tressaillit de joie en voyant que cette charge pourrait lui remplacer une bataille rangée, et il s'écria: — Partons!... avec l’enthousiasme d’un soldat français. A ce mot, les trois ministres descendirent suivis de la moitié des archers. L’ordre de monter à cheval fut donné à voix basse, et l'on se prépara dans la première cour à cette sortie. Les trente- trois cavaliers se mirent trois par trois : à leur suite, le corps d’élite, partagé par la moitié, se plaça de chaque coté pour défendre les abords du pont-levis, et le reste eut ordre de ne pas quitter le portail et de ne lancer les traits qu’à un signal convenu. L’évêque s’arma d’une massue; Monestan monta sur son cheval; Castriot enfourcha le trente-quatrième, et six paysans dévoués, les six chevaux de labour qui restaient ; Kéfalein prit le commandement, et fit deux ou trois fois le tour de l’escadron, puis il commanda de la main le silence et au concierge d’ouvrir.
Le gros concierge et sa femme abaissent le pont-levis avec une célérité admirable, et la cavalerie s’élance comme un éclair en jetant un effroyable cri de guerre. On surprend les travailleurs, et cette trombe équestre renverse, tue et détruit tout sur son passage ; les archers lancent leurs traits par-dessus l’escadron, et les deux détachements du premier corps garnissent le pont-levis.
Dans le moment où cette décharge eut lieu, le Mécréant, ne s’attendant pas à tant d’audace, était occupé à voir s’il ne pourrait pas faire grimper ses soldats sur les masses de granit qui fermaient les fossés, formés par la Coquette d’un côté, et par la seconde montagne de l’autre, et il s’assurait qu’il était inutile d’entrer dans le parc, parce que les murs du château surpassaient en hauteur les deux collines. Ainsi
l’isr aélite
ses troupes furent prises au dépourvu, personne n’était à cheval, le chef était comme absent, et la charge de Kéfalein eut un succès triomphal.
La cavalerie casin-grandésienne tomba sur les brigands étonnés et empaquetés dans leurs armures; la stupéfaction les saisit, ils se laissèrent tuer, et le carnage fut assez satisfaisant. Au milieu de cette scène, l’évêque et Castriot brillèrent par leur ardeur. Le prélat, ne voulant pas violer les préceptes de l'Église, qui défend à ses ministres de verser le sang, assommait les brigands en leur appliquant sur le chef une lourde massue ; Castriot se délectait en décrivant avec son sabre des courbes qui trouvaient si bien le défaut des gorgerins, que les tètes tombèrent autour de lui comme de la grêle ; Kéfalein, tout en promenant son grand œil bleu sur la bataille et en perçant les brigands de son épée, dirigeait la charge avec un sang-froid et une prudence qui feraient honneur à plus d’un général; il trouva même le temps de montrer à l’ennemi que Yol-au-Vent caracolait comme un papillon léger. Enfin Monestan prenait toutes les précautions en cas de retraite, et il achevait, par humanité, les brigands blessés à mort qui souffraient trop, en fleur donnant toutefois l’absolution en cas de repentir in articulo mortis. Cette admirable sortie fut l’affaire d’un clin d’œil, et, tant que les brigands ne purent reconnaître le nombre des assaillants, ils moururent comme des mouches.
Le Mécréant avait échelonné ses gens, et ce fut la première division qui soutint l’effort de cette furieuse attaque, honneur éternel de Kéfalein !... Mais au bruit de cette irruption soudaine, aux jurements horribles de ses brigands qu’à ce signe il reconnut périssant sous les cris des vainqueurs , Enguerry , transporté d’un bouillante colère , monta sur son chevalet courut avec la rapidité de l’éclair pour aller rallier le second corps, qui déjà participait à la déroute. La présence du valeureux chef rétablit l’ordre; le troisième corps monta à cheval, et le combat prit un aspect très-sérieux.
A la tête de la cavalerie casin-grandésienne arrivèrent
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Kéfalein, l’êvôque, Castriot et les plus intrépides ; ilsTirent des prodiges, et le Mécréant trouva des guerriers autrement difficiles à vaincre que les pauvres paysans sans défense qu’il pillait. L’évêque criait à tue-tête : Frappes, ils sont excommuniés !... Et ces mots, retentissant comme la trompette du jugement dernier, donnèrent du courage aux Casin-Grandésiens. Knguerry fut même enveloppé par l’évêque et Cnstriot, et sans l’arrivée de Nicol, la courbe du sabre de l’Albanais allait délivrer Casin-Grandes. — A moi, brigands! s'écria le Mécréant en fureur, et il conçut une manœuvre bien fatale à l’armée cypriote.
