Délia Nazionalità Ualiana
siècles au monde catholique et à la civilisation chrétienne représentée par la France : les premiers venus et les parvenus n'ont pas voix au chapitre. Au reste votre visée est parfaitement exacte : dans aucun cas, le principe politique actuel du gouvernement du pape ne peut rester ce qu'il est; cela Raccorderait avec mon idée d'une souveraineté nominale, qui permettrait aux Romains de se placer sous la loi italienne.
Pour ce qui regarde Naples, vous me posez là une question qui n'est pas facile à décider ; en ceci ma position fut prise du jour où je quittai M\lan et mes cent mille livres, pour ne pas tremper dans tout cela 1 . Mais à cette heure, je ne vois pas Ja probabilité que Naples puisse nous échapper par sa propre initiative. A qui a-t-il jamais échappé sans l'aide d'autrui?
Mais si, — Quod Deus avertat! — l'Empereur venait à nous manquer; si les affaires d'Autriche, d'ici à deux ou trois ans, se trouvaient moins embrouillées, alors, ma foi, je ne sais trop ce qui pourrait arriver. A part cela, et même en gardant Naples avec plus ou moins de brigands, je pense que nous n'aurons guère à nous en féliciter. Peut-on se féliciter du boulet qu'on traîne? L'avenir répondra. Mais ne dites pas : « Tu l'as voulu, Cavourl » dites plutôt : «Tu l'as subi et tu en es mort. » Il est vrai qu'il eût pu quitter le pouvoir Si This-
1. Le désintéressement de M. d'Àzeglio était en raison même delà médiocrité de sa fortune. Ayant reçu pour sa conduite chevaleresque à Vicence la « médaille de la valeur militaire , » il affecta la pension qui y était attachée au traitement d'un vicaire chargé, dans un petit bourg, de l'instruction des enfants. — Lors de la signature du traité de paix, après Novare, les droits de chancellerie s'élevaient, pour le ministre des affaires étrangères, notaire de la couronne, à la somme de 16,000 livres : M. d'Azeglio n'en voulut pas toucher un centime, et les appliqua à la fondation d'une salle d'asile, au village d'Azeglio. — On pourrait citer bi<*n d'au 1res traits*
.t)E to. D^ZEÔLIO. Ô23
toire ancienne ressemble à la moderne, on a bien raison de la refaire comme on s'y évertue de nos jours.
Je n'oublie pas ma promesse de vous envoyer un Cannero. Madame Rendu verra si j'y pense : seulement de l'indulgence; car je ne fais pas de la peinture réaliste, seule admise aujourd'hui. Le réalisme me paraît le culte du laid! ce n'est pas pour donner à entendre que je fais du beau.
XGIX AU MÊME.
Turin, 15 mai 1 8(52.
Mon cher ami, je vous félicite bien sincèrement de l'heureux événement qui vous met au complet par l'arrivée d'une chère petite fillette, mais je félicite encore plus madame Rendu, car c'est essentiellement son lot que voilà ! Qu'elle sera heureuse dans un an et demi ou deux ans de la voir à côté d'elle, sur le petit tabouret classique, jouant à la poupée, ou piquant du papier avec une aiguille ! Ce ne sont pas les garçons qui peuvent vous faire de ces jolis tableaux d'intérieur. — Pour mon compte j'ai toujours tenu pour les filles, et je suis loin de me plaindre de ne pas avoir d'autre lignée. Cher ami, que Dieu vous conserve le bonheur ineffable d'avoir une famille et d'y vivre ! Salomon l'a bien dit : Vœ soli ! et c'est encore plus vrai quand on n'est plus jeune : Basta avanti !
Et voilà de nouveau le Capitole qui s'entoure de brouillards ! Nos journaux, à ce qu'on me dit (car je ne les lis jamais) ont exécuté une retraite sur toute la ligne, et il est de nouveau convenu qu'il faut attendre. En songeant à la Rome des papes d'autrefois, on se demande comment tant de grandeurs pourraient être remplacées
par l'administration R**% même en y joignant une réimpression de Marozia ou de Théodora. Oui, vous avez raison et c'est aussi mon avis; mais soyons justes : qui a clos la série des papes d'autrefois? Esl^ce Victor-Emmanuel? ou bien les papes d'aujourd'hui, qui, étant les vicaires de Jésus-Christ, se sont faits vicaires de l'Autriche et ont régné par sa grâce ?
