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L'Italie et ses beautés

BIEN que l'heure fût matinale pour un mois de décembre, déjà le soleil se glisse furtivement parles interstices des volets dans la pénombre des chambres qu'il éclaire d'étincelants faisceaux. Sous les fenêtres, la mer se heurte avec calme contre les rochers, et son bruit incessant obsède l'oreille de son charme nostalgique, exprimant à lui seul toute la poésie de cette indéfinissable immensité. Quelque chose de la mélancolie ambiante, qui se dégage de son rythme lent et continu, semble flotter dans l'air et toucher chaque objet de ses notes monotones. Encore sous la fatigue d'un voyage accompli tout d'une haleine, je suis là rêvant. Un ciel s'estompe à ma pensée ; celui de la Champagne, que nous avons quitté il y a environ trente heures pour celui de la Ligurie. Un soleil de décembre brillait à notre départ ; sa nuance d'or pâle baignait le paysage endormi par l'hiver, et ses rayons obliques ne parvenaient pas à échauffer l'atmosphère limpide et glacée qu'ils traversaient. Le ciel, d'un bleu clair de métal, éclairait avec indifférence des eaux, des sommets, des creux, l'ordre charmant d'une nature simple et paisible. Haussés sur l'horizon, les bois effeuillés s'enlevaient vigoureux sur les fonds loux formés pai- leurs

feuilles mortes, tandis qu'au premier plan, des volutes capricieuses de fumée s'échappaient des villages, marbrant le fond gris des nuages d'ombres ténues. Vomies par la locomotive, d'autres fumées dérobaient par instants les arbres de la route et, dans la découpure des branches, faisaient bruire les feuilles rouillées qui restaient. Parfois, un convoi côtoyait le nôtre dans une effrayante rapidité, et on avait la vision que des humains étaient emportés dans deux courants contraires. A chaque arrêt, un souffle d'air vif s'engoufîrait dans les wagons à la suite des voyageurs, effleurant d'une bienfaisante caresse la brûlure des joues colorées par la chaleur du train. Le soir arriva et, pour ceux que le sommeil n'atteignit pas, les heures de la nuit s'égrenèrent une à une, interminables. Derrière les vitres, des paysages sombres, écheveiés, défilaient dans une étrange fantasmagorie ; leurs silhouettes grises dessinaient des effets grandioses et d'irréelles scènes sous la lumière molle et fondue qui tombait des astres.

Modane apparut, ensevelie sous un épais hnceuil de neige. Modane, c'est la frontière, et son mélange de deux peuples donnait la sensation que l'on allait franchir la limite qui sépare les deux Etats. C'est aussi l'irascible douane habile à découvrir la fi-aude pratiquée intelligemment par quelques voyageurs. Des émigrés se groupaient derrière une barrière inflexible, attendant, ainsi parqués, l'arrivée d'un train de classe inférieure. Un peu plus riches, ils revenaient au sol ingrat qui les avait fait fuir, et allaient de nouveau se noyer dans une population déjà trop nombreuse, incapable de vivre des produits de la terre.

Le regard s'attachait à la phalange des femmes et

des fillettes, dont les traits purs accusaient déjà profondément le t\-pe latin. Beaucoup avaient le \isage fané, que la rude \ie avait marqué de son empreinte: pauvres créatures qui, les unes comme les autres, connaissaient fréquemment l'angoisse du manque de travail, du pain du lendemain.

Parmi eux se distinguaient deux genres d'émigrés; des émigrés temporaires, dont l'abandon du pays, chaque année, est souvent rural. Beaucoup étaient des Piémontais de retour de la Suisse. A la belle saison, ils quittent leur montagne, se louent à l'étranger, ou dans toute autre région de l'Italie, pour une série de travaux. U arrive ainsi qu'ils passent loin de chez eux la plus grande partie de Tannée, et n'y re\iennent que pendant l'hiver. Cette sorte d'émigration est une ressource momentanée comme une profession ordinaire.

Les seconds étaient de ceux sur qui les pays lointains exercent une attraction ; ils revenaient de l'Amérique du Nord, où leur humeur vagabonde les avait entraînés, soutenus dans leur exil par un espoir, celui du retour. On prétend que l'Italien est moins sensible que d'autres aux déplacements, aux dépaysements, à tous les changements de milieu et de régime. Ne devons-nous pas plutôt croire ici que la nécessité fait loi?

Bientôt, haletant dans l'air glacé, arriva le train italien.

Avec lui, dans quelques minutes, nous allions quitter la France.

Quand tout fut casé, voyageurs et colis, dans ses flancs, les portières se fermèrent dans un bruit sec, sous les cris des employés teirorisant ainsi les retar-

dataires ; un coup strident de sifflet retentit, et le train, jetant à l'aube qui blanchissait l'horizon ses éternels gémissements, reprit le chemin qu'il venait de parcourir. Puis, brusquement, ce fut l'insondable nuit du tunnel du Mont-Cenis, où tombaient çà et là les clartés brusques des tranchées ventilatrices. Vingt-cinq minutes dans la monotonie et le lent ressaut des wagons à chaque rail, le heurt grossi de toute une ferraille accrochée aux parois de pierre. Derrière les vitres, la fumée s'accumulait et, comme un voile léger et terne, s'étendait dans l'intérieur des wagons dont elle transformait l'air. Un bruit plus sonore de la locomotive annonça l'abandon de l'antre souterrain. On sortit du tunnel, et l'on fut étourdi d'étonnement.

Des montagnes se dressaient à droite et à gauche d'une façon merveilleusement hardie. 11 n'y avait plus entre elles que l'étroite vallée où le train avançait lentement ; comme elles étaient d'une hauteur vertigineuse, le soleil levant tombait sur ce décor écrasant, et en soulignait la surprenante grandeur.

Une clarté laiteuse emplissait le ciel, et ses tons de nacre doraient et rosaient doucement et tendrement la cime de ces montagnes aux neiges éternelles. La brume de la nuit remontait avec de petites ondes nuancées d'argent, découvrant des paysages pareils à des féeries de rêve. Des traits étincelants ourlaient de frêles nuages qui s'épandaient, légers flocons de neige, dans le bleu étendu sur les montagnes, sur les étroites vallées, sur les pittoresques villages, sur la verdure des feuillages persistants. C'était un spectacle tellement prenant, que les fatigues du voyage sombraient avec la nuit pointillée d'étoiles.

A partir de Bardonnèche, la vallée s'élargit, et les travaux d'art, se coalisant contre une nature tourmentée, se succédèrent sans interruption. Le train, traversant la partie sauvage et splendide des Alpes italiennes, courait d'un tunnel à un viaduc, d'un viaduc à un tunnel, tout en côtoyant des profondeurs où se perdaient les yeux. Puis de vastes vallées s'estompèrent et, ensuite, Turin avec le large et magnifique fleuve, le Pô. Une immense plaine, transformée à cette époque de l'année en steppe glacée, fuyait derrière nous blanche et rapide. Les arbres dénudés, les ruisseaux cristallisés dans leur courant par les gelées persistantes, donnaient dans leur immobilité mystérieuse l'impression de la mort. Une épaisse couche de neige, éblouissante sous le soleil qui la frappait, nous escorta jusqu'au pied des Apennins, que le train franchit en ligne directe sous des tunnels consécutifs. Là, quel contraste s'offrit à la vue, et auquel rien ne préparait I La neige avait disparu. Une nature superbe se déroulait aux regards et qu'on ne se lassait pas d'admirer. Des réseaux de fraîches vallées trouaient les massifs des monts drapés de bois d'oliviers entassés les uns sur les autres dans une exquise coloration de vert bleu qui finissait par se confondre avec le ciel. La pluie qui tombe sur les hauteurs et les vapeurs qui s'y condensent descendaient par une infinité de filets le long de leurs pentes, formant des ruisselets légers. Les eaux, en creusant les vallées, avaient formé des méandres encaissés, pittoresques, créant ainsi des abris idéals ensoleillés. De jolis villages, avec leurs toits plats à l'italienne qu'égayaient les notes dominantes du vert et du rouge, de hautes cheminées, accompagnées de

leurs tas noirs de scories, s'égrenaient sur les rives des torrents et des rivières aux allures rapides entre les rochers qu'ils polissaient et qu'ils creusaient. Le soleil lavait d'écarlate le toit des demeures, parsemées sur le faîte, sur les flancs des montagnes, ornant le tout de complicité avec une belle nature. Des clochers s'élançaient, des dômes s'arrondissaient sous la pureté d'un ciel bleu posé comme un satin clair sur ce décor, dont la brise faisait frissonner les couleurs diaprées.

Vint l'arrêt important de Gènes. Ensuite, se déroula la côte de la rivière italienne, hérissée d'écueils battus sans cesse par les flots. A gauche, de hautes montagnes sertissaient les villages et la mer ; toute une série de gracieuses demeures, de jardins, se suspendaient au-dessus des flots. On avait la sensation que l'on s'enfonçait dans une impasse où le chemin de fer avait tout juste la place pour courir en corniche au flanc de la falaise. On traversait des tunnels et des viaducs fréquents et, par endroits, on rasait à les toucher les maisons.

Nervi se dessina, toute coquette, toute polychromée, vraie oasis de verdure, rendez-vous des citronniers, des oliviers et des palmiers.

De nouveau, le soleil monte à l'horizon et, sous l'effet de ses rayons qui s'infléchissent vers la terre, rapproche près de nous des rivages plus lointains. Grâce à l'énorme couche d'air que ses rayons ont à traverser, Qn peut le regarder en face. Le charme de l'heiu-e e

d'autant plus exquis qu'on le sent plus fugitif. La mer est séduisante de beautés. Tout en elle n'est que splendeurs et grâces. Son bruit, qui vous berce le jour, la nuit, est tellement mélancolique dans sa plainte, qu'involontairement on se surprend à l'écouter; bruit sauvage, implacable parfois, celui des vagues qui bondissent et bouillonnent sur les roches avec leur obsédant tapage mouillé. De la mer, invariablement haute, s'échappe dans l'air sa vapeur saline, et son parfum d'embrun passe comme une vie plus forte entre les lèvres.

Les blanches zébrures cristallines des rochers du rivage étincellent sous le soleil qui monte lentement au-dessus des eaux ponctuées d'écume. Des mouettes aux tons gris, d'autres immaculées, tournoient dans l'infini du ciel, décrivent des courbes folles, et leurs larges envolements d'ailes les portent brusquement sur les vagues palpitantes. Au loin, des barques aux voiles déployées paraissent d'autres gros oiseaux surpris un instant dans leur vol rapide. La côte décrit des coudes fortement, et Nervi a trouvé place dans un de ces énormes festons. A gauche, le regard se trouve borné par le promontoire audacieux de Portofîno. Un peu avant, les montagnes se sont reculées en hémicycle et un gracieux village a piis leur place. Pas de plage au loin ; quelques anses, où se loge une cabine entre deux rochers, et ainsi la plage est trouvée. A droite, une ligne de montagnes se peid dans la brume et va retrouver les côtes de la France. Le ciel, lui-même, quitte sa parure matinale. Un impnense voile, semblable à une soie souple faite de clartés, laisse deviner, sous des plis légers, une voûte d'azur qui, empressée de paraître,

déborde par instants de floconneux nuages. Peu à peu, ce voile glisse, se ouate, se déchire, et un ciel délicieusement pur de bleu, de ce bleu qui dut séduire Dante et le Tasse, apparaît triomphant. Le soleil frappe en même temps la crête des vagues, qui sont autant de points lumineux. Les montagnes éloignées s'ébauchent diaphanes sous les rayons ai'dents du soleil, qui dépose sur leurs cimes ses poussières d'or. La rumeur grave de la mer, cette matinée teintée de bleu, de pourpre, la beauté profonde de l'horizon emportent un instant l'esprit dans un idéal merveilleux.

Les barques légères de quelques pêcheurs dansent sur les remous des vagues, côtoient les contours sinueux et scintillants des roches. On entend distinctement la perche ferrée sur leurs parois, dont chaque pesée repousse la barque quelques mètres plus loin. A l'arrière, le pêcheur, l'épervier drapé sur le bras gauche comme un ample manteau, le balance, puis détend son bras comme un ressort ; l'épervier s'abat dans un grand rejaillissement. Doucement ramené, le pêcheur le hisse sur la planche, et, d'un coup sec, le retourne au milieu de la barque avec ses proies sautillantes. Dans un rapide mouvement, il ramasse les victimes cuirassées d'écaillés d'argent, aux ouïes palpitantes, aux queues fourchues et gluantes.

Nervi s'étend, à quelques kilomètres de Gênes, au pied de montagnes durement perpendiculaires, dont l'arête puissante, rocheuse parcourt d'un bout à l'autre

la péninsule italienne. Leurs hautes cimes abritent admirablement contre les vents du nord les villages blottis à leur base.

La disposition de ces montagnes est des plus importantes, car c'est elle qui imprime souvent sur ce littoral le climat de chaque bourgade.

La petite ville, n'ayant pas eu d'espace pour se développer en largeur, s'étend en longueur. Sa population peut se résumer à trois mille habitants environ. Les rues sont propres, avec de hautes maisons flanquées de terrasses au bord de la mer. D'autres se groupent sur le flanc des montagnes, et leurs toits de tuiles rondes et roses sont autant de fleurs perdues dans la verdure.

Du linge s'accroche aux demeures et entremêle, dans un bruit sec, ses multiples couleurs sous la brise qui l'agite. On constate un peu partout, dans certains quartiers des villes d'Italie, la singulière coutume de sécher la lessive sur des cordes allant d'une maison à l'autre, soit le long des façades, soit au-dessus des chaussées.

Un chemin de promenade borde la mer et seipente pittoresque parmi les rochers. L'écho, aux jours de la mer calme, y apporte les vibrations joyeuses des voix des promeneurs dans les embarcations légères qui, mollement, glissent sur les flots cai-essants, la voile tendue ou sous les coups habiles des avirons.

Par de jolis détours, les flâneurs affluent vers l'étroite terrasse des rendez-vous mondains et ne craignent pas de s'y entasser, papotant, potinant, flirtant à souhait, sous les sons de la musique et le chant assourdi des flots.

Le spectacle est ravissant de toutes ces formes féminines, baignées pai* l'air lumineux, dans le cadre sombre des roches, de la houle éblouissante, dont l'horizon

turquoise s'estompe très vague sous le ciel adorablement bleu.

L'érosion a ici un caractère brutal. La mer travaille en ouvrier d'art et sculpte le roc au hasard. Sous ses heurts répétés, de quelles œuvres n'orne-t-elle pas la côte I Grottes étranges, bien faites pour les métamorphoses des dieux de l'onde; fauteuils à dossier tourmenté; sièges lustrés pleins de grâce dans leurs encaissements d'arêtes arrondies et que rehaussent les draperies de la vague frangée d'écume; niches bizarres occupées par les touristes rêveurs. Ceux-ci, contemplés du haut de la falaise, semblent autant de divinités aux poses hiératiques présidant à la splendeur de la beauté neptunienne.

Entre les pans des roches, dans les abris protecteurs où viennent mourir les vagues, c'est prendre du plaisir que de se pencher un instant sur leur cristal, d'entrevoir sous leur miroitement la faune et la flore de ces rivages. Une réunion d'êtres les plus hétéroclites semblent vivre là en parfaite intelligence, sans se soucier des sombres drames du fond des océans. Pourtant, combien de ces petits animaux servent de nourriture aux plus grands et qu'ainsi s'établit, par les besoins et les armes de chacun, un équilibre biologique. Tous ne sont-ils pas solidaires les uns des autres ?

Réservons l'honneur de la citation au plus vénérable d'entre ces êtres, à l'Oursin. On trouve parmi eux le Toxocidaris lividus des modernes, de couleur verte, comme son nom l'indique, et qui est une des espèces qui se vend encore sur certains marchés des bords de la Méditerranée ; puis une autre variété qui se distingue par ses radioles et son test violet sombre.

Ce serait ici faire un vain étalage d'érudition que de rapporter tout ce que l'antiquité a pu écrire sur ces œuvres de la création, dont « les espèces comestibles, servies sur les tables grecques et romaines, ont été souvent mentionnées par les littérateurs et les poètes.» Par leurs détails, elles sont tout un poème d'architecture, et quelques-unes contribuèrent aux premières inspirations réalistes du décor des monuments anciens.

Les peuples de l'antiquité s'inspiraient profondément des types que leur offrait le monde organique; ils savaient qu'en eux ils trouvaient des modèles. La vérité de la copie était leur principe, la loi fondamentale. C'est elle qui maintint aux œuvres leur originalité. L'Orient, la Grèce surtout, son héritière, puisèrent dans la nature le bel art à pleines mains avec une grâce, une élégance qui ont charmé les générations suivantes et provoqué partout l'imitation. Et depuis, les Orientaux et les Grecs, combien, pour ne parler que des artistes de la Renaissance, n'eurent, à l'exemple de Beinard Palissy, « d'autres livres que le ciel et la terre ».

A l'est de Nervi, se dresse le mont Moro (410 m), la promenade préférée des indigènes de la petite ville, de ceux dont l'âge et les souffrances n'ont pas raidi les muscles. De son sommet, la vue est magnifique. Gênes, au loin, dominée par ses dômes, se déroule en amphithéâtre au fond de son golfe. Le regard peut suivre la chaîne de montagnes, tantôt douce, tantôt dure, dont les hautes cimes se dressent avec une nudité sauvage alors que leur base se pare de végétation et de gracieuses demeures. L'œil émerveillé plonge dans l'immensité, se reporte ensuite sur le littoral découpé de renfoncements séparés par des promontoires très

avancés. A droite, la rivière du Couchant avec Novi, Savone, Vintimille, San Remo. A gauche, la rivière du Levant, avec Nervi, Rapallo, Chiavari ; toutes deux bordées de calcaires découpés par l'érosion marine et l'érosion pluviale. La route du littoral se poursuit le long de ces roches déchiquetées. Les villes, les campagnes apparaissent collées à la mer. Des jardins s'étagentsurles rochers conquis à la culture partout où une aspérité a permis d'accumuler un peu de terre.

Des postes aériens qui environnent Nervi, on observe deux aspects très grandioses : la nappe immense et mouvementée de la mer , d'autre part, les montagnes avec leurs hauts massifs et la bordure de leurs arbres verts. Le plus souvent, prolongeant la promenade, les excursionnistes redescendent au village de Quinto, qui n'est en somme qu'un faubourg de Nervi et offre le même aspect agréable.

Les chemins sont capricieux dans ces campagnes et parcourus par des paysannes, belles et savoureuses de force et de santé, portant gracieusement sur leur tête quelque fardeau.

Ces femmes vont bien au paysage. Leur démarche fière, leur taille cambrée, leur bras qui s'arrondit sur leur tête pour soutenir le fardeau, s'accordent on ne peut mieux avec cette nature. Les plis souples et nombreux de leur jupe, leurs pieds nus ou chaussés de bas à semelle, le foulard de couleur drapé sur leur tête participent à l'harmonie du décor.

C'est parmi ces femmes du peuple que, bien souvent, sculpteurs et peintres choisissent leurs modèles, parce qu'il y a en elles une beauté plus proche de la nature, par conséquent de l'idéal de l'art. Si vous leur adressez

la parole, elles prennent plaisir à vous écouter et à vous répondre.

Pour l'étranger qui vient de quitter sa patrie, ces rencontres sont pleines de charme. En causant avec ces femmes, on apprend bien des choses, tout en goûtant l'expression savoureuse d'un langage rempli d'archaïsmes curieux. Leur dialecte, qui est l'écho de l'antiquité de la race, fait entendre les voix évanouies au lointain des siècles. Dans leur langage patoisant, un mot imprévu, une phrase vulgaire sont autant d'arômes d'une langue inconnue. D'anciens noms de lieux, qu'elles évoquent, aident à reconstituer l'histoire de la contrée et aident ainsi l'archéologue dans une étude bien connue, la toponymie rétrospective.

Cependant, le parler des habitants de la Ligurie ne laisse plus guère de traces de l'ancienne langue. Les Ligures, à qui ils la devaient, formaient dans l'antiquité un peuple doté d'une langue et de coutumes particulières, et qui fut compris dans l'histoire parmi la triade de peuples : Ibères, Ligures et Celtes, qui ont cheminé à travers le monde « sans souci des limites du pays, mêlant comme à plaisir le fil de leur migration, laissant derrière eux les noms de lieux comme trace de leur passage. » Les Ligures, vaincus par les Gaulois, oublièrent leur langue primitive pour apprendre celle de leur conquérant, comme plus tard ils oublièrent le gaulois pour apprendre le latin.

Il en est de même de la langue française, qui n'est pas davantage parlée pai- une population exclusivement franque.

Nervi possède des hôtels confortables, mais pour ceux que tente l'étude de la vie italienne, il y a les pensions de familles, c'est-à-dire des habitants qui reçoivent dans leur intimité un nombre plus ou moins grand d'étrangers. Pénétrons dans un de ces intérieurs nerviens, dont les détails d'habitat et d'existence seront ceux de beaucoup d'autres. La demeure, qui va être décrite dans ces lignes, s'élève sui- les rochers que la mer, aux jours de tempête, couvre de son écume. Flanquée sur son côté nord dime large terrasse, elle ofTre, malgré une apparence de rusticité, un mélange d'antique et de sévère bourgeoisie. Dans cette habitation, d'aspect un peu imposant, vit une vieille demoiselle, descendante d'une ancienne et riche famille d'armateurs que des revers de fortune ont profondément atteinte. Pour subvenir à ses besoins, la Signorina Annunziata — c'est le nom de la vieille demoiselle — n'avait pas craint de s'adresser au travail et de transformer son home familial en petite pension de famille. Cet intérieur honnête, profondément chrétien, se compose à l'heure actuelle d'une aimable famille italienne, de quelques Allemandes et de deux Françaises. Quoique vivant sous le même toit, tout contribue à séparer ces divers représentants de peuples : le langage, le caractère national. C'est alors que chacun, causant d'une langue difîérente et jouissant d'une grande liberté, prend ses repas aux heures et aux endroits du logis qui lui conviennent, offrant ainsi aux regards un spectacle assez piquant. La famille italienne a choisi la cuisine ; les Allemandes un coin du salon ; les Françaises ont gardé leur chambre. Singulière demeure et si diversement meublée. Des salles déme-

surées, dont les hautes fenêtres s'ouvrent, les unes sur l'espace libre de la mer, les autres sur l'unique route du village. Leurs murs peints gris, entrecoupés çà et là de larges bandes bleues, d'un bleu austère et religieux comme celui que l'on rencontre dans le décor des fraîches sacristies de quelques campagnes. Au plafond, des ovales de fleurs et de fleurons désolent le regard par l'aspect criard de leur décoration. Des lits, bas, larges, en bois sculpté, occupent le milieu des chambres. Le long des murs de la salle à manger, une rangée de vieux meubles ; le bufl'et en chêne noirci, aux panneaux décorés de fleurs et de grimaçantes figures ; une grande cheminée en marbre noir, auprès de laquelle se blottit un haut baromètre en bois sculpté des attributs de la marine : une ancre, un cordage, des avirons. Au milieu de la pièce, une table massive aux pieds taillés en cœur de chêne. Tout autour, quelques chaises, un canapé, deux autres buffets assortis; le tout d'un ensemble sévèi-e comme la vieille demeure elle-même. Le salon est d'un même goût. Dans un cadre ovale et doré. Napoléon, en gravure, — Bonaparte, comme ici on le nomme, — occupe une place d'honneur. Celui-là est le Napoléon de 1814, dont les traits reflètent encore la gloire militaire, sur lesquels 1815 devait, à son tour, imprimer la défaite et l'humiliation de la France. En face, Victor-Emmanuel ; puis des vues de Versailles. Des souvenirs de la France et de l'Italie sont un peu partout parmi des meubles laqués blanc et or, d'où s'échappe un charme presque indéfinissable, aristocratique et bourgeois. Dans l'angle de la salle à manger, une double porte dissimule la cuisine. La tignorina y trône à toute heure. Tour à tour aimable,

fine, cauteleuse, emportée, selon qu'il s'agit plus ou moins de ses intérêts ; elle synthétise admirablement la souplesse du caractère italien. Une table en bois blanc, épaisse, basse, longue occupe le milieu de la pièce, qu'accompagne, le long du mur, le fourneau aux rivales dimensions. Dans un coin, sur une étagère, l'éclairage original de la vieille demeure ; une série de lampes de formes anciennes, mobiles, le long d'un haut pied de cuivre qui porte les accessoires pour couper et hausser la mèche.

Combien intéressante est la signorina. D'une grande bonté pour obéir, le plus souvent, aux préceptes que le christianisme nous enseigne, avec ce on ne sait quoi de foncièrement religieux et de particulièrement superstitieux. En elle se reflète le fond de l'âme des populations des campagnes, dont la superstition est la continuation des vieilles coutumes au milieu d'un état de choses nou veau. Cet état d'esprit continue à se laisser séduire par des attraits pleins de mystère, dans lesquels les esprits curieux relèvent des contrastes séduisants en beautés, où l'on admire de charmantes qualités sorties de l'âme d'un peuple à l'expression poétique et parfois extrêmement naïve.

On ne se figure pas combien, même à notre époque de grands progrès, la croyance des fausses idées joue un rôle dans ces milieux de paysans, et combien leur crédulité, sous bien des formes, se trouve encouragée. Il faut vivre dans leur intimité pour apprécier leur esprit toujours avide de connaître ce qui leur est caché. Leur superstition est le plus fidèle représentant de l'état d'âme des demi-civilisés, répondant sans cesse à un élément de sensibilité, encourageant un espoir,

apaisant l'âme avide de savoir le secret du lendemain, et qu'il lui importe de découvrir. Telle que nous la voyons, la superstition est un héritage d'une époque reculée, dont les racines profondes ont pris naissance dans la mythologie païenne et dont l'obscurité de la forme répondait à une foi innée en tout ce qui est mystérieux.

Jetant un coup d'œil rapide sur la vie de ce coin de la Ligurie, nous voyons que la hvre est de trois cents grammes alors que le kilogramme pèse mille grammes. Certaines denrées, comme le sucre, le café, le sel surtout, soumis à de lourds impôts, atteignent des prix autrement supérieurs à ceux des produits similaires de notre contrée. Dautres denrées, dont les prix modiques sont plus en rapport avec les débouchés naturels de l'Italie, viennent, d'une façon heureuse, équilibrer l'ensemble.

Nervi ne possède pas de marché. Des producteurs se rendent à domicile, et là s'effectue l'écoulement de leurs produits. Une des branches de commerce les plus importantes de la petite ville est la fabrication de pâtes alimentaires, dont les produits les plus fins, les plus beaux sont fournis par les blés venant de la Russie. L'Italien mange beaucoup de pâtes, qui sont un des éléments essentiels de sa nourriture. Les pâtes italiennes se distinguent des pâtes françaises par leur belle couleur jaune, qui se rapproche de la teinte que possèdent les pâtes aux œufs. Les fabricants italiens sont au-

torisés à colorer artificiellement ces produits et pour cela à employer le safran et, le plus souvent, le jaune de naphtol 5 rehaussé d'une pointe de rouge.

La structure d'un pays est la cause première de sa physionomie, alors que la richesse de son sol sert de base à son évolution sociale.

Si cette partie de la Ligurie a trouvé des facilités commerciales par la voie maritime, et à la faveur de son littoral étroit, mais praticable, qui sépare, comme une bande, la mer de la montagne , elle est éloignée, par la nature de son sol, d'être une région privilégiée entre toutes.

La terre, cette sève nourricière propre à la richesse d'un pays, se montre ici peu libérale, en ce qui concerne surtout la partie montagneuse.

Les eaux pluviales, en se concentrant, ont creusé des ravins profonds, qui fournissent, pendant les périodes d'humidité, une force motrice à des moulins établis sur leurs bords. Quelques cours d'eau actionnent d'autres usines élevées sur leur cours ou dans le voisinage ; si le débit du cours d'eau se réduit ou devient nul, ce qui arrive fréquemment, cette réduction ou cet anéantissement a inévitablement une répercussion immédiate sur l'activité des usines.

Sur les points culminants des montagnes, les flancs sont déboisés, incultes et rocheux. Les eaux des pluies les ont profondément ravinés. Les lits des torrents dessinent des sillons, qui descendent rapidement vers la côte, entraînant les eaux de pluie, et dont le cours impétueux roule des cailloux arrachés au sol et les dépose au pied des pentes. Une partie de l'eau qui tombe à la surface de ce sol va aussitôt enfler le lit des ravins. Les

calcaires absorbent tout le reste, le recueillent, le centralisent, pour le déverser ensuite avec plus de ménagement. En certains points, les nappes souterraines surgissent à la surface et restituent peu à peu les masses liquides qu'elles ont emmagasinées brusquement à l'époque des pluies. Cependant, les sources sont peu nombreuses dans les environs de Nervi, ce qui fait que, pendant les jours prolongés de sécheresse, les habitants sont rationnés d'eau .

En Italie, on sait se servir à merveille des sources et des eaux courantes, soit pour alimenter les centres d'habitations humaines,soit pour distribuer aux cultures la fraîcheur qui leur est nécessaire. Un réseau de petits canaux irriguent les endroits où c'est possible.

L'olivier est de beaucoup l'arbre le plus répandu dans cette région. Etant plus sensible au climat qu'au sol, leur plantation, d'un bon rapport, fournit à la contrée l'huile, le bois à brûler. L'Italie est la terre classique de l'olivier. Ses feuilles, d'un gris bleu argenté, parent de turquoise les lointains, et se détachent sur la couleur plus sombre des autres essences forestières.

On peut affirmer que l'oléiculture atteint une très grande importance et, dans beaucoup de régions, est l'unique ressource. Cest le commerce de l'huile, produit de la montagne, et celui du vin, richesse de la plaine, qui entretiennent en Italie un mouvement d'affaires important, qui est une source de revenus pour les particuliers et pour l'Etat.

L'olivier, en Italie, existe depuis une date immémoriale, et les plus anciens écrivains en parlent.

L'intelligence de l'homme tire parti du sous-sol des environs de Nervi, dont des parcelles sont propices à

l'extraction de matériaux de construction, alors que d'autres, plus calcaires, se prêtent à la fabrication du ciment.

La Ligurie méridionale est vraiment un pays de montagne. La flore est la flore méditerranéenne le long des côtes. Parmi les essences forestières, nous citerons le chêne vert, l'olivier, le châtaignier, etc. Ce dernier donne une farine entrant dans l'alimentation et est regardé comme un des arbres les plus précieux. Sur le littoral croissent le pin parasol, les palmiers, les agaves, comme plantes ornementales ; puis l'oranger, le cédratier, le néflier du Japon, quelques figuiers et autres arbres fruitiers de nos contrées, comme le poirier, le pêcher, etc. On a introduit, aux environs de Gênes, quelques eucalyptus. Les plantes de maquis sont : le lentisque, l'arbousier, le myrte, le laurier, la bruyère arborescente, la joie des yeux au printemps. Les plantes de la région méditerranéenne, comme le faisait remarquer Gaston Bonnier, dans sa Géographie botanique expérimentale, subissent deux périodes d'arrêt dans leur végétation d'une année : l'une, en hiver, moins accentuée que dans les régions plus froides; l'autre, en été, par suite de l'absence prolongée des pluies. De plus, l'organisation anatomique des végétaux qui croissent naturellement dans la région méditerranéenne leur permet de supporter un éclairement plus intense que, par exemple, les plantes alpines, qui sont adaptées à la première de ces conditions, mais non pas à la seconde, car elles ont à subir journellement des alternances accentuées de la température. 11 ne faut pas oublier que le climat méditerranéen est xérophile, c'est-à-dire physiologiquement sec, et que les saisons d'hiver sont faibles

et durent peu. Ces pays ignorent comment pousse le blé.

On est parfois étonné de la différence de la végétation d'un lieu à un autre. Il faut en chercher la cause dans le courant des vents, qui agit plus ou moins sur les endroits et empêche le développement des arbres. Quelques-uns de ceux que nous venons de nommer ne viennent bien qu'à l'abri. Il y a là un effet dû non pas au sol, mais au climat. D'ailleurs, on a remarqué que les rivages mal abrités et balayés par les vents violents déterminent une végétation presque désertique. Le vent est donc souvent responsable des caractères de dégénérescence que présentent certains arbres.

Sur les hauteurs qui dominent Nervi, des demeures rustiques sont disséminées dans la verdure. Ces solitudes, éloignées de la vie active des hommes, abritent des paysans qui vivent indéfiniment avec la rudesse de leurs mœurs et de leurs croyances. Leur attachement forcé au 8ol,nécessité par les besoins matériels de l'existence, les oblige, par instinct, à continuer leur vie rurale. Les générations succèdent aux générations, pareilles les unes aux autres, avec la même pauvreté ou, si l'on veut, avec la même médiocrité.

Parfois aussi, sur ces hauteurs, l'eau manque une partie de l'année ; c'est alors qu'il faut faire des étapes très longues pour aller se désaltérer au village le plus proche, et puiser l'eau pour les besoins de la maison.

Les Ligiu'iens montagnards sont, en général, petits, secs et vigoin-eux. D'autre part, les circonstances économiques et la vie au grand air leur ont fait un tempérament un peu farouche et querelleur dans le plaisir. Non dédaigneux de la pauvreté, ils sont aptes aux tra-

vaux les plus pénibles de la terre. On les dit violents et vindicatifs ; mais, en résumé, ils sont doux et polis avec les étrangers, et valent mieux que la réputation que certains leur font.

Pour gagner les parties hautes qui abritent si bien Nervi contre les vents du nord, il faut traverser des défilés de rues durement pavées, enserrées de murs, au point de ne laisser parfois qu'un étroit passage. De ces rues, partent de multiples sentiers en éventail qui se perdent dans la montagne.

Les maisons de la base des montagnes comportent un assez bon confortable : un rez-de-chaussée, avec plusieurs pièces, où se loge le paysan et toute sa famille. Au-dessus du grenier, des appentis au toit couvert de tuiles semi-cylindriques. Autour de l'habitation, des courettes où s'ébat la gent emplumée : de gentilles poules de la race des Leghorns, d'aimables pondeuses d'hiver et d'été, dont les qualités productrices se font de plus en plus apprécier des aviculteurs français.

Des étables s'alignent à proximité d'un jardin légumier dont le paysan tire profit et sa subsistance.

Un calcaire, tantôt noirâtre, tantôt grisâtre, sert de pierre à bâtir. On le tire à l'aide de la mine sous une couche de schiste délitable. Il faut se garder de le casser au marteau, car il est irrégulier dans ses fractures, et il est préférable de l'employei' tel quel. Plus haut, là où la roche n'occupe qu'une faible portion du sol, de maigres étendues de terre sont cultivées. Profitant des parties bien exposées au soleil, et souvent giâce à un cours d'eau ou à un système de canalisation qui permet la culture des fleurs et l'entretien des prairies artificielles, le paysan trouve une occupation assez rémunéra-

trice. L'hiver, dans de minuscules jardins, des jonquilles, des narcisses s'épanouissent, se détachent au milieu des oliveraies, parmi des terres rouges et grises, soutenues par des murs secs érigés par la superposition de pierres arrachées de la montagne. Comparant ce dur labeur au rapport médiocre qui en résulte, une admiration va à ces hommes dont le courage lutte vaillamment contre la rudesse d'un sol ingrat. C'est la conquête, lente et patiente, des efforts de l'humanité civilisée. Ces murs, sans entaille ni mortier, présentent le faciès de ceux qui nous livrent les découvertes de la préhistoire, et que les premiers hommes instauraient par instinct du besoin de se défendre. Plus d'une fois déjà, on a cité ces constructions de pierres sèches, qui se retrouvent dans le nord et dans le midi de l'Italie. En France, on en rencontre aisément dans le Var et les Alpes-Maritimes, ce qui semble attester les mêmes coutumes.

Des maisonnettes, dispersées dans les oliveraies, appartiennent, le plus souvent, à un seul propriétaire, seigneur et nabab de l'endroit. Elles abritent des paysans, qui entretiennent les oliviers, font leur récolte, et recouvrent, pour prix de cette charge, le produit du troisième broyage des olives. La misère serait, dans bien des cas, complète, si ces gens n'étaient d'une sobriété extrême. Il faut toutefois excepter le dimanche, où l'abondance — relative — est de rigueur.

Bien souvent, rien n'est prévu pour les facihtés des communications avec le village. Des sentiers ti-aversent des crevasses profondes courant comme d'énormes artères sui- les échines de ces géants, que comblent çà et là des roches tombées des sommets. Le régime du domaine de ces grandes propriétés rurales, qui couvrent

la presque totalité des montagnes, et absorbent une grande partie de la population campagnarde, rappelle celui que les Romains pratiquaient sous l'Empire, et avaient introduit en Gaule comme dans les autres provinces.

Dans ces parages se croit-on seul, qu'un monticule détourné dévoile qu'une existence humaine suit là, silencieusement, son cours entre quatre pans de murs, un toit plat légèrement incliné, une porte servant au besoin de fenêtre. Se penche-t-on un peu, qu'un vieux moulin abandonné dresse ses ruines au fond d'un torrent à sec. Silhouette étrange répandant une tristesse sauvage dans une étroite vallée. Combien sa grande roue, désormais immobile, a-t-elle broyé, sous ses tours, lents et réguliers, de brunes et luisantes châtaignes! Qui dira combien d'appétits leur farine a apaisés.

Plus loin, des bruits joyeux surgissent comme sous vos pas. Tel un lutin de la montagne, un mignon canal s'achemine parmi une nature tourmentée. A le suivre, il vous conduit près d'une usine, perdue dans un dévallement, où elle est blottie. Une cheminée haute de quelques mètres, des traces ferrugineuses dans son pourtour vous dévoileront une fonderie de fer. Pas de chemin pour y accéder; seulement quelques sentiers, que les hommes et les mulets peuvent franchir.

Les hasards de la promenade mènent à des coins délicieux le promeneur amoureux delà nature sincère. Quelques pas suffisent pour changer l'aspect du décor. Des rumeurs d'eau trahissent la présence de sources. Dans des coins bossues de roches, vallonnés de verdure, elles cascadent en haut, en bas, à droite, à gau-

che, moussantes et pétillantes comme du Champagne ; elles bondissent de roche en roche, formant à leur base de petits bassins, où la teinte émeraude de leur onde s'harmonise très douce avec le gris des galets. Sous le dôme léger des branches, le souffle du large vous arrive atténué. On respire des senteurs de mousses, des fraîcheurs d'ombres, des douceurs de clartés. A travers la dentelle des feuillages, la mer apparaît au loin, et sa grande voix vibre dans l'air en tumulte assourdi.

Plus l'on s'élève, plus l'olivier se fait rare, et plus on a l'impression de passer dans une nature nouvelle par l'aspect physique. Grave et silencieux, l'habitant des sommets accomplit sa tâche journalière. Beaucoup, à la belle saison, quittent leur montagne, se louent, dans une contrée voisine ou dans les plaines de l'Italie, pour toute une série de travaux.

Aux oliviers disparus, succèdent les châtaigniers. Ces derniers, l'hiver, ne possèdent plus de feuilles, et leurs rameaux dénudés laissent librement passer le soleil. D'aucuns sont très vieux, comme le témoignent des fentes béantes qui les lézardent de bas en haut, et si profondément, qu'une personne pourrait s'y loger. Les paysans, craignant sans doute que des rafales de vent ne viennent à déraciner ces arbres, ou que l'humidité n'attaque leur vitalité, comblent leur intérieur de morceaux de roc. De ces points culminants, l'étranger, peu habitué au rapprochement limpide des montagnes, qui fait croire proche ce qui est loin, pense pouvoir atteindre, en un rien de temps, les cimes, longtemps au printemps couvertes de neige, et qui s'encadrent dans les échancrures des monts. Plus haut encore, encore plus haut, elles affleurements de la pierre fauve occu-

pent le sol désormais en conquérants. Alors, plus rien que de pâles et chétives bruyères, des châtaigniers malingres, des chênes verts rabougris, où les racines gagnent ce que le feuillage a perdu en opulence.

De ces hauteurs, la vue qu'on a sur la côte est de toute beauté. Les yeux mi-clos sous la clarté éblouissante du soleil, l'horizon large se perd dans un vaporeux lointain sur les eaux et sous le ciel. Les silhouettes grises des villages se détachent avec la pointe des flèches élancées de leurs églises et les hautes cheminées de leurs usines. Le rivage se déroule dans sa radieuse étendue, et, dans la pureté de l'air, s'estompe la silhouette des arbres rejetés vers la terre par les éternels vents du large.

Sous la griserie d'une atmosphère nouvelle, sous les impressions d'un cadre qui n'est pas celui où vous vous mouvez habituellement, rien n'est plus singulier à la vue qu'un cimetière des hauts sommets. Plus tard, longtemps encore, à la pensée apparaîtront ces simples croix de pierre et de bois émergeant de petits murs et prenant, dans le silence des hauteurs, quelque chose d'impressionnant.

Ames obscures qui dorment dans la terre qu'elles ont aimée, dont elles ont soufTert, loin de la rumeur du monde, d'une paix silencieuse que les cloches mêmes ne troublent pas, loin des appareils funéraires qui racontent les images de la vanité, quel fut, à leur dernière demeure, l'humble cortège ? Celui d'une mère, d'un père, d'une épouse, d'un mari... Le brancard '? Les robustes épaules des leurs. Le chemin suivi ? Les crevasses profondes que tracent les eaux aux flancs des montagnes. Et combien sont partis sans les douceurs et le

soulagement que procure l'aisance, sans l'assurance d'une autre vie meilleure I Devant ces sépultures, ce n'est pas sans émotion que s'évoquent les figures de ceux qui y reposent : paysans, paysannes, aux traits sculptés par le grand air, dont le corps durci par le travail avait la résistance du roc : créatures simples demandant peu à la vie et lui donnant beaucoup. Tous ont tant peiné que, dans la mort, ils se reposent pour la première fois. Douce leur soit la mousse qui les recouvre, comme l'ombre des branches aux fruits rouges de l'arbousier qui s'agite sur les tombes.

Dans ces régions liguriennes, la population s'étend particulièrement dense au bord de la mer. Cela résulte du pays même, qui ne possède que sur les côtes un développement qui, quoique restreint, permet l'établissement de nombreuses bourgades.

La hauteur des maisons sur le littoral est ce qui frappe le nouveau venu; elles ont souvent deux et trois étages. D'après leur nombre, dans de simples villages, on pourrait conclure à la richesse du pays, à la quantité de fortunés propriétaires. Pour peu que l'on s'informe, on apprend que chaque étage appartient à une individualité distincte. Les toits et les escaliers sont indivis, et parfois un même étage est possédé par indivision. D'après cette collectivité, bien des familles arrivent à bénéficier d'un excellent local.

Gomme détail remarquable dans l'aménagement de ces maisons , on peut citer la fréquente disposition,

hygiénique et simple, de placer certains édicules privés sur des balcons en saillie derrière les maisons. Ces édicules ressemblent beaucoup aux marquises, et, le long de la mer, le touriste est surpiis par l'aspect uniforme, à tous les étages, de ces saillies verticales.

La température, l'hiver, à Nervi, est, à peu de chose près, celle de Nice. Cependant, la brise de la mer se fait sentir plus faible et, ordinairement, cette saison n'est pas rigoureuse. Bien souvent, on voit passer des hivers entiers sans que la température descende à glace. Pendant les jours relativement froids , il n'y a que des gelées partielles. Les jours de gelée totale sont rares, et on n'en constate qu'à plusieurs années d'intervalles. Le froid est tempéré par le voisinage de la mer, qui réchauffe la température, et par les hautes montagnes, qui arrêtent les vents du nord. Les journées sont parées d'un soleil resplendissant sur un ciel bleu foncé, uniformément coloré d'un bout à l'autre de l'horizon. La beauté de ces journées rend l'hiver, à Nervi, très agréable. La neige ne fait qu'une courte et rare apparition, et des années se passent sans qu'il en tombe. La saison d'hiver commence, ordinairement, vers le milieu du mois de décembre et finit au mois de mars. Dans le courant de février, le soleil arrive à être, au bord de la côte abritée, insoutenable. La température à l'ombre diffère sensiblement, et la fraîcheur y est d'autant plus forte que le soleil est plus chaud. La variation diurne de la température est com-

pârativement faible et dépend beaucoup de la nébulosité du ciel, de la force et de la direction du vent. Pendant les nuits, le ciel est remarquable par sa sérénité; la nébulosité est faible, et le zénith, avec ses splendeurs, nous apparaît très proche. Somme toute, c'est le type méditerranéen classique avec un régime irrégulier de pluies en décembre. La neige est une exception, et son apparition est un événement joyeux pour la jeunesse. Beaucoup de maisons n'ont pas de cheminées et ne connaissent d'autre chauffage que le brasero.

11 faut compter un intervalle au moins de cinq à six années pour que Nervi subisse de grands froids. Sous leur influence, la neige peut tomber en assez grande abondance pour recouvrir les montagnes d'une couche de dix à quinze centimètres. Comme précurseurs de son arrivée, les flots s'écrasent sous des nuages qui se traînent lentement à leur surface. Cependant, en dépit du vilain ciel, l'aspect de la nature n'est point lugubre. Mais alors, finies les admirables couleurs, les draperies chaudes et colorées ; la brume a tissé une gaze d'argent entre le ciel et la terre. Vraiment, la couleur du paysage change en quelques heures. Les collines, les villages ne sont plus enveloppés d'un air suave et transparent ; tout s'est épaissi sous une triste nuance grise. Naguère, en respirant, on avait des impressions embaumées de fleurs, d'algues, de verdure... Maintenant, l'air met aux lèvres un arôme amer de fumée... La contrée a perdu tout son charme, car, pour en jouir, il lui faut son soleil. Parfois, sous l'efl'et de ce froid inattendu, des poissons migrateurs s'approchent de la côte et prennent, sous les eaux, l'aspect de petites lames d'argent sans cesse en mouvement. Des mouettes

les suivent, plongent prestement dans la vague à la conquête d'une capture. Si le froid est vif, le soleil, par l'éclat de sa pureté, semble, de toutes parts, faire éclater la vie, alors qu'il sème la mort. La mer est mauvaise, et ses vagues, d'onyx verdâtre, sortent bruyamment de son empire, vraies sirènes pétries d'un charme exquis. Au loin, les vapeurs avancent péniblement vei-s Gênes, luttant contre la lame, qui se tord, qui se brise et jaillit contre leurs flancs, jamais vaincue, toujours poursuivant ses idées de conquêtes.

Pendant cette période de froid, le thermomètre peut descendre jusqu'à cinq et six degrés. Les oliviers, les orangers les supportent plus facilement que les citronniers, qui arrivent parfois, dans les endroits mal abrités, à être perdus. Rien n'est plus curieux, pendant ces jours, que la rencontre matinale des montagnards, portant sur leur tête un panier d'où surgissent les blocs, d'un blanc immaculé, du lait gelé qu'ils vont vendre à Gênes. Toutefois, le froid n'est jamais de longue durée, et souvent disparaît au bout d'une semaine. Dès lors, le soleil distribue ses rayons, et combien, dans ce cas, on peut constater le désastre. La campagne, belle il y a quelques jours, ofTre désormais un aspect lamentable. Les fleurs gisent inanimées, dépouillées de leur parure, qui lamentablement jonche le sol. Les feuilles des orangers, des citronniers sont roulées comme dans une suprême agonie, et c'est une bien triste chose que cet anéantissement, en si peu de temps, de tant d'espérances, conçues sous les auspices d'un dur et long labeur.

En prenant, à l'est, l'unique route de Nervi, elle vous conduit à Bogliasco, à Pieve di Sori, à Sori, villages qui s'échelonnent le long du rivage, et dont les maisons, gaies, claires, après s'être étendues au pied des montagnes, grimpent en arrière, et prennent l'aspect d'accueillantes forteresses. Près de Pieve di Sori, la montagne avance près de la mer, au point qu'elle semble la toucher. Ces Pieves se retrouvent assez fréquemment en Italie.

De ces campagnes, le regard peut admirablement suivre les préliminaires somptueux du coucher du soleil.

Dilettantes du décor, apprêtez-vous à saluer l'apothéose de la couleur, dont les gradations vont faire battre votre cœur de passions chaudes et vibrantes. Déjà, d'un bout à l'autre de l'horizon, s'annoncent les prémisses de la féerie. Des lueurs infernales, somptueuses, plongent leurs lignes étranges dans les flots qu'elles embrasent de leur nuance de feu. Déjà on entrevoit de prenantes choses. Une foule immense de nuages dans un chaos de rose, de rubis, arrive et escorte le flou éthéré d'une majesté mauve. C'est une vision nouvelle d'une autre teire, d'un autre océan, d'une autre humanité. Mauve est la mei-, mauves sont les montagnes, mauves se dessinent les visages. De grandes ombres, convulsées de lueurs mystérieuses, viennent par intervalles rappeler à ce génie crépusculaire que l'heiue est ari'ivée de disparaître. Subjuguées à leur tour, elles se trouvent entraînées dans son pouvoii- merveilleux. La mer, plate et murmurante, est devenue une plaine ; la terre, avec ses montagnes, est devenue océan. A l'horizon, les barques se distinguent

à peine : une ligne violette, verticale, un point allongé horizontal, et c'est une barque. Soudain, dans une vibrance d'agonie, de bousculante lumièie, les acteui-s de ce spectacle merveilleux s'étreignent, se combattent, se dispersent à travers les espaces infinis sous les soupirs caressants de l'air et de la mer. Au ciel, la lune se lève, puis s'irise la Grande-Ourse. Les flots, sous l'effet de leur giande attraction, s'agitent, en frémissant. La côte, la montagne profilent en noir leur silhouette élancée. Au loin, des milliers de lumières s'allument aux vitres, trouant la nuit de leur flamme tremblotante. Le ciel, la terre rivalisent de sombre beauté. Chaque demeure est désormais un point lumineux, et devient une étoile.

Revenir de Santa Margherita, à quelques kilomètres de Nervi, c'est avoir accompli une charmante promenade comme une réminiscence d'impressions de paysages fr-ançais méditerranéens. De l'Esterel, le regard y retrouve les mêmes décors, parmi une nature qui agit sur l'esprit de ses fidèles avec une semblable perversité. A proximité, le petit goKe de Rapallo peut être comparé à celui de la Napoule, et, tout auprès, la ville de Chiavari, par sa position, à celle de Cannes. Le feuillage argenté des oliviers dissimule de coquettes demeures donnant l'idée de quelques visions poétiques d'écrivains aimés. En arrière, la chaîne de montagnes se fait moins dure en se rappi'ochant du rivage, et se dentelle d'une infinité de croupes arrondies, dont les

plus hautes et les plus lointaines sont, en hiver, couvertes de neige. La mer bleue, le ciel bleu n'ont aucun reproche à se faire. La première babille doucement avec la brise qui passe entre les hautes cimes des sapins, les agite et répand dans l'air leurs pénétrants parfums. Santa Margherita, rose de ses constructions, décrit le demi-cercle au fond de sa baie, et abrite une quantité de barquettes légères oscillant avec le flot frissonnant. Dans la découpure du rivage étincelle le saphir des eaux, et le chemin de la Corniche, sinueux et ruisselant de soleil, se marbre de taches sombres sous les roches nues, sous les branches des arbres dont le souffle attiédi du large fait bruire les feuilles. Çà et là, parmi le décor, se détache le plumet du chapeau d'un bersagliere, qui, l'arme sur l'épaule, garde prudemment la côte, assure sa sécurité et les revenus des douanes. Son habit vert, conforme aux nécessités de l'emploi, permet de le dissimuler le plus longtemps possible dans le cadre où il se meut.

Quelle jouissance pour les amis de la nature de marcher dans ce jour caressé de lumière, sous les pénétrantes senteurs de la végétation marine, dont les effluves baignent le visage que l'ombi-elle dédaignée ne protège pas. Les roches rouges de TEsterel, et de nature éruptive, sont remplacées par des roches noirâtres, bréchiformes, cimentées entie elles par des grès siliceux. Poudrées d'une couche ténue de sel, elles brillent comme du givre au soleil. Ces roches sont des conglomérats miocènes du monte Poi'tofino, de ceux qu'ont décrits des géologues comme M. Kistori. Sur ce rivage, pour être plus auprès de la vague, il faut descendre à

chaque petite plage qui se découvre parmi les amas rocheux. La mer bat leurs dures assises, creuse des anses, où elle semble se calmer, se reposer. Les coquillages font banqueroute, et quelques parcelles de corail, gouttelettes de sang sous le cristal de l'eau, tranchent sur le gris des galets. Des anémones de mer, des oursins solitaires côtoient d'innombrables lithophages, criblant les roches d'une infinité de cavités. Tout auprès, la pointe de Portofino se profile avec vigueur sur la traînée métallique des vagues disputant jalousement ses récifs corallins aux barques qui sillonnent son empire.