Fn effet, les débris des deuxième et premier corps d’armée du Mécréant s’étaient reformés sur les flancs de la cavalerie casin-grandésienne* et le Mécréant, en donnant son ordre, s’élança pour le soutenir, afin de couper aux Cypriotes toutes les communications avec le pont-levis1 et cerner ainsi les imprudents assiégés. C’en était fait do l’État sans la prudence do Monestan, qui prévoyant ce danger, avait envoyé chercher du feu au château, et venait par une heureuse inspiration, d’incendier les deux montagnes des matériaux qui se trouvaient de chaque côté du pont-levis.
- D’autre part, le connétable, comprenant la manœuvre d’Enguerrv (ce qui fut le plus grand effort de la tête vide de Kéfalein), donna l’ordre de la retraite, et l^n se recula vers le pont-levis en combattant toujours. Ici Kéfalein se félicita intérieurement d’avoir appris à sa cavalerie à reculer. Ainsi protégés par les feux des deux vastes bûchers dont le vent soufflait la flamme et la fliméc aux yeux des brigands, ils arrivèrent près du pont-levis avant Enguerry, qui fut salué par une décharge de traits. Alors il se reporta sur la tête de la cavalerie cypriote, et, avec toutes ses forces réunies, il tâcha de l’écraser. Toujours gardés par les flammes des deux bûchers, qui brûlaient comme ceux de l’Inquisition sans s’éteindre, les flancs des Casin- Grandésiens étaient inattaquables, et, comme on sait, l’évêque, Castriotet Kéfalein se trouvaient à la tête !... Or, si vous avez lu Homère, représentez-vous les fils de Té-
l’israéute
lamon défendant l’entrée de leur camp contre Hector.
Une grêle de pierres, de traits et de projectiles fut habilement lancée du haut des murs. Cette heureuse pluie permit, par son effet, à la cavalerie de rentrer ; des cris de joie et de victoire retentirent!... Et lo pont-levis se haussa !...
Le Mécréant se mit dans une horrible colère quand il se trouva seul, entre les deux bûchers, renversé sur le bord du fossé, et qu’il vit son cheval, au bas duquel il se laissa couler, suivre le pont-levis; car le Mécréant, malgré la pluie de traits, avait eu le courage de se hasarder sur le pont-levis; les jambes de son cheval s’y embarrassèrent dans les chaînes qu’il cherchait à couper, tout en recevant la grêle d’en haut; alors son pauvre cheval fut enlevé, il se trouva fixé par les pieds et attaché au portail, comme ces bêtes carnassières clouées à la porte des châteaux en forme de dépouilles opimes. Le généreux animal pleurait et hennissait lamentablement ; enfin le bon Monestan donna l’ordre de baisser un peu le pont, et il tomba dans le fossé où il mourut sur-le-champ.
Qu’on juge, dis-je, de la rage, de la furie et des imprécations du Mécréant; il écumait et menaçait de ses poings le le château ; il aurait voulu pouvoir voler pour franchir l’espace qui l’en séparait : la grêle devenant très-meurtrière, il fut contraint de se sauver à une distance où il n’y eût plus de danger. Dans sa fureur il fendit la tête à un pauvre cavalier de Kéfalein, qui, s’étant laissé désarçonner par son cheval, fut trouvé par terre. Cette cruauté fit trembler les Casin-Grandésiens. qui jetèrent un cri d’effroi.
Aussitôt la cavalerie rentrée, chacun se reconnut, et le premier enivrement de la victoire passé, les trois ministres coururent donner au prince un rapport officiel de cette première sortie.
— Sire, s’écria Kéfalein en finissant le récit, nous n’avons perdu qu’un seul homme et j’en suis au désespoir. — 11 y a de quoi, connétable, et la mort d’un de sujets, dit le prince, est un deuil pour nous... — Ce n’est pas pré-
l’israklite
cisément sa mort qui m’afflige, reprit le connétable, mais, sire, il est tombé de cheval, et l’on peut croire que je l’avais mal instruit. Je vous assure, monseigneur, qu’il a reçu ses quinze leçons comme tous les autres!... — On priera Dieu pour lui ! s’écria l’évêque appuyé sur sa massue avec une fierté qui l’aurait fait prendre pour Hercule si le paganisme avait encore eu ses autels.
