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L'Italie et les Italiens

Les événements de notre temps se déroulent quelquefois avec une foudroyante rapidité-, quelquefois aussi ils s’arrêtent et semblent rester sur place comme retenus par une force invisible. D’autres événemenls surviennent et partagent l’attention pour être bientôt éclipsés à leur tour. Du midi au nord, du nord au midi, c’est une énigme fuyante, mobile, qui se déplace à chaque instant et se multiplie en mille épisodes où, sous les formes les plus diverses, se débat l’émouvant problème de la destinée morale et politique des peuples. L’erreur, la plus singulière des erreurs, serait de séparer tous ces événements, de n’en pas saisir le lien, la solidarité intime à travers les diversités de situation ou de génie, de ne point voir qu’ils ne sont que les incidents d’une lutte, où, dans les épreuves, parfois dans d’elfrovables malheurs, se ravive

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et se fortifie l’instinct d’un droit nouveau. Ces pages qui se succèdent et qui touchent à quelques-unes des crises les plus vives du temps présent, ont, si je ne me trompe, à défaut d’autre mérite, celui de s’inspirer de cette intime connexité des choses, d’ètreanimées de ce sentiment de sympathie qui porte les esprits sincères au secours des justes et légitimes revendications nationales, qui les attire invinciblement dans cette croisade où ils marchent sous l’entraînante bannière du droit.

L’Italie, objet de ces études nouvelles, qui ne sont que le complément ou la suite de précédents récits, l’Italie a été de nos jours, sous nos yeux et avec notre aide, une de ces nations qui se sont levées pour protester contre la fatalité des dominations illégitimes, pour conquérir la liberté, l’indépendance, et plus que toute autre elle a été heureuse, elle a réussi. Elle n’a pas éprouvé, quant à elle l’implacable misère des peuples qui se lèvent un jour dans un mouvement de désespoir héroïque et que l’abandon universel, coloré d’une sympathie vaine, laisse retomber sous le fléau de la force irritée et vengeresse. Elle a vaincu par la puissance du droit, par le déchaînement victorieux du sentiment national, par les armes, par la dextérité d’une politique audacieuse et souple reprenant et poussant plus loin l’œuvre des armes. Les premiers récits que je publiais il y a quelques années, conduisaient l'Italie au seuil de cette carrière que la France est venue ouvrir et élargir devant elle ; ces études nouvelles que je

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publie aujourd’hui Ja conduisent au moment où, rassemblée et fondue en une seule nation, elle n’a plus devant elle que Rome et Venise. Dans l’intervalle s’est accomplie cette prodigieuse transformation qui a été déclarée impossible, elle aussi, et qui n’a pas moins passé victorieuse à travers les contestations, les animosités, les dédains, les incrédulités.

Ceux qui en présence de tels événements, s’obstinent encore à ne voir dans tout ce qui s’est fait au delà des Alpes depuis cinq ans, que le produit d’un souflle corrupteur et éphémère de révolution, ceux-là se trompent étrangement. Ils se débattent dans le vide; comme tous ceux qui sont dupes de leurs illusions et qui se roidissent contre la puissance des choses, ils ne peuvent croire à la durée de ce qui les froisse et .ils seraient bien embarrassés de recomposer le passé. Ils attendent sur le rivage, avec une sorte de fatalisme, que le fleuve remonte vers sa source, et pendant ce temps le fleuve suit son irrésistible cours. La destinée de l’Italie nouvelle s’accomplit; elle n’est point achevée sans doute tant qu’il reste Venise et Rome, ces deux dernières citadelles défendues, Tune par une force matérielle qui se tient toujours prête pour le suprême combat, l’autre par une force morale qui a son point d’appui un peu partout, — et même on peut dire dans une certaine mesure que ce qui est fait dépend de ce qui reste à faire; mais l’œuvre est déjà trop avancée, il y a trop de choses irrévocables, pour que la logique

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qui conduit les événements rebrousse chemin. L’unité de l’Italie est désormais plus qu’un fait de précipitation et de violence; elle est écrite dans les actes de la diplomatie, dans les lois. Elle est née des résistances mêmes qu’on a opposées à une véritable indépendance sous une autre forme; elle se fortifie par la durée, par l’impossibilité croissante d’un retour au passé, elle est une puissance établie et reconnue. Ces nouveaux récits, en décrivant la révolution italienne dans quelques-uns de ses épisodes, dans son étrange enfantement, montrent, il me semble, comment cette unité qui n’était il y a peu d’années encore que le rêve de quelques esprits est devenue si promptement une réalité vivante.