L'ascension du mont Portofino est une des plus belles que l'on puisse faire dans les environs de Santa Margherita. Par un temps clair, tout à fait rassurant, on part, en flânant, sur le chemin delà Corniche. Le soleil chaufTe les épaules, et l'hiver, on l'accueille avec reconnaissance. Un bon sentiei- s'offre bientôt ourlé de plantes de maquis. Après une légère escalade, la vue commence à être belle sur la mer. On erre dans un dédale de verdure, car le chemin a ses caprices. L'escalade est rude parfois, presque à pic, parmi les roches qu'enlace une végétation sauvage. Diverses petites plates-formes, comme en surplomb, se succèdent, et il semble qu'on ne doive jamais atteindre le faîte. 11 faut monter encore, et le sémaphore qui s'érige au-dessus de votre tête vous y invite majestueusement. A chaque pas, on veut se retourner, admirer l'horizon splendide, humer l'air plus froid, agréable et sain sous des réverbérations inconnues. Une odeui- complexe, qui est la quintessence des pai-fums de la nature, imprègne l'atmosphère. Gela sent les algues, la senteur délicate de la

verdure, le fauve des lichens et des mousses. Une débauche de soleil se roule sur les villages, au creux des dépressions, et des diadèmes d'or ceignent au loin le front des montagnes. La brise secoue les branches des oliviers, qui bleuissent comme une poussière de turquoise. Là-haut, au pied du sémaphore, quel coup d'œil féerique de Gênes jusqu'à Spezia et, quand le temps le permet, jusqu'en Corse par réfraction. La rivière du Levant fait un digne pendant à la rivière du Couchant. Une guirlande de montagnes, aux lignes très nobles, aux flancs abrupts l'abrite, sans l'écraser. Les voiles blanches des barques sur l'horizon bleu, le poudroiement lumineux des vagues évoquent les compositions de lumière débordante de Claude Lorrain. Dans le lointain, les monts se dérobent sous la légère vapeur de l'air, et les flots, frappés par de larges traînées de feu, sont maintenant aveuglants. Les sons de bronze des cloches des villages montent et retombent diversifiés par leur métal, et les échos multipliés les portent jusqu'aux sommets. La houle delà mer heurte avec un bruit grave ses murs de pierre, s'élance dans l'air en aigrettes diamantées, puis retombe en cascades le long de leur rempart. Comme il est dommage de redescendre déjà du côté de Santa Margherita. Et, savourant la beauté du ciel, de cet horizon, on se i-emet en route sur la crête du promontoire. Descente pénible, mais combien intéressante. C'est un jeu d'émotions que ce retour, où chaque pas olîre un panorama nouveau. Le sentier se rétrécit, semble ne plus exister, puis s'avance en éperon et dévale dans une pente roide sur une échine inquiétante du roc. L'on a chaud et

l'air, pour vous rafraîchir, n'a plus sur vous aucun pouvoir. Enfin, là-bas, au pied, une petite baie. C'est Santa Margherita, que dominent ses montagnes.

Une chose, en Italie, que l'on est heureux de constater est la cordialité avec laquelle le Français est reçu et le prestige supérieur qu'y possède la France. Le Français est à même de contrôler à chaque instant, sous les formes les plus variées, l'existence de ces sentiments, et les manifestations qu'il en reçoit ne peuvent manquer d'exercer sur lui une sensible impression. Au cours d'un séjour en Italie, bien des fois l'occasion se présente d'observer cette admiration pour notre pays, qui, le plus souvent, chez le peuple, se résume en Paris. Il est même curieux de voir combien cette ville exerce sur beaucoup d'esprits une profonde attraction. Tout commerçant et industriel importants, tout Italien de bonne éducation parle notre langue, lit notre littérature et connaît notre histoire.

A vivre avec ce peuple, on a parfois le sentiment qu'il ne nous est pas inconnu, tellement les conditions mêmes de ses pensées correspondent à la sensibilité de notre âme.

Quand la Gaule succomba sous les coups des Romains, perdant sa nationalité, elle devint l'héritière de Rome. Il est à peu près impossible d'évaluer approximativement la quantité d'Italiens qui arrivèrent dans les trois Gaules pour y propager la civilisation latine et se noyèrent dans la masse de la population. Une telle

influence, qui a été si profonde, et a duré plusieurs siècles, ne peut être étrangère au goût du Français pour une antique patrie. Les deux nations furent, de tout temps, unies l'une à l'autre; elles le furent par la langue, et surtout par la religion.

Nervi est beaucoup fréquentée par les Allemands. On ne se figure pas la quantité de mots gutturaux qui retentissent de ce côté des Alpes. Pourtant, ils n'y sont point aimés ; trop de choses les différencient du peuple italien. Les qualités physiques sont rares chez les deux sexes chez qui la civihsation n'agit que difficilement sur leur gaucherie native. Ceci s'explique, lorsqu'on sait le mépris profond, continu, invariable que les Allemands professent pour les autres peuples. C'est peutêtre à ce dédain, à leur indifférence des plaisirs raffinés que l'on doit la tranquillité dont on jouit dans ce coin de la Ligurie.

Malgré le contact des touristes et des pays voisins, les hommes et les femmes manquent de goût dans la manière de s'habiller et sont dépourvus de cette distinction naturelle qui insinue au Français ce pouvoir magique dont il profite partout pour se faire aimer. Au luxe du F'rançais, qu'ils ont adopté, et qu'ils parviennent trop souvent à dégénérer, on arrive à regretter la vieille simplicité allemande, si attachante malgré tout, puisqu'elle soulignait le caractère essentiel de la race.

La distinction des Allemands avec les autres peuples n'est pas factice; elle est fondée en nature. Il est vrai qu'en présence ici d'un infime noyau de ce qui représente le peuple allemand, on ne peut sur ce dernier porter un jugement définitif général. Personne n'ignore qu'il existe une Allemagne idéale, intellectuelle, d'où

sont sortis de grands savants, de grands musiciens, de grands poètes, d'excellents philosophes.

Il y a cependant une chose qui sépare, malgré les progrès et la fusion des idées, l'Allemand de l'Italien et du Français, et cette chose-là, c'est la langue. Peut-on trouver une antithèse plus frappante que la langue romane et la langue tudesque'.' La première, si souple, si insinuante, si captieuse, et la seconde, de construction si lente, indocile à servir les impressions de l'âme et arrivant toujours difficilement à persuader.

En Italie, les fêtes religieuses sont très observées. Noël est une des plus impatiemment attendues et marque une importante date commerciale. On réveillonne dans la chaumière et dans le palais, et cette idée de réveillon est l'occasion d'un peu de bonheur chez les humbles. A Nervi, dans les avents de ce grand jour, pâtissiers et boulangers fabriquent d'énormes gâteaux dont la couleur bise rappelle celle des pains de seigle dans nos pays. C'est un mélange de graines d'anis,de raisins de Malaga, d'amandes de pin. pétris dans du vin blanc mousseux d'Asti et d'eau de fleur d'oranger. Vu leur grande consommation aux abords de cette solennité, les magasins en regorgent.

Quand sonne la veille de Noël, la petite ville est en liesse. Les boucheries et charcuteries alignent des quartiers formidables de bêtes sacrifiées pour la circonstance et pavoises de feuilles d'arbousier, de laurier et autres essences forestières propres à la monta-

gne. Les crémeries, les fruiteries ont leurs façades ornées de céleri, de choux, de raves, de carottes aux longueurs phénoménales, de fenouil, légume très en faveur. Le long des boutiques, des sacs de farine se découvrent, déjà bien appauvris de leur blanche et grise poussière dont la préparation en pâtes fraîches contribue à la confection des mets nationaux. Ceux-ci sont surtout la poieviirt, les ravioli, etc., très parfumés de plantes aromatiques. Les poulets, victimes de ce jour, gisent sous des girandoles de rubans, sous des touffes de fleurs. Les ménagères circulent, hâtives, empressées, munies d'un foulard ou d'un mouchoir de couleur, qui rebondit sous le trop plein de provisions, le panier étant très peu usité. Des bamhini des deux sexes, dans leurs beaux atoui-s sortent des maisons où l'arbre de Noël leur a distribué des jouets et des sucreries. On voit de la joie sui- ces frimousses ambrées et roses comme de savoureux fruits mûris par le soleil d'été. De jolies petites dents, délicieuses dans leur impatience, croquent avec délice les friandises qui viennent de leur échoir. De «jeunes mères » serrent étroitement dans leurs bras une fille nouvelle. Plus loin, un groupe s'est formé, et c'est un échange heureux de propos, de regards, siii- ce que le sort octroya à chacun.

Le soir, une sonnerie de cloches éclate dans l'air, dont le bourdonnement s'attarde dans la nuit en vibrations profondes. Au Dôme, solennellement, va avoir lieu la messe de minuit. Les fidèles arrivent nombreux, comblant l'intérieur de l'édifice superbe et rutilant sous les feux des ampoules électriques. La lumière débordante éclabousse les recoins les plus profonds, touchant

d'un scintillement d'étoiles les ors des autels jusqu'aux découpures qui festonnent la voûte. La porte du sanctuaire décrit, en s'ouvrant, de larges voies lactées qui s'éteignent aussitôt sur les degrés étroits du temple chrétien. Dans l'éblouissement des décors apparaît un contraste frappant d'une assemblée élégante et d'humbles paroissiens. Des parfums mondains se mêlent à l'odeur acre de la sueur de l'ouvrier, les robes luxueuses côtoient les costumes composites des paysannes. Debout, une foule avide d'éclat, de lumière, de couleur, écoute frémissante la parole de l'officiant. Les vieux cantiques de la province, les chants consacrés tombent tour à tour vibrants et tendres dans une houle assourdie de respirations humaines, communiquant aux âmes ce quelque chose de sain qui flotte bien haut au-dessus des conditions sociales.

C'est dans de semblables endroits, où le culte s'accomplissait avec ses fastes, ses orgues, ses décors, son encens, que l'esprit du peuple italien, secouant un instant le joug qui l'oppressait, conçut, dans des impressions de foi, la poésie, la peinture, l'amour de la divinité.

L'aube de Noël, enfin, se dessine, et chacun, dans la rue, se salue par les mots de huona Natale. Quand l'heure sonne de la grand'messe. indigènes et étrangers catholiques se rendent au Dôme. L'église n'est-elle pas, pour ces derniers, un peu de la patrie, de la famille où l'on retrouve des frères au milieu de l'indifférence d'un

peuple. Qu'importe les distances, les offices sont célébrés dans la même langue, plus ou moins pompeusement ; le fond est partout le même. En ce saint jour, le Dôme est ébranlé par un infernal carillon. A l'intérieur, les orgues emplissent les voûtes de leurs sonorités étranges et se mêlent aux hymnes liturgiques. La messe se célèbre à chaque autel et, sous leurs lumières, les chapes et dalmatiques resplendissent et s'étalent rigides aux épaules des officiants. Quelques femmes, la tête nue, drapent, avant d'entrer dans le sanctuaire, un voile de tulle noir sur leurs cheveux. De jolies Italiennes, très parisiennes dans leurs costumes, s'égrènent un peu partout. En les regardant, elles font regretter cette tendance qu'on a de supprimer ce qui peut rappeler la contrée, la nationalité. Les coutumes des anciennes populations de l'Italie ne laissent plus de traces profondes ; elles n'ont point échappé à l'influence des idées nouvelles amenées par le changement des conditions de la vie, et le peu qui en subsiste devra disparaître ou se modifier plus ou moins promptement. La France est désormais le point de mire des nations et elle suscite partout, aux exemples qu'elle donne comme aux idées qu'elle répand, des imitateurs et des adeptes. L'on ne peut s'empêcher de déplorer ce pourquoi qui fait admettre que chaque nation, que chaque race deviennent semblables ; ce pourquoi de ne vouloir différer, tandis que la création nous frappe elle-même par l'essence particulière de chaque chose. Pourtant, quelle harmonie dans son ensemble I L'observateur ne peut s'empêcher d'exprimer une certaine surprise à constater combien les femmes blondes sont nombreuses et rivalisent pour la délicatesse des traits avec les brunes. Ces pre-

mières sont issues de Gaulois alors que cette contrée faisait partie de la Gaule Cisalpine, et que, très galamment, on s'en souvient dans ses femmes.

L'après-midi de Noël , Nervi est ville morte. Les églises sont dései'tes ; les piétons, les tramways, les voitures ne circulent plus; les magasins sont fermés et, chose surprenante, les cafés le sont aussi. C'est une trêve générale de la vie quotidienne. C'est l'oubli pour un jour du lendemain, où Ton retrouve la vie douce et facile dans le délassement d'un labeur. C'est le rayon de soleil qui réchauffe les cœurs, éveille au milieu des siens mille et mille souvenirs très chers, que l'on a oubliés. C'est l'espérance, jeune et forte, de la nouvelle aurore d'une année proche bénie sur le seuil.

Nervi possède plusieurs églises. Outre le Dôme, il y a San llario, situé à mi-hauteur du mont Giugo, l'église du quartier nord de la ville, qui dessert un faubourg très populeux.

Le jour de l'an, ce jour si fiévreusement attendu en France, pour les vœux et les cadeaux, est très peu fêté en Italie. Noël a épuisé la gamme des réjouissances, et son doux bonheur n'a pas subsisté à l'an neuf. A Nervi, dès l'aube de ce jour, une harmonie parcourt la ville, et ses notes claires et joyeuses tombent dans l'avènement de la nouvelle année. Cette musique lelève d'une confrérie, dont les membres se rendent à chaque demeure d'un prêtre, et à plusieurs (ois dans la journée, affirmer, par cet hommage, leurs sentiments respectueux. On

est heureux de constater, devant cette manière d'agir, que la passion irréligieuse n'atteint pas encore profondément l'Italie. Que deviendrait, en effet, ce peuple sans la foi réconfortante du culte chrétien, sans ses touchantes cérémonies et le son de ses cloches pour le faire rêver. Celles-ci ne chantent-elles pas sans cesse dans les cœurs la voix de l'espérance embellie par des sentiments très purs.

Gênes est reliée, par un service de tramways électriques, à beaucoup de villages et de petites villes de la rivière italienne, et Nervi est ainsi trop près de la grande cité pour que les étrangers qui y séjournent ne s'y rendent pas fréquemment.

Gênes fut fondée par les Ligures, qui lui donnèrent le nom d'Antium. Plus tard, elle devint un des principaux emporium maritimes de l'Italie romaine et en présenta un type des plus purs. Au XII^ siècle, son importance s'était tellement accrue, qu'elle fut assez forte pour résister à Fi-édéric I^i" Barberousse et lutter contre Pise, dont la luine devait assurer la grandeur. Gênes république fut longtemps en rivalité avec Venise et lui disputa avec frénésie le commerce sur les côtes, et principalement sur celles de l'Orient. Elle prit une part active aux croisades. C'est surtout à ces époques que les Génois et les Vénitiens se disputèrent les villes occupées par les Turcs. L'histoire nous rapporte, à cet effet, la lutte qui éclata entre les deux républiques italiennes, en 1373, au sujet de la conquête du commerce

de l'île de Chypre. Cette île, en effet, pouvait exciter la convoitise de ces Et. ^s, étant une des plus célèbres pour ses transactions, ses richesses et le faste étonnant que déployaient ses marchands et spécialement ses banquiers. Le luxe qui s'étalait dans certaines de ses villes était tel, qu'il était proverbial et émerveilla pendant longtemps les chroniqueurs.

Gênes épousa la grande guerre fratricide de l'Italie, et la lutte qui y sévit prit des formes toutes particulières entre les grandes familles : les Doria et les Spinola d'un côté (gibelins), les Grimaldi et les Fieschi de l'autre (guelfes). Le parti vaincu appela à son secours un prince étranger « au détriment de sa propre indépendance », et c'est ainsi qu'à partir du XIV^ siècle, Gênes se trouva alternativement sous la domination des rois de Naples et de France, des marquis de Montferrat et des ducs de Milan. Gênes, dont le domaine continental confine étroitement à celui de la France, se trouvait, par cela même, appelée à entrer en compétition avec sa voisine et, plus d'une fois, ces deux Etats en vinrent aux prises pour des questions d'intérêts et de conquêtes. La Corse fut longtemps entre elles un sujet de discordes. En 1805, à la suite de différends avec la France, le duché de Gênes, après la bataille de Marengo, en 1800, était formellement incorporé à l'empire français, où il forma les départements de Gênes, des Apennins et de Montenotte.

En 1814, les Anglais s'emparèrent de la ville, mais les traités de 1815 l'annexèrent au royaume de Sardaigne, dont elle a suivi les destinées.

A une époque rapprochée de la nôtre, la jalousie entre la vieille République et Turin, l'esprit remuant

de la population de Gênes, — en opposition avec la raideur des Piémontais, — les intrigues déchaînées de part et d'autre ont joué un rôle important dans les événements proches de nos jours. Le voisinage de ces deux grandes villes rivales eut souvent pour conséquence des actes d'infinie bassesse exercés dans leur politique. De toutes ces luttes, Gênes est sortie victorieuse, a reconquis son importance commerciale, mais elle a cédé son arsenal maritime à Spezia.

Gênes compte dans son passé de hardis navigateurs. Le but de leurs expéditions était le plus souvent commercial. Elle s'illustre de la naissance de Christophe Colomb, en 1450. On sait que c'est à ce persévérant génie que l'on doit les merveilleuses découvertes d'un nouveau monde, qui devaient tout à coup transformer les notions que l'on s'était faites jusqu'alors sur la configuration du globe, et ouvrir à l'ancien monde un champ illimité de colonisation et de conquêtes.

Le port de Gênes semble avoir été créé par la nature pour un mouillage important, et où, à l'heure actuelle, se trouvent réunis et savamment disposés les éléments d'un port moderne.

C'est à la faveur de son golfe, qui amenait les vaisseaux au pied des pentes rocheuses des Apennins, que Gênes puisa sa grande force de rayonnement. Là, dans son port, que les empereurs romains avaient fait construire à grands frais, se déployait une activité tout à fait principale. Les navires d'Espagne, de Gaule, de Sicile, d'Afrique, d'Asie, de Grèce s'y rendaient directement. Toutes les richesses du monde y recevaient l'hospitalité. Ce grand port n'était pas seulement une ville d'affaires et une sorte de marché du monde entier,

c'était un lieu de plaisir qui attirait les oisifs, les gens du monde autant que les négociants.

On peut dire que la constitution physique d'un pays exerce une influence directe sur ses relations extérieures et intérieures. Le système orographique de l'Italie est tout commercial, le rivage se prêtant à l'extension de villes florissantes sur les côtes. Pour l'intérieur, l'influence de la géographie ne fut pas moins sensible ; c'est elle qui a déterminé, aux siècles antérieurs, tant de petits Etats indépendants et souvent rivaux. Ses débouchés maritimes — cette prévision intelligente que proclamait le géographe grec Strabon — réglèrent ses transactions avec le dehors, alors que la marche de sa civilisation, connexe avec la vie économique du pays, se réglait sur ses destinées politiques. Vivant de préférence avec lui-même, l'Italien gardait sa pleine indépendance en face de la nature, qui mettait à son service ses richesses naturelles : des gisements d'argent, de plomb, de mercure, de cuivre de la Toscane, de fer de l'île d'Elbe, de soufre de la Sicile et des bords de l'Adriatique, etc., qui fait que la production minérale de l'Italie a toujours tenu le premier rang dans l'Europe. Des matériaux importants, tels que le marbre, l'argile; un combustible abondant fourni par les forêts ; une production agricole vraiment libérale dans la partie des plaines. Cependant, il faut constater que l'Italie a presque toujours été dépourvue de charbon fossile, de manière que, pour subvenir à ses nombieuses industries, elle a dû avoir recours, pour une grande partie, aux charbons fossiles étrangers, surtout aux charbons anglais. 11 existe, certes, en Italie, un grand nombre de régions dont les terrains renferment

des charbons fossiles de diverse nature, à commencer par les plus anciens jusqu'aux plus récents ; c'est seulement leur quantité restreinte relative qui rend presque sans importance leur valeur industrielle. L'Italie du nord et surtout la région alpine piémontaise et de l'Apennin septentrional génois fournissent des gisements d'anthracite dont la formation se rattache au Carbonifère.

Gênes est la puissante rivale de Marseille, dont elle profite de toutes les faiblesses, et qu'elle suit de près pour le tonnage et le poids des marchandises. Cet avantage, elle le doit à l'importation d'énormes quantités de charbon. Le commerce de Marseille est composé principalement de matières premières souvent de très grande valeur et dépasse de beaucoup celui de sa concurrente. Cette prépondérance du charbon donne à Gênes le caractère d'un port uniquement voué à l'importation. A Gênes, la moitié des navires repartent sur lest.

Gênes, de même que Naples, a la spécialité de l'embarquement et du débarquement des émigrants et des rapatriés. Gênes est réservée aux rapports avec l'Amérique du Sud ; Naples avec l'Amérique du Nord. Intimement liée au développement de l'Italie septentrionale, Gênes est une place commerçante de premier oidre. L'essor de son port est considérable et tend sans cesse à s'élever. Là, s'effectue le débarquement de quantités de marchandises du monde entier et qui se répandent ensuite par des voies commerciales multiples dans la Ligurie, la Lombardie et le Piémont. Presque toutes les fabriques de soieries d'Europe et même d'Amérique sont tributaires de l'Italie et lui achètent des soies

ouvrées expédiées par Gênes ou des chemins de fer internationaux. Gênes est, après Milan, un des principaux marchés de la soie. La Compagnie Italienne, qui est le type bien organisé pour le service de la navigation, relie la Méditerranée entière au monde extérieur par Gênes. « Beaucoup d'économistes prévoyaient que les tunnels transalpins accroîtraient considérablement le mouvement commercial de Gênes. Il n'en a rien été. Au contraire, ils ont suscité une concurrence non négligeable des ports du Nord jusque dans l'arrièrepays du Pô. Seul, un développement convenable des voies navigables dans l'Italie septentrionale pourra lui faire jouer un grand rôle dans le trafic transalpin par le Gothard et le Simplon. »

La vue dont on jouit sur le port de Gênes, près du phare antique, est de toute beauté. A gauche et en arrière, sur les hauteurs, se dressent les fortifications de la ville, dont la construction remonte au XYII^ siècle et fut complétée de nos jours. A vos pieds, longeant le port, se déroulent de belles terrasses soutenues par des arcades de marbre. Dans la l'ade, des centaines de chalands chargés de charbon attendent passivement leur délestement. Au loin, les bassins avec de fines goélettes, des yachts, des canots de plaisance; puis de gros lègnes de pêche, des remorqueurs, des steamers aux énormes cheminées, aux bruyantes sirènes, qui glissent, se croisent, se frôlent sans bi'uit ni désordre. A gauche, un fouillis de mâts, parmi lesquels on devine avec peine les docks et les quais. Là est l'entrepôt des richesses des produits du monde. Des odeurs de goudron, d'épices, de bois précieux, des relents de salaisons s'échappent des entassements de tonneaux, de

cordages, d'amoncellements de caisses, que des grues puissantes happent, font tournoyer dans l'air, alignent et empilent. Au delà, s'étendant à l'infini, c'est le fond gris des vagues où, de temps à autre, un point noir plaque l'horizon, se rapproche, grossit, glisse dans le port avec des mouvements larges et ordonnés, stoppe et se range. Devant ces hôtels flottants, merveilles d'intelligence, on reste pénétré des forces et de la volonté de l'homme.

L'arrivée d'un paquebot est toujours chose attirante, attendue avec impatience par les badauds du port et les vagabonds insoucieux, étendus le long des quais. Une foule bariolée s'écoule de ses flancs, parle toutes les langues ; voyageurs de luxe, commerçants venant traiter une affaire ; des nègres, des blancs, des mulâtres. A les voir, on a comme une impression de pays exotiques. Une rumeur monte de cette foule pittoresque. Des mots étranges voltigent d'un groupe à un autre, tendres, volubiles, des mots qui résument la joie du retour, les préoccupations de chacun.

L'emplacement de Gênes remplit les conditions nécessaires à la vie d'une grande cité maritime. Au pied des Apennins, la ville s'étend en amphithéâtre au flanc des montagnes, dont une pente douce descend vers le centre de la ville, alors qu'à l'ouest elle s'est arrêtée brusquement. Depuis de longues années, la tendance de la ville à gagner sur le littoral s'est manifestée par des séiies de demeures qui s'étirent en deux lignes allongées des deux côtés de Gênes. Le long de la mer, oii la chaleur est moins forte en été et plus chaude en hiver, s'échelonnent des groupes de villas, des bourgades, qui sont avant tout des lieux d'estivage

et des stations balnéaires fréquentées. Des voies de communications multiples : chemins de fer, tramways et routes nombreuses, réunissent Gênes à ses alentours, qui foi-ment ainsi avec la ville des zones où se pressent de nombreuses populations. La ville s'étend à l'extérieur sans pour cela se dépeupler à l'intérieur. C'est la progression du bien-êti-e qui fait que chacun, à qui la fortune sourit tant soit peu, aime à s'échapper un instant du bruit des affaii-es et venii* respirer un air tout autre que celui de la ville. Le phénomène n'est point particulier à Gênes ; on peut le constater partout dans les grandes villes, étant un des symptômes caractéristiques de la vie moderne. Les lignes de chemins de fer, les innombrables tramways ont largement participé à ce mouvement d'extension, et, grâce à ces moyens de locomotion, aussi variés que peu coûteux, un simple ouvrier peut se payer le luxe d'habiter la campagne et venir tous les matins au travail, ni plus ni moins qu'un millionnaire.

La Ligurie montre un développement de la population très notable, et les derniers recensements accusaient un accroissement, depuis dix ans, denviron 11 "/q.

Sur les points culminants des montagnes qui sertissent Gênes, des foi-ts se dressent, propres à protéger la ville si un péril surgissait. Ces montagnes sont coupées pai- des vallées qui mettent le littoral en communication commode avec les plaines du nord. Deux rivières, la Polcevera et le Bisagno, s'étant creusé deux vallées latérales, devenues populeuses au possible, courent, franchissent Gênes et se jettent dans son port. Dans cette portion de l'Italie, on sait admirablement tirer parti des ressources de l'hydrologie. Toutes les chutes d'eau sont aménagées, toutes les

sources un peu importantes sont captées pour distribuer partout lumière, eau et force électrique.

Autour de Gênes, se distingue un large massif de schistes cristallins, formant le bord occidental de la chaîne, entre la Doire Ripaire et la Maira, et assez semblable à ceux des Alpes-Maritimes. Gênes est bâtie sur les terrains éocéniques et pliocéniques.

Il y a peu d'étrangers qui séjournent à Gênes qui ne fassent, par le funiculaire, l'ascension du fort de Gastellaccio, le Righi génois. De la terrasse, se dérouleaux yeux un tableau digne de l'attention de l'artiste autant que du géologue. La vue s'étend sur la ville, sur le golfe et sur la ceintui-e des montagnes qui l'environnent. Le géologue peut examiner la formation des calcaires éocéniques qui constituent la région montagneuse tout entière et y observer les pistes caractéristiques d'un gastéropode, Helminthoidea lahyrinthica. Ce sont les productions en nombre considérable de semblables empreintes qui, à tort ou à raison, ont été considérées comme des algues et ont soulevé tant de discussions. Ces empreintes sont extrêmement répanpandues depuis le Cambrien jusqu'au Tertiaire inclusivement et sont si abondantes dans certains dépôts, qu'elles servent parfois à les désigner. Ces débris ont de plus cet intéi'ôt que, si leur nature végétale était prouvée, ce seraient de beaucoup les plantes les plus anciennes, puisqu'on les trouve dès le Cambrien et que les autres végétaux n'apparaissent que dans le Silurien supérieur. Or, comme ces plantes seraient précisément des algues, et môme des algues inférieures, l'évolution des végétaux s'expliquerait avec une grande facilité. Malheureusement, cette opinion a perdu du

terrain depuis que Nathorst, employant la méthode expérimentale, a réalisé artificiellement des productions ressemblant exactement à la plupart des empreintes en question (F. Bernard).

En regardant vers l'ouest, on peut suivre la succession des différentes zones orographiques correspondant à autant de formations géologiques. Puis, la grande dépression de la vallée de la Polcevera, formée par des argiloschistes qui renferment, à l'ouest, des grands amas ophitiques donnant lieu à des reliefs ; et, enfin, en dernier plan, le groupe montagneux de Voltri, constitué par des schistes cristallins avec de puissantes intercalations de « Piètre verdi » variées, qui forment les parties les plus élevées de ce groupe.

La Ligurie n'est pas indemne de tremblements de terre ; ils sont même assez fréquents. Le plus souvent, ils sont considérés comme la conséquence d'un affaissement du sous-sol et en relation avec les accidents tectoniques. M. A. Issel, dans un travail important sur les tremblements de terre de la Ligurie, a constaté, d'après les courbes des sondages du littoral, qu'il existait des dépressions marines considérables dans le prolongement des vallées continentales. Il en a déduit qu'un grand affaissement de tout le littoral alpestre avait eu lieu pendant le Pliocène et qu'un relèvement avait succédé depuis.

Les environs de Gênes sont charmants. Le dimanche, on voit la population émigrer de la ville et se diriger dans toutes les directions de la mer et des campagnes. A douze kilomètres, la station hivernale de Pegli emporte les suffrages des opulents Génois. De belles villas ornent la côte encombrée de roches vertes arra-

chées au rivage par l'action érosive de la mer. Eole ouvre largement ses outres. Des courants aériens se manifestent entre les échancrures des monts. Une végétation méridionale, d'une vigueur et d'une richesse incomparables, s'allonge sur les versants marins des montagnes, d'où les points de vue sont superbes avec des échappées sur des paysages surprenants.

Lorsqu'on suit la côte ligurienne, entre Gênes et Quarto, on remarque qu'elle est bordée du même calcaire éocénique du mont Castellaccio, avec en quantité les fines arabesques d' HebnintJioidea lahyrinthica . Ces calcaires constituent d'amples et puissantes plaques à la partie supérieure des dépôts calcaires de la région. Cette formation argiloschisteuse compliquée est généralement considérée comme éocénique. Cependant, M. Sacco, un géologue éminent, pense qu'elle pourrait être rapportée au crétacé supérieur à faciès de Flysch ophitifère, faciès qui se développe spécialement sur le versant tyrrhénien de l'Apennin septentrional.

Les petits villages de Quarto, de Quinto et autres sont bâtis auprès de ces falaises. En été, leur plage, véritable grenouillère, est très fréquentée. De nombreuses familles viennent y prendre leurs ébats ; on s'y promène, on y pêche, on s'y baigne.

Près de la plage de Quarto, s'érige une colonne de marbre blanc. Quelques caractères à demi effacés par le temps viennent rappeler au passant qu'à cette place, au mois de mai 1860, Garibaldi s'embarqua pour aller combattre l'armée napolitaine en Sicile. Pour l'étranger, c'est une bonne fortune, doublée d'un charme, que de rencontrer à cet endroit un vieux marin poui-

le renseigner. On saisit de suite le nnélange d'enthousiasme et de verve novatrice où il prétend vous entraîner à la suite d'un vibrant récit, qui sacre Garibaldi un autre grand Napoléon. Alors, plus attentivement, vous l'egardez ce petit havre, ces rochers grisâtres, ces énormes galets, seuls témoins de l'embarquement des Mille; de ces mille qui, à la faveur d'une nuit obscure, partaient, sous la conduite d'un grand chef, pour la conquête d'une contrée qui devait ajouter un fleuron au royaume d'Italie et former la première marche d'une vaste entreprise.

Gênes, comme port de mer, est le rendez-vous d'une population hétéroclite, où chaque contrée civilisée a des représentants. C'est toujours dans les quartiers avoisinant le port, et qui étaient, au début de l'histoire de la ville, l'élément central et permanent, que cette diffusion ethnique a eu lieu. Des rues bruyantes sont devenues une petite Europe. Etroites, fraîches l'hiver et étouffantes l'été, elles ouvrent des perspectives à tenter le pinceau d'un humoriste ; fouillis de gens aux costumes bariolés ; magasins proprets comblés de produits alimentaires; petits fournisseurs de cuisine en plein vent; bouges aux pompeuses enseignes, d'où s'échappent les voix éraillées des matelots fraîchement débarqués, où s'attablent des gens aux vêtements sordides, à la mine patibulaire ; maisons aux corridors sans fin, aux noirs escaliers, qui laissent échapper des relents de cuisine et d'humidité, où, aux fenêtres, sèchent des linges de misère. Quartier curieux paiexcellence. Dans des tavernes enfumées, toutes les langues étrangères sont échangées. La police a constamment l'œil sur ces vieilles maisons, car l'on s'y

bat souvent, pour ne pas dire plus. Des escrocs internationaux viennent y chercher un refuge, assurés qu'ils sont d'y rencontrer des compatriotes et parfois des complices. Des restaurants, des cafés pratiquent et flattent concurremment tous les chauvinismes. Sur les quais, de petites boutiques circulent en plein vent, préparent et débitent de modestes victuailles : cervelas bien chauds, pâtes fraîches saupoudrées de parmesan, polenta dorée de maïs et de châtaignes aux amandes savoureuses de pin. Un contraste avec le centre de la ville est d'autant plus frappant que celui-ci s'élève, à quelques pas, riche et commerçant. En parcourant successivement les rues Garibaldi, Balbi, Cairoli, Carlo Felice, etc., le visiteur est, de suite, frappé de leur animation, du bon goût des magasins et de la beauté de leurs constructions. Nombreux sont les palais de marbre de la Renaissance aux vestibules de voûtes décorées, aux gracieux portiques de colonnades multiples, dont beaucoup offrent de beaux spécimens d'escaliers. Ces somptueuses demeures sont occupées les imes par le commerce, les autres par des galeries qui l'éunissent dans leui-s salles immenses des œuvres d'art. Ces édifices, pour la plupart, ont été bâtis par Galeas Alessi (1500-1572), élève de Michel-Ange, et dont le genre est resté prédominant dans les constructions postérieures.

Une industiie particulière à Gênes est celle de l'emploi du filigrane d'or et d'argent dans la fabrication des objets de parure et des bibelots d'agrément. Un quartier, nommé le (juaitier des liligraniers, est consacré à ces charmants et légers bijoux.

L'usage du filigrane s'est perpétué jusqu'à nos jours

— cochez les orfèvres génois, qui ont conservé les habitudes de leurs aïeux. L'art du filigrane est très ancien, il était déjà employé chez les Scythes et les Goths au ye et au VI« siècle. 11 fut largement mis à contribution par les orfèvres de Constantinople. L'influence de l'art byzantin, sans cependant modifier les prototypes de l'art des Goths en Occident, s'étendit dans tout l'ouest de l'Europe et valut à la France, sous Charlemagne, « une première Renaissance ».

Malgré la puissance que Gênes a acquise sur mer et dans le commerce, elle n'a pris qu'une faible part au développement intellectuel de l'Italie. Elle n'a pas eu de véritable école artistique, ni de représentants dans la littérature. L'école de Gênes ne peut être comparée à aucune de celles dont l'Italie s'enorgueillit à juste titre ; elle reste à « l'arrière-plan » et ne s'affirma guère qu'à la moitié du XVllle siècle. Les principaux Génois qui ont illustré les arts sont : Luca Cambiaso (1527- 1585), Bernard Strozzi (1581-1644), Pellegrino Piola (1627), J.-B. Paggi et Ben Castiglione.

Bon gré, mal gré, il faut s'arrêter au moins quelques instants devant les œuvres qui vous font aimer et les choses et le peuple de l'Italie. 11 faut visiter les palais Rosso, Royal, Doria, Durazzo, Bianco, monuments d'une grande richesse, actuellement utilisés comme musées.

Le Palais Rosso s'élève au centre de la ville et est un des musées les plus goûtés du grand public, il était

auparavant propriété de la famille Brignoles-Sale. C'est à la générosité inlassable de cette famille que ce palais doit de posséder une quantité d'œuvres de grand mérite. La famille Galliera est une des bienfaitrices de Gênes. Galliera, financier italien, né et mort à Gênes en 1808-1876, descendait des marquis de Ferrari. Il donna à la ville des millions pour l'amélioration du port. Sa femme, née à Gênes en 1812, était la fille du marquis Brignoles-Sale. Elle passa les derniers moments de sa vie à Paris, où elle mourut en 1888, ayant consacré sa fortune à de multiples dons, pour la construction de maisons ouvrières, d'hôpitaux, et d'un musée, à Paris, qui contient les œuvres d'art de son hôtel de la rue de Varennes.

Dès l'entrée de la chambre des Arts libéraux, nous saluons avec un respect admiratif une belle toile qui représente la marquise Paule de Brignoles-Sale, par Van Dyck. L'artiste a su tirer un agréable profit des modes de l'époque, et partout où nous le retrouvons dans cette galerie, il se montre captivant dans le velours et la soie dont sont parés ses personnages. C'est pendant un séjour à Gênes que Van Dyck, puis Rubens, ont immortalisé la noblesse génoise. Très proche, une Vénitienne. L'auteur de cette œuvre est assez contesté. La douceur qui s'échappe des traits du personnage, l'or de ses vêtements et de ses cheveux, tendrement éclairés de rayons furtifs, ce je ne sais quoi, rappellent de très près les jolies choses de Paul Véronèse. Plus loin, Guido Reni, très attachant avec sa Sainte Famille et son Ecce Homo. L'artiste était chrétien et vous fait comprendre qu'il y a dans l'art autre chose de plus que l'art : une manifestation de beauté

de l'esprit de l'âme qui imprègne aux œuvres du sentiment et de la pitié.

Guido Reni (1575-1642) fut l'élève des Carrache, qui le chassèrent de leur école par jalousie. Beaucoup le regardèrent comme un des génies de l'école bolonaise, à qui il appartenait, il fut un décorateur fécond et agréable, mais parfois abusa de sa facilité et, en voulant faire vite, fit moins bien. On ne peut que louer son Saint Sébastien, production très élevée, où la beauté sereine du martyr se concentre dans tous les détails. Ce musée possède de cette œuvre une excellente et vieille copie.

Attirantes sont aussi les toiles du Guerchin, de Luca Cambiaso, de Strozzi, de dom Piola, de Deferrari.

A la joie que vous inspire une quantité d'œuvres, il faut signaler, dans chaque salle, des tableaux-catalogues, véritables répertoires de toutes ces toiles artistiques, qui permettent aux visiteurs de s'orienter admirablement parmi les écoles des différentes nations.

Dans cette même rue, s'érige le palais Bianco. Ce palais faisait également partie du patrimoine de la duchesse de Galliera, qui l'a légué à la ville avec une quantité d'œuvres d'art. Des collections artistiques provenant de différents legs vinrent, plus tard, se réunir à ce premier don. Faïences, porcelaines, statues, tableaux s'alignent et leur beauté s'accorde harmonieusement. Parmi les peintures, il y a du Palma le Vieux, du Sassoferrato, du Le Guide, du Rubens, du Van Dyck, etc. Les uns créent des figures charmantes de saintes ; d'autres de grandes dames. Gérard David caresse tendrement les joues de ses vierges, se plaît dans la sensi-

bilité jeune et naïve des contours vous faisant rêver de Memling.

La rue Garibaldi est l'endroit agréable de l'art. De somptueux palais de la Renaissance émergent d'une atmosphère grise, blanche où se glissent le rose et le violet de la patine des monuments. On admire la disposition intérieure du Palais municipal, anciennement le palais des Doges de Gênes, et on reconnaît que l'architecte a tiré un excellent parti du terrain montant pour y établir un riche escalier et une belle cour. Ce palais est entièrement de mai'bre et possède une précieuse galerie de tableaux. De grandes fresques ornent le vestibule et sont des récits pleins d'allusions à l'histoire de Gênes. A les contempler on devient contemporain des siècles où ces faits se sont accomplis. Que de jolies choses parmi d'autres indifférentes. L'instinct de l'artiste intimiste ramène à Gérard David, de Bruges, dont le génie pictural, selon l'une ou l'autre de ses manières de traiter ses personnages, le rapproche aisément de Memling et de Diirer. L'historiographe se complaît dans les fac-similé des lettres de Colomb dont les originaux sont dans le socle de son buste d'une salle voisine. Tout le génie de la gravure de l'art ancien se révèle dans une table de bi'onze de l'an 117 av. J.-C. sur laquelle est tracée la décision arbitrale des commissaires romains dans une discussion entre Gênes et une forteresse voisine. Enfin, pour les dilettantes de la musique, voici les violons de Paganini et de Sivori. C'est dans l'un des principaux salons que l'on fait an êter le visiteur devant la porte richement décorée d'un placard. Cette porte, fermée par plusieurs serrures, est cérémonieusement ouverte par les détenteurs des clés, et,

alors dans l'intérieur du placard capitonné de velours comme un écrin, apparaissent, sur deux étagères superposées, deux violons soigneusement fixés par des rubans aux couleurs italiennes et scellés par de larges cachets aux armes de la ville. Ces violons, dit le syndic, d'un accent respectueux, sont ceux de nos grands artistes Paganini et Sivori, enfants de la ville de Gênes. Comme il faut que des violons, pour leur bonne tenue, soient mis en service, de temps en temps, tous les ans, sur la demande qui en est faite parles meilleurs artistes de nos jours, ces violons sont sortis de leur écrin et leur sont confiés pour qu'ils en jouent pendant une heure en présence des représentants de la ville. Ensuite les scellés sont réapposés et le placard refermé avec toutes les formalités piescrites pour garantir l'authenticité des précieuses reliques.

C'est toute une vie, tout un passé que ces cordes jaunies par les siècles où s'est glissée l'âme vibrante, tendi"e et subtile des artistes.

Il y a beaucoup à voir à Gênes. Cependant, il serait importun dans ces notes de donner des détails sur toutes les œuvres que renferment les palais. On aime à se promener agréablement selon son goût et suivant l'impulsion de ses caprices. Parfois nous aimons à entendre la voix de la nature, des paysages, des fleurs, des insectes, des oiseaux. D'autres fois, nous sommes captivés par l'essor de l'intelligence de l'homme et que l'art vient nous révéler.

L'intérêt que procurent les palais Durazzo et Balbi Senarega est tellement synonyme de celui des palais Rosso et Bianco qu'il faut les signaler, étant, avec d'autres, les précurseurs des merveilles qu'un voyage à tra-

vers l'Italie va nous révéler. Ces temples de l'art sont jolis d'eux-mêmes par leurs beaux vestibules, leurs magnifiques escaliers, leurs cours entourées de colonnes doriques qui en font des logis solennels.

L'Italie sait merveilleusement mettre en valeur ses artistes et bien peu d'entre eux, qui aient un certain mérite, sont restés ignorés. 11 y a beaucoup de Guerchin dans ces palais ; puis inévitablement du prodigieux talent d'André del Sarto ; Dominiquin nous fait rêver d'autres horizons ; et Tintoret, Titien... dessinent à nos yeux la terre promise de la lumière.

Peu éloigné du rivage, le palais Doria se dégage imposant des constructions qui l'environnent. Ce palais est un des plus intéressants de Gênes, d'après le rôle qu'ont joué, dans l'histoire de la France et de l'Italie, les personnages qui l'habitèrent. Il fut cité par Arioste, qui le célébra dans des vers.

Les Doria forment une des plus célèbres familles de l'Italie, qui lui fournit le plus d'hommes illustres, spécialement de capitaines de vaisseaux, dont quelquesuns se distinguèrent pendant les guerres que Gênes eut à soutenir avec Pise et Venise ainsi que contre les Maures et les Turcs. Le plus fameux fut André Doria, qui vécut au XVI^ siècle et à qui la ville de Gênes érigea une statue avec cette dédicace : Au Père de la Patrie. Il fut l'un des plus grands marins de son temps et servit la France avec éclat, puis dégoûté par les injustices et les déboires qui ne lui étaient pas ménagés par les courtisans de François l<^'', il passa au service de Charles-Quint et nous fit payer cher notre ingratitude. Les descendants de cette famille habitent le plus souvent Rome ; quelques-uns consacrent une partie de

leurs libéralités aux sciences, et plusieurs, même, s'y adonnent. Tout dans cette demeure rappelle à la mémoire l'histoire de ces illustres Génois ; leurs aventures, leurs succès militaires, leurs grades conquis, leur réputation, leurs faveurs royales. La plupart des salles, entretenues avec goût, permettent d'évoquer la vie de ces grands seigneurs d'autrefois. Voici les salons du rez-de-chaussée avec leur parquet bitumé, leurs cheminées monumentales si bien faites pour écouter les exploits de ces valeureux guerriers, les causeries des nobles dames appuyant leurs pieds sur les landiers de fer. L'hiver, les flammes du feu dansaient jaunes, rouges et bleues, piquant de lueurs de soleil couchant les pièces somptueuses, animant les visages des personnages des tableaux. La vaste salle à manger a vu se grouper autour de sa table toute une série de combattants faisant retentir la pièce du récit de leurs intrigues, de leurs coups de rapière, des manœuvres dérobées de leurs vaisseaux. L'esprit occupé de ces lointains souvenirs, on goûte mieux le charme de tout ce qui vous environne. Les fresques des larges vestibules se chargent de poésie plus antique et le regard se repose dans leur contemplation. A leur voûte, les dieux de l'Olympe se sont donné rendez-vous. Des déesses peuplent des temples, des bois, divinités qui ont toujours tenu une grande place dans la peinture et dont les scènes ciselaient les strophes des poètes. Beaucoup de décors sont dus à Perino del Vaga et ceux du genre dit grotesque font aussitôt souvenir de Raphaël dont il fut l'élève distingué. C'est à la mort de son illustre maître que Perino del Vaga vint se retirer à Gênes qu'il embellit de ses œuvres.

Le grand salon, de dimensions superbes, disparaît, tout en se prolongeant, sous des glaces de Venise serties de colossales sculptures de bois doré. Une cheminée en pierre noire, le centre orné d'un médaillon de marbre blanc, s'élève du sol à la voûte. Des fauteuils, recouverts de velours cramoisi de Gênes, se recommandent par le souvenir d'avoir reçu François le»", roi de France, et Charles-le-Quint. Ne sont-ils pas à eux une page d'histoire. Ne croit-on pas entendre les propos diplomatiques du roi galant et intrépide et de l'ambitieux empereur, dont le résultat allait préparei- le proche traité de Cambrai devant assurer la domination de l'Allemagne sur les alliés de la France. Des faïences des grandes fabriques françaises, de la Chine, de Pompéi occupent les coins de la somptueuse pièce. Au centre, une table en marbre, splendide et inaltérable décoration d'une mosaïque de fleurs et d'oiseaux donne une idée du rôle que jouèrent les pierres précieuses parmi les siècles écoulés.

Dans une pièce contiguë au salon, un grand tableau raconte la bataille de Lépante. Les escadres combinées de l'Espagne, de Venise, de Gênes sont en grand nombre commandées par Don Juan d'Autriche. On sait combien cette sanglante victoire, infligée aux Turcs en 1571, fut stérile et combien, longtemps encore, Lépante devait être occupée par eux.

En arrière du palais, des jardins se pressent sur le flanc de la montagne. Parmi leurs ombrages, le prince de Doria, amiral du roi do France, se retrouve dans certains personnages mythiques et demi-historiques. C'est parmi de tels bocages, peuplés de dieux et de déesses, que l'on devait se réfugier pendant les chaleurs

des jours d'été De la blanche loggia de marbre on pouvait contempler la nappe immense de la mer qui de ce point devait sembler de métal. Là, montaient le soir les langueurs de la brise faisant frissonner les épaules découvertes. Après une journée torride, qu'il faisait bon à cette place pour goûter la fraîcheur exquise du soir. Le phare tournant, qui éclaire l'entrée du port, semblait à grands coups d'ailes éteindre peu à peu les ardeurs du firmament que le soleil avait incendié tout le jour. On n'entendait plus que le frémissement atténué d'une grande ville qui n'est jamais complètement endormie. La chanson monotone des flots, les appels lugubres des pêcheurs rangeant leurs filets, le frôlement des bateaux sur leurs amarres, la voix enrouée des marins dans le plaisir arrivaient agrandis par le calme de la nuit, s'étendaient, montaient limpides et clairs au-dessus de lantique cité.

Quand on rentre de Génês, après une journée de visite à ses monuments, on a du marbre plein les yeux et on ne voit plus que voûtes, atrium parmi lesquels on a de la peine à rassembler ses impressions. A une telle ville, il fallait des églises qui répondissent à ses palais. Aussi est-on ébloui du faste que souvent l'on y rencontre. Toutes sont éclairées à l'électricité. Les dorures, les peintures sont parfois tellement prodiguées que ce luxe fait perdre l'idée de la grandeur du lieu. Très peu d'églises possèdent un nombie relatif de

chaises et le public se tient debout ou s'installe sur les degrés des autels.

L'Annunziata est une des églises la plus richement ornée. L'extérieur n'appartient à aucun style, et la façade, en briques, se pare d'un portail à colonnes cannelées et incrustées de rouge. A l'intérieur, des colonnes de marbre blanc s'élèvent majestueuses jusqu'aux ors de la voûte et s'y confondent harmonieusement. Dès l'entrée, la vue embrasse assez facilement le vaisseau dans son ensemble. On remarque une convenance heureuse entre les proportions. D'aucuns sont subjugués par la beauté savante de l'arrangement de la voûte ornée de caissons et qui dérobent la sanction des diverses parties solides de l'édifice. C'est affaire de goût. Toutes les dorures, toutes les couleurs ne valent pas la netteté et la franchise des lignes et, malgré la régularité et la beauté artificielle des décors, il faut avouer que nous sommes loin de la noblesse classique. Parmi cette richesse un peu théâtrale, ce n'est plus le Nazaréen qui porte l'humble tunique, c'est le Christ vêtu de royales couleurs, éclatantes sous les nuées du soleil couchant que laissent pénétrer les vitraux multicolores. Dans la nef, des fresques des Carloni se noient dans la diversité abusive de l'ornementation.

Le bras gauche du transept possède un groupe remarquable de Maragliano, La Commimion de saint Pascal, en bois sculpté et peint en 1723. Somme toute, dans celte église, le génie décorateur du joli a étoufîé le génie décorateur du beau.

La cathédrale San Lorenzo, contemplée de la place de ce nom, rappelle assez avec ses trois styles roman, gothique et renaissance certains monuments fiançais.

C'est une des pins intéressantes églises de Gênes ayant gardé une certaine élégance de lignes. Les morceaux d'architecture sont donc de siècles difTérents. Le plan très simple du monument est flanqué de tours, dont une seulement est achevée. La façade de marbre est composée d'assises alternativement noires et blanches du XIU^ siècle. Les sculptures du grand portail sont de la fin du XIII^ siècle, tandis que les portails latéraux sont inspirés du roman et richement décorés de sculptures du Xll« siècle. L'entablement et les chapiteaux retournent aux formes de l'antique. Une tourelle se trouve accotée au côté droit et qui franchement gothique est un peu lourde dans ses détails. L'intérieur est désigné comme ayant été rebâti en 1307. Quoi qu'il en soit, les anciennes colonnes ont été assez habilement utilisées. Le lourd soubassement des tours décrit à l'entrée de l'église une sorte d'atrium. Trois nefs en berceau sont supportées par des colonnes corinthiennes en marbre de couleur et par des piliers au-dessus desquels il existe une colonnade. La coupole est de Galeas Alessi et date de 1567. Le chœur se fait remarquer par de belles stalles à marqueteries. L'examen des nombreuses et souvent belles sculptures oblige à mentionner celles de la chapelle où sont enfermés les i-estes de saint Jean-Baptiste ; les statues de Guillaume délia Porta tellement expressives, qu'elles satisfont à la fois les yeux et le cœur. La sacristie l'enferme le ti'ésor. On y remarque des châsses d'argent, des vases sacrés et une croix d'Ephèse du XIII® siècle.

De même que San Lorenzo, Santa Maria di Castello est une des plus anciennes églises de Gênes et occupe l'emplacement de l'ancienne forteresse romaine. Beau-

coup de sculptures antiques ont été employées à sa décoration. L'architrave du portail et les fûts de colonnes sont de ce nombre.

A gauche, dans la première chapelle, un sarcophage romain sert d'autel. Une porte de marbre, aux sculptures de la Renaissance, orne la dernière chapelle. Cette église possède un cloître où la piété des fidèles conserve sous verre une vierge de Juste d'Allemagne (1451).

Une des plus gracieuses églises de Gênes est sans contredit Santa Maria in Carignano. Cet édifice, d'une extrême élégance, est bâti avec science et décoré d'un goût également sûr. Le plan, conçu par Galeas Alessi, est la réduction de Saint-Pierre de Rome tel que l'avaient conçu Bramante et Michel-Ange, mais avec un plan carré au lieu de la croix grecque, et des lanternes au lieu de dômes latéraux. Le grand portail est du XVIII» siècle. L'intérieur se distingue des autres édifices par l'aspect sévère de sa décoration. A mesure qu'on le contemple, on reconnaît qu'on a devant soi un temple confortable à la dévotion. Des statues de marbre décorent le pourtour intérieur de l'édifice. L'une d'elles, de 4 mètres de haut, représente le Saint Sébastien de Le Guide, et est due au ciseau du Français Puget.

Pas plus que pour les palais nous n'avons l'intention de décrire toutes les églises de Gènes ; elles sont nombreuses et nous n'avons cité que celles où le plaisir de l'art nous a entraîné.