En dépit de tout, je sais bien, et nous sommes entièrement d'accord sur ce point, qu'il faut que le pape reste à Rome dans une position d'une indépendance exceptionnelle ; mais, au nom de Dieu, encore faudrait-il qu'il y mît un peu du sien, et ne pas rendre, — passez-moi la vulgarité de l'expression, — son sauvetage impossible ! Il me paraît évident, d'un autre côté, que tout cela doit enfin être terminé, et quejc'est là l'intention de l'Empereur; je suis curieux de voir il corne? Pour moi, ma pauvre cervelle ne saurait rien inventer de mieux que ce que vous savez; et ce plan a, selon moi, le mérite de ne pas exiger un acquiescement de la part de Rome qui, en fait d'obstination implacable, est décidément atteinte d'impénitence finale.
Adieu, cher ami, bien d'affectueuses félicitations à madame Rendu, et permettez-moi de me mettre un peu en tiers avec vous pour bénir la nouvelle arrivée : un vieillard ne gâte rien en pareil cas, et on prétend que nous portons bonheur.
Tout à vous.
Can&ero, £6 juin 1862»
Cher ami, J'ai lu votre intéressant rapport 1 ; il me semble que
l . Rapport fait au nom de la sous-commission du Comité de Y Enseignement international. — Cette sous-commission se composait de
tout y est prévu, et qu'il comble tout le desideratum du sujet. Ce qui surtout me paraît bien important dans votre plan d'études, c'est la place que vous y faites à la formation du caractère chez les élèves; à force d'avoir été négligé, ce point est presque une nouveauté. Plus je vis, plus je me persuade que la liberté peut être obtenue plus ou moins aisément, mais qu'aucun peuple ne la conservera jamais sans la mériter ; or, on ne la mérite que par la vertu, sens latin. Mais où trouver de bons professeurs de caractère, surtout, je le dis à regret, en Italie, et surtout aussi, ajoutons- le, dans ce temps de vertige poli-tique et moral ?
Voilà le grand problème dont je n'aperçois la solution que par l'œuvre lente du temps. Notre personnel en ce genre s'est recruté dans l'émigration qui avait envahi le Piémont avant 59. Quand on ne savait où fourrer un fratello, pour lui donner le pain quotidien, on l'envoyait professeur dans un collège. Jugez ! Enfin c'est
une difficulté qu'il faudra vaincre peu à peu, et qui n'empêche pas de travailler à la réussite du projet.
La réalisation de votre plan serait la bonne manière d'amener les nations à se serrer la main. Huit fois sur dix les hommes se détestent parce qu'ils ne se connaissent pas; aussi j'applaudis de tout cœur à vos vues sur « l'alliance entre des nations appelées à s'unir de plus € en plus dans une étroite solidarité d'idées et d'in- « térêts, » et je pense, comme vous, que c'est là le but final de la civilisation chrétienne: — A la bonne heure ! Voilà le point de départ de la vraie et féconde politique, de ce qu'il faut bien appeler la politique nouvelle et le droit chrétien, qu'il importe d'opposer sans cesse aux vieillards d'idées qui s'attardent dans le culte de l'édifice
MM. Dumas, président; Bonjean, Delbruck, Denière, Hachette, Lavallée, Margucrin, Monjean, Mourier , Pellat, Emile Pereire , Eugène Rendu, rapporteur,
Jfl
décrépit des traités de 1815, c'est-à-dire dans le culte païen de la force, de la violence faite aux nations, et de cette légalité, révolutionnaire dans le vrai sens du mot, parce qu'elle est la négation du droit.
Quand j'entends de prétendus libéraux, chez vous et ailleurs, pousser des cris de défiance et se signer, à l'idée de voir l'Italie s'arracher à ses divisions, à son fractionnement, à ses mutilations, à sa faiblesse en un mot, et professer cette théorie généreuse que la France doit chercher sa grandeur dans les misères de ses voisins, je leur dis : « Quittez la scène; car votre époque vaut mieux que vous; survivants d'un autre âge, vous ne savez pas de quel esprit vous êtes ! »
De la sphère des idées tombons dans les faits, et à Garibaldi.
Vous aurez peut-être vu dans les journaux que le dieu est venu s'établir au lac Majeur. Pensez comme j'en ai été amusé ! Après avoir fait sa tournée dans tous les villages, cueillant les couronnes rurales, puisque celles des villes commencent à se faner, il est allé à Locarno — terre libre — pour le bouquet. Introduit au grand conseil, il a constaté que là, au moins, il n'y avait ni schiavi ni venduti, allusion du meilleur goût à ses collègues du parlement; il a ensuite ajouté que, puisque les tiranni in Europa s'intendono, devono intendersi anche i popoli per mandare la diplomazia al Diavolo (sic).
Et la Revue des Deux-Mondes d' affirmer que Garibaldi a tout son bon sens, et qu'il ne savait rien de la tentative de Sarnico !