Ce n’est pas, tout bien considéré, qu’il n’y ait quelque changement dans l’opinion à l’égard de l’Italie ; il y a peutêtre un certain attiédissement. Sans nui doute ce que l’Italie représentait, il y a quelques années, elle le représente encore aujourd’hui. Les principes qui ont fait l’éclat et la force de ce mouvement n’ont pas perdu leur puissance sur les esprits. Les questions nées de la révolution italienne ne sont pas de celles qui laissent longtemps les passions au repos; on n’est pas libre de les congédier il volonté. La lutte renaîtra ardente et vivace demain comme elle était hier. Au fond cependant, pour l’heure * présente, il y à visiblement ce que j’appellerai une suspension d’intérêt, comme un ralentissement de ce beau feu qui s’enflammait au spectacle du premier essor de

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l’Italie renaissante. On ne se détache pas, on se préoccupe moins et on semble s’accoutumer à cette halte qui ne peut être pourtant qu’une halte entre deux combats. Enfin il est facile de remarquer parfois une certaine incohérence, un certain embarras. Si j’en voulais rechercher et préciser les causes, je dirais qu’elles tiennent, les unes à l’état de l’Europe, les autres à l’Italie elle-même et à la nature de l’œuvre qu’elle poursuit.

Que l’Italie, sans cesser d’être présente à tous les esprits réfléchis, ait son heure de délaissement apparent et soit un instant abandonnée à elle-même par l’opinion, c’est la plus simple conséquence des événements qui se succèdent et qui ne se passent pas tous entre les Alpes et le Phare. Si l’Italie a été longtemps le côté vulnérable de ce qu’on a nommé par un complaisant euphémisme l'ordre européen, elle n’était pas le seul point faible et douloureux; elle n’est pas seule au monde. D’autres peuples souffrent aussi dans leur indépendance mutilée et font d’héroïques appels à la justice; d’autres questions s’agitent. Un jour c’est la Pologne, un autre jour c’est le Danemark; demain ce sera l’Orient slave et chrétien, sans compter le nouveau monde où on fait un empire et où une société tout entière, qu'on croyait florissante, sombre dans une effroyable guerre civile. Nous avons vu en peu de temps passer ces spectacles devant nos yeux, une nation de héros se disputant à l’oppression sanglante, réduite à choisir entre le gibet, la mort du champ de ba-

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taille et la déportation, cette autre mort obscure et lente ; un peuple, petit de dimension , grand par le cœur et l’intrépidité, assailli à main armée par deux puissances qui se disent régulières pour avoir le droit d’accabler le faible en l’accusant d’étre un perturbateur.

Alors l’Italie s’est momentanément effacée. L’attention s’est portée naturellement là où le sang coulait, là où se déroulaient ces drames offensants pour l’humanité et la civilisation, là enfin où apparaissait quelque nouvelle crise aiguë de la maladie européenne. C’était tout simple : vue dans ses rapports avec l’état de l’Europe, la question italienne n’était plus l’affaire pressante, dominante. Le drame s’est arrêté à Aspromonte il y a deux ans; il n’est pas fini, il est suspendu, et on s’est détourné.

Il y a d’ailleurs, même en dehors de ces tragiques diversions européennes qui sont survenues coup sur coup, une autre raison naturelle de ce délaissement apparent et relatif qui a semblé atteindre depuis quelque temps la question italienne : c’est qu’en effet, une phase toute nouvelle a commencé le jour où l’émancipation nationale a été accomplie. Jusque-là, l’Italie en était encore à ce moment de la vie d’un peuple où on ne songe pas aux difficultés, où tout procède d’un sentiment unique, d’une idée simple et virile, le sentiment de la patrie à conquérir, l’idée de l’indépendance à revendiquer. Elle vivait dans le feu de l’action; chaque jour

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avait ses victoires inattendues, ses dramatiques péripéties, et l’opinion émue, entraînée, suivait ce travail ardent de rénovation ; elle s’intéressait passionnément à cette entreprise hardie dont elle se faisait la généreuse complice. C’était l’ère merveilleuse de l’aspiration et de la marche en avant; c’est aujourd’hui la période de la lutte contre des difficultés d’un autre ordre, et je ne parle pas môme des complications d’intéréts qui se dévoilent, des hostilités politiques qui naissent, du déchirement des esprits en présence des questions qui restent à résoudre ; je parle surtout de ce travail obscur, pratique, épineux et souvent ingrat, qui commence le jour où un peuple reprend possession de lui-méme.