A part l'intérêt que procurent les monuments de Gênes, celle-ci possède des institutions savantes, et pour ceux qui s'occupent de sciences naturelles : le Musée Géologique de l'Université. Malheureusement

un manque d'organisation le tient fermé une partie de l'hiver et il est difficile aux étrangers de le visiter. Cependant, ses collections sont dignes d'être admirées. La géologie possède de riches échantillons de Phillites, de Mollusques du Tongrien de Santa Giustina et Sassello, de belles séries de fossiles des assises Plaisanciennes de différents points de la Ligurie et de très intéressantes collections palethnologiques des nombreuses cavernes de la Ligurie occidentale. Attenants à ce Musée sont les Jardins zoologique et botanique ; ce premier, un peu monotone dans son aspect. Le Jardin botanique a cela de particulier qu'il vous offre les végétaux groupés suivant les climats sous lesquels ils vivent et les conditions climatériques auxquelles ils sont adaptés.

« Gênes se montre fière de son Institut hydrographique dirigé par un savant et actif directeur. Les leçons qu'on y reçoit, d'une rigueur toute scientifique, initient ceux qui veulent se livrer à l'étude de la cartographie terrestre. »

Il est peu d'étrangers, visitant Gênes, qui ne se rendent à Stagliano où s'étend le Campo Santo. Ce cimetière constitue un musée de la statuaire moderne italienne du Nord.

Dès l'entrée de la vaste nécropole, on est frappé par l'aspect de longues galeries, divisées, à droite et à gauche, de cases uniformes, demeures éternelles de ceux qui ont aimé la vie ou en ont souffert.

Ce genre d'inhumation apparaît à l'archéologue comme une survivance d'antiques coutumes, telles que les évoquent le tombeau de Tarquinies dans la vieille Etrurie et les loculi des environs de Rome et de Carthage.

On est ému de se sentir parmi ce luxe sévère, parmi ces êtres disparus qui un jour vinrent visiter et prier dans ces mêmes lieux. Le silence où vous vous mouvez a quelque chose de surnaturel. Le monde matériel devient, aux yeux de l'âme, plus transparent et tremble devant un monde invisible. D'autres galeries se poursuivent. En y pénétrant vous perdez l'émotion que vous venez de subir, tant vos regards se trouvent distraits par les scènes qui s'y déroulent. Les luttes de la vie se dessinent, se précisent aux yeux du visiteur silencieux et lui rappellent qu'elles subsistent jusqu'à sa dernière pensée, jusqu'à son dernier souffle. Vous frôlez des ailes d'anges, emportant vers l'espace infini l'enfance couronnée de roses. Des vieillards veillent sur les restes fragiles du néant dans une parfaite sérénité. Des femmes, les yeux pleins de douleur, s'abîment devant le tombeau d'un être aimé. Plus loin, Dieu miséricordieux étend d'une main la paix sur la tombe, de l'autre sur l'âme qui vient prier... Ces marbres souffrent, prient, espèrent sous des expressions sévères, des gestes imposants, des attitudes douloureuses. C'est beau parfois, et on se sent remué, tellement l'artiste a su animer la pierre. Mais à l'émotion tendre que vous inspirent ces œuvres se mêle souvent un sentiment de tristesse à la vue de scènes qui viennent obscurcir par un degré d'exacte vulgarité l'idéal dont l'art doit être conçu. Il y aurait à dire beaucoup; de même à contre-

dire, assurément à discuter sui- toutes ces œuvres dont la facture n'est peut-être pas toujours de premier ordre, mais où se trouvent de jolies idées que la matière rend agréables.

Dans ces galeries, on a surtout l'occasion de se faire une idée de la sculpture italienne de nos jours qui vise à l'exactitude de rendre les objets tels que les vêtements, les dentelles, les bijoux...

Dans ce luxe de sépultures, on remarque l'usage assez fréquent d'associer l'effîgie du mort sur médaillon, en bas-relief, à des statues de personnages qui de son vivant lui étaient familiers et dont le rôle consiste à prier, à veiller, à implorer.

Dans des coins écartés, des tombes d'un blanc de neige, drapées de feuillage, ont des airs de temples mythiques. Des jardins, pressés autour, simulent des coins de paysages. Sous une coupole de verdure, voici la tombe de Giuseppe Mazzini. Son aspect grave et bizarre rappelle un peu le « génie » qu'elle recouvre. L'auteur de tant de conspirations, d'attentats, d'émeutes ne pouvait dormir dans un asile banal. Un instant, la pensée s'attarde devant le monument de l'homme célèbre. On remarque le nom gravé en gros caractères sur un linteau de marbre soutenu par des colonnes doriques. Là n'est que le coffre où gît la dépouille vide de celui qui, avec Garibaldi, fut un des principaux agitateurs « de la liberté de l'Italie ».

En quittant ces galeries, une chapelle de marbre blanc jette, en arrière-plan, une note comme pittoresque. C'est une réduction de la cathédrale de Milan exécutée d'une main habile. Ce travail est une chose déli-

cieuse, d'un effet charmant, mais d'où est bannie toute imposante grandeur.

Au centre de la nécropole, parmi une luxuriante végétation, tranchent les croix de bois et de marbre des classes inférieures. Auprès des douleurs consciencieuses entretiennent de petits jardinages. Aux jours de la fête des Morts, une foule silencieuse, l'âme sincère et recueillie, s'en va au cimetière pleurer auprès d'ombres aimées, et la nuit venue allume des lanternes sur chaque tombe. Etoiles amères comme un décor léger, que vous devez mystérieusement parler à la pensée au milieu du silence des nuits, et quels sentiments profonds se dégagent de la silhouette obscure des images que vous dessinez.

Le trajet en chemin de fer de Gênes à Spezia prête à plus d'une observation intéressante. On ne peut manquer de remarquer que la ligne suit constamment la bande littorale permettant d'observer la continuité qu'éprouve le pi'ofil des montagnes. En arrivant à Chiavari, un profil, inconnu dans la région de Gênes et de Nervi, attire le regard. C'est la courbe si caractéristique et d'une régularité parfaite, qu'accentue encore la disposition de la ville. C'est un aspect nouveau pour l'œil lassé des rocs aux formes bizarres.

En quittant Gênes, le touriste, dans le wagon, ne sait quelle place occuper, tellement, de toutes parts, le paysage est séduisant. Est-ce la mer? Est-ce la montagne? 11 faut que l'hésitation cesse, ne pouvant occu-

per les deux portières à la foie. Le plus souvent, la mer l'emporte. On a encore si peu de temps à la contempler, que l'on s'installe de son côté, non sans jeter un regard d'envie sur l'autre coin et un dernier adieu aux rives bénies qui firent de vous ses esclaves. On peut, dans la nature, saisir mille détails, car le train n'avance qu'avec une extrême lenteur. On coupe souterrainement le promontoire de Portofino, qui forme un diadème à la coquette ville de Santa Margherita et à son petit port groupé à son pied. On contourne le goKe de Rapallo, où Chiavari et Rapallo, villes industrielles, se blottissent. Ce trajet de Rapallo à Chiavari est un des plus beaux de l'Italie. La ligne, après avoir franchi des amoncellements de roches, retombe sur des plages blondes et court sur des sables d'or. Dans un endroit où les montagnes se reculent pour former un vaste hémicycle, Chiavari se blottit dans un site charmant drapé à droite et à gauche de jolies collines. Le train se rapproche tellement des rives, que la gerbe des vagues heurterait les portières si la mer était mauvaise. Puis, les roches recommencent, et le nombre sans cesse croissant des tunnels fait le désespoir du voyageur en venant interrompre brusquement ce qui le charmait à contempler. Les détails distraient et intéressent les yeux. On circule entre des entassements de rochers aux parois saillantes, qui vous interceptent les quatre points cardinaux. Partout c'est un tumulte d'arêtes, de lézardes profondes, où se distinguent près des vagues des roches aux formes arrondies par l'usure des eaux. Spezia apparaît, disparaît, et bientôt nous laissons en arrière ses cuirassés, sa grande rade, ses vastes bassins de construction, ses collines garnies de forts.

Pénétrant plus avant dans la péninsule, le train abandonne les rives bleues, qui se dessinent de temps à autre entre les dépressions des monts sous la forme de traînées d'argent. Le changement de la topographie est tout de suite sensible. Plus d'escarpements, des vallées larges s'allongent à tracé presque rectiligne. Les monts se reculent de plus en plus, cédant la place à la terre bien peignée, aux plaines immenses et fertiles sillonnées de bœufs blancs, et où l'olivier croît au milieu des blés. Dans ce pays plat, des champs s'encadrent de haies de vigne, qui, comme au temps de Virgile, s'enlace à l'ormeau. Au loin, la chaîne des Alpes Apuanes se profile sous le ciel bleu. Pareille à des pics neigeux, elle découpe ses reliefs sur l'uniformité verte que lui forme sa base. « Plus de doute, s'écrie l'étranger au printemps, voici l'hiver revenu I » Son étonnement est gi'and en approchant, en constatant que ces montagnes sont celles de Carrare, que la neige n'est que du marbre. En lui, il salue la matière première qui fut un des puissants promoteurs des génies grecs et latins, et sut s'adapter, sous la force de l'intelligence de l'homme, aux conceptions les plus hardies, les plus élevées de l'âme humaine.

Carrare, de l'Italie, peut être considérée comme la capitale productrice du marbre. C'est là que des maîtres ont exécuté leurs œuvres, que d'autres se rendent encore, que fut extrait le marbre qui servit au Panthéon de Rome. Dans la ville, des galeries commerciales offrent aux yeux des visiteurs des séries de la statuaire moderne et des reproductions de l'antique. Ces sculptures rayonneront sur l'Italie. Elles prendront place dans les magasins d'art, dans les demeures

somptueuses, dans les nécropoles, dans les églises. Ce seront des sujets historiques, des allégories et des symboles, l'Olympe. l'Océan, des fleurs de rêve, des rêves poétiques. Fréquemment des Béatrix, inspiratrice de la Divine Comédie, conçue par Dante comme un monument à sa mémoire ; des Francesca de Rimini, l'héroïne d'un des épisodes de ce poème; de belles Maria d'Aquino, pour qui Boccace devint romancier, lui dédiant sa Fiammetta et son Décaméron ; des Isabelle d'Esté, des femmes mécènes de Florence à la moitié du XVI* siècle ; et, si l'on veut, des Victoria Colonna, des Tullia d'Aragona, des Corinnes de l'Italie, qui triomphèrent et trônèrent dans la société florentine à l'époque de la Renaissance. Et autres spécimens de la sculpture aux formes grécisées, romanisées, orientalisées.

Carrare possède de beaux édifices, notamment San Andréa, dans le style gothique du XI1I« siècle, avec une magnifique façade et de bonnes sculptures; la Madonna délie Grazie, le Palais ducal, le Théâtre. Toutes ces constructions sont monumentales et en beau marbre blanc.

L'Académie des Beaux-Arts renferme des ouvrages d'artistes du pays et quelques antiquités trouvées dans une carrière de marbre déjà exploitée par les Romains ; entre autres un bas-relief représentant Jupiter et Bacchus.

La sculpture italienne a librement disposé du marbre

de Carrare. Les flancs de ces montagnes le lui livraient

à discrétion à proximité des ports maritimes et voisins

de grands centres de population. Que de Carrare s'est

onsommé pendant les siècles de l'Empire romain,

chargé seul qu'il était de payer toutes les dettes, « celles du respect dynastique et celles de la vanité » I Les statues d'un même empereur se comptaient par centaines, et par dizaines celles des influents personnages. Peu de cités existaient, dignes de ce nom et que commandait la suprématie de Rome, qui ne possédassent leur temple, leur forum, leur théâtre, où le carrare entrait en abondance. L'exploitation du marbre en Itahe remonte à la fin de la Répubhque romaine Plus tard, les empereurs en firent une consommation effrénée pour la décoration des monuments romains. Les provinces imitèrent la métropole, de sorte que les carrières italiennes, y compris celle de l'île d'Elbe, qui débitaient un cipolin remarquable, ne purent suffire aux appétits du luxe. Il fallut chercher ailleurs. Paros, Tenos, Chio, de l'archipel grec, furent d'abord mis à contribution; puis l'Afrique décela ses trésors marbriers. La Tunisie, l'Algérie furent prodigues de leurs marbres polychromes. Rome tira aussi du marbre de la Gaule. Ce qu'à une certaine époque des collectionneurs français, l'ignorant, ramenèi-ent ces marbres dans leur patrie d'origine.

Carrare est une ville agréable de près de 12.000 habitants, dont pi-esquc tous gagnent leur vie en travaillant le marbre. On peut dire que, d'Avenza jusqu'à Viareggio (20 km), tout l'intérêt se concentre sur l'exploitation et le travail de cette matière. On se fait difficilement une idée des œuvres qui poussent à Carrare, qui, à elle seule, ne compte pas moins de quatre cents carrières et y occupe près de 5000 ouvriers. Les montagnes, au pied desquelles s'élève la ville, sont les artères principales de l'exploitation. Les gros blocs

sont extraits à la mine, puis chargés sut- des wagonnets, qui les descendent au pied des montagnes. Ces beaux marbres statuaires blancs sont surmontés d'autres marbres cipolins et de schistes, dont on n'hésite pas à ranger leur formation au Triasique supérieur. Aux environs de Carrare, la Brèche violette et le Porter sont également connus. Cependant, pour ce dernier, c'est à Porto Venere, près de Spezla, qu'il fut le plus abondamment tiré. Un savant géologue bien connu, M. Capellini, est porté à ranger ce beau marbre à l'Hettangien, en raison des affinités de sa faune avec celle du grès d'Hettange. Le Sinémurien, le Toarcien sont représentés à la Spezia ; le premier par un calcaire de couleur grise et dolomitique; le second par des schistes qui se trouvent le plus souvent rouges dans les Alpes Apuanes. Dans ces montagnes, le Chaimoutien se montre sous la même forme de calcaires gris à silex.

On sait que le sol de l'Italie a été soumis pendant les âges tertiaires, et particulièrement vers la fin de la période Miocène, à des mouvements ascensionnels qui ont donné naissance aux Apennins et ont été accompagnés par la formation de roches plutoniques amenées au jour grâce à ce soulèvement, ainsi que de nombreux gîtes métallifères. Le mouvement le plus grandiose des phénomènes de ce genre, dus à des mouvements oiogéniques, s'observe dans les Alpes Apuanes. Dans ce groupe montagneux, qui s'élève brusquement depuis la plaine littorale jusqu'à une altitude de deux mille mètres, on remarque des redressements et des contourneraents de roches tels qu'on n'en connaît de semblables que dans les grandes Alpes. Le terrain le

plus récent qui ait pris part au plissement est l'Eocène. C'est donc à la période correspondant au milieu des temps tertiaires qu'on doit rapporter le soulèvement et le métamorphisme ayant affecté la région de Carrare. Ces phénomènes sont particulièrement remarquables pour avoir rendu cristallines les roches sédimentaires triasiques : ces roches, en partie de nature calcaire et argilo-siliceuse, contiennent des fossiles caractérisant le Trias supérieur et du Muschelkalk. Les premières ont été transformées en marbres saccharoides, connus dans le monde entier sous le nom de marbres de Carrare. Les seconds sont devenus des micaschistes, chloristoschistes, et autres schistes cristallisés, qu'on serait tenté, à première vue, de prendre pour archéens. Mais l'ensemble de ces roches n'a pas partout éprouvé ces modifications : ces mêmes calcaires, devenus en certains points saccharoïdes, ont conservé ailleurs leur aspect compact et céroïde normal, et les roches élastiques, localement transformées en schistes cristaUins, apparaissent dans d'autres localités à l'état de sédiments argilo-siliceux ordinaires (B. Lotti). Voilà pourquoi, dans les environs de Carrare, se présentent des marbres très différents entre eux par leur texture.

il est certain que, dans ces phénomènes de métamorphisme, dus soit au contact de roches éruptives, soit à l'influence d'actions mécaniques, la nature et la structure des teirains affectés ont joué un rôle important ; en effet, tandis que les calcaires triasiques blancs et purs ont été convertis en marbre, d'autres calcaires impurs, également triasiques, placés à un niveau moins élevé dans la série, et connus sous le nom de Grezzoni,

sont restés compactes ou du moins ont cristallisé d'une manière beaucoup plus imparfaite. C'est pourquoi on trouve sous les marbres statuaires des Alpes Apuanes des Grezzoni magnésiens bitumeux, bruns et compactes. Des phénomènes analogues, quoique moins manifestes, se montrent également réalisés dans les roches éocènes des mêmes Alpes; au point où les couches sont fortement contournées ou redressées, les grès apparaissent avoir perdu leur ciment calcaire et ont acquis une dureté plus grande; les calcaires nummulitiques à grains fins sont devenus nettement saccharoïdes. Comme on le voit, les AJpes Apuanes présentent un intérêt géologique à cause des complications stratigraphiques aussi intenses que celles des Grandes Alpes, et un intérêt économique à cause de l'exploitation des marbres.

Les montagnes qui s'étendent depuis Carrare jusqu'à Serravezza recèlent d'importants gîtes métallifères. Ces mots évoquent des idées de richesses tirées de la terre depuis les temps les plus anciens. Des Etrusques jusqu'à nos jours, les peuples apprécièrent les ressources que leur procuraient les mines de plomb argentifère du Bottina, près de Serravezza. Toutes ces substances se trouvent dans les dépôts de sédiments calcaires (marbres), où elles forment des filons, des amas et des couches. Dans le voisinage de ces dépôts, se trouvent en général les maibres les plus riches en couleurs et les plus agréablement nuancés de veines. C'est à eux que Serravezza doit sa superbe Brèche violette, qui fut des plus appréciées pour l'ornementation intérieure des somptueux édifices romains.

La péninsule est si étroite pour contenir sa débordante population, que les stations se pressent les unes contre les autres, transformant le voyage en une adorable promenade. Rien de plus captivant que de se sentir emporter parmi un paysage variant sans cesse d'aspect selon le cadre qui l'environne. Pour l'étranger qui vient de quitter sa contrée, encore peu initié aux mystères des sensations des beautés de l'art jointes à celles de la nature, l'Italie est toute une révélation- C'est une rapide orientation à un tout autre ordre de sentiments et d'idées auxquels, jusqu'à ce jour, il est resté étranger. « C'est l'éducation des yeux faite par celle de l'esprit », la purgation de l'âme que notait V. Gherbuliéz, l'élargissement de son horizon, le développement du goût de sa personne morale, tellement les oeuvres sublimes imprègnent le cœur, tempèrent l'âme et, par là encore, et par là surtout, font sortir des entraves de la routine. La science de la vie s'acquiert par le contact constant des œuvres de la nature. Ne font-elles pas sans cesse appel à la raison et au cœur? Une faculté nouvelle s'éveille en vous que les œuvres d'art excitent, éclairent et rendent féconde, qui constitue, dans votre sensibilité morale, une unité supérieure plus riche, une personnalité plus large, plus vivante. On se sent plus proche de la beauté des choses; tout a un son, une langue harmonieuse, tout chante, tout vit dans l'âme sous la forme et la couleur. Devant de telles vibrations inconnues, un charme vous pénètre, illumine votre vie, qui s'épanouit dans un monde meilleur. Le regard, l'esprit sans cesse en éveil,

la pensée se mûiit en même temps que naît dans le cœur le mépris des lâchetés humaines. L'âme, devant de tels spectacles, s'élève pure, pleine didéal, éprise du Beau sous l'effet de révélations très hautes. Puis on songe que l'on est en Italie, et que c'est là un rêve réalisé.

Dans les gares, de nombreux voyageurs circulent avec leurs bagages. La franchise de ces derniers n'existe pas en Italie, et chacun, dont la bourse est modeste, s'encombre de colis. A leur irruption dans le compartiment, le voyageur placide est bien un peu effrayé ; mais comme tout se case, s'opère sans brusquerie, il ne tarde pas à recouvrer sa complète sérénité. A chaque arrêt, un personnel d'obligeants employés s'empresse, sur un simple signe du voyageur, de lui transporter ses bagages. Naturellement, le pourboire est de rigueur. Ne l'est-il pas sous tous les cieux, étant le nerf de se faire bien servir? En voyage, il ne faut pas murmurer contre les incidents, qui, réunis aux jours de plaisir et de fatigue, sont aussi de ceux qui laissent dans la mémoire des impressions profondes. Quand on repasse sa vie de voyageur, ce sont des notes gaies qui se glissent parmi les profondeurs du souvenir. Ce sont des heures de détente que provoquent ces moments heureux, se résumant dans le souvenir des choses absentes, et qui vous permettent de prolonger vos félicités par la délectation de la mémoire du passé.

Voici le doux ciel de Pise, et sa beauté répand de toutes parts, à flots, des sourires. La ville, avec une

grâce infinie, s'étend dans une vaste plaine. Protégée en arrière par les Monts Pisans, elle s'allonge paresseusement au bord de l'Arno, dont les quais larges et grandioses s'étendent, à travers la ville, sur les deux rives du fleuve. Ce fleuve a largement déblayé le pays situé sur la feuille géologique de Pise, et a déposé là d'immenses nappes d'alluvions qui constituent des terrasses distinctes. Son cours est de 241 km, et l'aire de son bassin de 8543 km^, y compris le lac de Bientina. Des cultures, des céréales, de la vigne recouvrent la plaine, dont le sous-sol est formé de gravier, de sable, de limon. Pise fut port de mer avant que le déplacement du rivage ne l'eût reportée à 10 km de la côte. Au XIP et au XIII' siècle, sa puissance maritime était assez forte pour qu'elle pût lutter avec Gènes et Venise. Elle dut surtout cette puissance à ce qu'elle se mit à la tête de ceux qui luttèrent contre les infidèles. Cette régression de la mer est la conséquence de ces champs d'érosion dont certaines côtes françaises ont été aussi le théâtre. Des dunes de sable se sont constituées aux dépens des roches du littoral, exposées aux effets de l'érosion marine sous l'effort des vents et des marées. L'action des vagues a déposé les alluvions des rivières de l'intérieur. Comme il ariive toujours, les sables créés ont fini, en s'entassant au-dessus du niveau de la marée, par opposer une barrière aux eaux de la Méditerranée. Ainsi se sont constituées ces plages, aujourd'hui immobiles, qui séparent Pise de la mer. Ce sont de semblables accumulations qui ont déplacé l'embouchure de l'Arno et, de San Pietio in Grado, l'ont rejetée à Bocca d'Arno. Par contre, si l'on suit le rivage jusqu'à Livourne, on constate près de cette ville

que les plages font place aux Maremmes, marécages occupant les parties basses de la côte. Ce sont de tels foyers pestilentiels qui engendrent, en Italie, la Malaria, un des fléaux destructeurs de la population. Contre elle, la science et l'administration, unissant leurs eflbrts, ont déjà remporté des succès inespérés. Le jour n'est peut-être pas éloigné où, un drainage bien compris aidant, l'Italie se débarrassera de ce fléau séculaire. « Si la culture parvenait à s'implanter dans ces terrains jusqu'ici insalubres, une ère nouvelle commencerait pour l'Italie, et les campagnes demeurées désertes progresseraient à vue d'œil. » Des rives faisant face à Pise, la Corse n'est séparée que par 80 km de mer. Outre cette proximité, elle ofl're de la parenté avec cette pai'tie du sol italien. Cette parenté est affirmée, surtout, par son orientation. Ce sont les petites îles qui séparent l'Italie de la Corse qui contribuent à les unir.

Pise n'est pas seulement une ville attirante par ses monuments, elle l'est aussi par son climat doux et sain. Rien de plus reposant, du reste, que l'aspect de la ville. C'est, à vrai dire, une cité très calme qui sommeille depuis que des divisions intestines et des luttes extérieures lui firent perdre son rang important de ville commerçante. Malgré l'afflux des étrangers, Pise a conservé un caractère hospitalier. Des hôtels, des logements ofi'rent aux bourses modestes, aux artistes peu fortunés, des appartements confortables. De vieilles maisons disparaissent dans de nouvelles. D'antiques manoirs nichent dans la verdure avec on ne sait quoi de noble et de grand. L'âme d'illustres noms semble unifiée à ce sol, leurs œuvres sont si bien ici. Certes,

Pise est un séjour agréable. On parcourt le pays facilement, soit à pied, en voiture ou en chemin de fer. On ne se lasse pas d'admirer les merveilles de ses montagnes, dont l'altitude atteint près de 1000 m. Des réminiscences virgiliennes et lucrétiennes viennent aux lèvres pour caractériser les choses rustiques, familières, celles des grands poètes. Pise a ses villégiatures que lui fournissent ses environs. Nulle campagne n'est plus délicieuse que Bagni di San Giuliano, au pied des Monts Pisans. Ce village a, il est vrai, un autre attrait pour les habitants de la Toscane : la vertu curative de ses sources thermales, variant de '^1" à 40° c, qui attirent chaque année un nombre respectable de malades. Ces bains étaient déjà connus des anciens sous le nom à'Aqux Calidœ Pisanorum. M. leD^Labat, qui a étudié longuement les Eaux minérales naturelles de Vltalie, fait remarquer qu'elles sont plus nombreuses qu'on ne le croit généralement et possèdent les caractères principaux suivants : débit abondant, haute température, éléments minéraux mixtes.

De même, Lucques, à 24 km de Pise, offre une très agréable promenade. Cette ville a joué un rôle important dans l'architecture au commencement du moyen âge. Ses églises, le Palais public sont des monuments intéressants à visiter, et les œuvres d'art qu'ils renferment ont un certain mérite. A 24 km de la ville, Lucques possède, dans les montagnes, des sources thermales d'une température de 30° à 54°, connues également au moyen âge. La question de toutes ces sources est liée intimement à celle des filons métallifères, qui ont été déposés par la circulation souterraine d'eaux chargées de principes chimiques en dissolution. Ces

sources thermales sont ordinairement localisées dans de larges fractures, qui n'ont pas été comblées et se trouvent généralement sur les cassures et les effondrements tertiaires. C'est donc à l'époque tertiaire que l'on doit reporter la grande partie des gisements métalliques de l'Italie, qui font sa richesse.

De Pise, on peut aisément se rendre à Volterre, soit par le chemin de fer, soit pai- le tramway à vapeur. Outre son intérêt de ville artistique, celle-ci possède, au sud-est de son district, des Soffwni.

Les Soffioni peuvent se rattacher aux phénomènes volcaniques dont ils marquent la fin de l'activité. Ils se présentent sous des dégagements de vapeurs d'eau qui produisent des jets variant de hauteur. L'eau, qui résulte de la condensation de la vapeur, se déverse dans des bassins appelés Lagoni et renferme différents sels, notamment de l'acide borique, de l'acide sulfurique et du gypse. C'est à ce dernier qu'est dû en particulier l'origine de l'albâtre de Volterre. L'approche des Soffioni est signalée par d'épais nuages blancs et d'abondants dégagements d'hydrogène sulfuré. Le sol est blanchâtre, détrempé et imprégné de sels. L'eau des Lagoni est sans cesse agitée d'un mouvement tumultueux par la formation d'énormes ampoules, dont chacune, en crevant, projette une gerbe d'eau bouillante variant de 105° à 120*^ de température.

Ceux des Soffioni dont la température est inféi-ieure à 100° peuvent établir une transition avec les émanations de boue, connues sous le nom de Salses. L'aspect des Salses se distingue des Soffioni en ce qu'ils présentent de petites collines d'argile d'où s'échappe, d'une manière continue, une boue générale-

ment un peu salée, amenée au jour par des gaz souterrains dont les bulles, venant crever à la surface, justifient le nom de volcans d'air, que l'on leur donne en Sicile. (De Lapparent.)

Les rochers d'Uliveto, près de Pise et sur différents points de la Méditerranée, sont remplis d'un ciment dur qui enveloppe des fragments de rochers et des coquilles d'eau douce avec beaucoup d'os de quadrupèdes. Ces brèches se nomment brèches osseuses et appartiennent au Quaternaire ancien. Ce sont des dépôts de sable et de limon qui se sont introduits par les ouvertures libres et qui se sont déposés par l'action des eaux, qui entraînaient dans leur courant toutes sortes de débris d'animaux, les uns altérés, les autres intacts, et les déposaient dans les fentes des rochers et au fond des grottes.

A proximité de Lucques, au Monte Pisano, des couches, partout suffisamment riches en fossiles, signalent le Houiller supérieur.

Pise, c'est la Toscane ; c'est aussi la Pisx des anciens, qui était au confluent de l'Arnus et de l'Auser (Serchio), colonie romaine en l'an 180 av. J.-C. Pise reçut d'Auguste le nom de Colonia Julia Pisana. Adrien et Antonin le Pieux y construisirent des temples, des théâtres, des arcs de triomphe, «d'où l'on conclut que c'était une ville importante». Mais, à part quelques restes peu considérables, ses monuments de l'antiquité ont disparu.

Pise, au XII», au XII|e et au XIV« siècle, occupe une place importante dans l'histoire, tant pour sa politique que pour ses arts. Pendant ces siècles de gloire, son architecture s'est développée plus vivement que dans les autres villes de l'Italie. Elle s'est surtout inspirée des monuments antiques de la Grèce et de l'ancienne Rome. Cependant, le dôme de Pise revient au style des basiliques, et sa coupole présente une innovation qui n'est pas sans importance. Durant tout le XII® siècle et la première moitié du XIII« siècle, on continua d'élever à Pise de brillants édifices, dont la série se termine par les charmantes églises de Santa délia Spina (1230), Santa Caterina (1253) et le Campo Santo (1283).

Dans la sculpture, ses artistes furent les précurseurs de la Renaissance. Un des premiers, Nicolas Pisano s'inspira de l'antique, « mais les parties décoratives de ses créations sont plus riches, plus délicates. » Son fils, Giov. Pisano, n'est pas moins célèbre dans l'architecture, où il renonça aux tendances « archaïsantes » de son père, et se signala par une observation approfondie de la nature et d'un style pittoresque. Suivant la route qui venait de leur être tracée, d'autres sculpteurs la parcoururent brillamment, rattachant cette première et délicate école de Pise à celle de Florence, qui allait bientôt naître, non moins brillante.

S'il est une ville où l'art antique renaît avec une séduction profonde, c'est Pise dans l'ensemble exquis de ses vieux monuments, de ses belles Pisanes, qui vont

et reviennent, seules ou en groupes, puiser l'eau à la fontaine, l'amphore de cuivre rutilant sur l'épaule. Devant la souplesse des jeunes, devant leurs mouvements de torse et de pose, le passé vous prend par la main et agit sur vous de tout son charme. Il vous transporte dans cette mythologie qui agita le début de l'histoire deshommes et dans laquelle ils puisèrent leurs premières inspirations.

Le hasard de la flânerie conduit le touriste épris du passé dans les vieux quartiers de la ville. Dans ces jours où le soleil éclaire avec insolence tout ce qui n'est pas richesse, un charme poétique se dégage de ces rues chargées de mille souvenirs. Tout vous séduit sans savoir au juste d'où naît cette séduction. Les oreilles, attentives à tout ce qui les frappe, sont délicieusement grisées par la douceur infinie d'une langue vibrante et musicale, dont les syllabes roulent sonores comme de petits galets sous la lame expirante. Le crayon dans l'album, le kodak au bras frémissent d'impatience devant d'aimables et dolentes femmes qui, sur le pas de la porte, vous regardent passer. Parmi elles, il y en a de belles, et leurs gestes, empreints de grâce, leur abondante chevelure noire, massée harmonieusement autour d'un profil très pur, leurs lèvres charnues font songer à ces «prétendues» Fornarina dans lesquelles Raphaël faisait triompher les regards profonds et veloutés.

L'impression qui se dégage en parcourant la ville, et qui instinctivement monte aux lèvres du visiteur, peut ainsi se résumer : Pise est triste, Pisa est morte. L'Arno vous apparaît comme le vieux philosophe de la cité, impassible sous ses milliers d'années d'existence

et qui sait qu'il a l'éternité pour lui. Depuis tant de siècles, il a vu tant de choses ; il a vu des révolutions, des foules en délire et en deuil; des armées étrangères s'arrêter sur ses bords, des combats , des obsèques illustres, des entrées de souverains ; tout cela constitue l'histoire d'une ville jadis florissante, opulente par son industrie, convoitée pour ses richesses.

Mais le bon fleuve, qui a de l'expérience, ne s'étonne pas précisément ; il songe que l'histoire de Pise est la perpétuelle reproduction, les mêmes péripéties de toutes les époques, des différents peuples sous tous les climats ; que, plus nous pénétrons dans l'histoire de la vie de l'homme, plus nous le voyons semblable à lui-même.

A Pise, quatre merveilles sont réunies sur la même place : le rond Campanile, qui étonne le regard par son inclinaison, tout en le charmant par ses gracieuses colonnettes. Il servit à Galilée pour ses fameuses expériences sur les lois de la chute des corps. Ici une question bien connue se pose : A quel motif doit-on attribuer cette inclinaison ? 11 nous paraît possible qu'elle soit le résultat d'un affaissement du sol durant la construction, associé dès lors au désir de l'architecte de faire reprendre à la tour la verticale. Dans tous les cas, sa solidité semble assez confirmée jusqu'à ce jour.

On comprend souvent, en Italie, sous le nom de Campanile, un édifice construit à proximité d'une église pour y loger les cloches. Ce mode naquit au moyen âge.

et ce monument devint le type que l'on enrichit à l'extérieur et dont l'architecture fut particulièrement soignée. Le Campanile de Pise comprend huit étages entourés de pilastres et de six galeries à colonnettes. La hauteur est de 54"i 50, et déviée de 4'^30 de la ligne verticale. Au sommet de la plate-forme, on embrasse un magnifique panorama depuis les Apennins jusqu'à la mer. Dans l'espace, par un temps calme, sans nul obstacle devant vous, on aperçoit l'île d'Elbe, et, instinctivement, dans le lointain, la pensée va chercher la Corse. Admirable impulsion du Français qu'un tourbillon de sentiments agitent, montent de l'espace sans limite, venant battre de l'aile le pied de la tour. Minutes fabuleuses, qui surgissent de ce décor, où s'estompent les actions d'un des plus grands dominateurs.

Tout auprès de la tour s'élève le Dôme dont les beautés de proportions rappellent celles de l'antique. Il est de l'Italie le monument capital de l'art roman, construit de 1063 à 1118. Le caractère général appartient au XII' siècle. Cet édifice est d'une grande perfection, d'une grande magnificence, entièrement construit de marbre blanc, avec des incrustations de marbre noir et de couleur. Il se distingue par une rangée de colonnes, reliées à sa base par des arcades, et, dans le haut, de quatre galeries de colonnes superposées. Les portes sont en bronze et dues à Jean Boulogne. L'intérieur de l'édifice, d'un aspect imposant, possède la particularité assez rare de reproduii-e les dispositions de l'extérieur. La plupart des détails des chapiteaux, des corniches ne sont que des fragments antiques. On compte quantité de colonnes d'origine romaine ou grecque, que les Pisans rapportèrent comme trophées de leurs expédi-

lions. La liste des objets détom-nés de leur destination première serait longue, où l'on voit des décors païens en harmonie avec des sujets chrétiens : « le paganisme survivant en quelque sorte à travers le christianisme du moyen âge.» Douze autels ornent les pourtoui-s de l'édifice et furent exécutés par Stagida Pietra,mais passent pour être d'après Michel-Ange. Galilée revit à la pensée par les oscillations d'une lampe qui le mirent, dit-on, sur la voie du pendule. Que peut-on rêver de plus riche dans son ensemble que le maître-autel en vert antique enrichi de lapis-lazuli que surmonte un crucifix de Jean Boulogne. De somptueuses sculptures de marbre occupent les stalles, transformées dans leur éclat à l'heure où le soleil répand ses flots d'or sur les vitraux aux chaudes couleurs des XIV^ et XV* siècles. L'arcade du chœur fut peinte par Ghirlandajo, dont la gloire de son illustre élève, Michel- Ange, ne fait pas oublier les œuvres. La clarté de leur forme, la foi'ce de leur style élevé représentent bien les deux choses vraies du génie de la race que l'on peut appeler la marque italienne.

Le plafond de la nef principale est de la Renaissance, à caissons richement décorés. Dans les pourtours, des tribunes traversent des transepts pour aller i-ejoindre le chœur. Les bas-côtés sont voûtés. L'œil exercé de l'artiste découvre dans la chaire actuelle des débris de la célèbre chaire de Jean de Pise, détruite par l'incendie de 1596, et qui se confondent, d'une façon intelligente, à des sculptures du XYIl® siècle. Des monuments funèbres occupent la grande nef et des tableaux de maîtres italiens décorent chaque autel. A gauche du Dôme, s'érige le Baptistère, assiégé par des mendiants professionnels , qui vous ouvrent les portes, vous acca-

blent de louanges, appellent sur vous tous les bienfaits. Le métier de mendiant atteint, en Italie, un complet épanouissement. La concurrence paraît d'autant plus grande que des misères physiques humaines, vraies ou factices, sous bien des formes, se trouvent groupées.

Les Baptistères sont des édifices religieux construits à côté d'une église pour y administrer le baptême. Consacrés depuis un temps immémorial à Saint Jean- Baptiste, ils sont, le plus souvent, circulaires, richement ornés, suivant l'usage du temps, de marbre, de mosaïques. Le plan circulaire commandait nécessairement la voûte en coupole, et c'est ainsi qu'il se présente en Italie. L'usage d'enfermer les fonts de baptême dans un monument distinct de l'Eglise passa assez vite de mode dans l'Eglise gallicane jusqu'au moment où on lui trouva une place qu'il convenait de leur attribuer. La France en compte très peu, alors qu'ils furent fréquents au delà des Alpes.

Le Baptistère de Pise est un bel édifice de marbre d'une extrême élégance. Il fut commencé en 1153, mais seulement achevé qu'en 1278. De forme circulaire, il se termine par un dôme conique. La base est ornée de pilastres sur lesquels se superposent une galerie de légères colonnettes. On remarque surtout le grand portail avec ses colonnes richement décorées. A l'intérieui-, on reste longtemps en extase devant la chaire de marbre blanc. Comment en serait-il autrement, chaque coup de ciseau étant un trait de génie. Cette chaire, de forme hexagonale et de style gothique, est supportée par sept colonnes et décorée de bas-reliefs reproduisant des scènes de la Nativité et de la Passion. C'est en

1260 qu'un grand artiste, Nicolas, dit le Pisan, s'inspirantdes sculptures en rondes bosses, dont les premières furent copiées sur les bustes et les statues tirés de la Capoue romaine, sculpta cette chaire «dont l'apparition est une des plus surprenantes merveilles qu'ait jamais eu à enregistrer l'histoire. » On sait comment Nicolas de Pise emprunta aux anciens, non seulement leurs proportions, leur canon, leur système de draperie, mais encore leurs types «jusqu'à donner, par exemple, à la Vierge les traits de Phèdre. » Une cuve baptismale, sous la forme d'un bassin, occupe le centre de l'édifice. Un rempart hexagonal lenvironne, et sa décoration de mosaïque est d'un heureux efîet. Le charme de la visite est prolongé par le chant du gardien, dont les notes montent, vibrent en céleste harmonie sous l'écho merveilleux de la coupole.

A quelques pas du Baptistère s'étend le Campo Santo, le plus ancien des Campo Santo (1188-1200). L'étrangeté de ses galeries, couvertes de peintures à fresque, forme une précieuse réunion de la peinture toscane. Les murs de l'enceinte sont décorés extérieurement d'arcades surbaissées, qui reposent sur des pilastres aux chapiteaux sculptés de figures. L'intérieur représente une cour carrée entourée de portiques, avec des fenêtres en plein cintre, sans vitrage, mais à réseaux du meilleur goût. Tous les murs sont recouverts de peintures, et beaucoup ont eu à souflfrir des ravages du temps et des hommes. L'idée de la mort, le verdict dans le ciel des actes des hommes sur la terre ont inspiré les peintres, qui opposent des œuvres tragiques à la sérénité de l'art. C'est la genèse de la peinture italienne, où les œuvres animées côtoient des compositions pittoresques,

pleines de naturel, inspirées par les poèmes bibliques, où l'on voit peu à peu se briser l'influence byzantine sous le joug de l'âme de la vie des écoles italiennes.

Une preuve de la décadence de l'art, à Pise, dès le XlVe siècle, c'est qu'à cette époque, on eut tout à fait recours à des peintres étrangers pour orner de fresques le Dôme et le Campo Santo. Au nombre des maîtres qui prirent part à la décoration du Campo Santo sont les frères Lorenzetti de Sienne, vers 1340. Leurs œuvres, sans atteindre la puissance de celles des Florentins, se distinguent par une abondante animation, mais où l'expression et l'émotion sont étudiées aux dépens de la perfection des formes. Au XV^ siècle, Benozzo Gozzoli, élève de l'Angelico, un des plus gracieux artistes de la Renaissance (1420-1497j, vécut à Pise pendant seize ans et exécuta son œuvre principale au même Çampo Santo. Les Médicis regardant construire la tour de Babel se comptent parmi ses rêveries les plus charmantes. L'ingéniosité de l'illustration de quelques fresques anonymes, la vulgarité des formes des personnages expriment la recherche exagérée que les successeurs de Giotto avaient à la fin adoptée, au point d'en perdre le contact salutaire de la réalité. On ne peut, dans ces notes, décrire toutes les peintures qui recouvrent les murs intérieurs de cet édifice. Disons seulement qu'elles soulignent la réapparition d'un idéal sous d'autres formes. Il faut sui'tout les voir pour connaître et apprécier le caractère et les œuvres des peintres du début de la Renaissance. Au plaisir que vous procurent ces fi-esques vient s'ajouter celui quesuscite la présence de tombeaux, de sarcophages, de statues, de mosaïques, de colonnes, etc., véritables témoins Jes prestiges de

l'antiquité, doublement intéressants au point de vue de l'art et sous le rapport archéologique.

C'est vers le milieu du XIII^ siècle que les Pisans rapportèi-ent de leurs expéditions cette quantité de sculptures antiques parmi lesquelles se détache le superbe vase de marbre, d'origine grecque, entouré de bas-reliefs bachiques, qui n'a d'égal que celui du vase Borghèse, maintenant au Louvre.

Pise possède d'autres édifices remarquables, notamment l'église San Paolo, basilique à trois nefs. Récemment restaurée, son caractère général rappelle celui du XlIIe siècle. La façade, ornée de trois étages de colonnes, est une des plus belles après celle du Dôme. A l'intérieur, de vieilles fresques du XV® siècle sont passablement endommagées.

Santa Caterina est une église du XIIl« siècle. Sa façade, très intéressante, appartient au style gothique propre à Pise. Son cachet distinctif relève du portail, dont les arcades sont en plein cintre, alors qu'au rezde-chaussée,rartiste les a conservées circulaires sur le mode primitif.

San Nicolas , une des plus anciennes églises de Pise, fut construite vers l'an 1000. Particulièrement remarquable, elle se distingue par son campanile, qui se penche, et par son très bel escalier tournant attribué à Nie. Pisano.

San Francesco, église gothique du XIIP siècle, est transformée, depuis 1893, avec le couvent voisin, en Musée municipal. Dans ce musée, on y voit surtout des œuvres des plus anciens peintres et sculpteurs toscans. Parmi les pi-emiers, on remarque les noms de Taddeo Gaddi, vivant vers 1866; Niccolo di Pietro

Gerini, florissant vers 1392; Guinta Pisano, un des premiers maîtres de Pise, connu au loin vers la première moitié du X11I« siècle, et dont les tableaux n'offrent guère qu'un intérêt historique ; Taddeo di Bartolo, compris dans la nombreuse lignée des peintres de l'école de Sienne, dont l'ancêtre Duccio fut le premier peintre de génie (1255-1319), etc.

Pise a toujours été au premier rang par ses institutions savantes. Sa Société des Sciences naturelles se compte parmi les meilleures de l'Italie. Dès le XII« siècle, la ville possédait déjà une Université ; mais elle ne fut réellement organisée qu'en 1542 par Cosme l^^. Depuis, sa prospérité continua jusqu'à nos jours. A l'heure actuelle, on n'y compte pas moins de soixante chaires et de six cents étudiants. Galilée y a enseigné les mathématiques à partir de 1610. Le Musée d'Histoire naturelle, fondé en 1596, est surtout remarquable par l'ornithologie et la géologie toscanes. Le jardin botanique est un des plus anciens de l'Italie, puisqu'il fut fondé en 1544.

Pise, de Florence, n'est guère séparée que par une centaine de kilomètres, qu'un express franchit en trois heures. Florence est la ville fleurie de la Toscane, située loin de la mer, au pied du Sub-Apennin. On n'y respire point l'atmosphère tragique de certaines autres cités italiennes. Le visiteur qui séjourne dans cette ville consacre la meilleure partie de son temps à faire connaissance avec ses monuments, à étudier leurs œu-

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vres, et à chacune de ces visites, en rapporte des notes délicieuses.

On peut trouver Gênes agféable, Pise poétique, on trouve Florence bien autrement séduisante. D'ailleurs, Gênes et Florence n'ont aucun rapport entre elles, soit dans les arts, dans l'industrie, jusque dans la manière d'être bâties, qui imprime un caractère qui les distingue nettement. Gênes, par sa situation, offre plus qu'aucune autre ville une disposition merveilleuse au plan de ses monuments. Florence, dans une vallée, n'a donné le relief élégant qu'elle possède que d'après ses constructions simples et sévères. Gênes est active, industrieuse, commerçante. Florence est calme, élégante, artiste. En réalité, contemplée par tous les temps, Florence laisse une impression de grandeur, quelque chose de magnifiquement riche. Ceux qui ont beaucoup voyagé disent que parmi les villes artistes, Florence est une des plus attirantes vers laquelle convergent les hautes pensées et le plus d'élans d'enthousiasme.

Florence doit son origine à Fiesole, ancienne ville étrusque. Les Etrusques étaient un peuple riche et puissant, qui ne ressemblait à aucun des peuples voisins et parlait une langue tiès dilTérente de toutes les villes de l'Italie. Quelques-unes de leurs inscriptions, que des fouilles nous ont livrées, sont écrites en caractères que l'on parvient difficilement à expliquer.

Fiesole pratiquait, ainsi que toutes les villes d'Italie, les pi-incipaux métiers des peuples civilisés, qu'elle avait appris soit des Carthaginois, soit des Grecs.

Quand Octave établit à Florence, en 40 av. J G., une colonie militaire, la ville avait déjà acquis une grande importance. Plus lard, sous Tibère,eUe envoya des am-

bassadeurs à Rome pour régler le cours de la Chiana (Tacite, Ann.). On a retrouvé, au XVIlIe siècle, sur l'ancienne voie Cassienne, une colonne milliaire (119 ap. J.-C), avec cette inscription : A Clusinorum finibus Florentiam ijerduxit.

Florence posséda, sous les Romains, des thermes; les savants parlent de son Capitule, de son amphithéâtre, d'un temple païen dont les Lombards firent une église à l'emplacement même du Baptistère.

Florence, à l'époque du printemps est un endroit agréable pour le voyageur. Tout est réuni pour lui procurer un séjour reposant : un air relativement sain, une plaine riante, des collines parsemées de pittoresques et royales demeures. Les montagnes sont habitées par deux types sociaux de paysans: ceux des hauts sommets, ceux de la base, et offrent, dans leurs travaux, les plus séduisants tableaux dont foisonne la montagne toscane, si pittoresque. Des visites aux monastères de Vallombrosa, de La Verna, de Camaldoli, à San Miniato permettent des excursions savantes et agrestes en même temps. Les bois entrent en feuilles, et le moindre buisson, le plus petit massif étendent leurs ramifications naissantes et dégagent, en les frôlant, de délicats parfums. Les sentiers sont embaumés des senteurs printanièi-es, et les faux bourdons, ivres de renouveau, se roulent dans le pollen des géantes bruyères blanches et roses. Des paysannes circulent parmi cette végétation, parmi des forêts d'ohvicrs ; belle nature, belles filles, c'est un spectacle à ravii- les yeux. Le charme savoureux des scènes rurales se dégage de leurs occupations champêtres et fait mieux comprendre encore l'esprit qui conçut les Bucoliques. N'a-t-on pas sous les yeux

ces admirables paysages où flotte l'harmonie de la grâce virgilienne.

Sur les hauteurs rapprochées delà ville, on découvre un coup d'œil superbe sur la vallée de l'Arno, sur les célèbres monts et sur Florence, étendue à leurs pieds. Le fleuve se déroule au centre de la ville. Des maisons sont bâties en bordure directe avec ses eaux, et de nombreux ponts s'accrochent à ses rives, dominées par les ossatures puissantes des tours, des clochers et des dômes. La vallée de l'Arno, large et riante, s'étale comme un jardin dans l'écrin des montagnes. Le fleuve orgueilleux coule dans des campagnes fertiles, sous un ciel doux et serein. La plaine est couverte de jardins, de vignes, de céréales.. .

On peut, des postes aériens qui jalonnent à droite et à gauche la ville, se faire une idée du cours de l'Arno au moment où ce fleuve traçait la surface structurale de la vallée. Qui n'a entendu parler du Val d'Arno, de ses terrasses, témoins d'une ancienne topographie, d'une première lutte des fleuves avec la terre ferme. Ce sont les découvertes des mammifères géants, dans les sables en amont de Florence, qui infirmèrent au Pliocène une régression marine et l'établissement d'un régime fluvial bien défini. Cette transformation de cette partie de l'Italie, qui appartient à l'époque tertiaire, caractérise les étages Aslien et Sicilien. Dans le Val d'Arno, l'Astien est représenté par des marnes blanchâtres supportant plus de cent mètres de sables jaunes à coquilles d'eau douce. Au-dessus, le Sicilien est représenté par des sables micacés contenant un conglomérat dit Sansino. Ces sables, épais de soixante mètres, sont les principaux gisements des restes des grands mammi-

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fères. Près de San Miniato, les restes qui ont été recueillis dans les zones élevées du Pliocène marin synchronisent les dépôts du bassin du Puy de la France.

Dans l'ordre normal des conditions physiques des environs de Florence, nous aurions dû commencer par les montagnes où des formations tertiaires , plus anciennes que celles du Val d'Arno, ont pris possession de la surface des assises inférieures. La lutte d'une transgression de l'océan avec la terre a été moins vive dans cette partie de l'Italie que dans toute autre région de l'Europe, et les formations marines gardent quelque chose du caractère particulier qui distinguait cette région pendant les âges antérieurs. On peut dire que le tertiaire domine aux environs de Florence. L'étage Yprésien est représenté par de puissantes assises de schistes argileux versicolores, de jaspes, de breccioles, avec fossiles entremêlés de brèches serpentineuses à calcaire et à chlorite. Le Lutécien a été signalé à Masciano par M. Trabucco qui, à sa base, lui assigne un granitello à fossiles. Selon la manière de voir de distingués géologues italiens, il conviendrait de rattacher à l'éocènela plupart des marbres qui sont exploités aux environs de Florence.

La population de la Toscane, surtout celle de Florence, est en progrès considérable d'accroissement sur les siècles derniers. 11 faut l'attribuer à l'assainissement du sol sur lequel le progrès a été considérable. Les chiffres, d'après les derniei's recensements, auraient plus que triplé depuis le XV1« siècle. Toutefois, l'augmentation n'a pas été uniforme ;« au maximum dans les vallées de l'Arno et du Serchio et dans la région littorale, elle a été beaucoup plus lente, et a fait place parfois à

une diminution, dans la zone montagneuse de l'Apennin. »

En résumé et proportionnellement, la plus forte est dans la province de Florence. De là résulte qu'en opposition avec les grands domaines de la Ligurie et de la plaine de la Lombardie, la propriété est morcelée, mais prospère. La partie de la vallée la plus favorisée est celle des bords de l'Arno.

Ce fleuve n'est pas navigable, son insuffisance de mouillage vient du manque deau, l'été, et aussi des alluvions qui s'amassent en bancs épais et surlèvent son lit. L'Arno a été l'objet de notes très abondantes surtout à cause des grands travaux hydrauliques exécutés dans son bassin depuis l'antiquité. De nombreux auteurs l'ont étudié au point de vue géologique depuis Paolo Savi (1863) et tous sont d'accord pour affirmer que l'ancien cours du fleuve était différent de son cours actuel, les opinions variant d'ailleurs sur sa reconstitution. M. Pantanelli, dans son ouvrage : Histoire géologique de VArno, les discute et expose à son point de vue l'évolution de ce fleuve classique : Au Pliocène inférieur, les eaux, qui se rassemblaient dans le bassin de Florence, suivaient vers la mer une voie différente de celle d'aujourd'hui. La Sieve se jetait dans l'Arno, venant de Gasentino, et les deux cours d'eau réunis se jetaient dans la mer au delà de Foiano. Le retrait de la mer, au Phocène supérieur et au Quaternaire, amena la réunion de l'Arno et du Tibre ; la Sieve vint déboucher dans le bassin de Florence et les cours d'eau réunis s'écoulèrent vers la mer par la Golfolina. L'Arno de Casentino renversa son cours et s'unit à la Sieve. La vallée abandonnée de l'Arno devint la Ghiana. L'émersion de la côte et le

relèvement Pliocène obligèrent l'Arno et le Serchio à allonger leur cours.

La disposition des montagnes, qui s'éloignent et se rapprochent du fleuve, détermine une variation souvent très sensible de la température. L'époque la plus agréable, dans la Toscane, est celle qui commence en avril jusqu'à la fin de juin. Les mois de l'été y sont généralement trop chauds.