Monestan ne put s’empêcher de sourire, et ne chercha point à troubler le triomphe de Kéfalein, en disant que, sans son idée de mettre le feu aux monceaux de bois, la ca* valerie était cernée et perdue. ■
— Sire, continua le connétable enthousiasmé, depuis la charge d’Édesse, où vous me nommâtes connétable, on ne connaît pas dans l’histoire de la cavalerie européenne une charge aussi brillante!...
— Allons, messieurs, répondit le prince, dont la figure respirait la joie, espérons des succès d’après un tel début, — Sire, dit l’évêque, nous délivrerons Casin-Grandes à la première occasion.
Il est inutile de dire que cette victoire fit atteindre aux soldats du prince l’apogée du courage, et que l’espoir se glissa dans tous les cœurs et se manifesta par des insultes que l’on adressa du haut des murs aux assiégeants abattus et frémissant de rage.
Mais Enguerry venait de jurer qu’avant la nuit il serait maître de la forteresse et qu’il vengerait la mort de ses soldats : la revue qu’il en achevait lui prouva que cette sortie lui en coûtait cent trente-trois de ses plus braves; l’évêque, pour sa part, en avait mis douze au cercueil. Les précautio s du Mécréant annonçaient un général habile, et rien ne pouvait empêcher cette fois que Casin-Grandes ne fût pris en cinq ou six heures. Ces fatales dispositions se firent pendant que les défenseurs de la place déjeunaient pour prendre des forces, afin de voler à de nouveaux exploits. Au moins ils n’en furent pas témoins, car les sentinelles n’avaient pas assez de lumières stratégiques pour deviner les intentions du Mécréant.
11 commença par ordonner de couper de quoi combler le
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fossé, il disposa ses travailleurs de manière que cet ouvrage marchât avec la plus grande célérité, et il distribua des soldats avec des boucliers, pour qu’ils préservassent les pionniers de la pluie de pierres; il enjoignit à ce corps de fuira toutes jambes si l’on s’avisait de baisser lo pont-levis; puis il choisit parmi ses brigands une cinquantaine des plus déterminés, il les partagea en deux troupes, dont il donna le commandement à Nicol et à un autre de ses officiers. Ces deux détachements, armés de haches, eurent l’ordre de briser les chaînes du pont-levis, en cas de sortie, et de mourir plutôt que de manquer à cet ordre.
Enfin il divisa sa troupe en trois corps, il commanda aux deux moins nombreux de se cacher sous le feuillage touffu des premiers ormes de l’avenue et d’appuyer, en cas d’une nouvelle charge, les détachements chargés de couper les chaînes, et en même temps d’essayer simultanément à séparer les Casin-Grandésiens de leur château et de les cerner. Il se mit à la tête du troisième corps, qu’il posta derrière les travailleurs afin de soutenir l’effort des assiégés, ou d’être tout prêt, si les Casin-Grandésiens renonçaient à une nouvelle sortie, à entrer dans la place lorsque le fossé comblé offrirait un chemin praticable et que la porte serait enfoncée ou brûlée. Ces dispositions fatales aux assiégés étant toutes prises et ces ordres exécutés, les travailleurs comblèrent le fossé avec une ardeur vraiment effrayante et qui permit au Mécréant de croire qu’avantdeux ou trois heures il entrerait à Casin-Grandes.
Quand l’état-major, c’est-à-dire quand Kéfalein, l’évêque et Monestan revinrent examiner l’ennemi du haut des remparts, ils y revinrent ivres de leur premier succès, et chacun sait que l’ivresse de lame aveugle autant que l’autre. Néanmoins ils ne furent pas aveugles, en ce sens qu’ils aperçurent très-bien les dispositions et le plan du Mécréant ; mais, tout en voyant le danger qui les menaçait, ils se flattèrent que leur courage suppléerait au nombre et qu’ils chasseraient le Mécréant. Cependant le fossé se remplissait avec une rapidité qui prouvait combien le sac de Casin-Grandes affriandait les soldats d’Enguerrv.
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Les ministres donnèrent l’ordre de faire chauffer de l’huile, de l’eau, et de préparer des matériaux pour une vigoureuse défense; en môme temps ils commandèrent aux détachements qui gardaient les murailles latérales du château de redescendre dans les cours, et l’on discuta le moment favorable pour la défense.
