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MODÈNE

A Modène, quand nous arrivons, toute la ville est en remue-ménage.

Le beau palais, où dans la frise du haut, les aigles alternent avec les fleurs de lis, est rayonnant, comme la façade de l'hôtel d'une maîtresse de maison, dont c'est le jour. Et les sentinelles de la porte sont droites et fières, et dans la ville, c'est un tapage.... car les quatre équipages de la capitale, je ne sais en l'honneur de quoi, brûlent le pavé, encombrent les rues. Oh! de colossaux équipages : les derniers carrosses hauts sur roues, et tout carillonnant d'antique ferraille, montrant, sur le siège, des cochers rhomboïdaux, recouverts de fastueuses et de sordides livrées, carrosses d'où l'on s'étonne de ne pas voir tomber par les portières, pêle-mêle avec des boniments, des panacées et des rouleaux de la Mecque, mais dans le fond desquels on perçoit, ratatinée, une

vieille femme, un vieux pastel, grelottant sous une vieille pelisse d'hermine.

C'est le duc de Modène qui possède le grand hôtel de ses États. Et peut-être est-ce le ministre des finances de Modène qui vous fait votre note.

PLACE D-f

jOLOGNE

Sur la route de Parme à Bologne, dans une petite ville, Àrezzo je crois, nous entrons dans un café, où sont des hommes dépenaillés, sous de grands manteaux de cette affreuse serge verdâtre, dont Raphaël habille ses apôtres, où de vieilles femmes, aux sévères et vulturins profils, donnés, par Michel-Ange à ses Sibylles, prennent du café dans des verres, près d'une cheminée, sur laquelle une pancarte contient les noms des signori qui contribuent au feu, — et où des o marquent le nombre de fois qu'ils sont venus se chauffer.

Bologne, la vieille ville, la ville âpre et remueuse du moyen âge, la berceuse des factions, la ville à l'esprit osé, révolutionnaire, précurseur des idées nouvelles, — et toujours vendue et revendue par des Judas, — la cité qui a pour devise : Liber tas.

Sur la place, un grand palais, tout démantelé, tout ravagé, aux énormes trous non rebouchés, dans lequel est encastrée une ornementale fontaine de Jean de Bologne, où sous une statue en pied d'un pape en bronze vert, des femmes élégamment longues, et nonchalamment renversées, pressent des deux mains leurs seins, petits et drus, comme des seins de vierge.

En cette ville, l'arcade s'empare de toutes les rues, et met, sous ces voûtes à la Granet, une ombre, où une étroite lumière filtre çà et là, sur lestons verdâtres des murs, faisant de celte ville du soleil, la ville du clairobscur. C'est bien la patrie du talent « clair obscur » de Guerchin, qui enduisant ses toiles d'une préparation de poudre de marbre, recouverte de glacis, obtenait d'être nommé le magicien de la couleur. Mais, au bout de cinquante ans, la préparation est tombée, et Guerchin n'est plus que le coloriste de la nuit.

Partout dans la ville, des mendiants, et non des mendiants errants à l'aventure, mais des mendiants à poste fixe, en possession, sur des chaises boiteuses, d'un endroit leur appartenant, ainsi qu'une concession à perpétuité; et des fiévreux claquant des dents, sous leurs frusques rousses; et des aveugles, sans âge, qui remuent

de minute en minute, monté comme un mouvement de

pendule, un cornet de fer-blanc, qui sonne et puis se

tait; et encore de vieilles femmes, avec de grands trous

dans leur sarrau, et où passent des morceaux d'ostéologie de faméliques. Oui, d'une porte à l'autre de la ville, c'est une population d'êtres haillonneux, loqueteux, guenilleux, et d'où s'élèvent de toutes les bouches des notes lamentablement plaintives, et qui sont comme un cantique de la souffrance.

Un mendiant surtout était horrible à voir, et je l'ai emporté dans mes yeux. Un couvre-chef indicible lui couvrait la figure jusqu'au menton, d'où s'échappaient quelques rudes poils d'une barbe, semblable aux soies d'un sanglier, et les bras tombés le long de son corps, avec les mains à demi ouvertes, il était à genoux au milieu de la rue, dans la boue, la neige fondue, et il restait là, ainsi, sans un geste, les lèvres mortes, immobile comme un marbre, muet comme un cadavre debout.

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