Les vallées secondaires et le versant des collines sont, surtout, cultivés comme jardins. Les montagnes offrent en somme peu de terres fertiles, mais on y trouve des gîtes métallifères : du cuivre, un peu d'étain, du plomb argentifère, du mercure (mines du Monte Amiata), du graphite (mine du circondario de Pignerol, Alpes Cottiennes). La Toscane n'est donc pas seulement remarquable par la beauté de sa nature, elle l'est aussi par la richesse de son sol.

Ce sol et les petites industries locales ne suffisent pas toujours à faire vivre la totafité des habitants. De robustes campagnards émigrent temporairement durant la belle saison et vont chercher dans les pays voisins le supplément de travail et de salaire nécessaire à leur existence.

Au nord de la province de Florence, des populations rurales se livrent à l'élevage des vers à soie. Les mûriers poussent assez bien. Quoi qu'il en soit, malgré une exploitation soigneuse, la production actuelle est petite et ne dépasse guère plus de 5 kg. de cocons par hectare de superficie séricicole. Quelques vers sont employés à la fabrication du crin dit de Florence.

Près de la route de Bologne, les dégagements de gaz combustible des Apennins au lieu de se faire dans

l'eau, s'opèrent à la surface d'un sol sec et pierreux, donnant naissance, quand on y met le feu, aux terrains ardents étudiés par Volta à Pietra Mala et par Spallanzani à Barigazzo dans le Modénais. « Dans tous ces foyers c'est le gaz des marais qui domine. Comme les Soffioni, ces phénomènes relèvent d'actions dynamiques internes, c'est-à-dire à l'existence du foyer interne et aux grands mouvements qui affectent l'écorce du globe. »

Florence, de l'Italie, peut revendiquer la gloire de posséder les plus belles galeries consacrées à l'art. Ses musées nous convient à l'étude de ses œuvres à la fois nationales et internationales. Aujourd'hui, tout esprit cultivé ayant l'amour de la science et le goût des arts ne saurait ignorer les musées de Florence. Les heures qu'on leur consacre ne s'oublient pas, et ceux qui en ont savouré les délices emportent en les quittant un regret, de même qu'une espérance, celle de renouveler le voyage.

Les palais des Ufizi et Pitti groupent les souvenirs d'art ayant trait à tous les sujets par des artistes de tous les pays et de tous les temps. Du contact de toutes ces œuvres, naît l'étude de la comparaison qui éveille dans l'esprit des idées nobles et vivifiantes. C'est à travers d'innombrables salles qu'on peut changer de siècles, d'écoles, sans changer parfois de procédés, mais de sujets, de manières. Dans ces musées, rien nest monotone. Les tableaux, les sculptures sont admirablement disposés, rien ne s'égare en curiosités amoindries et les grandes impressions que l'on ressent durent et restent.

Dans le palais des Ufizi, on a su disposer dans de

vastes salles des morceaux de sculpture, des statues au pied des œuvres picturales sans en gêner l'effet, constituant ainsi une atmosphère idéaliste où l'on ne sait rien du temps et où les minutes fuient éperdues. La peinture nous apparaît dès ses débuts en notre ère chrétienne, et depuis combien elle devait naître, vivre et s'élever à l'ombre des couvents, des palais, au service de l'Eglise, d'un Puissant, d'une beauté. Les mêmes thèmes ont hanté beaucoup d'artistes, et dans les mêmes sujets se révèlent et se différencient l'âme et le génie des grands maîtres. On saisit combien les styles changent avec le temps, on suit les évolutions du goût, de la parure aux multiples modifications du costume et de la pose, car toujours le pinceau souple copie les successifs modèles, des successives époques. Les siècles se déroulent depuis les vieux tableaux de la fin du moyen âge éclos aux âges primitifs de la peinture, jusqu'à l'épanouissement des œuvres modernes. C'est l'histoire par la scène, par le portrait, l'histoii-e humaine par les gestes et les poses. Etudes chronologiques qui s'unissent dans toute une galerie.

Quoique en Italie la chaîne qui unit l'art ancien à l'art moderne n'ait jamais été interrompue, cependant, l'art était tombé jusqu'au commencement du XIV» siècle dans une pratique de convention et de tradition hiératique. C'est au milieu des luttes orageuses de la liberté qu'un mouvement eut lieu, que la Toscane vit s'opérer la régénération des diverses branches de l'art. On pourrait dire que la Renaissance a commencé avec Dante pour les lettres, avec Giotto poui- les arts, alors que l'habitude veut qu'elle comprenne que le XV!» siècle et partiellement le XV», Il est vrai que ce fut à cette épo-

que que la gloire de Florence s'établit définitivement, qu'elle tint le premier rang par sa puissance matérielle et l'éclat de son génie. Sous le règne des Médicis, dans cette ville ouverte à toutes les célébrités, s'était concentrée l'activité intelligente de l'Italie. Les éléments du génie étaient mis en œuvre par des hommes qui les marquaient de leur empreinte. Les arts apportèrent à la renommée de ces siècles une importante contribution. C'est à ces époques que des artistes italiens furent appelés en France. Sous le règne de François l^r, Rosso et Primatice, élèves de Michel-Ange, vinrent à la cour de Fontainebleau en 1531. Il est donc indéniable que des influences italiennes pénétrèrent, dès lors, profondément dans l'art français. Les qualités du peuple latin se déployèrent dans toute leur force pendant deux siècles. Dans ce temps, qui fut l'âge d'or de Florence, un gouvernement, adroit et intelligent sous sa tyrannie, honorait les mérites et leur réservait les emplois. De royales protections suscitaient dans les esprits l'énergie dans l'action et l'audace dans les entreprises. Pendant ces siècles, l'Italien mettait sa jouissance dans la liberté de savoir et goûtait les lettres et les arts. Les époques de Laurent le Magnifique, de Gosme I^"", de Jules II, de Léon X sont les plus brillantes qu'ait jamais connues Florence. Sous leur gouvernement cette ville fut commerçante, lettrée, riche et puissante. Cet éclat, elle le dut, en grande partie, à ces hommes, à leur entourage amis du plaisir et des choses de l'esprit ne ménageant point leur argent pour satisfaire laurs penchants. « Les écrivains, les artistes étaient largement gratifiés et somptueusement traités. »

Examiner en elles-mêmes, l'une après l'autre, les œuvres qui s'entassent dans ces palais sans fm de séduction, il faudrait non pas un volume, mais des quantités de volumes pour décrire cette longue suite de démonstrations. Dans un champ aussi vaste, il faut négliger les détails et laisser à l'écrivain qui ne peut tout dire le choix de choisir librement. D'ailleurs, plus les impressions deviennent intimes, plus le cercle de leur énonciation se resserre. Il pourra même arriver que leur contrôle ne soit, pour d'aucun, une note juste. On a beaucoup parlé de l'Italie, et c'est précisément les sujets dont on a beaucoup parlé que l'on discute de la manière dont on les a jugés. De tout temps, les œuvres d'art ont eu leurs amis avec leurs croyances, leurs athées avec leurs licences. La beauté d'une œuvre est relative avec les hommes, et, on pourrait ajouter, avec les siècles. Les études qu'on a faites sur la désignation successive des couleurs dans l'évolution de la parole semblent prouver ou que l'œil humain, il y a quelques siècles encore, ne percevait pas des nuances qui lui sont aujourd'hui très sensibles, ou tout au moins que la perception de ces nuances n'arrivait pas à la conscience. Combien a-t-il fallu de siècles pour apprendre à regarder, à juger, à se libérer de la routine qui consistait à voir les œuvres qu'à travers des images conventionnelles. Le jugement que nous portons aux œuvres varie aussi avec notre tempérament, le plus souvent selon nos sens déliés, joint à des préoccupations particulières. Mais ce qu'on peut affirmer sans crainte de recevoir un démenti, c'est que l'Italie a su organiser admirablement ses musées. « De ce côté des Alpes on sait faire grand et l'on ne regarde pas à la dépense

quand il s'agit d assurer un abi-i au passé. Les règlements sur le service des antiquités y sont très sages et ce qui assure le succès de ces règlements, c'est le zèle désintéressé de tout le monde. On regarde la conservation des antiquités comme une œuvre de patriotisme devant laquelle toutes les vanités, tontes les ambitions doivent s'effacer. L'Italie a traversé maintes révolutions depuis le XV^ siècle, et cependant rien n'a été détruit à ces époques troublées. »

Dans cette suite d'œuvres, ce qui augmente la difficulté de l'analyse, c'est la richesse de leur variété. Beaucoup sont l'histoire de l'art italien, à partir du XlVe siècle.

Au moyen âge, alors que de très remarquables manifestations artistiques éclataient en France, que la sculpture donnait ses plus parfaits chefs-d'œuvre dans nos splendides cathédrales, l'Italie, plongée au milieu des effrayantes agitations politiques et sociales, ne put maintenir des traces de culture que grâce à son passé historique, à l'influence du vieil art romain et à sa littérature romaine mélange d'Orient et de grec. « L'histoire de l'Italie, à ces époques, est la confusion même ; on y ti-ouve réunis des éléments si divers, si peu stables, des pouvoirs si nombreux et si changeants, qu'au milieu de ce chaos ceux qui étudient ont grand'peine à trouver leur voie. » Le moyen âge français ne peut, certes, montrer de poète qui ait la force d'imagination d'un Dante, mais rien n'empêche qu'à la fin du XIl^ et au Xllle siècle, la France a, en prose, en art, surpassé l'Italie. Paris à ces époques fournissait des maîtres à l'Europe entière. Au Xllle siècle des peintres italiens s'inspirèrent de l'enluminure française ; et plus tard

encore au XV« siècle, des maîtres tels que Fra Angelico, Filippo Lippi interprétèrent des thèmes religieux qui avaient déjà été traités en France (M. Paul Durrieu). Si la France au moyen âge manque de peintre tel que Giotto, c'est son architecture qui en fut la cause. < Cet art évidait systématiquement tous les murs, ne laissant aucune place à la décoration picturale, lendant ainsi impossible un résultat qui s'est produit en Italie. »

«Florence, dans les lettres, s'est surtout illustrée comme la patrie de Dante Alighieri, l'auteur de la Divine Comédie et le père de la langue littéraire, qui y naquit en 1*265 et mourut exilé à Ravenne en 1321. Elle a été aussi le séjour de Jean Boccace, célèbre par son Décaméron. Florence a eu la plus grande part à la Renaissance littéraire au XV^ siècle. Dans cette ville, se sont rendus célèbres Coluccio Salutato, Lionardo Bruni dit l'Arétin, et Marsuppini le païen. Des bibliophiles enthousiastes, Nice, de Niccoli et Traversari, ouvrirent les sources littéraires de l'antiquité « au point de devenir un véritable culte (Académie platonicienne). » C'est à Florence qu'ont été reçus avec faveur et qu'ont brillé les Marsile Ficin, Poggio, Landini, Pic de la Mirandole. Même après cette péiiode, Florence eut toujours la supériorité sur le reste de l'Italie dans le domaine de l'intelligence des lettres, comme le prouvent les noms de Machiavel, Varchi, Guichardin et Galilée.»

En parcourant successivement les salles du palais des Ufizi, nous voyons se dérouler d'admirables sculp-

tures antiques, et la facture de leur style est le fil d'Ariane de l'archéologue. Sous des formes rondes ou lourdes, sous des proportions plus ou moins courtes, il saura traduire l'empreinte des différentes écoles et des différentes nations. C'est le génie de l'antiquité classique que Ion compare à celui des époques postérieures, la ligne droite de l'art grec contre les lignes obliques, onduleuses et courbes de l'art moderne, celles que Léonard de Vinci appelait les lignes serpentines et divines.

La stature élevée était regardée chez les Grecs comme une beauté, et la nudité complète comme un caractère presque constant dans leur art, qui revêtait à la figure un caractère impersonnel, idéal pour ainsi dire, bannissant toute volupté. Les œuvres grecques sont des apothéoses d'un art dont la lignée a pris naissance dans la mythologie païenne, et dont le souffle inspire encore les artistes contemporains.

D'autres sculptures de ce palais sont des morceaux d'histoires censées ou imaginaires de l'Italie primitive et de sa formation, et qui se répètent sous des formes variées.

Le peuple romain ancien aimait les images agréables, voluptueuses. Faut-il rappeler qu'à la fin de la République des réunions quotidiennes s'étaient créées entre les deux sexes, où l'amour était la grande, l'unique affaire de chacun ? De là, naquirent dans les arts des rites scabreux, des représentations par trop naturalistes et d'un panthéisme troublant.

Devant de telles scènes, pourrait-on s'en offenser si nous ne songions qu'avec cette philosophie célébrée par les poètes il y a des accommodements ?

De même, deux phases évolutives apparaissent dans l'histoire de l'art, que la vue des œuvres de cette galerie font admirablement ressortir et offrent dans leur division même une preuve d'importance et d'intérêt pour l'histoire générale de l'idéal humain.

Ces deux phases sont, pour la première, de l'art relevant de sujets païens, la deuxième, de l'art réservé aux sujets chrétiens.

De même, dans l'art relevant de sujets païens, on peut distinguer deux éléments : les scènes d'épopées mythologiques inspirées par les poèmes remplis de fables étranges, parfois extravagantes, et les scènes d'aventures épisodiques relatives aux dieux et aux héros, et dont l'esprit superstitieux des peuples anciens donnait essor au merveilleux.

Désormais, circulons dans ces salles, essayons d'embrasser par la pensée l'esprit qui se dégage de ces œuvres, sans nous laisser distraire, ni séduire par les vues de détail. Ayons surtout le désir et le plaisir de connaître, qui correspondent aux plaisirs et aux désirs les plus grands. Vivons un peu de mythologie, de sujets plus ou moins profanes, d'êtres mystérieux, surnaturels, par là même attirants, que l'imagination de l'homme enfanta pour répondre à des tendances intimes, aux circonstances principales de sa vie, et dont les arts à notre époque sont encore imprégnés. Les scènes qui se déroulent à nos yeux ne nous laissent pas insensibles, étant des récits pleins d'allusions à des faits et à des usages qui étaient familiers aux peuples de l'antiquité. Elles sont les germes de leur culte, de leur philosophie, les conditions mêmes de leur pensée. Sans ces œuvres païennes originelles, le monde ancien aurait

été pour nous un monde fermé, réduits simplement que nous aurions été à enregistrer les fables absurdes ou gracieuses éparses dans les vieux poèmes. Ces dieux de l'antiquité vécurent et durèrent pendant que se succédaient les générations des hommes, et maintenant sont devenus les fidèles représentants des plus vieilles coutumes et continuent à l'être au fur et à mesure de leur découverte.

Quand bien même notre civilisation rejette les croyances mystiques des peuples anciens, « il est encore grand que les chefs-d'œuvre qu'ils ont édifiés soient vénérés par ceux-là qui professent le culte du Beau. C'est à ce titre que nous admirons les œuvres de l'Orient, de la Grèce et de Rome. »

Lors aussi que les arts modernes s'élèveraient au summum de la grandeur et de la majesté, les arts anciens n'en conservent pas moins un caractère spécial; ils subsisteront comme des monuments nécessaires à la vie intellectuelle du peuple qui les a dépassés et dans lesquels l'étude servira d'assise à l'éducation de la pensée future.

Les œuvres exposées à nos yeux nous mènent tour à tour dans la Grèce classique et dans la Rome romaine ; quelques-unes nous font passer en revue des grands hommes de ces siècles, dont l'éloquence parlée ou écrite encourageait le peuple dans ses actions, dans ses croyances, dans ses superstitions. Beaucoup de ces philosophes pressentaient chez le peuple un besoin de croire qui répondait à sa misère physique et morale, aux élans de son âme, l'exaltait ou l'apaisait, attirait ou inquiétait son imagination. Us pensaient qu'à ce peuple il lui fallait du mystérieux à tout prix, des récits d'ac-

— listions surhumaines, et c'est pour répondre à ce besoin qu'ils cherchaient à utiliser la mythologie courante, à l'adapter à leur sujet par la nature de leur invention, de leur combinaison, protégés qu'ils étaient par une sorte de conscience émanant de la moralité des dieux. De là, naquit une philosophie étrange que nous livrent les manuscrits sous la forme de discours, de poèmes, de ballades, de comédies, où se dégagent des fables incohérentes, de séduisantes conceptions poétiques destinées à agir puissamment sur les esprits.

Dans la stature antique de ce palais, l'Apollon en est le dieu familier. Son point de départ est dans la Grèce. On connaît ce type de l'homme debout, nu, les bras étendus le long du corps, la jambe gauche avancée. «En lui se résume la beauté virile de l'homme jeune, lobuste, où la plastique s'efforce de traduire l'idéal de l'esthétique masculine. Il est à peine besoin de rappeler quel genre d'intérêt offrent pour l'histoire ces statues pourtant si monotones au premier aspect. Le type en apparence immuable des générations. Des sculpteurs se sont acharnés à le perfectionner. Lentement, patiemment, ils y ont fait pénétrer la vie ; il a été pour eux le thème unique sur lequel ils ont concentré leur labeur, le retouchant sans cesse pour se l'approcher de plus en plus de la nature et de la vérité. »

A sa suite, viennent les Vénus, jeunes filles telles que les maîtres anciens les rêvaient. En possession d'un type, l'imafjier le développa conformément au génie de sa race. Souvent, sur un fond commun, nous voyons se dessiner des physionomies individuelles. Sous des formes molles et rondes, sous celles nerveuses et élégantes, sous des proportions plus ou moins cor-

rectes, l'archéologue sent l'initiative des sculpteurs, l'empreinte de l'école et les caractères d'une règle appliquée suivant la région. On est susceptible de rencontrer diverses Vénus, selon que la sculpture est grecque ou romaine. Chez les Grecs, on en comptait trois principales : la Vénus céleste, la Vénus populaire, la Vénus pudique, qui n'inspirait que de sérieuses pensées. Dans les premiers siècles de la période romaine, le peuple romain, après sa conquête de la Grèce, adopta les divinités helléniques, de même que les artistes tâchèrent d'imiter les auteurs attiques et de produire comme eux. Aussi voyons-nous des œuvres qui sont sur la lisière de deux arts, grecques d'une part, romaines de l'autre. Les Vénus elles-mêmes subirent l'influence des temps et des milieux et se travestirent de noms nouveaux. Plus tard, elles se partagèrent les honneurs avec d'autres déesses locales que les légions recueillaient aux frontières.

Une divinité qui se rencontre fréquemment dans ce palais et qui était très connue en Grèce, plus tard chez les Romains, est celle de Dionysos, Bacchus chez les modernes, chez qui il a conquis une véritable popularité.

« Bacchus n'est pas seulement le dieu de la végétation immortelle et de l'ivresse, il est le vin lui-même personnifié et symbolisé par un être imaginaire, qu'on a revêtu de ce nom et auquel on a composé une histoire. »

Ensuite, nous voyons des Mercures, des faunes flùteurs. Mars, Silène, chacun avec son caractère et ses attributs. Des déesses olympiennes, aux figures charmantes, variées de mouvement et d'attitude, qui les

personnifient. Jupiter avec l'aigle, Neptune avec le dauphin, des Pans couchés, des Satyres assis, des Nymphes, des Muses de tout ordre, personnages mythiques qui ont toujours tenu une grande place dans le culte des premiers Grecs et des premiers Romains. Niobé et ses enfants, Andromède délivrée par Persée, l'enlèvement de Ganymède, celui d'Europe, Prométhée , Hercule vieux, Hercule jeune étouffant le dragon, et sa jeunesse est synonyme de force et de beauté. C'est ce même Hercule dont les exploits de grand dompteur se promenèrent dans tous les pays connus des Grecs. Quelques-unes de ces statues sont taillées dans des sortes de basalte et de diorite, et l'on est surpris que des sculpteurs, travaillant des pierres aussi rebelles^ aient pu reproduire des œuvres aussi expressives.

Dans la salle des inscriptions, des bustes et des basreliefs nous offrent les portraits de grands écrivains qui vécurent pendant ces siècles de la mythologie.

Arrêtons-nous devant ces hommes de l'antiquité devenus à jamais immortels. Des maîtres accomplis pour quelques-uns, que personne n'a jamais approchés et n'approchera peut-être jamais.

H est à présumer que devant le portrait d'Homère, de Socrate, de Solon, de Démosthène, de Platon et autres philosophes et poètes qui vivaient avant Alexandre, nous n'avons d'eux qu'une image que chacun s'est formée du personnage, il va sans dire que les sculpteurs se sont évidemment inspirés des détails transcrits par l'antiquité, et ces diverses ligures ne sauraient être considérées comme offrant avec exactitude les traits do ceux que nous venons de nommer.

Ces maîtres de l'antiquité ne se reconnaissent qu'au rôle qu'ils accomplissent dans le tableau.

« Avant Alexandre, les bustes et les portraits, même des hommes illustres, ne sont que des exceptions. L'ombrageuse démocratie athénienne n'aimait pas cette glorification des particuliers. Dans la suite, les artistes sculptèrent plus librement des statues des grands hommes, mais quand les modèles n'existaient plus depuis longtemps. Le sculpteur n'était dirigé que par son inspiration et par une tradition altérée, sinon effacée. »

Le culte de Rome, connexe sur bien des points avec celui de la Grèce, se confondit définitivement avec lui dès sa conquête de la péninsule hellénique. Les Romains, pour éviter des querelles de religion avec leurs sujets, avaient imaginé, de même qu'ils l'imaginèrent plus tard pour la Gaule, de dire que les dieux grecs étaient identiques aux dieux de Rome. Les dieux changèrent ainsi de lieu, parfois les types différèrent, mais partout se correspondirent. Le christianisme, qui apparut en plein paganisme, s'est développé au milieu d'une société qui possédait une culture très ancienne, dont elle était imprégnée. L'oubli des dieux tutélaires dans un peuple aussi profondément pénétré de ses croyances a été l'œuvre de la religion, c'est-à-dire le christianisme dans ses apôtres. On reste confondu de sa puissance dès son début, et l'on songe émerveillé combien depuis il a pénétré bien avant dans les âmes.

C'est que cette religion apparut aux peuples de l'Occident, déjà plus instruits, plus éclairés, comme une religion sublime entre toutes, s'appliquant sans cesse à élever le cœur de l'homme vers des infinis idéals, ne se bornant pas à lui enseigner sa morale, mais en lui créant une âme, en le transformant à fond dans ses sentiments et dans ses idées. A son contact, ils sentirent les déplorables croyances d'une religion qui représentait la plupart des dieux comme livrés aux plus honteuses passions, les esprits distingués rougirent des obscénités de l'Olympe. Ces esprits-là une fois convaincus, le vulgaire fut converti, et la Foi qui était pure a triomphé rapidement.

Pareil à ces torrents que rien n'arrête, le christianisme a suivi sa marche, emportant dans son cours l'âme pensante de l'homme, érosant sur son passage sa philosophie matérielle, comblant le vide qu'il faisait par des sédiments puissants de paix, de charité, d'espérance; ses idées germèrent, s'attachant comme une végétation saine à chaque élément du paganisme pour le transformer et le dissoudre. La gloire de l'art, dès lors, fut intimement liée à celle de la religion, et si l'on veut se faire une idée de ce que fut l'idéal de l'homme dans sa fleur de beauté, c'est au christianisme qu'il convient de le demander. Devant les innombrables scènes religieuses des palais et églises de Florence, on pense combien les peuples de l'Ancien et du Nouveau Testament ont joué un rôle important, profond même sur les artistes de la Renaissance.

Et, en effet, quelles ressources de détails, de sentimentSjd'idées dans les poèmes bibliques ; rien n'échappe aux esprits élevés ; « c'est le fleuve large, abondant,

qui entraîne dans ses flots l'esprit humain, c'est le style des Evangiles, des artistes chrétiens. » Que de remarques chacun fera sur ces faits de l'Histoire sainte qui nous reportent certainement à plus de cinq mille ans en arrière, et quelle rétrospective accomplira ainsi la pensée 1 Ces faits se sont accomplis avant la naissance du Christ et sont nés pour beaucoup sur le sol de l'Asie et de l'Egypte, des parties les plus éclairées, à ces époques, et les plus intelligentes de l'humanité. C'est dans la Chaldée et en Assyrie, que la Genèse nous représente comme le berceau de notre espèce et consigne dans la Bible les premiers développements de la société.

Beaucoup de ces épisodes auraient été pour nous une énigme sans les volumes prophétiques qui nous ont conservé dans leurs récits les événements de ces époques. Citons par exemple quelques-uns de ces prophètes que nous rencontrerons dans les peintures de ces galeries, — car ne faut-il pas connaître avant tout l'histoire, si nous voulons posséder un moyen de nous émouvoir? Zacharie, un des plus anciens d'Israël; Isaïe; Ezéchiel, écrivain apprécié, adressant à ses coreligionnaires de longues épîtres de consolation et d'exhortation ; Jérémie, dont la vie fut si tourmentée et dont les écrits nous représentent « le caractère vrai d'un des hommes qui ont eu le plus d'action dans l'histoire du genre humain. » Grâce à eux, nous assistons aux luttes qui remplirent les derniers jours du royaume de Juda. Puis Daniel, plus tai'd Elie, EUsée et d'autres plus petits prophètes. Les yeux de ces hommes avaient le privilège de voir ce qui échappe aux yeux mêmes des grands génies. Pour ces derniers,

les visions du rêve ne sont qu'illusion, pour les prophètes elles étaient réelles.

Plus d'une fois aussi, dans les œuvres picturales, nous rencontrons des vierges prophétiques. Ce sont les sibylles associées parlois dans l'art des prophètes. Leur science venait du plus lointain paganisme et leurs pensées devaient plus tard s'associer à la poésie du christianisme. De même que les sages de l'Ancien Monde, elles avaient eu des révélations et purent ainsi entrevoir et énoncer des dogmes chrétiens. Aimables prophétesses prophétisant sur les degrés des temples païens, devant le peuple accouru, l'histoire du Christ bien avant sa naissance. Enchanteresses d'un rêve, d'une pureté idéale, elles disposaient les imaginations, les troublaient, les attiraient par les enseignements, leur faisant pressentir le christianisme. A la brillante période de la Renaissance, sculpteurs, verriers, peintres italiens, emportés par cette explosion d'enthousiasme pour l'art antique, reproduisirent à l'envi les traits de ces païennes inspirées.

Avec le Christ, une grande figure se dresse, et les scènes abondent autour de sa naissance et du drame de la Passion. Les situations qu'elles renferment offrent naturellement des conceptions gracieuses et profondes. L'artiste, sous l'impression du passionné et émouvant récit, éprouve le besoin de lui donner une forme, une « voix ». Il ébauche des contours expressifs de l'Etre divin et des personnages qui l'accompagnent. Des images sortent touchantes, tragiques. Ce Dieu a une mère, la Vierge, et il aura à créer poui- elle un type idéal de beauté féminine. Désormais, c'est l'art vivant, et des exécutions se manifestent on foule, larges et expressives.

On sait l'intérêt que provoqua dans les arts la vie des premiers apôtres. Us sont les humains qui se sont précipités sur la route que venait de leur tracer le Rédempteur. Intelligences d'un rang supérieur ou d'une trempe moins forte, mais toutes inspirées d'une foi profonde dans la parole du divin Maître, elles se sacrifiaient pour le triomphe d'une nouvelle doctrine. Dieu les avait destinées à une mission mystérieuse et féconde, celle qui opère au cœur même de la substance, d'une race, d'une humanité tout entière. Ces soldats du Christ savaient aimer, ils se résignaient à souffrir. Leurs armes étaient leurs vertus où s'épanouissaient les puissances que Dieu réclamait de leurs efforts. Leurs paroles, parmi le monde, élaboraient l'Evangile, et les sentiments émotifs qu'elles faisaient naître consacraient les premiers martyrs chrétiens. Rien de plus beau, dans les peintures de ces galeries, que le spectacle de ces âmes héroïques, entraînées par leur amour dans les abîmes du martyre, gravissant solitaires ou en groupes la montée du Golgotha. Nous ne pouvons nous empêcher de nous arrêter devant ces figures ennoblies par leurs actes, qui sont la glorification d'un idéal humain dans un idéal surhumain.

Attributs à part, beaucoup de saints ont un air de famille. En effet, devant l'histoire, ils se ressemblent par leurs aventures, où se rencontrent les mêmes scènes, les mêmes souffrances, les mêmes courages. Les saints et les saintes nous plaisent, surtout si nous connaissons leur histoire. « 11 y a autre chose dans une œuvre d'art que la beauté d'une ligne, que la pureté d'une couleur, il y a le langage muet des formes, qui donne tant de charme et de vie à l'image. »

La Sainte Catherine à genoux de P. Véronèse, celle de Le Volterran, et bien d'autres encore, sont des œuvres d'une sentimentalité profonde qui vous séduisent par le souvenir des témoignages d'amour chrétien que ces âmes opposèrent aux brutalités d'une doctrine immorale.

L'histoire nous est précieuse si nous nous adressons aux Saints militaires. A leur sujet, il convient d'établir une distinction. Le renom des uns releva non seulement de la vérité, mais aussi de la légende ; le renom des autres de faits historiques de soldats martyrs. Les premiers ont vécu, principalement, dans l'âme du peuple, et leur gloire est due au caprice de la popularité. Tout autre est le cas des soldats martyrs. Ce sont des héros authentiques de persécutions militaires, qui payèrent de leur vie leur résolution de ne point participer dans les camps à des cérémonies païennes. « Leurs noms nous sont connus par des documents dignes de foi. »

Parmi les Saints militaires de cette galerie : Saint Maurice et ses compagnons de la Légion thébéenne, de Le Pontormo, le Martyre de saiitt Sébastien, d'un artiste inconnu, sont de belles toiles où se dégagent aisément les allusions de leur vie de soldat et de leur persécution, exécutée en vertu d'une sentence de leur chef ou d'un conseil de guerre.

Au second étage du palais des Ufizi, les Médicis réunis semblent vous reccvoii et vous faire les hon-

neurs de cette galerie aux plafonds décorés à la manière dite grotesque. Ces bustes sont ceux des hommes illustres qui ont fondé ou enrichi les galeries de Florence.

Aussitôt, avec l'art naissent des pages d'histoire. Une multitude d'empereurs, d'impératrices se présentent à nos yeux comme l'évocation lointaine de l'histoire de Rome.

Voici les plus mauvais empereurs : un Domitien, bourreau de l'aristocratie, effroi de sa capitale, ne s'attachant à faire régner la sécurité et le bien-être qu'en dehors de l'Italie ; Tibère, Néron, de sinistre mémoire, qui méritent d'être rangés parmi les tyrans des calamités romaines. Non moins sont peu recommandables les impératrices Livie et Julie, dont les noms sont synonymes de débauches et de crimes. Arrêtons-nous un instant devant César, général romain qui fit couler le sang, imprimant le caractère de Rome sur une partie des peuples, distribuant à la Gaule, en échange de son indépendance, l'ordre, la prospérité, la paix qu'elle ne connaissait pas encore, livrée qu'elle était à une liberté anarchique. C'est à cette époque que l'art romain, imprégné d'hellénisme, a pénétré dans le monde entier par toutes les côtes et, bien que rayonnant sur des centres distincts de populations, présenta à peu près des caractères semblables.

Nous arrivons vite à la période pendant laquelle l'empire romain prospère et eut le bonheur bien rare, dans sa triste histoire, d'être gouverné par des princes excellents. Vespasien, l'homme austère et droit qui contiibua le plus à relever la grandeur de Rome, déjà menacée de décadence. Son gouvernement a largement

justifié le titre vraiment honnête et glorieux d'Empire libéral, qu'on a décerné à cette période. A l'empereur Vespasien est due toute la célébrité de cette époque. Ses antécédents, ses exploits, son administration sévère et équitable, «toutes ces hautes qualités justifient assurément ce titre spécial, adopté par la conscience publique. » Titus, Marc-Aurèle ; à plus forte raison, Trajan, surtout Adrien, ce voyageur infatigable qui passa sa vie à courir d'un bout à l'autre de son empire, s'informant des besoins des populations. Les provinces calmes, riches, heureuses furent sous son règne comme elles ne l'avaient jamais été. On comprend que ces figures puissent avoir des apparences apaisées, des extérieurs calmes, et nous les regardons avec bienveillance parce qu'elles célèbrent des administrateurs excellents du peuple.

C'est entre les bustes de ces empereurs que commence la série des tableaux des vieux maîtres italiens, où l'on peut suivre pas à pas les débuts de l'art pictural. Les souvenirs de ces premiers âges ressemblent à une apparition d'auiore. Des rayons d'or se dégagent d'une lumière diffuse, où l'on entend murmurer l'âme observatrice de l'homme cherchant à rompre les liens matériels de la pensée pour s'élancer vers des espaces infinis. C'est l'époque des figures encore roides, des maintiens guindés, des vêtements plissés menus et systématiquement, des saints de l'art byzantin. Ah I ces ciels d'un bleu naïf éclatant de vitraux, ces absences de perspective, ces interprétations rigides, visions semblables à ces vieilles légendes contées en image, qui font sœurs toutes ces œuvres. Puis, le voile qui opalisait les rayons d'oi' se déchire, de grandes lignes

harmonieuses surgissent, abandonnant leur roideur. On perçoit des choses grandioses qui, peu à peu, montent glorieuses pour atteindre un summum de beauté que les plus grands progrès picturaux futurs seront à peine comparables. Dans un développement continu d'expériences, de conquêtes, l'histoire de la science du dessin, de la couleur, se déroulera sans arrêt dans une longue et méthodique évolution. La femme, dans les œuvres, représentera la chose abstraite, le signe matériel et la forme concrète d'une idée. Elle sera rendue par l'artiste, qui cherche par des détails extérieurs à faire connaître le genre du personnage qu'il représente. Et, parmi elles, Marie, la mère du Sauveur, se détachera sous les traits angéliques incarnés de l'idéal de l'auteur. «Image de beauté humaine ou céleste, elle sera la perle la plus pure qui contribuera, malgré la diversité, à la glorification d'une figure unique. » Si haut que nous atteignions dans l'histoire de l'art, c'est toujours l'esprit humain en quête de perfection de beauté féminine. Par elle, l'on comprend mieux la merveilleuse mobilité de la sculpture et de la peinture, l'on peut suivre, plus fidèlement, les étapes de l'esprit humain dans la création de la plastique. Dans les scènes émouvantes et adorables religieuses, dans des œuvres répondant à une interprétation sensuelle de perfection physique, la femme apparaît sans cesse symbolisant l'élévation d'une pensée, répondant à un sentiment pur ou impur, stigmatisant le caractère de l'artiste dont la signification propre est dans son art.

Quoique les peintres italiens se soient le plus particulièrement distingués dans les fresques, leurs tableaux méritent aussi une étude approfondie. C'est dans ces

derniers qu'ils sont parvenus, peu à peu, à donner à la figure une beauté idéale et une grâce ravissante.

Dès Giotto, la peinture prend un caractère purement indépendant, s'affranchit des formules de l'Orient et devient un art. C'est là vraiment l'éclosion, la première manifestation d'une renaissance.

Les galeries et les églises de Florence offrent une bonne occasion d'étudier les progrès de la peinture italienne, et, pour cela, au cours de ces notes, nous parlerons de quelques-uns de ces maîtres, qui l'ont rendue célèbre.

Après le parcours, aux Ufizi, de différentes salles, qui se montrent effrayantes pour les jambes fatiguées, on aborde la Tribune, petite pièce octogonale d'un goût délicieux, où l'on a réuni de très belles œuvres en peinture et en sculpture. Dans cette sorte de salon, les sculptures sont des œuvres de l'Attique, de l'art précis, vigoureux dont la mythologie fait la moitié des frais. Grec aussi est le beau marbre, chaud à l'œil, lissé avec le soin minutieux des œuvres d'art helléniques « dont le parfait dressage n'a d'autre résultat que d'en faire ressortir le grain si différentiel du lustre excessif qui fait briller ce marbre comme de la porcelaine dans les sculptures gréco-romaines. » Ce grain, étudié par l'archéologue, dévoile l'origine du marbre et est le premier rudiment de l'état civil du monument.

Dès l'entiée, la vue s'attache de suite à la Vénus de Médicis. Cette éloquence de la pudeur fut sculptée par

l'Athénien Lysippe, ce grand artiste grec du IV^ siècle avant J.-C, qui modifia le canon de Polyclète. Tout dans la déesse est conçu à la faire aimer. Rien de plus délicatement traité que l'inflexion gracile de ce corps en avant et le mouvement pudique des mains.

D'autres marbres très attachants sont le Faune jouajit des pédales et le groupe imparfaitement appelé des Lutteurs. Ces œuvres ont été maltraitées par le temps, et la restauration de l'une d'elles, d'ailleurs parfaite, a été faite par Michel-Ange. Le groupe des Lutteurs reproduit, dans une lutte libre, la combinaison de la boxe et de la lutte que les Grecs nommaient le pancrace. L'athlète qui a le dessus renverse l'autre d'un croc-en-jambe, lui retournant le bras, et lui porte un coup de poing à main nue.

Le Rémouleur, ou Scythe, aiguisant son couteau pour écorcher Marsyas, et VApollino sont également deux souvenirs de l'art hellénique. La conception gracieuse de VApoUino est attribuée à Praxitèle, sinon aux non moins gracieuses conceptions de son école dont l'élégance sobre descendit par une pente insensible à la manière raffinée et sensuelle des Alexandrins.

Les rayons discrets du soleil, qui se glissent par la coupole, colorent et animent d'un rose léger ces images de marbre, et l'on éprouve à les regarder longuement qu'elles vont se mettre à vivre, à sourire, à penser.

Parmi les scènes religieuses des tableaux, des madones se détachent avec des têtes charmantes sur des nimbes d'or. Toutes ces mères sont émouvantes sous des airs de tendresse infinie et ont des traits de femmes réelles. Nulle part comme dans cette salle ne se dégage plus profondément la phrase qu'écrivait

Sully-Prudhomme : « La physionomie de la Vénus antique et celle de la Vierge chrétienne sont séparées par un abîme. >> N'est-ce pas ainsi dans les arts, où l'on passe d'un extrême à l'autre, où la fleur de l'innocence côtoie le souffle de la luxure.

Venons maintenant aux impressions que font naître des toiles groupées dans cette pièce, et qui, semblables à la dernière gerbe d'une abondante moisson, n'est formée que des beaux épis cueillis parmi les champs de l'art pictural. Tous nous aimons le groupe angélique de la Vierge et VEnfant, du Corrège. Le charme délicat qui se dégage des regards de cette mère nous montre ce qu'il y a de plus doux dans la femme.

Le Corrège est né à Parme (1494-1534). 11 est un homme à part parmi les grands peintres. « Il paraît être sorti de l'école de Ferrare et avoir eu pour maître le peintre Blanchi, dont le Louvre possède un très beau tableau. » Bien près d'égaler Raphaël pour l'expression du beau idéal, la grâce, l'invention, il exerça une influence très grande sur l'art italien du XVI^ siècle et sur celui du suivant. 11 traitait ses fables galantes et ses sujets pieux dans le même esprit, «avec le même amour de la lumière frôlante et caressante des formes moelleuses et enveloppées de la tiédeur alanguie du clair-obscur. »

La Vierge au Chardonneret de Raphaël synthétise les immortelles figures blondes de l'artiste. « Ce tableau est un des premiers où le petit saint Jean s'ajoute à la Vierge et à l'Enfant Jésus. Ces deux enfants aux pieds de la Madone forment une large base à la composition, et l'espèce de pyramide qui en résulte se termine naturellement dans la figure de la Vierge. Ce sont les sculp-

leurs qui ont d'abord l'éalisé ce genre de groupe, que les peintres florentins se sont empressés d'adopter. »

C'est encore l'annonce d'un genre bien italien que celui de la Vierge et de VEnfant de Pérugin.

Arrêtons-nous un instant devant la Sainte Famille de Michel-Ange. « La Vierge, une femme puissante, s'est mise à genoux, penche le corps de côté et tend pardessus l'enfant Jésus à saint Joseph, qui est assis derrière elle et complète ce groupe compacte. Au second plan, dans un chemin creux, marche le jeune saint Jean, qui se retourne et regarde avec bonheur cette scène de famille. Des personnages nus, qui du reste n'ont aucun rapport avec le sujet principal, animent l'arrière-plan selon l'usage du XV^ siècle. »

Il est évident que l'artiste, dans cette peinture, n'a pas encore atteint l'élégance et la force auxquelles il nous a plus tard habitués.

C'est aux environs de 1503 que Michel-Ange peignit la Sainte Famille, donc bien avant la Sixtine. C'est la plus ancienne toile, par conséquent la première qu'il peignit et que l'on connaisse. Mais ce n'est pas la seule, car la Mise au Tombeau, peinte dans les dernières années du XV^ siècle, et deux Vierges, reconnues récemment, sont des œuvres de jeunesse du grand artiste.

Séb. del Piombo est un artiste vénitien que l'on aime à voir. N'oublions pas de mentionner son portrait de femme, créature sympathique aux lèvres charnues, aux regards profonds comme le vide, et qui répond au triomphe d'une beauté individuelle. L'artiste ici est très voisin du genre de Raphaël, avec qui d'ailleurs on peut le confondre.

Impossible de passer sous silence les belles et fines courtisanes du Titien, deux enchanteresses qui soumettent tout artiste à leur enchantement.

Très beau aussi le portrait du pape Jules 11 par Raphaël, où une abondance de vie circule et vivifie cette peinture inanimée.

Un attrait particulier vous retient devant V Adoration des Mages d'Albert Diirer. La scène est bien ordonnée, bien animée, et quoique l'air et la perspective soient un peu défectueux^ le dessin ferme, l'expression naturelle des personnages font de ce tableau un des meilleurs que Diirer exécuta plus tard. Dans ce tableau, le personnage qui fixe l'attention est le roi nègre, il ne fut accepté par les artistes, dans la scène de l'Adoration des Mages, qu'à la fin du XIV^ siècle au lieu et à la place du jeune mage imberbe. C'est au réalisme de l'art septentrional que l'on doit l'introduction du mage maure, et les pays méridionaux lurent les derniers à l'accepter. Il apparaît toutefois en 1355 sculpté sur un tympan de portail à Thanner, mais les artistes allemands ne suivirent l'exemple que plus tard. Quant à l'Italie, elle demeura longtemps réfractaire à son admission dans l'iconographie. Les peintres du XVe siècle l'ignoraient encore, et, en plein XVl^ siècle, Andréa del Sarto lui donne un teint rouge cuivre.

« Qu'est-ce qui a poussé les artistes à remplacer le roi imberbe par un roi nègre? Le théâtre populaire. Cette idée est venue surtout d'une pensée théologique, que les trois mages représentaient aux pieds de Jésus les trois grandes races humaines. »

Diirer (1471-15'28) est un des plus grands maîtres de l'école allemande. C'est après une attente de trois

siècles qu'il a pris la place définitive qui lui convenait, à côté des Rembrandt, des Rubens, des Vinci. Depuis longtemps il était compris en Italie, bien avant que la France et l'Allemagne aient songé à le sacrer « héros de l'art ». Il est vrai que Diirer séjourna plusieurs années en Italie. Victor Martet, dans son ouvrage : La mesure de la figure humaine et le canon des proportions, nous dit que Diirer a adopté dans certains dessins les proportions mêmes données par Vitruve. Sans se laisser totalement envahir par l'influence italienne, on ne peut nier qu'il en rapporta l'idéalisme. Plus tard, s'il redevint allemand, il ne cessa de faire pénétrer dans ses œuvres la lumière qu'il avait reçue de l'Italie. De là est née l'originalité de son talent, où la grâce humaine, les douceurs des maternités divines de l'art italien s'opposent au style réaliste, terre à terre, pai'fois violent et étonnamment profond de l'art allemand. Dès le jour où l'histoire de l'art s'est emparée de Durer, elle lui a demandé de nous montrer son âme, et ce sont ses madones, ses héros qui l'ont dépeint. Dans des scènes saisissantes, il n'est guère possible de traiter les grands sujets d'une manière plus profonde. C'était un esprit méditatif à n'en pas douter, n'ignorant pas que les choses humaines sont complexes, et c'est pour les reproduire qu'il s'est révélé à nous comme un génie étrange, délicat, d'une élégante précision, parfois violent et formidable.

Nous n'en finirions pas si nous voulions signaler tout ce que la Tribune renferme dans le domaine de la peinture. On est contraint de s'arrêter devant l'importance de ces œuvres qui ont toutes leur parure de de beauté, leurs attirances qui les distinguent à part.

Une salle un peu délaissée des amateurs, mais par contre fréquentée par le monde savant, est celle où sont exposés les dessins originaux des anciens maîtres. Les siècles revivent dans ces crayons que le génie a marqués de sa griffe, étincelles prestigieuses qui fécondèrent la création d'œuvres admirables. L'âme de ces crayons n'est pas ici un vain mot, tant on sent, parfois, que les personnages ont posé devant l'artiste, et qu'il semble que ce sont des impressions d'hier. Ces dessins sont des confidents intimes et deviennent des pages d'histoire, grâce au nom du plus grand nombre d'entre eux.

Dans ces images, nous retrouvons les forces et les ébauches d'un idéal entrevu des pensées de leurs auteurs ; nous y relevons leurs sentiments, et ces lignes délicates et légères sont autant de points de repère et la plus sûre garantie pour l'éducation des yeux. Les artistes et les historiens auraient tort de ne pas les consulter, c'est en eux qu'ils puiseront mainte idée générale, quantité de conseils, d'aperçus, de notions qui sont indispensables pour l'intelligence de l'ait. Ces dessins sont sortis des lois que les artistes ont dû s'imposer et se diriger, et dont il faut se rendre compte pour les apprécier, ils sont la nature de leur composition, les ressouices de leur art, et leur génie propre ne se présenterait pas complet sans ces sortes d'informations d'études spéciales.

Il nous faut dire un mot des cinq tables de mosaïque de pierres les plus précieuses et les plus fines incrustées de vraies perles de la salle du Barroccio. Par leur beau travail et leurs produits, elles démontrent combien il entiait parfois d'art véritable dans les objets

mobiliers. Quoique les mosaïques fassent partie des arts mineurs et déjà du domaine de l'artisan, on peut y découvrir les beautés particulières du style de la Renaissance. Leurs motifs, la disposition du dessin ont parfois des affinités avec l'art architectural.

Au premier étage des Ufizi, trois salles attirent spécialement l'attention par la lignée d'artistes de tontes les écoles, qui semblent dès votre entrée vous souhaiter la bienvenue.

L'orgueil patriotique français se complaît dans son école, où la supériorité de la race se trouve reproduite sous les traits de ses nombreux enfants. L'école française tient bon rang avec Nicolas Poussin, Le Brun, David, Ingres, M°'^ Vigée-Lebrun, Courtois, Largillière, Bouchardon, et combien d'autres qui se pressent sous la plume pour attester l'éclat de l'école française, sa longue et puissante vitalité.

Parmi les peintres italiens, voici deux grands noms : Raphaël, doux et songeur, au regard pensif, à la poursuite d'un rêve; Michel-Ange, dont l'expression est telle qu'elle fait dire qu'il y a de la douleur dans ce génie. Ces traits ravagés sont bien ceux de l'homme dont l'âme, étreinte d'un idéalisme affolant, était sans cesse secouée par un vent de tempête; ces mains nerveuses faisaient voler sous le ciseau le marbre en éclats, sculptant avec frénésie, sous la pensée de l'artiste, des œuvres titanesques.

Dans ce palais, des vitrines sont consacrées au bijou ancien et modei-ne. Dans l'art romain, de vrais joyaux sont sertis dans l'or et le bronze. Plus d'un durent s'étalei- sur les riches vêtements des matrones quand celles-ci se faisaient voii' le long des voies en vogue et

dans les allées des bois fréquentés. Des pierres sont ciselées avec un art précieux pour l'époque et d'un goût que ne désavouerait point le plus en vogue des joailliers modernes. Devant ces monuments, il nous est permis de juger de l'engouement qui s'était emparé du monde ancien pour les pierres fines gravées. Dans la série de l'orfèvrerie gemmée, se trouvent exposés des cabochons constellés en intailles. Sur la cornaline, la sardoine, le jaspe, la calcédoine, l'améthyste, des images graphiques se détachent, vivants commentaires de la glyptique si curieuse, si pittoresque. Beaucoup de ces pierres sont gravées en creux et devaient servir de cachet ; leur forme en table implique, le plus souvent, leur destination au chaton d'une bague. De même que les médailles, les signets sont de précieux auxiliaires pour l'identification del'histoire d'un peuple et peuvent, dans certains cas, posséder une priorité sur les monnaies qui, le plus souvent, ne peuvent être utilisées parce que l'empreinte est plus ou moins effacée.

L'art des pierres gravées ne date pas de l'Italie primitive, ni même de la Grèce archaïque. M. G. Radet, dans les Arts mineurs en Grèce, nous apprend qu'il avait précédemment fleuri avec éclat dans le monde achéen, à la cour des opulents dynastes de Cnosse et de Mycènes.

Dans les lapidaires anciens, qui sont des traités où l'on exposait les propriétés des pierres et leurs vertus, on a recueilli des documents fort précieux pour l'histoire des sciences, des arts, des religions, en un mot des civilisations d'autrefois. Beaucoup de ces pierres étaient mythiques, légendaires, magiques, astrologiques, symboliques, et nous font connaître les opinions.

les croyances, les superstitions de leurs contemporains.

A dater du Xll® siècle, les pierres précieuses furent beaucoup employées pour graver les armoiries, privilège de la noblesse. Ces armoiries étaient héréditaires, naissant et disparaissant avec le fief. « Utilisées sous la forme de sceaux, elles ofîrent à l'archéologue un instrument de grande valeur, puisqu'elles ont une date authentique, une origine certaine et une localité précise. »

Au moyen âge et à la Renaissance, l'engouement pour les pierres gravées ne fut pas moindre qu'à l'époque romaine, et le féerique étalage de celles de la cour des Médicis est le dernier mot d'une opulence inouïe.

Des artistes ont prouvé l'usage heureux que la peinture pouvait tirer de la glyptique. Quelques peintres, comme Annibal Carrache, ont emprunté à des pierres gravées antiques les pensées de leurs plus beaux tableaux. Bouchardon avouait qu'il devait autant pour la perfection de son talent à l'examen attentif des pierres gravées qu'à l'étude des statues et des bustes qu'il avait vus à Rome. On retrouve encore sur les pierres gravées quelques-unes de ces statues, quelquesuns de ces groupes qui sont les justes objets de nos regrets.

Au même rang des antiquités nationales de l'Italie, il faut ranger les médailles, et le cabinet de Florence est riche sous ce rapport. Dans ce champ immense de la numismatique, de nombreuses civilisations ont apporté leur contingent. Les monnaies sont des mondes qui n'ont cessé de rendre les plus précieux renseignements

sur la civilisation ancienne des peuples et permettent de reconstituer leur histoire. Sans elles, l'aridité régnerait partout pour nous dans les annales des mondes anciens. Dans les monnaies, la vie des peuples se reflète d'une manière saisissante. On les suit dans leurs évolutions, on les voit dans leurs temples, on connaît leur costume militaire, civil et d'apparat, et, par le style que les figures fournissent, les spécimens d'élégance de leur coiffure. On sait en quoi consiste leur gouvernement, quelles sont leurs grandes solennités publiques, leurs fastes militaires, leurs armes, leur transport sur mer, leur vie politique, «juridique même », et ces types, mis sous les yeux de l'érudit, l'aident à l'intelligence de la description des monuments. Que dire des autres souvenirs que les médailles évoquent, autant de faits commémoratifs, de triomphes de gouvernants, d'anarchie, du bien-être du peuple, de la marche des armées, et, parmi des scènes familières, des milliers de dieux s'agitent sous une multiplicité d'épisodes.

Tout auprès des Ufizi, s'étend la place de ce nom et qui comprend un vaste rectangle entouré presque entièrement par le portique du palais, et IHôtel de la Monnaie. Des statues occupent des niches et représentent quelques célébrités de la Toscane. Offrons-nous quelques instants d'étude physiognomonique et, nous fiant au hasard, interrogeons les traits de (|uelques-uns de ces grands hommes. N'est-ce pas ainsi qu'à les mieux connaître on trouve des motifs de mieux fixer

leurs œuvres dans la mémoire. Boccace revit tout entier dans ce marbre. Ce vaste front fut le siège de fertiles pensées. Les yeux sortent dun rêve, écoutent des souvenirs, et ils sont considérables, car il fut le conteur italien prodigue du XIV^ siècle. Dire combien il a ciselé de ballades serait téméraire. C'était pour beaucoup de la psychologie amoureuse. Leur facture était recherchée, et c'est pour cela qu'il eut recours à des artifices qui ne sont pas communs à la poésie de son temps. Au siècle suivant, ses œuvres jouissaient encore d'une grande célébrité ; « elles furent traduites en français, et les traductions exécutées sous un grand luxe, amplement illustrées de miniatures, vinrent prendre place dans les bibliothèques les plus fastueuses, ce qu'on pouvait appeler à cette à cette époque des gens du monde. »

Une autre image est celle de Galilée. La tète, dans un beau mouvement, semble plonger profondément dans les rêveries mathématiques. Ce génie va pouvoir écrire les discussions profondes qui produiront un grand émoi sur les hommes instruits comme sur les hommes du peuple de son temps : la révélation inattendue que la terre tournait sur elle-même, détruisant la toute-puissance d'Aristote, pour qui le ciel se mouvait autour de la terre immobile. Le grand mathématicien qui l'annonçait passait pour un fou, un visionnaire, et les grands, épouvantés, en appelaient au jugement du chef d'Etat.