Ce n’est pas tout de conquérir l’indépendance, il faut l’organiser; cette unité qui n’était la veille qu’une chimère, il faut la faire passer dans les lois, dans les mœurs, dans l’administration. Il faut sans plus de retard rassembler en un seul corps tous ces membres dispersés et faire briller l’image de la patrie au-dessus de toutes les discordances locales. 11 faut pour cette jeune puissance qui vient de naître et qui a tant à faire encore, il faut une force militaire, des finances, du crédit, des relations, une justice commune, une instruction publique qui aille guérir les maux de la servitude. Alors commence cette période politique ej toute pratique où les conquêtes ne se font plus à pas précipités, par les coups de théâtre d’invasions soudaines et d’annexions sponta-

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nées, où le génie de l’organisation peut seul faire sortir une nation du chaos.

L’Italie en est là depuis quelques années, et c’est aujourd’hui vraiment qu’elle se recompose. Ce n’est point, certes, une œuvre sans grandeur, mais c’est une œuvre plus exclusivement italienne, qui ne louche que par certains côtés à la politique de l’Europe, et qui n’a plus comme aux premiers jours la simplicité saisissante du but, l’attrait provoquant delà lutte. Pour l’opinion accoutumée pendant quelque temps aux émotions et aux surprises, l’Italie est rentrée dans les conditions ordinaires, et c’est ce qui explique en partie cette disposition moins chaleureuse, moins active pour un pays qui naguère encore tenait sans cesse en éveil tous les instincts libéraux, fascinait les esprits du prodigieux spectacle de son avènement. On se passionne pour un peuple qui souffre et qui lutte; l’ardeur et la lixité de la passion diminuent devant le succès.

Et puis, s’il était vrai qu’au fond, dans cette distraction de l’opinion à l’égard de l’Italie, il y eût quelque chose de plus, un mécompte, un froissement, comme une représaille involontaire de froideur, c’est que l’Italie elle-même, je le crains, s’y serait un peu exposée; elle expie peut-être Pindifférence qu’elle a montrée pour d’autres, et si ceux qui ont servi sa cause et défendu son droit, ne disent pas ce que tout le monde a pensé à un certain moment, qui donc le dira? Soyons francs, l’Italie n’a pas été ce qu’elle

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pouvait, ce qu’elle devait être dans ces événements dou» loureux dont le poids sinistre retombe aujourd’hui sur la conscience de l’Europe ; elle a été tiède pour la Pologne. Elle a réjoui ses ennemis et elle a embarrassé quelquefois ses amis par son attitude; elle a infligé un véritable malaise aux instincts libéraux qui l’ont soutenue. — Eh quoi! direz-vous, l’Italie devait-elle prendre les armes et voler à travers l’espace au secours de l’insurrection polonaise? fallait-il qu’elle se jetât dans la guerre lorsque personne ne lui donnait l’exemple ? pouvait-elle oublier si vite que la Russie venait de la reconnaître diplomatiquement? — Non, certes, l’Italie n’avait pas à marcher en guerre et à se lancer, même pour la plus juste des causes, dans des témérités aventureuses qui n’auraient servi à rien ; mais il y a dans la sympathie un accent qui ne trompe pas; c’est cet accent qui a manqué au delà des Alpes.

' Je sais bien qu’il y a eu des réunions populaires, des interpellations dans le parlement, d’éloquentes manifestations individuelles, même des souscriptions, sans compter des dépêches diplomatiques. Au fond , dans tout cela il n’y avait pas un sentiment bien vif, et ce n’est pas sans tristesse que je retrouvais dans les papiers anglais ces quelques mots de lord Napier, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, sur le rôle de la diplomatie italienne :

« J’ai demandé au prince (îortschakyf s’il a déjà répondu au gouvernement italien. Le vice-chancelier a répliqué que les observations oralesdu marquis Pepoli étaient faites

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avec si peu d’insistance que c’est à peine s’il croyait devoir y prêter attention. » C’était au moins un malheur, il

en faut convenir, qu’au moment où la Pologne se débattait sous l’étreinte sanglante, le gouvernement italien fût occupé à négocier et à signer tout amicalement un traité de commerce à Pétersbourg.