Je ne comprends rien à ce parti pris de la Revue.
Heureusement que la masse du peuple a plus de sens que bien des sommités intellectuelles. Aussi Garibaldi, qu'on reconnaît une véritable spécialité comme guérillero, n'a plus guère pour trompettes que quelques journaux étrangers.
Et Rome? Combien les derniers actes du parti d'azione doivent avoir inspiré de confiance à l'Europe, pour l'engager à remettre Home aux mains des Italiens )
Mon frère le jésuite pense que le catholicisme politique vient d'obtenir un grand triomphe 1 : le croyez-vous? Quant à moi j'en doute; et si on se fie à la seule déclaration des évêques, je crains qu'on ne se trompe. Tant que Rome ne s'associe pas au mouvement du reste de l'Italie, il n'y a pas de salut pour elle. — Pardon de toutes ces ciarle.
AU MÊME
Cannero, 9 juillet 1862.
Cher ami, je pense qu'à cette heure vous aurez déjà reçu la visite du professeur Ferri qui, à ma dernière appa- ' rition à Turin, allait partir pour Paris, chargé par Matteucci de je ne sais quelle mission. Je le recommande à votre notissima obligeance. Il vous donnera de nos nouvelles, et vous dira que nous sommes les partisans dévoués de votre idée internationale. C'est excellent comme contre-partie de « l'alliance des peuples » pour aller à la chasse aux tyrans: idée lumineuse de Garibaldi, que répètent les échos du lac Majeur. Si vous jugez que, tout caput mortuum que je suis, il soit possible de m' utiliser pour votre entreprise, disposez de moi.
Puisque vous me demandez qui on pourrait enrôler en Italie, je proposerais Gino Capponi, Paleocapa, Sclopis, Matteucci, le Prevosto Merini de Milan, sénateur, le Prevosto Ratti de SanFedele (Milan); Pantaleoni, Manzoni, s'il consent, etc., etc.
1 . Adresse présentée au S. -Père par les évêques réunis à Rome , le 9 juin 1862.
• Je reçois une lettre de mon frère le jésuite. Il regarde ce qui vient de se passer à Rome comme une grande victoire. A sa place, je serais tenté de dire comme Pyrrhus : « Encore une victoire, et.... etc. » A tout prendre, cette manifestation donnera peut-être au pouvoir temporel un répit. Mais, pour ce qui devrait être important, pour le sentiment religieux, c'est incontestablement un échec.
Si onn'avait pas voulu, chez nous, emporter la position à l'aide de la Sociale, peut-être aurait-on pu s'entendre sur le point de la souveraineté nominale qui, pour moi, est la seule solution possible. Mais allez invoquer la confiance avec les procédés de Garibaldi et G le I !
J'ai commencé le Cannero; mais je tremble à l'idée de ma vieille peinture, mise en regard de la nouvelle école, du réalisme à la mode.... Je réserve la tirade d'usage •sur l'indulgence, pour le jour de la présentation.
GII AU MÊME.
Cannero, 4" août 4862.
Cher ami, il faut qu'il y ait eu des empêchements majeurs pour que j'aie attendu jusqu'à aujourd'hui pour répondre à votre gracieuse lettre, et surtout aux amabilissimes déclarations do madame Rendu. On dirait presque que c'est là mon pain quotidien ! tandis que, arrivé, hélas ! à l'âge de la sagesse et du cosmétique, — il n'y a plus que mon frère le jésuite qui me trouve aimable quand je soutiens que Rome ne doit pas être la capitale de l'Italie.
L'empêchement majeur a été une loi pour le transport de la galerie du palais du Sénat que je sollicite depuis
DE M. D'àZEGEIO. $29
longtemps, et qu'à force d'ennuyer mon monde j'ai enfin enlevée jeudi dernier; cela absorbait tout chez moi.
Je ne suis pas d'une gaieté folle; vous voyez quelle tournure prend tout cela. On solde la carte du parti mazzinien — et c'est cher. Le roi a peur de Garibaldi , et Garibaldi n'a pas peur du roi !
J'apprends qu'il y a des mouvements de troupes; le gouvernement se serait-il enfin décidé à gouverner? Malgré tout, l'Italie se fera : j'ai l'idée que le bon Dieu veut faire voir à tout le monde que c'est bien lui qui l'aura faite; lui seul peut bâtir avec de la boue, et lui donner la solidité du granit.
Je vais entreprendre la négociation avec Gino Capponi et Manzoni. Je pense qu'il n'est question que de leur demander leurs noms à titre de fondateurs honoraires ; car il serait inutile de leur demander une coopération effective.