Lui faisant face, Giotto, le peintre des sentiments chrétiens, qu'il chantait dans son art. Quelle clarté d'intelligence se reflète sur ces traits I On ne peut croire que l'artiste qui a découpé ce marbre n'ait

pas songé un instant à sa Mort de saint François d'Assise.

A coup sûr, une physionomie distincte de celles qui l'environnent est celle de Gui l'Arétin. Tout en elle indique la verve satirique, les pensées vénales et licencieuses. La bouche flagelle, mord plutôt qu'elle ne raisonne ; elle fut si avare de louanges ; quelle muse habita ce cerveau fait d'ironie amère, de sarcasmes sanglants, de virulentes satires qui faisaient dire : « Malheur à celui qui s'attire la colère de Gui l'Arétin. » Il n'y eut pas d'hommes, ne soulevant plus de colères et plus de haines, qui ne donnât plus de crainte. Sa verve déboi-dante, que l'on ne pouvait contester, dessinait d'une plume offensive les portraits de ses contemporains. L'Arétin a employé des armes vraiment démesurées contre des choses ou des personnes qui ne se ployaient pas au despotisme de l'intolérance de ses idées. Ce fut, certes, un bon écrivain : mais de tels hommes ne méritent pas toujours entière confiance dans leurs récits sur leurs contemporains, dictés souvent qu'ils furent par un esprit calomniateur.

Après avoir parcouru le palais des Ufizi, instinctivement le visiteur se dirige vers le palais Pitti. L'histoire nous dit que le citoyen Pitti, voulant humilier ses adversaires par la magnificence des constructions, posa les fondements de ce palais sur le penchant de la colline appelée Montecucco. D'une beauté sévère, d'une simplicité imposante, le cachet de ce palais

réside surtout dans la clarté de sa membrure et dans l'harmonie de ses proportions. Il fait partie de ces palais types florentins qui marquent combien, dès le XV« siècle, l'architecture civile avait pris le pas sur l'architecture religieuse, et dont le caractère non plus décoratif, mais constructif, consistait en constructions massives autour d'une cour quadrangulaire entourée de portiques à colonnes. Pour de tels appareils, les éléments employés étaient des pierres brutes, bossuées, taillées seulement aux arêtes, soulignant ainsi des saillies, faisant alterner l'ombre et la lumière des façades . Le palais Pitti fut commencé vers 1445 d'après le plan de Brunellesco et quoique, dans le cours de quatre siècles, il ait été considérablement agrandi, l'extérieur conserve toutefois le style de sa première construction. Resté inachevé, les Médicis le rachetèrent en 1549 et devint un instant demeure royale. La partie qui donne sur la place est la plus ancienne, et celle tournée au sud, sur le jardin Boboli, la plus récente et la plus remarquable. Au fond d'une cour extérieure, on remarque une grotte avec un bassin accompagné de niches occupées par des statues. Seize colonnes, d'ordre dorique, soutiennent la voûte décorée de grotesques et d'une peinture à fresque représentant la Renommée. Auprès, très vaste, s'étend le jardin Boboli, dont raffolent les Florentins. De fait, il justifie cette préférence, et à peine peut-on lui reprocher d'être un peu trop tiré au cordeau. Un peuple de marbre habite ses ombrages, se baigne dans la lumière, écoute, rêveur, la musique de la brise secouant la sombre verdure des cyprès sur le (ond bleu du ciel. Dans ce palais, des œuvres de toutes les écoles sont réunies

dans de vastes salles bien éclairées, décorées somptueusement, élégamment par ce savoir-faire artistique qui est le propre des Italiens. En quelques heures, on y voit passer bien des représentants des peuples civilisés. Les Anglais, les Allemands, les Français se plaisent en Italie. Il semble que les voyages soient désormais une des contributions de notre siècle. De cet état de choses il en résulte de grands bienfaits. Les esprits deviennent plus actifs, le caractère naturel de l'homme se disperse pour en emprunter ou s'en constituer un autre d'idées plus élevées, plus intéressantes, plus agréables. Les progrès de la civilisation par les arts, par les sciences arrivent à être des forces d'une nation comme aussi des richesses qui font sa puissance. Le tourisme a fait naître à l'Europe des progrès effrayants, et les langues confondues retentissent sur tous les continents. L'amour des arts et des sciences est un lien puissant qui unit les peuples ; il n'a pas de patrie, renverse les barrières, étant partout où l'intelligence de l'homme l'appelle.

Dans ces salles follement riches, l'esprit se fatigue vite, car il n'y connaît pas le repos. On ne se lasse pas de contempler une multitude de dieux, de déesses qui vous expliquent les actes et les aventures de leur légende. Celle de Vénus apparaît, puis celle d'Apollon. Les salons empruntent leurs noms aux scènes mythologiques dont les plafonds sont décorés. Les dieux de l'Olympe sont réunis, les Olympiens d'Homère et de Pliidias. On voit se dérouler les métamorphoses de Jupiter; les allégories des poèmes d'Homère rivalisent avec celles de Virgile. Là est le salon d'Ulysse, tout auprès celui de Prométhée. Ce dieu souffre et se plaint.

Il avait prévu la vengeance de Zens, mais ne s'était pas attendu à un traitement aussi cruel qui doit durer des milliers d'années. Au fond, il ne s'agit que d'un être qui n'existait que dans l'imagination des hommes que l'art des sculpteurs et des peintres a représenté. Ne nous apitoyons donc pas sur le sort de Prométhée, et interrogeons ces salles où, parmi la beauté des décors, nous retrouvons les grands maîtres dont les œuvres, aux Ufizi, nous ont ému, et que nous apprécierons d'autant plus que nous connaissons déjà le caractère de leur style.

En passant, donnons un souvenir à Cigoli, un des restaurateurs de l'école florentine à une époque où la décadence commençait à se faii-e sentir. Des peintures illustrent Lorenzo di Credi collaborateur un instant de son maître Verrocchio et qui fait partie du groupe d'artistes qui exprimèrent « les qualités aimables de la haute Renaissance ». 11 n'est guère de musées d'Europe qui ne possèdent au moins quelques-unes de ses œuvres, où l'âme est sans cesse en prière. Une douzaine de tableaux de Raphaël sont exposés dans ces salles, et, parmi eux, de ces vierges charmantes qui ont conquis les cœurs et gardent encore leur empire.

Il n'est personne qui n'admire sa délicieuse Vierge du Grand-Duc, limpide beauté, d'un modèle si pur, d'une telle suavité, d'une touche si légère, qu'elle semble une vision de rêve à travers les vulgarités humaines.

Aucune œuvre d'art moderne n'est plus connue que la composition de la Vierge à la Chaise, que quantité d'artistes se sont exercés à reproduire.

Une curiosité pleine d'atti-aits s'en va à la Donna

Velata, beau portrait d'une inconnue, créé comme sous la force d'un sentiment secret, et dont on retrouve les traits dans la plupart des Vierges de Raphaël. La Vierge au Baldaquin, la Vierge delV Impanata, la Vision d'Ezéchiel et autres admirables exécutions viennent s'ajouter à la gloire du peintre favori.

Sans reprendre les jugements qui ont été tant de fois cités et commentés sur Raphaël, bornons-nous toutefois à retracer quelques traits communs à ses œuvres. Us se réduisent presque tous à une maîtrise générale de tonalités pures, de candeur, de calme absolu dans les traits accentués et éclairés de ses madones, dans la manière de disposer ses draperies jetées suivant son imagination, jamais dessinées d'après nature. Ces signes sont les idées de l'artiste et se rencontrent développés avec complaisance dans ses œuvres. Bien des fois, le peintre a gardé l'anonyme, et c'est sur la foi de ces indices que l'on parvient à le déterminer. C'est à Florence que Raphaël (1483-1530), sortant du cadre étroit de l'école ombrienne, devait "acquérir une plus grande sûreté de coup d'œil et plus d'ampleur dans l'exécution de ses créations qui devaient, jusqu'en 1504, offrir des imitations de celles de Francia et de Pérugin, ses maîtres. Il ne serait pas exact toutefois de s'autoriser des peintures de Francia et de Pérugin pour se figurer Raphaël. Cependant, dans ses premières œuvres, ces i-approchements sont évidents et viennent prouver que, pendant un certain temps, Raphaël conserva les traditions de ïimoteo Viti, chef d'atelier de Francia, son premier maître, et de Pérugin.

Mais toutes les fois (jue les œuvres de Raphaël se

montrent avec de nombreux personnages, il suffit de les regarder pour voir combien elles se différencient de la composition et du style de Pérugin. Aux premières, une mesure parfaite, une harmonie absolue entre la beauté et la forme, et où, dans un espace restreint, des personnages évoluent avec aisance d'un bout à l'autre de l'horizon. Aux secondes, monotonie, manque de signification, dispersion des personnages. Raphaël s'attachait à l'esprit moral des traits, si l'on peut ainsi dire, évitait les formes accidentelles de la nature. « Il réalisa de la sorte, par la réunion du caractère et de la beauté, ce que les maîtres anciens avaient toujours cherché. 11 a traité le costume d'une manière admirable et personne n'a montré plus de goût et de style. >•> Les mouvements de ses sujets sont hbres, les groupes variés, la lumière et l'ombre largement distribuées. Raphaël s'est montré l'artiste précis, tendre, noble, élevé ; il a pu, dans les limites étroites d'une existence, développer les richesses de sa nature, il l'a fait avec une grande force et est resté inimitable.

Michel-Ange réapparaît avec le tableau des Parques. Quelle Atropos, les lèvres serrées, à l'expression inflexible, comme celle du Destin ! Son regard brille d'un feu sombre, son nez est crochu comme le bec d'un oiseau de proie et sa main s'allonge, impitoyable, pour couper le fil de la vie. Tous ces visages impassibles d'Atropos, de Clotho, celui, plein d'angoisse, de Lachésis, ont des traits individuels qu'on pourrait dire sculpturaux.

Le grand coloriste Andréa del Sarto (1486-1531) est représenté de la façon la plus brillante. Son Saint Jean- Baptiste, Jésus descendu de la Croix nous font appré-

cier les différentes qualités de ce maître, notamment ses couleurs chatoyantes et lumineuses. Les créations de cet artiste empliraient à elles seules tout un musée. On aimerait les y voir groupées, en suivre l'évolution dans leur diversité, depuis les peintures les plus serrées de sa première manière jusqu'à l'élévation delà poétique idéalisation de sa dernière manière. « Andréa est un de ces rares artistes qui aient créé un type de Vierge nouveau et durable avec de grands yeux noirs au regard humide. » Un des plus beaux exemplaires de ce type est la Madone délie Arpie des Ufizi.

Dans les œuvres de Fra Bartolomeo, on retrouve les qualités aimables de l'école florentine. Résurrection, Sainte Famille, Saint Marc soulignent la belle époque de son talent. Son Jésus descendu de la Croix atteint, par sa très grande profondeur de sentiment, l'élévation des plus belles productions de Tart italien. Par ses dons de coloriste et son instinct des compositions rythmées, savamment équilibrées, Fra Bartolomeo (1475- 1517) compterait parmi les maîtres de premier ordre s'il avait su créer des types ; « malheureusement, les physionomies de ses personnages manquent à la fois d'originalité et d'attrait. »

Parler de Chr. AUori après Bartolomeo, c'est faire un grand pas dans l'histoire de lart. Alors que l'un marque la belle époque de la Renaissance florentine, l'autre s'inscrit à sa décadence. Déjà dans les œuvres de (^hr. Allori (1600) on voit paraître, malgré ses vraies qualités de peintre, à la place des sévères élégances d'autrefois, un goût pour le fondu et le vaporeux, pour les couleurs molles et anémiées. Judith portant la tête d'Holopherne est une de ses compositions maîtresses

qui ne manque ni de beauté, ni de science réelle, et où se devine un sentiment profond de la composition que la plupart des contemporains d'Allori ont ignoré.

Alors que, aux Ufizi, l'école flamande, l'école hollandaise, allemande, espagnole et française possèdent leur salle particulière, leurs œuvres, au palais Pitti, se trouvent un peu partout parsemées. Ces deux palais comptent de nombreux peintres étrangers, et de leurs œuvres jaillit, comme nous l'avons dit, le goût de l'étude de la comparaison. « Les époques séparent plus que les races », a écrit un délicat auteur, et seuls des traits d'art, des tendances instinctives séparent la peinture étrangère comme pour en indiquer l'origine et la préciser. Les courants internationaux se perçoivent très distincts.

La Flandre, au commencement du XVe siècle, était singulièrement en avance sur l'Italie non seulement pour la sculpture, mais pour la peinture. Des peintres flamands, antérieurement à 1416, enluminèrent de délicieux manuscrits. La peinture des Flandres fut le rayonnement le plus merveilleux de cette contrée. Des italiens, vers 1450, appréciaient tellement les peintres flamands, qu'ils recherchaient avec passion leurs œuvres et les confiaient à des élèves italiens. « Les Italiens avaient beau être supérieurs aux Flamands dans le style décoratif; ils confessaient leur infériorité dans le rendu de la \ie. » Les Flamands, épris de vérité, ont empreint leurs œuvres d'une coloration chaude, douce, étrange, avec des effets sombres et des éclairages hardis que nous ne connaissons ni en France, ni en Italie. Sous leur pinceau, le calme, la grâce, la finesse se respirent sous de remarquables exécutions de décors, de

coloris, de costumes d'une grande fidélité. Des peintres excellèrent dans tous les genres, qu'ils peignirent avec un égal succès. L'on admire chez quelques-uns, comme chez Rubens, le grand effet de décoration, l'enthousiasme, la variété de la composition, l'éclat et le charme du coloris.

Dans les galeries de Florence, de grands noms viennent traduire de belles pages de l'école flamande ; rappelons quelques-uns d'entre eux. Le Zélandais Hugo Van der Goess, du XV^ siècle, se compte au rang des meilleurs peintres de cette époque. Sa Nativité, des Ufizi, est une de ses oeuvres capitales. Memling, mort en 1494, ayant le don de transporter le visiteur dans un monde idéal de pureté et de beauté. Rubens (1577-1640), l'artiste plein de fougue, de vie exubérante, le magicien du grand effet. Van Dyck (1599- 1640), son élève et tout autre, le peintre favori des princes et des grandes dames sur les portraits desquels il a mis un reflet de sa subtile nature, etc.

A la fin du XVl^ siècle, la Hollande subit l'influence de l'art italien, mais resta à l'état latent. Le réalisme ne devait pas tarder à revendiquer ses droits avec le XVlIo siècle. Alors quel contraste avec l'art italien, l'art hollandais étant réaliste avant tout. De cette observation soutenue de la nature et des choses devait nécessairement naître un développement extraordinaire d'habileté technique. Aussi l'école hollandaise se distingue-t-elle des autres écoles en ce qu'elle produisit de pénéti'ants intimistes, de prestigieux paysagistes et d'habiles portraitistes. Toutefois, on ne saurait nier que les expressions vivantes sont une chose trop souvent incomprise dans leur art, celles qui communiquent une

idée exacte du lieu réel. Bien des côtés de la nature ont été omis par les peintres hollandais, et si leurs images manquent d'éclat pittoresque, c'est la nature de leur pays qui, seule, en fut la cause. Des œuvres délicieuses de cette école abondent dans ces palais : scènes galantes et familières, intérieurs d'églises, natures mortes, fleurs, fruits ... On regrette d'être aussi bref et de laisser de côté des noms tels que Rembi-andt (1606-1674), Gérard Dou, son élève (16131675); des paysagistes comme Van Miéris, Ruisdael, un des plus grands de la Hollande. Nul plus que lui fit passer dans la nature autant de son âme, et nul ne l'a fait avec plus d'expression touchante. Puis Steen, un maître comme Breughel, Horeman, etc.

Si l'art hollandais goûta moins l'art que le récit, l'art allemand ne devait atteindre que rarement à la vérité et à la beauté ; mais s'il s'érigea trop en principes, il sut exprimer avec une fidélité souvent brutale le caractère du peuple allemand du XV® siècle.

Dans ces salles, on ne peut aborder l'école allemande sans voir surgir deux de ses plus grands chefs, Albert Dijrer et Hans Holbein.

C'est seulement à la suite de la domination française que le rayonnement de l'art s'étendit en Espagne ; dès ce jour, les influences de la Renaissance italienne s'implantèrent dans le sud du royaume. Peintres et sculpteurs, sous l'influence un instant du genre de Caravage, peintre bolonais célèbre par ses efTets saisissants de lumière et de laideur, se lancèrent dans un réalisme intense où se complut surtout Ribera (1588- 1652). Réagissant contre ces excès de naturalisme, bientôt l'école espagnole se rapprocha de l'idéalisme

italien, sans cesser pour cela d'être émouvante et expressive. Les noms de Ribera, de Zurbaran, Vélasquez, Murillo sont les plus fréquents de cette école dans les palais de Florence.

Si, en approchant de quelques tableaux choisis parmi les maîtres français du XVlle siècle et qu'on les étudie de près, on y découvre des qualités tout autres d'ordre intellectuel que celles de l'école italienne et de la Flandre. Néanmoins, après l'atmosphère lumineuse et la virtuosité du dessin dans lesquelles l'esprit, par l'étude des œuvres italiennes, vient d'être plongé, on ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine froideur pour des artistes « qui ont manqué de passion, de flamme, ont été trop intellectuels et ont trop raisonné leurs œuvres ». Cependant, la France peut être fière des noms qui représentent dans ces palais son école du XVI^ et du XYIl® siècle. Ce sont pour quelques-uns Ch. Le Brun, Poussin, Largillière, etc.

Il faut arriver au XVI 11^ siècle pour voir s'affirmer en France un art véritablement français dans un style bien nouveau. C'est le siècle que l'on a appelé « de la jolie femme ». De toutes parts, le peuple applaudit avec joie, avec transport à ces œuvres charmantes écloses comme de beaux fruits sous les effets d'une année de sève riche et vigoureuse. Les peintres se plaisent à reproduire les agréments de la vie sociale, sensuelle et frivole ; ils s'entourent de symboliques et principes accessoires ; ils ouvrent des contrées bleues derrière des groupes galants ; des paysages se déroulent et accompagnent d'aristocratiques silhouettes. La peintui-e se pei-met des badinages où se respirent des voluptés lines et de l'esprit. L'amour du joli, du pimpant se

joue à la surface des choses, se dérobe à l'envie sous le charme de la couleur, parmi une profusion de roses, de carquois et de fards.

Le grand maître de cette école aimable fut Watteau, mort en 1721, dont, à Florence, nous retrouvons quelques-unes des œuvres. 11 fut le coloriste raffiné, celui dont la palette a des subtilités exquises, et qui sut être distingué, sans être puissant.

Au commencement du XI X^ siècle, à côté du genre romantique devaient s'affirmer les scènes d'évocations militaires et d'épopées guerrières, et il semble que, dès cette époque, avec Horace Vernet, Meissonier, et d'autres, elles deviennent l'apanage de notre nation. Les fougues impétueuses, les ardeurs guerrières, les scènes chevaleresques, tous ces emportements représentaient bien les sentiments du Français de ce temps, qui marchait à la conquête d'un Etat de la même manière qu'il marchait à la conquête d'une idée. Aux jours des belles forfanteries militaires et des grandes tenues de parade, ces grandes choses étaient une langue courante. Les artistes témoins de nos victoires et de nos défaites les immortalisaient de leur pinceau. Et si néfastes qu'aient été certaines campagnes follement ou froidement entreprises, elles n'en sont pas moins pour la France des pages illustres d'histoire.

On a la mémoire tellement pleine de vieux récits, de noms de maîtres, qui vous font vivre dans un monde connu et inconnu, peuplé de héros, de mythes, de per-

sonnages échappés de tontes parts, que pour peu nous arriverions à nous former un esprit antique.

Les noms d'artistes, qui s'évoquent de nouveau dans le palais de l'Académie des Beaux-Arts de Florence, sont désormais pour nous des noms d'amis, si l'on prétère, ceux de personnages que l'on a intimement fréquentés et dont on a vécu de leur vie.

Fra Angelico est ici bien représenté. N'ayant à reproduire que des madones et des saints en fait de personnages, cet artiste a uniquement visé à donner aux figures un caractère de noblesse et de pureté. Fra Angelico est un délicieux peintre llorentin (1387-1455) qui fait circuler un charme ingénu à tous ses personnages, qui les dote de traits nets, purs et doux dont il a su garder le secret. C'est le peintre des anges, de ceux que Michel-Ange disait qu'il a pris ses modèles en Paradis. Quoique reproduits sous la forme humaine, leur grâce supra-terrestre les éloigne de Fêtre humain. De types insexués, ils sont vêtus d'un long vêtement flottant retenu à la taille par une ceinture. Les plus remarquables, dans cette galerie, sont ceux qui oi-nent le cadre d'une Vierge.

On ne peut croire qu'aucun peintre ait poussé plus loin l'anatomie des personnages comme l'a fait Verrocchio dans son Baptême du Christ. 11 faut attentivement l'examiner pourvoir jusqu'où l'artiste est allé dans son analyse. C'est une profusion de détails exposés avec une complaisance inouïe. Pouvons-nous reconnaître le divin Jean-Baptiste et le Christ dans ces ti-aits que l'on croirait reproduits parle scalpel? Verrocchio, le pinceau en main, ne croyait-il pas encore manier le burin'? Ce tableau a ce fait particulier d'être la pre-

mière peinture à l'huile de l'Italie. A cette époque, le procédé venait d'être importé des Flandres, et Verrocchio fut le premier qui en comprit toutes les ressources.

Verrocchio, un des élèves de Donatello (1435-1488), fut à la fois orfèvre, peintre et sculpteur. C'est à ses enseignements sur la stature équestre que Vinci doit une bonne partie de la science qu'il appliqua dans la fameuse statue de Ludovic le More, tant attendue par le monde artistique et qui devait éclipser toute l'antiquité. Verrocchio s'est imposé des scrupules de vérités plastiques inconnues jusqu'à lui, créant ainsi une technique nouvelle. Cette esthétique, fondée sur la vérité pittoresque qui peut parfois s'accorder avec celle qu'exige la grandeur historique des personnages et poétique des héros, il l'a mis aux mains des peintres et des sculpteurs, et chacun put l'utiliser suivant son tempérament et sa puissance. 11 faut cependant reprocher à Verrocchio cette passion de la vérité plastique à outrance, qui l'a parfois conduit à une véritable anatomie de ses personnages.

U Adoration des Mages, de Gentile da Fabriano (1360-1428), joint à son exécution brillante un sentiment parfait de la mise en scène du sujet. Elle vient nous révéler tout l'éclat de l'école de la jeunesse ombrienne, à qui Gentile appartenait, et éprise de visions charmantes, de couleurs gaies, de récits divertissants. Dans cette œuvre, on trouve des talents apparentés à l'école flamande. Il est plus que probable que Gentile était familier avec les chefs-d'œuvre des Flandres et qu'il s'en est inspiré.

Avec complaisance, ce récit nous retrace une bril-

lante cavalcade, reproduction de la fameuse fête des Mages qui, aux XIV^ et XV^ siècles, à l'Epiphanie, se célébrait dans certaines villes de l'Italie. Les rois, magnifiquement vêtus, sont accompagnés de cavaliers, de pages, et nous les voyons suivis d'un cortège sans fin, où se mêlent des animaux exotiques. Le tout se déroulant dans un vaste paysage italien avec cette ampleur et ce faste dont les peintres italiens avaient le secret.

Sandro Botticelli montre dans son Couronnement de la Vierge une variation dans le trait et une tendance à la beauté dans ses figures de femmes auxquelles il ne nous a guère habitués jusqu'alors. C'est une sorte de création nerveuse que son Printemps, où, sous une parfaite distinction, il sait faire valoir, par la couleur, les vibrations continues et « contagieuses des lignes ».

Botticelli (1444-1510) fut l'élève de Fra Filippo, mais soumis à l'influence d'un maître du réalisme, Antonio Pollaiuolo. Il est un des génies les plus originaux de la peinture, un des plus voluptueux de son époque ; un génie créateur, mais inquiet et tourmenté, qui, tour à tour, selon les émotions que ressentait sa sensibilité délicate, abandonna nudités et déités pour ne peindre que des Vierges extatiques, des docteurs graves de l'Eglise. Sa passion pour la ligne expressive l'entraîna jusqu'à la bizarrerie. Sans être coloriste, sans viser à l'être, il sut communiquer par la couleur l'émotion continue des sens.

Nous retrouvons Fra Bartolomeo avec une Apparition de la Vierr/e à saint Bernard, œuvre bien rythmée, bien ordonnée.

Les tableaux de Pérugin dépassent de beaucoup la

valeur de ceux que jusqu'alors nous avons pu étudier. Son Jésus descendu de la croix, Jésus au Jardin des Oliviers présentent une excellente gradation de caractère, se montrent surtout plus chauds de coloris. Son Assomptio7i est une œuvre excellente dans la composition et dans l'exécution, et qu'il peignit à l'apogée de son talent.

Pérugin (1446-1524) fait partie des artistes ombriens qui adoptèrent la peinture à l'huile alors qu'elle venait de naître. Son vrai nom est Pierre Vannucci. Comme nombre de ses contemporains, il avait reçu un surnom qui l'a rendu célèbre et que la postérité connaît seul. Cet artiste nous est cher par ses œuvres et parce qu'il eut l'honneur d'inspirer les débuts artistiques de Raphaël. L'élève devait dépasser le maître. « Pérugin avait l'instinct des grandes compositions bien aérées, un coloris doré et transparent, un sentiment exquis de la rêverie et de l'extase. Mais il était incapable de représenter le mouvement ; quand ses figures se meuvent, elles dansent au lieu de marcher. »

N'oublions pas de mentionner la série de ces histoires, résumées en de petits tableaux, où les personnages, sous des dimensions réduites, sont touchants parla sincérité de leur attitude. U Adoration des Bergers de Taddeo Gaddi (1366) en offre le style le plus gracieux, et jamais l'art religieux n'apparaît si pur, si poétique.

Dans la richesse des matériaux picturaux qui défilent devant nos yeux, d'autres noms d'artistes nous sont chers par leurs œuvres et par les efforts qu'ils nous imposent à déchiffrer le langage de leur facture.

Parmi les peintures des concours triennaux et des

pensionnaires de Rome, exécutées par des artistes qui vécurent à une époque rapprochée de la nôtre, Joseph Bezzuoli nous soumet un Ajax défendant le corps de Patrocle contre la fureur des Troyens (1814). Le sujet prend l'esprit, s'en empare et le transporte dans la patrie d'Hector et d'Andromaque, auprès des remparts contre lesquels la lance d'Achille s'est brisée et que la main d'un dieu avait bâtis pour Laomédon.

C'est une fière figure que celle d'Alexandre le Grand souffrant avec courage Vextraction de la flèche dont il avait été blessé à l'assaut de la ville des Oxydraces, de Louis Tagliani (1822). Le Grand Conquérant des peuples s'évoque, celui dont l'armée semblait aussi invincible que les flots de la mer. Le plus grand triomphateur, que les qualités du politique et du général mettent au premier rang des hommes de guerre de son temps. On aime à contempler ce maître de tant d'empires, qui, après sa victoire sur les Perses des bords de l'Issus, fonda, au delà de Canope, Alexandrie. Dès ce moment, la vallée du Nil était largement ouverte aux communications de l'Orient et de l'Occident. De telles conquêtes ont été les facteurs puissants de la civilisation, contribuant à des changements véritables dans l'état des nations. De ces chocs formidables, loi fatale d'un amour-propre national, le développement dun peuple naissait, conséquence de l'expiration d'un autre. C'est ainsi que l'Orient s'est trouvé, par sa conquête de la Grèce, à lui transmettre ses arts et ses sciences, de même que la Grèce, un siècle plus tard, devait les transmettre à la société moderne par l'intermédiaire des Romains.

Au centre de la salle de la coupole, se dresse le

célèbre David, chef-d'œuvre d'anatomie de Michel- Ange, exécuté dans sa jeunesse de 1501 à 1504. Nous nous attendrions à le voir agir si le sang circulait dans ses veines. La hardiesse et la sûreté du maître dans cette œuvre ont toujours excité l'admiration. «En apparence, le héros a une attitude calme, mais un mouvement partant de l'intérieur se communique à tous les membres et à tout le corps.» Le front, sous l'effet d'une prodigieuse volonté, se plisse en multiples phs, et le regard, scrutateur, haineux, s'adresse à un ennemi invisible pour nous. Cet homme, beau comme un dieu de la mythologie, est bien ce que Ton était en droit d'attendre de Michel-Ange.

« Parce que la beauté de ce monde est fragile et trompeuse, je m'efforce d'atteindre la beauté universelle, » écrivait Michel-Ange (1475-1564), rêvant passionnément de surpasser les chefs-d'œuvre de l'antique. Il ne les a pas surpassés, mais les arts s'élevèrent avec lui à un degré supérieur que depuis ils n'ont jamais atteint. Comme Phidias, comme le créateur de la Vénus de Milo, Michel-Ange s'est inspiré profondément de la nature, et ses œuvres principales sont sorties de ses observations. Quoique sculpteur, Michel-Ange avait reçu des leçons de Ghirlandajo ; c'est donc une éducation de peintre qu'il reçut tout d'abord. « Et, de fait, quand il quitta le grand fresquiste au bout d'un an, ce fut pour entrer chez le sculpteur Bertoldo, ancien élève de Donatello. Il étudia chez ce maître à l'époque où Loienzo di Credi y apprenait la peinture, et où les deux arts se coudoyaient. Nous voyons pour cela qu'il n'abandonna pas la peinture, il reste de nombreux témoignages ; le Louvre possède de ses dessins d'après

les fresques de Giotto, à Santa Croce, et le cabinet de Munich en possède d'autres d'après les fresques de Masaccio, à Santa Maria du Carminé, qui datent de cette époque. »

Michel-Ange et Raphaël sont les deux plus grands génies de l'art italien. Au premier, la force, la justice, la raison. Au second, la tendresse, la pitié, l'amour. La Rome catholique doit à Michel-Ange une partie de sa splendeur. Il y peignit à fresque la grande voûte de la Sixtine, composition admirable dans laquelle se remarque celle du Jugement dernier, immense et unique tableau où la figure humaine est représentée dans toutes les attitudes possibles, où tous les sentiments, toutes les passions, tous les élans de l'âme sont rendus avec une profusion inimitable qui n'a pas de pendant dans le domaine de l'art. Le génie de Michel-Ange s'attaquait à l'infini ; son œuvre est large et grandiose.

Familles princières. portraits de souverains, d'hommes politiques, de femmes à la mode, de papes, de cardinaux, toutes les célébrités, toutes les gloires, toutes les beautés défilent dans les peintures des galeries des musées de Florence, et sont autant de glanes pour le souvenir, qui écartent l'étude fastidieuse et stimulent l'intérêt. Peu de sujets, en effet, sont plus attrayants et ont plus d'impoitance au point de vue de l'histoire des modes et des idées esthétiques que les portraits d'influents personnages relevant d'une époque. Il est hors de doute que jamais l'attention de la parure

ne fut plus soutenue, plus passionnée qu'en Italie à l'époque de la Renaissance, où l'on vit éclore, dans les portraits de femmes, au souci de la somptuosité et de l'élégance des draperies, l'harmonie des couleurs. Au XVIe siècle, les élégantes de Florence poussaient jusqu'à l'extrême les raffinements du costume, et leurs robes, telles que nous les révèlent les artistes de cette époque, sont de pures merveilles. Vinci, Titien, Séb. del Piombo, etc., en immortalisant la femme de ces siècles, nous ont laissé d'elle un peu de son mystère; le plus souvent réduit à un simple mélange de passion, d'enlantillage, d'intrépidité, et à qui l'homme ne demandait que d'être belle, courtisane, de bien danser et de pincer du luth.

Les appréciations d'écrivains sur la femme de cette époque sont assez graves et nous donnent de sa moralité une assez mauvaise idée; ils n'ont pas de sa vertu une opinion bien favorable. Il faut dire qu'en ce tempslà il y avait bien des iniquités ; l'intelligence d'une femme ne pesait pas autant que celle d'un homme. Les siècles suivants ont fait place à plus d'impartialité, et, de nos jours, on a d'autres façons de juger la femme.

Les palais riches en œuvres d'art sont si nombreux à Florence, que l'on parvient difficilement à les visiter dans leur intégralité. Beaucoup datent des XV^ et XVI^ siècles et appartiennent à de nobles et anciennes familles de la Toscane.

11 nous faut dire quelques mots du palais Riccardi

(propriété de l'Etat), parce qu'il fut la demeure d'un Médicis, que tout ce qui tient à cette famille est de l'histoire de Florence. De plus, il fait partie des palais de Florence du XV^ siècle, dont l'inspiration antique, de la première Renaissance, est la plus apparente. Son architecture est une fusion entre les formes du moyen âge et de l'antiquité. Son extérieur a conservé les traditions médiévales et nous montre le caractère des châteaux du moyen âge, où les pleins l'emportent de beaucoup sur les vides. C'est à l'intérieur que l'imitation de l'art antique se fait sentir avec les arcades, les rangées de colonnes, la décoration des pilastres et des voûtes. Ce palais est l'œuvre de Michelozzo vers 1440. Comme le palais Pitti, les pierres des façades sont brutes et les ornements destinés à les embellir ne viennent d'aucune sorte affecter l'ossature du monument. Dans cette demeure, Laurent le Magnifique tint sa cour brillante, composée d'une société littéraire et choisie.

A notre tour, franchissons cette porte qui fut témoin de tant de somptueux cortèges, traversons cette cour dont les arcades retentirent de tant de gloire. L'escalier de droite conduit à une galerie où sont les fresques de L. Giordano, puis à la chapelle, où d'autres scènes viennent perpétuer les cortèges du temps du Magnifique et nous racontent une de ces fêtes somptueuses de l'Epiphanie, agréable réminiscence de celle de Gentile da Fabriano dans son Adoratioii des Mages de la galerie des Beaux-Arts. Le peintre ici ne s'est guère occupé du cadre architectonique. Les trois mages, deux vieux et un jeune, doivent longtemps voyagei" pour venir à Bethléem adorer Jésus dans l'étable. Pour

cela et pour montrer leurs richesses, une suite somptueuse les accompagne. Des domestiques ploient sous le joug des présents. Les rois, magnifiquement vêtus, sont accompagnés de pages et de brillants cavaliers. On reconnaît parmi ces derniers les figures de quelques Médicis. La route est longue, et les hauts personnages, pour charmer les heures du voyage, se livrent à divers amusements, tels la chasse au guépard. Tout cela joyeusement, sans prétention, se déroule dans un vaste paysage, « formant un singulier mélange de choses mondaines et religieuses, » avec cette naïveté exquise de la Renaissance, dont Benozzo Gozzoli, l'auteur, se nourrissait.

Derrière le palais Riccardi, se trouve l'entrée de la bibliothèque fondée par la famille de ce nom, et qui ne compte pas moins de trois mille cinq cents manuscrits, entre autres un Virgile avec des miniatures de Ben. Gozzoli, et des manuscrits de Dante, de Pétrarque, de Machiavel, de Galilée.

La visite aux maisons où habitèrent Dante, Michel- Ange, Galilée, Andréa del Sarto, Cellini, etc. est pour l'artiste et l'historien un pieux pèlerinage. Les personnages célèbres s'évoquent aux échos de ces murs, témoins muets de leurs efforts et de leurs succès. On pense que l'on est dans la demeure de ces grands hommes dont Dante et Michel-Ange sont encore les chels, l'un des lettres, l'autre des arts, et encore debout à notre siècle dans la maturité de leur génie.

C'est dans ces chambres, égayées d'un jour doux et aimable, que ces maîtres ont vécu. Là, des rêves de gloire, des craintes affolantes furent conçues, et des œuvres qui, à travers les siècles, nous émeuvent profondément. Quelques-uns ont souffert entre ces murs, d'autres y furent heureux ; ils ont monté et descendu ces escaliers le cerveau enfiévré de grandes pensées; ils ont passé sous ces portes et, contre elles, ont appuyé leurs mains nerveuses, frémissantes du travail accompli. Autant de souvenirs graves et tendres qui auréolent les vieilles demeures.

Aujourd'hui, dans Tune d'elles nous te voyons encore, Michel-Ange. Le cerveau lourd de rêves géants, chaque coup de ton ciseau insuffle la vie au bloc inerte dans sa blancheur. La moindre caresse de ton génie passe frémissante sur la masse brillante, lui communiquant des irradiations de beauté, de force, alors que ton âme éternellement inquiète cherche l'idéal entrevu, jamais atteint. On aime à errer parmi les œuvres de ta jeunesse, parmi les esquisses de tes ans déjà mûrs. Tes manuscrits, comme des vélins jaunis par les siècles, nous rappellent que tu fus poète, dans le sens vrai du mot, et que c'est avec un volume de sonnets que tu t'es présenté à la postérité. Tout dans ce cadre nous rappelle, Michel-Ange, que tu n'as pas commencé humblement comme tant d'autres artistes. Tes œuvres, tels ton David, la Pictà, furent des productions spontanées d'un génie personnel. 11 n'y a pas de grandes œuvres sans grands artistes, et ces germes de puissante floraison, l'avenir ne devait pas les étouffer; ils ont vécu, grandi, sous des effets puissants, pathétiques, allant de la gravité sereine aux mouvements tumultueux de la passion.

Du Belvédère, le canon du fort florentin vient de tonner, annonçant à tous les échos qu'il est midi. Les cloches des églises, comme mues par cette vibration, se mettent à tinter dans un doux désaccord. Le soleil inonde les quais, et son éclat force à cligner les paupières. Le large fleuve tranquille, aux eaux de chrysolithe, se déroule majestueux, allant retrouver les Caséines, le Bois de Boulogne de Florence, la promenade sélect. Les vitrines des magasins, exposées au midi, rutilent sous les chatoiements de la lumière. Les mosaïques, sous cette exubérante clarté, se plaisent et retrouvent leur éclat d'Orient ; le corail englobe de sa nuance de soleil couchant les objets qui l'environnent ; les cristaux, sertis dans le métal, sont autant de petits phares. Au printemps, il fait bon marcher sous ce beau ciel, songeant que l'on frissonne dans d'autres contrées au coin du feu. Encore quelques pas et voici le Vieux Pont, inséparable de la vie de la cité. Et, vraiment, bien qu'on l'ait souvent chanté, il n'a rien perdu de son pittoresque, avec ses petites boutiques d'orfèvres sur ses arches, lui permettant d'ofTrir un aspect très voisin des ponts de l'ancien Paris.

Bientôt on abandonne les quais ensoleillés pour des rues étroites, très originales, aux maisons hautes, en pierres de bossage, qui dérobent pendant de longs mois les bienfaits du soleil. Il fait souvent froid dans ces parages, et des femmes, sur le pas de leur porte, se chaufl"ent le bout des doigts avec leur scaldino. Ces rues sont occupées par des hottigliera, magasins comblés de fiasco au ventre rebondi, au goulot long et mince caparaçonnés d'une cuirasse de

paille de riz tressée, dans laquelle s'enserrent le mousseux asti, le non moins délicieux chianti, et autres vins renommés du Piémont, de la Lombardie, de la Toscane . . .

Quelques mètres à franchir, et le Vieux Palais se dresse devant vous sous son imposante stature. Son aspect, voisin de celui d'une forteresse, souligne une œuvre d'art virile de la République florentine. Il est l'œuvre de Arnolfo di Cambio (1299), architecte qui fit faire à l'art monumental en souffrance des pas de géant.

Ainsi, dès son début, l'architecture florentine procéda avec le Vieux Palais par des monuments grandioses d'utilité publique et devança les autres arts. L'exemple en était donné et le champ ouvert aux autres chefs-d'œuvre.

La partie la plus ancienne du palais est celle qui est couronnée de créneaux et surmontée de la tour. Cependant, elle a subi quelques changements si l'on doit en juger d'après une fresque du XV^ siècle représentant V Expulsion du duc d^ Athènes. Cet édifice fut agrandi à différentes époques. 11 y a cinquante ans environ, on y a fait, dans les appartements de Léon X, quelques arrangements intérieurs pour la demeure du gouverneur. Pendant la République, il servit de résidence à la Seigneurie et aux princes auxquels on donnait un pouvoir temporaire. Cosme l^^ l'habita quelque temps avant l'acquisition du palais Pitti. Ce fut alors que Vasari y fit des changements considérables. Sous la monaichie, il logea les différents bureaux du ministère, aujourd'hui il sert d'hôtel de ville.

C'est du beffroi de la tour, haute de 93 mètres, que l'on appelait le peuple sous les armes ou le convoquait

en assemblée. Au-dessous de la galerie fermée qui surmonte l'édifice, on voit les armes de la République et, sous les arcades, des mâchicoulis par lesquels on laissait tomber des pierres sur ceux qui attaquaient le palais. La cour est une imitation servile de l'antique.

Nuls ne sont mieux informés que les murs du Vieux Palais sur les faits politiques de Florence depuis le XIII® siècle. Dans ses vastes pièces, eurent lieu des débats très vifs, des parjures continuels, des passions et des haines suscitées par les querelles de partis, où l'on alarmait les consciences, qu'on fanatisait les esprits ardents, qu'on abusait de la crédulité des faibles. Là, un instant, s'est réunie une cour littéraire et choisie, on y récitait des poèmes, on y discutait les arts, on y nommait les artistes éminents.

Les siècles des Médicis sont confinés dans des pièces immenses tendues de fresques et de peintures à l'huile, si bien qu'il vous semble que leur influence n'ait pas cessé d'exister. Est-ce l'impression que l'observateur ressent entre les portraits de ces hommes influents? Cette impression est produite par la beauté des costumes éclatants que revêtaient les grands personnages dans les pompes solennelles. C'est une sorte de rêve grandiose que l'on éprouve à parcourir ce palais qu'ont fréquenté ces princes de l'opulence. Une place d'honneur leur revient parmi les règnes de souverains, car ils ont donné une preuve matérielle de leur puissance à gouverner, qu'ils rehaussèrent par l'éclat qu'ils apportèrent à la richesse des constructions dont ils dotèrent Florence. Ces hommes ont laissé des souvenirs durables de leur activité administrative, et l'on sait quelle part revient à chacun dans le mouvement

des arts qui, à cette époque, en Italie, fut singulièrement fécond.

L'étude de ces époques est à tous les points de vue d'un grand intérêt. Il ne faut pas toutefois l'aborder avec l'intention de tout louer. Dans ce temps où les révolutions du peuple avaient lieu, les vertus et les vices étaient excessifs et se coudoyaient.

Des faits historiques, immortalisés par les peintres les plus renommés de ces siècles, permettent de reconstruire les événements. Des personnages célèbres passent devant vous, reproduits sous des traits vivants. Ces appartements, où tant de Médicis et quelques Sforza ont passé, où brillait somptueuse la pourpre des cardinaux, font envisager ces événements lointains comme une langue courante.

Voici la grande salle du Conseil, où Savonarole, en 1494, présenta à la Signoria un projet de réforme gouvernemental qui devait, plus tard, assurer sa perte. Ces mêmes murs, en 1529, devaient être témoins de l'agonie florentine. C'est dans ces salles que les peintures de Michel-Ange et de Léonard de Vinci devaient être placées ; deux immenses fresques rappelant deux hauts faits de la République florentine : la Bataille de Cascina, épisode de la guerre de Pise, en 1364, et la Bataille iVAnghiari, livrée aux Milanais en 1440.

On sait ce qu'il advint. Léonard de Vinci, ayant voulu expérimenter un nouvel enduit à l'huile de son invention, la peinture ne tint pas et, découragé, il l'abandonna.

Quant au carton de Michel-Ange, il ne fut jamais exécuté pour des causes f(ue nous ignorons.

Des sculptures occupent les pourtours de cette vaste

salle. L'une d'elles attire l'attention par l'étrangeté de la physionomie du personnage dont le marbre reproduit les traits. Ce personnage avait le nom de Savonarole, il était dominicain, son passé fut celui d'une vaillance de parti politique écrite de son propre sang parmi l'océan d'une révolution. Il est vrai que Savonarole fut critiquable par bien des côtés, mais on ne peut nier qu'il fut admirable pour beaucoup d'autres. Un instant, si sa foi politique prima sa foi religieuse, il eut au plus haut degré le désintéressement et le courage; ce fut surtout un homme qui a agi plus que tout autre, poussé par un rêve intérieur.

Sa tragique éloquence a exercé une influence heureuse sur l'art italien. Après la prise de Constantinople par les Turcs, un certain nombre de savants grecs, fuyant leur patrie et leurs nouveaux maîtres, s'étaient réfugiés en Italie, lis furent accueillis partout avec un généreux empressement. Ces savants apportaient pour prix de leur hospitalité les manuscrits des chels-d'œuvre de l'ancienne Grèce, et ces richesses intéressantes furent bientôt placées au-dessus de tous les trésors. « Sous l'influence des choses du passé, les chefsd'œuvre de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome devinrent une passion, un véritable culte. Des fouilles furent de toutes parts entreprises avec frénésie, et on saluait avec des transports de joie les statues qu'elles faisaient parfois retrouver. Les artistes florentins, égarés qu'ils étaient par le retour de l'esprit du peuple aux œuvres païennnes, justifié par la protection et l'admiration que leur prodiguaient les Médicis, s'inspiraient sans restriction et acceptaient tout sans réserve de l'antiquité. C'est sous le génie ardent de Savonarole,

demandant aux poètes et aux artistes de la sensuelle Florence de s'inspirer avant tout de la foi chrétienne, qu'un mouvement s'accomplit dans l'art. Sous cette éloquence persuasive, bientôt les souvenirs bibliques sortirent de l'oubli et se partagèrent avec les œuvres de l'antiquité l'enthousiasme des artistes. »

Les hommes de ce temps ont sévèrement jugé Savonarole; il fut condamné à être brûlé vif, et ses cendres, tout ce qui restait de cet homme épris de la liberté du peuple et d'ardeurs réformatrices, furent jetées aux eaux de l'Arno.

Dans ce cadre, et par l'imagination, on revoit les heures d'agonie de l'homme si acclamé la veille, si accablé d'injures le lendemain dans le retournement des passions populaires. On revoit la foule délirante se se portant sur la place qui borde ce palais, vociférant des imprécations à son idole prophétique tombée. Une tempête d'anathèmes s'élèvent, se joignent aux mouvements du bourreau, aux crépitements des flammes jusqu'à ce qu'elles aient accomph leur sinistre besogne.

Que de données, que de matières à réflexions ofl'rent successivement les appartements de Léon X, le salon de Clément VII, les chambres de Laurent le Magnique, de Cosme I^r et de Cosme l'Ancien. Des peintures s'échappent des magnificences, des pompes, des défilés, qui sont autant de faits de leur vie politique. Il faut surtout connaîtie ce passé, et alors les impressions que l'on ressentira viendront animer ces scènes, qui demandent, pour être comprises dans leur vérité, un peu de savoir; elles peupleront et animeront la pensée et feront trouver au Vieux Palais un intérêt singulier à le parcourir.

Un peu à gauche de cet édifice, s'élève la statue du grand duc Cosme l^r, en bronze, par Jean Boulogne. Rien qui n'inspire plus de force que ce groupe supporté par quatre membres robustes et dont la musculature donne une impression de solidité inébranlable.

Florence compte de Jean Boulogne, de Douai, fixé en Italie (1524-1608), une certaine quantité d'œuvres. Cet artiste appartient et achève, avec Michel-Ange et Benvenuto Cellini, la seconde période de la Renaissance. Car, après, c'en était fait de l'art voluptueux, élégant, névrosé et subtil du Quattrocento ; les artistes qui viendront ensuite ne sauront le comprendre et ne feront qu'imiter les gestes de Michel-Ange, « que de désarticuler sans motif des figures colossales, et, forcenés à froid, franchir tour à tour l'étroit intervalle qui sépare le sublime du ridicule. »

Tout auprès du Vieux Palais, la Loggia dei Lanzi occupe harmonieusement un des angles de la place. C'est une sorte de portique à grande voûte d'arête, comme il y en avait aux palais particuliers en Toscane. Le plan fut fait en 1356, on suppose par Orcagna, mais on ne l'exécuta qu'à partir de 1376. L'architecture est d'un style gothique qui commence à dégénérer, et les sculptures, V Espérance, la Foi, la Charité, etc., par Agnolo Gaddi (1383), annoncent déjà la Renaissance.

Les arcades de la Loggia encadrent élégamment des statues d'une belle intensité de mouvement. Le Persée, en bronze, de Benvenuto Cellini en est l'œuvre maîtresse. D'une très haute expression, elle se détache, inspirée à la fois de Donatello et de Michel-Ange. Ce dieu tient son épée d'une main, de l'autre brandit la

tête de Méduse, qu'il vient de séparer du corps qu'il foule sous ses pieds,

L'Enlèvement d'une Sabine nous donne une idée plus large du talent de Jean Boulogne. Un homme nu, dont les muscles saillent par l'effort qu'il accomplit de ce rapt et à maintenir sous son genou un vigoureux athlète, font valoir l'élégance de sa force.

Quelques érudits contemporains donnent des raisons de croire que ce célèbre groupe fut inspiré à Jean Boulogne par un carton disparu de Léonard de Vinci, qui représentait un épisode de la fable de l'enlèvement de Proserpine. Ce carton, nous dit M. Sal. Reinach, existait encore à Milan au XYIll^ siècle chez le marquis de Melzi, et fut détruit par le confesseur du marquis, choqué de la nudité de la déesse. Un élève de L. de Vinci avait peint d'après ce carton un tableau qui appartint à François I^^' et que l'on continua à voir à Fontainebleau jusqu'en 1625, et qui disparut ensuite sans laisser de trace. Le groupe de Florence et le croquis du Vatican offrent des analogies qui ne peuvent être dues au hasard.

En arrière, l'Enlèvement de Polyxèiie, de Pio Fedi, se rapproche assez de cette dernière composition.

A gauche, Judith et Holopherne, en bronze, de Donatello, spécimen du genre que cet artiste avait un instant adopté. La vie circule difficilement sous l'expression exagérée des personnages, que leurs mouvements gênés sous une raideur de lignes défigurent. C'est à l'époque où s'épanouissait le talent de Lorenzo Ghiberti que le grand Donatello (1386-1406) donnait, à son toui-, l'exemple d'un réalisme aigu dans ses statues, souvent rude, mais caractéristique et plein de vie.

Selon ses œuvres, il apparaît sous un jour favorable ou sous une retouche exagérée d'expression. Ses statues de saints, ses bas-reliefs sont des modèles conformes à l'idéal florentin de l'époque, élancés, « fortement musclés, énergiques et expressifs des pieds à la tête. »

Parmi les statues antiques de la loge des Lanzi, se détache, particulièrement remarquable, une Thusnelda (Germanie vaincue). Le barbarisme de cette figure est d'une simplicité majestueuse, sous un efl'et émouvant d'expression de douleur qui évoque une bonne école.

La place de la Seigneurie, oii s'élèvent le Vieux Palais et la Loggia dei Lanzi, est la plus importante de Florence, tant par son histoire, les œuvres d'art qui la sertissent, que par son activité commerciale. A certains jours, des gens l'envahissent, discutent devant le Vieux Palais. Souvent l'étranger croit voir dans ces rassemblements le début d'une grève, car, si elles sont fréquentes en France, elles ne sont pas rares en Italie. Le pays est même fortement travaillé par le socialisme. Le même principe le protège : le progrès de la race, excuse nécessaire à ceux qui le pratiquent. Pour peu que l'on s'informe, on apprend que ces groupements ne sont l'elTet que d'une sorte de bourse commerciale où s'effectuent diverses transactions.

Flânant par la ville, on arrive inévitablement, un jour ou l'autre, sur la place du Mercato Nuovo, qui fut, pendant un certain temps, le centre du commerce de la soie, de l'or, et le quartier le plus fréquenté de la ville. Au printemps, cette agitation se trouve accrue par la vente des pailles tressées et non tressées, employées à la fabrication des chapeaux de paille, dont Florence tire une de ses renommées. Des quantités de

bottelettes de paille gisent sur le sol ; d'autres, tressées, s'alignent sur des toiles. Des vendeurs vous renseignent. Il y a là des pailles de blé, de riz, d'autres que l'on prendrait pour de la paille ne sont que des fibres d'écorce d'arbres. Des acheteurs discutent les prix et, le débat conclu, entassent dans de grands paniers les pailles qu'ils viennent d'acquérir.

Sous le portique, a lieu, à certains jours, le marché aux fleurs. Au milieu des œillets printaniers, des muguets ou des jonquilles, s'épanouissent, dans des pots, des choux frisés et panachés. Ces légumes sont très employés comme ornementation florale, et l'ensemble de leur élégant feuillage remplace, l'hiver, dans les corbeilles des jardins, les fleurs. On les mélange, dans les gerbes fleuries, et les coloris diversifiés de leurs panachures s'y harmonisent dans le meilleur goût.