Les politiques italiens, qui assiègent Rome de leurs vœux au nom du principe de nationalité, ont laissé cette fois au pape l’honneur de rendre témoignage pour le droit et pour le malheur, et avec le pape l’Italien le -plus ému pour la Pologne a été encore Garibaldi, l’héroïque vaincu d’Aspromonte, le patron éclopé de toutes les causes populaires, qui demandait un jour naïvement à un de ses amis de chercher ce qu’on pourrait bien faire pour l’insurrection polonaise. Garibaldi n’a rien fait, mais il a senti; le pape ne pouvait rien faire, mais je ne sais s’il est un spectacle plus émouvant que celui du vieux pontife au bord de la tombe, assis sur un trône qui sera peut-être emporté demain, et protestant contre l’iniquité persécutrice, s’écriant : « Non, je ne veux pas de ce sang sur mes mains ; je ne veux pas paraître devant le juge éternel en disant : malheur à moi parce que je me suis tu ! Le sang des faibles et des innocents crie vengeance contre ceux qui le répandent! » J’ai le regret d’avouer que les Italiens, en général, se sont montrés beaucoup plus diplomates. Ils sont trop fins, trop habiles quelquefois, nos chers alliés d’outre-monts. Et cependant, à se montrer plus sympathiques, comme

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c’était leur rôle naturel, ils avaient tant à gagner moralement et si peu à perdre !

Quand ils se seraient un peu brouillés avec la Russie, qu’avaient-ils donc à craindre? Ils ne se sont pas sans doute fait l’illusion que parce que la Russie les a reconnus, elle serait pour eux un grand appui dans un désastre. Ils avaient tout à gagner à la victoire d’une cause pour laquelle ila pouvaient'avouer leurs sympathies sans péril ; ils affaiblissaient au contraire l’autorité de leurs propres revendications en se retranchant dans l’indifféreDce, dans la tactique des ménagements opportuns, et lorsque, aujourd’hui encore, iis se tournent vers l’opinion pour lui prouver qu’il y a urgence à résoudre les questions de Venise et de Rome, ils restent exposés a ce qu’on leur réponde qu’il y à Vilna et à Varsovie des malheurs plus grands encore qu’on ne secourt pas, qu’il y a d’autres questions d’une urgence plus douloureuse dont on abandonne tristement la solution au temps.

Je ne m’arrêterai pas à ce prétexte dérisoire mis en avant par quelques Italiens pour expliquer leur réserve, que l’insurrection polonaise a été un soulèvement aristocratique et papiste. C’est un argument bon pour M. Proudhon, le nouveau pontife de la conservation et du droit de 1815. Les Italiens qui parient ainsi semblent ne pas se douter qu’ils justifient, en les imitant, ces républicains de I8i8 qui ne voulurent pas descendre en Italie, parce qu’il y avait un roi à la tète de la guerre de l’indépendance, et cette

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politique n’a pas infiniment profité, si je ne me trompe, à la république de 18i8. Quand les Italiens déduisent toutes les raisons qui peuvent les refroidir pour la Pologne, ils ne voient pas qu’ils ne font que répéter ce que disent tous ceux qui, parmi nous, cherchent sans cesse à refouler les sympathies de la France pour l’Italie elle-même. M. de Montalembert, dans sa récente brochure d’une éloquence si chaude et si émouvante sur Le Pape et la Pologne, va certes au delà de toute vérité et obéit à une passion d’esprit, lorsqu’il dit que les sympathies de l’Italie sont pour la Russie; mais ce que je reproche aux Italiens, c’est d’avoir donné ne fût-ce qu’une apparence de prétexte à de telles méprises.

Sans nul doute ce que l’Italie représentait hier, elle le représente encore aujourd’hui. Son droit est le même, la justice de ses revendications n’est pas moins impérieuse. Parce qu’elle se sera trompée, le pouvoir temporel n’en est pas plus solide à Rome et la domination de l’Autriche n’en est pas moins précaire dans la Vénétie; mais je le ' demande aux Italiens clairvoyants, croient-ils qu’aujourd’hui, après l’abandon de la Pologne, après la sanglante défaite du droit national sur la Yistule, leur propre cause soit plus avancée, qu’ils aient fait un pas vers Venise et vers Rome? Le contraire n’est-il pas plus vrai? n’a-t-on pas plutôt rétrogradé? Je garde pour ma part une pensée, c’est que si Cavour eût vécu, l’Italie eût pris une autre attitude dans les mêlées européennes où elle est

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désormais appelée à figurer, el ce qui me confirme dans celte croyance, c’est que peu avant sa mort, le grand ministre italien se préoccupait déjà de ce mouvement de Varsovie qui commençait à peine et dont nul ne s’inquiétait autour de lui. Il en sentait la puissance, il en mesurait la portée, il entrevoyait le jour où sa patrie agrandie aurait peut-être un rôle dans des événements dont le signal viendrait du nord. Il n’eùt pas agi plus légèrement que d’autres, il n’en avait guère l’habitude, il ne se serait pas jeté dans les aventures folles; mais il eût élargi l’àme et la politique de l’Italie aux proportions de sa destinée nouvelle.

