‹ L'Italie de 1847 à 1865Chapitre 59 sur 85 · Discussion de Vadresse · texte numérisé non relu

Discussion de Vadresse

« d'une pierre deux coups, et tue la première en souf- « fletant la seconde. » Tout est là. M. de la Guéronnière a eu dé très-bonnes et éloquentes paroles, et il a justement caractérisé la nature du mouvement qui nous entraîne vers Rome^. S'il peut insister sur ce point, il rendra un grand service à nous et à vous, et, pour ma part, je l'en remercie. Ce qu'il faudrait dire très-nettement aussi et en même

1 . « Messieurs, quel est donc le caractère du mouvement qui porte l'Italie vers Rome ? Êtes-Yous bien sûrs que ce soit un mouvement politique.^ N'y reconnaissez-vous pas plutôt le caraclère d'un entraînement, d'une effervescence populaire? Croyez- vous que le roi Victor-Emmanuel y soit engagé par sa conviction bien ardente , par son patriotisme généreux , comme il l'était dans les luttes sublimes où il jouait héroïquement sa couronne et sa vie pour la défense de l'indépendance nationale? Non, le roi Victor-Emmanuel subit plus qu*il n'encourage le mouvement italien dirigé vers Rome. Et quant aux hommes d'État , ils en sont plus effrayés que satisfaits, soyez-en convaincus. Ah! si M. de Cavour vivait encore, je suis bien sûr que ce grand homme aurait trouvé le moyen de contenir, de ralentir et peut-être de détourner ce péril avec lequel son audace avait joué? Dans les desseins de cet illustre homme d'État, Rome était moins un but pour son ambition qu'un moyen pour son habileté. 11 l'avait montrée aux impatients comme un point d*attente pour leur fermer le chemin de Venise. Mais il savait que, le drapeau de la France couvrant le territoire pontifical, ce courant qu'il jetait du côté de Rome, contenu, dirigé par sannain et ses conseils , n'entraînerait jamais l'Italie

...... L'unité italienne aboutissant à Rome , c'est plus qu'un

changement politique considérable : c'est une perturbation profonde , je le répète, au sein de la société française et de la société européenne. Si cela était , c'-est que nous le permettrions , c'est que nous l'approuverions. Eh bien! ce jour-là, messieurs, soyez-en convaincus, la France entrerait dans une voie pleine de hasards, pleine d'inconnu. Un coup terrible serait porté à l'élément conservateur ; et quand je dis Péiément conservateur, je parle de la conservation de tous les progrès et de tous les principes de la société moderne , et une impulsion irrésistible serait donnée en même temps à l'élément révolutionnaire. » (Discours prononcé au Sénat, dans la séance du 28 février 1802.)

temps à Rome, c'est que vous ne pouvez la défendre et la protéger, vous, France, — et par France j'entends la société moderne , la civilisation du dix-neuvième siècle dans son expression la plus haute, par conséquent la force des choses, — qu'à la condition que la papauté transformera complètement et le mode de son existence temporelle et le caractère de ses relations avec l'Italie. La souveraineté du pape à Rome, le pouvoir temporel ne peut plus être aujourd'hui que nominal (il faut que vos catholiques et vos évoques voient enfin la réalité telle qu'elle est) ; tout catholique intelligent sait cela en Italie. Il y a vingt ans qu'un de nos plus grands esprits, qui est dévoué de cœur à la papauté vraie, Gino Capponi, a écrit : « Le pape doit régner sans gouverner. » Hors de là, rien de possible que les baïonnettes; et seraitce làla politique du représentant de Celui qui adit : « Remettez l'épée dans le fourreau ! »

A ce point de vue, le discours de M. Ronjean est remarquable, et restera. Je ne connais pas M. Ronjean ; mais son discours est l'acte d'un honnête homme, et d'un chrétien sérieux. Tant pis pour vos catholiques s'ils ne le comprennent pas : si ma voix était quelque chose pour eux, je les engagerais à le méditer. Vous devez être de mon avis; car votre brochure de 1849 contenait déjà la même pensée, ce me semble, et arrivait à peu près aux mêmes conclusions.

Savez-vous que le prince Napoléon, dont je n'adopte pas toutes les vues, est un rude jouteur. Il est éloquent^ ma foi ! et parle comme on monte à l'assaut.

Quant à nous, Ricasoli avait décidément perdu la boussole. Dans son dernier discours il a dit que les dimostrazioni (lisez l'émeute) servaient à faire connaître l'opinion publique! Pareille théorie risque d'être hasardée dans la bouche d'un président du Conseil.