Le n^ 26 de la via Délia Colonna est occupé par le musée archéologique, palais délicieux pour les amis du passé, où l'on conserve avec respect les débris des premières civilisations. L'Italie païenne est là avec ses souvenirs de tous genres.

Essayer de retracer, d'une manière même succincte, la description des objets accumulés dans ces salles serait une tâche des plus ardues. On ne peut y consacrer que des notes rapides, et songer que c'est sous le joug primitif de l'Italie qu'une partie des peuples se sont confondus, perdant leur nationalité, et que ces

bibelots font revivre. Ils sont l'histoire du monde ancien et beaucoup sont le début de l'art romain fusionné avec celui de la Grèce.

Nulle part, comme dans ces salles, nous donne la vision d'un lointain passé. Voici des vases étrusques à figures rouges sur fond noir, tantôt noires sur la terre même, tristes d'aspect, dont les sujets symboliques sont souvent des scènes déterminées. Urnes à destination funéraire où s'inséraient les cendres et les bijoux précieux des défunts ; on les plaçait dans des niches de monuments spéciaux qui en contenaient parfois un grand nombre ; les cendres étaient ainsi indestructibles et se gardaient de génération en génération. Vases consacrés au mystère, au rite bachique, au festin, que n'ont-ils excité la sagacité des savants, fait couler l'imagination et des flots d'encre. Au 11^ siècle avant notre ère, Arrétium échangea le vernis noir de ses poteries contre le vernis rouge qui devint désormais leur caractéristique; les artistes s'inspirèrent pour des motifs qui les ornaient des meilleurs modèles hellénistiques. « On songe, en voyant ces belles pièces élégantes, combien cette poterie fut appréciée non seulement sur place, mais dans toutes les régions qui avaient commerce avec l'Italie. En Gaule on en importa des quantités considérables, comme le prouvent les débris marqués de noms de fabricants que l'on a recueillis sur le sol français. »

Nombreux sont les objets votifs retirés des hypogées et déposés dans les tombeaux. Puis des armes de bronze et de fer, de la vaisselle sacrée en terre cuite, en verre, en métal; des plats, des urnes, des amphores, des œnochoés... en un mot tous les représentants des siècles d'holocaustes, de fêtes, de repas solennels. Des

instrumentum domesticum synonymes de lampes, de vases communs, d'un travail rustique et sommaire, destinés aux humbles. Tout auprès, des patères de bronze verdies par l'empreinte des siècles. Entre leurs bords a coulé le sang de la victime immolée aux dieux ; peut-être celui de la brebis dédiée par quelques fervents dévots à la déesse Isis exerçant dans Rome un empire considérable ; peut-être celui du bœuf noir sacrifié à la lustration.

Des aiguières massives d'argent, mobilier luxueux des patriciens, et qui décoraient l'abacus de bronze au trapézophore richement décoré. De riches trépieds de bronze semblent encore s'échapper des volutes captieuses de la myrrhe et de l'encens, comme un parfum de fête, évocation joyeuse de convives groupés autour de la table en équerre, offrant avant leur repas les libations d'usage aux dieux. Décidément, des bruits arrivent à nos oreilles faits de coupes qui circulent remplies de vin doux où l'on a délayé du miel. En esprit, on voit de hauts candélabres qui illuminent les lares familiers et la salle richement décorée. Sur des banquettes, les hommes étendus ont la tête couronnée de feuilles de lierre entremêlées d'améthystes violines qui doivent les préserver contre l'ivresse. De gracieuses femmes, parées de fleurs, succombent sous les vêtements richement ornés. La cornaline, la sardoine rivalisent d'éclat sur la carnation de leur chair. L'esprit de la douce muse préside à la fête. Les poètes chantent, célébrant magnifiquement aux sons mêlés de la hautaine lyre et du doux tiigonium, la déesse Vesta.

Les femmes romaines étaient des femmes voluptueuses; cassolettes, coupes, brûle-parfums trahissent les

essences compliquées, mystérieuses, dans lesquelles elles aimaient à vivre et que les écritures sur les tablettes de cire nous ont dévoilé les secrets. Elles n'ignoraient pas que dans ces ondes étranges leur beauté y gagnait un charme troublant, et ce charme, à cette époque, était au détriment du cœur, de l'intelligence, l'idole, le culte, l'encens.

En rêvant aux luxueuses et belles Romaines, comme beaucoup de nos semblables aujourd'hui s'égaraient dans le plaisir et les passions, circulons entre cette série de dieux, de déesses aux enveloppes naïves, de petites dimensions dont l'homme aimait à s'entourer. Images précieuses, souvent imparfaites, d'une réalité disparue ; figures symboliques d'un culte auxquelles la puissance de l'art donnait le caractère de la force, le prestige d'une sorte de vie sacrée. Nous connaissons leurs aventures, leurs colères, leurs caprices ; nous savons qui sont ces dieux ou du moins nous le prétendons, et parfois ils doivent sourire des conceptions bizarres que nous formulons sur eux. Bacchus, Jupiter, Minerve, Hercule, etc., descendus de leurs autels, anéantis de leur prestige par le Dieu des chrétiens. Des déesses abondent, il y en a de toutes sortes, divinités habituelles de l'Olympe et du Parnasse.

Quelques armoires renferment des vases grecs peints de différents siècles avant J.-C. On est frappé, autant que charmé, de voir combien les artistes grecs témoignaient de sûreté de goût jusque dans les objets les plus humbles, dont les inspirations du décor étaient puisées aux mêmes sources que le grand art.

Des vases attiques et chalcidiques à figures noires, d'autres à figures rouges dans un style archaïque

attestent une sûreté de dessin remarquable. Les premiers rappellent l'an 600, les seconds l'an 500, époques où prévalurent ces deux genres de céramique. Athènes produisit en masse de ces vases à figures rouges qui se répandirent dans l'Italie.

Les types de vases grecs sont très variés et l'étude qui en relève est ainsi attrayante. Après la guerre du Péloponèse, Athènes cessa d'être le centre exclusif de la fabrication des vases ; de grands ateliers s'établirent dans l'Italie méridionale.

Au centre de la ville s'élève un édifice surmonté d'une tour, et qui rappelle, par son architecture, celle du Vieux Palais, C'est l'antique résidence du Podestat, des Anciens du Prétoire, du Bargello, aujourd'hui le musée des antiquités nationales. Construit au XIII^ siècle, ce palais est un des plus anciens de la ville et un des plus curieux comme architecture civile de cette époque. 11 fut le témoin de la fureur des factions et le théâtre de drames sanglants pendant les siècles de la République et des suivants. De sa tour, le son de sa cloche s'échappait lugubre annonçant l'instant où le Podestat et les juges rendaient la justice. Plus tard, elle indiqua l'heure du supplice d'un condamné, et celle pendant laquelle il était défendu de sortir Je soir sans lumière et sans arme. Une loi de Cosme I^'' condamnait ceux qu'on trouverait la nuit dans les rues, après que la cloche avait cessé de sonner, à avoir la main coupée. Nous sommes loin de ces temps barbares

abolis par les progrès de la civilisation, et qu'évoquent l'austère bâtiment et la grande salle du rez-de-chaussée revêtue d'armes défensives et offensives des époques reculées.

Ici plus de mythes, mais de l'histoire, de la réalité, des armes qui tuent et dans la technique et le métal desquels on demandait le problème de donner la mort. Tout progrès dans leur fabrication dont l'homme s'honore tourne vite à sa perte, et la mort profite souvent des merveilleuses découvertes de la vie. Quand on voit les cuirasses dont les guerriers se revêtaient, les armes dont ils se servaient, l'esprit saute bien loin en arrière pour remonter malgré lui aux châteaux flanqués de tours, de cours, de larges fossés, au temps des hommes bardés de fer, aux grandes épées à deux mains, aux haches lourdes et massives qui « charpentaient l'ennemi» selon l'énergique expression d'un chroniqueur. En présence de telles armures, ce n'est pas sans surprise que l'on constate la longue persistance d'un mode d'armement qui demandait beaucoup de main-d'œuvre où il entrait quantité de métal et qui exigeait du soldat un déploiement exti-aordinairè de force et de souplesse. Seuls les hommes de noble race, les chefs d'armée étaient en mesure de faire les frais de semblables pièces d'armure. Les gens du commun, les simples soldats n'en étaient pas pourvus. Ayant besoin de garder la liberté de leurs mouvements, ils allaient au combat sans autres armes défensives que leur grand bouclier, leur ceinture et leurs guêtres en métal. «Plus tard, quand l'usage de la cuirasse se fut répandu, le bouclier devint plus léger ou disparut; le corselet de métal protégeait tout le buste, et pour parer à la volée du coup.

dirigé contre les parties du corps qui restaient exposées, il suffisait du bouclier, vivement projeté en avant, vivement abaissé ou relevé. »

Avant l'invention des armements défensifs, le guerrier se revêtait de la dépouille de l'animal sauvage ou domestique, «une chaude toison appliquée sur une membrane épaisse et résistante a été le premier vêtement et aussi la première armure défensive. »

Voici des casques de bronze, aux courbes amples et hardies, d'autres qui se moulaient sur le crâne du guerrier; ils sont très lourds sous une apparence légère, et quelques-uns durent recouvrir la tête de héros. Casques à garde, à nasal, à visière de forme souvent triangulaire percée de trous qui recouvraient les yeux ; casques à morion, à cabasset, casques de luxe vénitien et florentin du XV^ et XVI© siècles. Leur ornementation est parfois trop délicate et trop riche pour qu'on l'ait jamais exposé aux horions du combat. Des épées, des glaives incrustés et niellés de métal précieux, véritables œuvres d'art que composaient les artistes italiens de la Renaissance. C'est ce qu'on appelle des armes de parement, des armes que leur propriétaire, roi, prince, seigneur, faisait porter devant lui par un écuyer dans les cérémonies solennelles et qu'il laissait suspendues à une place bien apparente dans la grande salle de son palais. Puis, des lances, des épées employées dans les pas d'armes, dans les tournois, là où il ne s'agissait que de divertissements, que de combats corps à corps entre chevaliers et écuyers se chargeant mutuellement de manière à se culbuter, à se désarçonner. Ensuite, des cottes de mailles en fer, en bronze ; des boucliers aussi hauts que le corps et si larges, que le fantassin en l'in-

clinant pouvait disparaître derrière lui. Des armes lourdes et courtes, d'autres longues et gracieuses, de main et de taille, d'hast et d'estoc contribuant à l'allure guerrière et défensive des combattants. Tous et toutes ont appartenu à une foule anonyme de guerriers, de noble race ou sans aïeux. Armes du musée archéologique, armes et armements du musée national, ils sont les représentants d'une longue évolution d'un art militaire, depuis les débuts de l'âge du fer jusqu'aux progrès considérables des populations civilisées, et où l'on peut suivre pas à pas les périodes de transitions entre les armements.

En sortant de cette salle, où se réunissait autrefois le Conseil de la Commune composé de trois cents citoyens, on arrive dans une cour étrange au possible, une des plus originales des palais de Florence.

Trois portiques et un escalier adossé à la partie la plus ancienne du palais sont décorés de multiples écussons reproduisant les armes des Podestats. De nombreux chevalets sont braqués sur ce coin pittoresque, et l'artiste s'applique à traduire sur sa toile l'âme insaisissable de ces vieilles choses. De jeunes peintres chevelus évoluent comme des dilettantes, tandis que d'autres visiteurs se confondent dans la foule des humbles amateurs.

Une obsession d'art vous poursuit, exquise du i-este, chaque salle ayant leurs tentations.

On est transporté dans un songe mystique où des personnages vêtus de blanc, de brun semblent vivre, agir par petits groupes comme des fantômes sous les ondes de la brise légère qui par instant fait craquer les vitres. On est doucement las de les regarder.

Pour Michel-Ange, pour lui seul, on consacre de longues minutes. On est heureux d'être avec lui sentiment à sentiment, unis dans la beauté, dans la forme. Ses œuvres de jeunesse. Une Vierge et so7i Enfant, un Saint Jean-Baptiste et Jésus, un jeune Bacchus s'irradient sous l'aurore très pure de l'art, et leurs gestes, «leurs voix» restent dans la mémoire.

Des «images» charmantes de bronze, de Donatello, résument la noblesse parfaite dont l'artiste aimait à revêtir ses œuvres. Son fier David sur le visage duquel se reflète la conscience juvénile du triomphe, si précis, presque brutal dans son anatomie, son Saint Georges si chevaleresque, si provocateur dans son attitude, si ferme dans ses gestes, sont des œuvres radieuses du début de la Renaissance.

Ghiberti et Verrocchio sont là aussi, et combien ils s'associent étrangement. La délicatesse des jeunes membres et la naïveté du David de Verrocchio nous disent son adolescence, mais on pressent, par sa tête belle et fière, la voix qui, plus tard, prophétisera. Les ouvrages, ici exposés, de Ghiberti et de Brunellesco sont en opposition ; des œuvres de concours pour les portes du Baptistère : Le Sacrifice d'Abraham, des scènes en bas-reliefs et premières sculptures de la Renaissance. Nous sommes le public, nouveau jury des siècles, impartial dans son jugement. Passons donc en revue ces œuvres et voyons ce qu'à notre tour elles nous inspireront.

Brunellesco ne se montre pas supérieur dans ses personnages; leur violente agitation ne convient pas au dessein qui va s'accomplir; son Isaac est surtout très laid, et le bélier, ce pauvre bélier peut-il être ainsi

animé jusqu'à la recherche. Brunellesco aurait dû comprendre que dans une œuvre il y a autre chose que l'unité dont il a fait preuve, mais une sorte de vie partant de sentiments qui fait agir. Ghiberti nous console de notre déception ; il a mis moins d'unité dans sa composition, mais le calme s'y respire. Ses figures se détachent sous un goût pittoresque, et son Isaac, jeune et nerveux, atteste surtout bien son époque. Aussi, est-ce Ghiberti qui fut le lauréat, lui que de nouveau nous couronnons.

Lorenzo Ghiberti (1378-1465) fut le premier grand sculpteur florentin de la Renaissance. Il travailla d'abord l'orfèvrerie, et en ce temps-là quiconque disait orfèvre disait sculpteur et ciseleur. Les ouvrages de Ghiberti se font remarquer par l'esprit et la sagesse de leur composition, par la vérité des attitudes, la fermeté et très souvent l'élégance des contours, la vivacité, la dignité de l'expression. Sa place est haute dans l'histoire de l'art, parce que ses travaux exercèrent une heureuse influence sur les progrès du goût.

Devons-nous parler du Mercure de Jean Boulogne, louange des uns, critique licencieuse des autres. 11 faut cependant avouei- qu'il est superbe sous sa synthèse d'imitation de Michel-Ange et de l'Antique. C'est une œuvre parfaitement intelligible et inoubliable pour quiconque l'a vue. Ce dieu est nu et dans l'action de courir. Un de ses pieds est levé en arrière, l'autre repose sur un soufTle puissant sortant de la bouche d'une tête de Borée, paraissant lancer le dieu au ciel. Dans sa main droite est un objet cylindrique sans fond — peutêtre une bourse? — qu'il lève au-dessus de sa tête;

de l'autre main, il tient son caducée. Il est coiffé d'un pétase ailé et ses pieds portent des talonnières.

Dans ces salles on a disposé un nombre d'œuvres de Cellini, de Jac. Sansovino, notamment un Bacchus d'un beau style ; des bas- reliefs des Robbia, dont Luca (1399-1482), un maître de la céramique, fut en son temps un grand, un hardi novateur. Les bas-reliefs émaillés et polychromes de ce délicieux artiste furent une des sources du génie de Raphaël. Il y cultiva surtout, en dépit de la tradition, un style pittoresque. Parfois, on peut déplorer dans ses œuvres un manque d'harmonie, mais on ne peut rester insensible à la vie qui s'y respire, à la ferveur qu'il sut communiquer à ses Madones.

Très proches, des cuivres rutilent, font miroiter leurs facettes au centre de majoliques des XV^ et XVI® siècles des fabriques d'Urbino, de Gubbio, de Faenza. Des scènes bachiques décorent d'autres vases et des dieux sont traités dans un sentiment de parodie joyeuse. Un faune poursuit une bacchante ; un autre s'agenouille devant une Chloris rustique, des satyres se livrent à des danses saturnales. . .

Et, à la vue des vases de cristal, sertis d'or et merveilleusement gravés, ayant appartenu à la table des Médicis, on est tenté, au milieu de l'éblouissement de telles richesses, de se demander quelle en est la valeur artistique. Parmi des ivoires, des impressions de force se dégagent, des imaginations se déploient, dont les dessins concourent à classer ces chefs-d'œuvre au XVlIIe siècle.

Dans cette promenade à travers le musée, beaucoup d'œuvres font émettre des conjectures séduisantes,

alors que d'autres on ne s'y arrête pas. On repart pour entreprendre une nouvelle excursion à travers le monde artistique moderne, sans jamais savoir où elle va mener le visiteur.

Parmi les autres palais de Florence les plus appréciés, soit par les œuvres d'art qu'ils renferment, soit par le caractère de leur architecture, nommons: le palais Strozzi et Rucellai. Le palais Strozzi est un des plus beaux de Florence, où l'inspiration antique du début de la Renaissance est la plus apparente. 11 fut élevé par Benedetto da Majano et Gronaca, vers 1489. Cet édifice est surmonté d'une attique ou corniche justement célèbre inspirée des meilleurs modèles de l'art romain. Comme au palais Pitti, les pierres sont brutes sur le devant. Nous l'avons vu d'ailleurs, cet appareil bossue, dit « rustica», se retrouve dans beaucoup de constructions florentines. Les lanternes et les anneaux de fer sur les façades sont des ouvrages d'habiles artistes de l'époque.

Sous un ensemble plein d'harmonie et de bon goût se détache l'architecture du palais Rucellai, remarquable surtout par l'union des pilastres avec des bossages, un des grands progrès appliqués par Brunellesco au style de la Renaissance.

Florence est pourvu d'un nombre sérieux de bibliothèques, et parmi les plus remarquables sont la Laurentienne et la Nationale.

La Nationale possède des incunables d'une grande

rareté ; un Homère, de Florence (1488), un Cicero ad familiares, de Venise (1469), un Dante de Landin, de Florence (1481), magnifiquement relié et orné de nielles ; l'exemplaire de V Anthologie grrec^Me, de Lascaris, dédié à Pierre de Médicis, etc.

Contiguë à l'église Saint-Laurent, la Laurentienne se présente une des plus riches du monde entier, tant au point de vue de ses manuscrits que du nombre de ses volumes. Une impression de respect pour l'étude et le savoir envahit le visiteur qui, pour la première fois, pénètre dans ce riche monument. Ce palais est plein d'âme. Les morts qui de leur mort ont fait sa gloire l'habitent toujours et témoignent de la vie intense et grave dont sont témoins ces murs. Le plafond de la bibliothèque a été dessiné par Michel-Ange et fut exécuté par Tasso et Carota après 1529 ? Michel-Ange a donné les dessins des pupitres auxquels les manuscrits sont attachés par des chaînes. Il suffira de citer ceux d'Aristide, d'Eschyle, d'Euripide, de Pétrarque, etc., ceux des abbayes de Florence, de Camaldoli, de Vallombrosa, de Santa Maria Novella, de Santa Maria degli Angeli, de Santo Spirito, des textes antérieurs au XVe siècle, pour voir combien ces ouvrages présentent d'intérêt pour la paléographie et la philologie.

Que de théories furent bûties dans ces temples de l'érudition, que d'esprits de commentateurs furent voués à la tortuie, que de passions furent soulevées par la plume sur tel ou tel détail, sur des miniatures et des bordures disposées sur des fonds d'or et de couleur, sur des vélins d'exquise finesse où les écritures chères aux calligraphes s'unissent aux décorations élégantes d'une infinité d'ornementations florales et de tableaux

de petites dimensions où sont parfois copiés avec beaucoup de justesse les costumes des seigneurs et des femmes nobles de l'époque. Ces images par leur style caractérisent les miniaturistes de ces époques, «évoquent le souvenir et illustrent des scènes où des Princes ont pris part. »

Quel goût, quel tact dans la miniature, permettant de traduire la nuance des formes, de ces nuances douces et fines, de ces imperceptibles lumières rendues très visibles par les subtilités d'une peinture qui se faisait «avec les dernières plumes de l'aile d'une bécassine. L'art de la miniature n'est pas un art éclatant, absolu, qui s'impose aux foules ; par son exiguïté, sa délicatesse, ne fut jamais un art populaire. » 11 n'appartenait qu'à une élite de le comprendre.

Tant qu'aux Académies de Florence, elles se montrent dignes héritières des fortes traditions éru dites qui survivent en Italie, et produisent des savants qui maintiennent au premier rang cette école italienne très fine dans ses écrits.

A chaque pas dans la ville, on rencontre des monuments religieux que l'on prend un plaisir extrême à visiter. Beaucoup ne ressemblent pas à ceux de nos contrées et sont des chefs-d'œuvre dans leur genre.

La cathédrale de Florence ou Santa Maria del Fiore contemplée de la place de ce nom est la révélation la plus exquise, la plus inattendue. Biunellesco éleva à près de cent mètres d'altitude sa coupole. Les yeux de

l'artiste qui ont le privilège de voir ce qui échappe aux yeux des communs y découvrent de grandes beautés. Roman dès le début, cet édifice fut commencé en 1294 par Arnolfo di Cambio, et repris, depuis 1357, sur un plan modifié de Francesco Talenti. C'est aussi Talenti qui acheva en 1358 le charmant campanile gothique dont Giotto avait donné le plan et dirigé d'abord la construction (1334-1336). Ce monument est tout en marbre, et les couleurs adoptées, très harmonieuses dans la juxtaposition des décors, sont le blanc, le vert sombre et le rose. A droite, sur l'élégante marqueterie du fier campanile, se détachent les lys rouges sur fond blanc des armoiries de Florence dont l'église a tiré son nom.

Le Florentin Brunellesco (1377-1466), fut l'initiateur de l'architecture de la première Renaissance. Son -style ne devait pas faire école, mais il eut la gloire de présider à la transformation de cet art. Avec lui, Tarchitecture de la Renaissance devait succéder à l'art gothique et remplir tout le XV^ siècle et le commencement du XVI®, en se modifiant harmonieusement avec Bramante et sous l'influence de Michel-Ange. L'église italienne de la Renaissance diffère de l'église gothique en ce qu'elle est généralement surmontée d'une coupole sur plan carré. A l'intérieur, les faisceaux de colonnettes sont remplacés par des piliers et des colonnes, la voûte ogivale par une voûte en berceau ou par un plafond horizontal orné de caissons. A l'extérieur on trouve des colonnes, des frontons, des niches, enfin les divers éléments de l'art romain.

On ne saurait nier que l'unité rigoureuse dont à cette époque on fit preuve est de celle qui s'impose

aux édifices profanes, aux palais: mais le jugement est plus sévère en ce qui concerne les monuments religieux qui ont été ainsi privés d'une beauté concordante avec les sentiments. On se fatigue vite de l'uniformité de ces églises qui subissent peu de changement pendant un siècle entier. Ces monuments ne laissent rien à l'âme, rien de cet idéal lumineux que possèdent les églises des époques antérieures, avec leurs portails imagés, vivants commentaires pour l'éducation d'un peuple. C'est seulement à l'intérieur des monuments qu'il faut chercher leur poème. Sur les murs successivement évidés, ornés de fresques, se trouve la mise en pages des exposés de la foi chrétienne.

L'intérieur de la cathédrale de Florence se distingue par la grandeur de ses proportions ; cependant il faut avouer qu'il est un peu nu et que la galerie nuit àl'efTet des ogives. Le chœur ne se trouve pas au fond de i'éghse, mais sous la coupole. Celle-ci contemplée de l'intérieur vous surprend par l'ampleur et l'audace de ses lignes, et tout comme Michel-Ange jugeant l'œuvre de Brunellesco nous disons : « il est difficile de faire aussi bien, il est difficile de faire mieux. »

La clôture du chœur est de forme octogone en marbre et vitrée avec des bas-reliefs de Bandinelli.

Dans une peinture sur bois de Domenico di Micheline (1465), on remarque, avec une vue de Florence et des scènes de la Divine Comédie, le portrait de Dante. Quantité de statues de Bandinelli, de Sansovino, etc., occupent les bras du transept. 11 faut surtout voir le Saint Jean et la célèbre Rondes (V Anges de la tribune que Donatello sculpta en 1425. Cette œuvre est la première qui substitua les anges vêtus d'habits mondains

pour l'ange amour que les Italiens appelèrent putto, réminiscence de l'Eros païen. Après Donatello, bien des peintres devaient en faire usage. Raphaël les fit accompagner plusieurs de ses vierges et rien n'est plus adorable que ses pw^ti de la Vierge et VEnfant, du musée de Dresde. Murillo, Rubens, les firent voltiger autour de la Madone. Puis les piitti passèrent les Alpes et apparurent dans l'art allemand avec Diirer,

Les archives de Santa Maria del Fiore sont riches en documents. En février 1897, on y a découvert la déclaration du baptême dAmerigho Vespucci. Ce fut un grand événement parmi les historiens du célèbre navigateur.

Cette découverte, tout en fixant approximativement la date très contestée de la naissance d'Amerigho Vespucci, coupe court aux affirmations de ceux qui soutenaient que son vrai nom était Alberigo et non Amerigo, et que par suite le nom d'Amérique ne dérivait pas delà.

Une autre surprise, en février 1898, attendait les commentateurs de la vie du grand homme. Dans l'église des Ognissanti à Florence, et dans une superbe fresque de Ghirlandajo, figurerait, parmi les personnages, Amerigo, au dire de Vasari.

Sortant de la cathédrale et avançant un peu, l'admiration est prolongée par la vue du Baptistère, édifice octogonal avec dôme épousant la môme forme. Décoré de belles bandes de marbre de diverses couleurs, de divers étages et de pilastres habilement gradués, il forme une dos pins belles productions du style roman spécial à la Toscane. Il a dû être fondé vcis 1100, mais n'a été achevé que plus tard. Le Baptistère a, depuis le

XIV» et le XVe siècles, trois portes de bronze célèbres, des merveilles de l'art des sculpteurs André de Pise et de Ghiberti. Naturellement la plus ancienne est celle d'André de Pise et représente l'histoire de Saint Jean et les huit vertus cardinales dans de jolis cadres quadrilobés. Seulement, elles n'offrent que quelques figures pleines de vie et d'une charmante simplicité. Les deux autres sont de Ghiberti. Leurs sujets, tirés des scènes bibliques, forment par leur perspective linéaire des tableaux en bas-relief pittoresque, relevant d'un art très voisin de la peinture. C'est dans les bas-reliefs de la deuxième porte que Ghiberti employa les procédés de technique de la perspective qui venaient d'éclore sous le génie de Brunellesco. La troisième porte se recommande par sa merveilleuse exécution dans laquelle on admire dix scènes bibliques.

L'habitude, au moyen âge, d'emporter comme trophées des œuvres célèbres de l'art antique, a valu au Baptistère les deux colonnes de porphyre qui ornent une de ces portes. C'est vers 1117 que les Pisans les rapportèrent d'une expédition contre Majorque alors au pouvoir des Sarrazins, et les offrirent vers l'an 1200 aux Florentins. Cependant, des trophées aussi importants étaient rares ; on se contentait parfois à défaut d'emporter les cloches. Les Florentins triomphants d'une guerre avec Pise se conformèrent à cet usage ancien. On sait que l'exposition des chaînes du port de Pise, attachées aux colonnes de porphyre du Baptistère de Florence, fut considérée tellement humiliante pour les vaincus, qu'ils en prirent prétexte pour se révolter de nouveau.

L'intérieur du Baptistère est du plus séduisant

aspect. Huit niches avec deux colonnes en granit oriental et à chapitaux corinthiens dorés, sont dominées par une galerie avec des pilastres également corinthiens et des fenêtres géminées. «L'ensemble atteste de la part de l'architecte une connaissance exacte des formes antiques, et le plan est sans doute celui d'un édifice de l'antiquité, selon la légende, un temple de Mars, dont l'arcade à l'entrée du chœur serait un reste. » La coupe de construction très hardie aurait, dit-on, servi de modèle à Brunellesco pour celle du dôme.

11 est superflu de vanter, une fois de plus, les mosaïques de lïntérieur de l'édifice, décoration inaltérable résumant en elle l'histoire d'un art florentin qui a joui pendant des siècles d'une grande célébrité. On assiste au triomphe des teintes hardiment mélangées et à l'harmonie des lignes. Des marbres noirs, verts, se relèvent de rouge, de jaune, rendant ainsi la mosaïque élégante d'aspect. Celle du passage reproduit le zodiaque et des inscriptions ; le reste est en nielle. Une arche de marbre, placée à côté des fonts baptismaux et renfermant le corps de l'évêque de Florence, Velletri, se singularise par des sculptures profanes d'un remarquable fini d'exécution. A l'époque de la Renaissance et des suivantes, l'engouement pour les monuments antiques fut tel, qu'il y eut des appropriations dont on ne tenait aucun compte des sujets représentés, aussi bien, des symboles païens les plus élémentaires passèi-ent-ils pour des énigmes indéchifîrables. On arrivait ainsi à de grotesques rapprochements.

Lorsque l'on mis h sac la via Appia, et en général toutes les sépultures antiques pour en tirer des sarcophages destinés à recevoir de nouveaux hôtes,

quantité de hauts personnages ambitionnèrent de trouver asile « dans ces urnes monumentales dont on désespérait depuis longtemps d'imiter les riches sculptures. »

Au coin de la place de la cathédrale, la Loggia du Bigallo, attribuée à Orcagna, apparaît du plus joli style gothique. Au-dessus des arcades du nord, trois petites statues de saints, comme ciselées, sont de Alberto di Arnoldo (1361). Des fresques bien détériorées communiquent à l'ensemble une antique et surprenante harmonie.

L'église de Santa Croce, remplie d'illustres tombeaux, est appelée à juste titre le Panthéon florentin. C'est encore une œuvre de l'architecte de la cathédrale et du Vieux Palais, Arnolfo di Cambio. Cette église est en marbre et a la forme d'une croix latine. A l'intérieur, des restaurations sont venues gâter la belle et harmonieuse simplicité de l'antique monument. Des peintures murales ont été effacées et remplacées le long des cinq nefs latérales par des autels qui sont en désaccord avec le reste de l'architecture. Ces autels sont parés de tableaux de peintres de la décadence. Le maître-autel et tous les ornements qui séparent et obstruent le chœur, sont également de cette époque. Songeant aux grands hommes que ces tombeaux renferment, courbons les fronts, nous les modestes; c'est la voix de leurs œuvres qui se fait aujourd'hui enten-

dre à nos oreilles. Arrêtons-nous pieusement devant les tombeaux de Galilée, de Cherubini, d'Alfieri, et tous vénérables témoins qui n'existent plus, dont les preuves du génie seules ont résisté.

Tous les murs des chapelles de Santa Groce sont décorés de fresques, d'autant plus remarquables qu'elles traduisent les oeuvres supérieures de Giotto et de ses successeurs.

Jusqu'ici, nous n'avions rencontré dans les musées de Florence que de petits tableaux de Giotto ne pouvant être compris que comme un complément de ses œuvres. Pour connaître Giotto, pour savourer la plénitude de son talent, il faut l'étudier dans ses fresques des chapelles des Peruzzi et de Bardi. Giotto est le grand maître florentin du XIV^ siècle dont le nom, dans les arts, a fait époque et ne fut surpassé que par celui de très peu d'artistes. A son influence, à l'élan qu'il sut imprimer à la peinture, eut lieu le développement intense de cet art qui suscita une véritable transformation. La grandeur de ses conceptions, dans un genre absolument difl'érent, devait être la création logique de la Renaissance. Avec Giotto, la Renaissance naissait non seulement dans la peinture, mais dans l'architecture, dans la sculpture et même dans les lettres; tout s'animait sous le courant nouveau d'une plus juste compréhension de la Nature, du Vrai et du Beau. « Avant Giotto, la peinture était âpre et sèche, n'exprimant qu'imparfaitement rien de ce qui vit, ne sachant traduire aucune émotion.» Sous son influence, l'art inflexible et monotone s'afl'ranchit des traditions moribondes pour chercher «dans l'observation de la vie une formule nouvelle.» Giotto ne dessinait pas toujours

très bien, mais combien il sut clairement dépeindre la vie, l'intelligence, la simplicité; il a eu des défauts communs à ceux de son temps ; les pieds, les mains sont dessinés avec négligence, et ses paysages n'ont qu'un rapport lointain avec la nature. On peut reprocher à ses peintures un défaut de perspective, certaines particularités à son style comme des yeux à la chinoise et les nez épatés de quelques-uns de ses personnages ; mais ces défauts secondaires disparaissent quand on admire les admirables scènes où il a su introduire tant de mouvements et d'observations.

Les fresques de Giotto, de l'église Santa Croce, et racontant la vie de saint François, sont parmi les œuvres les plus élevées de la peinture. Involontairement, l'esprit s'attache à la vie du pauvre Assiaste, vie de tendresse mystique, d'ascétisme élevé, doublement belle, puisqu'elle sut faire éclore dans l'âme de Giotto le souffle passionné d'un art vivant. La Mort du Saint est particulièrement saisissante. Les figures parlent, crient, se lamentent, chacune ayant sa physionomie propre comme une personne vivante.

Sans atteindre cette profondeur d'expression, les Funérailles du Saint ne sont pas moins surprenantes par le contraste qu'opposent les frères émus à la vue des stigmates du saint et des prêtres avec des enfants de chœur tous occupés de la cérémonie. Que de sentiments personnels s'agitent de nouveau dans le Festin d'Hérode et font mouvoir comme il convient tous les acteurs de la scène.

Devant l'église Santa Croce s'érige la statue de Dante, au regard vague, profond, répondant au caractère de l'auteur de la Divine Comédie. La tête inclinée

est celle d'un homme plongé dans le rêve, qui écoute des souvenirs et entrevoit des visions. Pas de doute, on est convaincu que son âme est transportée dans une vie immatérielle, dans de profondes conceptions poétiques. Admirateurs du divin poète, qui ne se lassent pas de multiplier la quantité de points de détails de ses œuvres, votre courage est grand d'affronter et de se mesurer avec le colosse lui-même. Cette statue est due au sculpteur Paggi. Les angles du monument sont décorés de lions tenant des boucliers avec les titres des quatre principales œuvres de Dante après la Divine Comédie : Convito, Vita Nuova, De Eloquentia vulgari, De Monarchia. En bas et tout autour, les armes des principales villes de l'Italie.

En sortant de Santa Croce, on peut aisément visiter l'église et le couvent San Marco rendus célèbres par Fra Angelico, Fra Benedetto, Fra Bartolomeo, l'ami et l'émule de Raphaël, qui se retira dans ce couvent pour se mettre à l'abri des orages politiques. C'est sous l'habit de moine qu'il produisit ses plus belles œuvres.

Ce couvent renferme des œuvres précieuses de la peinture, et celles des cloîtres atteignent un caractère particulièrement grandiose. A une curiosité d'art se mêle un sentiment profond à la vue de galeries, de cellules pleines de solitude, où errèrent des hommes qui sacrifièrent les jouissances des liens de la société et les félicités permises de la terre pour les joies mystiques du sentiment religieux, cette absorption de l'ûme en Dieu par la puissance de l'amour. C'est parce que beaucoup de leurs semblables ont pensé comme eux que le christianisme, les lettres triomphèrent et exercèrent sui- les hommes une action salutaire. On sent, en paris

courant les manuscrits inspirés dans ces retraites pieuses, que les grands mouvements littéraires ont dû se dégager les premiers dans l'imagination de ces écrivains, parce que c'est en eux que l'idée créatrice de la littérature nous apparaît.

Le principal élément de décoration de l'église, des chapelles et des cloîtres sont des fresques qui recouvrent leurs parois semblables à des tapisseries tendues sur les murs et procurent une source d'intérêt qui ne tarit nulle part pendant leur visite. Celles des cloîtres semblent avoir été créées pour faire oublier la solitude de la vie monastique et soulager les âmes par la vue de l'histoire du Christ. Ces fresques furent conçues sous l'ignorance des milieux frivoles. Dans l'âme de leur créateur se consumait la vocation artistique et religieuse. Ce furent des prêtres artistes qui honorèrent ce couvent de leur art, comme d'autres le glorifièrent de leurs écrits. Se donner à l'idéal et à la science, se donner à Dieu, c'était pour eux un seul et même don.

Si Santa Groce se recommande surtout des fresques de Giotto, San Marco se recommande de celles de Fra Angelico, et combien alors elles font comprendre et aimer ce délicieux artiste de la Renaissance, épris de beauté autre que celle du giottisme. Dans un attrait touchant, elles s'épanouissent sur les parois des cloîtres, et la douceur de souffrir pour la foi, la béatitude des élus, la joie de croire étonnent encore nos yeux pourtant bien accoutumés aux touches harmonieuses de la lyre mystique des peintres. D'autres candeurs, d'autres suavités sont ici écloses, n'ayant pour tout horizon que ces murs; litanies embaumées, dont chaque figure virginale est un verset à la louange de Dieu. Gomment

s'étonner de la puissance de l'art chrétien sur notre être, de cet art pénétré de tant d'imposants mystères et dont les reflets dans les œuvres de l'Angelico semblent vous sanctifier, vous purifier des impuretés qui ont pu un instant se glisser dans votre âme. Quelles douceurs peuvent se comparer à ces récits, récits très purs pour l'expression extatique de la grâce innocente. Quelle profondeur de sentiment religieux a subi l'artiste pour produire des œuvres telles que Madonna délia Stella, Jésus en pèlerin, Jésus avec les stigmates, etc. On devine ce qu'il a fallu de subtilités, de visions soutenues pour mener à la fin la pureté de telles scènes. Dans la fresque du Crucifiement, nous frémissons de ce qui s'accomplit et nous sommes touchés de la douleur poétique des personnages. Notre imagination, nos yeux sont tour à tour captivés par l'ensemble et tout notre être est pénétré d'un charme émotif réel. De telles productions ne peuvent s'accomplir que par une sorte de suggestion de l'âme en Dieu, liée intimement à celle d'une imagination supérieure dont la fonction est de représenter en image les êtres d'un monde éloigné, véritable miroir d'une faculté intellectuelle que le rêve émeut.

Une partie du couvent de San Marco est occupée par l'Académie de la Grusca, fondée en 1582, dans le but de conserver la pureté de la langue latine. Elle en a publié un grand dictionnaire, et tient des séances publiques de temps à autre. A côté, se trouve le Musée de géologie de l'Université avec son beau jardin botanique.

S'il est dans Florence une église qui excite la curiosité, c'est sans contredit Santa Maria Novella et ses nombreux cloîtres.

Cette église a été commencée en 1278 d'après les plans des moines dominicains, Fra Sisto et Fra Ristoro, puis achevée en 1530, par Jac.Talenti. Sa belle façade, incrustée de marbre, a encore, en bas, des parties gothiques du XlVe siècle. Son magnifique portail a été construit de 1456 à 1470, probablement sur les dessins de Léon- Baptiste Alberti, qui s'est servi le premier des volutes pour réunir les bas-côtés à la grande nef. Des arcades, en marbre blanc et noir, contiguës à l'église, ont d'abord été construites sur les plans de Brunellesco, puis modifiées à plusieurs reprises et restaurées il y a environ une vingtaine d'années. La construction du moyen âge se voit surtout au N.-S.

L'intérieur de cette église est celui d'une basilique voûtée du style gothique, avec trois nefs et douze piliers élancés. « Chose singulière, les distances entre les piliers ne sont pas les mêmes et varient entre 11 m. 30 et 15 m. » Plus tard, Vasari et autres ont ajouté des chapelles et des autels.

La fresque règne de nouveau en souveraine, étant partout comme une élégance, sous les noms les plus grands, dans des scènes les plus imprévues. Elle multiplie son emprise sur votre nature d'artiste, transformant le temple de la Foi en riches galeries. L'air est saturé de ses parfums esthétiques qui deviennent, on ne sait quoi, divins et profanes en respirant. On est fatigué de ces belles choses jusqu'à l'épuisement qui vous imprègnent d'un désir tenace de toujours connaître, de toujours sentir, de toujours varier.

Parmi ces peintures, il y en a de pathétiques, d'antres fois d'étranges se rattachant à l'immortalité et peignant les épreuves terribles dans l'autre monde de l'humanité coupable. On les contemple sans émotion parce qu'elles sont dépourvues dharmonie. de sérénité et ne peuvent exercer une influence sur la moralité de la vie. A ces époques, nombre de peintres et sculpteurs avaient pris la liberté d'introduire dans leurs personnages des figures contemporaines ou disparues depuis peu. C'est ainsi qu'on croit reconnaître dans les figures allégoriques de VEglise militante et triomphmite, de la chapelle des Espagnols, les portraits de personnages distingués de l'époque. Le plus ordinairement ces portraits s'insèrent très mal dans la composition par les lignes naturelles de leur visage.

Dans la chapelle de Filippo Strozzi l'Ancien, on a peine à reconnaître dans les peintures qui la décorent la manière de peindre de Filippo Lippi. On y découvre tant d'attitudes violentes, tant de positions maniérées, qu'elles éloignent la pensée des premières productions souples, élégantes et habiles de l'artiste.

Continuant la voie tracée par Masaccio et Masolino, écrit M. J.-B. Supino dans son ouvrage sur Les deux Lippi, Filippo Lippi (1412-1469), substitua sans heurt, par une observation plus juste de la nature, une compréhension exacte des passions, de ses félicités ou de ses douleurs au type divin dans son impassible et surnaturelle sérénité, il nous dit, comme jamais jusqu'alors on n'avait su l'exprimer, la joie toute maternelle et intime de la Madone dans ses tableaux de la Nativité, ses tortures lors de l'ensevelissement de son fils. Ce sont bien les passions humaines qui agitent les personnages

divins auxquels il donne même des traits individuels. Son réalisme sait éviter la bassesse et la grossièreté par un sentiment d'élégance et de beauté. A son atelier, ou à son exemple se formèrent les plus illustres peintres de la génération suivante: Fra Diamante, Botticelli, Ghirlandajo, Filippino Lippi.

An malaise qui résulte de quelques scènes, d'autres sujets apportent un soulagement et un apaisement à l'âme. La Madone dite de Cimabue influe dans ce sens sur votre esprit. Des historiens nient l'existence de Cimabue. Pour beaucoup, il était mosaïste et affirment qu'on ne connaît pas de tableaux authentiques signés de sa main. Cette peinture rappelle, sauf quelques variantes, la Vierge aux Anges, du musée du Louvre, et attribuée au même artiste. Ces deux madones synthétisent les premiers pas de la peinture italienne : même raideur de physionomie, même idéal de pureté, même longueur exagérée des mains de la Vierge, du Jésus et des anges. Un brillant cortège d'œuvres picturales l'accompagne et des maîtres de l'art figurent avec leurs rares produits. Dans la Scène du Paradis, d'Orcagna (mort en 1376), les figures féminines revêtent un caractère de beauté abstraite. Le charme de la peinture florentine se dégage avec Ghirlandajo, qui peignit à lui seul tout le chœur. Ce sont ses œuvres les plus connues et les plus estimées. Nul mieux que lui ne sut commémorer la gloire de la Vierge. Ses madones sont d'aimables et fraîches jeunes femmes, et toute la société florentine défile dans ces fresfjues. Dans la série de ces peintuies, si aisées à comprendre, la Naissance de saijit Jean exprime Tingénio-

site élégante de l'artiste, ses couleurs gaies et transparentes.

Ghirlandajo (1449-1497) peignait avec cet art sobre «qui ne retient que l'essentiel et laisse échapper les détails. » Il est le dernier fresquiste de la haute Renaissance qui maintint les anciennes traditions de la peinture à l'eau de Masaccio, de Filippino Lippi, etc., alors que Verrocchio, Botticelli, Pérugin, Vinci, étaient les chefs de la nouvelle école, dont le but était la reproduction de la nature, non plus par le procédé de la peinture à l'eau, mais par l'application de la peinture à l'huile. L'art de donner de la grâce, de la beauté aux formes, de mettre de l'ordre dans les groupes, de reproduire la fidélité du récit, atteignit un haut degré avec Ghirlandajo.

A l'ouest de l'église de Santa Maria Novella, se trouve le cloître vert, ainsi nommé d'après les peintures exécutées avec une seule couleur, le verdaccio, une teinte monochrome, ingrate à l'art pictural, d'un effet ici déplorable et dont les anciens se servaient pour ébaucher. Ucello, son innovateur, n'en avait cure, son but unique était de se consacrer à la perspective linéaire qui venait de naître. Fanatique du nouveau procédé, il l'appliqua avec virtuosité, en fît une science exacte, qu'il réduisit en formules rigoureuses. Son œuvre principale, désormais bien effacée, occupe une des parois du cloître. On y voit, entre autres, le Sacrifice de Noé, son Ivresse, le Déluge, « brutal, bizarre, intéressant seulement à cause des problèmes de perspectives qu'il résout pour la première fois. »

A la suite des monuments religieux de Florence vient San Lorenzo, fondé en 390, puis consacré en 393 par saint Ambroise. Incendiée en 1423, cette église a été reconstruite en 1425 par les Médicis et sept autres familles, sur les plans de Brunellesco. Les Médicis, lorsqu'ils l'édifièrent, n'étaient alors que simples particuliers, ce qui attestait déjà à cette époque l'opulence dont ils jouissaient. Ce monument devait être le précurseur de beaucoup d'autres, du jour où les membres de cette puissante famille arrivèrent au pouvoir comme chefs d'Etat.

Brunellesco a ici renouvelé la forme de la vieille basilique chrétienne à colonnes: trois nefs avec un transept, la nef majeure à plafond. Il a ajouté sur les côtés des chapelles plus basses en forme de niches et a replacé sur les colonnes l'entablement antique supprimé au moyen âge, et sur lequel reposent les pleins cintres également bien profilés. La coupole est l'œuvi-e du même artiste.

Avec la façade et la chapelle des Médicis nous revenons à Michel-Ange.

En 1512, Léon X s'adressa au grand artiste pour dresser les plans de la façade de San Lorenzo. Michel- Ange était donc architecte; architecte il le prouva encore plus tard, quand succédant à Raphaël, dans la construction de Saint-Pierre de Rome, il établit la maquette de la coupole, alors qu'il rêvait, après avoir bâti le Capitole, de transformer les Thermes de Dioclétien en une église Sainte-Marie des Anges.

San Lorenzo est la nécropole des Médicis, enrichie de magnifiques monuments funèbres, et dont on ne peut parler sans évoquer la chapelle des Princes et

celle des Mcdicis. «Profusion de richesses, pauvreté d'art », telle se résume la première. L'ensemble est toutefois assez curieux, plein d'harmonie, d'après la distribution des marbres assemblés avec un goût dont les mosaïstes de la Renaissance nous ont habitués. Les pierres les plus dures, dotées de coloris les plus étranges, revêtent le sol et les parois. Des tombeaux taillés dans des blocs de porphyre, rehaussés de pierres précieuses, se détachent sur les tons clairs des marbres. Des couleurs se font valoir les unes les autres dans une débauche des merveilles de la géologie. Dans cette alternance de vigueurs diverses, des verts nuancés sont ceux de paysages, des dégradations de rouge sont empruntées au soleil couchant, alors que des tons glauques comme les eaux se marient aux bruns semblables au limon de la terre.

De la chapelle des Princes, l'intuition vous conduit à la chapelle des Médicis où Michel-Ange nous apparaît dans son domaine favori de la sculpture. Est-ce vraiment là ce que le grand artiste avait rêvé ? Le projet grandiose, le somptueux poème semble avoir avorté. On sent ce qu'il a voulu faire, mais n'a pas achevé. Michel-Ange n'a sculpté que deux niches où les statues assises de Julien et de Laurent de Médicis surmontent deux groupes de figures couchées sur les sarcophages : Le Soir et V Aurore, le Jour et la Nuit. Qui ne connaît ce front pensif, ce regard calme, profond et voilé, cette large carrure à la pose méditative du Pensieroso. Quelle absorbante pensée agite ce cerveau, que le Jour et la Nuit gardent fidèlement les profonds desseins.

Combien alors, dans la musculature exubérante de

ces quatre personnifications, dans le caractère de la force qui s'en dégage, et provoque toujours une admiration mêlée de stupeur, on reconnaît le génie sculptural et plastique du grand maître jouant du corps humain «comme d'un instrument auquel il fait rendre à jet continu, les sons les plus éclatants, les plus stridents, les plus graves. »

En citant II Carminé, nous aurons une des plus attirantes églises de Florence au point de vue de l'art pictural. Elle est l'écrin riche d'une brillante série de peintures de vieux maîtres florentins, qui constitue un intérêt des plus importants pour l'éclosion de l'âge d'or de l'art du XV© siècle.

C'est devant ces scènes d'inspirations viriles que Raphaël, Michel-Ange, allaient s'inspirer à l'époque où leur art s'épanouissait dans l'éclat d'une brillante jeunesse. A regarder ces belles choses, on vit en quelque sorte de la vie des saints dont elles reproduisent l'histoire. Pas à pas, la pensée accompagne saint Pierre et saint Jean dans les actes principaux d'un apostolat que hantaient les puissantes conquêtes dont Jésus avait dessiné la mission. On assiste au Crucifiement de saint Pierre, puis à sa Délivrance. Les faits sont exposés avec un rare talent par Masolino, qui a fondé sur eux des théories pleines de naturalisme. Masaccio, moins réaliste, a superposé à ses œuvres la vérité directe de la nature à la noblesse et à la grandeur. Son Saint Pierre et saint Jean faisant Vaumône charme par la

sérénité de toute la scène ; son Adam et Eve chassés du Paradis terrestre est une des compositions les plus riches pour le sentiment vrai qui se concentre intense dans l'attitude douloureuse des personnages.

Masaccio est le peintre qui, après Giotto, fit faire les plus grands progrès à l'art pictural (1401-1443). Il est considéré comme un des plus habiles continuateurs de l'école florentine que Giotto venait de créer. Cet artiste atteignit un haut degré de perfection dans le mouvement des acteurs d'une scène. Malgré les progrès réalisés jusqu'alors, l'harmonie du dessin restait encore en souffrance et sa précision ne devait réellement prendre essor qu'avec Paolo Ucello et surtout Masaccio. On peut dire que Masaccio fut le premier qui introduisit en Italie le style de la Renaissance.

Filippino Lippi (1459-1504), fut chargé de terminer la décoration de la chapelle Brancacci d'il Carminé, laissée inachevée par Masaccio, et sortit à son honneur de l'entreprise. Dans cette première œuvre, il montre sa nature élégante, habile et curieuse, qui devait, plus tard, l'entraîner à une recherche passionnée de nouveau et de mouvement.

Les deux Lippi sont des peintres florentins qui exercèrent sur leurs contemporains une décisive influence, et dont on peut suivre la lente évolution dans les palais et églises de Florence.

San Spirito est sans contredit le monument religieux de Florence aux proportions les plus nobles. Erigée sur les plans de Brunellesco, cette église fut achevée avec

divers changements en 1547. Elle comprend trois nefs, celle du milieu à plafond, les autres voûtées, 38 chapelles, 31 colonnes corinthiennes, 4 piliers et une coupole sur la croisée. Le campanile se distingue par la hardiesse de son jet et est l'œuvre de Baccio d'Agnolo. Nombre de peintres ont apporté à la décoration intérieure de cette église la maîtrise de leur art ; ce sont pour quelques-uns Ghirlandajo, Filippino Lippi, Pérugin, Lor. di Credi. Des sculpteurs comme Donatello, Sansovino, illustrèrent de leurs œuvres les transepts et le chœur.

Dans le même ordre des églises, il faut ranger les Oratoires et les tabernacles. Ces derniers sont fréquents dans la ville, et beaucoup sont décorés de fresques d'artistes célèbres et de bas-reliefs polychromes des Robbia.

Il est curieux, en parcourant la ville, et non des moins attrayants, de découvrir dans la Florence moderne des vestiges de la Florence ancienne. L'antique a disparu sans laisser beaucoup de traces, et c'est avec peine et incertitude que l'on suppose que le Capitole était dans le voisinage de la place qu'on appelle maintenant le Vieux-Marché, les Thermes vers la rue qui porte encore ce nom, l'Amphithéâtre sur la place des Peruzzi et le Forum Piscarium près le Vieux-Pont.

On connaît trop peu les antiquités de Florence pendant les premiers siècles de son histoire pour s'arrêter longtemps sur les monuments et sur son étendue avant le IXe siècle.