Ce n’est pas sans chagrin que je parle ainsi d’un pays dont je n’ai pas été le dernier à saluer la renaissance, qui, à mon sens, a laissé fuir la plus belle occasion de confesser sa foi, dût cette démonstration être inutile, et je me dis, avec un secret orgueil, qu’il n’y a encore que la France dont le cœur est un foyer où se rejoignent toutes les causes justes. Pour elle seule l’Italie n’exclut pas la Pologne, la Pologne n’exclut pas l’Italie. Elle va d’instinct là où un droit foulé aux pieds se relève contre l’oppression, là où un peuple s’agite demandant justice, et par un privilège de sa nature, par une heureuse fatalité de sa situation dans le monde, ce qui est un sentiment chez elle est aussi un intérêt : elle est l’alliée ou la complice de tous les déshérités. C’est la loi de sa politique. C’est peut-être quelque-

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fois sa faiblesse, c’est en même tempssa force, et s’il y a un souhait à former, c’est qu’à travers ses métamorphoses elle garde toujours cette sève généreuse et libérale qui est dans ses idées et qui fiasse quelquefois dans ses actions.

Après cela, je le sais bien, nous avons nous aussi nos grands politiques, nos sages qui ne demanderaient pas mieux que de corriger notre France de ces dangereuses impétuosités de cœur. Tout cela n’est à leurs yeux qu’ excès d’imagination et lubies révolutionnaires. Il leur faut à tout prix une France sage comme eux, rangée, revenue des illusions, faisantdes affaires, ouvrant des boulevards, ne regardant pas au delà de scs frontières et s’occupant le moins possible des autres. Ils ont une peur extrême, — ils le disent assez souvent, c’est leur dernier mot, — de ressembler à don Quichotte. Ils peuvent être tranquilles, ils n’ont rien du digne chevalier ; ils seraient plutôt des Sanchos, si n’était une prudhomie moins naïve et visant à la gravité.

Donc Sancho veut la paix. 11 n’a qu’une crainte, c’est que la France ne soit trop forte et cela lui fait des ennemis. Désarmez un peu la France, ouvrez-lui, s’il le faut, une toute petite fenêtre, pour qu’elle puisse prendre l’air sur son parterre, elle sera l’ombilic du monde, elle égalera au moins Plie de Barataria; elle n’a plus d’envieux et nous touchons à la paix universelle! — Ne parlez pas à Sancho de la Pologne ; qu’y a-t-il à faire pour la Pologne ; elle est bien loin, et qui sait si elle n’a pas un peu tort de méconnaître la magnanimité de son bon Tsar, l’empereur

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démocrate? Le sang coule à flots, il est vrai, le droit est audacieusement foulé aux pieds; Sancho essuie une larme, il a des sympathies pour le malheur, mais il se dit qu’ après tout l’immolation d’un peuple ne touche pas directement à ses intérêts. — Qu’allez-vous lui parler de l’Italie? n’en a-t-on pas assez parlé? n’a- t-on pas déjà trop fait? Ces Italiens sont insatiables de vouloir Venise et Rome. Venise, cela dérange l’Autriche; Rome, cela dérange le concordat. — Et le Danemark, qu’en dites-vous? Sans doute le Danemark a raison et les Allemands n’ont pas tort. Que voulez-vous, le Danemark sera démembré,

il l’a voulu, il a fait la guerre, il a osé défier la force, mais

il aura la consolation d'être exécuté au nom du principe des nationalités. C’est là une victoire morale. — Et si, par hasard, en Orient, du côté du Danube, la crise suprême éclatait! Ah! pour le coup, c’est trop, Sancho est gouverneur dans son île, il veut jouir en paix de ses prospérités.

Sérieusement, nous les connaissons ces sages, ces grands politiques qui craignent tant de ressembler à don Quichotte, nous les avons vus à l’œuvre. Iis se remuaient,

ils se liguaient avant la campagne d’Italie; il se faisaient

forts d’empêcher la guerre, comme ils auraient empêché, s’ils avaient pu, la guerre d’Orient. ils ne laissent point aujourd’hui cependant de célébrer sur le mode héroïque les grandeurs et la gloire de la France, et iis ne voient pas que si leur sagesse eût été écoutée, cette gloire dont ils

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parlent chaque jour n’aurait pas existé et ils n’auraient pas l’agrément de faire leurs dithyrambes, ils n’ont qu’une chance, ces fiers sages, c’est qu’on leur fournisse l’occasion de constater encore une fois la flexibilité de leur enthousiasme et de célébrer des grandeurs nouvelles qu’ils n’auront certes pas préparées, mais que nous tous alors nous serons accusés de méconnaître.

1 er juillet 18Gi.

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