Reste à savoir si Ratt^zzi aura qnç majorité. Je w

DE M. D*AZEGL10. 217

serais pas éloigné de le croire; car, s'il dissout, les élections pourraient bien être mazziniennes, puisqu'on a tellement laissé se développer l'élément rouge, qu'ici comme partout le parti sage est inerte. Tout le monde sait cela, et la crainte pourra peut-être réunir [une majorité autour du ministère. Malgré cela Turin est calme : nous sommes accoutumés à jouer notre vie à croix ou pile!

P*** m'a écrit qu'il avait embrassé vos genoux pour vous empêcher de publier vos idées sur Rome. Notre ami veut absolument, lui aussi, monter au Capitôle. C'est une toquade qui passera ; il a trop d'esprit pour s'embourber dans une idée fausse. Que voulez-vous? il languit tellement après sa maison du Babbuino, qu'il en perd il giudizio, si éclairé d'ailleurs dans les cas ordinaires.

Bien entendu vous ne vous arrêtez pas à ses objections; donnez suite à votre projet, je vous en prie. Vous aurez les documents que je pourrai découvrir.

Oui, saiis doute, il est certain de toute certitude que Je système inauguré après i 81 5 a achevé de détacher les Italiens, pas mal sceptiques en tout temps, du gouvernement pontifical; et on peut dire que, durant cette derï^îère période, la haine contre le pape n'a été qu'amour de l'indépendance nationale. Le P. Lacordaire a été sinoère quand il Ta reconnu dans sa lettre à l'abbé Perï*eyve; et, par le temps qui court, la sincérité pour les ohrétiens est la seule force; tout mensonge ou toute dissimulation sont percés à jour. Il doit y avoir un livre de Durando, frère du général, qui avant 48 avait déjà XX)sé bien nettement la question ; il pourrait vous être \itile; je tâcherai de mettre la main dessus, et je vous l'enverrai.

Tout à vous.

XGVI

AU MÊME

Turin, li mars 1862

Cher ami, je m'occupe de rassembler les matériaux fjue vous désirez; mais c'est si éparpillé et ce qui existe est tellement sujet à caution, que je ne saurais faire vite. Je vous dis cela afin que vous ne preniez pas mes retards pour de l'oubli ou de la négligence. Ce serait de l'ingratitude à moi comme Italien et comme Azeglio.

Les observations que je trouve dans votre dernière lettre sont parfaitement justes. N'oubliez pas qu'il faut tâcher de faire du viable. Au point où nous sommes arrivés, et quel que soit l'avenir de l'Italie ; alors même, — ce que je n'admets pas, — que l'unité devrait se briser au profit des anciennes souverainetés locales, le pouvoir direct et réel du pape sur ses sujets est absolument impossible. Il n'a plus de base, et on ne peut faire, avec la* meilleure volonté du monde, qu'un corps quelconque se maintienne entre ciel et terre sans point d'appui. On peut regretter le fait, mais il est tel. Or, et malgré ce fait, il faut et nous voulons pour le pape une souveraineté. — Eh bien, dans ces conditions, que peut-elle être cette souveraineté? Je lui donne un nom; je l'appelle honorifique et nominale. Elle n'était guère que cela au moyen âge. Quel grand malheur d'y revenir? Depuis, elle a versé dans l'absolutisme par l'exercice d'un pouvoir direct et théocratique; de là tout le mal. Galeotti avait bien démontré cela, dès 1 846, lorsque nous espérions et poursuivions les réformes; et vous savez, certes, si c'était dans une intention hostile à la papauté.

Hors de ces vues, je ne vois ni n'entrevois rien de possible; et, avec cette malheureuse question, on ne sait

réellement plus où donner de la tête, pour en finir. 11 n'y a, franchement, de, comparable à son inextricabilité, pardon du mot, que la patience et l'imperturbable persévérance de l'Empereur, et sa résolution de ne s'ahurir et de ne se dépiter ni des implacables inerties de droite ni des excentriques folies de gauche. Si le pauvre Cavour était là, je crois qu'il se repentirait d'avoir employé une telle question comme machine de guerre parlementaire. Depuis on a encore renchéri. On avait envoyé, le croiriez- \ous? chercher Garibaldi à Caprera, pour le lancer à travers l'Italie et soulever les rouges au sujet de Rome; et cela, pour forcer la main à l'Empereur. Je ne nous croyais pas de cette force. Qui m'eût dit, il y a un an, qu'il se serait trouvé un homme capable de me forcer à devenir lîatazziano / Eh bien, l'homme s'est trouvé, c'était mon vieil ami, le cher barone.