Autour du Vieux-Marché, quelques rues étroites et sombres rappellent par leur nom la ville marchande et industrielle ancienne. Des tours à plusieurs étages, avec des fenêtres très petites et des trous carrés incorporés dans des maisons particulières, affirment le caractère sombre et défensif de l'architecture florentine. Chaque famille noble avait sa tour qui portait son nom. De son sommet les partis s'observaient, se livraient de sanglants combats sur des espèces de ponts volants formés à l'aide de trous que l'on voit sur les façades. Le cachet de grandeur de ces anciens palais relève sans conteste des portiques, placés à côté ou à quelques distances des maisons, et qui étaient un signe distinctif de noblesse et de naissance. C'est là que l'on traitait les affaires publiques et privées, que l'on délibérait, que l'on arrangeait les mariages, que l'on causait en flânant de choses sérieuses ou gaies. On y prenait le frais, et après le repas s'engageaient les héroïques parties d'échecs, le jeu favori des Florentins delà République. En ce tempslà, chaque famille noble avait sa loggia. La plupart ont disparu, détruites ou incorporées dans les édifices modernes. On voit sur la façade ou sur le coin de quelques palais des insignes de corporations, des anneaux et des espèces de lantei-nes de fer, marques de distinction accordées aux citoyens qui s'étaient rendus célèbres dans la robe, les armes ou les lettres ; on plaçait dans les anneaux des torches ou des bannières pendant les réjouissances publiques. Le plus souvent, ce sont des chefs-d'œuvre de ciselure et d'un art exquis. On pai'vient à reconstituer un ensemble vraiment imposant, celui de résidences princières, qui, par le cai'actère de leur architecture, répondent à l'idée que l'on

se fait des demeures où vivaient les chefs des partis guelfes et gibelins, dont la lutte fratricide ensanglanta l'Italie pendant les Xlll^ et XI V^ siècles. Des guichets pratiqués dans des murs massifs et sous des portiques servent à débiter, à certaines heures et à certains jours, les vins et les huiles récoltés dans les domaines des propriétaires de ces demeures.

C'est à la singularité des contrastes sans cesse frappants dans la ville qu'est dû, pour une large part, le charme dont on y jouit. Des quartiers sont faits à la vieille mode et plusieurs en sont restés à ce degré d'évolution ancienne. Les vivants voisinent sans peur avec les morts ; des cimetières sont groupés à proximité d'une église et d'un centre populeux; les tombes dessinent aux historiens l'établissement à poste fixe d'une coutume ancienne qui a maintenant disparu.

Rien n'égale la surprise de l'étranger quand, dans la rue, il se trouve, pour la première fois, devant un groupe d'hommes vêtus d'un domino noir serré à la taille par un chapelet et le visage masqué. Leur tête est nue; un large chapeau de feutre noir, maintenu à leur cou, flotte sur leur dos. Ils sont une douzaine. Six portent sur leurs robustes épaules un brancard recouvert d'un dais noir d'où s'échappe par intervalle un gémissement; les six autres accompagnent. L'effet sur vous de cette appaiition est intense ; une confusion se fait dans votre esprit, qui vous reporte je ne sais à quelle vision des siècles dévolus. Sous ces habits de pénitents, battent les cœurs généreux des frèies de la Miséricorde. 11 faut louer le zèle de cette noble institution dont le dévouement et les aumônes se font sentir à l'occasion dans les grandes calamités. Des personnes les plus

distinguées briguent l'honneur de faire partie de leur compagnie. Cette confrérie s'occupe, dans le principe, d'ensevelir les morts, à porter pendant les épidémies les malades aux hôpitaux ou lazarets. A la requête des malades, ils vont chez eux les panser, les soigner, les veiller, ou les transportent à l'hôpital; ils recueillent les blessés, les malades par la ville, les cadavres en cas de mort subite, et cela à toute heure du jour ou de la nuit, sans avoir égard aux intempéries des saisons, ni même aux temps d'épidémies.

Une des spécialités les plus aimables de Florence réside dans la mosaïque de verre. Il s'en étale tellement en bijoux, en objets de toute sorte, que le désir d'en posséder, après quelques semaines de séjour, devient puéril.

L'Italien aime les bijoux par-dessus tout. Les amulettes jouent un rôle particuler dans cette prédilection. Ces objets sont destinés à protéger contre les maléfices, la jettatura de préférence ; enfin, à favoriser ou à contrarier les sentiments d'amour, de haine, et à contribuer ainsi plus ou moins directement au bonheur ou au malheur de la vie. Ces conceptions, presque toujours fort simples, sont aussi anciennes que l'homme lui-même. Dans la préhistoire, nous les trouvons déjà bien implantées dans les mœurs magdaléniennes. En ce qui concerne le fétichisme italien, «l'Italie du Nord peut être séparée de l'Italie du Sud parce qu'elle suit la marche des pays civilisés de l'Occident, tandis que l'Italie méridionale est bien encore la proie de toutes les superstitions que des siècles passés ont fait naître. »

Les riches habitations de Florence comprennent plusieurs étages et se terminent par un assemblage de

charpente qui s'avance en forte saillie sur la façade. A côté, il y a la maison de campagne, dont la construction est beaucoup plus élégante et où l'on y trouve la terrasse protégeant des ardeurs du soleil.

Rendez-vous un jour de pluie à une station de fiacres, vous y jouirez d'un pittoresque local. Au loin, les véhicules se dessineront à vos yeux sous un chaos de couleurs disparates. Pour peu que vous approchiez, vous découvrirez, non sans un malin plaisir, les cochers blottis sous d'énormes parapluies se dérobant ainsi aux cataractes célestes. Voti'e plaisii- sera prolongé quand, sur un signe d'un passant, une de ces nuances, rouge, beige, verte... se détachera de la masse confuse et s'en ira circuler dans la ville fixée à sa boîte mouvante comme une coquille à son rocher.

Florence est remplie d'antiquaires, et les collectionneurs peuvent se donner amplement la fièvre de la chasse et de la découveile. Que d'argent représentent les vieilleries délicieuses qui s'entassent depuis les somptueux magasins jusqu'aux plus sordides boutiques. Il en est bien peu séjournant à Florence, qui ne s'offrent le luxe et l'émotion de chercher et se croient, après l'achat, assurés d'avoir ti ouvé « la belle occasion ». Combien se plaisent chez l'antiquaire et ont connu la volupté de la conquête du bibelot. Conquête est bien le mot, car qu'il est souple l'antiquaire en fertiles ruses, et combien le collectionneur doit déployer de tactiques, de connaissances pour discerner le vrai, l'antique bibelot parmi les maquillages dés copies qui sont, elles aussi, des merveilles dans leur genre.

Les Italiens ont de tous temps aimé passionnément la musique ; la comédie et les théâtres sont nombreux

à Florence à la portée de toutes les bourses, même des plus modestes.

La pharmacie de l'ancien couvent de Santa Maria Novella offre de nouveau l'occasion de prendre un aperçu de la splendeur où se trouve parfois confiné le commerce. 11 faut avouer, à la vue de ces vastes et belles salles, aux voûtes splendidement décorées, qu'elles sont vraiment trop somptueuses pour y débiter des panacées. Cette pharmacie est célèbre par les parfums que l'on y prépare et par ses liqueurs, surtout l'Alkermès, produit propre à Florence. Contiguë au laboratatoire, une ancienne chapelle, désaffectée au culte, renferme des fresques du XIV^ siècle attribuées à Spinello Aretino et représentant des scènes de la Passion.

En voyage, on arrive à grouper des observations de toutes sortes, parfois singulières. Il est souvent permis de constater combien les individus de petite taille sont fréquents en Italie, et particulièrement dans la Toscane. Ce n'est pas le nanisme, mais des individus d'une taille pouvant varier de !•" 35 à !•" 50 et répartis dans une race représentant une taille ordinaire.

Les musées sont employés à l'accroissement et à la diffusion de la science; ceux d'histoire naturelle ne sont pas des moindres, et Florence, sous ce rapport, est parfaitement dotée. Son musée d'histoire naturelle, admirablement situé, réunit des trésors inestimables pour l'histoire du globe. On ne peut énumérer ces richesses dont tant de savants connaissent le prix et l'intérêt majeur. La terre, la mer se confondent dans une unité fondamentale. Un jardin botanique attenant à ce musée possède de belles serres. Tout auprès,

dans de vastes salles, sont les herbiers formés par les soins des plus grands savants de l'Italie dans ce genre d'étude. La tribune de Galilée est une des principales curiosités; on y voit de belles sculptures, et au centre les instruments de physique du grand mathématicien. Dans la section de la faune fossile, on peut remarquer des pièces de vertébrés du Val d'Arno, très belles, très intéressantes, car elles nous font connaître dans son ensemble « la grande faune qui a marqué le dernier épanouissement du monde paléontologique et a précédé la venue de l'homme. » Grâce à létude d'éminents savants, on peut voir classés nombre de ces mammifères. Pour beaucoup, ce sont des pièces remarquables ; leur rangement et leur classement opérés par des maîtres achèvent de rehausser l'intérêt que l'on leur porte.

Outre la paléontologie, la botanique..., ce musée contient un répertoire des fonds marins d'une grande richesse. Les végétaux, les animaux sont rangés par analogie ; les Echinodermes sont en grand nombre, les Crustacés ont beaucoup de représentants et la famille des Goralligènes aligne de belles séries d'espèces. Plusieurs grandes salles sont occupées par des ouvrages en cire d'anatomie comparée du genre humain. D'autres galeries sont consacrées aux mammifères actuels et parmi eux de grands anthropoïdes. En présence de ces singes, on pense sans peine que nombre de visiteurs ne laissent point échapper l'occasion de les comparer à l'homme. Pour beaucoup de savants, l'indépendance de l'homme est pleinement démontrée, et malgré tous les écrits et les conceptions de certains transformistes il faut avouer que rien est venu détruire les théo-

ries qui font considérer que l'homme est le seul de son type, le seul représentant de son ordre dans le présent et dans le passé. Il faut donc admettre que parmi les types de la Création, il existait distinct de tous les autres, et destiné à une évolution sui generis, l'Être intelligent. L'espèce humaine serait apparue sur terre offrant tous les attributs essentiels de Vhomo sapiens, et ses caractères secondaires ne l'éloigneraient pas plus de l'homme actuel que les races présentes ne différent entre elles. Les dissemblances que l'étude a relevées sur les restes de l'homme néanderthaloïde de la Chapelle-aux-Saints, le plus ancien connu, ne peuvent s'interpréter « que comme des marques d'un stade évolutif moins avancé que celui où nous voyons l'humanité actuelle. »

Florence a été de l'Italie, le premier centre de l'anthropologie, et sa société est la première qui s'est constituée. Son origine de développement revient à la Société d'Anthropologie de Paris, fondée par Broca, qui est Valma mater des études anthropologiques. Ce n'est véritablement qu'en 1870 que l'anthropologie en Italie eut une place parmi les sciences officielles. A la chaire de Florence fut annexé le musée qui devint le Musée national d'anthropologie et d'ethnologie. Ce fut le premier de ce genre et pendant nombre d'années le seul en Italie. Les collections sont nombreuses et des plus précieuses qui relèvent de cette société. On peut citer celles de la Nouvelle-Guinée et du Pacifique en général ; les séries de l'ancien Pérou, du Mexique, de la Sibérie, de la Laponie, de l'Afrique orientale... Ces collections furent augmentées par les voyages de hardis pionniers dans ces régions, dont beau-

coup furent subventionnés par la Société d'anthropologie de Florence qui a contiibué à leur préparation et en a reçu les rapports dans ses séances. L'application de l'anthropologie aux beaux-arts a été féconde en Italie et devint de l'anthropométrie. Sa tradition est longue et glorieuse, car elle remonte à Vitruve, et dans son histoire on y retrouve les noms de Vinci, de Battista Alberti.

On aime le changement continuel des tableaux variés que font naître les excursions au dehors de Florence. De petites lignes d'intérêt local sillonnent ce pays si riche, si fertile. Dans le train qui doucement vous emporte, vous regardez la course de la nature. Tout le long delà route, des paysannes passent, un foulard aux nuances vives noué sur leurs cheveux brillants. La souplesse des jeunes, leurs poses variées vous transportent en plein idéalisme. D'autres, aux abords des hameaux, tressent de leurs doigts agiles des pailles et des fibres de bois tout en marchant et gardant leurs animaux. Ces tresses serviront à la fabrication des chapeaux. Puis des scènes agrestes ; des bœufs forts et doux, qui reviennent à pas lents... Des hommes secs, nerveux, car l'embonpoint n'est dans cette région que l'apanage de la classe aisée, sortent des usines rustiques et vont étendre sur des cordes les longs écheveaux de pâte molle où ils devront sécher. Leur visage, leur cou sont bronzés par le grand air, et des éclairs de soleil mordent leurs bras jaunis par le safran et le

naphtol employés à la couleur blonde des pâtes alimentaires. Au loin, on aperçoit l'amas confus d'une ville, les clochers dominent l'ensemble, des nuages de fumée indiquent les usines. C'est Prato industrielle, ou, plus proche, c'est Fiesole la vieille cité.

Que de souvenirs s'échappent parmi cette nature; tous les lieux ont une histoire et rappellent un passé. Ici, c'est la villa Mazzi construite par Cosme le Vieux et célèbre par plusieurs faits historiques qui s'y sont accomplis, ainsi que par les illustres personnages qui y résidèrent ; c'était aussi le lieu de prédilection de Laurent de Médicis. Là, ces monts sont fameux par les vastes et antiques carrières qui ont fourni les matériaux pour la construction des principaux édifices de Florence. Ce sentier, près de l'église de Fiesole, vous conduit au monastère où habita longtemps Pic de la Mirandole, alors que cet autre vous ramène à l'ancienne villa Palmieri, où Boccace avait placé les agréables conteuses du Décaméron.

Fiesole est l'excursion classique des Florentins. Les demeures dans ce coin de paysage sont toutes sœurs pour la beauté ; soit que leurs façades unies et simples se parent sous la lumière, soit qu'elles aient dans leurs décors des fleurs de pierres mêlées à des fleurs vivantes. Sur les terrasses heureuses et fleuries, parmi les cyprès nobles, le poète, l'écrivain y cherchent les échos d'autrefois. Une longue ligne de murailles, qui ceignait la ville étrusque du côté du nord, est la partie qui a le moins soufTert des injures du temps. Un rempart gigantesque donne une idée des constructions cyclopéennes de ces temps reculés. L'emplacement de la forteresse, ou Acropole, située à 1000 pieds au-des-

sus de Florence, est maintenant occupé par un couvent de Franciscains. Des fouilles faites à diverses reprises et à diverses époques ont fait supposer que l'Acropole se composait de trois rangs de murailles parallèles. Un temple existait dans sa circonférence, soutenu par 18 colonnes de cipolin oriental, dont 15 sont parfaitement conservées avec leurs chapiteaux ioniques et leurs bases romaines de marbre blanc. Un peu en arrière, on voit les traces d'un amphithéâtre mis à découvert en 1809, puis recouvert ensuite par la culture.

En dehors des attraits qu'offrent ces souvenirs lointains, Fiesole possède une belle cathédrale dont les œuvres viennent s'ajouter à l'intérêt que l'on ressent pour cette magnifique histoire de l'art. Parmi les noms des sculpteurs qui ont embelli ce monument, on y relève celui de Mino da Fiesole, mort en 1484. Sa Vierge avec V Enfant et des Saints vient nous révéler cette charmante « école de marbriers » à tendances suaves de la fin du XV^ siècle et imprégnée d'un sentiment que l'art antique n'a pas connu. Le talent de ces artistes s'employa surtout à sculpter des portraits, des bas-reliefs votifs, des autels et des tombeaux dans les églises.

Dans une pittoresque nature, Prato est une ville bien bâtie de près de 14,000 habitants, et un centre industriel important pour le tissage des étoffes de soie, des ouvrages de paille et renommée pour ses excellents biscuits... Prato dépendit longtemps de Florence et en partagea la destinée pendant tout le moyen âge. Les Espagnols la prirent d'assaut en 1512. Cette ville a occupé au XVe siècle beaucoup d'artistes de Florence,

de sorte que la visiter, c'est continuer l'étude de l'art florentin de la Renaissance. Un chef-d'œuvre de Donatello, un autre de Michelozzo, une grande composition, La Vierge avec deux enfants d'Andréa Robbia, une magnifique grille de bronze et bien d'autres merveilles viennent attester l'importance de Prato dans l'histoire de la sculpture de cette époque. Les peintres qui y travaillèrent sont, pour quelques-uns, les deux Lippi, Botticelli, Fra Diamante. L'église de la Madonna délie Carceri est un des plus intéressants monuments de la Toscane, tenant le milieu entre les premiers temps de la Renaissance, et nous montre combien les architectes s'occupaient de la solution du problème de l'église en forme de croix grecque surmontée d'un dôme.

Les environs de Prato sont délicieux à parcourir. Des vallées fort belles succèdent à des paysages grandioses faits de gorges, de vais, de monts boisés. Au mont Ferrato s'extrait un marbre vert serpentin employé fréquemment dans les constructions toscanes. Des filonnets de carbonate de cuivre se découvrent à proximité de ces exploitations.

Après avoir passé plusieurs semaines de bonheur au milieu d'une nature belle et généreuse, entourés de chefs-d'œuvre décrits dans ces lignes rapidement, quittons Florence de grand matin. Les étoiles se réfugient déjà dans le sein de la nuit, la campagne est remplie des vapeurs de l'aube où les arbres apparais-

sent comme des masses confuses plus épaisses que tout le reste ; bientôt le soleil dorera la crête des montagnes, et rien ne sera plus frais que le réveil de la nature.

Dans les gares, les arrêts s'effectuent rapidement, le train se range le long des quais, des voyageurs montent et descendent des wagons dans l'afTairement des porteurs de bagages nombreux et empressés ; puis le train se remet en marche, et les villages, les cultures défilent de nouveau comme dans une féerie. Bientôt, on pénètre sur les grasses terres de la verte Emilie, une région fertile et laborieuse dont les villes respirent l'aisance et la sécurité qui sont les fruits du travail.

Au loin, Bologne apparaît comme une ombre massive et, en passant, nous saluons celle qui fut de tout temps un centre intellectuel important, depuis peu, a pris rang de capitale archéologique et dont les explorations de ses nécropoles préhistoriques ont donné lieu à une large voie d'études nouvelles aux savants sur la première civilisation villanovienne. Les images lointaines que Bologne évoque sont un puissant mirage à la pensée, et nous font unir le passé au présent qui crée ainsi la réunion du réel lointain au proche idéal.

Car, si grossier le cerveau du protohistorique nous apparaît, nous ne pouvons nier que l'esprit y fut imprimé dans lequel il a lu à toute heure. Peu à peu, la faculté maîtresse s'est développée en lui ; elle est sortie de son enveloppe qui, après avoir été le soutien de son enfance, aurait gêné sa virilité. L'idéal de l'art fut créé du jour même où l'homme façonna la pierre et, pour lointains et naïfs dans leur industrie les artistes des nécropoles protohistoriques de Bologne nous appa-

raissent, ils n'en sont pas moins les frères posthumes de la brillante école bolonaise des Carrache, des Albane, des Dominiquin, des Guido Reni, des Guerchin...

Effectivement, dans ces derniers, l'intelligence de l'art distribuée dans le cerveau de leurs ancêtres s'est emmagasinée par la loi même que les facultés maîtresses, inséparables de la pensée, s'augmentent ou plutôt s'additionnent de génération en génération sous l'influence de la force universelle. Par les arrêtés d'une vision, le génie naissant de l'homme répondit de suite à un sentiment. Ce fut la fleur de beauté qui s'entr'ouvrait au souffle de la vie, alors qu'à la Renaissance ce fut la fleur dans son épanouissement.

Maintenant, du train on aperçoit une immensité métallique que les yeux, du train, ne peuvent délimiter. On demeure émerveillé. Sur le réseau ferré, le train glisse entre les eaux de l'Adriatique lumineuse sous les teintes chaudes et dorées du soleil. La terre fait désormais défaut. Adieu, air embaumé des senteurs âpres des cultures, adieu, hameaux rustiques, scènes agrestes des campagnes ; plus de prairies épaisses au fond des vallées, plus de forêts aux sources murmurantes ; c'est la brise et ses parfums marins, ce sont les jeux du soleil qui se noient dans les replis des vagues et sous leurs reflets brillent d'un éclat inaccoutumé. Venise apparaît immense, surmontée de ses clochers et de ses dômes. Des îles s'allongent, au loin, dans une vasque d'argent, sous un dais de saphir, murailles avancées propres à briser l'assaut des vagues

et des vents de la hante mer, ceinture protectrice de la ville vers le large. Puis le train stoppe ; chacun se dirige vers les bateaux omnibus, vers les gondoles. C'est la locomotion agréable par excellence où le regard suit le chemin qu'il vient de parcourir et poursuit l'espace où il va s'engager. On se sent envahi par un sentiment indéfinissable; quelque chose d'irréel, de magnifique flotte en vous. Les rues ont l'aspect d'énormes tentacules dont la tête est le canal. Rien ne peut donner une idée de ces voies liquides bordées de somptueuses demeures, d'étincelants magasins, d'hôtels princiers où l'art le plus raffiné se rencontre. Le grand canal est assurément le quartier aristocratique, le royaume des riches où chacun a sa flotte de gondoles et ses gondoliers en livrées. A l'intérieur de la ville, une agglomération de palais, de magasins, de simples demeures, de carrefours meublés de vieux puits à ferrure, de lagunes, de rues étroites de terre ferme animées par un peuple remuant, sensible, poétique, qu'on dépeint facilement sans l'avoir beaucoup connu. Des femmes drapées dans leur châle, la tête fine et fière, les traits harmonieux, évoquent les idylles des tableaux des musées. C'est la ville silencieuse où tout véhicule est banni, où chacun circule sans crainte de sa personne. La délicieuse ville ignorante de ces monstres lancés à fond de train, sans le bruit assourdissant des trompes, sans l'acre odeur des vapeurs de l'essence. Une ville sans danger, une ville moderne où la vie s'écoule tolérable, sans hâte éperdue. Les lagunes ont été des barrières à la frénésie du pi-ogrès, celui dont le résultât est de faire de nous de pauvres êtres environnés de périls ; sont-elles destinées un

jour à disparaître et réduire Venise au rang de toutes les villes. Le retrait des eaux dans certains quartiers a donné l'alerte, et les hydrauliciens vénitiens se préoccupent de cet état de choses. Espérons que leur intelligence saura assurer leur conservation et préserver Venise d'une telle déchéance.

Parmi les îlots disséminés au large, il y en a de consacrés aux morts (îles des tombeaux). Il est difficile de décrire l'impression que l'on ressent d'un cortège funèbre sur les lagunes. De la pointe de la Salute, le spectacle est d'un pittoresque émouvant. Du Grand Canal les gondoles arrivent à la file, passent légères, atteignent la mer libre et se rendent au champ du repos. Les murmures des prières du clergé, le bruit des paroles des accompagnants, les plaintes de la famille semblent monter du fond des eaux, s'élancer dans la transparence de l'air, vers les cieux beaux et candides. Là-bas, drapé d'une gaze d'argent, c'est le cimetière, et celui des enfants de familles de petite condition offre un aspect singulier. Des bornes de pierre sommairement équarries marquent l'emplacement d'une sépulture, et l'ensemble de leur réunion donne à l'endroit une note franchement archaïque.

Dans ces oasis de paix combien reposent au bruit du sombre océan. 0 flots, que vous avez vu couler de larmes et que les senteurs de vos goémons verts ont rafraîchi de fronts brûlants. Flots profonds, racontez les douleurs des mères à genoux, n'est-ce pas un peu de leurs sanglots quand montent les marées que vous jetez aux grèves.

Venise est la ville artiste entre toutes les villes du monde ; Venise est la fille des arts, elle ne doit rien à la terre ; jusqu'au sol qu'elle foule, elle l'a conquis sur la nature, elle le dispute chaque jour à la mer ; l'eau qui étanche sa soif, elle la reçoit du ciel, comme le génie de ses artistes et de ses héros. A. Royer.

Et la gondole glisse silencieuse, légère, gouvernée habilement d'une seule rame parmi des caravanes maritimes, parmi des palais de marbre..., transportant l'étranger dans quelque poétique légende. Venise, ancienne couronne de Byzance, ville singulière aux artères limpides, nous pouvons te contempler. Plus tard, en prononçant ton nom, qu'évoquera-t-il ? Ta Vieille Librairie, un des plus beaux édifices de la Renaissance; ton église du Salut dont la blanche coupole s'élève aussi pure dans la limpidité de l'air que le vœu qui monta de la terre au ciel et d'où elle surgit magnifique, somptueuse ; ton palais des Doges grandiose, original, qui laisse, à quiconque l'a vu, une impression profonde; ta superbe et orientale basilique Saint-Marc ornée de mosaïques sur fond d'or, sur les entablements et les minarets desquels les pigeons chers à Venise contemplent du faîte de leur piédestal le lion héraldique de la cité et marient leurs doux roucoulements aux noms de tes grands peintres. L'île de Murano où Henri II, roi de France, accompagné du duc de Nevers, dormit une nuit ; ce nom de Murano, sont les verreries recherchées du monde entier, et dont la perle marguerite servit de trait de fraternité aux peuples alors qu'elle était adoptée comme monnaie sur les côtes éloignées des continents ; c'est le vaste port réceptacle du commerce de l'Orient avec

l'Occident, l'un des principaux foyers qui eut dans la Méditerranée une grande force de rayonnement. Là, de ses rades, et par ordre de la République, de nombreuses flottes partaient dans l'archipel de la Grèce, dans l'Asie Mineure pour rapporter les marbres nécessaires à la construction de la cathédrale. C'est le Grand Canal la voie serpentante de communication ; les ponts du Rialto et des Soupirs ; les lagunes étroites, enchevêtrées comme un écheveau, silencieuses dans les carrefours des rues, étincelantes au soleil radieux des rives enveloppées des brises de la mer, conquérantes à toujours des cœurs artistes qui de leur art les immortalisèrent. Partout, on sent bourdonner la gloire ; dômes et campaniles pointent de toutes parts sur le ciel leur imposante stature, et de leurs cloches aériennes s'échappent les échos embaumés de tes génies.

Et la nuit descend mystérieuse sur la grande cité ; aussi mystérieuse que cette face de cadavre lumineux qui apparaît dans le ciel et semble l'hypnoliser du regard. Etoiles fixes en haut, étoiles mobiles en bas ; sur de larges rubans de jais, pailletés de feux, des ombres se dressent, étendent leurs bras nombreux, d'autres glissent silencieuses au bruit clapotant de l'eau, traçant dans les ténèbres une voie lactée de rubis sous la rame et sous la chanson du gondolier.

Or che in cielo alla è la nolte, Senza stelle et senza luna, Te non svegli le onde rolte Délia placida laguna.

Dormi, o bella! menlre io canto La canzone del gondolier.

Quel vacarme dans la nuit où va sonner le carême ; quelle inénarrable folie sous le cortège silencieux des astres, que dissipera la première aurore. Que c'est complet I Chacun tient en main un tambourin, une crécelle, et des cris discordants retentissent au loin sur les lagunes. Des barques illuminées glissent en cadence sur les eaux, les mosaïquent d'étoiles, des sérénades éclatent dans l'air, et leurs notes sont portées aux échos. La place Saint-Marc est pleine d'une foule grouillante ; sous des costumes charmants dans des accoutrements étranges, elle évolue aux pieds des palais, oubliant les soucis, les misères de la vie pour vivre dans un monde d'illusions. Des bruits de voix, de rires, de musiques emplissent les oreilles ; les lumières se poursuivent, s'éteignent, se raniment incessamment, les acrobates varient leurs désopilants mouvements, chacun se bouscule, s'aborde pour l'intrigue, le pauvre tutoie le puissant, et tous sont d'accord dans la fraternité du Carnaval.

Saint-Marc, vénérable temple de la prière, solennel dans ton silence, qui contemple cette foule, sois ici clément. Songe que ces hommes, pour beaucoup, sont venus, hier encore s'agenouiller pleins de piété et de gravité aux pieds de tes autels ; pour quelques heures ne les condamne pas pour tout un passé. Pense que ce besoin de joie dans la liberté fait partie de la morale de leurs pères, qu'il leur fut transmis comme le patrimoine d'une longue et persistante tradition.

L'homme, au fond, n'est qu'un enfant qui, loin des soucis de la vie, se livre à la joie de vivre. Celui qui parlerait en ce moment à son bon sens perdrait sa

peine, il ne serait pas compris, ou, ce qui serait pire, il serait mal compris. Les coutumes et les illusions sont longues à dissiper chez les peuples, et les préjugés difficiles à combattre. 11 faut bien prendre garde qu'en les détruisant, on supprime la nature d'où ils émanent et à qui l'homme demande sans cesse satisfaction à ses éternels besoins.

« Une gondole est une légère embarcation avec une petite cabine basse et noire enrichie de coussins recouverts de cuir avec la place pour au moins six personnes ; elle est peinte en noir conformément à une loi du XVe siècle. Un fer en forme de hallebarde s'élève à la pointe de sa proue et est un peu plus haut que le toit de la cabine, de sorte que l'embarcation peut passer sous les ponts dès que le fer n'a pas touché la voûte. Ce fer pesant sert en même temps de contre-poids au gondolier, qui se tient debout à la poupe. »

Parmi les gondoliers de Venise, quels types on peut découvrir sur les quais éloignés de la Piazzettal Beaux parfois, poètes sans s'en douter. Assurément de beaux modèles pour la plastique. Le plus souvent, une chemise débraillée près de la gorge laisse deviner une poitrine aux attaches nerveuses, d'où sort, aux détours des lagunes, le hop I sonore avertisseur. Leurs traits énergiques, sans dureté, sont bronzés par l'éternel souffle du large. Leurs pieds, leur tête sont nus, et leurs cheveux se soulèvent mollement sous les caresses de la brise. Campés fièrement à l'arrière de la gondole, ils ressem-

blent par leurs caractères physiques à des génies de l'onde. La rame en main, ils la dirigent habilement, disons plutôt élégamment, tant cette expression semble plus juste, décrivant d'une parole souple et chaude les beautés des sites que l'on traverse et des rives où l'on accoste. Assis presque à leurs pieds, l'étranger leur désigne un point d'un geste de bras tendu; ils comprennent, se penchent vers lui et lui parlent longuement. Inutilement, celui-ci essaie d'imposer à sa pensée que ces hommes sont des hâbleurs, qu'il se laisse prendre à des apparences trompeuses ; c'est en vain, tout cela sonne faux à son esprit ; ce que ces hommes lui disent est vrai, et il sent passer dans la sonorité étrange de leur verbe des âmes de poètes qui vibrent dans des enveloppes vulgaires, aux enchantements de leur pays qu'elles aiment et veulent faire aimer. Reconnaissant qu'ils ont afTaire à un Français, ces hommes se fabriquent une langue qui n'est pas de l'italien, qui n'est pas du français, et qui est l'un et l'autre. Ainsi habillé, leur langage n'est plus celui que vous entendez fréquemment; c'est une langue avec de nouveaux mots, de nouvelles formules, semblant faits tout exprès pour exprimer leur pensée. On reconnaît facilement que parfois ils se grisent de leurs paroles, qu'ils exagèrent ; mais cette exagération est plus jolie que l'expression de la stricte vérité, et l'on préfère les visions entrevues par leur pensée que la tournure de l'exactitude. Ces hommes ont un idéal à eux, bien à eux. Où donc ont-ils pris le modèle de s'exprimer ainsi ? Si ce n'est un don naturel, une persistance d'enthousiasme imprégnée dans leur imagination, que même à notre époque on retrouve plus ou moins fidèlement conservée dans

l'âme du peuple, vibrant des mêmes passions, des mêmes instincts que les artistes qui vibrèrent et soulignèrent des œuvres admirables.

Et quand vous débarquez près de la place Saint- Marc, la basilique somptueuse vous apparaît tout autre que vous l'aviez entrevue. C'est bien le luxe et l'élégance du Xïle siècle, rappelant de très près les constructions de Justinien ; les mosaïques, l'ampleur de la nef, les colonnes de marbre, les dorures, les bronzes ; la décoration intérieure produisant un grand effet par la juxtaposition des marbres, de leurs couleurs et du pavage en mosaïque. L'effet décoratif de l'extérieur n'est pas moindre, enrichi de coupoles, de niches, d'arcs, de pilastres, avec des additions gothiques d'un bizarre effet. Des sujets, aux vêtements multicolores, s'enlèvent harmonieusement sur le fond vieil or des façades, et tout ce que le style byzantin offre d'opposition au style classique de l'antiquité, il vous semble le voir pour la première fois.

L'absence du Campanile, écroulé il y a des années, se fait sentir plus vivement. La place Sùnt-Marc vous apparaît semblable à de beaux récits d'un livre où des pages sont absentes. Un si grand désastre ne va pas sans regrets, et l'on se demande si le nouveau venu, qui s'achève sur l'emplacement du premier, compensera son élégance et sa majesté.

La sculpture byzantine de San Marco a gardé de nombreuses traces de son passé hellénistique. « Orientale par sa technique, elle, est donc restée grecque dans une certaine mesure par son inspiration, mais, à la différence de la sculpture occidentale, elle n'a pu retrouver le secret du modelage et de la statuaire. »

M. L. Bréhier, dans ses études sur l'Histoire de la sculpture byzantine, propose d'attribuer à une basilique constantinienne les beaux chapiteaux aux béliers de là nef de l'église. Sur les corniches et sur certains chapiteaux, nous fait remarquer cet auteur, les contours des motifs, feuilles, palmettes, animaux, sont réservés sur un fond qui, d'abord légèrement creusé, est rempli d'un mastic sombre sur lequel les sujets s'enlèvent en clair. C'est la technique des émaux champlevés, rhénans ou limousins. Toujours d'après L. Bréhier, les admirables archanges de la façade ressemblent à des agrandissements de certaines feuilles triptyques du Xle siècle. San Marco doit à Jacopo Sansovino beaucoup de ses sculptures. Il faut étudier ce maître à Venise pour voir combien sa domination fut profonde dans l'architecture et dans la sculpture de l'Italie du Nord. Ses œuvres sculpturales, conçues comme des peintures, offrent des jouissances très grandes, car il sut exprimer noblement le génie de la Renaissance et « concilier, comme Raphaël dans la peinture, l'esprit classique et l'esprit chrétien. »

Le Baptistère de San Marco se détache à droite dans la nef latérale, avec, au milieu, les fonts baptismaux recouverts d'un couvercle de bronze (1545) et que surmonte un Saint Jean-Baptiste de Segala (1565) ; de beaux bas-reliefs les décorent, dus à Tiziano Minio de Padoue et Desiderio de Florence. A la voûte, parmi des scènes mosaïques, Les neuf chœurs des Aiiges (XI le siècle), sujet chrétien assez rarement représenté. Les anges sont ici des anges byzantins, jeunes gens imberbes et ailés, habillés d'une longue robe et d'une écharpe drapée sur la poitrine. Au centre de la compo-

sition, le Père Eternel, dans la forme astrifère qui était populaire à cette époque. Deux de ces anges sont vêtus d'une cuirasse, ce qui permet de les identifier à des archanges, dont ils ont les traits et le vêtement. L'un tient une balance, qui devra juger les âmes, et, sans nul doute, c'est saint Michel le guerrier qui va rempUr ce rôle. Aux pieds du Père Eternel, un ange avec dix ailes, être compliqué et bizarre.

11 faut faire le tour de la galerie qui règne en haut de l'église pourvoir de près les scènes mosaïques. L'examen en est long d'après leur profusion. Complaisamment, elles exposent les épisodes principaux de la vie du Christ avec plus ou moins d'expression. Les mosaïques romanes du XIl^ siècle voisinent avec d'autres de facture plus récente. Les anciennes sont les plus belles, malgré leurs lignes incorrectes. Ce qui manque aux mosaïques modernes c'est le style, le cachet ; elles sont plus exactes dans leurs lignes mais la vérité y est moins exprimée.

San Marco est le type de l'église byzantine, construite sur le modèle de l'église des Saints -Apôtres, à Constantinople. Les mosaïques font surtout sa richesse. L'art chrétien, même dans l'antiquité, nous fournit de nombreux et curieux exemples de l'emploi de la mosaïque, qui, à une époque, alla orner les murs verticaux et les voûtes au lieu de former des pavages comme dans les habitations romaines et dans les temples païens. Ravenne est, avec Rome, une des premières villes qui reçut, au Vie siècle, des décorations de ce genre, et les décors exécutés pour cette église sont de remarquables tableaux. Jusqu'au IX« siècle, les mosMïcjues, dues à l'art romain ou à son influence dans les provinces occi-

dentales, demeurèrent étrangères aux défauts qui se manifestaient dans les mosaïques d'Orient. Une des causes de décadence de la mosaïque au moyen âge fut l'usage qui s'établit peu à peu de daller les églises et les palais avec des pavés émaillés, qui exigeaient moins d'habileté de la part de l'artiste et étaient d'un prix moins élevé. La Renaissance vint relever tout à coup en Italie, l'art de la mosaïque, déjà fondée par la décoration de Saint-Marc de Venise. En effet, cette église nous donne un exemple de ce premier essor. Les mosaïques qui ornent ses parois sont en réalité un genre de peinture basé sur de semblables techniques. Le peintre mosaïste devint, dès lors, un maître. La plupart des chefs-d'œuvre de la Renaissance sont les meilleures pages de Pellegrini, de Raphaël, du Dominiquin, du Guerchin.., qui furent copiées en mosaïques. Ces tableaux eurent pour auteurs Rosetti, Zucchi, Galandra. Outre la mosaïque murale, nous avons, à la Renaissance, celle qui fut employée comme pavement et qui se borne d'ordinaire à des représentations schématiques, d'où le modelé, le relief, la perspective sont exclus. C'est le décor géométrique riche et aristocratique des palais, des somptueux édifices profanes, des églises, et dans lequel entre une gamme infinie de couleurs.

Les rues sont étroites à Venise, et le voyageur s'égare facilement dans leur labyrinthe. Pour connaître Venise, il faut la visiter à pied, puis en gondole, parcourir ainsi les zigzags de ses rues imprévues liquides

et de terre ferme, s'accouder sur les parapets de ses ponts bijoux, faire l'ascension de quelques-uns de ses monuments.

Qui a vu Venise ne saurait l'oublier. Loin d'elle, le Vénitien rêve de son opulence, évoque avec émoi le murmure de ses lagunes aux fuites secrètes sous les palais. Dans leurs vastes ateliers, les dentellières méditent aux charmes de leur cité tout en composant sur leur toile les souples et riches arabesques. C'est un charme de les voir tracer le fin réseau de fil, accumuler les points d'où devront éclore la rose royale et les fleurs aux ailes de papillons. Cette ville semble être née pour tout ce qui touche à l'art. Arts majeurs et arts mineurs se coudoient ; peinture et sculpture, dentelles aux prix fabuleux, aux beautés de travail et de lignes qu'elles font rêver de surnaturel ; céramique, verrerie rutilante chantent sous les feux électriques des somptueux magasins la gloire de l'industrie de Venise.

Grâce aux nouvelles percées des Alpes, Venise prend un nouvel essor par les chemins de fer, et le canal qui la relie au Pô lui fait concurrencer Gênes.

C'est sur un de ses plus hauts monuments qu'il convient de contemplei- le panorama de la ville. De là, le regard encercle l'horizon et découvre les ondes du rivage avec leui-s villages confondus. Le chemin de fer se détache rigide de la teirc ferme, et son ruban d'acier trace une ligne brillante sur les flots de l'Adriatique. Du sein de la mer, des maisons, des palais appai'aissent, bâtis sur pilotis; cent cinquante canaux les divisent en cent dix-sept îles réunies les unes aux autres par trois cent soixante (iix-hnit ponts, la plupart en pierie. La ville se cercle de forts importants.

Des lagunes, protégées par une longue rangée de dunes, se renforcent dans les parties étroites par d'énormes blocs de marbre ; ces murs, perpendiculaires du côté des lagunes, sélèvent pour s'abaisser du côté de la mer en quatre terrasses, dont la plus élevée et la plus large permet à deux personnes d'y passer de front. La digue de Malamocco s'avance hardiment dans la mer sur une distance de 2 km 100; elle fut construite pour empêcher le port de s'ensabler et par ordre du gouvernement autrichien, lorsque Venise était en son pouvoir. Depuis, on a achevé une nouvelle digue de 7000 mètres de longueur. On distingue à Venise deux genres de lagunes ; la lagune vive et la lagune morte. La première, où la marée produit un changement de niveau qui atteint près d'un mètre, la seconde, où la mer n'a plus d'action, étant très peu profonde à proximité de la terre ferme. Venise est entièrement située sur la lagunevive. Une multitude de pilotis, aux groupes les plus étranges, entourent d'innombrables bancs de sable, qui se trouvent à sec à marée basse et sur lesquels il est impossible de passer, même à marée haute. Au loin, le port de Venise un des plus importants de l'Italie; son tonnage total est représenté par 60 ^Iq de charbon. A l'est, parmi les nombreux îlots, se dessine Murano. Le nom de Murano évoque dans lesprit l'idée des verreries vénitiennes, com me Burano rappelle celle des riches dentelles. L'histoiie de Murano se fond avec celle de Venise. La seconde moitié du XV^ siècle y vit s'épanouir la première école vénitienne. Pendant longtemps, un style byzantin sy perpétua, relevé d'influences padouanes, elles-mêmes offrant comme une synthèse de l'élégance florentine et des bas-reliefs

gréco-romains. Vers le milieu du XV^ siècle, les maîtres les plus actifs de l'école de Murano appartenaient à la famille des Vivarini. Le plus illustre, Alvise, né en 1450, paraît avoir été le maître de Lorenzo Lotto.

L'école de Murano a produit Crivelli, ce peintre qui, au milieu de l'art vénitien, épris de vie, resta toujours un primitif (1430-1494).

Outre le rôle important que joua Murano dans la première période de l'école vénitienne, elle nous offre un autre sujet d'intérêt : l'évolution depuis le XII I^ siècle de son industrie de verre. Au XV^ siècle, ses artisans jouissaient d'une si grande considération, que la ville possédait son propre livre d'or généalogique, avait sa propre administration et le droit de battre monnaie. Les citoyens de Murano pouvaient aspirer aux plus hautes charges de la République. « Les enfants nés de l'union d'un patricien de Venise avec la fille d'un gentilhomme verrier héritaient, dès 1376, de la dignité de leur père. »

A Venise, l'industrie du verre a été importée par des ouvriers byzantins. Longtemps, la perle marguerite servit de monnaie sur les côtes éloignées des continents. Ce sont les verreries de Murano et de Venise qui alimentèrent l'Europe de mosaïques, et pour laquelle Saint-Marc a été une école pendant des siècles.

Murano, outre ses bibelots de luxe, s'est spécialisée par la fabrication des glaces de grandes dimensions.

A l'origine, des ateliers existaient à l'intérieur de Venise, mais, pour éviter la fumée et les dangers du feu, le nombre des fourneaux y fut de plus en plus restreint, et Murano devint presque exclusivement le siège do cette industrie. Cette ville fut surtout prospère

aux XVe et XV[e siècles ; puis elle déchut à partir du XVIlle siècle, dès que les amateurs commencèrent à lui préférer les verres plus durs de Bohême et d'Angleterre, et où l'on trouva, en France, le moyen de couler les grandes glaces. De nos jours, c'est le sable blanc et pur tiré de la forêt de Fontainebleau qui alimente l'importante verrerie de Murano.

A côté des ateliers traditionnels que visite tout touriste, il y a le Musée municipal avec son intéressante exposition des produits anciens des verreries vénitiennes. A Venise, des magasins ofïrent au public les gracieux objets de la fabrication moderne de Murano. On admire de grands vases aux parois minces, aux formes élancées, des lustres enguirlandés de fleurs et de feuillages, des glaces, des coupes, des services de table, etc. D'autre part, le style nouveau, d'aspect le plus inattendu; des bibelots sont revêtus de couleurs brillantes ou d'une teinte unique; certains ont une patine curieuse de flamboiements créée par divers procédés.

On ne peut visiter les monuments de Venise sans prendre un aperçu de sa vie artistique. Venise l'indépendante, dans ses arts, dans son histoire, dans sa situation géographique. La surprise, voilà ce qui attend le touriste à son arrivée dans cette ville, quand bien même il aura parcouru le reste de l'Italie. Les architectes viennent y chercher l'inspiration dans le style de ses monuments, d'un style si spécial, que l'on a consacré pour quelques-uns d'entre eux le titre de byzantin

gothique. Des peintres célèbrent le charme de ses lagunes, de ses nuits étoilées. De Venise, on a beaucoup vanté, beaucoup chanté, mais qui peut se flatter d'avoir tout dit?

La plupart de ceux qui débarquent à Venise sont frappés immédiatemsnt par l'aspect architectural de ses monuments. Le style, des plus anciens surtout, trahit une relation intime avec l'Orient. En efîet, on sait le rôle que la ville a joué depuis le XII« siècle jusqu'au XV^ siècle en Asie-Mineure et sur les côtes de la Méditerranée appartenant aux Turcs. Après la prise de Constantinople, en 1204, la puissance de Venise en Orient s'étendait depuis Trébizonde jusqu'à Durazzo, y compris la plupart des îles grecques, que Venise organisa à son instar. Venise était une des villes les mieux gouvernées de l'Italie ; son commerce avec l'Orient l'avait faite riche et prospère; elle ne connaissait pas la guerre civile, la religion y était respectée, la vie sociale très développée; on aimait les plaisirs, les beaux atours, les réunions brillantes, les grandes cérémonies, où tous les corps Je l'Etat participaient.

Le XV« siècle vit Venise à l'apogée de sa grandeur, « elle avait alors 200.000 habitants, était le centre du commerce du monde et se voyait admirée et respectée de toute l'Europe. Son port abritait 300 grands vaisseaux, montés par 800 marins, 3000 embarcations plus petites avec 17.000 matelots, et une flotte de guerre de 45 galères, montées par 11.000 hommes, pour veiller à la sûreté des mers. » La fin du XV<= siècle vit commencer la ruine de sa puissance; les siècles suivants devaient amener avec eux de nouveaux désastres dans les guerres qu'elle eut à soutenir contie les Turcs. A

partir du XVIIIe siècle, Venise cessait de jouer un rôle dans riiistoire.

L'architecture des monuments anciens de Venise traiiit, pour beaucoup, l'influence byzantine, et nombreuses sont les œuvres d'art qui portent son empreinte. Le style roman se retrouve dans certains palais : Farsetti, Zorzi, Lorédan ; mais ce sont surtout ses monuments d'architecture gothique qui ont un cachet original, tel celui du Palais des doges. L'architecture de la Renaissance, quoique introduite plus tard que dans le reste de lltalie, y fut particulièrement cultivée. Les premières constructions de cette époque peuvent rivaliser, sous le rapport des proportions, avec celles du même style de la Toscane, et, quoique plus richement décorées, conservent dans la façade la distribution de l'époque antérieure. Les palais vénitiens de la première Renaissance « ont une apparence accueillante et gaie qui les distingue de tous les édifices italiens. »

Venise, aux XV<= et XVl"^ siècles, a produit d'excellents architectes, comme les Lombardi. A côté, brillèrent Jacopo Sansovino, de Florence, Antonio de Ponte, André Palladio, le plus doué, qui fît époque et, dans l'architecture religieuse, restreignit la façade à une seule ordonnance de colonnes.

Dans la sculpture, Venise eut à la fin du XIV^ siècle deux maîtres dans les frères Massegne. Les noms des Lombardi, des Leopardo sont aussi importants dans cet art, y compris ceux de J. Sansovino et de ses élèves Girolamo Campana et Al. Victoria.

Les étrangers fréquentent Venise surtout au printemps, et la vie delà cité se trouve ainsi accrue. Sous les caresses du renouveau, le labeur de la ruche ouvrière semble redoubler ; des essaims d'artistes des deux sexes sortent des ateliers de sculpture, de mosaïque, s'éparpillent sous le ciel bleu, dans la tiédeur de l'air. Au centre de la ville, la place Saint- Marc est l'endroit où, en toute saison, la musique militaire se fait entendre, et que se montre, à ces heures, la société sélect de Venise. Rien de plus beau que cette place dans son cadre de splendides monuments : l'église Saint-Mai'C avec, en avant, ses trois hauts mâts sur des piédestaux de bronze en forme de candélabres, de L. Leopardi (1505), et qui, jadis, portaient les drapeaux delà République. Depuis 1866, on y hisse, les dimanches et les fêtes, celui de l'Italie. On remarque, au-dessus du portail de l'église, les quatre chevaux de bronze doré qui ornèrent, vraisemblablement, l'arc de triomphe de Néron, puis celui de Trajan, à Rome. Son occupation sur cet édifice relève d'une longue suite d'événements. L'histoire nous dit que l'empereur romain Constantin fit transporter ce quadrige de Rome à Constantinople, d'où, en 1204, le doge Dandolo l'arrachait pour le donner à Venise. Bonaparte, conquérant de l'Italie, le fit, en 1797, transporter à Paris. Ce monument ne devait être fian>;ais que jusqu'en 1815, époque à laquelle l'empereur d'Autriche le faisait lendre à Venise. C'est une des meilleures œuvres romaines de ce genre qui soient parvenues jusqu'à nous. Donnons donc un suprême regaid à ce fier fronton du temple chrétien que le soleil de la Vénélie fait flamber l'or chaud de tant de siècles.

A droite de Saint-Marc, la tour de l'Horloge surmonte une haute porte formant l'entrée la plus animée et la plus commerçante de Venise, celle qui conduit au pont du Rialto. La plate-forme de la tour est dominée par deux Vulcains de bronze, qui sonnent les heures en frappant sur une cloche. A l'ouest de la place, l'ancienne Bibliothèque (Libreria Vecchia), commencée en 1536 par J. Sansovino. C'est une des plus belles constructions de la deuxième phase de la Renaissance, remarquable par son rez-de-chaussée à pilastres doriques, son premier étage à colonnes ioniques, sa frise charmante et son balustre orné de statues. Les plafonds de l'intérieur sont décorés de peintures des meilleurs peintres vénitiens, tels que P. Véionèse, Schiavone, Tintoret, etc. Tout auprès, et non moins gracieuse par son style extérieur, l'ancienne Monnaie, construite par J. Sansovino (1536).

C'est une vision surprenante que celle du Palais des doges sur la Piazzetta. Ici la décoration est spéciale et, si elle emprunte ses éléments à l'art gothique, les grandes lignes semblent disparaître sous un caractère asiatique. Contrairement à l'art franchement gothique, où les fenêtres, les roses, les dentelles lapidaires occupent toute la surface, et dont l'aspect du monument suggère l'idée d'un emportement vers le ciel, le Palais des doges, par son plan rectangulaire terminé par une plate-bande, ne manifeste pas ce développement. Les vides sont éliminés par les pleins, et l'aspect n'en est ni imposant ni gracieux. Seule, sa partie inférieure, avec ses deux galeries superposées, semblables à des entre-deux de guipure, joue le vrai rôle d'ornement. Dans la décoration de leurs chapiteaux, la flore a été

étudiée avec amour et s'entremêle à profusion à des figures humaines. Le beau portail du côté de l'église de Saint-Marc est dans le style qui marque la transition du gothique à la Renaissance. Le pourtour intérieur du monument se dégage sous une apparence de grande richesse. Tout y est grandiose, immense : l'escalier des Géants, les statues de Mars et de Neptune...

A l'intérieur, les dimensions des salles pavées de marbre disparaissent sous la profusion des peintures et des sculptures, héritage somptueux des maîtres vénitiens.

Il y en a tellement et de tellement belles, qu'on en sort le cerveau meurtri, l'esprit affolé. Giov. Bellini, Titien, Tintoret, Véronèse, Palma le Jeune ont embelli ce palais de leurs œuvres, et l'harmonie de leurs vastes compositions vient donner une preuve du goût que ces artistes ont professé pour la disposition des draperies, le rendu des formes et des couleurs. Paul Véronèse nous séduit par son luxe inouï de détails. La scène de VEnlèvement d'Europe brille sous la richesse de son imagination, alors que son hidustrie se place au premier rang pour la vérité du mouvement.

L'Académie des Beaux-Arts de Venise est le palais le plus riche en œuvres picturales des maîtres vénitiens, et il est très instructif d'y comparer leurs procédés avec ceux de leurs contemporains de Florence.

« Quand on parle des arts à Venise, c'est d'abord à la peinture que l'on songe.» Plus haut, dans ces lignes,

nous avons dit que la première école vénitienne eut pour centre Murano. La seconde école primitive vénitienne qui fixe profondément l'attention est celle que fonda Jacopo Bellini, père de deux grands peintres, Gentile et Giovanni. Jacopo était élève de ce peintre ombrien Gentile da Fabriano, dont nous avons admiré quelques-unes des œuvres à Florence, mais il subit plutôt l'influence de l'école de Padoue, « qui est vraiment la mère de la grande école vénitienne. » Mantegna, élève de Squarcione (1431-1506), fut le puissant génie et le peintre important du nord de l'Italie ; il inaugura la période brillante de l'art pictural à Venise, et son influence fut énorme sur l'école vénitienne de Bellini et même sur l'école rivale de Murano. Ses œuvres sont empreintes d'ime richesse virile et remarquables parla composition des groupes de ses personnages.

Il faudrait beaucoup de temps pour étudier dans leurs détails les œuvres principales de cette galerie ; bornons-nous seulement à des notes rapides.

Giov. Bellini nous raconte, a\ec un peu de sécheresse dans ses premières œuvres, avec délicatesse dans ses dernières, des scènes touchantes du Nouveau Testament. On remarque la cordialité qui règne entre ses saints réunis, leurs formes vigoureuses et imposantes. La Vierge et VEnfant est un chef-d'œuvre de finesse et de goût où rien ne manque.