— Une première charge nous ayant été si favorable, pourquoi ne tenterions-nous pas une seconde sortie? dit Kéfalein.
— Messieurs, répondit Monestan, rien que le plus héroïque courage ne peut nous sauver : que nous fassions une sortie, que nous ne la fassions pas, notre perte est inévitable; mais, continua le courageux vieillard, je me confie à Dieu, et je me jetterai à corps perdu sur l’ennemi, préférant mourir à voir la ruine du prince. En effet, notre porte va dans peu être livrée aux flammes, et nous aurons beau accabler l’ennemi, rien ne pourra l’empôchor de brûler... Sortons, messieurs, et vendons cher notre vie ! Quant au prince, laissons faire au ciel !...
L'évôque fut ému du discours de Monestan.
— Monsieur le comte, reprit le prélat, tout n’est pas encore perdu; voici le plan que je vous soumets: dans peu d’instants le fossé sera comblé; lorsque les soldats s’avanceront sur ce petit espace, on les accablera d’huile, d’eau, de pierres et de masses; quand cette ressource sera épuisée, nous abaisserons le pont-levis, et il écrasera tout ce qui se trouvera sous lui; c'est alors que nous ferons notre sorlio; à notre suite, viendront toutes nos forces, divisées en trois corps, dont le premier se déploiera en aile pour garder le pont, et, crovez-moi, Dieu aidant, comme vous le dites, nous vaincrons!...
— Vaincre ou périr!... s’écria Kéfalein en regardant la troupe et les remparts. Ce cri fut répété. Les forces casin* grandésiennes reçurent l’ordre de se concentrer dans les cours, et il ne resta sur la tour du milieu que les femmes qui devaient accabler l’ennemi. Le fossé comblé, l’armée du Mécréant se mit en devoir d’aller enfoncer le portail. Là commença le triomphe des femmes; l’huile bouillante
s’insinua dans les armes et fit souffrir des tourments affreux aux assaillants qui moururent à la barigoule; les pierres et les troncs d’arbres les écrasaient comme du linge sous le pilon, et le carnage fut si grand, que leur constance les abandonna; ils reculèrent.
— Lâches! s’écria le Mécréant, ils vont bientôt manquer de munitions! Courage!
Les soldats retournèrent à l’assaut; mais les opiniâtres Casin-Grandésiens démolirent les créneaux et assommèrent les brigands... Cependant les pierres devinrent bientôt plus difficiles à extraire, elles ne tombaient plus qu’une à une, et les coups de hache retentissaient dans les cours, ainsi que les cris de joie des brigands.
Alors, la cavalerie au complet et les trois corps d’armée étant disposés, l’évôque s’écria: — Au nom de Dieu!... mes amis, du courage! c’est ici qu’il faut mourir; alors souvenez-vous que les deux vous seront ouverts, et si nous sommes vainqueurs, la liberté!... Baissez le pont!...
Sous l’horrible craquement de la machine, cinquante hommes furent écrasés, et leurs cris étouffes par ceux de l’escadron qui partit comme un boulet que vomit le canon. Sous les pas des chevaux, il ruissela, de chaque côté du pont-levis, un fleuve de sang qui s’écoula des cadavres pressés! En voyant cette manœuvre, le Mécréant s’écria: — Je triomphe! .. A moi, brigands!...
Le premier choc fut terrible, et les Enguerriens reculèrent; alors Enguerry donna l’ordre à ses deux ailes cachées sous les ormes d’accourir; mais déjà les deux divisions d’infanterie cypriote étaient sorties, et, par une heureuse inspiration, ou par un mouvement naturel, elles formèrent un bataillon carré qui protégea les fl;incs de la cavalerie. Les Casin-Grandésiens ainsi disposés représentaient un T à l’envers adossé sur le fossé, et les troupes du Mécréant l’attaquèrent de tous côtés 1 Les chaînes du pont-levis furent brisées; mais, dans le combat partiel qui s’établit à cet endroit, si les brigands parvinrent à couper les chaînes, ils y périrent tous, à l’exception de Nicol. De part et d’autre l’acharnement était égal, la massue do l’évôque
faisait des prodiges, et le bruit horrible des armes, do la mêlée, des cris des mourants et des vivants, retentit jusqu'aux appartements du roi de Chypre
Il troubla même la méditation de Clotilde. Effrayée, elle se réfugia près de son père.