J'honore profondément sa loyauté et sa. bonne foi ; pour lui rendre témoignage, je mettrais ma main au feu, mais franchement!... c'est presque à faire désirer de voir le ministère actuel se fortifier. Tâchons de vivre aujourd'hui, c'est l'essentiel.

AU MÊME

Turin, 16 avril 1862.

Cher ami, je vous expédie quelques livres qui pourront vous indiquer quelles étaient, dans le temps, les pensées des hommes à peu près de mon parti sur les questions italiennes : mais surtout ne'perdez pas de vue quelque chose de très-court et de bien important, de l'homme d'Italie que je vénère le plus avec Manzoni, le simple article de Gino Capponi, dans la Gazetta Italiana de 1846. « Que le pape règne sans gouverner, » dit-il ; hors de là

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point de salut ! Au surplus vous connaissez tout cela aussi bien que moi, et il me semble que vous en avez fait usage dans un de vos écrits de 1849. Car, tant pis pour votre jeunesse, vous ne datez pas d'aujourd'hui, et vous avez de fiers chevrons, au service de l'Italie. Il est vrai que vous vous êtes engagé de bonne heure!

Nos affaires m'ont à peu près l'air de prendre une tournure tant soit peu plus normale. Je vous le dis et le répète pour votre propre satisfaction : l'entraînement vers la capitale est un mouvement factice. Ma campagne de Rome, ou, pour parer le calembour, contre la fureur d'aller à Rome, n'a pas été sans fruit. Dites-le bien à Paris : l'opinion publique est loin d'éprouver ici \Qmal du Capitale que lui attribuent certains journaux.

La bonn€ idée qu'a lord Palmerston qu'une fois Rome capitale, l'Italie dominera.... ou à peu près I! Où diable a-t-il été chercher de pareilles balivernes ? Je crois que l'Empereur ne demanderait pas mieux que de rappeler ses troupes; mais nous avons eu le talent de les enfermer dans Rome, et de mettre les scellés sur les portes par tant de sottises, que je vous défie, d'ici à pas mal de < temps, de les en faire sortir. '^ %

Si, au lieu d'agiter les badauds par cette sotte fantasmagorie, on tâchait de calmer les esprits, et de les diriger vers les vraies questions, balance des budgets, — organisation de l'armée, — création de la marine, etc., etc., l'Italie ne s'en porterait pas plus mal, et Venise ne fuirait pas devant nous comme les mirages devant les caravanes. Mais..., à la garde de Dieu I

Après Pâques, je vais m'en terrer à Cannero. Si, après tout, personne ne m'écoute, 'je laisse la parole au temps, notre grand maître. Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? Et moi, qui ai des Curiaces par millions t

DE M. D'AZEOLIO. 221

XGVIII

AU MÊME

Turin, 4 mai 1862.

Cher ami, nous avons dernièrement passé de tristes

J c>xirs. Ma belle-sœur Alfieri, femme de mon frère Robert,

^- Cteinte depuis longtemps d'une maladie de cœur, y a

^Xaccombé le 22 avril. Je suis revenu de la campagne;

ion neveu est accouru de Londres, et nous tâchons de

outenir ce pauvre Robert, sans trop y réussir. C'était

tellement une femme hors ligne par l'intelligence

omme par le cœur. Ces événements me font toujours

►enser aux caravanes du désert. Un compagnon de

oyage tombe, à peine peut-on le pleurer un instant; il

5iut suivre : la caravane n'attend personne!

Tout cela m'a fait tarder à vous répondre, et vous me e pardonnez sans doute.

Durando, aiuteur du livre S est le ministre actuel. Sans jtre un homme supérieur, il ne manque nullement de qualités; et, ce qui importe le plus, c'est un honnête >iomme.

Quant à Rome, il paraît que quelque chose se prépare, sans que je sache au juste de quoi il s'agit. Il me semble toujours impossible qu'on puisse et qu'on veuille faire dé la Ville notre capitale ; cette conviction est, en même temps que la mienne, celle de Capponi et de tout ce que l'Italie compte d'esprits vraiment élevés. Il y a dans cette question une certaine aristocratie d'intelligence, — passez-moi cette expression ambitieuse, — dont le jugement est seul à envisager. Il s'agit d'une question posée par les

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