Titien est la gloire même de la couleur, et aucun ne le surpasse pour la fougue, la hardiesse et la vie. Son Assomptio7î est un des joyaux de cette galerie et n'a pas besoin d'être décrite. L'enthousiasme indicible des apôtres, leur ardent désir de suivre la Vierge, l'allégresse des anges, la figure rayonnante de Marie, l'éclat

du coloris de la scène ont tenté depuis longtemps la plume de nombreux écrivains.

Titien (1488-1576 ?) est de beaucoup le premier des grands peintres qui occupe dans la peinture une place illustre par la puissance de son génie, par l'influence dominatrice qu'il sut exercer sur la couleur. Nul ne le surpasse dans les portraits, qui sont des pages de profonde psychologie.

Que dire des œuvres de Véronèse, de Tintoret, charmantes idylles de l'un, intensité de mouvement et effet grandiose de l'autre.

Tintoret est ce peintre, d'une fécondité prodigieuse, qui n'a d'égal que Michel-Ange (1518-1594). Epris de difficultés, fougueux et inégal, Tintoret a cherché, a trouvé dans les contrastes de l'ombre et de la lumière des effets grandioses que ses prédécesseui's avaient ignorés. Les touches lumineuses de ses scènes, les merveilleux raccourcis de ses saints, les jeux expressifs de ses spectateurs font de ses tableaux des œuvres maîtresses de la belle époque de la peinture à Venise.

Tant qu'à Paul Véronèse, il sortait d'une famille de Vérone, ce qui ne l'empêcha pas « d'exprimer à merveille et sans le moindre accent provincial le charme de la vie luxueuse de Venise dans la dernière moitié du XVle siècle.» Véronèse est le digne continuateur de la tradition du luxe dans l'ornementation. Fatigué des tons rouges et doiés du Titien, et à l'exemple de Tintoret, il a abondamment chargé sa palette de gris argentin. Chez lui, la vérité historique est souvent altérée, et SCS personnages bibliques sont revêtus de costumes vénitiens. Les meilleures compositions de ce maître sont celles de l'église de San Sebastiano de

Venise. L'expression consolante de la Vierge dans sa Glorification, le regard attendri qu'elle pose sur les trois martyrs à ses pieds : saint Sébastien, saint Marc, saint Marcellin concentrent en eux toute la grandeur et la beauté de l'œuvre.

Véronèse est un de ces rares peintres de la Renaissance qui ont parfois privé leurs anges d'ailes. Ceux de ce tableau en sont dépourvus et se présentent comme de beaux enfants, se mouvant autour de la Madone dans des torsions de membres « qui leur communiquent une apparence de nager dans l'air. »

Venons à Carpaccio, l'artiste le plus aimable du groupe des hommes de génie de l'Académie des Beaux- Arts (1460-1522). Epris avant tout de pompes solennelles, de faste, ce sont de ces scènes qu'il nous nous détaille complaisamment dans la légende de Sainte Ursule, admirables et immenses peintures sur toile. Les tableaux un, deux, trois sont des visions des magnificences vénitiennes inoubliables, « où le doge, vêtu de brocart d'or, tenait à donner aux nobles étrangers admis en sa présence la plus haute idée de la richesse et de la puissance de Venise. » Les monuments de ces tableaux sont les splendides édifices que l'étranger admire et que les lagunes baignent de toutes parts. La pureté des sentiments chrétiens anime les visages de la Sainte du Nord, de ses compagnes, du pape et de son clergé. Et M. Al el Fabre a bien raison de dire, dans ses pages sur la légende de sainte Ursule, que l'étalage du luxe n'a pas étouffé les conceptions religieuses du peintre vénitien, que quelque chose de la suavité de Fra Angelico a passé dans son œuvre, l'empêchant d'être mondaine et la rendant chrétienne.

En plein XVITl^ siècle, Venise comptait un grand artiste de la Renaissance, Tiepolo (1696-1770). Ayant le goût du décor, il donna une dernière expression aux splendeurs de la vie fastueuse de Venise. Son génie dérive de Tintoret, mais avec plus de mesure, plus d'élégance. On peut dire avec raison que « Tiepolo est à la fois le dernier des peintres anciens et le premier des modernes. » Tous les grands décorateurs qui lui ont succédé se sont inspirés de lui. Son Saint Joseph et VEnfant de cette galerie se recommande, de ses œuvres religieuses, comme l'une des plus touchantes, des plus suaves et des meilleures.

Ne rentrons pas encore ; le jour s'attarde, doré comme l'or antique des châsses sur les lagunes, sur les monuments qu'il ponctue d'un ton chaud de topaze. Errons sur les quais, auprès des noires gondoles qui s'échauflent sous les rayons sensibles d'un soleil tardit. Les îles lointaines s'allongent comme des fantômes marins, sans contours précis, sans base, sans épaisseur. Regardons le soleil, encore visible là-haut, proche des couches molles et transparentes d'ai-gent, qui s'avancent lentement. Gomme dans im dernier geste de parade, ses rayons prennent des forces, vaporisent une partie des rivages en lumière diffuse, d'une autre dorée. Le gris, le bleu, le rose se ravissent le ciel, la ville, la mer, et tous palpitent sous la lumière rivale. Qu'il est beau dans son empire mystérieux, celui qui, avant de s'endormir, transforme les paysages en des

féeries de rêve ! Créateur de prestiges merveilleux, il transfigure en les touchant les plus humbles choses. Les sombres lagunes sont des raies de lumière dont le fond est caressé de lueurs étranges. La ville, effleurée du charme enveloppant de ses baisers, devient la cité mystique inventée par les poètes. Des langues de feu de l'astre rougeoient les parties émergeantes de la ville, qui n'est plus qu'une immense fresque éclose sous les forces d'un puissant génie. Et le soleil baise avec ferveur les cheveux des nobles Vénitiennes attardées et rêveuses dans la loggia de marbre, colore d'un chatoiement nacré l'iris de leurs yeux langoureux. Maintenant la nuit approche toute pleine sur la ville, sur les eaux. D'autres rayons s'allument, petits esprits lumineux et tendres des ténèbres; chacun est le centre d'une vie d où s'exhale l'espérance, la joie, la douleur.

Poésie de la lumière, poésie de l'art ne sont aussi synonymes qu'à Venise. On ne sait à laquelle des deux on est le plus redevable de ses émotions. Leur ambiance est de tout et partout, dans l'air, sur les eaux, autour des palais, dans les musées. Beauté d'art, beauté de lumière transforment ce qui vous entoure. Les marbres des monuments ont leurs heures de bain d'or et de rose, sources intarissables qui chargeaient la palette des peintres vénitiens. Jamais Titien, Carpaccio, Tintoret ne se présentent à vos yeux plus grands que dans ce cadre ; c'est le leur, c'est celui qui leur convient. Leurs œuvres vous remplissent d'admiration, elles dépassent la mesure des forces humaines, et les sentiments qu'elles expriment vous écrasent.

Interrogez le mendiant cantonné au pied d'une église, d'une piazzetta, un des marmots de la troupe

grouillante qui parfois vous harcèle, un gondolier, sur ce qu'étaient Carpaccio, Titien, Tintoret, tous de vous répondre que c'étaient de grands peintres, ils vous décriront leurs œuvres, le lieu de leur retraite, et le vieux mendiant et le gondolier paraîtiont offensés de votre ignorance. C'est ainsi ici, la gloire de l'art retentit jusque dans le cœur des humbles, dont un instinct secret leur fait différencier les œuvres.

Il Tintoretto, intonations souples et harmonieuses dès lors enregistrées en vous. Visions de compositions géantes, tumultueuses, s'opposant à des beautés sereines. Sous l'empire de ce grand génie, on goûte l'émoi d'une vie ardente accomplie par un nombre infini de personnages. Dans l'ombre fraîche des sanctuaires, dans l'opulence des palais, vous ressentez devant ces décors impétueux des indicibles émotions. Postures étranges, éclairage et raccourcis violents se jouent de toutes les difficultés, se brutalisent sous des effets de mouvements puissants. Les œuvres de Tintoret sont de celles qui, longtemps encore après les avoir vues, vous laissent sous l'impression de leur mouvement. Des poèmes adorables du Nouveau Testament, comme sa Présentation de la Vierge au Temple, son Anno7iciatio7i, revivent sur les murailles des églises avec une éloquence de vie qu'on n'avait guère atteinte jusqu'alors.

Tous les éblouissements des décors des palais pâlissent quand on regarde ses admirables peintures de la Scuola San Rocco. Malgré l'assombrissement qu'ont apporté aux couleurs trois siècles et demi, «l'ensemble montre le plus extraordinaire tour de force de dessin et de composition qu'il soit possible de voir. Là seule-

ment on peut se faire une idée exacte du talent, ou mieux, du génie du grand artiste. » Tous les accents émouvants que fait naître la vie de la Vierge et du Christ se détachent sous de multiples scènes, et rien ne peut donner une idée de ces spectacles d'extraordinaire et incomparable ensemble. Devant leurs dimensions, le chœur des églises disparaît sous leurs énormités. « Dans le Palais des doges, on ne saurait éprouver les mêmes impressions. Aux côtés des œuvres de Véronèse, du Bassan, de Palma le Jeune, c'est étrangement que les œuvres du Tintoret s'harmonisent aux stucs contournés, aux ors jetés à profusion et aux sculptures des cheminées colossales de Sansovino, de Campagna. des Lombardi. »

Dans son parcours à visiter les innombrables églises et les non moins nombreux palais de Venise, dont chacun éveille à l'esprit la force prestigieuse du génie humain, l'étranger s'arrête un instant, près de l'école Saint-Marc, devant la statue équestre du Colleone, général de la République, modelé par And. Verrocchio. En réalité, la statue du Colleone peut passer pour la première qu'ait produit d'aussi parfait l'art moderne. On peut dire que c'est le monument équestre le plus grandiose du monde. Ses contemporains furent frappés à juste titre par l'unité de sa conception, par la beauté de son expression et de l'intensité de vie qui se manifeste dans toute la figure. C'est vraiment le condottiere le plus caractéristique, la plus puissante image que le spectateur aperçoit sur son socle de pierre.

On possède une étude de Ridolfo Livi sur l'Esclavage domestique au moyen âge, dans lequel il résulte que l'importation des esclaves dans certaines villes de l'Italie, comme Florence, Pise, Gênes, Venise, a été extraordinairement active. Venise était le centre principal de ce commerce, et fournissait les villes de l'intérieur. Ces esclaves provenaient en grande partie de la mer Noire, où les Vénitiens et les Génois possédaient des ports florissants.

Etant donné que Venise a été la principale porte d'entrée à cette sorte d'immigration et qu'un grand nombre lui en restait, on se demande si ces visages larges, ces nez écrasés, qu'on trouve plus nombreux qu'ailleurs dans la province de Venise et nous font souvenir de personnages des tableaux de peintres, tels que Giotto, ne devraient pas être considérés comme une caractéristique évidente de la race mongolique. On est encore loin d'une démonstration absolue ; mais ce fait autorise au moins une conclusion : « que l'observation de la population campagnarde vénitienne actuelle ne contredit point la supposition que l'importation d'esclaves au moyen âge en Italie ait eu sa part d'influence sur les caractères anthropologiques des Italiens de nos jours. »

11 est encore de mode, car la mode règne souverainement sur l'art comme sur tout le reste, et parfois de bon ton de condamner, au nom du goût, la décoration fastueuse de beaucoup d'églises d'Italie. On répète volontiers que ce luxe devient déplacé. Ces critiques seraient

accablantes et ces arguments péremptoires s'ils étaient réellement fondés, ce qui n'est pas, et voici pourquoi. L'Italien est un peuple de soleil, son moindre rayon suffit à faire éclore des fleurs de rêve dans les âmes. Il est surtout un peuple épris de grandes cérémonies, de solennelles processions, de fastes, de beaux atours, en un mot de tout ce qui brille et frappe l'esprit. Un deuxième élément dont il faut tenir compte dans l'Italie du nord est le rôle que l'Orient y a joué au X1I« siècle. Les habitudes de Byzance, en pénétrant dans la péninsule, trouvèrent un terrain admirablement préparé, et où ses éclats extérieurs purent facilement germer. En efl*et, ils y fleurirent un instant en même temps que naissait, sous une autre influence, un art nouveau, bien italien cette fois. La lumière du ciel, jointe à la santé morale et physique du peuple, de complicité parfois avec des influences étrangères, furent les principaux facteurs qui ont déterminé le caractère de l'art de chaque province italienne.

Les villes florissantes de l'Italie, Florence et Venise surtout, se servirent de leurs richesses, non pour satisfaire des appétits grossiers que le peuple dédaignait, mais pour satisfaire leur goût des belles choses. Les souvenirs de la Grèce antique et de Rome contribuèrent au développement harmonieux de toutes les facultés. Dans un cycle de rêve, de travail, d'innombrables artistes apportèrent leur contribution à l'idéalisme de la beauté. Et, selon que l'âme du peuple était plus ou moins tourmentée, qu'elle s'éloignait de la foi religieuse pour se rapprocher des influences païennes, l'art précisait chronologiquement par son caractère cette évolution.

En réalité, la ligne, le relief, les couleurs sont ici des éléments de beauté qui, avec le paysage, revêtent des aspects merveilleux. Tous ces attraits seraient nuls sans le concours mutuel de la nature. En France, où le soleil apparaît trop souvent sous un voile épais, où il envoie à la terre pendant de longs mois des rayons discrets, il est évident que les couleurs risquent de perdre leur éclat et se trouvent déplacées. Abandonnez la France pour l'Italie, vos regards, empreints de la tristesse vague de notre climat et de la grandeur austère de nos monuments, il se produira en vous le même effet que celui qu'opérerait votre passage de l'ombre à la lumière, vous serez aveuglé. Pour peu que votre séjour se prolonge, vous n'aurez bientôt plus de raisons sérieuses de condamner les œuvres polychromes, les lois harmoniques des décors que vous opposiez au bon goût. Une réaction salutaire se sera effectuée en votre personne ; vos yeux dessillés par la pureté de l'atmosphère, vous éprouverez un charme nouveau à pénétrer dans cet art drapé comme un écho lointain des soies de l'Orient, inconnu jusqu'alors à vos sens, imprégné de lumière comme le catholicisme du peuple italien; les tentures de velours de soie aux brillantes couleurs, enrichies de franges et de glands d'or, les autels polychromes incrustés de marbres précieux, les voussures dérobées par des caissons rehaussés de chaudes couleurs, les statues et les monuments taillés dans cette merveilleuse matière que prodigue le sol italien parleront à votre âme pieuse et à votre goût un langage aussi éloquent que nos splendides cathédr-ales et que les saints taillés dans la pierre blanche. La lumière aura triomphé de vos préjugés; ce que vous

condamniez à votre arrivée, vous l'admirerez à votre retour.

On a vu, par ce qui précède, combien les beauxarts ont occupé pendant les siècles écoulés une place prépondérante dans la civilisation de peuples différents, et ont été les promoteurs d'une supériorité incontestée dans l'évolution de l'esprit de Ihomme. Cependant, devant tant de vifs éclats, confirmant la suprématie intellectuelle d'une nation, on reste perplexe de se trouver en présence d'une ignorance absolue en ce qui concerne les méthodes scientifiques, et au moyen desquelles, à notre siècle, on aborde avec tant de succès les manifestations naturelles de ce qui nous environne. D'où vient cette anomalie d'un développement supérieur de l'esprit de l'homme capable de produire des œuvres d'art les plus élevées, pour beaucoup, depuis, jamais atteintes, et cette impuissance à concevoir avec justesse les causes et les œuvres de la nature. Faut-il en chercher le motif de ce que l'homme, à ces époques, tout pénétré du beau naturel, assujettissait sa pensée à l'idéal de ses croyances et savait y puiser l'art et ses moyens. Depuis un demi-siècle, une évolution tout autre s'est manifestée, dont les effets bouleversent le monde. L'art, cependant, reste à un degré inférieur. La société moderne n'est plus comme autrefois une société à idée désintéressée ; c'est une société à idées intéressées. 11 semble que nous assistons à la fin du culte idéal. C'est la physiologie qui est appelée à nous expliquer le sentiment, c'est la science expérimentale qui se substitue aux antiques croyances. Au milieu de ce bouleversement quelle place peut-on faire à l'art : l'amour du beau et du très haut ?

Plongés dans une douce rêverie inspirée par les scènes indéfinissables du voyage, des souvenirs, dans un mélange d'ancien et de moderne, revivent en nous comme un beau rêve riant et doux. Emerveillés et encore sous le joug de la beauté de la nature et du génie de l'homme, le train nous semble franchir plus rapidement l'espace qui sépare Venise de Milan. Le décor de la nature est aimable et souriant dans cette grande plaine qui s'allonge incessamment sous des lignes molles et capricieuses. Padoue, touchée au front par le rayon de la divine charité de son saint Antoine; Vérone, tirée de l'ombre par Roméo et Juliette ; puis Brescia, défilent vertigineusement. Dans une prompte vision, on voit se dessiner le système d'irrigation qui fertilise magnifiquement les plaines de l'Italie du nord. La terre a un air de richesse, de fécondité ; les villages se succèdent nombreux, prospères ; le regard s'arrête un instant sur de florissantes bourgades, sur de riches usines, des fabriques et des hautes cheminées. Le train court au milieu de vastes plaines formées par le Pô, alors qu'il traçait, aux temps quaternaires anciens, la largeur de la vallée où il coule à l'heure actuelle et qui s'étend depuis les Apennins septentrionaux jusqu'aux Alpes piémontaises. Par suite des phénomènes du rétrécissement graduel des cours d'eau, ce lleuve devait combler son lit majeur de limon et transformer ainsi la surface structurale de la vallée en surface topographique. Ce limon, livré aux éléments atmosphériques et à une décomposition végétale subaérienne, ne tarda pas à constituer l'élément fondamental de l'humus qui fait la richesse de la région partout où il s'est déposé abondamment.

Bientôt apparaissent des vallées humides, où croît le riz ; c'est la Lombardie, avec Milan, notre dernière étape.

Un touriste à l'esprit tant soit peu cultivé ne peut, désormais, visiter une ville sans connaître son origine. On a peine maintenant à ignorer ses débuts depuis que les découvertes de savants donnent lieu à de nombreuses études et à quantité de commentaires.

Les origines de Milan se tiennent étroitement à celles de la France. Tite-Live nous apprend qu'elle fut fondée par Bellovèse, chef des Gaulois, en 603, et portait à cette époque le nom de Mediolanum. Ce nom de Mediolanum était répandu dans les Gaules. En France nous en comptons trois : celui des Aulerques ou Evreux, celui des Santons ou Saintes, celui des Bituriges, aujourd'hui Châteaumeillant.

En 222 av. J.-C., Milan, Mediolanum de la Table Théodosienne, fut prise par les Romains, d'admirables organisateurs qui s'empressèrent, selon leurs principes, de tracer des routes, de construire de nombreux monuments tels que Rome les propageait sans fin dans l'empire du monde dès lors lui obéissant, déposant de toutes parts son empreinte que devaient conserver la terre et les hommes à travers vingt siècles d'évolution. Les empereurs au IIP siècle y séjournèrent souvent, et au IVe siècle elle fut la capitale de l'Italie septentrionale. Certes, la position de Mediolanum nétait pas sans importance et devait tenter des conquérants comme les Romains. Lucrèce, s'il l'eût connue, aurait

aimé décrire la majesté des grands bois sacrés, sombres et majestueux, la vaste étendue de la plaine où croissaient en liberté les plantes, la vie de ces Gaulois fiers et rudes, véritables enfants d'une terre farouche et d'un sol indompté.

Le Milanais devait être, plus tard, la convoitise de bien des Etats. C'est contre les empereurs d'Allemagne, sous la suzeraineté desquels elle était tombée dès le temps de Charlemagne, que Milan soutint les luttes les plus héroïques. Rasée en 1162 par Frédéric Barberousse, l'église Saint-Ambroise et quelques autres restèrent seules debout. Milan fut reconstruite par les villes alliées de Brescia, Bergame, Mantoue et Vérone. La victoire de Legnano, en 1176, lui rendit l'indépendance. L'action française se mêla intimement à son histoire. Ce fut à Milan qu'eut lieu l'entrevue de Philipppe-Auguste avec Henri VI, empereur d'Allemagne, devant conjurer les ambitions du rival de la France, Richard Cœur-de-Lion, prince anglais. Sous les règnes de Charles VIH, de Louis XII, de François I«r, le Milanais fut le théâtre de guerres, de trêves, de revers, d'alliances, de ruptures. En 1796, par les triomphes de Bonaparte, Milan revenait à sa patrie d'origine et prenait le titre de capitale de la République Cisalpine et du royaume d'Italie. Ce règne et ce retour à la France devaient être éphémères, car en 1814 les Autrichiens s'en emparaient. Milan autrichienne ne devait l'être que momentanément. La situation très tendue de la maison de Savoie avec l'Autriche devait en 1859 amener de nouvelles luttes. La l'Vanco alla au secours du roi Victor-Emmanuel et nos succès rapides et décisifs conduisirent l'Autriche à signer le traité de Zurich par lequel

elle nous cédait le Milanais, aussitôt rétrocédé par nous à la maison de Savoie, dont le chef, Victor-Emmanuel, devait en 1861 prendre le titre de roi d'Italie.

Milan est une des plus grandes, des plus peuplées et des plus riches villes de l'Italie ; ses environs sont fertiles et des mieux cultivés. Dans une situation que la nature favorise pour y faire fleurir le commerce et les manufactures, elle est le nœud important de chemins de fer et le centre de l'Italie du nord. La ville s'étend sur les rives de l'Olona, petite rivière insignifiante, mais reliée par trois grands canaux aux lacs principaux de l'Italie septentrionale. Enfin, par des aspects agréables au dehors, elle masque un intérieur tour à tour séduisant et trompeur. Des places spacieuses, des rues larges, au tracé majestueux, réunissent le centre de la ville aux portes monumentales. Par contre, dans la ville, des rues étroites, tortueuses, aux logements sombres et étriqués. De larges percées viennent, de temps à autre, y introduire l'air et la lumière. L'hygiéniste les accueille avec allégresse, alors que l'artiste songe qu'avec elles s'écroule la poésie des siècles. Des tramways électriques sillonnent la ville, la relient aux localités suburbaines. On est émerveillé de constater combien l'électricité est appliquée largement, engendrée de toutes parts par des puissances hydrauliques employées de préférence pour la traction, la distribution des forces. Dans la Lombardie, dans le nord de la Ligurie on peut constater combien ce progrès est considérable .

A Milan afflue la plus grande partie de la production italienne de la soie et les grèges importées de l'étranger. Admirablement favorisée par le climat, par la nature du sol, la sériciculture en Italie s'est étendue

peu à peu à toute la péninsule et constitue aujourd'hui une branche très importante du travail rural dans le royaume transalpin. La Haute-Italie (Lombardie, Piémont, Vénétie) fournit plus des trois quarts des cocons de tout le royaume, et la seule Lombardie les deux cinquièmes. Entre toutes les parties de cette région, la Brianza, c'est-à-dire le pays situé au sud de Côme et compris entre l'Adda et le Lambro, est par excellence le pays de la soie, les rangées de mûriers y couvrent à perte de vue la plaine, et la grège produite est excellente. Dans la Vénétie, les provenances des régions montagneuses (Vérone, Vicence, Udine, Bellune) sont de très bonne qualité, nerveuses, propres ; celles de la plaine (Trévise, Padoue, Venise) sont plutôt molles. Quant au Piémont, les soies qu'il fournit sont les meilleures de l'Italie; leur nature brillante, élastique, robuste, les fait rechercher pour les emplois délicats : façonnés riches, velours... Dans les provinces centrales, les mûriers deviennent plus rares et n'apparaissent plus que le long des routes, des fossés, des terres, dont ils marquent les limites, et la récolte soyeuse n'y figure plus comme appoint dans la richesse générale du pays. L'Italie, dans l'alimentation du marché des soies, fournit une part environ de 19 à 20 ^Jq (Val. Groffier).

Siège d'un archevêché. Milan est pourvue d'édifices d'un certain mérite et passe pour être un cercle scientifique et artistique fréquenté. Ses musées sont importants, et dans ceux de la peinture l'école lombarde nous fait connaître ses ai'tistes.

« L'école de Milan est une école indigène dérivant de celle de Padoue, notamment de Mantegna, qui avait été fondée vers 1450 par Vincenzo Foppa. Lors de l'arri-

vée de Léonard de Vinci (1483), elle comptait un maître exquis, à la fois mantegnesque et ombrien, Ambrogio Borgogne. Léonard lui-même forma quelques élèves ou inspira quelques artistes de talent, Beltraffio, Solario, Cesare da Sesto, Gaudenzio Ferrari, mais un plus grand nombre d'imitateurs médiocres et balourds. Le plus populaire fut et resta Luini, le vulgarisateur de l'idéal de Léonard, mort en 1532. Vulgarisateur d'ailleurs un peu vulgaire, car son élégance est superficielle, son dessin indécis et son talent d'invention médiocre. Ce qui lui appartient en propre est une certaine fadeur doucereuse qui séduit le grand public. Mais Luini s'est élevé très haut dans les fresques de l'église de Saronno, où il paraît comme le Filippo Lippi de l'école milanaise. »

Léonard de Vinci (1452-1519) passa sa jeunesse à Florence ; son âge mûr s'est écoulé à Milan, et ses élèves et ses imitateurs furent tous des Milanais. 11 est un des chefs de la peinture à l'huile qui à son époque venait de naître. Comme Michel-Ange et Raphaël, il ne s'est pas fixé d'une manière définitive à Florence, mais le séjour qu'il y fît eut une grande importance dans sa vie. Léonard de Vinci n'est pas seulement l'artiste de génie que nous ont laissé des peintures merveilleuses, objet de l'admiration de ses contemporains et de la postérité ; comme la plupart des grands hommes de la Renaissance, c'était un esprit universel, curieux des connaissances multiples se rattachant à son art. Sa curiosité n'était jamais rassasiée ; son esprit, sur toutes sortes de choses, poussait la recherche jusqu'au bout de la théorie, jusqu'aux applications les plus pratiques, les plus inattendues. Quelles aptitudes merveilleuses

nous dévoile l'étude de ses manuscrits : peintre, architecte, géomètre, ingénieur, mathématicien, grammairien, philosophe, s'occupant des sciences naturelles. On reste merveilleusement étonné des connaissances multiples d'une intelligence qui a tout embrassé. Vinci était aussi géographe et prit une part active à la construction de l'admirable réseau navigable de la Lombardie. Comme peintre, il a réalisé à un haut degré les principes du beau et sut, avec Raphaël, peindre les têtes de vierges les plus belles et les plus touchantes. « Chez lui, la rigueur du dessin, l'impeccable raffinement de la ligne se complètent par l'art de les voiler sous le fondu du modelé et le clair-obscur; la précision des contours n'est qu'une première étape pour s'élever à une plus subtile et plus difficile à atteindre, celle des plans. »

Il existe à Milan un grand nombre de monuments dignes de fixer l'attention du visiteur. La bibliothèque, l'Ambrosienne, est une des grandes attractions des bibliographes et des artistes; elle possède de rares manuscrits, notamment, des fragments d'un Homère avec des miniatures de la fin du XIV^ siècle, un palimpseste du V^ siècle avec des lettres de saint Paul et d'autres parties de la traduction de la Bible par Ulfila, ainsi qu'un fragment du calendrier gothique (de Bobbio); une Divine Comédie de Dante de la première moitié dti XI V^ siècle; le célèbre Codex Atlanticus, recueil de dessins et d'autographes de Vinci ; une collection de miniatures, de lettres de grands personnages, etc. Outre ses innombrables volumes, cette bibliothèque est riche en peintures des maîtres italiens et étrangers. Avec plaisir, nous retrouvons, parmi ces premiers, BotticeiJi avec une Vierge, VEnfant et des Anges, véritable

quintessence des qualités de l'art pictural florentin.

Dans les vastes salles du palais de la Brera, la pensée de l'artiste va, naturellement, aux peintres de l'école milanaise, et s'attarde devant les fresques remarquables de B. Luini. On remarque la noblesse des traits de ses saints, leur air calme, plein de sérénité. Les peintures de G. Beltrafîio, de Solario, de Cesare da Sesto, sont des inspirations plus ou moins rapprochantes du style de Léonard de Vinci, et n'atteignent un caractère vraiment élevé que dans les scènes religieuses. Un beau tableau du grand maître vénitien Giovanni Bellini, Pietà, vient racheter, par le goût des formes et de la couleur, les duretés et les bizarreries de dessin de quelquesunes de ses premières œuvres. Ce musée possède le Sposalizio de Raphaël, œuvre de sa jeunesse. En efifet, Raphaël avait environ 20 ans quand il peignit ce tableau pour l'église de San Francesco à Città di Castello. C'est une de ses premières synthèses, et relève des styles de Francia et de Pérugin, cependant, plus voisine du premier que du second. Le gracieux temple à coupole et à galerie de l'arrière-plan nous présage les constructions de Bramante. La facture avec laquelle les jolies compagnes de la Vierge et les prétendants avaient été traités a pu faire croire, un instant, que ce tableau était presque la copie d'une composition attribuée à Pérugin et conservée au musée de Caen. Mais M. Berenson a reconnu que le Sposalizio de Caen, loin d'être de Pérugin, n'est qu'une faible imitation ombrienne due peut-être à Spagna, du Sposalizio de Raphaël.

La grandeur du décor de Saint Marc prêchant à Alexandrie est l'œuvre de Gentile Bellini, et une des dernières du maître vénitien qu'il laissa inachevée. Ce

n'est pas que G. Bellini soit jamais allé en Egypte ; aucun biographe ne parle de ce voyage. Le peintre, sur des dessins très exacts, pris d'après nature, a composé cette vaste et captivante toile qui, en dehors de sa partie artistique, a tout l'intérêt d'un document original. Ce tableau présente une scène du premier siècle de l'ère chrétienne avec des monuments debout et une population vivant au XVI* siècle. Dn très bel épisode de la vie de saint Marc, patron de Venise, apôtre et premier patriarche d'Alexandrie, se déj'oule dans un cadre exotique merveilleusement enveloppé d'une atmosphère transparente. « Il est certain que les maisons à droite et à gauche du tableau, l'aiguille de Cléopâtre, la colonne de Pompée, le minaret de Touloun et de El Ghouri sont plus ou moins exacts ; quant à la belle église byzantine qui forme le fond du tableau, elle rappelle Saint-Marc de Venise et n'a jamais été vue à Alerai.drie, ni au XV^ siècle. Nous savons que G. Bellini a été à Constantinople, où il a été l'hôte et le peintre ordinaire du conquérant Mohammed II. N'est-il donc pas probable qu'il ait vu en cette ville des voyageurs qui ont pu lui communiquer les dessins des monuments, des costumes et des animaux égyptiens qui sont, à tout prendre et individuellement, assez ressemblants dans son tableau et qui ont pu l'aider à composer cette magnifique ordonnance. »

Milan est vivante, commerçante, agréable, et les lieux de plaisirs sont très fréquentés, Le soir, une animation intense a lieu sous les proportions grandioses de la

galerie Victor-Emmanuel où évolue le flot des promeneurs. Ce n'est pas seulement la ville riche par son industrie, par ses institutions savantes, mais aussi par ses monuments religieux et ses trésors artistiques. Les étrangers qui s'arrêtent à Milan n'oublient pas de visiter San Lorenzo, église du VI^ au XVI' siècle ; Santa Maria délie Grazie, dans les annexes de laquelle subsiste la célèbre Cène de Léonard de Vinci; œuvre bien abîmée, mais dont on connaît un certain nombre de bonnes copies. La Cène de Milan montre avec quel souci la pensée de Léonard savait grouper ses figures. « Ce sujet avait été traité bien souvent avant lui, il en a donné une formule quasi définitive. » La science du clairobscur était, avant cet artiste, à formuler. Celui-ci la résolut dans la Cène par le modelé d'ombre et de lumière. Ce n'est pas seulement une grande œuvre de peinture; elle joint à l'instinct d'une composition harmonieuse un sentiment très large de psychologie, chaque personnage a son caractère propre qui se traduit par une expression de physionomie, par des gestes, par une attitude. Léonard mit six ans à faire ce tableau ; comme il ne faisait rien simplement, il voulut employer un procédé nouveau et, au bout de 50 ans à peine, la peinture tombait en écailles.

San Eustorgio se compte parmi les vieilles églises de Milan. Dans le domaine de ses œuvres d'art, on peut étudier l'intéressant bas-relief de V Adoration des Mages. Cette scène est la reproduction de la fameuse cavalcade de Milan, organisée en 1366 par les dominicains, et qui plut tellement au peuple, que, pendant le cours des ans, elle fut souvent renouvelée. Un brillant cortège faisait la joie du populaire. Les mages à cheval, suivis dune

foule de serviteurs, même d'animaux exotiques, se dirigeaient vers la crèche et l'étable; les rois offraient leurs présents à l'enfant qu'ils adoraient. En réalité, c'est une de ces fêtes de l'Epiphanie que traduit ce bas-relief et dont nous avons déjà eu l'occasion d'apprécier les visions charmantes de ces récits divertissants dans les tableaux de Gentile da Fabriano et de Benozzo Gozzoli, à Florence.

L'histoire rapporte que, dans l'église de San Eustorgio, furent découverts en 1158 les trois cercueils contenant des corps saints qu'on régarde comme étant les ossements des trois mages venus adorer Jésus à Bethléem. La croyance établissait qu'ils avaient été rapportés de Gonstantinople par saint Eustorge, ancien évêque de Milan, d'origine grecque, mort en 331 ou 518. Milan prise par Frédéric Barberousse, les reliques lurent distribuées aux évoques allemands. Reynald de Dassel, évêque de Cologne, reçut pour sa part les ossements des rois mages, qu'il s'empressa d'emporter à Cologne. Il les déposa dans la cathédrale Saint-Pierre, remplacée depuis parle Dom gothique, et c'est là qu'on les vénère encore.

Aux intéressants monuments religieux de Milan il faut ajouter Saint-Ambroise et la Cathédrale.

La Cathédrale, commencée en 1366, n'est pas encore achevée, bien qu'on y ait toujours travaillé. La durée de la construction explique le peu d'unité du plan. Des architectes allemands, français, italiens y ont apporté leurs goûts et le style de l'époque. Cette église fut consacrée en 1577 par Charles Borromée, dont le corps repose dans une chapelle souterraine. Cet édifice est loin d'offrir la «huitième merveille du monde», comme

les Milanais se plaisent à le nommer. Mais on peut dire qu'il est l'apothéose du marbre, une merveilleuse matière, la plus docile aux fantaisies de l'artiste, se ployant à ses caprices les plus hasardeux. Avec la Cathédrale de Milan, l'art gothique ne possède rien de plus fouillé, de plus refouillé; tout y est dentelle, sculpture, et de la richesse dégénère la profusion. Cette orfèvrerie de marbre, ouvrée comme celle des châsses, accapare la beauté des proportions. Des amoncellements de tourelles, de colonnettes, semblables à des stalagmites, enrichies d'un peuple de saints, d'aiguilles fleuronnées, parfois si près du regard, qu'elles vous semblent transparentes, loin de donner à l'ensemble une légèreté aérienne, ne craint pas de l'écraseï-. Mais sous la clarté frôlante et caressante d'une belle lune, sous la lumière empourprée du soleil couchant jamais architecture n'apparaît plus mystérieusement jolie. Après Saint-Pierre de Rome, le Dôme de Milan est la plus vaste église, avec Saint-Paul de Londres, qui ait jamais été construite et ne couvre pas moins de 11,000 mètres carrés. Ce n'est pas seulement l'énormité de cette masse de marbre qui attire la curiosité de l'artiste, mais aussi les choses précieuses que cette église renferme, et elles sont nombreuses en peintures, en objets d'orfèvrerie d'une grande valeur et d'une rare beauté. Le trésor comprend statues, ivoires, miniatures, émaux antérieurs à la Renaissance et de cette époque. Beaucoup ont donné lieu dans l'archéologie à des articles importants, et tous les jours suscitent des études nouvelles, venant s'ajouter aux multitudes croissantes des ouvrages sur les arts mineurs religieux.

Il est peu de personnes, visitant la cathédrale de

Milan, qui ne fassent l'ascension du toit et de la tour. Quand le temps est clair, la vue s'étend immense sur une partie des Alpes, sur la chartreuse de Pavie et, un peu plus à l'est, sur les Apennins.

L'église Saint-Ambroise, du IV^ siècle, fut fondée par l'évêque dont elle porte le nom, puis reconstruite pendant le cours du IX^ siècle, et complétée à la fin du XII® par une belle coupole qui s'élève à l'entrée du chœur, audessus de l'autel principal. C'est dans l'ancien et vénérable monument que les sermons de saint Ambroise furent prononcés à la grande admiration des fidèles. Ce Romain de vieille race, devenu le plus convaincu des chrétiens, unissait en lui la culture ancienne du paganisme à la culture du présent le christianisme. C'était un lettré le plus renommé de son époque, composant exprès des vers pour les tombes des saints et des martyrs. Il détrônait ainsi les vers de Virgile, que l'on empruntait et appliquait tant bien que mal comme inscriptions chrétiennes. 11 fut un des premiers prélats qui interdit les repas funèbres dans les cimetières et dans les églises. Ces usages profanes étaient un legs du paganisme et se célébraient en l'honneur des martyrs et pour l'anniversaire des morts; la foule croyait ainsi non seulement leur rendre hommage, mais encore leur apporter une consolation. Ces banquets funèbres aux premiers siècles conservaient encore un caractère liturgique et se transformèrent peu à peu en désordres à la fin du IV" siècle (M. P. Monceaux).

Les siècles ont déposé dans cette antique métropole de nombreux et importants souvenirs historiques. Des princes italiens et étrangers y reçurent la couronne de fer, seulement à partir du X« siècle, alors que la pré-

pondérance de Milan eut fait perdre à Pavie le rang et le privilège de capitale dont elle jouissait depuis la conquête des Longobards. Cette église vit célébrer l'investiture du titre ducal conférée en 1395 au seigneur de Milan, dans la personne du fameux Jean-Galéas Visconti, un des princes les plus puissants de son époque, fondateur de la cathédrale de Milan et de la chartreuse de Pavie. L'église Saint-Arnbroise porte un cachet d'antiquité qui frappe dès l'abord. Gomme dans les basiliques primitives, on trouve, sur le devant, une cour entourée de portiques. Ce genre de clôture est de toutes les parties du monument la plus remarquable par son architecture. De belles arcades forment de majestueuses avenues qui se terminent à la façade flanquée latéralement de deux tours carrées, servant de clochers. Les tours carrées et les galeries extérieures de circulation sont des procédés décoratifs d'inspiration essentiellement lombarde et qui se propagèrent dans un grand nombre d'églises de la Haute- Italie, ainsi que sur les bords du Rhin, une des contrées où l'influence de l'école lombarde s'est fait le plus sentir. Cette influence s'est manifestée en France dans un grand nombre d'édifices construits à l'époque romane, et particulièrement dans le Midi.

Il faut s'arrêter, quelques instants, devant les vantaux de la porte en bois richement ornés de sculptures. Cette porte franchie, on embrasse du regard toute l'étendue de la nef principale; l'aspect en est grandiose par la sévérité des formes et d'autant plus saisissant qu'il contraste avec la richesse habituelle des églises italiennes. Des piliers, cantonnés de colonnes, alternativement plus forts et plus faibles, séparent cette nef

des bas-côtés et laissent voir dans leurs intervalles, sous les arcs cintrés qui les unissent, les parois de l'enceinte. Un deuxième rang d'arcatures ouvre sur la grande nef un second étage de galeries superposées aux collatéraux. Toutes les parties de l'édifice marquent une grande recherche de solidité. Les piliers principaux sont massifs et peu élancés. D'élégantes corniches couronnent les murs et sont formées par plusieurs assises de briques plates ornées de moulures et dentelées que supportent de petites arcatures appuyées sur des consoles, charmant motif de décoration fort en usage dans les monuments de style lombard. Les ornements consistent en sculptures abondamment répandues sur les nombreux chapiteaux des piliers, sur les ébrasements des portes, jusque sur les archivoltes des grandes arcatures de la façade. La diversité des sujets témoigne une grande fécondité d'imagination chez les artistes qui les ont exécutés. De petits monuments isolés se voient à l'intérieur de l'église; les uns sont des œuvres d'art remarquables, les autres offrent seulement un intérêt de curiosité.

Au fond de l'église, à la voûte de l'abside principale, se détache, comme une peinture de missel, une mosaïque à fond d'or exécutée en petits cubes de verre colorés. L'image du Sauveur assis sur un trône et celles des saints protecteurs de l'église milanaise occupent le centre de la composition. Dans les coins, se trouve, représenté en deux tableaux, im fait miraculeux de la vie de saint Ambroise, qui, célébrant la messe à Milan, aurait assisté en esprit à la mort de saint Martin, évoque de Tours. On manque de renseignements exacts sur la date de cette mosaïque, et il est peu probable

qu'elle remonte au delà du Xll^ siècle. En dehors de ces mosaïques, le maître-autel vient rappeler par son magnifique travail d'orfèvrerie combien l'art du filigrane a été un moment en faveur dans l'Italie du nord. De petites figures en relief se détachent sur un fond décoré d'émaux, de pierres précieuses, de lames d'or et d'argent. Sur les faces du maître-autel, des sculptures célèbrent la gloire du Seigneur, racontent des épisodes du Nouveau Testament et quelques faits de la vie de saint Ambroise, dont les reliques sont sous cet autel.

Milan possède un musée d'histoire naturelle dont on ne peut qu'en passant admirer les belles collections. Dans la paléontologie, les espèces du Tertiaire sont nombreuses, beaucoup furent recueillies dans les assises puissantes de sables et grès fossilifères du Piémont et viennent montrer d'intéressants parallélismes avec les formations du bassin du Rhône.

L'Italie du Nord a été un foyer de civilisation dès l'âge du bronze.

Milan avec son musée d'archéologie tient un grand rang dans la préhistoire. La civilisation du premier et du second âge du fer a laissé des traces profondes dans la vallée du Pô. Elle est qualifiée par les uns de celtique. Des vestiges caractéristiques de cette époque ont été recueillis dans toute l'Italie septentrionale. Le premier de ces âges où Hallstattien fait encore partie de la préhistoire. Le second, le Marnien

des archéologues français, la Tène des archéologues suisses, appartient déjà en Italie au domaine de l'histoire écrite.

Le cimetière de Milan rivalise pour la magnificence des monuments avec celui de Gènes et peut être considéré comme un musée de sculpture milanaise moderne. Les appareils funéraires atteignent, dans cette ville, une véritable industrie tellement de personnes travaillent le marbre. Les artistes milanais excellent surtout dans l'exécution, et sont capables de produire des efîets surprenants. Certains d'entre eux ont acquis dans cet art une véritable célébrité.

Adieu, Gênes, Pise, Florence, Venise, Milan, à toi belle Italie, au revoir. N'es-tu pas comme une de ces choses longtemps convoitées, dès lors en votre possession, que l'on goûte trop pour ne pas s'en fatiguer, pour ne pas l'abandonner, quitte à lui revenir plus fervent que jamais. Admirateurs de l'Italie, il est difficile de résister à la tentation de la grandir, de la rendre par tous les moyens plus belle, plus glorieuse dans son passé. Le secret de sa beauté est dans ses arts, dans sa libre nature accessible à l'homme toute l'année, dans la constance de sa lumière gardienne vivante de la poésie des temps anciens. Grâce à la grande variété de ses provinces, l'Italie exprime d'une manière saisissante par ses propres contrastes l'extrême contraste de l'art et de la natuie avec leurs transitions. Il n'est aucun de

ceux qui ont vécu en Italie qui n'aient emporté dans leur cœur son nom prédestiné, le souvenir de ce firmament toujours en fête, entremise continuelle d'un séjour enchanteur. Quelle atmosphère, outre celle de la Grèce, est la plus propre à faire éclore et mûrir les inspirations. Rien de commun n'existe avec celles que ferait éclore dans notre contrée la lecture de ses descriptions, quel que soit le style élégant de l'écrivain, le bonheur de les savourer pendant la sérénité paisible d'une soirée d'été ou dans le bien-être du coin du feu. 11 nous manque son ciel empreint de tout ce qui anime le cœur à contempler, où l'on apprend quantité de choses que n'informent point les livres, où l'on acquiert à disséquer l'antiquité dans sa moelle, dans l'haleine et le parfum desquels s'échappent les tangibles réalités de l'histoire. Tout parle, tout remue le cœur. Les monuments, ces témoins matériels et artistiques des anciens siècles, font vibrer l'esprit. Les génies qui les ont édifiés sont encore parmi nous et nos regards se reposent sur la nature où ils ont erré y cherchant l'inspiration. C'est là que sont éclos leurs poèmes, leurs chants, leurs grandes idées, leurs nobles sentiments. Cette nature, témoin de leurs rêves, les arrachait au sentiment de l'existence personnelle pour les plonger, les absorber dans la vie de leur extase. L'oreille n'estelle pas bercée des douceurs de leur langue dont la prononciation varie d'un point à un autre. Puis on songe que l'on est dans la patrie de Palestrina, le créateur de la musique moderne ; des Lulli, des Cherubini, des Rossini, des Donizetti, des Bellini, ces noms souverains de l'esprit symphonique dont la conquête pénétra la musique entière de notre siècle. Sans s'élever aux

œuvres musicales de l'Allemagne, ils atteignirent une perfection que l'Italie n'a point dépassée.

A errer parmi les monuments d'un autre âge, à évoquer, à reconstituer dans leur cadre les personnages qui ont joué un rôle dans ce milieu, chacun éprouve un sentiment compatible au besoin de son âme. On y jouit du spectacle enchanteur de la nature qui vous fait mieux comprendre les beautés de l'art, l'étrangeté du goût et l'innovation de leurs auteurs. Quelle parure pour la mémoire quand, plus tard, nous évoquerons ce peuple, un des plus harmonieux de l'univers, ces paysages, ce ciel dont les beautés nous ont émus. Gênes active et commerçante, Pise poétique, Florence comme une gemme sur un fond d'émeraude, Venise l'étincelante enchâssée d'une éternelle clarté, Milan la savante, et les montagnes aux bases voluptueuses, aux sommets sévères, et les fleuves et la mer aux brises parfumées.

L'Italie ne doit pas s'enorgueillir seulement de ses édifices, de sa nature, des œuvres d'art qu'elle possède, des souvenirs glorieux qu'elle évoque, elle est encore le centre d'institutions où se développe l'esprit, dont les résultats font jaillir autour d'elle des foyers lumineux du progrès. Ses cités sont éprises d'art, de bellesletti-es, du beau sous toutes ses formes. Ses universités sont florissantes, ses musées, ses bibliothèques remplis d'une foule d'objets rares et précieux ; ses académies, ses sociétés savantes tiennent le premiei- rang dans les diverses branches des sciences, et la renommée de ses artistes est répandue dans le monde entier. Dans les grandes villes, où la profonde pauvreté côtoie de grandes richesses, les associations charitables y sont nombreuses, multipliées; elles existent sous toutes les for-

mes destinées à secourir le prochain. C'est là, aussi, pour l'Italie des titres de gloire.

L'Italie a une mise considérable de richesses minérales, et possède des milliers d'exploitations minières dans les Alpes, les Apennins, les îles, d'innombrables carrières de marbre, des solfatares, des sources minérales de la plus grande valeur. «Au point de vue économique et industriel, l'Italie est un pays jeune encore dont les progrès, chaque jour, s'affirment de plus en plus. Par contre, au point de vue scientifique elle est déjà mûre et digne de tenir sa place à côté des grandes puissances ; les villes dépensent de nombreux millions par an pour l'instruction publique. »

Pour les unir, la France et l'Italie ont des conditions tout à fait semblables dans la nature, dans leur commerce, dans leur industrie. Ces deux puissances savent combien elles en retirent de bienfaits depuis que des barrières orographiques, jadis difficiles à franchir, ont disparu entre les deux pays.

Français et Italiens aiment ces belles montagnes qui, loin de les séparer, les réunissent. De part et d'autre chacun cherche à en pénétrer les secrets, à s'octroyer leurs richesses.

Outre l'intérêt des arts, ceux du commerce et de l'industrie conduisent au delà des Alpes un nombre prodigieux de Français. Beaucoup de régions italiennes sont étroitement liées à la France, non seulement par leur position géographique, mais par les traditions et le langage. Les Italiens ont une grande admiration pour la science française, si utile à l'humanité, pour ce beau pays qui marche à la tête de la civilisation. Dans le monde scientifique, chacun fraternise, igno-

rant les frontières, entretenant des relations de bon voisinage, imprégnant aux deux pays une évolution historique et humaine.

Désormais, notre train foule le sol de l'Italie septentrionale, où maintes fois le sang français, italien et autrichien a été répandu et mélangé. Des parfums de la France chevaleresque nous arrivent à flots de toutes parts; Agnadel, Pavie, Magenta, autant de folles expéditions où la noblesse française allait se battre par pure magnificence, pour le plaisir d'étaler au soleil la pompe de ses cuirasses d'or. Que de monuments ne faudrait-il pas pour commémorer les événements où tombèrent héroïquement tant de preux chevaliers, où des armées ennemies, avant de s'égorger, s'accordaient des heures de répit accomplies dans une mutuelle amitié. Ce que l'on devine dans ces plaines continues, qu'elles semblent n'en former qu'une, c'est leur disposition merveilleuse convenant à toute une suite d'opérations militaires, à une mêlée générale de combat. Au loin, d'autres échos nous murmurent de nouvelles pages mémorables de notre histoire ; Lodi, Arcole, Rivoli, autant de triomphes remportés par le génie militaire de Bonaparte, dès l'heure où une main invisible traçait la route à l'orgueil du conquérant dont les appétits immodérés de gloire devaient méconnaître les limites posées à la nature humaine. Les victoires françaises ne chôment pas sous ce ciel, il en est qui nous clament des faits si rapprochés, qu'ils nous semblent contemporains ; Ma-

genta, Palestro, Solferino, des dévouements fertiles de la France pour l'Italie lui aidant à réaliser l'unité de la péninsule, garantie principale de l'indépendance de son peuple.

Maintenant d'autres horizons s'ouvrent devant nous. Avant même de pénétrer dans les Alpes, on entrevoit, en quelque sorte, comme des avant-coureurs d'effets énormes. De grands escarpements naturels dégarnis de terre végétale, montrent le roc à vif; l'œil est frappé de ces énormités et de l'idée de cet inextricable désordre. Ces phénomènes acquièi-ent un caractère particulièrement grandiose et saisissant à proximité de Bussoleno et de Bardonnecchia. De majestueux massifs s'aperçoivent portant sur leurs sommets des neiges perpétuelles. « Ce sont les Alpes devenues classiques pour la géologie depuis que la constitution de leur sol a été l'objet d'explorations nombreuses et approfondies; c'est surtout de leur étude que des faits fondamentaux furent relevés pour l'intelligence des actions mécaniques dont l'écorce terrestre porte de toutes parts l'empreinte. »

Et, dans la diversité infinie des aspects de la nature, c'est une suite ininterrompue de gorges, de torrents, de sommets neigeux, de ravins sauvages qu'aucun pinceau ne saurait rendre. Des châteaux en ruines planent sur des rocs escarpés et apparaissent sur des piédestaux à la sculpture tourmentée. De petites vallées paisibles se blottissent à la base des monts ; des villages y sommeillent, des troupeaux y paissent, spectacle charmant dans cette nature titanesque éveillant à la pensée quelques jouets de Nuremberg. Au printemps, des chutes d'eau, figées dans leur course rapide, sont suspendues le long des roches, et ces torrents, surpris par le

gel brutal, gardent le saphir de leur onde et forment des tableaux uniques. Unique aussi est le trajet hélicoïdal du train après le tunnel du Mont-Cenis où l'œil intéressé suit dans le désordre de la nature les lacets de la voie ferrée, revenant sans cesse à un point de départ, et que la fumée de la locomotive trace d'un long sillage, montant doucement dans l'air comme de l'encens.

Le pays que nous traversons est la Savoie, et la Savoie, c'est la France. Un jour, on quitte celle-ci sans regret, mû par la pensée de contempler sa sœur latine; une visite de famille, si l'on peut ainsi parler. Parmi le plaisir du retour, on éprouve à la revoir un bonheur immense, une joie sans pareille. Les oreilles, privées depuis de longs mois de français, ne se rassasient plus de ses vibrations. Cette langue dont nous ignorions presque les beautés, nous apparaît claire, sensée, logique par excellence, et nous comprenons plus profondément la phrase qu'écrivait Jules Simon, s'adressant aux philosophes de la fin du XIX» siècle: « Puisque le ciel a fait un tel présent, servez-vous-en pour nous éclairer et pour nous charmer.» On goûte désormais à l'entendre une saveur exquise et pénétrante. C'est bien la vieille langue avec son charme expressif, sa claire sonorité, puis dans ces accents n'est-ce pas la patrie que nous retrouvons, bientôt le home familial, les parents, les amis . . .

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